RECHERCHE DE SIR JOHN FRANKLIN
L'Investigateur. — Découverte de l'île de Baring. — Découverte du détroit du Prince-de-Galles, — Hiver de 1850 à 1851. — Excursion et reconnaissance géographiques. — Second hivernage (1851-1852). — Troisième hiver (1852-1853). — Délivrance.
Depuis trois ans on n'avait pas entendu parler du navire l' Investigateur, confié par l'amirauté au commandant Macdure pour aller à la recherche de sir John Franklin , lorsqu'à la fin de 1853 une partie de l'équiqage de ce navire aborda tout à coup en Angleterre, chargée par son héroïque chef de remettre à l'amirauté un rapport daté de la terre de Banks. Nous donnons ici les passages les plus intéressants de ce rapport, d'après la traduction qui en a été faite en partie par MM. A. Hervé et F. de Lanoye :
« Le 6 septembre (1850), à onze heures du matin, nous nous trouvions par le travers du cap Parry; le temps était clair, la mer belle. Poussés par un bon vent d'ouest, nous voyions la banquise permanente s'écarter à tribord et remonter vers le nord, lorsqu'on aperçut de l'avant, à une
distance d'environ cinquante milles, dans le nord -est, une terre d'une grande élévation.
« Ayant fait aussitôt mettre le cap sur cette côte inconnue , je remarquai qu'à l'occident elle servait de base à la banquise, tandis qu'à l'est, au contraire, la mer était comparativement praticable. Je pris donc sur-le-champ le parti de suivre cette direction , dans la supposition que je n'avais devant moi qu'une île , et qu'en la doublant je finirais par trouver un débouché dans la mer Polaire. Le 7, au matin, nous étions à l'extrémité méridionale de cette terre, magnifique promontoire formé par des rochers perpendiculaires de mille pieds de hauteur; nous lui avons donné le nom de cap Nelson. Bientôt après, m'embarquant dans la chaloupe, j'allai. Suivant l'antique usage consacré par tous mes devanciers, prendre possession de notre découverte, que je nommai île Baring, en l'honneur du premier lord de l'amirauté. Un poteau surmonté d'un ballon peint fut élevé sur le rivage par 71° 6' de latitude, et par 125" 24' de longitude occidentale; puis un baril contenant un procès-verbal de cette formalité fut enfoui à la base du poteau.
« Tout autour de nous, nous observâmes des traces nombreuses et fraîches de rennes, de lièvres et d'oies arctiques, et, au milieu de mousses abondantes, apparaissaient en pleine floraison un certain nombre de plantes.
« Ayant gravi une hauteur d'environ cinq cents pieds, nous pûmes jouir de la vue de l'intérieur : partout un tapis de mousse couvrait le sol, et donnait une apparence de verdure à plusieurs rangées successives de montagnes, dont les plus élevées atteignaient deux et trois mille pieds. Les ravins creusés entre leurs pentes semblaient alimenter un grand lac, qui s'étendait au centre d'une vaste plaine, à quinze milles de nous. L'aspect de la mer n'était pas moins
favorable. A l'est, on ne voyait que quelques glaçons flottant à sa surface , qui semblaient promettre une navigation libre de ce côté. Je m'empressai donc de remettre à la voile; mais presque aussitôt la brume nous enveloppa, et pendant deux jours la sonde fut notre seul guide dans ces parages inconnus. Le 9, pendant une éclaircie, nous aperçûmes à l'est, à environ quinze milles de nous, une côte qui se prolongeait au nord, à perte de vue, parallèlement à celle de l'île Baring. Les terres basses de ce rivage étaient seules exemptes de neige, tandis qu'une blanche couche de glaces revêtait les hautes montagnes de l'intérieur; nous distinguâmes quelques pics dont la forme remarquable révélait l'origine volcanique.
« Un épais brouillard mêlé de neige nous força bientôt de louvoyer lentement dans le détroit resserré que laissent entre elles l'île Baring et notre nouvelle découverte, qui reçut le nom de terre du Prince- Albert . Par 72° 45', le canal s'infléchit brusquement à l'ouest. Un peu plus loin, nous dépassâmes deux petites îles de rochers, auxquelles je laissai le nom à^iles de la Princesse -Royale. D'après mon estimation, nous ne nous trouvions plus alors qu'à soixante-dix milles du bassin de Melville... Le vent était redevenu favorable ; la mer paraissait encore libre ; mais elle charriait de nombreux glaçons, et, au moment où nous cherchions à passer entre deux champs de glace, ils se rapprochèrent l'un de l'autre avec tant de rapidité, que le vaisseau fut subitement arrêté dans sa course, et même pendant quelques minutes soulevé sur la glace. Quand cessa la pression des deux champs en dérive, il se retrouva à flot, et nous continuâmes d'avancer; mais ce fut pour bien peu de temps. Le lendemain 11, nous étions cernés par les glaces: et lorsque vers le soir nous parvînmes à nous dégager, j'eus le
chagrin de constater que le courant avait changé, et nous ramenait vers le sud.
« L'abaissement de la température et l'apparition presque instantanée d'une couche de glace sur les espaces encore libres de la mer, chaque fois que le vent faiblissait, annonçaient clairement la fm de la saison navigable. La sûreté du navire exigeait de moi une prompte décision, je le reconnus avec anxiété. Retourner vers le sud, où la mer était encore ouverte, et chercher un abri pour l'hiver sur quelques points de la côte sud-est de l'île Baring, c'était une tentative facile ; mais si ma recherche d'un bon mouillage suivant cette direction était infructueuse, le navire se trouvait placé dans la plus dangereuse des situations; car il demeurerait exposé, au miUeu d'un vaste espace de mer, au choc et à la pression des immenses champs de glace que les courants polaires poussent incessamment contre les rivages des archipels arctiques. En restant dans le détroit au risque d'hiverner parmi la glace même, je conservais au moins la chance d'avancer au nord-est aussi longtemps que je le pourrais, et l'avantage de ne pas abandonner l'espace conquis au prix de tant de labeurs et d'inquiétudes, quand la perte d'un seul mille pouvait compromettre toute la navigation de la saison suivante. Je résolus donc de garder ma position actuelle, qui d'ailleurs se trouvait dans la direction très probablement suivie par sir John Franklin , s'il avait dépassé le cap Walker.
« ... Quelques beaux jours de plus m'eussent permis de franchir l'issue du détroit, et d'atteindre les parages connus de l'archipel Parry, où peut-être nous étions attendus... Cette faveur ne nous fut pas accordée. Après avoir consumé en vains efforts le reste du mois de septembre , après avoir renouvelé vingt fois nos tentatives pour nous faire une
trouée, et toujours en manquant de périr, nous fûmes contraints de chercher un asile pour V Investigateur dans l'échancrure d'un vaste champ de glace, auquel nous l'amarrâmes étroitement, à force de câbles et de chaînes. Dérivant avec notre port flottant, nous fûmes ramenés jusque derrière les îles de la Princesse-Royale. Pendant cette périlleuse navigation, le bâtiment reçut plus d'une rude secousse, et plus d'une fois fut entraîné vers les côtes du détroit; mais l'épais radeau qui l'entourait le préserva de toute atteinte. Dans la prévision d'une catastrophe qui nous forcerait à quitter le navire , je fis monter sur le pont des provisions pour un an, et distribuer à tous les hommes de l'équipage leurs eff'ets de campement, tels que tentes, couvertures, vêtements chauds et bottes fourrées. Pour prémunir le bâtiment lui-même contre de trop fortes avaries dans le cas où il viendrait à se renverser sur la glace, je le fis entourer d'une ceinture matelassée et composée de nos hamacs gonflés comme des outres. Cela fait, et notre havre errant parfaitement consolidé et fixé par 21° au-dessous de zéro, nous complétâmes nos arrangements de ménage et nos préparatifs d'hivernage.
« ... Le 10 octobre, accompagné du lieutenant Creswell, ■ du docteur Armstrong, de M. Miertsching et de quelques hommes, j'allai pédestrement prendre possession de la terre du Prince -Albert. Cette formalité fut suivie d'une excursion dans l'intérieur, qui nous y fit découvrir de profonds ravins et de grands lacs ; mais ce fut en vain que , du sommet d'une colline de quinze cents pieds de haut, nous cherchâmes à apercevoir la mer de Melville. Complètement glacée, ses eaux se confondaient avec la terre dans le lointain.
«... Notre retour au vaisseau fut marqué par un de ces
accidents si fréquents dans les mers polaires. Une crevasse de près de cent mètres de largeur s'était ouverte depuis le matin entre la glace et le rivage. En vain nous suivîmes celui-ci pendant plusieurs milles; l'intervalle béant et liquide était toujours le même, et cependant la nuit commençait à tomber. Nous dûmes nous arrêter et tirer des coups de fusil pour nous faire entendre du vaisseau; mais nous étions trop loin pour être entendus. A huit heures seulement, des gens de l'équipage, détachés à notre recherche depuis le commencement de l'obscurité, aperçurent par bonheur la lueur des dernières décharges, et se dirigèrent de notre côté. Après avoir sondé l'obstacle qui s'étendait entre eux et nous, ils coururent au navire chercher deux canots Halhett, qui nous transportèrent à l'autre bord, non sans quelque péril et sans beaucoup de peine.
« Je ne puis trop insister sur le mérite de cette invention. Ces admirables petits esquifs en caoutchouc sont gonflés d'air à bord, puis transportés avec une extrême facilité sur les épaules d'un seul homme, à travers les glaces du plus difficile accès , dont les aspérités tranchantes mettraient en pièces toute autre embarcation. Grâce à eux, ce jour-là, on a réussi à sauver une troupe nombreuse, qui sans tentes, sans couvertures, sans feu et sans aliments, allait être exposée aux rigueurs d'une nuit arctique, pendant laquelle le thermomètre tomba à 23° au-dessous de zéro.
« Cependant il me fallait à tout prix constater que le canal du Prince-de-Galles (j'ai ainsi nommé détroit) communiquait avec les eaux de l'archipel Parry. C'est pourquoi je voulus entreprendre moi-même cette reconnaissance, quoique la saison fût déjà fort avancée pour une telle excursion. Parti le 21 octobre, j'eus, le 26, l'inexprimable joie de planter ma tente par 73° 31' de latitude, et par 117° de
longitude, c'est-à-dire sur la ligne même où les cartes de sir Edward Parry placent la terre de Banks, entrevue par lui, en 1819, des hauteurs de l'île Melville. Ainsi mes travaux, rattachés à ceux de mon illustre devancier, donnaient la solution tant cherchée du passage au nord de l'Amérique, et la côte nord-est de l'île Baring était la terre de Banks.
« Cette découverte a été faite par une expédition de six hommes, un officier et moi, avec un traîneau. Il faisait un froid mordant à cette époque avancée de l'année , d'autant que la glace sur laquelle nous étions obligés de dormir n'était pas suffisamment couverte de neige sèche, comme elle l'est ordinairement au printemps : alors on est chaudement et confortablement sous les tentes. Notre excursion heureusement a été courte ; nous n'avons mis que dix jours à faire cent quatre-vingts milles sur la glace. La fin a failli mal tourner pour moi. Le dernier jour, je quittai le traîneau pour arriver un peu avant les autres au bâtiment , et faire préparer quelques ravitaillements pour eux. J'avais encore environ quinze milles à faire. Peu de temps après avoir quitté mes compagnons, j'entrai dans un épais brouillard; cependant, tant qu'il fit jour et que je pus voir ma boussole, je m'en tirai; mais à cinq heures la nuit vint, et je perdis mon chemin. Je me trouvai fourvoyé dans des morceaux de glace aussi solides et aussi durs que des pavés, et sur lesquels je trébuchais et tombais à chaque pas, au risque de me briser bras, tête et jambes. Je fus obligé de m'arrêter, étant très épuisé; car je n'avais rien pris qu'un maigre déjeuner, à sept heures du matin. Je me fis un lit confortable dans la neige, sous l'abri d'une large dalle de glace, y enfonçant mes jambes jusqu'aux genoux, pour empêcher mes doigts de pieds de se geler. Je tombai bientôt
dans un profond sommeil, d'où, à environ minuit, je fus tiré par le passage d'un météore qui traversait le ciel ; je me levai, je trouvai une nuit étincelante d'étoiles avec une brillante aurore, et je me dirigeai du côté du navire. Mais, ayant épuisé toutes mes munitions, je ne pouvais attirer l'attention du bord; alors j'errai jusqu'au jour, et je finis par découvrir que j'avais dépassé le bâtiment d'environ quatre milles. En reprenant ma route, je rencontrai plusieurs traces d'ours; mais j'arrivai à huit heures, sain et sauf, quoiqu'il y eût 26 degrés au-dessous de zéro , et que je fusse resté vingt-cinq heures sans rien prendre.
« A mon retour au navire, j'appris, non sans une vive satisfaction, que sept bœufs musqués, tués en mon absence par nos chasseurs sur la terre du Prince -Albert, avaient augmenté notre approvisionnement d'environ treize cents livres d'excellente viande fraîche, ressource inespérée et bien précieuse pour l'hiver.
« Cette saison si redoutable, et dont l'approche avait excité bien des craintes parmi nous, s'écoula fort doucement. Bien qu'en janvier, février et mars, le froid descendît parfois jusqu'à 44% et que la température moyenne fût audessous de 38", l'état sanitaire de l'équipage ne fut aucunement altéré. Point de doute que ce résultat remarquable ne fût dû à l'énergie de nos marins, à l'excellence des provisions de toute espèce que nous avions à bord, et au bon système de ventilation de l'intérieur du vaisseau.
« Dès les premiers jours de mars, les préparatifs de la campagne de 1851 furent commencés. Je fis d'abord transporter sur une des îles de la Princesse-Royale une grande chaloupe avec trois mois de vivres, afin que, si l'Investigateur venait à être écrasé au moment de la rupture des glaces, son équipage conservât les moyens d'atteindre le
Plover, dans le détroit de Behring. Une autre chaloupe fut aussi disposée sur le rivage de la terre du Prince-Albert, afin de servir aux détachements, dans le cas où ils se trouveraient, à leur retour, éloignés de leurs compagnons par la dérive ou la destruction du navire.
« Le 18 avril, par un beau temps, trois détachements organisés à l'avance, et pourvus chacun d'un traîneau chargé de provisions pour six semaines, s'éloignèrent dans trois directions. Le premier, sous la conduite du lieutenant Greswell, avait pour mission l'exploration de l'île Baring. Le lieutenant Haswelt, avec le second, devait longer les rivages méridionaux de la terre du Prince- Albert, dans la direction de la terre de Wollaston. Enfin je chargeai M. Winniat, l'un de nos contremaîtres, de reconnaître la partie septentrionale des mêmes rivages, et de s'avancer autant que possible vers le cap Walker.
« Entre cette date et le 10 juin, le lieutenant Greswell parcourut l'île Baring dans toute sa longueur, de près de quatre-vingts lieues, et pénétra dans sa largeur jusqu'au 125' méridien. Le voyage de M. Winniat, qui a duré cinquante jours, s'est dirigé droit vers l'ouest le long d'une même ligne de côtes, sur plus de dix degrés de longitude. J'ai su depuis que, le 24 mai, lorsqu'il se décidait à rétrograder, il ne s'était trouvé qu'à deux journées de marche du lieutenant Osborne (de l'expédition Austin), qui, la veille, ayant épuisé plus de la moitié de ses vivres, avait pris également le parti de rétrograder vers les vaisseaux stationnés dans le détroit de Barrow.
« Une circonstance presque identique se rattache à l'excursion d'où le lieutenant Haswelt était revenu dès le 29 mai. Ayant suivi les rivages occidentaux de la terre d'Albert, et traversé deux de ces golfes étroits et profonds
qui abondent dans les parages arctiques, et que les marins ont souvent pris pour des détroits , il termina sa course à un point où le docteur Rae, venant des établissements de la baie d'Hudson, a dû parvenir quelques jours après lui.
« Aux approches de l'été, les marins de V Investigateur ne voyaient pas venir sans une anxiété profonde le moment où devaient se disjoindre les masses formidables qui les protégeaient tout en les retenant captifs. Le 7 juillet, le premier signe du dégel se manifesta par un intervalle liquide qui s'ouvrit le long du rivage de la terre du Prince- Albert; puis, sous la double influence de la pluie et de la température, remontée à T au-dessus de zéro, la glace fondit si rapidement, que le 14 elle s'ouvrit subitement et silencieusement autour du navire, toujours enfermé dans son havre de quarante pas de largeur, au centre du champ de glace qui nous servait d'asile depuis neuf mois. Sa dissolution graduelle nous rendit libres le 17; mais presque aussitôt lé voisinage de plusieurs autres champs flottants nous obligea à chercher l'abri de l'un d'eux et à nous y amarrer.
« A partir de cet instant jusqu'au milieu du mois d'août, ce ne fut à bord de V Investigateur qu'une lutte continue contre les glaces, les vents et les courants, ceux-ci nous ramenant toujours vers le sud, et le vaisseau s'efforçant toujours de se frayer un chemin vers l'issue nord-est du détroit.
« Le 16 août, nous n'en étions plus qu'à huit à neuf lieues à peine ; mais là une banquise impénétrable barrait le canal dans toute sa largeur ; et la saison était trop avancée pour nous permettre d'espérer la rupture de cette barrière.
« En face de cet obstacle insurmontable, considérant
que derrière nous la mer était parfaitement libre , je pris la résolution de revenir sur mes pas vers le sud, de doubler le cap Nelson , et de chercher, le long de la côte occidentale de l'île Baring, un passage au nord, entre la terre et la banquise.
« Sans plus délibérer, je fis aussitôt revirer de bord, et les éléments, si longtemps contraires, nous servirent alors si bien, qu'ils nous firent franchir en un jour l'intervalle que nous leur disputions depuis un an. Le 18, l'Investigateur, ayant contourné toute la partie méridionale de la terre de Baring, en relevait l'extrémité ouest, le cap Kellet; le 19, nous atteignions, à deux degrés plus au nord, le promontoire nord-ouest, que j'ai désigné sous le nom de Prince -Alfred; mais là nous attendaient de nouvelles tribulations.
« ... Dans la matinée du 20, une barrière de glace, appuyée à la côte, nous barra le chemin. Pour éviter d'être entraînés par les champs flottants, nous nous amarrâmes, aussi près que possible de la terre, à un bloc de peu d'étendue, mais fort pesant, qui nous semblait solidement fixé sur un bas -fond, à environ quatre-vingts pas du rivage. C'était là notre unique rempart contre les formidables glaçons de la mer Polaire, qu'un vent d'ouest poussait sur nous avec une vitesse d'un mille à l'heure. Le soir, notre position empira. Un champ flottant vint heurter le bloc qui nous protégeait, et le secoua si profondément, qu'une langue de glace qui plongeait sous notre quille souleva l' Investigateur d'au moins six pieds. Cependant, en tirant le meilleur parti possible de nos ancres et de nos amarres, nous réussîmes à nous maintenir pendant ce conflit, à la suite duquel le champ flottant se brisa en morceaux, tandis que nous étions poussés un peu plus près de la côte.
« Nous étions arrêtés là depuis plusieurs jours, lorsque, dans la matinée du 29 août, les glaces commencèrent à s'ébranler. Une d'elles, d'une grande étendue, soulevant sans doute par une de ses pointes sous-marines le bloc auquel nous étions amarrés, le redressa perpendiculairement à la hauteur de notre vergue de misaine. On peut juger de notre anxiété en un pareil moment. Heureusement la glace flottante se fendit, et dériva à droite et à gauche de notre abri, qui, après plusieurs oscillations dont chacune était pour nous une menace de mort, reprit sa position primitive; mais déraciné, par le choc qu'il avait subi, du fond où il était échoué , il ne tarda pas à dériver à son tour. Il nous entraîna avec lui; car la proximité de la côte nous défendait impérieusement de le quitter. Nous doublâmes donc nos amarres, et nous suivîmes cet étrange remorqueur en broyant sous notre carène les paquets de glaçons qu'il brisait devant nous, pendant que notre poupe soutenait les assauts violents des masses qui se précipitaient dans notre sillage.
« Au bout de quelques heures, glaces et navire devinrent de nouveau stationnaires. Nous profitâmes de ce moment de calme pour démonter et réparer, sur la glace même, notre gouvernail, qui avait été fortement endommagé. Il venait à peine d'être replacé, et la nuit était venue, lorsque le mouvement de la mer recommença et nous emporta rapidement vers le delta noyé d'une large rivière, où les débris des glaces du large s'étaient accumulés en véritables montagnes. Pris entre cet obstacle et le bloc qui flottait avec nous, il ne nous restait que cette alternative également funeste des deux parts : ou un naufrage à la côte, si nous coupions nos amarres; ou un écrasement inévitable, si nous gardions notre position. J'eus alors recours à la
ressource extrême que j'avais déjà employée dans le détroit du Prince-de-Galles. J'envoyai, à travers mille périls, notre maître canonnier enfoncer un énorme pétard dans le flanc de la glace qui nous faisait obstacle. L'explosion n'y produisit que de légères fissures, que la pression exercée par les masses voisines rendait à peine visibles. Cependant nous n'étions plus qu'à quelques pas de l'écueil, et l'équipage, monté sur le pont, attendait dans une solennelle anxiété l'issue de cette crise, qui semblait ne pouvoir que nous être fatale. Quoique l'Investigateur abordât la glace directement de son avant, et que la pression eût lieu dans le sens de la plus grande force de sa membrure, la secousse fut si violente, que les mâts, ébranlés jusque dans leur base, les sifflements des cordages et les profonds gémissements de toute la charpente du navire nous annoncèrent clairement que la lutte ne pouvait se prolonger longtemps encore. En ce moment même, le câble-chaîne qui nous attachait à notre glaçon cassa tout à coup, et plusieurs ancres chassèrent.
« Il ne nous restait plus qu'à faire lâcher toutes les amarres, et, en donnant cet ordre, je pensais qu'en peu de minutes nous serions jetés à la côte. Mais, comme la plage était doucement inclinée, j'espérais que nous pourrions y trouver un asile pendant l'hiver, tandis que notre destruction serait complète si le vaisseau était écrasé entre les glaces flottantes.
« Cependant, avant que mon commandement pût être exécuté, la miséricorde divine intervint. Le champ de glace, fendu par la mine, se partagea sous notre proue en trois fragments, qui disparurent dans l'Océan. L'Investigateur, qui donnait une bande effrayante à tribord, se releva peu à peu et flotta de nouveau, sans autre avarie que la
perte d'une partie de sa doublure en cuivre , qui avait été roulée comme une feuille de papier.
« Après cette rude épreuve , nous fûmes derechef soudés dans la glace immobile, à peu près à mi-chemin entre le cap du Prince -Alfred et le cap Austin. La position était loin d'être bonne; mais nous étions en septembre, et la température était redescendue à 9° au-dessous du point de congélation. Tout annonçait qu'il fallait se préparer à subir un hivernage, même en pleine côte. Je crus devoir profiter de la sécurité relative dont nous jouissions pour faire faire à l'équipage quelques excursions dans l'intérieur des terres, où l'on rencontra de belles vallées encore verdoyantes et des traces nombreuses de toutes les variétés d'animaux propres à ces régions. Sur plusieurs points, des vestiges de campements d'Esquimaux annonçaient aussi qu'à une autre époque l'île Baring avait été habitée. C'est dans une de ces explorations que, à environ cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, nous avons découvert une rangée de collines composées d'amas de bois à tous les états, depuis la pétrification jusqu'au copeau inflammable, et un bivalve grand comme une huître, mais plutôt de la forme d'une coquille, un parfait fossile. Je regarde cela comme une nouvelle preuve, s'il en fallait encore, du déluge universel; car assurément ces bois et ces coquilles n'appartiennent point à ces régions , dont le plus grand végétal est un saule nain rampant, de la grosseur d'un tuyau de pipe , et qui sert de nourriture aux rennes.
« ... Le 10 septembre, à la suite d'une pluie abondante, qui ramena subitement la température au-dessus de zéro, la glace se rompit encore une fois, et V Investigateur fut emporté vers le nord au milieu d'un vaste champ flottant, dont l'immense étendue et l'énorme épaisseur rendaient
toute manœuvre contraire à son impulsion absolument impossible. Il fallait pourtant à tout prix nous en tirer, sous peine de disparaître avec lui dans cette terrible banquise polaire, dont nul n'est encore revenu. Après trois jours de tentatives incessantes et vaines, après avoir fait éclater sans résultat des pétards de vingt- cinq et même soixante livres de poudre, je dus recourir à un moyen plus énergique : je fis enfoncer à vingt-cinq pieds de profondeur, dans la glace, un baril de poudre pesant deux cent cinquante-cinq livres. Son explosion fut à peine sentie à bord du vaisseau, qui pourtant n'était pas à trente pas de la mine; mais la glace, malgré son épaisseur, qui par endroits dépassait soixantecinq pieds, éclata dans tous les sens, et l'Investigateur, redevenu maître de ses mouvements, reprit la direction de l'est.
« Après avoir enfin doublé le cap Austin, il trouva des glaces moins formidables, une mer moins tourmentée; nous étions sans doute alors sous le vent des hautes terres aperçues au nord du cap Dundas, sur l'île Melville; nous étions au débouché occidental de cette suite de bras de mer qui. commence au Lancaster- Sound; mais il ne nous fut pas donné d'accomphr encore le passage; une nappe solide, uniforme, continue, s'étendait du nord à l'orient aussi loin que la vue pouvait atteindre du haut des mâts, et peut-être ne s'était-elle pas rompue depuis 1819, époque où elle avait arrêté les vaisseaux de Parry. Il ne me restait plus qu'à trouver un bon mouillage pour y passer l'hiver.
« Le 24 septembre (1851), ayant remarqué sur la côte nord de l'île Baring une petite baie qui paraissait remplir toutes les conditions désirables, j'y conduisis le navire, et le soir même nous nous trouvâmes solidement fixés par la
gelée dans ce havre , auquel nous donnâmes le nom de la Merci -de -Dieu, en souvenir reconnaissant de tous les dangers auxquels nous avions échappé pendant notre traversée de cette terrible mer Polaire. A une trentaine de lieues dans le nord-est se trouve, sur la terre de Melville, le promontoire auquel sir Edward Parry, obéissant aux mêmes sentiments que nous, a donné le nom de cap de la Providence.
« Malgré la violence du vent et la fréquence des ouragans, la température de l'hiver fut moins rigoureuse que durant l'année précédente. Des chasses régulièrement organisées, et qui :ie furent interrompues que par les ténèbres du mois de janvier, nous procurèrent, grâce à l'abondance des bœufs musqués, des lièvres et des ptarmigans, le précieux secours de trois distributions de viande fraîche par quinzaine. Le 1" avril, nous avions même en avance plus d'un millier pesant de cette excellente venaison.
« Le 11 avril 1852, le temps me paraissait favorable; je résolus de mettre à exécution mon projet depuis longtemps arrêté de traverser sur la glace le détroit de Banks et de me rendre à Winter-Harbour, où j'espérais trouver soit un des bâtiments, soit un des détachements du capitaine Austin. Il devenait urgent d'arrêter avec ce chef d'escadre, ou avec un de ses officiers , les mesures que pourrait exiger le salut de l'équipage de V Investigateur. Il nous restait à peine à bord un approvisionnement suffisant pour dix-huit mois, et si, durant l'été de 1852, les glaces ne s'ouvraient pas, j'allais me trouver dans l'obligation , pour ne pas courir le danger de périr par la famine, de réduire le nombre de mes hommes, en faisant partir à tout hasard un détachement pour l'Angleterre, dès le printemps de 1853.
« Le 28 avril, avec un traîneau de sept hommes, j'attei-
COMMANDANT MAG-GLURE
gnis sur l'île Melville le lieu où l'expédition de Parry avait hiverné trente -trois ans auparavant. Mais, à côté de l'inscription commémorative de cet événement, je ne trouvai que le cairn dans lequel le lieutenant Mac-Glintock avait déposé, durant le printemps de 1851, une mention de son passage. Ma déception fut cruelle; les vaisseaux du capitaine Austin étant selon toute apparence retournés en Angleterre , je ne pouvais plus compter, pour le soin de notre avenir, que sur nos seules ressources et sur la protection de Celui dont il est écrit : « Gonfie-toi à lui dans ton cœur; « dans toutes tes actions rends-lui témoignage, et il diri- « géra tes pas. »
« Avant de laisser l'île Melville à sa solitude, je crus devoir toutefois confier au cairn du lieutenant Mac-Glintock un récit succinct de nos deux campagnes et de notre situation : « Mon intention, y disais-je, est, si cela se peut, de « retourner en Angleterre cet été en touchant à l'île Mel- « ville et au port Léopold. Mais si l'on n'entendait plus parler « de nous, c'est que probablement nous aurions été entraî- « nés dans les glaces du pôle , au nord ou à l'ouest de l'île « Melville; or, dans ces deux hypothèses, toute tentative « pour nous envoyer du secours ne ferait qu'accroître le « mal, car tout vaisseau entré dans les glaces polaires doit « être inévitablement broyé. Un dépôt de provisions ou un « vaisseau placé à Winter-Harbour est le meilleur, ou plu- « tôt le seul moyen auquel on doive recourir pour le salut « de ce qui aura survécu de l'équipage de l'Investiga- « teur. »
« Je terminais par ces mots : « Get avis a été déposé en « avril 1852, par une expédition composée du capitaine « Mac-Glure, etc. (suivent les six autres noms). Quiconque « le trouvera est prié de le faire parvenir au secrétaire de
« l'amirauté. Daté du navire de Sa Majesté britannique Vln- « vestigateur, gelé dans la baie de Miséricorde, 12 avril c( 1852... »
« A mon retour au havre de Merci, je pouvais espérer que l'été ne tarderait pas à amener le dégel et à permettre au vaisseau de remettre à la voile; mais cet espoir ne fut pas de longue durée : mai et juin se passèrent sans qu'aucun signe annonçât la fonte prochaine de l'épaisse couche de neige qui recouvrait la terre comme au cœur de l'hiver. Nous reconnûmes même avec effroi que durant la dernière moitié de juin la glace avait augmenté d'épaisseur. Les oiseaux voyageurs, à peine venus du midi, reprenaient leur vol dans cette direction, parce qu'ils ne trouvaient sur la terre de Banks aucune trace de végétation, et, ce qui était plus grave , la santé de l'équipage commençait à s'altérer : seize cas de scorbut furent constatés par le rapport mensuel du chirurgien. Je fus obligé de faire suspendre tous les travaux pénibles, et nos chasseurs durent redoubler d'efforts pour nous procurer de la viande fraîche. Le 8 juillet, l'un d'eux, en poursuivant un renne, rencontra inopinément deux bœufs musqués, et parvint à les abattre l'un et l'autre. Il fit preuve en cette circonstance d'un remarquable sangfroid; il ne lui restait plus qu'une seule balle lorsqu'il fut assailli par un de ces animaux blessé et furieux; sans se troubler, il l'attendit à bout portant, et lui déchargea dans le cœur la baguette de son fusil. Nous recueillîmes aussi jusqu'à la fin d'août une quantité d'oseille suffisante pour en fournir une ration quotidienne aux scorbutiques , qui finirent par se rétablir.
« Le 20 août, la température tomba tout à coup à 15° audessous de glace : toute cette saison peut être appelée un long séjour sans soleil; car, depuis la fin de mai, c'est à peine
COMMANDANT MAG-GLURE ^' 367
si cet astre a été visible , et si son influence s'est fait sentir sur les masses de glaces qui bloquent le détroit complètement d'un bord à l'autre ; et je ne crois pas que la mer Polaire se soit brisée cette année, car nous n'avons pas vu une goutte d'eau dans cette direction.
« Le 8 septembre (1852), les circonstances critiques où nous nous trouvions exigeant une prompte détermination , j'assemblai les hommes de l'équipage , et je leur annonçai la nécessité où j'étais de renvoyer, dès le printemps suivant, la moitié d'entre eux en Angleterre, les uns par le port Léopold et la baie de Baffm, les autres par la voie du Mackenzie et des autres établissements de la baie d'Hudson. Je devais garder le reste avec moi, pour tenter au printemps de dégager le vaisseau et de le ramener en Angleterre. Si je ne pouvais y parvenir, j'essayerais de gagner avec des traîneaux le port Léopold, l'état de nos provisions n'admettant pas un meilleur arrangement.
« Quoique réduits depuis un an à deux tiers de ration, nous devons, ajoutais-je, nous disposer à subir pendant dixhuit mois encore cette même privation, qui, si pénible et si contraire qu'elle soit à la santé de chacun, est commandée par le devoir; car le vaisseau étant aussi solide que le premier jour de notre navigation, il serait peu honorable de l'abandonner, tant que nous aurons l'espoir de franchir avec lui, l'été prochain, les détroits de Banks et de Melville. A notre retour en Angleterre, l'heureuse découverte du passage nord-ouest, si longtemps et si vainement cherché, nous vaudra un accueil qui nous dédommagera amplement des fatigues et des périls de notre pénible entreprise.
« Cette communication fut bien reçue de tous mes hommes, et j'eus lieu d'espérer que je mènerais à bonne fin l'exécution de mon projet.
« ... L'hiver 1852-1853 dépassa de beaucoup en rigueur les deux précédents. Par un bonheur inespéré, le gibier, cherchant des abris dans les vallons les plus bas et les plus voisins de la mer, ne cessa de se montrer; et, quoiqu'il fût devenu très craintif, on réussit toujours à tuer un certain nombre de rennes, qui contribuèrent pour une bonne part à donner au festin de Noël une apparence d'abondance confortable.
« Gomme c'était le dernier jour de Noël que nous devions passer ensemble, l'équipage résolut de le célébrer d'une manière mémorable. Chaque table fut gaiement illuminée et décorée par des peintures de nos artistes de l'entre -pont, qui représentaient toutes les périlleuses positions du navire dans la mer Polaire; mais l'ornement principal consistait en énormes plum-puddings pesant six livres, flanqués de quartiers de daims, de lièvres rôtis et d'onctueux salmis de ptarmigans. Jamais, je pense, un tel luxe avec une telle profusion ne brilla dans un entre -pont; un étranger qui aurait été témoin de cette scène n'aurait jamais imaginé qu'il voyait là un équipage qui avait passé plus de deux ans dans ces régions abandonnées, entièrement livré à ses propres ressources, et cependant jouissant d'une excellente santé. Une réunion aussi joyeuse, en toutes circonstances, aurait épanoui le cœur de tout officier; mais dans cette situation abandonnée, je ne pus qu'être profondément touché en contemplant ce gai et consolant spectacle, et en pensant aux grandes miséricordes que nous accordait la Providence, à qui seule est due notre sincère reconnaissance pour tous les bienfaits qu'elle nous a prodigués, au milieu des situations les plus critiques que l'on puisse concevoir.
« Dans les jours qui suivirent, le froid devint excessif; il y eut en janvier 45" au-dessous de zéro, il" de plus que
l'année précédente à pareille époque ; un jour, le thermomètre tomba jusqu'à 54°, et il resta à 52° pendant vingtquatre heures. J'aurais douté de l'exactitude du thermomètre si je ne l'avais éprouvé...; mais, en outre, l'état de mon équipage attestait la rigueur de la température. Le froid avait amené beaucoup d'humidité dans l'entrepont, et nous ne pouvions faire assez de feu pour la combattre. La liste des malades monta un moment jusqu'à dix- neuf : parmi eux il y avait des cas de scorbut et d'hydropisie.
« Le 15 mars 1853, je désignai les hommes qui devaient composer les détachements destinés pour la baie de Baffm et pour la côte d'Amérique. C'étaient ceux que leurs officiers, le chirurgien et moi, nous croyions les moins capables de supporter un quatrième hiver arctique. Je me flattais qu'ils parviendraient à trouver les moyens de revoir heureusement l'Angleterre ; mais , avant d'atteindre le premier dépôt de vivres ou le premier fort de la compagnie d'Hudson, ils avaient à tirer pendant deux mois leurs traîneaux sur la mer glacée ou sur la terre couverte de neige. Que de chances contre eux dans un si long trajet ! Le sort qui les attendait était plus qu'incertain , et une sombre tristesse, qui ne faisait que s'accroître à mesure qu'approchait le jour de la séparation, pesait sur l'esprit de ceux qui devaient partir et de ceux qui devaient rester.
« Tout ét^it prêt pour le départ, et il était fixé au 15 avril. Le 6 du même mois, comme le Keutenant Greswell et moi nous nous promenions ensemble sur la glace marine , assez loin du vaisseau, nous vîmes subitement apparaître du côté du nord un point noir qui semblait rouler plutôt que courir sur la glace. Nous imaginant que c'était quelqu'un des nôtres poursuivi peut-être par un ours blanc,
nous nous portâmes à sa rencontre; mais nous ne tardâmes pas à distinguer que la figure qui s'approchait avec tant de rapidité n'appartenait à personne du bord. Cet être, quel qu'il fût, se mit, à notre vue, à agiter les bras en l'air et à pousser des cris, que l'éloignement ou toute autre cause nous rendit inintelligibles. J'avoue qu'alors nous fûmes tentés de chercher si cette apparition, au teint de suie et aux gestes étranges, ne cachait pas les griffes et la queue du vieux Nick. Nous finîmes pourtant par nous joindre , et l'on peut juger de notre surprise quand, à cette question naturelle de ma part: « Qui êtes-vous et d'où venez-vous, au « nom du Ciel? » l'étranger répondit, d'une voix étranglée par l'émotion et la rapidité de sa course : « Pim , le lieuce tenant Pim, du Herald. » A la place du diable, c'était un ange de lumière que j'avais devant moi. On peut juger quelle poignée de main je donnai à mon vieux camarade, que j'avais laissé en 1850 dans le détroit de Behring?
« Il nous expliqua que le capitaine Kellet, avec deux vaisseaux, avait atteint l'île Melville pendant le dernier automne , et qu'ayant trouvé dans le cairn de Winter-Harbour la dépêche que j'y avais laissée, il s'était empressé, dès les premiers beaux jours, de diriger sur le havre de Merci un détachement commandé par son lieutenant Pim. Impatient de nous apporter la nouvelle de notre délivrance , ce brave officier avait devancé de beaucoup la troupe qu'il conduisait.
« La présence subite d'une troupe de compatriotes, lorsque aucun de nous n'imaginait qu'il pût en exister à mille lieues de distance , causa une émotion que je me sens incapable de décrire, et qu'il est impossible de se représenter, à moins de s'être trouvé dans une position sem-
blable. Tous nos hommes sentirent revivre leur courage; l'abattement fit place à la joie la plus vive. Les malades, oubliant leurs souffrances et leur faiblesse, s'élancèrent de leurs hamacs, et vinrent se jeter dans le flot de créatures humaines qui débordait sur le pont par l'unique écoutille que la rigueur du froid permît de tenir ouverte. Chacun voulait être certain que ces apparitions surprenantes étaient des êtres de chair et d'os, et non des habitants de l'autre monde; car leurs visages, imprégnés de la fumée de la tente, étaient aussi noirs que ceux de l'Érèbe. Lorsqu'il fut bien avéré que ce n'était point un songe, mais une réalité, la parole fit défaut à mes pauvres compagnons, comme à moi-même, pour exprimer nos pensées. Nos cœurs étaient trop pleins. Jamais, j'en ai la confiance, les sentiments de gratitude qui ont élevé en ce moment ma pensée vers le souverain dispensateur des choses ne s'affaibhront dans mon souvenir.
« Le lendemain, 7 avril, je me mis en marche avec le détachement du lieutenant Pim, pour aller rejoindre nos sauveurs. Il nous fallut douze jours pour franchir les cent soixante -dix milles qui nous séparaient d'eux; mais la réception qu'ils me firent compensa amplement toutes les privations et les fatigues que j'avais subies jusque-là.
« Pour cela et pour bien d'autres miséricordes qui nous ont été prodiguées pendant ce périlleux voyage , notre plus sincère reconnaissance est due à la généreuse Providence , dont le doigt protecteur a seul pu diriger nos pas dans une mer dont toute la science et toute l'industrie de l'homme n'auraient pu fendre la glace. Assurément, en contemplant ces puissants ouvrages de la nature, on ne peut s'empêcher de penser que le bras qui a soutenu la première arche faite du bois de la terre, alors qu'elle flottait sur les eaux d'un
monde englouti, est le même qui a guidé aussi notre arche faite de chêne anglais, et que ses habitants retourneront jouir des bénédictions de leur patrie, ce qui sera un autre miracle de la bonté divine. »