V2 VOYAGES ET DÉCOUVERTES
compagnons glissait d'un premier rapide sur un second, de ce second sur un troisième, un quatrième se présenta, et il y fut jeté sur une roche aiguë qui lui donna le coup de grâce.
On fut donc forcé d'achever le reste du voyage à pied, et chaque homme, chargé d'un poids de soixante kilogrammes, se mit à gravir les montagnes de granit, s'échelonnant à travers des gorges et des ravins épouvantables.
« Quand j'arrivai, dit Back, au sommet de la montagne, d'où l'on peut voir le lac de l'Artillerie s'étendre au loin sur l'horizon, ce fut un spectacle nouveau pour moi. Ce n'était ni la beauté sévère d'une scène des Alpes, ni la variété d'un paysage européen. L'œil errait sans prise sur ces lignes infinies de rochers imposants, dont les flancs déchirés offraient des formes extraordinaires et impossibles à décrire. On eût dit une mer en courroux subitement pétrifiée. Le feu, dont on ne peut dans ces contrées connaître précisément la cause, avait tout dévoré. Sauf les restes de verdure de quelques lichens brûlés, rien ne tempérait l'horreur des perspectives. Les pins, renversés dans une lugubre confusion, couvraient au loin les montagnes, comme de noirs cadavres de cette végétation disparue. C'était un tableau hideux de désastres et d'incendie.
« Mais comment décrire , ajoute-t-il quelques lignes plus bas, comment décrire les souffrances que nous 'causèrent dans ce trajet les moustiques et leurs alliés les maringouins!... Soit qu'il- nous fallût descendre dans des abîmes où la chaleur nous suffoquait, ou passer à gué des terrains marécageux, ces persécuteurs s'élevaient en nuages et obscurcissaient l'air. Parler et voir était également difficile ; car ils s'élançaient sur chaque point de notre corps qui n'était pas défendu, et y enfonçaient en un instant leurs dards empoisonnés. Nos figures ruisselaient de sang, comme
si on y eût appliqué les sangsues. La cuisante et irritante douleur que nous éprouvions, immédiatement suivie d'inflammation et de vertige, nous rendait presque fous. Toutes les fois que nous nous arrêtions, et nous y étions souvent forcés, nos hommes, même les Indiens, se jetaient la face contre terre , en poussant des gémissements semblables à ceux de l'agonie.
« Gomme mes bras avaient moins souffert, je cherchai à me garantir moi-même en faisant tourner un bâton dans chaque main ; mais , en dépit de cette précaution , et malgré les gros gants de peau et le voile que j'avais pris, je fus horriblement piqué. »
Les voyageurs purent enfin regagner le bord oriental du lac de l'Esclave. Un poste n'y fut pas plus tôt étabh, que les Indiens y affluèrent. C'est ici le lieu de faire connaître à nos lecteurs les Indiens ou Peaux-Rouges des contrées arctiques. Nous ne pouvons mieux commencer ce récit qu'en empruntant au P. Laverlochère, — missionnaire de la baie de James, un de ces hommes de foi et de sacrifice qui portent aux extrémités du monde la bonne nouvelle, — des pages extraites des Annales de la propagation de la foi, et dont l'éloquente simplicité met admirablement en relief les horreurs de la vie sauvage.
« Vers la fin de l'hiver de 1850, un beau jeune Indien se présenta à la mission; il pouvait avoir dix -huit à vingt ans; sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde tristesse. La vue d'une robe noire parut l'interdire un instant; mais quand je lui eus fait signe de s'asseoir, il se rassura, et je le priai de me raconter le sujet de son affliction. Il poussa un long soupir et commença ainsi :
« Je ne veux pas trahir ma pensée ; le mensonge ne souil- « lera pas mes lèvres. On m'a dit que tu étais l'envoyé du
« Grand - Esprit ; et je sais que tu me comprends; je vais « tout te dire. Nous campions, l'hiver dernier, deux face milles ensemble. Mon père, mon frère aîné, un autre « homme et moi allions tous les jours à la chasse. Il faite sait très froid; nous ne pouvions rien tuer, et nous reve- « nions le soir dans notre wigwam, où nous attendait ma ^( mère avec plusieurs enfants et une autre femme. Celle-ci « disait toujours : Je veux manger de la viande fraîche, j'en « mangerai] ... Nous n'avions que de l'ours boucané à lui « offrir : nous en mangeâmes , et nous nous endormîmes. « On n'aurait pas eu le temps de fumer trois fois le calu- « met depuis que nous étions couchés, lorsqu'un bruit 8 sourd et voisin me réveilla tout à coup. Je vis une main « qui assenait un coup de massue sur la tête de mon père. « Croyant que c'était le windigo, ou génie du mal, je me « levai à la hâte et m'enfuis saisi d'effroi. J'errai pendant « deux jours sans savoir où j'allais; à la fin, je me retrou- « vai sur le lieu même où ma famille entière avait péri : « des membres épars, des monceaux de chair dépecée « étaient tout ce qui restait de dix personnes ! J'eus peur, « et je m'enfuis de nouveau. J'aperçus sur un monticule la « femme terrible ; elle disait toujours : Je veux manger de « la viande fraîche; oui , fen mangerai! ... J'ai encore long- « temps marché sans rencontrer personne. A la fin, je suis « arrivé auprès du campement d'Indiens, auxquels j'ai race conté mes malheurs. Avec eux je suis retourné au lieu du « massacre , mais nous n'avons plus retrouvé la femme ; elle « s'était cachée. Des loups rongeaient les cadavres de mon « père, de ma mère, de tous les miens!... Je suis bien malce heureux ! On m'a dit que la robe noire devait se rendre ce ici ; voilà pourquoi je suis venu. Je veux faire la prière ce de la robe noire. »
« L'ardeur que ce malheureux orphelin mit à s'instruire fut admirable, et ses progrès non moins étonnants. Tandis que les autres, quoique plus âgés que lui, se livraient à une joie enfantine, jamais je ne le vis sourire... Lorsqu'il eut reçu les deux grâces du baptême et de la communion , sa mélancolie, sans se dissiper entièrement, laissa entrevoir sur les traits de son visage que le calme et la paix étaient rentrés dans son âme. Prêt à retourner au désert, il vint avec moi au pied de la croix de la mission, la baisa avec amour, me pria de le bénir, et me dit : « Lorsque j'eus « vu toute ma famille massacrée, et que j'errai çà et là « dans les bois, je me disais : Tout est fi in pour moi ; seul, « abandonné de tous, je n'ai plus qu'à mourir. Oh ! je sais « bien que je me trompais, puisque c'est depuis mes malce heurs que je t'ai rencontré, mon père, et que j'ai appris « la sainte prière du Grand - Esprit !... C'est que nous « sommes si malheureux dans nos déserts ! Ensevelis dans « une profondé nuit morale, nous naissons, nous grandis- « sons, et puis nous cessons de vivre comme les animaux « de nos forêts. Maintenant, ô mon Père ! je puis retourner « dans les bois, je n'y serai plus seul! Souvent, dans mes « souffrances, je baiserai mon petit cadavre de bois\ je « contemplerai l'image de Marie, je compterai les saintes « graines de la prière ^, et je planterai une croix sur ma « terre de chasse. C'est là que j'irai prier le Grand-Esprit. « Je regarderai le ciel, les forêts et les eaux, et je dirai : « Le Grand-Esprit a fait tout cela pour moi ; qu'il est bon , « le Grand-Esprit ! du sein de sa lumière infinie , il veille « sur les Peaux-Rouges comme sur les visages pâles ; car '< tous les hommes sont ses enfants. »
1 Le crucifix.
2 Le chapelet.
« Restes attardés de toutes les migrations qui se sont écoulées sur le sol du nouveau monde avant sa découverte, ou débris dispersés des groupes sociaux brisés sans avoir atteint leur développement normal, les Peaux-Rouges des contrées arctiques, disent MM. Hervé et F. de Lanoye, dans leurs Voyayes dans les glaces du pôle arctique, forment une des pires variétés qui puissent résulter, dans la race humaine, d'une dégénérescence prolongée de siècle en siècle, et d'une léthargie absolue de la conscience. »
Les Indiens, assez nombreux, qui habitent entre le haut Missouri et le Saskatchawan , ont recours à chaque instant aux sacrifices sanglants, et se soumettent à d'affreuses pénitences. On en voit se taillader les bras et les cuisses d'incisions qui y laissent d'horribles cicatrices. D'autres, après avoir passé sous la peau de leurs épaules une forte corde de cuir, attachent à cet étrange séton une ou plusieurs têtes de bison, et traînent derrière eux ces lourds fardeaux, en adressant des invocations à leur manitou, pour obtenir sa protection dans les combats.
« La férocité des Indiens, exercée sur eux-mêmes, disent plus loin les estimables auteurs que nous avons cités, ne doit donc pas étonner à l'égard des ennemis qui tombent vivants entre leurs mains; les tortures qui attendent le captif au poteau de la guerre ne sont pour lui, comme pour ses bourreaux, que les conséquences de sa défaite. A cette heure suprême , il n'a plus qu'une pensée : enflammer la rage de ses ennemis, et les défier de lui infiger autant de douleurs qu'il peut en supporter. » Ainsi il va jusqu'à dire à son vainqueur, d'après M. Gastelnau ( Ft(Çe5 et Souvenirs de r Amérique du Nord) :
« C'est moi qui ai tué ton père ; il était vieux et infirme , et en tout semblable à un vieux chien. Je lui ai coupé le
nez et les oreilles, et je lui ai arraché les yeux, afin qu'il ne pût ni voir ni entendre le Grand-Esprit. Je lui ai ensuite ouvert le ventre, et me suis chauffé les pieds dans ses entrailles fumantes. Toi, tu n'es qu'une vieille femme, le fils d'un chien ; et moi, je suis un grand, un grand guerrier. Ta femme était jeune et belle ; je l'ai vue à mes genoux , me demandant sa vie et celle de son enfant; mais, prenant celui-ci par les pieds, j'ai fait jaillir sa cervelle contre un arbre; en le rendant à sa mère, j'ai ri de ses traits bouleversés par l'effroi et le désespoir. Alors, saisissant ses longues et belles tresses, je l'ai envoyée elle-même chercher l'âme de son enfant sur les terres de chasse des morts, et tu pourrais voir encore sa chevelure flotter au-dessus de mon wigwam. Tu n'es qu'un chien, et moi je suis un grand, un grand guerrier !
« Tu ne sais pas toùrmenter les prisonniers ; tu n'es qu'un novice et un enfant. Quand tu seras attaché au poteau de mon village , tu y verras des hommes qui ne connaissent pas la pitié ; car mon peuple est un grand, grand peuple ! »
Les Mandaves, les Pieds-Noirs, les Assinibouins sont encore loin de la démence furieuse dont font preuve, à l'ouest des montagnes Rocheuses, certaines peuplades, au sein desquelles semblent s'être perpétuées les incohérentes atrocités des temps mythologiques de l'antique Orient.
Chez les Bollabollas , suivant un témoin oculaire , sir George Simpson , gouverneur général des établissements de la baie d'Hudson\ les chefs possèdent un tel pouvoir, que nul n'ose résister à leur volonté, si abominable qu'elle soit, et que tous leurs sujets sont prêts à souffrir les plus cruelles
1 Voyage continental autour du monde; 1845-46.
douleurs et même la mort pour satisfaire leurs barbares caprices. Un jour le chef actuel, se sentant dangereusement malade, lit fusiller un de ses sujets, et ce puissant remède lui rendit aussitôt sa santé et ses forces perdues. D'autres fois, sous prétexte de démence sacrée, ils commettent les plus hideuses atrocités. Ils rôdent alors dans les bois, broutant l'herbe et rongeant quelques ossements humains. Obéissant à toutes les impulsions de leurs imaginations dépravées, ils se précipitent au milieu de leurs sujets, enlevant à belles dents, sur les jambes et les bras des premiers venus, de grosses bouchées de chair qu'ils avalent gloutonnement. Les malheureuses victimes de ces attentats n'y opposent jamais la moindre résistance ; seulement on conçoit que la crainte d'être ainsi dépecé vivant porte tout Bollabolla à détaler au plus vite , dès qu'il aperçoit son souverain. Un de ces cannibales couronnés venant un jour d'exercer sa prérogative royale à la porte même du fort Vancouver, le malheureux auquel il venait d'enlever d'un coup de dent une portion des muscles de l'avant-bras eut l'irrévérence de ne pouvoir étouffer un grand cri de douleur. A ce cri, un new-foun-land, appartenant au fort, s'élança dehors, et, peu soucieux des droits de la royauté bollabollienne, prit le parti de l'opprimé, saisit le mollet de Sa Majesté et lui fit subir la peine du talion. De ce moment Néron (qu'on ne s'y trompe pas, c'est le chien et non le roi que ce nom désigne) devint un objet de vénération profonde parmi les Bollabollas; car ils supposèrent que cet honnête animal avait éprouvé le même besoin, cédé à la même impulsion divine que leur chef.
Toutes les tribus qui errent à l'ouest de Mackenzie et au grand lac de l'Esclave, disent MM. Hervé et de Lannoy, sont continuellement occupées à se faire une guerre d'extermi-
nation et à exercer des représailles l'une contre l'autre. La soif de la vengeance est la passion dominante de ces sauvages. Il y a une trentaine d'années, des Gros-Ventres et des Pieds-Noirs s'étaient réunis pour chasser le bison pendant l'été au nord-ouest de la rivière Rouge. Mais, fatigués d'une occupation si paisible et trop peu honorable à leurs yeux, les plus jeunes guerriers de ces deux tribus alliées résolurent de faire une excursion sur le territoire des Assinibouins. Après avoir conjuré le grand manitou par tous les exorcismes les plus puissants, ils partirent, laissant dans leur camp les vieillards, les femmes et les enfants. Leur expédition réussit au gré de leurs désirs. Ils revinrent bientôt en triomphe, chargés de chevelures et d'autres dépouilles opimes; puis, en arrivant au haut de la colline qui dominait leur campement, ils entonnèrent un chant de victoire pour annoncer leur heureux retour à leurs pères , à leurs épouses et à leurs fils. Mais du sein des huttes, nulle voix ne répondait à leurs chants, nul être ne sortait pour accourir à leur rencontre. Le calme et le silence du tombeau planaient sur tout le camp. Ils n'osent communiquer leurs impressions et leurs craintes; ils précipitent leur marche, ils courent en chantant de plus fort en plus fort... Ils n'avaient pas atteint les huttes que leurs chants avaient cessé. A travers les portes ouvertes gisaient les cadavres mutilés de tous les habitants du camp. Les Assinibouins , guidés par la même infernale pensée qui avait inspiré leurs ennemis, s'étaient déjà vengés. A la vue de cet affreux spectacle, les Gros-Ventres et les Pieds-Noirs jetèrent sur le sol dépouilles, armes et vêtements; puis, revêtant leurs robes de cuir et couvrant leur tête de boue , ils se retirèrent dans les montagnes , où ils passèrent trois jours et trois nuits à gémir, à pleurer et à se lacérer les chairs.
Dans une autre occasion , un parti d'Assinibouins , ayant attaqué une tribu de Grées , tua un certain nombre de guerriers et emmena captive une de ses femmes, qui se résigna facilement à son sort. Deux à trois ans après, une nouvelle rencontre eut lieu entre des Assinibouins et des Grées. Parmi ces derniers était le Wolverenne, premier époux de la femme enlevée , qui elle-même se trouvait dans la troupe des Assinibouins. Le combat fut acharné et le succès longtemps disputé. Au nombre des combattants les plus furieux, on remarqua l'Hélène sauvage ; au plus fort de la mêlée , le tomahawk à la main, elle cherchait, appelait, poursuivait son premier époux. Mais le Wolverenne parvint à éviter ses coups, et lorsque, après avoir vaillamment combattu, il vit les siens en déroute , et les Assinibouins triomphants occupés à scalper les Grées morts ou blessés étendus sur le champ de bataille , il s'enfuit seul dans une direction opposée à celle que prenait le gros des vaincus. Pendant tout un jour le couvert des bois ou des hautes herbes protégea sa course rapide ; enfin , le soir venu , brisé de fatigue et de besoin, il se laissa tomber dans une caverne des montagnes, où il s'endormit d'un profond sommeil qui ne devait jamais finir. Quelques instants après sa femme était debout à ses côtés, et le contemplait avec une joie féroce. Depuis le matin elle s'était attachée à ses pas, et avait suivi sa piste avec la patience implacable de la haine. Elle tendit lentement son arc, visa longtemps comme pour mieux savourer le meurtre, et enfin décocha une flèche dans la tête du malheureux dormeur. Avant qu'un bref et dernier cri se fût éteint sur ses lèvres , avant que la suprême convulsion de l'agonie eût rendu ses traits à Fimmobihté , sa femme s'était précipitée sur lui, l'avait scalpé, et, l'abandonnant sans sépulture aux oiseaux et aux bêtes féroces , elle retournait en
toute hâte, au camp des Assinibouins, étaler aux yeux de son nouvel époux le hideux trophée arraché au cadavre de celui (pii avait été le compagnon de sa jeunesse. Depuis cette époque, disent les Indiens qui racontent cette sanglante légende, la colline où s'est passée cette scène de meurtre s'appelle la colline du Wolverenne ; et bien souvent, lorsque la lune épanche ses lueurs difFuses à travers les brouillards d'automne, on voit de loin les spectres de la femme coupable et de sa victime lutter ensemble au sommet de la montagne.
« Si des scènes de ce genre pèsent perpétuellement sur l'esprit des Indiens comme souvenirs du passé ou menaces de l'avenir, comment s'étonner que ceux d'entre eux qui vivent isolés ne puisent dans la rencontre de leurs semblables que des appréhensions ? « Un soir, dit un voyageur « moderne , dans notre trajet de la rivière Rouge aux « sources du Saskatchawan , étant venu camper en vue « d'une hutte d'indigènes , j'envoyai un de nos hommes « en reconnaissance. Dans tous les environs il n'aperçut « qu'une hutte, et encore était-elle déserte; l'intérieur, « dans le plus complet désordre, témoignait de la fuite « rapide de ses habitants. Des vêtements , des ustensiles , « des débris de toutes sortes, jonchaient confusément la « terre, avec des morceaux de bison préparés pour un « repas qu'une terreur subite avait visiblement interrompu. « Après avoir cherché et appelé à grands cris les fugitifs, « notre émissaire, voyant ses démarches vaines, prit un « morceau d'écorce fraîche et y traça à la pointe du cou- « teau une sorte de carte de visite pour les maîtres de la « hutte. Il dessina d'abord un homme avec un chapeau « sur la tête et une pipe à la bouche ; ce qui , parmi tous « les Indiens, signifie un Européen venu avec des inten-
« tions pacifiques ; et quelques autres hiéroglyphes non « moins mystérieux, qui pouvaient se traduire par : Pour- « quoi fuir et vous cacher? nous sommes vos amis! Cette c( épître produisit FefFet attendu; le propriétaire de la « hutte , s'étant hasardé à venir chez lui au milieu de la « nuit, n'eut pas plus tôt déchiffré le lambeau d'écorce, qu'il « accourut à notre camp et nous raconta que, nous ayant « pris pour un parti de guerriers ennemis, il s'était enfui « dans les bois, avec sa famille, dans un état presque « complet de nudité. Ainsi, ces malheureux sauvages, con- « damnés à ne pas vivre en commun, afin de pouvoir se « procurer des moyens suffisants d'existence, sont obligés « de fuir à l'aspect de l'homme , comme la brebis devant le « loup. »
« A ces faits déjà si déplorables, viennent se mêler parfois d'inexcusables atrocités.
Malgré le dégoût et l'effroi qu'elles inspirent, nous en citerons un exemple rapporté par le capitaine Back, en le laissant parler lui-même.
« Au mois de novembre 1832, un Indien nommé Pepper, qui avait longtemps habité les environs de Ghippawan en qualité de chasseur, arriva à ce fort, après une absence de quelque temps ; lorsqu'il eut allumé sa pipe , il se mit à raconter les calamités dont il venait d'être accablé pendant l'hiver. Après avoir décrit les horreurs de la famine au milieu des forêts désertes et ses efforts inutiles pour les éviter, il ajouta qu'à la fin, épuisée par la faim et le froid, sa femme, la mère de ses enfants, était tombée dans un engourdissement que la mort avait terminé, que sa fille n'avait pas tardé à la suivre, et que deux fils dans la fleur de l'âge, qui lui promettaient un soutien pour sa vieillesse, avaient aussi péri... Ses enfants en bas âge qui lui restaient, trop
faibles pour résister à tant de souffrances, s'étaient endormis près de leurs frères dans le sommeil de la mort, malgré tous ses soins à les nourrir des rognures de leurs vêtements. « Que pouvais-je faire? s'écria- t-il alors avec « un regard égaré qui faisait dresser les cheveux sur la « tête. Pouvais-je implorer le Grand-Esprit? Je n'en avais « plus la force. Un seul enfant me restait; je le pris avec « moi, et je courus chercher du secours; mais, hélas! les « bois étaient silencieux... et quel silence !... Enfin je suis « venu ici. »
« L'enfant dont il parlait, âgé de onze ans environ, n'avait cessé de contempler d'un œil fixe le feu près duquel il était assis, et, son père ayant cessé de parler, il semblait écouter encore, comme s'il attendait de nouveaux détails. A la voix de son père, qui lui demandait une braise pour rallumer sa pipe, il tressaillit, puis retomba dans son état morne et hébété.
« Mais pas un mot, pas un geste n'avait échappé aux oreilles attentives ni aux regards perçants de quelques autres Indiens, arrivés au moment où il avait commencé à parler; jamais homme n'avait été plus patiemment écouté, et ses gémissements avaient seuls interrompu les longues pauses dont il avait entrecoupé son récit. Mais, lorsqu'il eut terminé, un murmure sourd s'éleva parmi le groupe des Indiens. L'un d'eux prit la parole d'un ton lugubre ; il parla bas en commençant; puis, élevant peu à peu la voix avec la véhémence d'un homme fortement convaincu, il finit par dénoncer l'Indien comme assassin et cannibale. L'accusé, surpris, hésita quelques instants; puis, tirant machinalement des bouffées de sa pipe, totalement consumée, il nia le fait avec un calme effrayant.
« Mais dès cet instant son assurance disparut, et son agi-
tation, lorsque son fils s'éloignait, semblait trahir une conscience coupable. Il ne pouvait soutenir en face le regard de ses compagnons.
« Ceux-ci s'éloignèrent de lui comme d'un reptile venimeux, et, ayant obtenu les articles dont ils avaient besoin, ils poursuivirent leur chasse.
« Pepper rôda autour du fort pendant quelque temps, puis , suivi de son fils , il s'éloigna d'un air sombre ; mais telles sont les voies mystérieuses de la Providence, qu'au Heu de chercher un lieu solitaire il retourna à la cabane de ceux qui le fuyaient.
« On lui accorda l'hospitalité; mais le dégoût, mêlé d'effroi, qu'il inspirait, détermina ses compagnons à le prier de partir. Après une légère hésitation , non seulement il refusa de s'en aller, mais, prenant un ton de défi, il proféra de telles menaces, que la patience des Indiens fut poussée à bout; ils l'abattirent d'un coup de fusil. Plusieurs avaient fait feu. Le fils fut blessé au bras, et se réfugia derrière un arbre , où , implorant miséricorde , il promit de raconter tout ce qu'il avait vu. On entendit alors d'épouvantables détails. Le monstre avait, en effet, assassiné sa femme , ses enfants , pour se repaître ensuite de leurs cadavres palpitants. Le jeune enfant n'avait échappé à la cruauté de son père ni par pitié ni par affection, mais par suite de leur heureuse arrivée au fort; vingt-quatre heures plus tard son arrêt de mort aurait été prononcé. »
Mais revenons au capitaine Back et à ses compagnons. Ils purent, le 5 novembre, échanger leurs froides tentes contre leur nouvelle habitation, qu'ils appelèrent le fort Reliance.
Le froid parvint bientôt à une intensité inouïe. Le 17 janvier, le thermomètre descendit à 56° centigrades au-
dessous de zéro. Il y avait dans l'atmosphère une telle abstraction de chaleur, qu'il fut impossible, même en jetant au feu du bois sec à profusion , de faire remonter le mercure plus haut que iT au-dessus du même point. L'encre, la peinture, gelaient; tous les bois, même travaillés, se fendaient. La peau des mains se séchait, s'ouvrait en coupures aussi douloureuses qu'elles étaient désagréables à l.a vue, et il fallait les adoucir avec de la graisse. Un jour que Back se lavait la figure à un mètre tout au plus du feu, sa barbe se hérissa de glace avant qu'il eût le temps de l'essuyer.
Au milieu de leur triste solitude , deux hôtes inattendus arrivèrent aux voyageurs. Ils ne semblaient pas de nature à les égayer beaucoup : c'étaient deux corbeaux ; mais ils formaient, comme dit Back, le seul chaînon vivant entre les pauvres isolés et la nature déserte et silencieuse qui les enveloppait. Ils furent accueillis avec joie. Le capitaine défendit expressément de leur faire aucun mal, et les nouveaux venus ne tardèrent pas à se montrer très familiers. On prenait plaisir à les voir s'ébattre sur la neige, à observer le contraste que faisait avec son éclatante blancheur leur plumage noir et lustré. Malheureusement un maudit Iroquois, arrivant de nuit, et ignorant la défense du capitaine, aperçut les deux corbeaux, et les tua. « C'était, dit Back avec une vivacité sérieuse, une sorte de trahison à l'égard de ces pauvres oiseaux, habitués à nous considérer comme leurs amis. On souffrait volontiers leurs petits larcins, et leurs croassements aigus, si fatigants ailleurs, interrompaient ici la monotonie du silence. Leur perte fut un véritable chagrin. »
Mais une grande émotion effaça bientôt toutes les autres. Un jour, comme ils s'entretenaient de leurs amis absents,
2ort VOYAGES ET DÉCOUVERTES
un violent coup se fait entendre k la porte; un homme tout essoufflé se présente au capitaine, et, lui remettant un paquet, lui dit : « // est de retour! — Augustus? Dieu soit loué! s'écrie Back. — Non, Monsieur, répond le messager; le capitaine Ross. — Le capitaine Ross!... Estce possible! comment le sait-on? » A l'ouverture du paquet que lui faisait tenir la compagnie de la baie d'Hudson, Back ne put douter. Deux articles du 7'imes et du Herald, et des lettres officielles et privées, lui confirmaient l'heureuse nouvelle.
Le premier mouvement des voyageurs fut de rendre grâces à cette Providence divine qui a dit elle-même : « Les miens fussent -ils au fond des abîmes, ma main « peut aller les y chercher. »
La nouvelle du retour de Ross et de ses compagnons ôtait heureusement à Back son but principal ; mais l'amour des découvertes lui restait, et c'en était assez pour que son ardeur ne fût pas éteinte.
Le 7 juillet, Back, accompagné de M. King, reprit le chemin des déserts arctiques.
« J'avais échappé, dit-il, à la misère d'un hiver rigoureux, au spectacle et aux récits des souffrances et de la mort, aux longs ennuis d'une vie monotone et inactive, aux désappointements les plus cruels et aux plus terribles soucis; mais une carrière nouvelle s'ouvrait enfin devant moi; j'étais soutenu par l'espérance, la curiosité et l'amour des aventures. La perspective même des dangers et des obstacles que je devais rencontrer, jointe à la responsabilité inséparable du "^commandement, loin de diminuer mon zèle, ne faisait que l'accroître. En tournant le dos au fort Reliance, je sentis ma poitrine allégée et mon cœur battre avec plus de chaleur; on eût dit un prisonnier quit-
tant son cachot. M. King , mon compagnon, partageait mes émotions. »
Back, vers les premiers jours du mois d'août, après un long trajet sur la glace, marqué par des péripéties sans nombre, atteignit enfin avec sa suite l'embouchure de la grande rivière du Poisson , et put constater que ce fleuve , après avoir précipité sa course torrentueuse et sinueuse sur une longueur de cinq cent trente milles géographiques à travers un sol de fer que pas un arbre n'égayé; après s'être parfois épanché en vastes lacs, dont l'horizon de ciel et d'eaux laisse le navigateur incertain de sa route ; après avoir franchi des chutes, des cascades et des rapides, dont le nombre ne s'élève pas à moins de quatrevingt-trois, se déverse enfin dans la mer polaire. ■
Back s'efforça de pénétrer dans ces glaces. Il s'y avança assez pour courir risque d'être broyé ou invinciblement emprisonné entre leurs masses. Il parvint néanmoins à reconnaître et à décrire cette partie des régions arctiques dont il était le premier explorateur, et les noms de Gockburn, de Beaufort, de Barrow, de Bichardson, qui entourent le nom royal de Victoria, donné au promontoire le plus remarquable de ces parages, y sont devenus les monuments géographiques de son passage.
Son dessein était de se diriger vers l'ouest pour relever les côtes du continent jusqu'à la pointe Turnagain , et de compléter ainsi les découvertes de Frankhn; mais l'état des glaces, l'épuisement absolu de ses ressources, celui de ses hommes, qui commençaient à s'avouer à bout de forces ; enfin la perspective des difficultés d'un retour qu'un plus grand éloignement eût probablement rendu impossible, le déterminèrent, ou plutôt le contraignirent à s'arrêter.
Il l'annonça à l'équipage. Le pavillon fut déployé, salué de trois acclamations en l'honneur du roi d'Angleterre, dont le nom fut donné à cette partie extrême de l'Amérique, et ils se préparèrent à un retour qui devait naturellement reproduire des épreuves plus ou moins semblables à celles qu'ils avaient déjà traversées.
Quand ils parvinrent au lac Clinton -Golden, le froid était si intense, que l'eau gelait sur les avirons, et qu'un des chronomètres s'arrêta.
A la fm de l'hiver, Back se rendit au fort Resolution , d'où, reprenant la route du Canada, il regagna New- York, et le 8 septembre, après une absence de près de trois ans , il revoyait l'Angleterre.
« Le trajet qu'il avait parcouru sur le continent américain, disent MM. Hervé et de Lanoye, depuis New -York jusqu'à l'embouchure de la rivière qui porte aujourd'hui son nom, équivaudrait en Europe à celui que décrirait un voyageur qui, s'embarquant, par exemple, à Naples dans un canot, remontant ou descendant des rivières, faisant des portages, franchissant des montagnes, se rendrait à Arkhangel, sur la mer Blanche. »