SECOND VOYAGE DU CAPITAINE JOHN ROSS
Départ. — Le navire la Victoria. — Direction vers le détroit du Prince-Régent. — Premier hivernage à Felix-Harbour. — Effet solaire. — Rencontre et rapports avec les Esquimaux. — La jambe de bois. — Vols commis par les indigènes. — Soulèvement des naturels contre les voyageurs. — John Ross parvient à les apaiser. — Chasse aux bœufs musqués. — Gloutonnerie des Esquimaux. — Second hivernage. — Découverte du pôle magnétique. — Troisième hiver. — John Ross et son équipage abandonnent leur navire. — Ils atteignent la pointe de la Fury. — Nouvelles déceptions. — Encore l'Isabelle. — Délivrance. — Retour en Angleterre.
Le capitaine John Ross, préoccupé du désir de dissiper les nuages que le brusque achèvement de son voyage en 1818 avait fait naître sur la hardiesse de ses résolutions, partit de nouveau de la Tamise, le 23 mai 1829, dans le but de chercher le passage au nord-ouest, par le détroit du Prince-Régent. Il montait cette fois le navire à vapeur la Victoire, convaincu que la navigation de la mer arctique serait plus facile à un bâtiment à vapeur qu'à tout navire n'ayant que des voiles.
Il arriva, dans le mois d'août, au point le plus élevé
qu'il voulait atteindre vers le nord, et il se dirigea par le détroit de Lancastre vers celui du Prince-Régent. A la fin de septembre, la machine à vapeur n'ayant pas cessé d'être une source d'ennuis et de travaux fatigants, il fut décidé qu'on allégerait le navire des portions les plus lourdes et les moins coûteuses de cette machine, en les transportant à terre, dès que le navire serait renfermé dans les glaces.
Ce moment ne larda pas à arriver.
Le 8 octobre, on ne vit plus une seule goutte d'eau libre, et, à l'exception de la pointe d'un rocher qui s'avançait çà et là, on n'apercevait plus à l'horizon, du côté de la terre, qu'une étendue de neige sans fin, « C'était, dit Ross, une perspective vraiment terrible, une vue d'uniformité, de silence et de mort. Nous nous abandonnions à cet espoir aveugle qui soutient l'homme , même à l'approche d'un mal inévitable, à cet espoir qu'il conserve encore, alors que son navire se brise sur les écueils et que la lumière disparaît à ses yeux mourants.
« Mais le fait accompli ne permettait plus d'illusion, et ce fut alors que les longs et tristes soucis d'une détention invincible se déployèrent dans ma pensée. La porte de notre prison se fermait pour la première fois. La nature même ne pouvait, pendant bien des mois, ni nous délivrer, ni nous aider, et nous ne songeâmes pas sans tristesse à cette captivité sans secours, et dont nul ne pouvait prévoir les suites.
« Alors nos réflexions se reportaient sur notre machine à vapeur. Nous nous demandions si nous n'aurions pas pu, sans les retards qu'elle nous avait occasionnés, arriver six semaines plus tôt au point où nous nous trouvions, étendre nos découvertes jusqu'à celles qui avaient été faites
à l'ouest, compléter le plan des côtes de l'Amérique, et tourner le passage au nord-ouest dans une seule saison.
« Cependant ces pénibles idées étaient tempérées par d'autres plus satisfaisantes. Chacun, en tenant compte des circonstances, paraissait content des progrès qu'avait faits l'expédition. Combien de fois n'avions -nous pas désespéré de pouvoir atteindre dans cette première année même Port-Bowen ! et la carte nous montrait que nous étions à deux cents milles au delà de ce havre, tout en ayant pénétré jusqu'à l'endroit où la Fury avait fait naufrage, et en profitant des approvisionnements qui y avaient été laissés. »
L'expédition passa l'hiver dans un port que la carte nomme Félix -Harbour. On fit au navire une toiture au moyen d'un prélart, dont les côtés descendaient assez bas pour couvrir ses flancs. On le fortifia le mieux possible; on étendit sur le tillac une épaisse couche de neige qiy, foulée aux pieds, forma un glacis qu'on couvrit ensuite de sable, ce qui lui donna l'air d'une allée de jardin, et la digue de neige qui entourait le navire s'élevant jusqu'à son plat-bord, et joignant ainsi la toile qui l'enveloppait, l'équipage se trouva à l'abri du vent.
L'hivernement commença ainsi. La relation du capitaine Ross fournit quelques détails nouveaux sur la manière dont on peut passer l'hiver au milieu des glaces de la mer Polaire.
Le déjeuner de l'expédition consistait en cacao ou ^n thé. On dînait à midi. Quand le temps le permettait, les hommes travaillaient hors du vaisseau jusqu'à trois à quatre heures, avec la permission laissée, bien entendu, à chacun de se faire, sur les agréments de cette promenades, toutes les illusions qui pourraient lui convenir. A cinq heures.
ils prenaient le thé , après quoi ils se rendaient à une école du soir qui commençait à six heures, et se terminait à neuf. On tendait alors les hamacs, et l'on se couchait à dix heures.
Le dimanche, nul travail n'était permis. Les hommes mettaient leurs meilleurs habits. A dix heures, ils étaient passés en revue; après quoi venaient les prières et un sermon prononcé, sinon composé, par le capitaine. Pour les occuper le reste du jour, on avait une collection de petits traités religieux. A six heures, se tenait l'école du dimanche. Les hommes y lisaient quelques pages de la Bible, et finissaient par les leçons et les psaumes indiqués dans la liturgie.
« Je ne puis douter, dit le capitaine, du bon effet de ce système d'instruction et de devoirs religieux. Nos hommes semblaient véritablement sentir qu'ils composaient une même famille. »
Le 17 novembre, au sein de cette vie polaire, le soleil se montra d'une manière fort singulière, et produisit, suivant Ross, un effet si extraordinaire, si incroyable, qu'aucun pinceau n'aurait pu le rendre. Son centre était obscurci par un nuage, et sa circonférence entourée d'une ceinture, sous laquelle il dardait ses rayons, de façon qu'il ressemblait parfaitement à l'étoile de l'ordre du Bain.
A cet effet solaire vint s'ajouter, le 21 du même mois, une aurore boréale. Elle apparut dans la soirée; sa splendeur augmenta jusqu'à minuit, et elle ne finit que dans la matinée suivante. Elle formait un arc brillant, dont les deux extrémités semblaient reposer sur deux montagnes en face l'une de l'autre. Elle avait la couleur et l'éclat de la pleine lune ; un ciel sombre et bleuâtre en formait l'arrière -plan. Gomme ces feux artificiels dont on embellit
nos fêtes, elle varia pour devenir plus éclatante et plus remarquable encore. Tandis que la masse ou la densité de la matière lumineuse suffisait pour frapper d'obscurité la constellation du Taureau, elle continuait à faire jaillir des gerbes de rayons formant des pointes 'angulaires, comme on en voit dans les étoiles fabriquées par des joailliers, et qui, par leurs réverbérations, illuminaient tout sur la terre. Deux brillantes nebulœ, de matière semblable, se montrèrent ensuite, sous l'arc, émettant les mêmes rayons, et formant un contraste encore plus frappant avec le ciel sombre près de l'horizon. Vers une heure du matin, l'arc commença à se briser en fragments et en nebulœ; les réverbérations devinrent plus fréquentes et irrégulières, et à quatre heures tout s'évanouit subitement.
A la fin de novembre, le soleil disparut pour le reste de l'hiver.
Au commencement de l'année suivante, un des marins, étant allé à terre, informa le capitaine que, du haut d'un glaçon pris pour observatoire, il avait vu des hommes. Ross ne tarda pas, en effet, à apercevoir quatre Esquimaux, près d'une petite montagne de glace. A sa vue, ils se retirèrent derrière la montagne ; mais comme il continua d'avancer, un assez grand nombre se montra tout à coup. On s'aborda, et la cordialité s'ensuivit.
Ces Esquimaux étaient au nombre de trente et un. Ils venaient du sud; ils avaient édifié leurs huttes à quelque distance vers le nord, et avaient aperçu le vaisseau la veille. Ils portaient sur des traîneaux un vieillard et deux d'entre eux qui étaient boiteux.
Ils étaient tous enveloppés dans une quantité de vêtements, principalement en peaux de rennes; chaussés de deux paires de bottes, et quelques-uns d'une paire de
VOYAGES F,T DÉCOTÎVERTES
souliers en sus : ce qui, avec leur capuchon, leur donnait en hauteur et en épaisseur des dimensions très supérieures à la réalité. Certains portaient sur leurs habits des franges faites avec des nerfs ou avec de petits os attachés ensemble. Des peaux de gloutons, d'hermines et de veaux marins gris semblaient aussi leur servir d'ornement.
Gomme celles des autres tribus , leurs figures respiraient la santé et la bonne humeur. Leur peau n'était pas aussi cuivrée que celle des autres Esquimaux du Nord. Ils étaient plus propres, et, chose remarquable, leurs cheveux étaient coupés courts et arrangés avec quelque soin. Ils ne firent aucune difficulté de se rendre aux navires. Les gravures jointes aux relations des voyages précédents, et qui représentaient des Esquimaux, leur firent le plus grand plaisir. Les miroirs produisirent sur eux leur effet ordinaire, et leur surprise fut au comble quand ils se virent dans la grande glace du navire. Nos mets européens n'eurent pas le même succès. L'un d'eux, auquel on offrit un morceau de viande, la mangea, et poussa le savoir-vivre jusqu'à dire que cela était fort bon; mais, à force de questions, le commandant Ross lui fît avouer qu'il n'avait pas dit ce qu'il pensait, et ses compagnons, en ayant reçu la permission, s'empressèrent de jeter les morceaux qui leur avaient été donnés. On offrit ensuite de l'huile au même homme. Il la but avec un air de satisfaction, et la trouva excellente.
Une lutte à la course ayant été engagée entre l'un de . ces enfants du Nord et un marin de l'expédition , il y eut entre les deux champions une telle réciprocité de courtoisie, qu'on ne put dire quel était le vainqueur.
Une danse au violon , à laquelle les visiteurs prirent la pari la plus vive, termina cette heureuse journée.
On les reconduisit à une certaine distance, et l'on promit d'aller les visiter le lendemain, ce qui eut lieu.
Pour le mode de construction et de distribution, les matériaux et le mobilier, leurs huttes étaient toutes pareilles à celles qu'ont décrites les capitaines Parry et Lyons.
Leurs provisions de chair de rennes et de veaux marins étaient enterrées dans la neige, suivant la coutume de ces peuples, qui amassent ces provisions pendant l'été, et les conservent ainsi pour la saison des grands froids.
Les femmes n'étaient pas des beautés; mais, par leur conduite et leur tenue, elles n'étaient pas inférieures à leurs maris. Toutes celles qui avaient dépassé treize ans semblaient être mariées. Leur taille était petite, et leurs traits pleins de douceur. Toutes étaient plus ou moins tatouées, surtout sur le front et de chaque côté de la bouche et du menton. Leurs vêtements ne différaient guère de ceux des hommes. A la différence de ceux-ci, leurs cheveux, pour l'ordre et la propreté, laissaient beaucoup à désirer. Du reste, elles parurent fort sensibles aux cadeaux de verroterie et d'aiguilles qui leur furent prodigués.
Huit de ces naturels suivirent les gens de l'expédition au vaisseau. - : '
Pendant le trajet , un coup de vent très froid étant parti d'une vallée, l'un d'eux s'écria que le capitaine avait une joue gelée; il fit sur-le-champ une boule de neige, l'en frotta et resta constamment auprès de lui, lui recommandant souvent de couvrir sa joue d'une main , pour prévenir le retour du même accident.
Lorsqu'on fut au vaisseau, on abandonna six des Esqui-
maux aux soins de l'équipage, et les autres, qui étaient des chefs, furent invités à la table du capitaine. La vue des couteaux, des fourchettes et des autres objets les émerveilla ; mais, après avoir observé pendant quelques instants les mouvements de leurs convives européens, ils se servirent de ces ustensiles, si nouveaux pour eux, avec autant de dextérité que s'ils y eussent été habitués toute leur vie. Leur goût semblait même subitement amélioré. Ils parurent manger avec plaisir de la viande conservée ; mais la viande salée, le riz, le fromage, ne leur causèrent que du dégoût; et ce qui fut particulièrement humiliant pour la cuisine britannique , ils n'accueillirent pas mieux un plumpudding , dont on attendait pourtant le plus grand effet sur des palais qui savouraient comme des friandises de la graisse de veau marin et de l'huile rance; l'eau -de -vie ne leur parut pas moins détestable.
Les jours suivants, les communications continuèrent avec ces Esquimaux. On s'efforça d'en tirer des renseignements sur les contrées voisines, et ils ne se montrèrent pas étrangers aux éléments de la géographie. Quelquesuns firent de petites cartes où des lieux connus des voyageurs, notamment la baie et la rivière de Wager, les lacs voisins et la baie Repuise, ainsi que plusieurs criques et rivières sur la côte, étaient correctement placés.
Dès la seconde visite, on eut même la preuve que dans ces notions de géographie certaines femmes pouvaient le disputer à leurs maris. L'une d'elles, appelée Tiriksia, comprit fort bien ce que signifiait une carte qu'on lui montra; et quand on lui eut donné un crayon, elle en traça une autre à sa manière, qui ressemblait assez à la première,, mais qui contenait beaucoup plus d'îles. Par une précaution trop justifiée par la pauvreté des régions
qu'elle dessinait, elle eut même soin de marquer les points où les voyageurs devaient s'arrêter chaque soir, et ceux où l'on pouvait se procurer des vivres.
A son talent de géographe Tiriksia joignait celui d'excellente couturière en peaux de renne et de veau marin. Elle fit cadeau au capitaine d'un costume complet de femme d'Esquimau, travaillé avec soin, orné avec art, et reçut en retour un mouchoir de soie qu'elle avait distingué particulièrement parmi les objets offerts à sa vue.
A quelques jours de là, l'expédition rendit au fils de cette femme le plus précieux des services. Il s'appelait Tulluahiu. Ayant perdu depuis quelque temps une jambe, il était venu au navire sur un traîneau tiré par un de ses compagnons. Le chirurgien l'examina, et, pensant qu'il était possible de lui adapter une jambe de bois, il fit venir sur-le-champ le charpentier pour prendre la mesure. Tulluahiu, voyant ce dont il s'agissait, fut saisi d'un transport de joie inexprimable. On lui expliqua que sa nouvelle jambe serait prête dans trois jours. On lui donna, ainsi qu'à son compagnon, une des caisses d'étain qui avaient contenu les viandes conservées , et ils partirent l'un et l'autre au comble de la félicité.
« Que personne ne s'imagine connaître la valeur d'un présent, dit à ce sujet la relation, avant d'avoir appris quel bonheur peuvent produire un grain de verre bleu, un bouton jaune, une aiguille ou un fragment de vieux cercle de fer. »
Tulluahiu, comme on le pense bien, ne manqua pas de venir essayer sa jambe. En dépit d'un froid épouvantable, il arriva accompagné de son ami Ottookin, d'une vieille femme, de quatre hommes, et de deux jeunes gens qu'il avait voulu rendre témoins de sa transformation. On fit
Fessai de la jambe; mais, comme le charpentier avait à y mettre la dernière main, Tulluahiu fut renvoyé au lendemain. Ce jour-là, aussi ponctuel que la veille, il eut la satisfaction de voir la jambe attachée au genou, et, apprenant aussitôt à en faire usage, il se mit à se promener dans la cabine avec un air d'extase où perçait une admiration des plus profondes pour le génie chirurgical du charpentier.
Sa reconnaissance et celle de ses compatriotes se manifestèrent d'une façon aussi plaisante que vive. L'armurier du vaisseau était mourant. L'ami de Tulluahiu, Ottookin, était angekok, c'est-à-dire, comme on l'a dit, sorcier et médecin en même temps; Tulluahiu et ses compagnons proposèrent aussitôt d'employer sa puissance magique à guérir le malade.
Le nom du navire fut gravé sur la jambe , et son possesseur, n'étant pas encore assez habitué à s'en servir pour entreprendre avec elle une course de deux milles sur la neige et la glace, dut se contenter, à son grand regret, de l'emporter sur son traîneau; mais, peu de jours après, on apprit qu'il avait pu aller à la chasse des veaux marins ; et à cette nouvelle on répondit par une autre, de nature à l'enchanter encore plus, s'il était possible. Le charpentier avait imaginé un pied plus convenable pour marcher sur le neige. Informé de ce surcroît de bonne fortune, l'heureux Tulluahiu accourut encore, avec un grand nombre de ses compagnons et une troupe d'enfants, pour chercher son nouveau pied, et il en fut charmé à ce point, qu'on eut toutes les peines du monde à l'empêcher de repartir surle-champ pour en faire immédiatement l'essai. Lui et ses amis semblaient accablés du poids de la grandeur d'un tel bienfait. L'expédition ne tarda pas à le revoir ; il avait fait à pied tout le trajet, environ neuf milles et demi.
« Cette jambe de bois, dit le capitaine, nous éleva plus haut dans l'esprit de cette tribu que n'auraient pu le faire toutes les merveilles de l'Europe. »
Elle amena un incident assez plaisant. Un des naturels, ayant mal à une jambe , vint demander qu'on lui en fît une par précaution ; c'était un moyen de se procurer un morceau de bois; on répondit à l'astucieux Esquimau que la première chose à faire pour obtenir ce qu'il désirait, c'était de se faire couper sa mauvaise jambe. Il n'insista plus.
Cependant les voyageurs eprent le regret de se con- ■vaincre que leurs nouveaux amis n'étaient pas, comme ils l'avaient cru d'abord, des modèles d'honnêteté. Plusieurs choses avaient notoirement disparu, telles qu'un marteau, des mouchettes, un verre de lunettes, et, en dernier lieu, une loupe. Le capitaine, d'après certaines circonstances, soupçonnait l'angekok Ottookin de s'être approprié ce dernier objet. Ses soupçons se confirmèrent; étant allé visiter ce médecin sorcier, qui souffrait d'une enflure à la joue, il le trouva très peu disposé à le laisser entrer dans sa hutte. Ross, après avoir examiné le patient, lui dit aussitôt que son mal tenait à un verre magique. Ottookin avoua sur-le-champ le vol, et promit de rapporter la loupe le lendemain. Ross le quitta en lui recommandant de ne pas oublier de le faire, l'assurant que, s'il y manquait, son autre joue enflerait indubitablement. Il fut exact, et sa terreur était si grande, qu'il remit outre la loupe, non seulement le marteau, mais même un hameçon et un fer de harpon que le capitaine lui avait donnés en échange d'un arc, et qu'il possédait par conséquent à titre légitime. Ross accepta, pour lui faire plus d'impression, la punition qu'il s'infligeait lui-même, et renouvela le troc comme si le premier eût été sans valeur.
Deux jours après, Ross le revit; il était désespéré, il n'avait pu tuer un seul veau marin, et il attribuait sa mauvaise fortune au verre magique ; le capitaine le consola, en l'assurant qu'il aurait meilleure chance sous deux jours.
Quant aux mouchettes et au verre de lunettes, le bruit public apprit aux voyageurs qu'une vieille femme les possédait, et bientôt un incident leur donna la preuve qu'ils avaient été plus volés qu'ils ne le pensaient.
On avait tiré des coups de fusil pour faire des expériences sur la rapidité du son. Un Esquimau, qui avait accompagné le commandant Ross à l'observatoire, lui demanda ce qui disaient les fusils. « Ils disent, répondit le commandant, les noms de tous ceux qui nous ont pris quelque chose. »
Cette réponse ayant été rapportée à la tribu, une assemblée générale eut lieu immédiatement, et il y fut décidé qu'on rendrait tout ce qu'on avait pris.
Grâce à cette circonstance, l'expédition, en sus des objets dont la disparition avait été remarquée, rentra en possession d'un morceau de fer, d'un fragment de cercle de même métal, et d'un rouet de poulie.
Pendant le troisième voyage du capitaine Ross , une terrible rupture faillit éclater entre les voyageurs et les naturels. Se proposant d'aller visiter dans le Nord un endroit dont la connaissance pouvait être importante, Ross avait profité d'une visite qu'avait faite au navire, la veille du jour fixé pour son départ, une troupe nombreuse d'Esquimaux, pour engager l'un d'entre eux à lui servir de guide. Mais quelles ne furent pas sa surprise et celle de sa suite, en arrivant le lendemain au village de leurs bons amis de la veille?
Un profond silence a remplacé les cris de joie par lesquels on les accueillait habituellement.
Bientôt ils aperçoivent les Esquimaux sombres, courroucés, armés de leurs couteaux. Les femmes, les enfants ont été mis à l'écart, ce qui est le signe de la guerre. Tout à coup un vieillard se précipite hors d'une hutte, agitant en l'air un de ces couteaux dont ils se servent pour attaquer les ours. Des larmes coulent sur son visage ridé, et ses yeux égarés semblent chercher les objets de sa fureur ; le commandant et le chirurgien qui l'accompagne s'approchent pour connaître la cause de tout ce mouvement; le vieillard lève son arme pour la lancer contre eux ; mais le soleil qui l'éblouit lui fait suspendre un moment son coup , et son fils lui saisit le bras.
Le commandant et son compagnon, se perdant en conjectures pour deviner la cause d'une animosité si soudaine, se mettent cependant en défense.
Le vieillard furieux est alors saisi par ses deux fils, qui le retiennent et lui lient les bras derrière le dos, en dépit des efforts qu'il ne cesse de faire pour se dégager de ses liens ; mais les autres paraissent prêts à le seconder dans ses attaques.
Néanmoins, d'après la conduite de ses deux enfants, on peut conjecturer qu'il y a divergence entre eux. Tous ne sont donc pas également hostiles, et les pourparlers sont possibles.
Sur ces entrefaites, les Esquimaux se consultent, déhbèrent et se mettent en marche des deux côtés pour entourer les voyageurs. Ross, ne voulant pas se laisser couper le chemin du vaisseau , les avertit de ne pas approcher davantage; ils s'arrêtent un instant, mais presque aussitôt continuent d'avancer, brandissant toujours leurs couteaux avec
un air de menace. Se voyant à la veille d'être enveloppé, le commandant les met en joue..., il va faire feu... Heureusement ce seul geste les arrête. Ceux qui étaient les plus près s'enfuient ; les autres les suivent.
Il est longtemps impossible d'en faire approcher un seul. Pourtant une femme se dévoue ; elle crie au commandant de ne pas tirer, et s'avance avec confiance.
Enfin les voyageurs apprennent d'elle la cause de tout ce tumulte. Le soir précédent, un des fils adoptifs du vieillard, bel enfant de sept à huit ans, avait été tué par une pierre qui lui était tombée sur la tête, et les hommes blancs étaient accusés d'avoir causé ce malheur, au moyen des pouvoirs surnaturels qu'on leur supposait.
Le commander parvint à persuader les Esquimaux de l'injustice de leurs soupçons, et ils ne parurent plus occupés qu'à effacer l'impression que leur conduite pouvait avoir produite.
Ils insistèrent, toutefois, pour que Ross différât son voyage , disant qu'ils ne pouvaient se servir de leurs chiens avant que trois jours se fussent écoulés depuis la mort d'un membre de la famille ; mais le commander parvint à décider l'un d'entre eux, nommé Poo-Yet-Tah, à l'accompagner, à la condition de prendre avec lui deux de ses compatriotes.
En chemin, Poo-Yet-Tah ne manqua pas de faire à l'Européen des questions sur ce qui l'intéressait le plus : « A l'aide des fusils, pourrait -on trouver des bœufs musqués, ou en apercevoir sur les montagnes, au moyen de ces tubes à travers lesquels regardaient toujours les hommes blancs? »
Ross, qui, depuis l'aventure à laquelle il venait d'échapper, ne se souciait nullement de passer pour un sorcier, lui
déclara qu'il était incapable de lui rien dire relativement aux bœufs musqués, ce qui parut le désappointer beaucoup. Le pauvre Esquimau ne comprenait pas que l'expédition, en se rendant dans les régions arctiques, eût d'autre but que d'y venir faire de bons repas avec la chair de ces animaux.
Après deux heures d'une marche pénible , voyant que les traces des chiens ne suivaient plus celles des bœufs, l'Esquimau en conclut que le gibier était trouvé et tenu en arrêt. Sa conjecture se vérifia. Gomme ils tournaient le coin d'une montagne, un superbe bœuf musqué, arrêté devant les trois chiens, se présenta à leur vue. A ce moment, Poo- Yet-ïah prend l'avance ; il a déjà décoché deux flèches à l'animal; la seconde, le frappant sur une côte, est retombée à terre , et ne l'a pas seulement distrait de l'attention qu'il prête aux attaques des chiens. Ceux-ci le harcèlent en tournant autour de lui, battant en retraite quand il leur fait face, et lui mordant les jambes quand il se retourne pour leur échapper. Le bœuf, tremblant de rage , s'efforce de les atteindre ; mais leur agilité et leur expérience déjouent ses efforts. L'Esquimau continue à tirer sans produire aucun effet, ayant beaucoup de peine à trouver une occasion favorable pour décocher ses flèches, et perdant beaucoup de temps à les ramasser.
Il était aisé de voir que ses armes étaient insuffisantes pour un tel combat, ou du moins qu'il faudrait plusieurs heures pour remporter la victoire.
Indépendamment du prix qu'il attachait à la proie , Ross tenait à prouver à son compagnon la supériorité des armes européennes. A la distance d'environ quatre mètres, il fait feu sur le bœuf avec deux balles. Le coup porte, et l'animal tombe ; mais, se relevant à l'instant même, il court sur
les deux chasseurs, qui se réfugièrent derrière une pierre énorme. En les poursuivant, le bœuf s'y frappe la tête, et tombe de nouveau avec un bruit qui fait retentir la terre. L'Esquimau prend alors son couteau pour l'en percer ; mais le bœuf se relève encore, et force son trop prompt adversaire à se réfugier derrière les chiens, qui recommencent leurs attaques. L'animal perd tant de sang, que ses longs poils en sont couverts ; mais il semble conserver toute sa force et sa rage, et s'avance avec la même férocité.
Cependant, derrière la pierre, Ross a rechargé son fusil, et il se prépare à tirer son second coup, quand le bœuf se précipite sur lui. Poo-Yet-Tah, vivement alarmé, lui crie de se replacer derrière la pierre ; mais il a eu le temps d'ajuster : deux coups partent, et le terrible quadrupède tombe pour ne plus se relever. Une balle lui avait traversé le cœur, et l'autre lui avait fracassé l'épaule.
A la vue de son ennemi terrassé, le premier mouvement de l'Esquimau fut de crier et de danser de joie. Saisi d'étonnement en voyant cet effet des armes à feu , il se mit à examiner soigneusement les trous que les balles avaient faits à la peau de l'animal, et fit remarquer au commandant que le corps avait été traversé de part en part ; mais , ce qui lui causa le plus de surprise, ce fut l'épaule fracassée. « Je n'oublierai jamais, dit John Ross, l'air de terreur avec lequel il me dit, en me regardant en face : Now ek poke ! Elle est brisée ! »
Il y avait alors dix-huit heures qu'ils n'avaient rien pris. Ross s'attendait à voir son Esquimau songer immédiatement à se préparer un dîner avec sa proie ; mais ce dernier avait encore plus de prudence que de gourmandise. Il savait que la violence du froid, en gelant le corps du bœuf, allait en faire une masse qui défierait dents et couteaux , s'il
n'était dépecé à l'instant , et l'écorcher fut son premier soin ; il se contenta pour le moment de mêler le sang chaud du bœuf avec de la neige, pour la faire fondre et en étancher sa soif. Par la même raison, il le ditisa en quatre parties, et, ne pouvant les emporter, il les couvrit d'une petite hutte de neige , pour être sûr de les retrouver au retour, en ayant soin, bien entendu, d'en distraire ce qui était nécessaire pour le repas du soir.
Chemin faisant, ils découvrirent un autre bœuf musqué; mais ils étaient trop fatigués pour le poursuivre. L'Esquimau assura que cela importait peu, que l'animal resterait dans cet endroit pendant quelque temps, et qu'il serait facile de le retrouver le lendemain matin.
Un bon souper ou plutôt un bon déjeuner, car ils n'arrivèrent à la hutte qu'à cinq heures du matin, fut le prix de leurs fatigues. Le bœuf était excellent; mais Ross avait à peine dojmi quatre à cinq heures, qu'il fut réveillé par les cris de Poo-Yet-Tah et les aboiements des chiens. Le bœuf musqué vu la veille avait agité le sommeil du sauvage. Parti depuis plus d'une heure pour courir après cette nouvelle proie , il avait trouvé l'animal sur le haut d'une montagne escarpée, l'avait gravie avec ses chiens, et le bœuf, en cherchant à s'échapper, était tombé du haut du racher et s'était tué.
On se rendit sur la place. La chute du bœuf, d'une hauteur de dix mètres sur un bloc de granit, lui avait brisé tous les os. Le guide s'empressa de lui faire subir les mêmes opérations qu'au premier.
Le lendemain, les trois Esquimaux ne s'occupèrent, pendant toute la journée, qu'à tailler la chair du bœuf en aiguillettes longues et étroites et à les avaler. Le cou, le dos, les côtes disparurent successivement, ces mangeurs
insatiables se reposant parfois pour reprendre haleine , se plaignant de ne pouvoir plus manger, se couchant alors sur le dos, mais recommençant dès qu'ils se retrouvaient en état d'engloutir de nouveaux morceaux.
A la vue d'un tel appétit, le commander, à la fois stupéfait et humilié pour notre nature : « Brutes dégoûtantes ! s'écrie-t-il : l'hyène même une fois repue se serait reposée ; et l'impossibilité absolue de faire entrer une bouchée de plus dans leur estomac pouvait seule arrêter la gloutonnerie de ces créatures, qui avaient reçu du Ciel le don de raison! » Il passa la main sur l'estomac de Poo-Yet-Tah; sa dilatation était prodigieuse. Le plus rude mangeur de l'Europe en serait mort dix fois.
Pendant le second hiver que l'expédition fut condamnée à passer si près du lieu où elle avait subi le premier, le capitaine Ross se livra à une suite d'observations , et réussit à fixer la situation du pôle magnétique d'une manière qui lui parut plus exacte qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. L'inclinaison de l'aiguille, dans le lieu où il fit ses observations, excédait 89°, ce qui était effectivement une approximation de distance plus voisine de la vérité que toutes celles qui avaient été obtenues avant lui.
Le 27 mai, il partit donc plein d'espoir; et le 1" juin, à huit heures du matin , il avait atteint , sur la côte sud-ouest de la Boothia-Felix, un emplacement où il faisait les expériences suivantes.
L'inclinaison indiquée par l'aiguille était à une seule minute de la position verticale. Les aiguilles horizontales se montraient complètement immobiles. Suspendues de la manière la plus délicate possible, il n'y en avait pas une seule qui fît le moindre effort pour se mouvoir et changer de position.
Ces phénomènes indiquaient que le centre d'attraction était à une très faible distance horizontale, sinon immédiatement au-dessous. L'observateur était donc sur le pôle magnétique.
« Je crois, dit le commandant, que je dois laisser aux lecteurs le soin de se figurer les transports que nous éprouvâmes alors. Périls, fatigues passés ou futurs, tout fut oublié. Il nous sembla que nous n'avions plus qu'à retourner dans notre patrie pour y être heureux le reste de nos jours. »
La prise de possession et du terrain environnant, au nom de la Grande-Bretagne et de Sa Majesté Guillaume IV, n'en fut pas moins solennelle. Ross y planta le pavillon britannique, et, rassemblant quelques pierres à chaux qui couvraient le rivage , il y éleva un monticule , faible monument destiné à disparaître bientôt, sans doute, sous les assauts du temps et sous les pieds des Esquimaux.
Le second hivernement durait depuis deux mois , et pendant tout ce temps les voyageurs n'avaient eu sous les yeux, comme dans l'hiver précédent, qu'une succession d'énormes rochers de glace qui , s'ils se mettaient à flot , étaient perpétuellement remplacés par d'autres, « car, dit Ross, l'entrepôt qui les fournissait était inépuisable. »
Ainsi s'étaient passés la fin de 1830 et sept à huit mois de 1831.
Ce ne fut qu'au mois d'avril 1832 que les Anglais purent songer de nouveau à sortir de leur captivité.
Ils entreprirent donc de mettre ce projet à exécution, et alors commencèrent pour eux des fatigues qu'il faut renoncer à décrire.
Barques, provisions, traîneaux, attirails de toute espèce, il fallut tout transporter, traîner, échelonner à des stations successives ; et par quelles voies ! à travers quels obstacles! sous quelle température!... Le lecteur connaît
le milieu qu'ils avaient à vaincre. Les retours forcés étaient multipliés à ce point, que vers la fin de ce même mois d'avril, pour ne citer que ce dernier résultat, les voyageurs avaient parcouru un espace de cent dix milles, et n'avaient avancé que de dix-huit : force était de revenir sans cesse au vaisseau.
Le dernier départ n'eut lieu que le 28 mai.
« Nous bûmes, dit Ross, un dernier verre de grog, pour prendre congé de notre pauvre vaisseau. C'était le premier que j'eusse jamais été forcé d'abandonner, après avoir servi pendant quarante -deux ans à bord de trente -six bâtiments divers. J'éprouvais la sensation qu'on éprouve à se séparer d'un ancien ami, et je ne tournai pas la pointe où il cessa d'être visible sans m'arrêter pour prendre une esquisse de ce désert, où je le quittais solitaire, abandonné dans ces glaces dont il nous avait si longtemps préservés, et où il devait rester jusqu'à ce que le temps eût produit sur lui son effet inévitable. »
A la fin du mois de mai , seize milles les séparaient encore du havre d'Elisabeth.
A cette époque avancée de la saison, l'état de la glace leur démontrait du moins qu'ils n'avaient pas mis trop de précipitation à abandonner le vaisseau.
La mer, aussi loin que la vue pouvait s'étendre en tout sens, n'était qu'une masse solide d'énormes pièces de glace soudées ensemble. Tout était rocher.
Enfin ils peuvent atteindre la pointe de la Fury. Ils s'y établissent le 1" juillet.
Ross et ses compagnons sont -ils enfin dans la voie du salut? Le mois d'août, revenant pour la troisième fois, semble les bercer de cet espoir... Les glaces se sont inopinément séparées ; un espace d'eau navigable se montre ;
ils se remettent à l'œuvre; peut-être ils pourront gagner la baie de Baffin avant le départ des bâtiments baleiniers... Nouvelle déception! les glaces trompent à ce point leur attente, qu'après leur avoir donné une succession continuelle d'espérances et de désappointements, elles les forcent à retourner à la pointe de la Fury pour y passer un quatrième hiver. Celui-ci ne se termina qu'en juillet.
Ils purent cependant quitter une seconde fois la pointe de la Fury. Le cap septentrional de la 'baie de Batty est doublé, la baie d'Edwin traversée.
Cette terrible mer Polaire semble vouloir cette fois lâcher sa proie. Le canal d'eau libre a augmenté de largeur... Ils avancent, et, après avoir dépassé leur ancienne position près du cap nord-est de l'Amérique, ils se voient à la pointe orientale du détroit.
« C'était, dit la relation, c'était pour nous comme un miracle de voir tout à coup convertie en eau navigable cette glace qui avait couvert tout le détroit, et dont la solidité semblait éternelle. A peine pouvions-nous le croire , et celui qui s'assoupissait avait besoin , en s'éveillant , de quelques instants, pour se convaincre que sa barque s'élevait sur des vagues. »
Le 25 août, à quatre heures du matin, tandis qu'ils dormaient tous , l'homme qui était en vigie crut apercevoir une voile en mer. C'était, en effet, un navire, et de plus, un autre se montrait au nord : celui-là a mis en panne... Sans doute il les a vus. Mais non ! il déploie sa voilure et s'éloigne avec rapidité.
« Nous n'avions pas encore pas^ un moment aussi cruel, dit le capitaine. Nous voir entre deux navires, et songer que probablement nous ne pourrions atteindre ni l'un ni l'autre , c'était là un supplice d'un genre nouveau.
« Je soutenais le courage de mes gens, en les assurant de temps en temps que nous approchions de l'un des navires; assertion un peu hardie, mais que tout à coup un calme providentiel changea en réalité. Nos progrès sont manifestes; le navire nous a aperçus, et une barque s'en détache pour se diriger vers les nôtres. »
Elle a bientôt joint celle où se trouve le capitaine.
« Vous avez sans doute perdu votre bâtiment ? lui dit en l'abordant l'officier du vaisseau.
— Oui, répond Ross, et nous vous prions de nous recevoir à votre bord. Quel est le nom de votre navire?
— L'Isabelle , répliqua l'officier, autrefois commandée par le capitaine Ross.
— Je suis moi-même le capitaine Ross, répondit ce dernier, et ces hommes qui m'accompagnent formaient l'équipage de la Victoire.
— Le capitaine Ross? répondit le marin; mais il y a deux ans qu'il est mort... »
Heureusement il était facile à celui-ci de lui prouver le contraire.
Peu de temps après, l'équipage de l'Isabelle, réuni en une minute sur le pont, saluait Ross et ses compagnons de ses acclamations enthousiastes, et l'intrépide explorateur des régions arctiques montait à bord de son ancien vaisseau, où le capitaine Humphreys, qui le commandait, lui faisait un accueil des plus fraternels.
« La seule charité nous l'aurait accordé , dit l'illustre voyageur. Il était impossible de voir une réunion d'êtres humains d'un aspect plu& misérable. Nos barbes n'avaient pas été faites depuis je ne sais combien de temps ; nos vêtements n'étaient que de sales fragments de peaux d'animaux sauvages; notre maigreur, notre pâleur, nous ren-
daient semblables à des spectres. Nous formions un tel contraste avec les hommes qui nous entouraient, que nous sentîmes tous, pour la première fois peut-être, ce que nous étions réellement, et ce que nous devions paraître aux autres.
« Mais le côté plaisant de notre situation nous fit bientôt oublier tout le reste, la joie qui nous transportait nous disposant d'ailleurs à nous amuser du spectacle que nous donnions à nos hôtes. Chacun de nous se levait, s'habillait, se rasait et mangeait en même temps ; et tout ce qui était nécessaire à ces différentes opérations se mêlant dans une inexprimable confusion , il en résultait la scène la plus grotesque. Les questions étaient interminables de part et d'autre. On nous interrogeait avidement sur nos aventures, sur nos fatigues, sur nos souffrances, et nous n'étions pas moins empressés de notre côté à demander des nouvelles d'Angleterre, dont nous étions privés depuis quatre ans. L'ordre pourtant s'établit. On prit soin des malades, on assigna à chacun de nous sa place, en l'entourant de toutes les attentions que la bienveillance peut imaginer. La nuit amena enfin le repos et des pensées sérieuses ; j'aime à croire que pas un de nous n'oublia de rendre des actions de grâces à cette providence divine qui, nous ramenant des bords d'une tombe entr'ouverte , venait de nous rendre à nos amis et au monde. »
Le 19 octobre, le capitaine Ross recevait à Londres les félicitations de ses amis et des sociétés savantes. Tous ceux qui avaient pris part à cette merveilleuse expédition furent récompensés, bien que le gouvernement ne l'eût pas patronnée. Le neveu de Ross fut nommé capitaine de vaisseau, et lui-même élevé au grade de contre-amiral, avec une indemnité de cinq mille livres sterling.