VOYAGE DU CAPITAINE DE FREYGINET DANS L'OCÉANIE
But du voyage. — Personnel de l'Uranie. — Une dame à bord. — De Toulon à Rio-de-Janeiro. — Le Brésil; ses limites; son étendue; sa population. — Les bohémiens ou Ciganos. — Aspect et monuments de [iio-de-Janeiro. — Les Indiens du Brésil : Tupinambas, Boticoudos, Mundrucus ou F^oikicés. — Une vengeance de femme. — Richesse du Brésil. — De Rio-de-Janeiro à l'île de France. — Géologie, configuration et aspect de cette île. — Ses industries et son commerce. — Sa population; le patois créole. — Une fable de la Fontaine. — Une relâche à Coupang (île de Timor). — Le rajah de Denka et ses fils. — Une visite à Tîlo Ombaï. — Un tireur adroit. — Séance d'escamotage. — Combat singulier. — Les Ombaïens. — Retour à bord. — Le capitaine Guébé. — Des sauvages honnêtes. — Hawaï (îles Sandwich). — Le capitaine de Freycinet, médiateur entre un roi sauvage et ses grands vassaux. — Une messe à bord. — Naufrage de l'Uranie; sauvetage. — Retour en France.
La mission confiée par le gouvernement du roi Louis XVIII au capitaine Louis de Freycinet était presque exclusivement scientifique. II s'agissait surtout de relevés astronomiques, d'observations magnétiques et météorologiques. Les découvertes et les reconnaissances géographiques n'occupaient qu'un rang très secondaire dans les instructions données à ce savant officier, qui, comme on l'a vu dans la notice précédente, avait pris une part très active à l'expédition
de Baudin, et avait été chargé par celui-ci de rédiger toute la partie technique et scientifique du rapport. La corvette l'Uranie, qu'il devait commander cette fois, était un joli navire armé de vingt canons et approvisionné de tout ce qui pouvait contribuer au bien-être de l'équipage. On y embarqua en outre les meilleurs instruments propres aux observations qui devaient être faites, et un magnifique choix de cartes et de livres.
Le personnel d« bord se composait de vingt- cinq officiers, y compris le médecin et le chirurgien en chef, et les autres officiers de santé, et de quatre-vingts matelots, maîtres d'équipage , ouvriers et domestiques. Une commission scientifique, composée de MM. Quoy, Gaymard, Bérard et Jacques Arago, avait été adjointe à M. de Freycinet pour l'aider dans ses travaux. Il faut ajouter enfin à cet état du personnel de l'Uranie une jeune femme. M""" de Freycinet, qui avait voulu partager les dangers de son mari, et que celui-ci présenta dès les premiers jours de la navigation à l'état-major réuni. La corvette mit à la voile à Toulon, le 17 septembre 1817, franchit le détroit de Gibraltar le 14 octobre suivant, et arriva le 22 à Sainte -Croix- de - Ténériffe, d'où elle ne tarda pas à s'éloigner pour se soustraire à la rigoureuse quarantaine dont elle était menacée à cause des maladies épidémiques qui régnaient alors dans ces parages. Le 20 novembre, elle franchit l'équateur, par 31 degrés de latitude occidentale du méridien de Paris, et poursuivit sa route vers le Brésil. Le 6 décembre, elle entrait en rade de Rio-de-Janeiro.
M. de Freycinet a donné sur le vaste empire dont Riode-Janeiro est la capitale des détails pleins d'intérêt, sur lesquels nos lecteurs ne refuseront sans doute pas de s'arrêter avec nous quelques instants.
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Le Brésil s'étend de 4" 33' de lat. N. à 33° 54' de lat. S., et de 37" 45' à 73° 4' long. 0. Il est borné au nord par la république de Colombie, la Guyane et l'Océan ; à l'ouest, par la république Argentine, et par celles du Paraguay, de Bolivie, du Pérou et de Colombie; à l'est et au sud, par l'Océan, le Paraguay et la république Orientale (Montevideo). Sa superficie est de quatre cent quatre-vingt-trois mille lieues carrées, et sa population, à l'époque du voyage de Freycinet, était de cinq millions trois cent dix mille habitants : blancs, esclaves noirs ou mulâtres, nègres et sang-mêlé libres, et Indiens.
« Chose étrange ! dit notre voyageur dans sa relation , la race indigène, jadis si multipliée, forme aujourd'hui la plus petite partie, la partie la plus misérable des habitants de ces contrées. Des Portugais, des descendants de Portugais, plusieurs familles suisses, beaucoup d'esclaves africains du Congo, du Benguela, de Cabinde et d'Angola, quelques métis provenant du croisement des Européens, soit avec les naturels du pays [MameJucos) , soit avec les nègres [Muletos) : tels sont les éléments divers dont la population de Bio-de-Janeiro se compose; car nous ne saurions ranger dans une catégorie distincte le petit nombre de marchands ou d'ouvriers d'autres nations qui, abandonnant le sol de la patrie, sont venus sur ce point porter leur industrie et leur fortune. »
Ces mêmes éléments composent la population des autres villes de l'empire ; mais il faut y en ajouter un autre qui ne se trouve qu'à Bio-de-Janeiro, et que le voyageur n'est pas médiocrement étonné de rencontrer au Brésil. Nous voulons parler de cette race mystérieuse, à l'aspect bizarre, aux mœurs errantes, type unique au monde d'une résistance invincible à l'influence des civilisations au milieu
desquelles elle vit et voyage, et auxquelles elle semble avoir voué une haine éternelle : de ces hommes au teint bronzé, au langage incompréhensible, ^t dont l'unique loi est de n'en reconnaître aucune ; de ceux enfin qu'on nomme en France Bohémiens, en Angleterre Égyptiens (Gypsies), en ItaKe Zingari, en Espagne Gitanos, en Portugal Ciganos. « Dignes descendants des parias de l'Inde, d'où d ne paraît pas douteux qu'ils tirent leur origine, les Ciganos de Rio-de- Janeiro affectent, comme eux, l'habitude de tous les vices, une propension à tous les crimes. La plupart, possesseurs de grandes richesses, étalent un luxe considérable en habillements et en chevaux, particulièrement à l'époque de leurs noces , qui sont très somptueuses; ils se plaisent ordinairement au miheu de la débauche crapuleuse et de la fainéantise. Fourbes et menteurs , ils volent dans le commerce tant qu'ils peuvent ; ils sont aussi de subtils contrebandiers. Ici, comme partout où l'on rencontre cette abominable race d'hommes, leurs alliances n'ont jamais lieu qu'entre eux. Ils ont un accent et même un jargon particuliers. Par une bizarrerie tout à fait inconcevable, le gouvernement tolère cette peste publique. Deux rues particulières leur sont affectées dans le voisinage de Gampo-Santa-Anna ; elles portent le nom de Rua et de Traversa dos Ciganos. »
L'empire du Brésil est divisé en dix-huit provinces , dont plusieurs sont subdivisées en comarcas. Rio -de -Janeiro, ou plutôt San -Sebastiao de Rio- de -Janeiro , comme l'appellent les Brésihens, est le chef-lieu de la province du même nom, et la capitale de tout l'empire. C'est une grande ville bâtie au fond^ d'une baie très vaste ; le port est un des plus beaux de l'Amérique ; l'entrée en est étroite et fermée, d'un côté, par le groupe de mon-
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tagnes qu'on nomme le Géant couché, parce que leurs contours offrent la silhouette frappante d'un homme étendu sur le dos , de l'autre , par un énorme rocher de granit sur lequel s'élève le fort de Santa- Cruz. Dans la baie se trouvent plusieurs îlots, sur deux desquels sont bâtis les forts de Villegagnon et das Cobras. Rio -de - Janeiro est divisé en deux parties distinctes : la vieille ville et la nouvelle ville. La première est un affreux assemblage de rues étroites, infectes et tortueuses, bordées de misérables cabanes. La seconde serait admirée même en Europe. Ses rues sont tirées au cordeau, larges, bien pavées et garnies de trottoirs. Les maisons, bâties en pierres, en briques ou en granit, sont élégantes et commodes. Plusieurs rues sont remarquablement belles : on peut citer entre autres la rue do Ouvidor, où sont les plus riches magasins, et notamment ceux des marchandes de modes françaises, établies en grand nombre à Rio -de - Janeiro. On compte aussi plusieurs belles places, notamment celle du Château, sur laquelle se trouve le palais de l'empereur, et le Gampo-Santa-Anna, immense parallélogramme affecté aux revues et aux solennités publiques. Le palais de Rio-de-Janeiro et les autres châteaux impériaux, situés hors de la ville , n'ont rien de remarquable sous le rapport de l'architecture. On en peut dire autant des églises, dont l'extérieur manque en général d'élégance et de grandeur, mais qui sont décorées à l'intérieur avec beaucoup de luxe. La ville est alimentée d'eau par un magnifique aqueduc bâti , en 1740, sur le modèle de celui de Lisbonne.
Les vastes forêts qui couvrent la plus grande partie du territoire du Brésil sont habitées par plusieurs tribus d'Indiens, la plupart féroces, indomptables et même anthro-
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pophages. Les Guaranis de la province de San -Pedro forment, avec ceux du Paraguay, tout ce qui reste du vaste empire des jésuites dans l'Amérique méridionale. Les Brésiliens proprement dits , répandus sous différents noms dans toute la contrée, ne comptaient à l'époque du voyage de M. de Freycinet qu'un petit nombre de tribus.
Les Tupinamhas ou Toupinambous , dont le nom, dérivé de toupan (tonnerre), indique la force et le caractère farouche, étaient encore une des tribus les plus puissantes. Ils sont anthropophages et cherchent, dans toutes les rencontres, à faire le plus grand nombre possible de prisonniers, qu'ils ramènent dans leurs villages comme des trophées vivants de leur victoire. Ils ne les mettent pas à mort sur-le-champ; au contraire, par im incroyable raffinement de cruauté , ils les nourrissent bien , leur permettent même de se marier, et ce n'est qu'après des mois, quelquefois des années, qu'ils les égorgent pour les dévorer.
Les Bouticoudos, peuplade nombreuse, non moins féroce que les Tupinambas, se distinguent par leur étonnante adresse à tirer l'arc. Jacques Arago, dans sa relation du voyage de l'Uranie, cite un trait qui peint bien la barbarie impitoyable de ces sauvages. « M. Landsdorf, chargé d'affaires de Russie, dit-il, désirant joindre aux richesses de son cabinet lin crâne de Bouticoudo, fit savoir au chef d'une tribu que, s'il lui en envoyait un, il recevrait en échange un grand nombre de curiosités et quelques armes en fer. Au lieu de lui faire parvenir un simple crâne, le chef auquel il s'était adressé lui envoya un jeune Bouticoudo, afin d'en faire ce qu'il jugerait convenable. L'enfant croyait aller à la mort, et M. Landsdorf eut beaucoup de peine, pendant les premiers jours, à lui persuader
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que les vivres qu'il lui présentait , et les caresses avec lesquelles il cherchait à le rassurer, n'étaient point les préludes de son supplice. » Les Bouticoudos ont l'habitude de se percer la lèvre inférieure pour y passer un morceau de bois assez volumineux. Ce prétendu ornement ne fait, on le pense bien, que leur donner un aspect hideux et repoussant .
Mais de tous les sauvages habitants du Brésil, les plus redoutés sont les Miindrucus , qui donnent leur nom à une province, et qu'on appelle aussi Paikicés , c'est-à-dire coupeurs de têtes, parce qu'ils ont coutume de décapiter leurs prisonniers, et d'embaumer leurs têtes pour les conserver pendant plusieurs années. Ces têtes coupées sont le plus glorieux ornement de leurs cabanes ; celui qui en réunit dix peut être élu chef de la tribu. Des guerres sanglantes éclatent fréquemment entre les peuplades que nous venons d'énumérer, et il y a lieu de croire que ces guerres, où le vaincu n'est jamais épargné, finiront par amener la destruction totale des Indiens du Brésil. Elles donnent lieu parfois à des actes d'héroïsme sauvage qui ne sont pas sans analogie avec quelques-uns de ceux qu'on ht dans l'histoire des peuples de l'ancien monde. M. J. Arago cite le trait d'une jeune femme tupinamba qui, pour assurer la victoire à sa nation, eut recours au même horrible stratagème employé par le fameux Zopyre, dont parle l'historien Quintus Gurtius.
« Une guerre sanglante, dit-il, avait éclaté entre les Paikicés et les Tupinambas ; déjà, dans un de ces combats où les dents et les ongles de ces bêtes féroces jouent un rôle aussi actif que les flèches et les massues, plusieurs chefs des plus intrépides avaient perdu la vie, et les deux peuplades ne se lassaient pas. A la dernière mêlée , une
femme tupinamba avait vu son mari massacré par les ennemis vainqueurs, et les lambeaux de sa chair jetés çà et là dans la plaine. Aussitôt elle médite une vengeance éclatante et la communique la nuit à ceux de sa tribu, qui l'approuvent et l'encouragent. « Percez-moi le dos , les « cuisses, la poitrine, leur dit- elle ; crevez -moi un œil, « coupez- moi deux doigts de la main gauche, et laissez- « moi faire : mon mari sera vengé. » On obéit à ses volontés; on mutile^ la malheureuse, qui ne pousse point un cri, qui n'exhale pas une plainte. « Adieu, leur cria-t-elle « quand tout fut fini ; si vous pouvez attaquer dans quinze « soleils, à telle heure, je vous réponds que vous aurez « moins d'ennemis à combattre que par le passé. » Elle s'éloigne à ces mots, et se dirige, couverte de sang, vers les Paikicés, qui, campés à peu de distance, attendaient la lutte du lendemain. On s'empresse, on l'entoure, on l'interroge, et l'astucieuse Tupinamba leur dit alors, d'une voix entrecoupée, que les chefs de sa tribu ont voulu la tuer, parce qu'elle faisait des vœux pour le succès des armes des Paikicés ; qu'après avoir courageusement résisté à leurs menaces, elle s'est vue attachée à un poteau; qu'on a commencé à lui faire subir les tourments réservés aux prisonniers ennemis, et que, profitant de leur sommeil, elle s'est échappée et est venue chercher un asile chez ceux pour qui étaient ses vœux les plus ardents.
« A l'aspect des blessures de cette femme, dont quelquesunes sont très profondes, les Paikicés ne doutent point de la vérité de son récit ; ils donnent les soins les plus empressés à celle qui a tant souffert pour eux. Bientôt elle partage les travaux de tous; c'est elle qui, prévoyante, veille autour du camp avec le plus d'activité ; c'est elle qui s'est chargée de jeter le cri d'alarme. Un chef en fait
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son épouse, et elle semble s'attacher à lui par les liens de l'amour et de la reconnaissance... Mais une nuit le camp est dans l'agitation , les principaux chefs se réveillent sous les atteintes des douleurs les plus aiguës; ils s'agitent, se roulent , se tordent ; et lorsque , bien sûre de l'efficacité des poisons qu'elle a distribués, la jeune Tupinamba peut compter ses victimes, elle bondit, s'élance, pousse un grand cri, répété par les échos de la forêt voisine, et les Paikicés, surpris dans leur agonie, sont achevés par les Tupinambas, prévenus de l'heure et du jour du massacre. »
Quelques familles d'indigènes dès longtemps convertis au christianisme sont établies dans des aidées ou villages aux environs de Rio -de -Janeiro, et ne se distinguent plus de la population portugaise que par la couleur de leur peau. D'autres, à demi civilisés, à demi chrétiens, ayant conservé en partie les mœurs et les superstitions sauvages, habitent les rives du Parahyba. Ils vivent de leur chasse , de la culture de quelques plantes usuelles, et leur industrie se borne d'ailleurs à la fabrication de leurs arcs, de leurs flèches et de poteries grossières.
Peu de pays sont aussi favorisés de la nature que le Brésil. Le sol y est d'une fertilité merveilleuse , et produit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie , tout ce qui peut flatter le goût et la sensualité. Les rivières roulent des paillettes d'or; les montagnes renferment des mines de diamants et d'autres pierres précieuses. Le climat est très chaud ; mais les ardeurs du soleil sont tempérées par des pluies fréquentes qui rafraîchissent l'air et préviennent les maladies épidémiques. Enfin les côtes ne sont point exposées aux terribles ouragans qui ravagent si fréquemment les Antilles. C'est, en résumé, une contrée privilégiée, et si les Européens qui y ont fondé un État
indépendant savent mettre à profit les ressources dont ils disposent, nul doute que cet empire ne parvienne dans l'avenir à un haut degré de puissance et de prospérité.
LUranie quitta le 29 janvier Rio-de-Janeiro, et après une traversée de cinq semaines elle aperçut les hauteurs du cap de Bonne -Espérance; mais, contrariée par une brume épaisse qui s'éleva tout à coup sur la mer, elle ne put arriver que le 7 mars, dans l'après-midi, au mouillage de la Baie de la Table. Après une relâche de trois semaines , le capitaine de Freycinet , ayant achevé les opérations scientifiques qui étaient l'objet de son séjour au Gap, donna l'ordre de tout préparer pour l'appareillage ; mais un calme plat qui survint à ce moment l'obhgea de retarder son départ. Il en profita pour rendre visite au capitaine russe Otto de Kotzebûe, qui venait d'arriver en rade et achevait, sur le brick le Rurick , un voyage de circumnavigation entrepris sous les auspices et aux frais d'un riche seigneur russe, le comte de Romanzoff, dans le but de reconnaître plusieurs îles du grand Océan, d'explorer les côtes de l'Amérique du Sud , et , au nord , le détroit de Behring , et de chercher un bras de mer communiquant avec la baie de Baffm. Il n'y eut que la dernière partie de ce projet à laquelle Kotzebûe fut obligé de renoncer. Son expédition eut, du reste, les plus heureux résultats, et fut signalée par la découverte de plusieurs groupes d'îles importants.
Un vent favorable s'étant élevé le 5 avril , l'Uranie put lever l'ancre et fit voile vers l'île de France , où elle arriva juste un mois après son départ du Gap. Le capitaine de Freycinet ne voulait s'arrêter que peu de temps au Port- Louis; mais de graves avaries à réparer l'obligèrent d'y demeurer deux mois et demi, qu'il mit à profit pour ses
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observations astronomiques et météorologiques, ainsi que pour recueillir sur cette colonie des renseignements dont nous allons extraire les parties les plus intéressantes.
L'île de France , qui a repris , en tombant au pouvoir des Anglais, en 1810, son ancien nom d'île Maurice, forme avec celle de la Réunion et quelques autres le groupe des Mascareignes, ainsi appelées du nom du navigateur portugais Pedro Mascarenhas, qui les découvrit en 1505. Elle fut occupée en 1598 par les Hollandais, qui, après des essais infructueux de colonisation, l'abandonnèrent en 1712. En 1721, les Français s'en emparèrent, et la Bourdonnais , qui en fut nommé gouverneur treize ans plus tard, parvint à la tirer de l'état misérable où elle avait langui jusque-là. Pendant les guerres du premier empire, elle devint le centre de ralliement des corsaires qui firent éprouver au commerce anglais de si grandes pertes. Ce fut alors que les Anglais envoyèrent contre cette colonie des forces considérables, qui s'en emparèrent malgré la courageuse résistance du général Decaen. Les traités de 1814 leur en ont assuré la possession définitive.
L'île de France s'étend entre 19° 58' et 20° 31' de lat. S., 54° 26' et 55° 26' de long. 0. Sa forme est allongée et presque ovale. Sa longueur est de cinquante -six kilomètres , et sa plus grande largeur de trente -deux. Ses côtes, irrégulières et taillées à pic, reposent sur des récifs de corail qui contribuent à en rendre l'abord très difficile. Leur aspect est sauvage et triste ; celui de l'intérieur est varié et généralement très pittoresque ; mais il présente partout le caractère étrange et heurté propre aux contrées dont le terrain est d'origine plutonienne. En effet, cette île et celles qui l'avoisinent sont exclusivement, d'après Bory de Saint-Vincent, les produits des volcans. « J'en ai
fait le tour, dit ce savant naturaliste, et partout, même dans les grandes profondeurs où coulent les rivières, je n'ai pas trouvé de substance minérale qui n'eût été fondue. » Presque toute la partie occidentale est occupée par un vaste plateau de quatre à cinq cents mètres d'élévation , d'où partent la grande Rivière et la plupart des autres cours d'eau qui arrosent l'île. Le plateau est bordé par une crête qui sépare l'île en deux versants, et que couronne la montagne du Piton. Le Piton a près de six cents mètres de hauteur ; mais il est encore dépassé par les montagnes de la rivière Noire , du Pouce et du Peter- Bot, qui s'élèvent à plus de huit cents mètres. Ces montagnes, amincies en pics ou arrondies en mornes, présentent des formes bizarres. Ainsi le Peter-Bot se termine par un obélisque qui supporte un énorme rocher presque sphérique, et représentant assez bien un bilboquet surmonté de sa boule. Le climat de l'île est salubre. La température y varie selon l'altitude des lieux, et elle est sujette à d'assez brusques changements.
Les mois de janvier, février et mars sont souvent marqués par des ouragans terribles. Un de ces ouragans avait ravagé la colonie quelques semaines avant l'arrivée de l'Uranie; ce fut un des plus violents dont les habitants aient gardé le souvenir. Au rapport de tous ceux qui ont visité ou habité les Antilles ou les îles de l'océan Indien, il est impossible de se faire une idée de ces tempêtes des tropiques lorsqu'on n'en a pas été témoin. Ce sont de véritables convulsions de la nature , où les vents déchaînés et les flots bouillonnants s'entre -choquent et se mêlent dans un désordre inexprimable , et qui ne s'apaisent qu'après avoir occasionné les plus affreux désastres.
Le sol de l'île de France est généralement fertile. On y
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cultivait autrefois la muscade, l'indigo, le girofle, le café et la canne à sucre ; mais cette dernière culture a fini par absorber toutes les autres. La situation de cette colonie, sur la route de l'Inde, est d'autant plus avantageuse pour son commerce , qu'elle offre le seul port véritable que les navires rencontrent dans une immense étendue. Madagascar lui fournit des bœufs et des vivres; l'Inde lui envoie du riz , et l'Angleterre lui expédie les divers produits de sa riche industrie. Enfin elle reçoit de France bien des marchandises recherchées d'une population qui n'a pu oublier son origine, et dont les goûts, comme le langage, sont restés français. Nous parlons, bien entendu, de la population blanche , où les Anglais ne comptent que pour une très faible proportion, formée de fonctionnaires civils, de marins et de militaires. La population totale, qui, grossie actuellement par l'immigration d'un grand nombre de coolies ou travailleurs indiens, s'élève à près de deux cent mille âmes, comprend quatre éléments bien distincts : les blancs, qui n'en forment pas plus de la dixième partie; les mulâtres, ou sang-mêlés; les noirs d'Afrique; et un dernier groupe, très nombreux, formé de Malais, de Malgaches, d'Hindous et de Chinois.
Indépendamment du français, qui est le langage des anciens colons européens, de l'anglais, qui a été introduit par les nouveaux maîtres de l'île, et des langues propres aux immigrants qui y sont venus de l'Afrique, de l'Asie et des îles de l'Archipel, il s'est formé à l'île de France, comme aux Antilles, un patois en usage surtout parmi les noirs créoles. Ces gens, ne pouvant se plier à notre syntaxe, ni prononcer certains mots difficiles, ni saisir le sens ou la nature de beaucoup de nos expressions, ont travesti le français à leur manière. Il en est résulté un
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langage créole, qui ne manque ni de charme ni d'originalité. Il est usité, par goût ou par habitude, chez les mulâtres et même chez les blancs, et a donné naissance à une sorte de littérature naïve et pittoresque, composée principalement de chansons, de proverbes, d'apologues et de quelques légendes d'origines diverses. Nous donnerons, comme spécimen de cette littérature, l'imitation de la fable le Lièvre et la Tortue, de la Fontaine, avec la traduction littérale
^ Ein' torti avec lièvre été voulé parié ,
Ein zour, qui va mié galopé Pour arrivé drette ein li pied banane : « Tout d'bon, maman torti, vous y en a trop d'arzent, Vous l'esprit li marron dans milié la savane :
Avec moi vous lité à présent ! »
Dir' lièvre avec torti, qui coûte li tranquille.
« N'a pas per, mon zami,
Torti répond li , Vous, ça qui blancs appelle di monde azile; Moi porté mon la case, et li red' mon li pied;
Mais c'est égal , moi va parié ;
Moi connais comment va faire :
Mesuré vous cimin; chaqu'ein son l'esprit. »
1 Une tortue avec un lièvre voulut parier,
Un jour, qui va mieux galoper Pour arriver droit au pied d'un bananier. « Tout de bon , maman tortue , vous avez trop d'argent , Ou votre esprit est marron au milieu de la savane (bat la campagne
Vous lutter avec moi, à présent! »
Dit le lièvre à la tortue, qui Técoute tranquillement.
« N'ayez pas peur, mon ami ,
Lui répond la tortue , Vous, ceux qui sont blancs vous appellent du monde agile: Moi, je porte ma maison, et mon pied est raide;
Mais c'est égal, je vais parier;
Je sais comment je vais faire; Mesurez votre chemin : chacun a son esprit. «
CAPITAINE DE FREYCINET
Quand fini mesuré, à v'ià li été parti. P'tit papa lièvre crié li : « Mon commère, Emmené la gazette , prend gard' vous ennuyé ! Quand vous trouv' galant, n'a pas besoin causé, Quand même couroupas, vous p'tit frère,
Passé à vous à côté ;
Ou bien moi va gagné. »
Et p'tit papa lièvre amisé.
Cassé bouquet pross la rivière.
Dans l'herbe frais, roulé, sauté :
Et torti la touzour marcé.
Lièvre à la fin guetté.
Li voir torti dans bitte ;
Li voulé galopé bien vite.
Mais son nation li trop tourdi.
Et li te perdé son pari.
Le capitaine de Freycinet quitta Port-Louis le 16 juillet, et se dirigea vers l'île Bourbon (aujourd'hui la Réunion). L'Uranie , contrariée par le vent, mit trois jours à franchir les trente-cinq lieues qui séparent cette île de l'île de France, et ne put mouiller que le 19 dans la rade de
Quand on eut fini de mesurer, voilà qti'elle est partie. Petit papa lièvre lui criait : « Ma commère , Emportez la gazette ; prenez garde de vous ennuyer. Quand vous trouverez un galant, il ne faut pas causer. Quand même colimaçon, votre petit frère,
Passerait à côté de vous ;
Autrement, je vais gagner. »
Et petit papa lièvre s'amuse ,
Casse le bouquet au bord de la rivière.
Roule, saute dans l'herbe fraîche;
Et la tortue a toujours marché.
Le lièvre à la fin regarde.
Il voit la tortue au but;
Il veut galoper bien vite ;
Mais sa nation (son espèce) est trop étourdie,
Et son pari a été perdu.
Saint-Denis. On ne passa que huit jours dans ce mouillage , et cinq jours à celui de Saint-Paul ; après quoi rUranie, ayant renouvelé ses approvisionnements, remit à la voile le 2 août , et fit voile vers la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande , où l'appelaient ses instructions. Elle jeta l'ancre à l'entrée de la baie des Chiens -Marins, le 12 septembre au soir.
Les observations recueillies pendant le séjour de l'Uranie dans ces parages étant de tout point conformes à celles qui avaient été faites par le capitaine Baudin , nous croyons inutile de nous y arrêter, et nous franchissons tout de suite un intervalle de vingt- sept jours, après lequel nous retrouvons l'Uranie à l'ancre en vue du fort Goncordia, dans l'île de Timor, au fond de la baie de Goupang.
Les Hollandais établis à Goupang étaient en guerre avec le rajah d'Amanoubang. Ils avaient pour alliés d'autres rajahs de Timor ou des îles voisines , qui avaient amené leurs contingents au camp établis près de Goupang. De ce nombre étaient les rajahs de Denka et de Dao, auxquels M. de Freycinet alla rendre visite dans la maison qu'ils occupaient avec quelques-uns de leurs officiers.
« La rajah de Denka, qui se nommait Bao, dit M. de Freycinet, était vêtu d'une grande robe d'indienne , et avait pour marque distinctive de sa dignité une canne de jonc à pomme d'or; il paraissait âgé de cinquante ans; il était bien fait, avait une physionomie douce et prévenante, et semblait doué d'une très robuste constitution.
« Kotté, son fils aîné, était en costume de guerrier; il portait deux bracelets en cuivre , un gilet rouge , deux gros colliers en or, un sabre élégant, et un fusil double dont les canons se vissaient sur la culasse. Son second fils, Mano, qui était un de ses ministres, l'accompagnait
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aussi. Ce dernier, d'une physionomie spirituelle, répondait avec précision aux diverses questions que nous lui faisions par l'organe de M. Thielmann (secrétaire du gouvernement, qui accompagnait le capitaine français); car le malais qu'on parle à Goupang ne lui était pas familier ; nous obtenions ainsi une foule de renseignements intéressants.
« Bao, disait-on, était, dans sa jeunesse, d'un caractère violent, emporté, cruel; craignant que de pareils défauts ne lui fissent commettre des injustices, il abdiqua le souverain pouvoir en faveur d'un de ses frères. Cependant, par la suite, les Hollandais, ayant été mécontents du prince régnant, forcèrent Bao à reprendre la couronne, et depuis lors le peuple qu'il gouverne et les Hollandais qui le protègent sont très satisfaits de son administration.
« Naké Tetti, rajah de Dao, paraissait avoir soixante ans; près de lui était son premier ministre. »
Le 22 octobre, toutes les opérations scientifiques étaient terminées; le ravitaillement du navire, à la vérité, n'était pas complet ; mais le mauvais état sanitaire de l'équipage , dont cinq hommes étaient atteints de dysenterie, décida le commandant à quitter un peu précipitamment le mouillage de Goupang, ce qui eut lieu le 23. L'intention de Freycinet était de longer rapidement, de l'ouest à l'est, la côte nord de Timor, et de se rendre d'une traite à l'île Vaigiou, où il devait continuer ses travaux. Mais les courants, qui contrariaient sa marche, et les progrès de la dysenterie parmi son équipage le décidèrent à faire relâche à Dillé, chef-lieu des établissements portugais de Timor. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint : les courants le retinrent plusieurs jours dans le canal qui sépare Timor de l'île d'ûmbaï. Le 2 novembre, le navire se trouva
si près de la côte de cette dernière île , que le commandant ne put résister au désir de la faire visiter. Il délégua à cet effet MM. Gaimard, Gaudichaud, Bérard et J. Arago, qui abordèrent avec leur chaloupe près du village de Bitouka.
« Nous descendîmes, dit J. Arago, armés de fusils, de sabres et de pistolets, et dès le premier moment tout nous engagea à beaucoup de prudence et de circonspection. Les insulaires étaient divisés en plusieurs bandes, et des coups de sifflet répétés nous annonçaient qu'ils s'interrogeaient et se donnaient des avis. Nous n'étions nullement rassurés; cependant, tout en nous communiquant nos craintes, nous convînmes de ne point abandonner notre entreprise, dussions -nous être victimes de notre persévérance. Nous nous acheminâmes donc vers un bouquet d'arbres au pied desquels était assis un groupe nombreux d'indigènes. Nous demandâmes à parler au rajah ; après quelques instants d'hésitation, ils nous adressèrent à l'un des plus vieux de la troupe.
« Pour nous le rendre favorable , nous tirâmes de nos poches divers présents. M. Bérard lui passa autour du cou un beau collier, lui fit cadeau de boucles d'oreilles, tandis que mes compagnons se montraient également généreux envers quelques autres non moins empressés à demander. Cependant, comme les sifflets se faisaient toujours entendre, nous leur montrâmes nos fusils avec aff'ectation, pour nous assurer qu'ils en connaissaient les terribles effets; ils nous regardèrent avec dédain, caressèrent de nouveau leurs armes , et sifflèrent en se retournant comme pour nous insulter. M. Bérard, voulant pousser l'épreuve jusqu'au bout, leur montra un perroquet qui se cachait sous les feuilles, le visa et le fit tomber. Nous regardâmes
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alors d'un air triomphant les insulaires attentifs ; aucun n'avait bougé, n'avait donné le moindre signe d'étonnement. Mais l'un d'eux, nous faisant voir à son tour une perruche qui venait de se poser sur les branches d'un cocotier, plaça une flèche sur la corde de son arc , et poussa un cri qui fit partir la perruche; la flèche à l'instant même siffla, et la perruche tomba de branche en branche sur le sol. Aussitôt, sans nous donner le temps de la réflexion, et nous faisant comprendre que pendant que nous chargions nos fusils il pouvait, lui, atteindre trente victimes, il nous désigna, à plus de cinquante pas, un petit arbre à peine gros comme le bras, et, presque sans viser, il envoya une flèche qui pénétra si profondément, que nous ne pûmes l'en arracher qu'en y laissant l'os dentelé dont elle était armée.
« J'avais des boules de bilboquet, des anneaux, des boîtes, des gobelets; j'essayai donc, pour distraire leur attention , de faire quelques tours d'escamotage ; dès lors je les vis se rapprocher, sourire et me presser de continuer mes exercices. Heureux de cette découverte, je me plus à exercer leur curiosité, persuadé qu'ils oubheraient leur férocité. En efl^et, après un quart d'heure d'amusement, nous nous dirigeâmes vers le village, où la plupart d'entre eux nous suivirent assez gaiement. Avant de gravir la colhne où d est situé, nous nous arrêtâmes sous un grand arbre pour considérer de magnifiques armes qui y étaient suspendues : je les dessinai ; plus complaisant que je ne l'aurais imaginé, l'un d'eux s'en revêtit, et prit une attitude guerrière en m'invitant à profiter de son obhgeance , tandis qu'un autre se couvrait aussi d'une cuirasse. Tous deux nous donnèrent alors le spectacle d'un combat; les voilà se menaçant du regard et de la
voix, se courbant, se redressant, bondissant comme des panthères affamées, se cachant derrière un tronc d'arbre, se montrant plus terribles, plus acharnés; puis, faisant tourner leurs glaives, se couvrant de leurs boucliers de buffle , ils s'attaquaient de près avec des hurlements frénétiques, vomissant une écume blanche, au milieu des plus énergiques imprécations, et ne s'arrêtant que lorsqu'un des athlètes avait mordu la poussière. Cette scène terrible dura plus d'un quart d'heure, pendant lequel nous respirâmes à peine. Dans la chaleur de l'action, l'un des deux avait reçu à la cuisse une assez forte entaille; le sang s'en échappait avec abondance ; et l'intrépide Ombaïen n'avait pas l'air de s'en apercevoir.
« Les cuirasses dont s'étaient revêtus les combattants sont en peau de buffle et ornées de coquillages formant des dessins réguliers et gracieux ; elles offrent un trou pour le passage de la tête, et descendent, devant et derrière, un peu au-dessous de la hauteur des hanches. Les boucliers ressemblent presque en tout à la partie antérieure des cuirasses. Les flèches sont garnies de pointes en bois dur, en os ou même en fer. Ils les étalent en éventail et les assujettissent , du côté gauche , à la ceinture de leur sabre ou de leur kris (poignard malais), semblable à ceux de Timor... Ils aiment beaucoup les bracelets, et s'en couvrent les bras et les jambes. Leur chevelure tombe quelquefois sur leurs épaules , et flotte au hasard ; mais le plus souvent elle est attachée avec des fragments de diverses étoffes, et relevée sur la tête en forme de panache.
« Les habitants d'Ombaï sont de taille moyenne ; ils ont généralement les yeux enfoncés et brillants, le front couvert, les lèvres épaisses, la bouche grande, le nez épaté;
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quelques-uns cependant l'ont assez bien fait. Leur teint est d'un noir olivâtre. Ils ont les bras et les jambes très forts, la poitrine large, l'air guerrier, sauvage, les manières brusques, les mouvements rapides. »
En visitant le village de Bitouka, nos hardis explorateurs remarquèrent, en passant devant une des habitations qui le composaient , une vingtaine de mâchoires humaines suspendues à la voûte. Ils auraient désiré en emporter deux ou trois; mais les naturels les leur refusèrent absolument, en répondant à leurs demandes par le mot pamali (sacré). Après quelques échanges, ils regagnèrent leurs embarcations, et retournèrent sains et saufs à bord de la corvette. Là seulement ils apprirent d'un capitaine de baleinier anglais qui se trouvait retenu comme eux dans le détroit, et qui était venu rendre visite au commandant, que les naturels d'Ombaï étaient anthropophages; que ces mâchoires qu'ils avaient vues accrochées à la porte d'une cabane étaient celles d'ennemis tués et dévorés, et que s'ils eussent débarqué à un kilomètre seulement au nord de Bitouka, ils eussent été massacrés infailliblement.
L'Uranie entra le 19 novembre dans la rade de Dillé, chef-lieu des étabhssements portugais à Timor. Freycinet et son état-major reçurent du gouverneur l'accueil le plus cordial et le plus flatteur. On leva l'ancre le 22, et l'on se dirigea vers le détroit de Bourou, en passant entre les îles Wetter et Roma. L'état sanitaire de l'équipage était toujours très mauvais ; la dysenterie faisait des progrès effrayants, et trois matelots y succombèrent pendant la première semaine de la traversée.
Le 29, la corvette arriva devant Amboine, une des Moluques, et, profitant d'un vent favorable, s'engagea aussitôt dans le détroit de Bourou. Elle en sortit sans avaries après
une périlleuse navigation à travers de nombreux récifs; mais bientôt après elle fut prise par le calme, et les courants la firent dériver vers le sud-est, en sorte que, le 7 décembre, elle se trouva en vue de l'île de Pisang, qui fait encore partie de l'archipel des Moluques.
Pendant que l'Uranie était arrêtée devant cette île, elle fut accostée par trois grandes corocores (sorte de galères malaises) , dont le commandant en chef fut admis à bord de l'Uranie, avec les deux officiers sous ses ordres. Cet individu s'annonça sous le nom de capitaine Guébé ; mais son vrai nom était Abdalaga Fourou. Il paraissait âgé d'une quarantaine d'années. « Quoique fort laid, il avait une expression de physionomie vive et spirituelle; son air de dignité, son intelligence, son aplomb dans le commandement, étaient remarquables. » Il était coiffé d'un turban qui lui couvrait le front jusqu'aux sourcils, et vêtu d'une sorte de robe et d'un large pantalon attaché aux reins par une ceinture rouge. Il déclara être le kimalaha (chef) de l'île de Guébé, dont ses embarcations portaient le pavillon. Il venait de chercher du sagou dans les parages voisins.
M. de Freycinet l'invita à déjeuner, ainsi que ses deux officiers. Il leur fit ensuite visiter le navire, et offrit à "Abdalaga une chaise que celui-ci accepta avec joie ; après qu©i il quitta le bord en promettant à M. de Freycinet de revenir le visiter à la relâche de Rawak, et en lui laissant un écrit pour témoigner de son amitié pour lui. Voici la traduction littérale de cet écrit : « Moi , « Abdalaga , kimalaha , capitaine d'une flotte de trois « vaisseaux, ai rencontré un vaisseau français, capitaine « Freycinet, homme généreux. Son cœur bienveillant m'a « donné une chaise; moi j'ai donné à lui un chapeau,
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c( souvenir de Guébé , et Freycinet m'a fourni des mets dé- « licats. »
Le 9 décembre, l'Uranie franchit la passe de Giloio, formée d'un côté par l'île Guébé, de l'autre par celle de Mouhor, et le 20 elle mouilla devant Rawak, île inhabitée, voisine de celle de Vaigiou. Celle-ci est peuplée de sauvages appartenant à la race des Papous ou Paponas. Ces insulaires vinrent visiter la corvette; mais les navigateurs, ne comprenant rien à leur langage , ne purent étudier que très imparfaitement leurs mœurs et leurs caractères. Les Papous de Vaigiou, dit la relation, sont petits et trapus. Ils ont le teint noir, la tête grosse, les cheveux épais et crépus, le ventre gros, les hanches fortes, les jambes grêles, les pieds longs et plats. Leur démarche est embarrassée ; mais ils sont très agiles à grimper sur les arbres. Leur physionomie est sans expression , leur sourire est stupide, leur langage rauque et guttural. Ils vivent presque exclusivement de la pêche , où ils montrent beaucoup d'adresse, et habitent des cabanes grossièrement construites avec des branches d'arbres entrelacées.
Le capitaine Guébé, ou plutôt Abdalaga, vint, comme il l'avait promis, renouveler ses civilités au commandant de Freycinet, et lui présenter son frère et quelques autres de ses proches parents. Son arrivée sembla inspirer une grande terreur aux Papous qui entouraient la corvette. Ils s'enfuirent aussitôt et ne reparurent plus ; d'où les Français conclurent qu'Abdalaga et les siens abusaient cruellement de leur supériorité sur ces pauvres gens inoffensifs.
Après quinze jours passés au mouillage de Rawak, la corvette, toujours ravagée par la dysenterie, et de plus par une fièvre pernicieuse développée sous l'influence des
marais de Rawak, appareilla le 6 janvier 1819. Le commencement de cette nouvelle étape fut signalé par un triste événement : le lieutenant en second, M. Labiche, mourut de la dysenterie , qui fit bientôt après de nouvelles victimes. Le commandant donna alors l'ordre de faire route vers le nord pour se rendre aux îles Mariannes, en passant par les Garolines; et le 12 mars l'Uranie était en vue de l'île San - Bartholomé , appartenant à ce dernier archipel. Aussitôt une douzaine de pirogues montées par des sauvages vinrent se mettre à la remorque de la corvette,
« Dès lors, dit Freycinet, un commerce très actif et surtout très bruyant s'établit entre nous et les insulaires, sans que cependant aucun d'eux se décidât à venir sur le vaisseau. Nous fûmes longtemps à admirer la beauté de ces hommes, la perfection étonnante de leurs embarcations, et l'habileté avec laquelle ils les manœuvrent.
« Ils nous invitèrent par signes à nous approcher de leur île ; mais quand ils virent que ce n'était pas notre dessein , ils furent les premiers à nous proposer quelques échanges. Ce qu'ils voulaient surtout, c'était du fer, qu'ils désignaient en répétant sans cesse lou-lou, mot mariannais que nous ne comprenions point encore, mais que nous devinions à leurs gestes. Ils nous offraient des nattes fort bien tissées en fil de bananier, des chapeaux coniques en feuilles de palmier, des coffrets et des vases en bois , et , ce qui était d'un bien plus grand prix, des poissons récemment péchés et des cocos frais.
« Bien différents des peuples que nous venions de quitter, les Garolinois mettaient la plus grande bonne foi dans leurs échanges; ils n'hésitaient jamais à envoyer les premiers à bord les objets qu'ils nous proposaient; et si, pour un couteau que nous leur offrions , nous ne trouvions
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pas qu'ils nous eussent assez donné, ils s'empressaient d'ajouter quelque chose. Nous ne nous sommes point aperçus qu'aucun d'eux fût voleur. »
La corvette quitta, le 19 mars, l'archipel des Carolines. Nous ne la suivrons pas dans la partie de son voyage qui fut consacrée à l'exploration des îles Mariannes, et qui n'offrirait à nos lecteurs qu'un médiocre intérêt. Elle ne quitta cet archipel que le 16 juin , pour se rendre aux îles Sandwich. Le 18, elle coupa l'antiméridien de Paris. « Cette circonstance, peu importante en elle-même, dit J. Arago, nous rappela que nos amis, en France, comptaient minuit quand nous avions midi à bord. » Après une navigation de six semaines, la vigie signala une terre à l'ouest. C'était la côte orientale d'Hawaï , la principale des îles de l'archipel Sandwich. Ayant doublé la pointe sud de cette île, l'Uranie se trouva en calme, et dut subir les importunités de nombreux insulaires, attirés autour d'elle par la curiosité et la cupidité. Enfin, une brise favorable s'étant élevée au bout de deux jours , le commandant donna ordre de naviguer vers le nord jusqu'à la baie de Kayakakoua. Au moment où l'on allait jeter l'ancre, arriva une pirogue montée par le prince Kouakini, plus connu sous le nom anglais de John Adams, qui lui avait été donné dès son enfance. C'était le chef ou gouverneur de l'île. Il fut reçu à bord avec les égards dus à son rang, et informa M. de Freycinet que le roi Taméhaméha venait de mourir. Taméhaméha avait réuni sous son sceptre tout l'archipel, et mérité, par l'énergie et l'intelligence dont il avait fait preuve pendant son règne, le surnom de Grand. Reconnaissant la supériorité des Européens, il s'était appliqué à les imiter, et s'était attaché plusieurs Anglais auxquels il avait confié, dans l'administration et
dans l'armée, les postes les plus importants. Son fils, Rio-Rio, qui lui succédait, était loin d'égaler ses talents et sa fermeté ; aussi les chefs des différentes îles, contraints à l'obéissance par Taméhamélia, n'avaient-ils pas tardé à relever la tête et à revendiquer leurs anciens privilèges. Cette agitation mettait en péril le trône du nouveau roi. Celui-ci accueillit avec beaucoup d'empressement M. de Freycinet, et lui fit dire par un M. Young, qui avait été pendant quarante ans l'ami et le ministre zélé du feu monarque, qu'il rendrait un grand service à la dynastie s'il voulait bien accepter le rôle de médiateur entre l'autorité royale et les grands vassaux.
M. de Freycinet consentit à faire ce qu'on lui demandait. 11 se rendit à une assemblée extraordinaire présidée par Rio-Rio, à laquelle assistaient les chefs les plus influents d'Hawaï et des autres îles. Là il prononça un discours, dans lequel il s'efforça de leur faire entendre que leur devoir et leur intérêt les conviaient également à ne point refuser au jeune prince leur obéissance et leur coopération, pour l'aider à assurer aux îles Sandwich le bonheur qui naît de la concorde et des progrès de la civilisation. Cette allocution produisit un bon effet, qui toutefois ne fut point durable. Peu d'années après, Rio-Rio fut détrôné, et se réfugia avec sa famille en Angleterre, où il mourut.
Pendant la relâche de l'Uranie devant Hawaï, un prince nommé Kaïmokou, surnommé Cox, frère de Kouakini, remarqua, dans une de ses visites à bord, le costume de M. l'abbé de Quélen, aumônier de la corvette. « Informé, dit M. de Freycinet, des fonctions de cet ecclésiastique, il lui fit connaître que depuis longtemps il voulait être chrétien, et qu'il le priait, en conséquence, de le bap-
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tiser; que sa mère, à son lit de mort, avait reçu le baptême, et lui avait recommandé de le recevoir, lui aussi, dès qu'il en trouverait l'occasion. M. de Quélen accueillit de grand cœur sa demande, et il fut résolu entre nous que l'on procéderait à cet acte religieux aussitôt après mon retour du conseil du roi.
« Gomme je me disposais à revenir à bord, Rio -Rio me dit qu'il avait envie d'assister, avec sa cour, à la cérémonie que nous allions célébrer. Je lui envoyai, à cet efïet, mon canot, et nous le vîmes bientôt paraître, accompagné des princesses de sa famille et de son jeune frère, âgé de six à sept ans. Une grande suite de pirogues doubles et simples, remplies d'hommes et de femmes composant sa cour, suivaient de près. Le roi était vêtu d'une veste bleue de hussard, galonnée d'or, avec de grosses épaulettes de colonel ; un de ses officiers portait son sabre , un autre son éventail, deux autres d'énormes tromblons, un cinquième enfin sa pipe, qu'il était chargé de tenir allumée.
« A son arrivée, je saluai le monarque d'une salve de onze coups de canon. Le gaillard d'arrière avait été décoré avec des pavillons, et l'on en avait mis aussi sur le pont, pour que les princesses s'y trouvassent convenablement assises. La reine et la veuve de Taméhaméha furent placées sur des chaises en face de l'autel , qui avait été dressé sur le pont, en avant de la dunette. Enfin M. l'abbé de Quélen procéda, selon le rit d'usage, au baptême de Kaïmokou, qui pendant toute la cérémonie eut l'air profondément ému. » — « Les reines, ajoute J. Arago, étaient étonnées du costume brillant du prêtre et de la beauté de l'image de la Vierge qui était placée sur l'autel : chacune d'elles demanda à la baiser. »
L'Uranie quitta les îles Sandwich le 30 août, et fit voile
vers Port-Jackson. On découvrit, le 21 octobre, près des îles Hamoa, un îlot inhabité qui n'avait encore été signalé par aucun navigateur, et qu'on appela île Rose, du nom de M°" de Freycinet. On arriva le 18 novembre à Port- Jackson, où l'on fit un séjour d'un mois, qui ne fut marqué par aucun incident digne de mémoire; après quoi, la corvette traversa directement la mer du Sud pour doubler le cap Horn. Arrivée dans ces parages, elle fut assaillie par une tempête qui la força de chercher un abri dans la baie Française, sur la côte d'une des îles Malouines. Mais au moment où elle entrait dans la baie, et alors que le temps, redevenu beau, semblait garantir son salut, l'Uranie donna sur des pointes de rocher qui occasionnèrent dans sa coque une large voie d'eau. En vain l'on courut aux pompes. L'eau gagnait avec une rapidité qui ne laissait aucun espoir de sauver le navire. M. de Freycinet ne songea donc plus qu'à mettre hors de danger le personnel, et, autant que possible , le matériel du bord.
Cet accident était arrivé au milieu de la nuit. Néanmoins tout se passa fort tranquillement , et M"' de Freycinet ellemême ne fut pas effrayée. On conduisit la corvette à la côte , où on l'échoua sur le flanc ; puis les chaloupes furent mises à la mer; et les naufragés, emportant tout ce qui n'avait pas été submergé ou trop avarié , s'établirent à terre sous des tentes , où ils vécurent de biscuit et du produit de leur chasse et de leur pêche.
Plusieurs semaines s'écoulèrent sans amener aucun changement à leur situation ; ils voyaient, non sans inquiétude, arriver l'hiver de ces climats; déjà ils avaient entrepris de reconstruire un petit bâtiment avec les débris de la corvette, lorsqu'ils aperçurent au large une voile. C'était un navire de pêche américain, qui consentit sans
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peine à les transporter à Rio -de -Janeiro. Là M. de Freycinet acheta un bâtiment américain qu'il appela la Physicienne, et sur lequel il s'embarqua avec ses compagnons et son équipage, pour revenir en Europe. Le retour s'effectua sans autre accident, et l'expédition rentra au Havre, le 13 novembre 1820, après une absence de trois ans et deux mois.