‹ Voyages et découvertes outre-mer au 19e siècleChapitre 34 sur 64 · VOYAGES ET DIÎCOL VERTES · texte numérisé non relu

VOYAGES ET DIÎCOL VERTES

coques furent mises à la plus rude épreuve par une épouvantable pression. Du haut des mâts on n'apercevait qu'une seule nappe continue de glaces agglutinées, et les montagnes flottantes qui s'y étaient superposées formaient autour de nous une véritable chaîne.

« Nous fûmes alors pleinementconvaincusque les navires étaient arrêtés pour tout l'hiver, et, quelque affreuse que fût cette perspective, elle était de beaucoup préférable à celle d'être entraînés le long de la côte ouest de la baie de Baflin ; car les montagnes de glace échouées sont en si grand nombre sur les bancs qui s'élendent le long de cette côte, (|u"il y serait presque impossible à des navires enveloppés dans une banquise d'échapper à une destruction complète.

i( Ce fut donc avec plus d'inquiétude que d'espoir que nous vîmes toute la masse de glace dériver \ers l'est, avec une vitesse de huit à dix milles par jour. Tout effort de notre part était devenu inulilc, car aucune puissance humaine n'aurait pu fiiirc dévier les navires d'un seul pouce; ils étaient ainsi complètement soustraits à noire action, cl, fixés au milieu d'un ciiamp de glace de plus de ciii- (pianlc milles de circonférence, ils eUiienl eiilrainés le long de la cûle sud (hi delroil de l.aneastre.

!' Après a\oir dépasse rentri'c de ce dc'lroit, la

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glace nous emporta plus au sud le louir de la côte occidentale de la haie de Haliiu, jusipic paf le travers de la baie de Pond, au sud de hupielle ('taient amoncelées des montagnes de glace sans nombre, placées de manière à nous barrer le passage, et nous oH'rant la triste perspective de xoir se réaliser nos plus affreuses prévisions. Mais, au nionient où nous nous y attendions le moins, luius lûmes dégagés presque miraculeusement. L'immense champ de glace qui nous enveloppait se rompit en mille pièces, comme par l'etTet d'un pouvoir inconnu.

« L'espérance était revenue dans nos cœurs; tout le monde travailla avec énergie, et des remorques furent établies de chaque côté des navires pour Icui' taire dépasser les grosses masses de glaces. L'Inccstiijatcirr atteignit un espace libre dans la soirée du I i, et le lendemain l'Entreprise le rallia. Il est impossible de se faire une idée de la sensation que nous éprouvâmes en nous voyant encore une fois libres; plus d'un cœur reconnaissant adressa ses actions de grâces au Dieu tout-puissant pour cette délivrance inattendue.

« Les approches de l'hiver nous avaient alors fermé tous les ports à notre portée, et il nous étail impossible de pénétrer dans l'ouest, à travers la banquise d'où nous venions de nous dégager ; je

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!?igiialai doue a rinrcslijjuU'ur iiiuii uitenlioii de retourner en Angleterre. »

Au nombre des courageux exploratenrs qni se sont inuuortalisés dans la grande croisade entreprise pai' la marine anglaise contre « le soml)re cl myslérieux génie du pôle », il en est deux cjue nous ne saurions t)nl)lier : l'un est le capitaine Kenned\, l'autre est un jeune ollicier français, le lieutenanl Bellot, qui avait sollicité et obtenu du gouvernemeni français l'autorisation de prendre part, en qualité de second, à l'expéditioM dirigée par Kennedy (1 80 1- 18o2). Tous deux moulaient un excellent petit navire, le Prince - Albert , auquel, suivant rexpressit)n de Kennedy, <i il ne manquait que la parole. » Doué d'une rare intelligence développée par de fortes éludes, et animé de cette généreuse ardeur qui fait les héros et les martyrs, Bellot contribua puissamment aux résultats importants de cette expédition, une des plus brillantes et des plus fructueuses de la dernière période.

Les glaces accumulées dans le détroit de Barroxv avaient empêclié le Prime - Albert de rejoindre les capitaines Penny et Ausiiu, et l'avaient forcé de s'engager imnKMliatemcnt dans l'i'uln'e du Ri'gent. il trou\a un hou niouillage pour l'Iiivcr, dans la baie de Bally, sur la côte oiienlalc du Noriii-Somerset,

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(|iii (IcMiil dès lors le poiiil de déparl dos recherches de Kennedy et de Bcllot. (^es recherches, exéculées avec une hardiesse et une patience admirables, dans lin pciimètre de près de quatre-vingts myriamètres, ne leur firent découvrir, à la vérité, aucune trace de l'Erebe ni de la Terreur; mais elles leur révélèrent l'existence d'un canal qui avait échappé, en 1830 cl en 1818, aux deux capitaines Ross, et (]ui unit les eaux de la passe du Régent à celles de louesl. (le canal a conservé le nom de canal Bellol.

Il est à remarquer que les excursions de Kennedy et de Bellot s'effectuèrent au plus fort de l'hiver, c'està-dire à cette époque de l'année oii, pour les régions arctiques, le soleil demeure constamment caché derlière l'horizon. C'était à travers ces ténèbres glacées que les intrépides voyageurs s'aventuraient sur un sol pétrifié par le froid, dans des régions où rien de vivant n'avait jamais paru avant eux.

(( Notre petite troupe, a écrit à ce sujet le capitaine Kennedy, se composait seulement de cinq on six marins. De légers traîneaux indiens, que des chiens esquimaux aidaient à tirer, portaient les provisions et les bagages. . .

« A six heures^ ordinairement, j éveillais tuiil mon monde, et les préparatifs de la marche de jour commençaient aussitôt. D'abord le tlejenner; en-

suite venait l'empaquetage de notre literie et de nos ustensiles de cuisine; puis le chargement des traîneaux, l'attelage des chiens, et enfin le départ. J'ouvrais la marche, et M. Bellot, avec le reste de la troupe, et les cpiatre traîneaux à la lile, suivait exactement ma trace. Après chaque heure ("^coulée, une halte de cinq minutes était accordée pour reposer les hommes et laisser respirer les chiens. Toutes les fois que le temps le permettait, on observait les chronomètres, pour déterminer la longitude et la latitude... La construction de la hutte de neige et les préparatifs du souper achevaient notre tâche quotidienne, qui rarement était terminée avant dix heures du soir.

« Nous ne tartlàmes pas à devenir tous fort experts dans la construction de ces huttes à la mode des Esquimaux, (pii furent notre seul abri pendant tant de nuits. Nous les trouvions bien supérieures aux tentes, trop lourdes d'ailleurs pour être transportées par une troupe aussi faible (pie la nôtre... Oiiaiid nous a\i{)iis terminé notre cloison de neige, et qu'elle était close de toutes parts comme la coquille d'un a'uf, la flamme d'une bougie ordinaire ou d'une lampe à esprit de vin sulJisait poui' entretenir à l'intérieur une douce température, et pour chaull'eren outre la jjinte de tlie(pii foiinail la ralion

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de cliaciin de nous. Nous buvions de ee breuvage chaud soir et malin, et, dans notre situation, il avait pour nous plus de prix que tous les trésors dOphir...

« Pendant tant de jours de fatigue, ajoute le narrateur, je n'ai jamais eu qu'à me louer de mon escorte; je l'ai toujours trouvée empressée à me suivre; mais le jeune et noble M. Bellot était le plus actif et le plus vaillant de notre petite bande.

« Je ne puis trouver d'expressions assez vives jiour témoigner mon admiration de sa conduite pen- (lant tout le voyage. Par son instruction supérieure, il a constamment assuré la bonne direction de nos opérations, en même temps que, par l'heureuse disposition de son caractère, il a soutenu nos hommes dans leurs travaux les plus difficiles, en partageant avec eux jusqu'à la fatigue du halage des traîneaux. »

A peine échappé aux périls de cette glorieuse expédition et de retour en Angleterre, Bellot oti'rit de nouveau ses services au capitaine Inglefield, qui reprenait la mer au printemps de l8o3, avec le brick le Phénix et le transport le Breadalbanc Inglefield comptait rallier l'escadrille des capitaines Belcher et Kellet, qui avaient hiverné dans les glaces, et se proposait de poursuivre avec eux l'exploration du détroit de Wellington.

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Arrivés au mois d'août à lile Beechey, liifiieliclil cl Bellol n'y trouvèrent qu'un seul navire, l'Éloilc (lu Nord, dont le capitaine, M. Pullen, leur apprit que Belrlier, ti'omant la mer plus libre qu'elle ii'aNait été depuis bien des années, avait pu remonter le canal de Wellington jusque sous le 77" de latitude, où il avait hiverné avec le Pionnier et l'intrépide. De son côté, Kellet, poussant droit à l'ouest, avait atteint l'île Melville, oîi il attendait ses camarades de r Investigateur et de VEntrejn-ise, partis en niénie temps que lui du détroit de Behring.

Le capitaine Ingletield était chargé de remettre à son collègue Belcher d'importantes dépèches de l'amirauté anglaise. Il fallait donc maintenant le rejoindre à travers les glaces, les courants et les tempêtes du détroit de Wellington. Comme on devait s'y attendre, le brave Bellot se chargea sans hésiter de cette périlleuse mission. La mort, hélas! ne devait point lui permettre de raccomj)lir.

Bellot partit avec quatre matelots, et atteignit , le 18 août, la limite des glaces. Il lança à l'eau un petit canot en caoutchouc qu'il aAait emporté, et qui ne pouvait être monté que par deux ou trois hommes au |)lus. Deux matelots s'y eml)ar(pièrenl nuinisduii bout de liliu, et, malgré un \enl \iolenlel cunliaiiv, par\iuienl à gagnei' le ii\age. Leurs cama-

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rades, restés sur la glace avec le lieutenanl, leur firent passer, à l'aide du cordage, toutes les provisions, et, cette tâche terminée, ils s'efforçaient de l'amener à eux la frêle embarcation, lorsque tout à (■i)U|) l'île de glace sur lacjuelle ils se trouvaient, poussée par une brusque rafale du sud-est, se mil (Ml mouvement et les entraîna au milieu du détroit. Au fort de la tempête déchaînée, le canot, qu'ils avaient réussi à ramener, ne pouvait leur être d'aucune utilité. Qu'allaient-ils devenir, ainsi isolés, sans abri, sans provisions, sans espoir de secours'.'

(( Notre situation, dit Bellot à ses deux compagnons il'infortune, me semble désespérée, car nous sommes entraînés vers le nord; mais je connais les devoirs d'un officier, et j'aime mieux, en ce moment, être ici qu'à terre. Mettons notre confiance en Dieu. »

Pour se garantir du froid et du \ent, les trois malheureux ne purent rien faire de mieux que de se creuser avec leurs couteaux , dans un monticule de glace, une sorte de tanière, oii ils se blottirent pour passer la nuit.

A huit heures du malin, Heilol quitte ce réduit cL s'avance sur l'îlot llotlaiit, afin de reconnaître l'état des choses. La tourmente était au paroxysme de sa fureur. Au bout de quelques minutes, les ma-

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telots, ne le voyant pas revenir, l'appellent à plusieurs reprises, mais en vain. Ils s'avancent hors de leur abri, et parcourent le champ de glace: Bellot avait disparu, emporté sans doute par le vent et précipité dans les flots, qui s'étaient refermés à jamais sur lui. Les matelots ne retrouvèrent que son bâton ferré flottant contre le bord opposé d'une large crevasse, comme pour indiquer la place où le lieutenant avait été englouti!

Plus heureux que lui , les deux survivants , après vingt-quatre heures encore passées sur l'îlot fatal , rencontrèrent un glaçon échoué sur un bas -fond. Ils y sautèrent, et passèrent de là sur un autre bloc flottant, assez fort pour les porter, assez petit pour être manœuvré à l'aide du seul aviron qui leur restait. Ce fut avec ce radeau improvisé qu'ils purent enfin regagner le rivage.

Les détails qu'on vient de lire sont la reproduction lidèledu récit de ces deux matelots, échappés comme par miracle à une mort qui semblait inévitable.

Ainsi périt, à l'âge de vingt-sept ans, un homme (|ui ('tait déjà une des gloires de la marine française. Le colonel Sabine, l'illustre physicien, le compagnon des Ross et des Parry, disait d{> lui : « En vérité j"ai l'arement rencontré son égal, et jamais son supérieur. »

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Lady Franklin, do son côté, écrivait au sujet de Bellot CCS paroles touchantes: « Il n'est plus, ce « brave et généreux jeune homme que j'aimais « comme un fils, à qui je dois tant, qui représentait « si noblement l'honneur et la chevalerie de la « France, et que tous nos marins aimaient et res- « pectaient comme un frère!... Il est mort comme « il a vécu : en héros et en chrétien! »

Mais quoi! les pauvres Esquimaux eux-mêmes, les pêcheurs à demi sauvages de la baie de Pond, éclatèrent en gémissements, lorsque le capitaine Iiiglefield, à son retour, leur apprit la mort du jeune marin français, dont ils avaient appris à aimer la bonté, à admirer le courage : « Pauvre Bellot ! pauvre Bellot! » s'écrièrent -ils tout d'une voix en versant des larmes.

Hâtons- nous d'ajouter, à l'honneur éternel de l'Angleterre, que cette grande nation, toujours juste et généreuse envers les hommes qui se dévoueni à sa gloire cl au bien de l'Iiumanité, a dignement honoré le souvenir de notre illustre et regretté compatriote. Peu après la mort de Bellot, de nombreuses souscriptions furent ouvertes, non -seulement en Angleterre même, mais jusque dans l'Inde, pour élever un monument à sa mémoire. Ce monument est un obélisque en granit, qui se dresse sur le (juai

3f.(i \()^\GES ET DÉCOUVERTES.

tie l'hôtel royal des Invalides, à Gi'eeinvich. Ino plaque de bronze fixée sur le piédestal porte cette inscription :

V LINTRÉPIOE

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