‹ Voyages et découvertes outre-mer au XIXe siècleChapitre 19 sur 34 · ENVOYÉ A LA RECHERCHE DE SIR JOHN FRANKLIN (1853-18S · texte numérisé non relu

ENVOYÉ A LA RECHERCHE DE SIR JOHN FRANKLIN (1853-18S

Départ de New-York du brick l'Advance. — Épreuves. — La rivière de Mary- Munturn. — La flore du Groenland. — Le grand glacier Humboldt. — L'Advance dans les glaces de Reusselaer. — Hivernage. — Diminution rapide de la lumière. — L'hygiène à bord. — Les maladies gagnent l'expédition. — Mort de Baker. Visite des Esquimaux. — Intérieur d'une hutte d'Esquimaux. — Mœurs et coutumes de ces sauvages. — Singulière coutume de deuil. — Restes. — Second hiver. — Abandon de l'Advance. — Fatigues, dangers et famine. — Arrivée à Upernavik.

Au printemps de l'année 1853, le docteur El.-K. Kane, de la marine des Etats-Unis, fut désigné par l'amirauté américaine pour commander la seconde expédition que le gouvernement de l'Union envoyait à la recherche de sir John Franklin. On mit à la disposition de M. El.-K. Kane le brick l'Advance, avec un équipage composé de dix- sept personnes, tous hommes énergiques, résolus, comprenant le danger, et préparés à y opposer un cœur intrépide et un front calme. La seule loi du bord à laquelle on ne manqua

jamais dans tout le cours de cette longue et douloureuse expédition était : obéissance absolue au capitaine ou à son représentant; abstinence complète de liqueurs fortes; abstention absolue de tout langage grossier.

L'Advance partit de New-York le 30 mai 1853. Jusqu'au 23 août il eut un temps épouvantable, des tempêtes, des ouragans, qui menaçaient de le briser sur les rochers ou de le broyer dans les glaces soulevées; mais le brick soutint courageusement ces épreuves, et le 23, par 78° 41' latitude, l'équipage était occupé à haler le brave navire le long d'un banc de glace attaché au rivage. Le docteur Kane était dès lors parvenu plus au nord qu'aucun de ses prédécesseurs, excepté toutefois Parry, dans son expédition de 1826.

Le 28 août, le brick se trouvant engagé dans les glaces, M. Kane résolut de faire une exploration pour trouver, s'il était possible, un meilleur quartier d'hiver sur la côte. Il équipa la baleinière Forlorn-Hope , qui, doublée de tôle, était recouverte d'un prélart faisant office de tente, et, avec un équipage de sept hommes, le commandant se lança à la découverte d'un port d'hivernage. Le voyage fut rude d'abord. Il fallait briser la glace pour avancer, on faisait à grand'peine sept milles par jour. Au bout de vingt-quatre heures, la glace força les gens de l'expédition d'abandonner leur canot et de se servir d'un traîneau. On avançait difficilement, rencontrant à chaque instant, sur l'immense plateau de glace où l'on était, des cours d'eau qu'il fallait passer à gué , s'arrêtant la nuit sous des tertres formés par la neige qui recouvrait les rochers. Les gens de l'expédition furent une fois surpris par la marée, et obligés de passer une partie de la nuit debout, soutenant, pour les empêcher de se mouiller, les peaux de buffle qui leur servaient de lit. Le côté comique de cette situation aida beau-

coup le docteur Kane et ses compagnons à en supporter l'ennui.

Le 5 septembre, l'expédition fut arrêtée par la plus grande rivière peut-être du Groenland septentrional. Ce cours d'eau impétueux, écumeux, bondissait sur son fond de roche comme un vrai torrent. Le docteur El.-K. Kane appela cette rivière Mary-Munturn, du nom d'une sœur de M. Grinnel, qui avait si libéralement contribué à la première expédition, dont il avait fait partie. La flore de ses rives était remarquable pour ce pays : au milieu des mousses et des graminées étincelaient la corolle pourpre des lychnis et les blancs pétales des mouties ; on y rencontra même une solitaire hespérie , la giroflée de muraille de ces régions arctiques.

On passa la rivière à gué , ayant de l'eau jusqu'à la ceinture ; à sept milles de là , les observations avec le théodolite donnèrent 78° 52' latitude ; l'inclinaison de la boussole marquait 84" 49'; la longitude était de 76° 20' à l'ouest de Paris.

Les provisions s'épuisaient. Ne pouvant songer à aller plus loin, Kane chercha un point élevé pour faire une dernière reconnaissance. « Je n'oubherai jamais, dit -il dans sa relation , l'aspect désolé qui s'offrit à mes regards quand, après une fatigante journée de marche, je me trouvai à une hauteur de onze cents pieds. Ma vue atteignait par delà 80° de latitude ; à ma gauche , la côte ouest du détroit se perdait à l'horizon ; à ma droite , des terrains primaires s'étendaient en ondulant jusqu'à une masse de couleur profonde et sombre, ([ue je reconnus plus tard comme étant le grand glacier Humboldt; au delà se déployaient ces terres qui portent maintenant le nom de Washington; leur promontoire le plus avancé, le cap

Jackson, formait un angle de 14° avec le cap J. Barrow, situé sur la côte opposée. Toute cette ligne de côtes formait comme un cirque gigantesque encadrant un océan glacé. A mes pieds, une plaine immense, où les hummocks^ se dressaient comme les retranchements d'une cité assiégée, où çà et là d'abruptes montagnes de glace surgissaient , semblables à d'inébranlables forteresses , tandis qu'au loin, jusqu'aux limites les plus reculées de l'horizon, un entassement d'icebergs accumulés les uns sur les autres formait un infranchissable rempart. »

Le commandant Kane revint sur ses pas, et fit placer l'Advance entre de petites îles, qui le mettaient à l'abri de la dérive des glaces. « C'est ainsi, écrit-il % que notre petit brick, avec huit brasses d'eau sous sa quille, fut pris par l'hiver dans ce havre de Reusselaer, que nous ne devions plus quitter ensemble; long repos pour notre bon et agile navire; les mêmes glaces l'y étreignent encore. »

A peine installés, les voyageurs furent avertis, par la diminution rapide de la lumière , que l'hivernage avait commencé. Mais laissons parler le docteur Kane lui-même. « Nous vîmes d'abord le jour s'éteindre dans les bas-fonds et dans le lit des ravins ; puis les ombres monter graduellement le long des flancs des montagnes, et linir par s'étendre sur la cime blanche des glaciers. Dès le 7 novembre, tout était ténèbres autour de nous. Le soleil s'était couché pour cent quarante jours, et nos lampes ne cessèrent de brûler dans l'entrepont. Les étoiles de sixième grandeur étaient visibles en plein midi. Bien qu'aucun Européen n'eût encore hiverné à une si haute latitude , excepté

1 Rangée de glaçons superposés par suite des collisions des champs de glace.

2 Arctic explorations : The second Grinnel expédition in search of sir John Franklin, 1853-55, by El.-K. Kane.

toutefois au Spitzberg, que les dernières effluves du gulfstream gratifient d'un climat relativement plus doux, l'hiver de 1853-1854 se passa pour nous comme tant d'autres s'étaient écoulés pour nos prédécesseurs dans les régions polaires. Voici quel était assez uniformément l'emploi de nos journées :

« A six heures du matin, M'Gary, mon second, -se lève, ainsi que les hommes de service. On nettoie le pont, on ouvre le trou à glace, on examine les filets où la viande est à rafraîchir, on range tout à bord. A sept heures, tout le monde est debout; la toilette se fait sur le pont; on ouvre les portes pour ventiler nos appartements ; puis nous descendons déjeuner. Nous avons peu de combustible; aussi fait- on la cuisine dans la cabine. Nous avons tous le même déjeuner : du porc , des pommes cuites gelées et dures comme du sucre candi, du thé, du café, avec une tranche délicate de pomme de terre crue. Après déjeuner, les fumeurs prennent leur pipe jusqu'à neuf heures; alors les oisifs de flâner, les travailleurs de se mettre au travail : Ohlsen à son banc, Brooks à ses préparations de toile; M'Gary fait le tailleur; Whippe se transforme en cordonnier, et Bonsall en chaudronnier; Baker prépare des peaux d'oiseaux; le reste vaque à la besogne. Voyez notre cabinet de travail : une table , une lampe qui , alimentée par du saindoux salé, donne une lueur fumeuse, tout en répandant des vapeurs de chlore ; trois tabourets ; trois hommes au visage de cire, assis leurs jambes repliées sous eux, car le pont est trop froid pour les pieds. Chacun a son travail : Kane écrit, dessine, trace des cartes; Haye copie des livres de loch et des observations météorologiques ; Santag rédige le journal de quelque expédition dans les environs. A midi, tournée d'inspection et ordres pour l'emploi de la

journée; vient ensuite l'entraînement des chiens esquimaux; c'est un exercice très agréable pour mes genoux, qui craquent à chaque pas, et pour mes épaules endolories de rhumatismes, qui enregistrent chaque coup de fouet que je donne. C'est ainsi qu'on gagne le dîner : nouvelle occasion de se réunir; mais à ce repas point de thé, point de café; des choux confits et des pêches sèches les remplacent fort agréablement.

« A dîner comme à déjeuner apparaît notre hygiénique pomme de terre crue; comme tous les médicaments, ce mets n'est pas aussi appétissant qu'on pourrait le désirer. Je la râpe bien soigneusement, je n'en prends que les parties les plus saines, j'y mets de l'huile en quantité, et pourtant, malgré l'art que je déploie, il me faut toute mon éloquence pour persuader à mon monde de fermer les yeux et d'avaler mon ragoût. Neuf de mes convives sont complètement récalcitrants; j'ai beau leur dire que les Silésiens mangent les feuilles de pommes de terre en guise d'épinards, que les baleiniers se grisent avec la mélasse qui sert à conserver les grosses pommes de terre des Açores ; j'ai beau montrer à l'un d'eux ses gencives, hier molles et enflammées, aujourd'hui fraîches et fermes, grâce à un cataplasme de pommes de terre : rien n'y fait, ils repoussent avec opiniâtreté mon admirable mélange.

« Qui flânant ou dormant, qui travaillant ou s'amusant, nous atteignons six heures, le moment du souper; répétition affaiblie du déjeuner et du dîner. Les officiers m'apportent leurs rapports; après les avoir lus, je les signe; puis je parcours mon journal, qui à chaque page me montre combien nous nous affaibhssons de jour en jour. Quelquefois, pour passer la soirée, on joue aux cartes ou aux échecs, ou bien on lit des revues.

■ « Au premier abord, cette vie paraît assez facile; mais il faut voir le revers de la médaille : nous avons peu de combustible; nous ne pouvons brûler que trois seaux de charbon par jour. La température extérieure est en moyenne — 40°; dans la cabine où j'écris elle est de + T 78'. Notre porter de Londres et du vieux sherry, que nous avons pour les cas extrêmes, gèlent dans les coffres de l'entrepont; à nos carhngues pendent des glaçons qui nous servent à faire de l'eau douce. Nous ne pouvons brûler que du saindoux salé dans nos lampes; nous n'avons plus d'huile; nous travaillons à la lueur de mauvaises veilleuses de notre fabrication. Nous n'avons pas une livre de viande fraîche, et il ne nous reste qu'un seul baril de pommes de terre.

« A l'exception de Petersen et de Martin, nous avons tous le scorbut; et quand je considère les pâles visages et les yeux hagards de mes compagnons, je me dis que nous luttons avec désavantage dans ce combat de la vie, et qu'un jour polaire et une nuit polaire fatiguent et vieillissent plus un homme qu'une année passée n'importe où dans ce monde dévorant.

« Depuis janvier nous travaillons à nos tonneaux, et faisons tous nos préparatifs pour notre voyage. La mort des chiens, les difficultés qu'offre la glace, le froid rigoureux, m'ont obligé de modifier tout notre équipement. Nous avons complètement abandonné les vêtements en caoutchouc; fabrication de souliers en toile à voile et de bas en fourrure, travaux de couture et de charpente, tout est en pleine activité. La cabine, la seule pièce chauffée, sert tout à la fois de cuisine, de salon et d'ateher. Les caisses de pemmican (viande broyée et comprimée) sont à dégeler sur les coffres de la cabine ; les vêtements de peau de buffle sèchent près du poêle ; tous les objets de campement sont empilés dans

un des coins; notre cuisinier français, toujours désolé, persiste à accaparer le poêle, pour y loger ses casseroles maintenant sans emploi.

« Ainsi nous traversâmes notre premier hiver arctique.

«... Le 7 avril, au matin, je fus réveillé de bonne heure par un bruit qui s'échappait de la poitrine de Baker, un des plus effrayants et des plus mauvais présages que puisse entendre l'oreille d'un médecin. L'ange de la mort, ce noir visiteur dont l'ombre planait sur nous tous , avait saisi notre pauvre compagnon. Les symptômes de sa maladie s'aggravèrent rapidement : il mourut le lendemain. Le jour suivant, nous le mîmes au cercueil, et, formant un cortège aussi triste que sympathique , nous le portâmes sur la glace brisée et le long des pentes escarpées qui menaient à notre observatoire ; là nous déposâmes le corps sur des piédestaux qui servaient de support à nos instruments et à notre théodolite. Nous lûmes les prières pour les morts en jetant sur lui de la neige en guise de poussière, et nous récitâmes en commun la prière que Jésus apprit à ses disciples sur la montagne ; puis , rejetant de la glace sur le trou que nous avions creusé pour placer le cercueil, nous laissâmes le pauvre Baker dans son étroite demeure.

« Le matin même, comme nous veillions auprès de son lit de mort, un homme de quart qui avait été couper de la glace pour la faire fondre, vint en toute hâte à la cabine pour nous annoncer que des hommes débarquaient. Je sortis, suivi de tous ceux qui purent monter sur le pont, et nous vîmes sur les flancs de notre havre rocheux, et émergeant de l'obscurité des pentes sauvages et étranges de .la falaise neigeuse, quelque chose qui nous sembla être évidemment des hommes.

« En nous apercevant réunis sur le pont, ils se dressèrent

sur les fragments de glace les plus hauts, se tenant debout séparément, et assez semblables à des figurants d'un tableau d'opéra. Puis, se plaçant presque en un demi -cercle, ils crièrent comme s'ils avaient voulu attirer notre attention , ou seulement peut-être pour manifester leur surprise ; mais je ne pus rien saisir de leurs cris que : Hoahl ha! ha! et Ka! Kàah! Ka! Kàah! répétés plusieurs fois.

« Il faisait déjà assez jour pour que je pusse voir qu'ils ne brandissaient aucune arme, mais qu'ils agitaient violemment leur tête et leurs bras. Une attention plus grande nous prouva aussi que leur nombre n'était pas aussi grand ni leur taille aussi patagonienne que notre imagination nous les avait d'abord montrés.

« C'étaient des Esquimaux venant de la baie Harstène, pour visiter les étrangers dont plusieurs indices leur avaient révélé la présence dans leur voisinage.

« ... Étah, leur séjour habituel, et qui de nos jours est sans doute l'habitation humaine la plus rapprochée du pôle, est placée dans la courbure nord -est de Harstène- Bay, à dix-huit milles de notre mouillage. Lorsque vous jetez les yeux depuis la pointe sud de Littleton-Island jusqu'à la mer, la plage est formée de débris d'avalanches tombées des glaciers, et revêt un aspect d'une rudesse singulière. Une série de cratères volcaniques se dressent dans de grandes et montagneuses proportions au-dessus des roches grises qui forment la côte. Tout au fond de la baie débouchent un détroit et un ravin oblique , tous deux rem- plis par l'extension du même glacier.

« Le détroit s'avance jusqu'à Péterawik, où un clan d'Esquimaux a ses quartiers; l'autre établissement est celui d'Etah, plus voisin du nôtre. Une masse de glace, qui s'élève à un angle de 45° jusqu'à ce qu'elle se confonde

avec les lianes escarpés d'une montagne , forme deux taches obscures sur les neiges d'un blanc pur. En approchant, vous vous apercevez que ces taches sont des perforations dans la neige ; plus près encore , vous en distinguez au-dessus de chaque ouverture qui les réunit. Ce sont les portes et les fenêtres de l'établissement : deux huttes et quatre familles entièrement enfouies dans la neige !

« Les habitants de ces terriers se groupèrent autour de moi à mon arrivée. Nalegak! nalegak! timaî « Chef! chef! « salut ! » crièrent-ils en chœur. Jamais peuple ne me sembla plus désireux d'être bienveillant et plus poli envers un visiteur inattendu. Mais ils étaient légèrement vêtus, et en butte à un souffle glacé du nord- ouest; ils s'enfoncèrent bientôt dans leurs fourmihères. Pendant ce temps des préparatifs étaient faits pour ma réception ; peu de temps après, Metek, le maître de l'établissement, et moi, nous rampions sur les mains et sur les genoux dans un couloir de trente pieds de longueur. Lorsque j'émergeai à l'intérieur, le salut de « nalegak » fut répété avec un accroissement d'énergie qui n'était rien moins que plaisant.

« Il se trouvait des hôtes avant moi dans ce taudis : six robustes naturels d'un clan voisin. Ils avaient été surpris par la tempête en chassant, et étaient déjà groupés sur le kolopsut\ Ils joignirent leurs cris au cri de bienvenue, et je respirai bientôt la vapeur ammoniacale de quatorze compagnons de logement, vigoureux, bien repus, malpropres et déshabillés. J'arrivais assez fatigué d'un voyage de dixhuit milles à travers une atmosphère glacée. Le thermomètre marquait à l'intérieur 90", et la voûte mesurait quinze

1 Banc ou lit en neige battue, recouvert de peaux, et qui garnit le pourtour intérieur de la hutte.

pieds sur six. Impossible de s'imaginer, sans l'avoir vue, une telle masse amorphe de créatures humaines entassées : hommes, femmes, enfants.

« La plate-forme servant de siège et de lit ne mesurait que sept pieds de largeur sur six de profondeur, sa forme étant semi- elliptique; eh bien, en comprenant les enfants et sans me compter, treize personnes s'y trouvaient réunies.

« Le kotluk, ou lampe de chaque matrone, brûlait avec une flamme de seize pouces de longueur. Un quartier de phoque qui gisait gelé sur le plancher avait été coupé par tranches, et commença à fumer par morceaux de dix à quinze livres. Metek, avec l'aide d'un jeune amateur, fils de quelqu'un des dormeurs, dépêchait les portions sans mon assistance. Ils m'invitèrent très cordialement à faire comme eux, mais la vue seule de ce régime culinaire me suffisait. Je soupai avec une poignée de fragments de foie gelé que j'avais dans ma poche, et, en proie à une sueur abondante, je me déshabillai comme les autres; je pris pour oreiller l'estomac suffisamment chaud de mon ami Metek.

« ... La notion de la malpropreté n'existe pas pour les Esquimaux. C'est un trait ethnologique particulier à ces nomades d'outre-nord; et il doit être attribué non seulement à leur régime diététique et à leur vie domestique particulière, mais encore au froid extrême, dont l'action instantanée arrête la putréfaction et prévient les résultats intolérables de l'accumulation des chiens et de la famille.

« Leurs sens paraissent ne pas percevoir tout ce que l'instinct et l'association rendent révoltant pour la vue, le toucher et l'odorat des hommes civilisés.

« ... Une singulière coutume que j'ai remarquée souvent ici, ainsi que chez beaucoup d'Asiatiques, et qui a ses analogies dans les centres les plus civilisés, est celle qui préside aux formalités régulières du deuil pour la mort. Ils pleurent selon un système bien arrêté : quand l'un commence, tous se mettent à faire comme lui; et c'est un acte de courtoisie, de la part du plus distingué de la compagnie, d'essuyer les yeux du chef de deuil. Ils s'assemblent souvent de concert pour une réunion de deuil général; mais il arrive souvent aussi que l'un d'eux éclate en pleurs, et que tous les autres l'accompagnent courtoisement sans savoir d'abord de quoi il s'agit.

« Ce n'est pas, cependant, la mort seule qu'ils déplorent en chœur; tout autre malheur peut les réunir aussi bien : la non -réussite d'une chasse, la cassure d'une ligne à phoque, ou la mort d'un chien. M"" Eider-Duck, née Egurk, abandonna une fois le soin de son kotluk pour éclater devant moi en une aimable série de lamentations : je ne connaissais pas le remède immédiat à sa douleur; mais avec une remarquable présence d'esprit je tirai mon mouchoir, coupé par Marton dans le corps d'une chemise usée , et après avoir essuyé poliment ses yeux je versai quelques pleurs moi-même. Cet accès fut bientôt passé; M"" Eider- Duck retourna à son kotluk, et le nalegak à son livre de notes.

« Les cérémonies de deuil sont pourtant quelquefois, sinon toujours, accompagnées d'observances d'un plus sérieux caractère. Aussi loin que vont mes informations, les notions religieuses des Esquimaux s'étendent seulement jusqu'à la connaissance d'agents surnaturels, et à certains usages par lesquels ils doivent se les concilier. L'angekok de la tribu, le prophète, comme il est appelé parmi nos In-

diens de l'Ouest, est le conseiller général. Il soigne les maladies ou panse les blessures, dirige la police et les mouvements du petit Etat; et, quoiqu'il ne soit pas le chef de nom, il en a réellement le pouvoir. 11 entre dans les prérogatives et les devoirs de son office de fixer le taux des offrandes et les pénitences des fautes. Celles-ci sont quelquefois tout à fait tyranniques. Ainsi un mari contrit est requis de s'abstenir de la chasse au phoque pendant toute l'année, depuis okiakut jusqu'à okiakut, c'est-à-dire d'un hiver à l'autre. Plus généralement on lui refuse le luxe de quelque article de nourriture, comme un lapin ou un morceau favori de phoque; ou bien il lui est défendu de se servir de son nesorck ou capuchon , et il est forcé d'aller la tête nue.

« Une sœur de Kalutanali mourut subitement à Péteravik. Son corps fut cousu dans des peaux, non dans une posture assise, comme les restes que nous trouvons dans les tombes du Sud, mais les membres étendus dans toute leur longueur; son mari la porta seul à son lieu de repos, et la couvrit, pierre par pierre, d'un cairn grossier, monument primitif. La lampe d'huile de baleine fut suspendue en dehors de la hutte pendant la durée de son solitaire voyage funéraire; et, quand il fut revenu, les voisins vinrent tous ensemble pour pleurer et hurler, tandis que le veuf récitait ses douleurs et ses prières. Sa pénitence fut sévère, et mêlée de beaucoup de ces prescriptions que j'ai décrites plus haut.

« Il est presque aussi difficile de découvrir les coutumes des Esquimaux du détroit de Smith que de décrire leur rehgion. C'est un peuple sur son déchn, presque vieilli, toto orhe divisus , « séparé du reste du monde, » et trop écrasé par les nécessités de la vie présente pour aimer les

souvenirs du passé. Il en est autrement de ceux dont nous avons trouvé les établissements plus au sud. Ils sont maintenant pour la plupart concentrés autour de postes danois, et diffèrent beaucoup, au physique comme au moral, de leurs frères du Nord.

« Le phoque fournit de la nourriture aux Esquimaux de la baie de Reusselaer pendant la plus grande partie de l'année. Au sud, jusqu'à Murchison-Ghannel, le veau marin, l'unicorne ou narwal, et la baleine blanche, viennent dans les saisons qui leur sont propres; mais dans le détroit de Smith les chasses de ces derniers animaux sont plutôt accidentelles qu'habituelles.

« La manière de chasser les walrus dépend beaucoup de la saison. A la fin de l'année, quand la glace n'est formée qu'en partie, on les trouve en grand nombre autour de la région neutre de la glace mêlée à l'eau , et quand cette région devient solide à mesure que l'hiver s'avance, on les poursuit de plus en plus au sud.

« Les Esquimaux s'en approchent alors sur la glace nouvelle, et les attaquent dans les fentes et les trous avec le tilet et la ligne. Cette pêche, quand la saison devient plus froide, plus sombre et plus tempétueuse, présente d'aft'reux dangers.

« Au printemps, ou, pour être plus exact, vers le mois où reparaît le soleil, la famine d'hiver cesse généralement. Janvier et février sont souvent, presque toujours, des mois de privation ; mais pendant la dernière partie de mars la pêche de printemps commence, et avec elle renaissent la vie et l'animation.

« Les huttes, ces pauvres et misérables tanières couvertes de neige, deviennent alors des théâtres d'activité. Des masses de provisions accumulées sont empilées sur le

sol glacé; les femmes préparent les peaux pour les chaussures, et les hommes taillent une réserve de harpons pour l'hiver. Les défenses des walrus sont tirées des monceaux de neige, où on les a placées pour en conserver l'ivoire; les chiens sont attachés à la glace, et les enfants, armés chacun d'une côte recourbée de quelque gros amphibie, jouent à la balle et tirent au but.

« Le jour de mon arrivée , quatre phoques furent tués à Étah, et sans doute un plus grand nombre à Kalutak et à Pétéravik. La quantité de chair que l'on recueille ainsi pendant une saison d'abondance doit être , je le suppose , conservée pour les besoins de l'hiver; mais il y a bien des causes, autres que l'imprévoyance, qui diminuent ces ressources. Ces pauvres Esquimaux ne sont pas paresseux : ils chassent avec courage, sans perdre un seul jour. Quand les tempêtes empêchent l'usage des traîneaux, ils s'efforcent encore de serrer la viande des animaux tués dans les chasses précédentes. Une excavation est faite dans le sol, et, s'il est possible, dans une île inaccessible aux renards, et les vivres réunis sont rangés au fond et couverts de lourdes pierres. Une de ces cachettes, que j'ai trouvée dans une petite île à peu de distance d'Etah, contenait la chair de dix phoques, et j'en connais plusieurs autres également grandes.

« La consommation excessive est l'explication vraie de la disette parmi les Esquimaux. D'après leurs anciennes lois, tous partagent ensemble ; et, comme ils émigrent en masse, selon que leurs besoins les y forcent, l'impôt de chaque établissement est excessif. La quantité de vivres que les membres d'une famille consomment, et qui semble exorbitante à un étranger, est plutôt une nécessité de leur existence particulière et de leur organisation que le résultat

d'une gloutonnerie brutale. Un exercice incessant et leur constante exposition au froid occasionnent en eux une perte de carbone qui doit être énorme. »

L'hiver de 1854-1855 trouva Kane et ses compagnons bloqués dans le havre de Reusselaer par les mêmes glaces que l'année précédente.

En juin, ils reconnurent la nécessité d'abandonner leur navire. Mais laissons de nouveau parler l'intrépide docteur lui-même. ' «

« 18 juillet. — Les Esquimaux nous ont rejoints; ils sont tous venus pour nous dire adieu : Metek, Nualik, Myouk, et Netsarak, et Tellerek, et Sipsu, et... Je pourrais les nommer tous; eux aussi nous connaissent bien; nous avons trouvé des frères sur cette terre désolée.

« Je suis occupé à prendre mes notes; les enfants euxmêmes viennent me parler : Kuyanake, kuyanake, Nalegak Soak! « Merci, merci, grand chef! » Metek entasse devant nous des oiseaux, comme si nous devions manger éternellement, et sa pauvre femme pleure à l'entrée de ma tente, s'essuyant les yeux avec une peau d'oiseau.

« Il y en a vingt-deux autour de moi, et en voici venir encore. Des enfants de dix ans poussent devant eux des traîneaux, où se trouvent les babys. La tribu tout entière campe sur la plaine de glace.

« Nos amis nous ont toujours considérés comme leurs hôtes. Sans eux nos tristes préparatifs de voyage auraient duré quinze jours de plus, et nous sommes tellement en retard, que nos chances de salut peuvent se mesurer sur les heures.

« Le penchant au vol est le seul reproche sérieux que nous ayons eu à leur faire. Ils ont peut-être aussi médité quelque trahison, et j'ai lieu de croire qu'à notre arrivée,

étant sous l'empire de craintes superstitieuses, ils ont pensé à nous tuer; mais rien de ce sentiment n'existe depuis longtemps. Nous nous étions si bien pliés à leur manière de vivre, nous leur avions donné une si franche hospitalité dans notre pauvre navire et pendant leurs chasses à l'ours, que toute trace d'inimitié avait complètement disparu.

« Le pouvoir qu'ils m'attribuaient comme angekok ou sorcier, confirmé par ma carabine à six coups, ne fut peut-être pas d'abord sans quelque influence sur cette amitié, mais jamais amitié ne devint plus sincère. Dans les derniers temps, des objets du plus grand prix pour eux gisaient épars de tous les côtés ; ils ne dérobèrent pas même un clou.

« Hier, quand je parlai du respect qu'ils avaient pour tout ce qui nous appartenait, Metek me répondit par deux courtes sentences , qui résumaient toute sa morale : « Vous « nous avez fait du bien. Nous n'avons pas faim; nous ne « voulons pas voler. Vous nous avez fait du bien; nous « voulons vous aider; nous sommes vos amis. »

« Ce fut une scène touchante que la distribution de nos présents d'adieu; l'un avait une scie ou une lime, tel autre un couteau, tous un souvenir de nous. Les chiens furent donnés à la communauté, excepté Toodla-Mik et Witey. Je ne pouvais me séparer de ces animaux, les chefs de notre attelage.

« Il ne nous restait plus qu'à faire nos derniers adieux à ce peuple confiant. Je leur parlai, comme on parle à des frères, leur disant que par delà le glacier, par delà la mer, ils trouveraient un pays leur offrant plus de ressources , où les jours étaient plus longs, où il y avait plus de pêche et de chasse.

« Je leur donnai le croquis de la carte jusqu'au cap Shackleton, indiquant les promontoires, les terrains de chasse et les meilleurs campements, depuis Ked-Head jusqu'aux établissements danois. Ils m'écoutèrent avec un intérêt profond, se lançant de temps à autre des coups d'œil fort significatifs. Je ne serais pas étonné d'apprendre un jour qu'ils eussent tenté ce voyage, avec Hans pour chef. Ce fut par la douce lumière d'un dimanche soir, après avoir halé à grand'peine nos bateaux à travers les hummocks, que nous nous trouvâmes devant la mer libre et ouverte. Avant minuit, nous avions lancé Éric-le-Rouge, poussé trois hourras en faveur du retour, et déployé tous nos pavillons.

« Mac-Gary, Petersen, Dickey, Stephenson, Whippe et moi nous étions dans la Foi; Brooks était à bord de Y Espérance, avec Hayes, Santag, Morton, Blake et Goodfellow; l'équipage de l'Éric se composait de Bonsall, Riley et Godefroy.

« Le 24 nous fîmes beaucoup de chemin; mais après seize heures de travail, nous étions tous épuisés. Nos rations avaient toujours été fort réduites ; le retard que nous éprouvions me força de les réduire à ce que je considérais comme un indispensable minimum : six onces de pain en poussière, un morceau de suif gros comme une noix, durent composer toute notre nourriture. Ce nous était un grand bonheur quand nous pouvions remplir notre bouilloire de neige et faire du thé; rien ne nous plaisait autant que cette boisson ; nous en buvions immodérément, et toujours à notre plus grand profit.

« Le lendemain , notre marche se ralentit. Notre régime insuffisant faisait de plus en plus sentir ses effets désastreux ; nos forces diminuaient insensiblement. Nous avions perdu l'appétit; notre pâtée de suif et de pain arrosée d'une

grande quantité de thé nous suffisait presque. Un brouillard épais vint augmenter encore notre découragement.

« Sur ces entrefaites, une énorme masse de glaçons en dérive se mit à tourner comme sur un pivot en s'approchant de la glace qui nous abritait.

« Celle-ci, mise en mouvement, vint s'appuyer sur le rocher lui-même. En un instant tout ne fut plus qu'un chaos épouvantable autour de nous. Instinctivement les hommes prirent chacun leur poste , s'occupant des embarcations. Pendant un moment je perdis tout espoir : la plate -forme sur laquelle nous nous trouvions éclatait tout entière, la glace se brisait, s'empilait et s'amoncelait de tous côtés. Disciplinés comme nous l'étions par le malheur, habitués à mesurer le danger tout en lui faisant face , il n'est pas un de nous, même à cette heure, qui puisse dire quand et comment nous nous trouvâmes à flot. Ce que nous savons seulement, c'est qu'avec un fracas qii-e rien ne peut rendre , fracas où la fanfare de mille trompettes ne se serait pas plus entendue que la voix d'un seul homme, nous fûmes secoués, soulevés, ballottés au miheu d'une masse tumultueuse de hummocks, et que, par le calme qui suivit, nos bateaux tournoyèrent dans un tourbillon de neige, de glace et d'eau.

« Nous restâmes dans cette position jusqu'à ce que le glaçon, venant se briser en morceaux sur le rocher de la côte, nous permit de nous dégager et de gagner, à notre grande joie, un espace libre où nos rames pouvaient jouer. Nous longions une ceinture de glaces escarpées, quand un grain terrible vint nous assaillir de nouveau; nos bateaux furent rudement endommagés par cette affreuse tempête; nous n'étions occupés qu'à vider nos canots, qui embarquaient des lames à couler bas. Vers trois heures, à la marée

haute , nous pûmes faire franchir la barrière de glace à nos bateaux. Une cavité étroite se présentait dans les rochers ; nous y entrâmes. Nous étions à l'abri, complètement encavés , quand un bruit qui nous était familier vint frapper nos oreilles : c'était le bruissement d'un grand vol d'eiders. Nous étions dans la retraite où ils faisaient leurs nids ; et , quand nous nous étendîmes pour dormir, épuisés de fatigue, mouillés jusqu'à la peau, nous nous prîmes à rêver œufs et oiseaux.

« Nous restâmes trois jours dans notre palais de cristal ; la tempête faisant rage au dehors, les chasseurs d'œufs avaient peine à se tenir debout; mais je ne vis cependant jamais plus joyeux assemblage de gourmands.

« Le 3 août, le vent diminua; et, bien que la neige continuât de tomber avec violence , le 4 , au matin , après avoir pris un patriotique grog aux œufs , apprêté de façon à nous valoir les éloges de la société de tempérance, nous poussâmes au large.

« Une navigation pénible de sept jours nous amena, le 11, près du cap Dudley-Digges, et nous nous croyions hors d'embarras , quand tout à coup nous tombâmes sur un rocher qui n'est pas indiqué sur les cartes; la plaine de glace qui s'étendait à sa base était plus grande encore que celle que nous venions de franchir à si grand'peine. Il nous fallait la doubler à tout hasard; nous étions trop fatigués pour pouvoir la franchir autrement; mais nous dûmes renoncer à notre tentative.

« Je grimpai encore sur la banquise la plus voisine : ces montagnes de glace nous servaient à explorer le pays. J'examinai le pays dans la direction du sud. Jamais je ne vis plus désolant spectacle : pas de mer ouverte; nous nous trouvions dans une impasse. Devant nous, derrière nous des

DOCTEUR EL.-K. KANE 3i3 '

obstacles que nos hommes épuisés ne pouvaient songer à surmonter; il fallait attendre que l'été vînt nous frayer notre chemin, et cela avec des provisions insuffisantes, avec des embarcations dans un état déplorable.

« Enfin nous découvrîmes un étroit chenal, simple fissure au milieu des blocs de glace attachés au rivage; il nous conduisit sur des falaises escarpées, où nos embarcations trouvèrent un abri assuré. Des blocs de rochers entassés les uns sur les autres donnaient l'aspect d'une armure gigantesque à cette falaise, dont les sommets se perdaient dans le brouillard de la brume. Les oiseaux semblaient avoir établi leur séjour dans ces rocs crevassés; les plongeons lummes, les mouettes tridactyles y abondaient surtout.

« Sur notre droite , un pont naturel conduisait à un petit vallon tout verdoyant de mousse, que dominait un glacier froid et étincelant.

« Du haut d'une colline escarpée j'eus une vue splendide de ce grand océan de glaciers, qui semble former l'axe du Groenland; parsemée d'îles, cette vaste mer empourprée se découpait sur l'azur de l'horizon comme une ceinture de diamants dont les feux étincellent au soleil.

« Le glacier de Humboldt et le glacier près d'Étah sont les seuls que j'aie vus qui débitent plus d'eau. Un torrent qui coulait à sa base avait de deux à cinq pieds de profondeur ; il couvrait de son eau la plaine glacée sur une surface de plusieurs centaines de yards; un autre s'échappait du sommet du glacier en bondissant sur les rochers, pour venir tomber en cascades sur la plage.

« Les renoncules, les saxifrages, les portulacées, les mousses, les graminées du nord abondaient à la hauteur du premier talus ; je trouvai les lichens deux cents pieds plus

haut. Le thermomètre marquait au soleil 3° 2' centigrades , à l'ombre, 3".

« Un des caractères les plus frappants de cette scène était la vie qui y abondait : cochléaria délicieux , œufs délicats , lummes énormes, gras et savoureux; tout était à profusion. Quel Éden pour des scorbutiques affamés !

« Ce fut une joyeuse vacance que la huitaine passée en ce lieu nommé par moi la Providence, huitaine remplie de repos, de pensers heureux. Je ne laissai jamais pressentir à qui que ce fût que ce séjour était un séjour forcé. Deux individus seulement, qui avaient vu avec moi cet effrayant désert de glace qui nous barrait le passage, savaient la réalité de notre position; mais ils m'avaient juré le silence.

« Cette partie de la côte a dû autrefois être un paradis esquimau, ainsi que l'attestaient les ruines qui nous entouraient; par 76° 20', nous trouvâmes les traces d'un grand ■ village. »

L'expédition arriva au cap York le 21 juillet. On n'avait plus de provisions que pour trois semaines au plus. Assemblant alors ses officiers, Kane leur déclara qu'il était nécessaire d'avancer. On se dirigea donc vers le sud-ouest, à travers une immense plaine de glace, qui devenait de plus en plus compacte. Pour comble d'infortune, on avait perdu le chenal. Kane ordonna qu'on fît halte sur la glace, et, accompagné de Mac -Gary, son brave et hardi second, il monta sur une banquise de quelque trois cents pieds de haut.

« La vue était vraiment effrayante, dit Kane. Nous étions au plus profond d'une baie, de toutes parts entourés par d'immenses icebergs, qui surgissaient au milieu d'un îlot de glaçons enchevêtrés les uns dans les autres. »

' En face de cette désolation, Mac- Gary, quoique baleinier peu impressionnable, ne put s'empêcher de verser des larmes.

Les embarcations furent mises sur les traîneaux, et l'on se dirigea vers l'ouest. Après trois jours d'un rude travail, Kane et ses compagnons se trouvèrent de nouveau dans un passage libre. C'était une baie ouverte au milieu du courant qui entraîne les glaces du pôle dans l'Atlantique; les bateaux étaient en si mauvais état, qu'il fallait les vider à chaque instant pour les empêcher de couler bas.

« Épuisés de fatigue, mourants de faim, telle était notre triste infortune, continue Kane, quand nous aperçûmes un phoque endormi sur un glaçon qu'emportait le courant. C'était un veau marin, mais si énorme, que je le pris d'abord pour un morse. Je fis un signal à V Espérance , ei^ tremblants d'anxiété, nous nous dirigeâmes vers l'animal dans un fiévreux silence; Petersen, armé d'une carabine rayée, se mit à l'avant de l'embarcation. En approchant, notre excitation devint telle, que les hommes ne pouvaient plus ramer ensemble.

« Le phoque n'était pas endormi; il leva la tête comme nous étions à portée de la carabine. Je me rappelle encore l'expression désolée, désespérée, qui se peignit sur le visage have, amaigri de mes matelots quand ils virent le mouvement de l'animal : à sa capture était attachée la vie de chacun de nous. Le bateau, vigoureusement poussé par Mac -Gary, suspendu à son aviron, me semblait à bonne portée; je ferme convulsivement la main, signal convenu pour faire feu. Étonné de ne pas entendre d'explosion , je me retourne : Petersen , paralysé par son émotion , ne pouvait tenir sa carabine immobile. Le phoque, se dressant sur ses nageoires antérieures, nous regarde d'un air inquiet et

curieux en s'apprêtant à plonger. La carabine détone : frappé à mort, l'animal tombe étendu près de l'eau, si près, que la mer mouillait sa tête penchée au bord du glaçon.

« J'avais l'intention d'assurer sa mort par un nouveau coup de carabine : impossible d'y songer; il n'y avait plus de discipline. Mes hommes, poussant un hurlement sauvage , se jetèrent sur leurs avirons , se précipitant vers leur proie. Des mains avides saisissent le phoque, et l'entraînent sur un abri plus sûr.

« Mes matelots étaient à moitié fous ; je ne les avais pas encore vus aussi éprouvés par la faim. Brandissant leurs couteaux, ils couraient sur la glace, pleurant et riant tout ensemble. Cinq minutes après, ils étaient tous occupés, qui à lécher ses doigts couverts de sang, qui à dévorer de longues bandes de graisse crue.

« Sans souci du danger, campés sur une grande glace flottante, quand vint le soir, sacrifiant deux planches entières à' Eric -le -Rouge pour faire un grand feu, nous nous livrâmes à notre sauvage repas.

« Ce fut notre dernière souffrance. « Le charme est rompu « et les chiens sont sauvés, s'écria Stephenson. — Pauvres « Toodla et Whitey! c'était de la viande au croc, » disait Mac -Gary. Une fois nous avions été sur le point de les immoler; mais c'étaient, je l'ai déjà dit, les chefs d'attelage de notre équipage d'hiver, nous ne pûmes nous décider à les sacrifier.

« Le 1'' août, nous étions au Pouce-du-Diable , ce champ de bataille des baleiniers; puis nous arrivâmes aux îles Duck, et, passant au sud du cap Shackleton, nous nous préparâmes à débarquer.

« Terre ferme ! terre ferme ! quel bonheur de la revoir ! Gomme nous la saluons avec respect, avec amour! Le temps

de chercher une petite anse , le temps de se féhciter, on tire à terre ses embarcations délabrées, et l'on se repose. Deux jours après, un brouillard avait couvert les îles, et, quand il se leva, il nous trouva ramant à la hauteur de Karkamout.

«... Mais quel est ce bruit? Ce n'est pas le cri de la mouette, ce n'est pas le glapissement du renard, que nous avons confondu si souvent avec le huk-huk des Esquimaux ; cette cadence nous est familière, nous ne pouvons nous y tromper. « Ecoutez, Petersen! aux avirons, mes hommes! « Qu'est-ce donc?... » Petersen écoute tranquillement d'abord ; puis, avec un tremblement dans la voix : « Des Danois ! » murmura-t-il.

« J'entends encore résonner à mon oreille ces voix humaines, qui les premières saluaient notre retour au monde habité. Hélas ! peut-être n'est-ce qu'une illusion !

« Non , le bruit se répète ; les avirons de frêne se ploient sous les efforts de nos matelots, nos canots rapides volent sur les eaux, nos regards avides fouillent l'horizon; enfin nous apparaît le mât solitaire d'une chaloupe : « C'est la « Fraulein-Flaischer; c'est Garlie Mostyn; la Marianne, la «corvette attendue est arrivée! » s'écrie Petersen, qui, jusqu'alors calme et grave, éclate en sanglots en se tordant les mains.

« Oui, c'est Garlie Mostyn, ce sont les Danois, nous sommes sauvés! »

« Une heure après nous étions à Upernavik. »

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