VOYAGE DU CAPITAINE BAUDIN DANS L'AUSTRALIE
Mission confiée au capitainS Baudin par le premier consul. — Itinéraire du Havre à la Nouvelle-Hollande et à Fîle de France. — Mort de Baudin. — Retour de l'expédition. — La Nouvelle-Hollande. — Régions visitées par les navires le Géographe et le Naturaliste. — Terre de Nuyts et Port-du-Roi- Georges. — Climat et saisons. — Aspect des habitants. — Leur costume; leur tatouage; leui's armes. — Leur manière de vivre; leurs mœui^s. — Les Mulgaradocks. — Terre de Leuwin. — Terre d'Edel et rivière des Cygnes. — Baie des Chiens- Marins. — Terres de Witt et d'Arnheim.
C'est un navigateur français qui ouvre la série des grands voyages de découvertes accomplis au xix" siècle. Le capitaine Baudin fut chargé par le premier consul d'explorer les côtes de la Nouvelle-Hollande et les grandes îles groupées au nord, à l'est et au sud-est de cette Terre Australe que son immense étendue peut faire, à bon droit, regarder comme un continent.
Les deux corvettes le Géographe et le Naturaliste partirent du Havre, le 17 octobre 1800, sous le commandement de cet officier, qu'une mort prématurée devait, hélas! arrêter au début de sa brillante carrière. Baudin avait pour com-
pagnons l'enseigne de Freycinet, qui, un peu plus tard, dirigea à son tour une autre expédition dans l'Océanie, et le naturaliste Pérou, chargé de recueillir toutes les observations relatives aux populations, à la flore et à la faune des contrées qu'on allait visiter. C'est principalement grâce à ces observations , faites avec un soin minutieux et une rare sagacité, que le voyage de Baudin offre de l'intérêt, car il ne fut signalé par aucun incident digne de remarque.
Du Havre, les deux corvettes firent voile vers l'île de France, et de là vers les Moluques. Le 21 septembre, elles mouillèrent en vue de l'île de Timor, après avoir exploré une partie de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande. Elles se dirigèrent ensuite sur la côte sud-est, et firent une seconde halte au Port- Jackson, qui était alors le principal établissement des Anglais dans la Nouvelle-Galles du Sud. S'étant ravitaillés en cet endroit, elles se dirigèrent vers la Terre de Van-Diémen, qu'elles atteignirent le 13 janvier 1802. Puis elles doublèrent le cap Sud, pour aller jeter l'ancre dans l'est de l'île aux Perdrix, à l'entrée du détroit d'Entrecasteaux.
On quitta ce mouillage le 17 février, pour aller jeter l'ancre devant l'île Maria, à l'entrée de la baie des Huîtres. Après avoir reconnu le Port-Frédéric-Hendrik de Tasman et les îles Schouten, on découvrit plusieurs îles auxquelles Baudin donna des noms français, dès longtemps supprimés par les Anglais, qui y ont substitué des noms britanniques. La même chose a eu lieu pour les diverses régions explorées sur les côtes sud et sud-ouest de la Nouvelle-Hollande par notre compatriote , qu'un misérable sentiment de jalousie nationale a privé ainsi d'une gloire bien légitimement acquise par ses travaux, et payée de sa vie.
En quittant la baie des Huîtres, Baudin traversa de l'est
à l'ouest le détroit de Bass, large de deux cents kilomètres, qui sépare l'île Van-Diémen de la Nouvelle -Hollande, et explora la côte méridionale, jusque-là inconnue, de ce continent. Cette exploration dura jusqu'à la fin du mois d'avril 1802, et s'accomplit laborieusement au milieu de dangers sans cesse renaissants. A l'entrée du mois de mai, les équipages étaient tellement épuisés de fatigue, qu'il fallut renoncer à pousser plus loin les reconnaissances. Baudin se décida à retourner vers l'est pour relâcher à Botany-Bay. Mais il voulut encore utiliser sa retraite, et, au lieu de reprendre la route qu'il avait déjà suivie et qui était la plus courte, il redescendit vers le sud, afin de trouver l'extrémité méridionale de la Terre de Van-Diémen. Le 20 mai, on reconnut l'entrée de la baie de l'Aventure et les colonnes du cap Cannelé, en avant duquel se projette l'île aux Pingouins. Les Français admirèrent l'aspect riche et grandiose de cette pittoresque et fertile contrée, arrosée de nombreuses rivières et couverte d'une éternelle verdure. Le 22, on doubla par le sud l'île Maria, et l'on s'engagea dans l'archipel Schouten. Mais ici les marins eurent de nouveau tant à souffrir du mauvais temps et des maladies, qu'il fallut se hâter de remonter vers le nord. On arriva heureusement, le 20 juin, au Port- Jackson, où l'on séjourna cinq mois. Ce temps fut employé à radouber les navires, à renouveler les provisions et surtout à soigner les malades, qui étaient très nombreux.
On remit à la voile, le 2 janvier 1803, pour aller explorer derechef la région à laquelle on avait donné le nom de Terre Napoléon, et poursuivre la série des découvertes commencées l'année précédente. On longea ainsi toute la côte sud-sud-ouest, ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Hollande; on reconnut l'île des Kangourous, le golfe de Spencer, la
Terre de Nuyts, l'archipel de la Recherche. On doubla les caps d'Entrecasteaux et Lewin ; on longea la Terre d'Edel et la Terre d'Endracht; puis on remonta jusqu'à l'archipel de Dampier, qu'on avait appelé l'archipel Bonaparte, et l'on mouilla, le 24 mars, en vue de l'île Gassini. Ici l'on fut encore obligé de suspendre les opérations, et de cingler vers l'île de Timor, où l'on parvint le 6 mai 1803, après une relâche d'un mois à Goupang, port principal de l'île, situé au fond de la baie de ce nom; on repartit, et l'on fit route vers le sud-ouest pour reprendre les explorations au point où on les avait laissées. On était, le 12 juin, par 13° 26' de latitude S. et 124° de longitude E. On cingla alors directement vers le sud, et l'on aperçut bientôt le continent; mais on ne trouva point d'endroit favorable pour le débarquement. La mousson, qui régnait alors, s'opposait d'ailleurs à ce qu'on pût longer la côte vers le nord- est. On ne mit pas moins de six jours à avancer de vingt-cinq lieues dans ce sens.
Le capitaine Baudin, voyant bien qu'il fallait renoncer à reconnaître la Terre d'Arnheim, contiguë à celle de Witt, se décida enfin à gagner le large pour tâcher d'atteindre l'extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Guinée. Gependant il lui restait encore près de deux cents myriamètres de côtes à explorer, tant de la terre d'Arnheim que de celle de Garpentarie, qui borde le golfe de ce nom. Mais on n'avait plus de vivres que pour vingt jours, et il en eût fallu au moins trois fois autant pour entreprendre une aussi longue navigation. La santé du chef de l'expédition était en outre gravement altérée. Abandonnant donc les côtes de la Nouvelle-Hollande, les deux corvettes voguèrent .pour la troisième fois vers l'île de Timor, qu'elles revirent le 13 juillet 1803. Le 14, elles doublèrent l'extrémité sud de l'île Savou,
et le 7 août elles rentraient dans le port de l'île de France.
Ce fut là que le capitaine Baudin mourut, le 2 septembre suivant. Après ce triste événement, le capitaine Milvius, qui remplaça Baudin, ne crut pas devoir reprendre, sans instructions nouvelles du gouvernement, la suite des travaux qui avaient été spécialement confiés à son prédécesseur. Il se contenta de ramener en France les deux corvettes, et rentra dans le port de Lorient, le 25 mars 1804, après une absence de trois ans et cinq mois, pendant laquelle on avait parcouru plus de dix -sept mille lieues marines, soit environ quatre-vingt-quatre mille kilomètres.
Les observations nautiques et géographiques recueillies pendant cette expédition furent mises en ordre par M. de Freycinet. Quant aux observations relatives à l'ethnographie et aux sciences naturelles, nous avons dit qu'elles avaient été faites par le savant Péron, qui consacra le reste de sa vie à les classer et à les rédiger, et mourut, le 14 décembre 1810, sans avoir pu achever entièrement ce long travail. Nous allons en extraire quelques détails sur les habitants et sur les productions des contrées visitées par l'expédition, et particulièrement des côtes de la Nouvelle- Hollande et des petites îles qui l'avoisinent.
La Nouvelle -Hollande, on le sait, est appelée souvent, surtout depuis quelques années, Australie; et ce nom s'applique également à celle des trois grandes divisions de l'Océanie dont elle constitue la partie continentale. Elle est, à la vérité , entourée d'eau de toutes parts ; mais il en est de même de ces vastes terres qui forment l'ancien et le nouveau monde. Bien plus, l'Afrique et l'Amérique septentrionale, lorsqu'on aura percé les isthmes de Suez et de Panama, seront aussi baignées de tous côtés par les eaux de l'Océan, et n'en demeureront pas moins, en raison
de leur étendue, des continents. C'est aussi par ses dimensions, presque égales à celles de l'Europe, que la Nouvelle- Hollande a mérité et conservé la qualification de Continent Austral. Que recèle en son centre ce continent, dont le littoral est seul connu des Européens? L'avenir, sans doute, l'apprendra à nos descendants; mais pour nous, l'intérieur de l'Australie est bien plus mystérieux et plus impénétrable que l'intérieur de l'Afrique, où tant de courageux investigateurs ont déjà péri, victimes de leur zèle pour la science. Tandis que l'Angleterre, sur la côte sud-est, a fondé des colonies pénitentiaires et bâti de grandes et florissantes cités, et que, poussés par l'appât de l'or, des milliers d'émigrants accourent de tous les pays du monde, et vont porter dans cette lointaine province de l'empire britannique leur intelligence , leurs bras , leur industrie , le reste du continent australien demeure défendu contre les envahissements de la race anglo-saxonne par son insalubrité, par ses forêts, ses marécages et son immensité même.
Les régions du littoral de la Nouvelle -Hollande visitées par les corvettes le Géographe et le Naturaliste sont :
1° Au sud, la terre que Baudin appela Terre Napoléon : elle commence au promontoire du Capitaine -Wilscn , sur le détroit de Bass, vers le 144° degré de longitude orientale, et se prolonge jusqu'au cap des Adieux, vers le 130' degré de la même longitude : on l'a partagée depuis en Terre de Grant, Terre Baudin et Terre Flinders;
2° La Terre de Nuyts, qui commence au cap des Adieux, s'élève jusqu'à la Terre de Lewin, et comprend le Portdu-Roi-Georges, découvert en 1791 par Vancouver ;
3° La Terre de Lewin, qui comprend l'extrémité sudouest de la Nouvelle -Hollande, terminée par le cap d'Entrecasteaux ;
4° A l'ouest du continent et au nord de la Terre de Nuyts, la Terre d'Edel, qui se termine, au nord, à la baie des Chiens-Marins;
5° La Terre d'Endracht, dont la limite septentrionale est à la hauteur des îles Dampier ;
6° Au nord , la Terre d'Arnheim , qui comprend celle de Diémen, située au fond de la baie du même nom; cette terre borne à l'ouest celle de Garpentarie , que Baudin ne put reconnaître , et après laquelle on arrive à la Nouvelle-Galles du Sud. Gelle-ci occupe tout l'est du continent, dont elle est la partie la mieux connue et la plus peuplée.
La Terre Napoléon, ou, pour nous servir des dénominations qui ont prévalu, les Terres de Grant, de Baudin et de Flinders, n'offrant rien de remarquable, soit dans leur aspect, soit dans leurs productions, nous arrivons à la Terre de Nuyts, dont la partie occidentale a pris le nom de Terre du Roi- Georges.
L'aspect général de cette contrée est triste, mais ne manque pas de pittoresque. La végétation, sur la côte même , est pauvre et chétive ; mais derrière cet aride rivage s'élèvent des montagnes bien boisées, séparées par des gorges abruptes et sauvages. Les vents et les saisons, dans ces parages, n'ont point de cours périodique et régulier. Cependant le vent d'est commence à souffler, le plus ordinairement, au mois de décembre, et règne jusqu'à la fm de février. La période comprise entre le mois de janvier et celui de mai peut être considérée comme formant l'été de cette région. Au début, le vent d'est est violent et accompagné de pluie ; mais peu à peu le vent du nord se montre et amène la chaleur, qui dure avec assez d'intensité jusqu'au milieu de mai. Pendant les mois de mars et
d'avril, le thermomètre Farenheit marque souvent 98°, ce qui équivaut à peu près à 37" centigrades. Les vents d'ouest prennent au mois de juin et durent jusqu'à la fm de juillet, où commencent les vents de sud et de sud-est, qui amènent une température plus basse et des pluies abondantes : somme toute, le climat est assez beau. Toutefois les orages avec éclairs et tonnerre sont fréquents, et le vent chaud du nord, dont on se plaint tant à Sidney, ne laisse pas de se faire sentir aussi de temps en temps au Port - du - Roi - Georges.
La Terre de Nuyts, lors de l'expédition de Baudin, n'était pas déserte comme la Terre Napoléon, qui n'offrit aux yeux des navigateurs français aucune trace d'habitation humaine , et où ils ne rencontrèrent que des kangourous géants \ Les naturels des environs du Port-du-Roi-Georges sont de taille moyenne; ils ont les membres grêles, et, en général, l'abdomen proéminent. Ils portent pour tout vêtement une peau de kangourou jetée sur les épaules comme un manteau, et descendant jusqu'aux genoux. Cette peau est attachée sur l'épaule droite, de manière à laisser le bras de ce côté libre de ses mouvements. Lorsqu'il fait beau, ils mettent le poil en dedans ; ils le tournent en dehors par le mauvais temps, pour se mieux garantir de la pluie. Souvent
1 Plusieurs de ces quadrupèdes, au rapport de Péron, étaient de la hauteur de l'homme lorsque, assis sur leurs longues jambes de derrière et sur leur robuste queue, ils se tenaient verticalement. Favorisés par l'absence de tout ennemi, ils ont pu se multiplier dans cette contrée, où ils forment de nombreux troupeaux. Les endroits qu'ils fréquentent sont tellement foulés, qu'on n'y peut découvrir un brin d'herbe. De larges sentiers ouverts au milieu des bois arrivent de l'intérieur au bord de la mer; ils se croisent en tous sens et sont fortement battus : on dirait, en les voyant, qu'une peuplade nombreuse et active habite ce pays. Celte abondance de kangourous est une précieuse ressource pour les navires qui relâchent sur ces côtes, car la chair de ces animaux est très bonne à manger.
ces manteaux sont si étroits, qu'ils forment à peine un simulacre de vêtement. Les plus larges sont réservés pour les femmes. Celles-ci portent les cheveux courts et n'ont aucun ornement. Les jeunes filles, cependant, ont parfois autour du cou un petit cordon de laine fdée. Les hommes portent en manière de ceinture une longue bande faite avec du poil d'opossum, et roulée plusieurs fois autour des reins par- dessus la peau de kangourou. Une bande analogue est souvent roulée autour de leur bras gauche et de leur tête. Certains chefs portent, en outre, comme coiffure, des queues de chiens ou des plumes, ou bien ils roulent autour de leur tête leur chevelure, qu'ils laissent pousser de toute sa longueur, et qu'ils imprègnent de graisse mêlée avec de l'ocre rouge. Les individus des deux sexes s'enduisent le corps de cette sorte de pommade pour se préserver de la piqûre des insectes et de l'action du soleil et de la pluie. Les sauvages, en outre, se peignent le corps comme ceux de la Nouvelle -Galles du Sud. Mais c'est chez eux une affaire de goût et de fantaisie, et non point une tenue de guerre. C'est surtout pour paraître dans les fêtes et à la danse que les jeunes gens se peignent le corps de diverses couleurs. Le blanc est un signe de deuil. Les hommes, lorsqu'ils ont perdu un parent ou un ami, se tracent sur le front une bande blanche transversale qui descend de chaque côté sur les tempes et jusque sur les joues. Les femmes, en pareil cas, se parsèment le visage de larges taches également blanches.
Les tribus se distinguent les unes des autres par les couleurs dont elles font usage , par les accessoires du costume et par le nombre et la disposition des entailles que les guerriers se pratiquent sur les membres, sur la poitrine et sur les épaules. Ces balafres forment des cicatrices sail-
4»î VOYAGES ET DÉCOUVERTES
lantes dont les hommes paraissent très fiers, et qui indiquent leur rang , leur vaillance dans les combats ou leur sagesse dans le conseil. Ce sont leurs chevrons, leurs galons, ou même, si l'on aime mieux, leurs décorations. Il est vrai qu'ils se. les décernent eux-mêmes; mais un homme qui se tatouerait de la sorte sans pouvoir justifier de son rang ou des services rendus à la tribu, s'exposerait au ridicule et au mépris. Les guerriers ont pour armes des lances de deux o^ trois espèces, des bâtons armés de caillons aigus fixés dans une rainure sur un lit de gommerésine, une sorte de massue formée d'une grosse pierre fixée au bout d'une branche forte et droite, enfin un curl, espèce de sabre recourbé, analogue au boumerang de la Nouvelle-Galles du Sud. Les lances consistent en une hampe grosse comme le doigt, faites d'un bois très serré, durci au feu, poli avec soin, et sont armées à leur extrémité de pierres aiguës disposées comme des dents de scie. Il y a des lances dont on se sert pour la pêche en y adaptant un nerf de kangourou; elles ont environ deux mètres soixantecinq centimètres de long. Les lances de combat sont plus longues et plus lourdes. A la guerre, chaque homme porte de deux à cinq lances.
Les huttes des Australiens diffèrent considérablement selon les tribus ; mais en général elles sont toujours d'une construction très simple et même grossière. Celles des naturels de la Terre de Nuyts sont faites avec de longues perches plantées dans la terre, réunies à leur extrémité supérieure en une pyramide de deux mètres de haut, et recouvertes de branchages et de feuilles vertes. Quand vient la saison des pluies, on y ajoute des morceaux d'écorce sur lesquels on place de grosses pierres pour les maintenir en place et empêcher que le vent ne les emporte. Ces huttes
sont presque toujours bâties au bord des rivières, dans les endroits abrités, et le derrière opposé au vent régnant. Les habitants font devant la porte un feu qui brûle presque constamment, soit pour les réchauffer, soit pour cuire leurs aliments. Chaque hutte sert de logement à plusieurs personnes, qui y couchent entassées pêle-mêle avec leurs chiens.
Un village ou campement se compose rarement de plus de sept ou huit huttes, et sa population ne dépasse guère cinquante personnes, si ce n'est durant les chaleurs et à l'époque de la pêche, qui rassemble sur les côtes de la mer et à l'embouchure des rivières un grand nombre d'individus. Le personnel d'un campement constitue une petite tribu, ou plutôt une famille nomade qui vient en été pêcher sur les côtes, et, en hiver, se retire dans l'intérieur des terres, où la chasse fournit à sa subsistance. Les chasseurs, pour se procurer à la fois une certaine quantité de gibier, mettent le feu aux broussailles et aux herbes tout autour de l'endroit qu'ils veulent exploiter. Les incendies se propagent quelquefois sur une étendue de plusieurs milles. Les animaux se pressent alors pour fuir vers les sentiers qu'ils ont l'habitude de suivre, et qui sont bien connus des naturels. Ceux-ci se portent sur le chemin des fuyards et en détruisent un grand nombre. Ils sont aidés à la chasse par leurs chiens, qu'ils savent fort bien dresser sans se donner beaucoup de peine, et en tirant parti de leur instinct naturel; de sorte que ces animaux chassent un peu à leur guise ; mais, comme ils ont le flair très subtil et qu'ils peuvent s'attribuer une bonne part dans le butin, ils excellent à faire lever le gibier et à le rabattre vers les chasseurs. Souvent aussi ils le saisissent eux-mêmes; mais il est certains animaux qu'ils ne peuvent atteindre à la
course. Le kangourou est le gibier le plus profitable pour les naturels, puisque ceux-ci se nourrissent de sa chair et se confectionnent des vêtements avec sa fourrure. Cependant ils font aussi beaucoup de cas des opossums, de divers rongeurs et de divers oiseaux, parmi lesquels nous citerons : l'émeu , grand oiseau analogue à l'autruche , les cygnes noirs, les perroquets, les pigeons, etc. Ils mangent aussi des reptiles, lézards et serpents, et même des fourmis. En hiver, ils épargnent volontiers les émeus, afin de les laisser pondre et de s'emparer de leurs œufs, qui sont très volumineux. Les œufs des autres oiseaux sont également de leur goût ; ils se régalent fort avec ceux des fourmis dont nous venons de parler.
On a vu qu'en été les Australiens vivent principalement du produit de leur pêche. Ceux de la terre du Sud n'ont point de canots et ne savent point nager, différents en cela des habitants des autres parties de l'Australie. Aussi ne peuvent-ils prendre que le poisson qui s'approche du rivage ; et pour cela ils ne se servent ni de lignes ni de filets, mais seulement de leurs lances, qu'ils manient comme des harpons, avec une grande dextérité. Quand le produit de leur pêche dépasse les besoins présents, ils sèchent au feu le surplus, et l'enferment dans des écorces pour le conserver.
La vie de ces peuples est , en résumé , misérable et vagabonde. Chaque tribu va et vient à sa fantaisie, ou plutôt suivant qu'elle est poussée de côté ou d'autre par le besoin. Les peuplades sont nombreuses, mais sans cohésion; elles ne reconnaissent point de chef suprême , n'ont point de centre de ralliement déterminé, s'assemblent rarement, rarement aussi se font la guerre. Les hostilités ont lieu plutôt de famille à famille , de tribu à tribu. Les querelles
s'élèvent ordinairement pour des motifs assez futiles et se vident par des combats singuliers. Ces combats ne se terminent pas nécessairement par la mort de l'un des champions. Si le motif de la querelle est peu grave, ces sauvages se contentent de se porter des coups aux bras ou aux cuisses , sans chercher à se tuer, et le combat cesse dès qu'un des deux adversaires est blessé : « L'honneur est satisfait, » comme dans les duels au premier sang, dont l'usage subsiste encore chez les nations les plus civilisées. Souvent même les familles respectives préviennent la rencontre « et arrangent l'aftaire » .
On voit que les mœurs de ces sauvages sont assez douces ; il ne faudrait cependant pas les croire exemptes de toute coutume barbare et cruelle. Ils sont, par exemple, très vindicatifs. Aussi lorsqu'un membre d'une tribu a été tué par un homme d'une autre tribu, les gens de la première s'assemblent autour de son cadavre et jurent de le venger. Il leur est indifférent de tuer l'auteur de sa mort, pourvu qu'un individu quelconque appartenant à la tribu du meurtrier paye de son sang le sang répandu. Cet étrange système de compensation est poussé plus loin encore. Qu'un homme périsse par accident en se noyant, en tombant dans un précipice, ou de toute autre façon, ceux de sa tribu n'attribuent point son trépas à son imprudence ni à une cause fortuite : ils l'imputent aux maléfices d'un mulgaradock (sorcier) d'une tribu ennemie, et ils en tirent vengeance en tuant un homme de cette tribu. Voici une autre coutume atroce de ces sauvages : lorsqu'une femme donne le jour à deux enfants jumeaux, l'un d'eux est mis à mort (le mâle, s'ils sont de sexes différents). Ils allèguent, pour justifier cet infanticide, que la femme n'aurait point assez de lait pour nourrir deux enfants à la fois, et qu'elle ne
saurait non plus pourvoir plus tard à leurs besoins et aux siens propres.
Les mères allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans; mais, bien avant qu'ils soient sevrés, on leur enseigne à chercher leur nourriture. Une jeune fille de neuf à dix ans est chargée de ce soin. Elle conduit tous les petits enfants de la tribu qui peuvent marcher, et les emmène récolter des racines et des fruits dans le voisinage du campement.
Les jeunes filles se marient à onze ou douze ans, tandis que la plupart des hommes restent céhbataires jusqu'à trente ans. Le mariage n'est consacré par aucun acte religieux; la polygamie est générale. Le sentiment moral ainsi que le sentiment religieux existent à peine chez eux. Ils n'ont, pour toute religion, que des superstitions grossières. Ils ont cependant une croyance obscure à l'immortalité de l'âme, et pensent qu'après leur mort ils vont habiter la lune. Ils croient d'ailleurs aux esprits, aux présages et aux sortilèges, mais n'ont point de culte proprement dit.
Les individus qui ont le plus d'influence parmi eux sont les mulgaradocks, qui cumulent, comme c'est l'ordinaire dans les peuplades sauvages, les professions et privilèges du prêtre , du médecin et du sorcier. Ils forment une sorte d'ordre qui comprend des adeptes de divers grades. Les Australiens leur attribuent le pouvoir de gouverner le beau et le mauvais temps, de faire tomber la fojudre, de faire taire le vent, ainsi que d'affliger de maladie, et même, comme nous l'avons dit plus haut , de pousser à leur perte les personnes qui ont encouru leur animosité.
La seule fonction réelle de ces charlatans est celle de guérisseurs, qu'ils n'exercent, bien entendu, que par des
moyens empiriques, mais non sans une certaine habileté, et quelquefois avec succès. Ils sont surtout habiles dans l'art de panser les blessures, de remettre les membres fracturés et de prévenir les effets de la morsure des serpents. Le traitement auquel ils ont recours dans ce dernier cas est simple et rationnel. Ils pratiquent d'abord, avec un jonc, une forte ligature au-dessus de la partie blessée; puis ils élargissent la plaie, soit avec une griffe de kangourou, soit avec une pierre tranchante, et la sucent avec force en ayant soin de la laver fréquemment et largement, ainsi que leur bouche, avec de l'eau. Si l'eau manque, les mulgaradoks ne répondent point de la guérison , car alors ils considèrent la succion comme dangereuse.
La Terre de Leuwin, qui se trouve après la Terre de Nuyts, au delà du Port-du-Roi-Georges, n'offrit aux yeux de Baudin et de ses compagnons que le spectacle d'une désolante aridité, jusqu'à la baie du Géographe, où se montrent quelques beaux arbres. En pénétrant à une certaine distance dans l'intérieur, les Français rencontrèrent quelques hordes sauvages peu différentes de celles qu'ils venaient de visiter. Une contrée plus fertile et plus animée se déploie à partir de la rivière des Cygnes, dans la Terre d'Edel.
La rivière des Cygnes fut découverte en 1696 par le navigateur hollandais Vlaming , qui lui donna ce nom à cause de la multitude de cygnes noirs qui s'envolèrent à son approche comme il en remontait le cours. Vlaming, du reste, ne poussa pas loin son exploration , et la Terre d'Edel demeura inconnue pendant tout le xvnf siècle. Baudin fut le premier qui l'explora avec quelque attention. Après lui, l'Anglais Sterling la visita en 1827, et ce qu'il rapporta de
la fertilité de son sol et des avantages divers qu'elle offrait , décida le gouvernement britannique à y fonder un établissement. Ajoutons que le résultat n'a pas tout à fait réalisé les espérances que l'on avait conçues, sur la foi des récits de Sterling. Le pays n'est pas partout également fertile; l'eau douce manque en beaucoup d'endroits, et il faut pénétrer au delà du premier rideau de montagnes pour trouver une végétation vraiment belle et un sol susceptible d'être cultivé avec profit. Aussi la ville de Freemantle, qui fut fondée la première, en 1829, a-t-elle pris beaucoup moins de développement que celle de Perth, bâtie plus récemment, et à quinze milles plus haut sur le cours de la rivière.
Le plus grave inconvénient contre lequel les colons ont eu à lutter est le manque d'eau , surtout pendant l'été , qui commence à la fin d'octobre et dure quatre mois. La sécheresse qui règne alors est un véritable fléau pour les hommes aussi bien que pour les récoltes. Il est vrai qu'on peut y parer, du moins dans une certaine mesure, en creusant des puits ; et c'est probablement ce que l'on a fait, si toutefois la colonie anglaise s'est étendue dans les campagnes, ce que nous ne saurions dire. Quoi qu'il en soit, les seuls endroits favorisés par la nature sont les vallées étroites qui avoisinent des pics de granit isolés, et les fonds bas, où les eaux de la rivière, en débordant à la suite des pluies de l'hiver, fécondent la terre et arrosent périodiquement d'excellents pâturages. On a trouvé aussi quelques étangs ou petits lacs d'eau douce à quarante et cinquante milles dans les terres; mais le littoral offre partout le même aspect qu'à l'embouchure de la rivière des Cygnes, à savoir : une grève sablonneuse rendue presque inabordable par plusieurs Hgnes de récifs de
CAPITAINE BAUDIN bS
corail, un terrain stérile et absolument impropre à la culture. Les animaux les plus communs sur cette côte sont les phoques et les cygnes noirs, mammifères et oiseaux aquatiques qui vivent exclusivement de poisson; et, dans l'intérieur, les kangourous, rongeurs qui vivent de feuilles et de racines; les perroquets, les corbeaux, et d'immenses troupeaux de moutons sauvages, maigres et chétifs, qui tondent les pâturages et les arbrisseaux à leur portée, et meurent chaque année par centaines , fournissant ainsi aux corbeaux une abondante mais bien maigre nourriture.
Quant aux hommes, ils sont fort rares dans cette partie de la Nouvelle - Hollande , bien qu'elle ne leur présente pas , comme on peut en juger par ce que nous venons de dire, moins de ressources que les autres, et que le climat n'y soit désagréable — sans insalubrité — que pendant les mois de janvier, février et mars, où la chaleur est trop intense, et les moustiques infiniment trop nombreux.
La baie des Chiens-Marins, qui se trouve plus au nord, doit son nom à la grande quantité de phoques qui habitent ses rivages. Elle fut visitée pour la première fois par Dampier. Elle est beaucoup plus abordable que les côtes précédentes, et offre même plusieurs excellents mouillages. A terre l'eau manque, et la végétation est maigre et chétive ; mais la faune est nombreuse et variée : on y rencontre des phoques, des kangourous, des cygnes, des pélicans, des goélands, des aigles de mer, des perroquets, des perruches, des tourterelles, des hirondelles et de petits oiseaux très sauvages dont le chant n'est pas sans mélodie.
Les îles de la baie des Chiens-Marins sont entièrement désertes. On ne trouve que dans la presqu'île Pérou quelques naturels très sauvages et très misérables, qui n'ont
pour abri que des huttes de branchages ou même des terriers.
La Terre de Witt est encore plus stérile et d'un aspect plus désolé qu'aucune des précédentes. Pérou et son collaborateur et continuateur Freycinet ne nous apprennent rien de remarquable de cette terre ni de celle d'Arnheim. Quant aux détails qu'ils ont consignés relativement aux autres contrées visitées par l'expédition Baudin, ils ont peu d'importance, ou ne nous paraissent point de nature à ligurer ici, d'autant que ces contrées ont été, de la part d'autres navigateurs, le sujet de relations beaucoup plus circonstanciées ou plus dramatiques, auxquelles nous aurons occasion de faire bientôt quelques emprunts.