VOYAGES SIMULTANÉS DE FUANKLIN ET DE BEEGHEY
Retour de Franklin au fort Chipéwyan. — Descente vers la mer Polaire. — Retour au fort Franklin. — Séjour pendant l'hiver par delà le cercle polaire. — Retour de Franklin en Angleterre. — Le commandant Beechey. — L'île Chamisso. — Rapports avec les Esquimaux. — Retour de Beechey.
En 1825, l'amirauté anglaise décida que Parry reprendrait avec deux navires la voie du détroit de Barrow, tandis qu'un vaisseau, sous le commandement du capitaine Beechey, contournerait les deux Amériques et tenterait d'aller à sa rencontre par le détroit de Behring, et qu'une expédition venant du Canada, et descendant le fleuve Mackenzie, irait faire l'hydrographie des frontières encore inconnues des côtes arctiques du continent, et s'efforcerait de donner la main à l'une ou l'autre des deux expéditions navales.
-^Franklin fut encore chargé cette fois de diriger l'expédition continentale.
Le mois de juillet 1825 le revit au fort Chipéwyan, avec
les anciens et fidèles compagnons .de ses périls et de ses travaux, le docteur Richardson et le lieutenant Back. L'expédition quitta, le 28 juin 1826, les bords occidentaux du grand lac de l'Ours, que les compagnons de Franklin baptisèrent de son nom, et, portée sur les eaux du Mackenzie, descendit avec elles vers la mer Polaire.
A l'embouchure du Mackenzie , qu'il atteignit le 7 juillet, Franklin rencontra une nombreuse tribu de féroces Esquimaux; ils pillèrent ses embarcations, dont les équipages n'échappèrent à un massacre général que grâce à la prudence et à la patiente fermeté de leur chef.
A partir de ce point, une navigation d'un mois entier, semée d'ennuis et de difficultés de toutes sortes, le conduisit le long des côtes américaines, jusqu'à près de quatre cents milles à l'occident du Mackenzie ; mais comme il touchait au 150' degré à l'ouest de Greenwich, l'état des glaces, du vent et des courants, joint à l'absence de tout indice du vaisseau du capitaine Beechey, destiné au détroit de Behring , le força sous peine d'imprudence de songer au retour. L'expédition reprit donc le chemin du fort Franklin, qu'elle atteignit sans trop d'encombrés le 11 sep- * tembre.
Franklin fut obligé de passer l'hiver tout entier par delà le cercle polaire, dans l'établissement qui a gardé son nom. Renfermés pendant plusieurs mois dans un milieu homicide , sous une hutte de fange et de glace , perdus dans les tempêtes et les nuits du pôle , Franklin et ses courageux compagnons demandèrent à la science des distractions et des jouissances. Le docteur Richardson leur fit un cours complet de géologie, et M. Drumwood, naturaliste de l'expédition , leur découvrit plus de quinze cents plantes et deux mille variétés d'oiseaux et de mammifères.
CAPITAINES FRANKLTÏÏ' ET BEEGKEY 287
Franklin revint en Angleterre en automne 1827.
Le commandant de la frégate de guerre le Blossom, Beechey, l'ancien lieutenant de Franklin, dans le temps même où celui-ci se dirigeait à l'occident du Mackenzie, s'efforçait de son côté de s'avancer à sa rencontre par le détroit de Behring. Ayant jeté l'ancre sur l'île Ghamisso, Beechey équipa une allège qui devait servir à l'exploration minutieuse de la côte. La frégate et sa petite conserve mirent alors ensemble à la voile pour s'élever vers le nord, et opérer, s'il était possible, leur jonction avec Franklin.
« La côte d'Amérique que nous longions, dit Beechey, était plus peuplée que nous ne l'avions supposé, et, parmi les tribus que nous avions déjà visitées, peu de gens s'entendaient mieux à trafiquer que les Esquimaux que nous y rencontrâmes. Ils ne nous laissèrent en paix que lorsque nous leur eûmes acheté tout ce qu'ils avaient à nous vendre : pelleteries, poissons, instruments de pêche et de chasse , petites poupées d'ivoire de trois pouces de hauteur, habillées exactement de leur costume national ; enfin un vase de bois d'une forme bizarre, dont nous fûmes longtemps à deviner l'usage. Ils parvinrent pourtant à nous faire comprendre qu'il leur servait à boire le sang chaud des animaux expirants, et l'expression de plait sir qui rayonnait dans leurs yeux pendant qu'ils nous donnaient cette explication nous convainquit que cette boisson était leur nectar de prédilection. Sur cet instrument, ainsi que sur les autres ustensiles, étaient gravées diverses figures d'hommes, de bêtes et d'oiseaux, avec un naturel et une vérité qui annonçaient que l'art de la ciselure leur était connu.
« C'étaient, en somme, de bonnes et paisibles gens,
ayant tous les traits caractéristiques de leur race : de larges et grasses figures rondes, les pommettes saillantes, les yeux petits, bruns et obliques comme ceux des Chinois, et de grandes bouches. Leur langage ne diffère pas radicalement de celui des tribus observées au nord de la baie d'Hudson, et, comme chez celles-ci, leur mode de salutation consistait à mettre leur nez en contact avec les nôtres et à passer leurs mains sur nos visages. Ils ne différaient de leurs frères de l'Est que par l'adoption de la botoque, cet inqualifiable usage pratiqué sur presque toute la côte nord- ouest de l'Amérique, adopté par les sauvages de l'intérieur du Brésil, et que Denham a retrouvé jusqu'au centre de l'Afrique. C'est un ornement taillé en ivoire, en pierre ou en verre, muni d'une double tête, comme un bouton de chemise , et qu'on insère dans la lèvre inférieure, au moyen d'un trou qu'on y pratique au sortir de l'enfance. Il n'est alors que du diamètre d'un tuyau de plume; mais à mesure qu'ils vieillissent, les sauvages agrandissent l'orifice , et augmentent dans les mêmes proportions l'ornement qu'ils y maintiennent. Chez les adultes, il n'a jamais moins d'un demi-pouce de diamètre, et quelquefois plus. On voit même des petits-maîtres flanquer la botoque principale de deux autres incisées au-dessus des coins de la bouche. Ils n'hésitaient jamais à retirer de leufs lèvres ces affreux bijoux pour nous les vendre , s'inquiétant très peu que leur salive coulât à travers l'orifice béant et inondât leur menton. Ils se moquaient même du dégoût que cette vue nous faisait éprouver, et profitaient de la circonstance pour se livrer à d'horribles grimaces.
« Le 1" août 1826,' nous trouvant par le travers d'un cap élevé de quatre cent cinquante pieds, je jugeai la position propre à l'érection d'un poteau-signal pour le capi-
taine Franklin. Nous allâmes donc à terre, et nous y fûmes reçus par des Esquimaux semblables en tout à ceux que nous avions déjà rencontrés ; mais la curiosité enfantine qu'ils nous témoignèrent, et leur épouvante au bruit de la détonation d'un fusil, à la vue d'un oiseau frappé d'une balle et tombant à leurs pieds, nous firent présumer qu'ils n'avaient encore eu que des relations très bornées avec les Européens. Le plus vieux de la troupe, âgé d'environ cinquante ans, était estropié; les autres étaient robustes et plus grands en général que les Esquimaux de l'Est. Nous remarquâmes parmi eux un homme de cinq pieds quatre à cinq pouces, et une femme de cinq pieds. Toutes les femmes avaient trois petites lignes tatouées sur le menton , ce qui est la marque distinctive du beau sexe sur toute cette côte> Nous observâmes aussi parmi elles l'usage , si répandu parmi les musulmanes, de se noircir les paupières. La lèvre de tous les hommes était munie de la botoque obligée , et les deux sexes avaient les dents en mauvais état, par suite sans doute de l'habitude qu'ils ont de s'en servir comme de ciseaux.
« Leurs tentes consistaient en quelques peaux tendues sur dès pieux mal équilibrés , et ne les garantissaient guère de la pluie ni du vent. Toutes étaient, en outre, comme à l'ordinaire, fort sales, mais appropriées sans doute au goût de leurs habitants, qui nous y reçurent avec un plaisir évident. Ils nous invitèrent à un banquet hospitalier, où, entre autres échantillons de leur cuisine , figuraient des entrailles de phoque et une jatte de sang coagulé. Malgré tout notre désir de leur être agréables, nul de nous n'osa toucher à ces friandises, pas plus qu'à un poisson cru qu'ils nous servirent ensuite, et dont les tranches, proprement découpées, étaient revêtues de couches alternatives de
graisse blanche et de graisse noire. .Voyant notre peu d'appétit, ils nous régalèrent, par forme de compensalion, d'une danse nationale, exécutée au son d'un tambourin, accompagné en chœur par les voix des danseurs eux-mêmes.
« Le 15 août, nous étions devant le cap Glacé de Gook, limite extrême des découvertes de ce grand navigateur; à l'époque de son passage, ce promontoire était environné de glace, circonstance d'où dériva son appellation. Nous le doublârnes sans difficulté, et fûmes assez favorisés pour ne rencontrer la banquise qu'à une vingtaine de lieues, plus au nord-ouest que le point où elle avait arrêté, en 1777, notre illustre devancier. Laissant donc l'allège poursuivre seule sa route entre la glace et le continent, le Blossom reprit la direction du golfe Kotzebue.
« Ayant, dans le trajet, pris terre entre le cap Glacé et le cap Beaufort, nous trouvâmes à cette région un tel aspect de désolation, qu'il semblait impossible d'y rencontrer un être humain. Nous ne tardâmes pourtant pas à voir une baïdare pleine de monde aborder à peu de distance de nous. Elle mit à terre trois hommes, quatre femmes et deux enfants. Ces naturels se montrèrent aussi empressés qu'aucun de leurs voisins à trafiquer avec lés Kablounas, estimant nos vieux boutons de cuivre à l'égal de nos meilleurs couteaux. Les hommes portaient tous de larges botoques, qu'ils s'amusaient à tourner dans leurs lèvres comme de vieux grognards tortillent leurs moustaches. Les enfants étaient heureusement encore exemptés de cette espèce de parure. Une petite fille de onze ans portait les trois lignes d'usage. Cette dernière, encore assez jolie, avait consenti à ce qu'on fît son portrait, et s'était d'abord soumise patiemment à l'indispensable exameri de
l'artiste; mais tout à coup elle se voila la tête avec une certaine grâce pudique, qui aurait fait honneur à une beauté plus civilisée. Quand je voulus découvrir sa figure, elle jeta un regard interrogateur sur son mari, et, celui-ci ayant approuvé ses scrupules, le portrait resta inachevé.
« En rentrant au mouillage de l'île Ghamisso, nous trouvâmes les habitants que nous y avions laissés occupés à transporter vers leurs habitations d'hiver les provisions de saumon salé, d'huile de phoque, et les pelleteries qu'ils avaient rassemblés pendant leurs chasses et leurs pêches de la belle saison. Tous se réunirent- pour prendre congé de nous, et, comme il n'était guère probable que nous dussions jamais nous retrouver ici-bas, nos adieux furent plus tendres que nous ne l'aurions souhaité ; ils nous saluèrent tous individuellement, les uns après les autres, de la manière la plus cordiale qu'ils purent imaginer, c'està-dire en se léchant les mains et en les passant sur leur corps et sur leur figure, pour les repasser ensuite sur les nôtres. Un d'entre eux, d'un âge mûr, et qui semblait leur chef, nous recommanda de ne pas rester plus longtemps çl^ns ces parages; et, comme je lui fis comprendre que ^on intention était d'y passer encore au moins vingt jours, il se mit à grelotter, rentra ses bras dans ses manches, et serra en frissonnant ses vêtements autour de lui : manière éloquente de nous annoncer l'approche de l'hiver. Je le remerciai de son avis, et ne quittai pas ces affectueuses créatures sans laisser un petit cadeau à chacune. Le lendemain, leurs baïdares, chargées de toutes leurs richesses, §e dirigeaient vers le fond de la baie d'Escnoltz.
« Peu de jours après, nous aperçûmes deux baïdares pagayant vers le campement abandonné, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîçies avec quelle rapidité ceux qui
montaient ces embarcations en descendirent, dressèrent leurs tentes, y transportèrent toute la cargaison de léurs barques, tirèrent celles-ci hors de l'eau, et les tournèrent la quille en l'air.
« Quand nous allâmes les visiter, une heure à peine après leur arrivée , tout était rangé dans leurs modestes demeures comme si leur établissement eût daté d'un mois et plus. Rien n'y manquait de ce qui pouvait contribuer à leur bienêtre ; rien aussi ne pouvait , mieux que cette circonstance , nous donner une idée de la facilité et de l'indépendance absolue avec lesquelles ces peuplades errent de lieux en lieux , transportant avec elles leurs foyers et tout ce qui leur est nécessaire.
« La multitude d'objets qu'ils parviennent à faire entrer dans leurs légères embarcations fut pour nous un autre sujet d'étonnement. Outre les quatorze individus qui formaient ce clan nomade, les deux baïdares avaient apporté huit piliers de tente, quarante peaux de daim, trois à quatre cents livres de poisson , une énorme quantité de baleine , de nombreuses outres d'huile et des vases de terre pour la cuisine , deux renards vivants , dix gros chiens , des faisceaux de lances, de harpons, d'arcs et de flèches, des paquets d'habits , d'immenses filets de cuir pour la pêche des baleines et des marsouins, huit grandes planches, des mâts, des voiles, des pagaies, des peaux et des défenses de *l morses; enfin une infinité de choses sans nom, que les Esquimaux traînent avec eux.
« Ceux-ci vinrent, comme leurs devanciers, à bord du Blossom , et comme toujours , après un peu de timidité de leur part, la meilleure intelligence s'établit entre nous. Ils ressemblaient , hommes et femmes , à tous ceux que nous avions déjà rencontrés sur cette côte...
« Chaque entrevue nous révélait quelque nouvelle coutume de ces peuplades. Un jour, nous surprîmes tout le clan, hommes, femmes et enfants, assis silencieusement en cercle et fumant avec componction un atroce mélange de tabac et de poussière de bois pilé : usage qu'ils doivent sans doute aux Eschutschis, leurs frères d'Asie, qui emploient de cette manière l'écorce du bouleau. Une seule pipe servait à toute l'assistance, et encore le fourneau en était si petit, qu'il ne pouvait guère contenir de poudre narcotique que pour une bouffée. La première aspiration revenait de droit au doyen de l'assemblée , qui passait gravement la pipe à son voisin; celui-ci la vidait, la remplissait et la passait de même à un autre , chacun enflant tour à tour ses joues autant que possible, et lâchant peu à peu la fumée par le nez, avec autant de majesté que déploierait en pareille occasion l'habitué le plus distingué du meilleur estaminet de Londres ou de Paris. L'âcreté de cette fumée causait une toux horrible à la plupart d'entre eux , mais ne semblait que troubler bien peu les jouissances qu'ils trouvaient à changer les parois de leur gorge en tuyaux de cheminée. De nos jours, que de civilisés d'Europe sont Esquimaux en ce point !
« Le 10 septembre , nous vîmes enfin l'allège revenir vers nous, toutes voiles déployées, et j'eus bientôt la satisfaction d'apprendre du lieutenant Elson, son commandant, qu'il avait découvert une assez grande étendue de côte au delà du cap Frankhn , point le plus oriental que le vaisseau eût reconnu pendant le mois précédent. M. Elson s'était avancé jusqu'à un promontoire, qui porte depuis lors le nom de l'illustre géographe Barrow. C'est une langue de terre bassé, étroite, et au delà de laquelle on ne put pénétrer; car elle servait, pour ainsi dire, de base à la banquise.
En cherchant à se dégager dê cette impasse , la frêle embarcation eut à lutter à la fois et contre un vent du sud- est qui la poussait sur la banquise, et contre un courant qui précipitait sur elle de vastes fragments de glaces flottantes, avec une vitesse de près de quatre milles à l'heure. Elle fut bientôt si étroitement pressée entre la glace et la terre, qu'elle fut jetée à la côte, et y demeura plusieurs jours échouée sur le flanc. Sa situation était d'autant plus critique, que les dispositions des naturels, fort nombreux et très farouches dans ces parages, leur insolence et leurs rapines continuelles ne devaient laisser aucun doute sur le sort qui attendait le faible équipage de l'allège, s'il tombait en leur pouvoir. Déjà M. Elson songeait à couler bas son petit navire pour le soustraire au pillage, quand tout à coup un changement de vent entr'ouvrit la glace, et l'allège échappa au naufrage- et à la rapacité des Esquimaux.
« Le séjour du, Blossom dans le golfe Kotzebue se prolongea encore après le retour de l'allège-; mais en octobre, le départ de tous les Esquimaux pour leurs stations d'hiver, la migration des oiseaux, la congélation des lacs et le refroidissement graduel de la mer nous annoncèrent qu'il fallait quitter le mouillage, si nous ne voulions pas être emprisonnés pendant six à sept mois. N'ayant plus d'ailleurs de provisions à bord que pour cinq semaines, je me déterminai à aller hiverner dans l'océan Pacifique. »
L'année suivante, la saison trop avancée ne laissait à Beechey nul espoir d'être rejoint par le capitaine Franklin, et, ses instructions limitant d'ailleurs la durée de son voyage, il quitta pour la dernière fois le golfe Kotzebue et reprit le chemin de l'Angleterre. Il y retrouva , — on
devine avec quel bonheur, — le capitaine Franklin. A la même époque, Parry, leur collègue et leur émule, remettait, lui aussi, le pied sur le sol britannique, après deux tentatives infructueuses pour pénétrer dans le bassin polaire.