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PREMIER VOYAGE DU CAPITAINE JOHN ROSS

Départ de l'Isabelle et de l'Alexandre pour la baie de Baffin. — L'interprète Sackouse. — Communication avec les Esquimaux. — Vie et mœurs de ce peuple.

— Danger que court un musicien de l'Isabelle. — Rapports avec les indigènes. — Découverte des Highlands arctiques. — Entrée dans le détroit de Lancastre. —

— Découragement de John Ross. — Retour en Angleterre.

Au printemps de 1818, l'amirauté anglaise fit partir quatre navires, divisés en deux expéditions, qui devaient agir concurremment : la première ayant pour mission de chercher le passage par la baie de Baffin; la seconde, de se frayer directement un chemin vers le détroit de Behring , en cinglant droit au nord du Spitzberg.

Les noms des officiers commandant ces quatre navires sont devenus célèbres : c'étaient, pour les deux vaisseaux destinés à la baie de Baffin , John Boss et Edouard Parry ; pour ceux expédiés dans la mer Glaciale, David Buchan et John Franklin.

L'Isabelle et sa conserve V Alexandre quittèrent la Tamise vers le milieu d'avril 1818, comptant quatre-vingtquinze hommes d'équipage. Le capitaine John Ross emmenait avec lui, en quahté d'interprète, un Esquimau du nom de Sackouse, que des malheurs avaient entraîné loin du Groenland, sa patrie, et qu'un baleinier avait déposé à Londres. Un jour qu'on l'avait conduit à une ménagerie., et qu'on lui faisait remarquer avec quelle promptitude un éléphant obéissait aux ordres de son cornac : « Oh! dit Sackouse, éléphant a plus d'esprit qu'Esquimau. »

Depuis le premier atterrage à la côte groenlandaise jusqu'aux limites boréales des étabhssements danois, l'Isabelle et l' Alexandre eurent de fréquentes communications avec les Esquimaux de cette catégorie. Il convient donc de faire connaître ici tout d'abord ces êtres étranges, qui, liés ethnologiquement aux Tschoatelin et aux Samoyèdes du vieux monde, ont été sans doute l'avantgarde, les éclaireurs de la race américaine sur le sol américain.

Les Esquimaux sont en général au-dessus de la taille moyenne; leurs membres sont vigoureux et bien proportionnés : une tête large, des lèvres épaisses, de belles dents, un nez court et plat, un œil enfoncé, peu ouvert et fendu obliquement comme celui des Chinois, un teint couleur de cuivre gris, forment leur caractère typique. Chez les deux sexes, les cheveux sont raides, durs, luisants et noirs; les hommes les portent longs et tombant en désordre sur leurs épaules; les femmes, au contraire, les tressent en deux nattes égales, ou les relèvent en nœud sur le haut de la tête. Elles ne les laissent pendre détachés qu'en cas de maladie de leurs maris, et si elles deviennent veuves, elles les sacrifient en signe de deuil.

L'habillement des deux sexes, qui ne diffère que par quelques détails, consiste en deux jaquettes de peau de phoque, descendant à mi-cuisses; celle de dessus est munie d'un capuchon qui recouvre la tête au besoin. Leurs culottes, qui ne viennent que jusqu'au genou, y sont attachées par des courroies, et leurs bottes remontent assez haut pour en recouvrir les nœuds. Les semelles de ces chaussures, taillées dans la partie la plus forte de la peau des morses, sont, ainsi que leurs gants, impénétrables à l'eau. Le capuchon des femmes est beaucoup plus grand que celui des hommes, mais son ampleur est bien justifiée par son emploi : c'est tout à la fois le maillot et le berceau où leurs enfants vagissent et s'ébattent jusqu'à trois ans au moins.

Les Esquimaux préfèrent la viande et le poisson crus à toute autre nourriture ; l'huile de cétacé et le sang chaud des mammifères, à toute autre boisson. Ils n'ont dans leurs tanières d'hiver, comme dans leurs tentes d'été, d'autre feu que celui d'une lampe fabriquée en pierre ollaire et alimentée par une longue tranche de graisse de phoque. Ils ont importé d'Asie l'usage de l'arc et des flèches ; mais l'invention de leurs embarcations de voyage leur appartient en propre, et leur a valu l'approbation des juges les plus compétents. Les unes comme les autres sont en peaux de phoque, fortement tendues sur un châssis de bois, d'os ou de fanons de baleine; mais les secondes, bien connues sous le nom de kayaks, ont excité l'admiration de Gook lui-même.

C'est une nacelle de cinq à six mètres de longueur, sur une largeur de soixante -cinq centimètres au plus, affectant la forme d'une navette de tisserand, et percée, dans le miheu de sa partie supérieure , d'un trou circulaire , où

l'homme qui doit manœuvrer le kayak se glisse et s'assied. Une fois placé, il attache solidement autour de lui, sur les bords de l'ouverture, l'extrémité inférieure de sa tunique de peau imperméable, et, par ce moyen, ne fait plus qu'un avec sa pirogue, devenue insubmersible, même dans la mer la plus houleuse. Une seule pagaie, d'un mètre et demi à deux mètres de long, dont l'Esquimau frappe alternativement l'eau à droite et à gauche , lui suffit pour fendre la mer avec une rapidité qui égale ou dépasse peut-être celle de la barque la mieux manœuvrée. La légèreté de cette machine est telle que , lorsque celui qui la monte se trouve en danger d'être pris ou écrasé dans les glaces, il saute sur le premier glaçon , et emporte facilement tout l'appareil sur son dos ou dans ses bras. Le bord du kayak étant à fleur d'eau, le pêcheur y trouve un autre avantage : il peut approcher plus aisément, sans être aperçu, de l'objet dont il veut faire sa proie.

Tout son attirail, javeline, lance, harpon, est placé devant lui sur le canot. Derrière est une outre, qui tient au harpon par une longue courroie, et qui est destinée à indiquer à l'Esquimau la trace du veau marin qu'il a harponné, et à ralentir en même temps la fuite de l'animal blessé.

Ils ont des croyances superstitieuses, et reconnaissent en tremblant le pouvoir mystérieux des angekoks ou sorciers.

Dominés, au moral comme au physique, par une nature marâtre, les Esquimaux, ainsi que tous les esclaves, sont moins doux et sociables que flegmatiques et patients. On ne peut les accuser d'être méchants ; entièrement absorbés par le soin de leur nourriture quotidienne, ils n'ont guère, hélas! le loisir d'être bons. Ils valent, en tous cas, certai-

nement mieux que les Indiens, qui les ont expulsés de l'intérieur du continent américain et des rivages de sa zone tempérée.

Mais revenons au capitaine Ross. Dans la baie de Jacob, au nord de l'île Disco, se trouvait un campement d'été, où quelques tentes en peaux de phoques abritaient une cinquantaine d'Esquimaux. Le capitaine Ross, voulant obtenir d'eux un de leurs traîneaux avec son attelage de chiens au grand complet, leur détacha Sackouse pour les inviter à venir à bord. Ils acquiescèrent sans hésitation à cette demande, et, pour un fusil rayé, fournirent le traîneau et tout son attirail.

« Ils revinrent le lendemain, dit la relation, amenant le traîneau dans une barque, que des femmes conduisaient à la rame. Cette espèce d'embarcation, qu'ils nommaient uniack, est construite des mêmes matériaux que leurs kayaks, c'est-à-dire de peaux de phoques tendues sur un châssis de bois; mais elle est d'une forme différente, et peut contenir dix à douze personnes. Les femmes s'y tenaient debout en ramant. Leurs vêtements ne différaient de celui des hommes que par l'extrémité inférieure. Tandis que le surtout de ceux-ci était coupé droit tout autour du corps, celui des femmes, orné de verroteries et bordé en cuir rouge, était arrondi par devant et par derrière en manière de chasuble. Les hommes étaient coiffés de bonnets en peau de chien ; mais les longs cheveux noirs des femmes formaient toute leur coiffure; elles les portaient relevés en un seul nœud sur le haut de la tête, comme les Chinois.

« Deux d'entre elles, plus grandes que les autres, étaient filles d'un résident danois et d'une femme du pays, et auraient pu passer pour joHes, si elles eussent été vêtues à

l'européenne. Le sang esquimau apparaissait sans mélange dans la large figure, les petits yeux enfoncés et le teint brun foncé de toutes les autres.

« Le capitaine les fit entrer dans la cabine, et leur fit servir le café, tandis qu'on dessinait le portrait des principaux de la bande. Mais un musicien de l'équipage ayant fait entendre quelques airs écossais sur le tillac, ils s'y précipitèrent tous, et commencèrent de joyeuses danses avec les matelots.

« On ne saurait, dit le capitaine Ross, dépeindre la joie de Sackouse à ce spectacle. Les connaissances relativement supérieures qu'il avait acquises lui donnaient une singulière importance aux yeux de ses compatriotes, et c'était vraiment avec une certaine grâce qu'il leur faisait les honneurs du bal. Voir un maître de cérémonie esquimau présider à un bal sur le tillac d'un vaisseau de la marine royale de la vieille Angleterre, n'était certes pas une chose commune ; mais combien de gens auraient été embarrassés pour joindre, comme Sackouse, aux qualités si variées de matelot, d'interprète, de dessinateur et de coryphée, celles d'adroit pêcheur de phoques et d'intrépide chasseur d'ours blancs ! "

« Cette scène, déjà digne d'intérêt, en puisait un plus grand encore dans l'atmosphère sereine, dans le ciel, dans les eaux, les côtes dentelées qui l'encadraient. L'horizon était bordé de légers nuages étincelants de lumière, et dont l'or et la pourpre, diminuant graduellement, venaient se fondre dans un zénith d'azur. La mer, de son côté, offrait, dans la variété infinie des glaces qui la couvraient, un splendide et magique spectacle. On aurait dit une plaine sans bornes, jonchée de blocs du plus beau marbre de Paros, de toutes tailles et de toutes formes. L'œil mesurait

avec étonnement des montagnes de cristal, élevant leurs masses flottantes à plus de cent pieds au-dessus de la surface des ondes, et tout à côté se fatiguait à saisir les proportions de mille fragments épars, qui n'étaient perceptibles que parce que le soleil incliné à l'horizon les frappait de ses rayons, et leur accordait une part de la vie et du coloris qu'il déversait sur l'ensemble de ce tableau. »

Un jour l'équipage des deux navires, étant sur la glace, traînait à l'aide de cordes l'Isabelle dans les sinuosités d'un archipel de glaçons; le musicien du bord marchait en tête, comme à l'ordinaire, pour animer les matelots par les sons de son instrument, quand tout à coup la musique cesse, et l'artiste disparaît: une crevasse ouverte sous ses pieds l'avait englouti.; mais comme il était, ainsi que tous ses compagnons, attaché au câble de toue, on put le retirer, sans autre accident qu'un bain d'eau froide bien complet, pour lui et pour son violon qu'il n'avait pas lâché.

Dans une autre circonstance, un immense champ de glace vint s'appuyer sur un des flancs de l'Isabelle, tandis que l'autre était heurté par des blocs énormes qui dérivaient en tournoyant. Il résulta une pression telle, que les poutres placées transversalement à fond de cale commencèrent à plier ; la proue du navire fut soulevée et repoussée avec violence contre l'Alexandre, qui suivait à peu de distance. Nul efl"ort ne put prévenir le choc des deux bâtiments; les ancres à glace et les câbles se rompirent presque instantanément, et les deux vaisseaux se heurtèrent si violemment, qu'ils broyèrent en éclats une chaloupe qui se trouvait entre eux. Dans ce moment de crise, la séparation des deux champs de glace sauva seule l'Isabelle et

sa conserve d'une entière destruction. Aucun des hommes de leurs équipages ayant déjà servi dans ces mers n'y avait encore couru un tel danger, et tous déclarèrent qu'un bâtiment ordinaire y aurait infailliblement succombé.

Dans les premiers jours d'août, tout près de la soixanteseizième parallèle, le capitaine Ross et ses compagnons aperçurent sur la glace des êtres humains, qui semblaient héler les vaisseaux. Longtemps ces hommes contemplèrent les navires en silence ; mais lorsqu'ils les virent manœuvrer et virer de bord, ils poussèrent tous ensemble une clameur bizarre, accompagnée de gestes étranges; puis ils disparurent, emportés du côté de la terre par leurs attelages de chiens, avec une incroyable rapidité.

Ayant le plus vif désir de communiquer avec ces Hyperboréens, le capitaine fit porter et ériger à terre un poteau chargé de présents , et les vaisseaux furent amarrés de manière à ce qu'on pût observer de leurs tillacs tout ce qui se passerait.

Le lendemain matin , on aperçut huit traîneaux qui s'approchaient des navires, en cachant autant que possible leur marche dans les plis des champs de glace. Arrivés à environ un mille, ils s'arrêtèrent; ceux qui les montaient en descendirent, et bien qu'ils aperçussent le poteau planté la veille, ils n'osèrent pas aller jusqu'à lui, restant irrésolus, paraissant délibérer entre eux sur la conduite à tenir en si neuve occurrence. Voyant leur indécision, Sackouse offrit d'aller seul et sans armes à leur rencontre.

Il mena, avec autant d'habileté que de résolution, son entreprise à bonne fin. Ayant emporté du vaisseau un petit pavillon blanc et quelques présents, il commença par planter son drapeau sur le bord d'une crevasse qui le

séparait des naturels; puis, ôtant son chapeau, il leur fit signe de s'approcher, ce qu'ils firent lentement, et, pour ainsi dire, pas à pas. Lorsqu'ils furent à portée de la voix, et après bien des mots, des cris échangés de part et d'autre, Sackouse reconnut qu'ils parlaient un dialecte de sa propre langue. Se servant aussitôt de ce dialecte, et leur tendant les présents : Approchez et prenez, leur dit -il. Mais eux de répondre : Non, non, allez-vous-en; ajoutant qu'ils espéraient qu'il n'était pas venu pour les faire mourir.

Le plus hardi de la troupe, s'étant enfin approché jusque sur les bords de la crevasse, tira de sa botte un couteau, en répétant : « Allez-vous-en. Je puis vous tuer. » Mais Sackouse, sans se laisser intimider, lui jeta quelques rangs de verroterie et une chemise à carreaux, en ajoutant : « Je suis un homme comme vous et votre ami. » Ces paroles et ces présents ne calmant pas encore leurs craintes et leurs défiances, et leurs lèvres ne cessant de murmurer: «Allezvous-en, ne nous tuez pas, » Sackouse leur jeta un couteau anglais, en disant : « C'est ma seule arme, prenez-la. » Ils s'approchèrent alors avec précaution, ramassèrent le couteau, puis jetèrent un grand cri, et se tirèrent solennellement le nez. Sackouse, à leur exemple, ayant crié haiyau, et s'étant tiré le nez avec la gravité convenable , ils commencèrent à lui accorder quelque confiance et à l'accabler de questions.

« Qu'est-ce que ces grandes créatures? lui dirent-ils vivement en désignant les vaisseaux; viennent-elles du soleil ou de la lune? donnent-elles la lumière, le jour ou la nuit? — Ce sont des maisons faites en bois, » répondit Sackouse. Cette assertion les trouva incrédules : « Non, non, s'écrièrent-ils, elles sont vivantes, nous les avons

vues agiter leurs ailes. » Sackouse ayant répété qu'il était un homme, qu'il avait comme eux un père et une mère, et qu'il venait avec les gens des vaisseaux d'un pays éloigné, dans la direction du midi, ils répliquèrent encore que cela était impossible ; que de ce côté tout était glace ; qu'il n'y avait des hommes que dans la direction du nord, où étaient leurs demeures, et d'où ils étaient descendus sur cette côte pour pêcher des narvals.

Tout en parlant ainsi, ils tenaient la main droite posée sur le genou, à portée du couteau qu'ils cachent dans leurs bottes^; leurs traîneaux, gardés par l'un d'entre eux, semblaient toujours prêts pour la fuite ; et chaque fois que, pour mieux saisir les paroles de leur interlocuteur, ils rejetaient le capuchon qui leur couvre habituellement la tête, les Européens, qui les observaient du haut des vaisseaux à l'aide du télescope, pouvaient facilement distinguer sous leurs traits brunis le profond étonnement et la vive terreur qui les dominaient, et imprimaient à tout leur être un tremblement convulsif.

Le résultat final de cet entretien fut que Sackouse traversa la coupure qui le séparait des naturels, parvint à les convaincre qu'il était comme eux une créature de chair et de sang, et que les deux chefs de l'expédition purent venir le joindre, sans jeter trop d'effroi parmi les auditeurs. Puis lorsque, sur sa recommandation, les officiers anglais se furent tiré le nez à la manière des sauvages, et que ceux-ci eurent découvert leur tête selon le mode européen, accompagnant tous ensemble ces salutations réciproques d'un immense cri d'haiyau! la meilleure intelligence s'établit entre les représentants des deux points extrêmes de la civilisation, et se traduisit, d'une part par des largesses et des présents , de l'aijtre par de formidables éclats de rire ,

expression primitive du contentement et de la joie chez tous les peuples enfants.

Profitant de l'explosion de ces sentiments, les commandants montèrent dans les traîneaux des naturels, et s'acheminèrent avec eux vers les navires. Mais, en approchant, l'hésitation des Esquimaux recommença. Ils ne pouvaient comprendre que ces masses, avec leurs mâts élevés, leurs câbles multipliés et leurs voiles immenses, ne fussent pas des créatures vivantes. Ils tournaient autour d'elles à pas lents, en examinant toutes les parties avec les plus grands signes de surprise et de crainte, et les interrogeaient à haute voix, disant : « Qui êtes-vous? d'où venez-vous? Est-ce du soleil ou de la lune? » Entre chaque questio'n ils faisaient une pause, comme s'ils eussent attendu une réponse, et se tiraient le nez avec une solennité croissante.

Il est impossible, dit le texte, de se figurer un spectacle plus amusant et en même temps plus intéressant que celui que ces pauvres sauvages donnaient en ce moment aux Anglais groupés autour d'eux. Qui n'en a pas été témoin ne peut se faire une idée de l'étonnement, de la joie et de la crainte que révélaient successivement leurs traits, leurs gestes et leurs exclamations. Chacun cherchait à imiter leurs cris et leurs éclats de rire, et voulait accomplir à son tour la cérémonie du nez tiré, ce qui ne pouvait manquer d'ajouter à l'allégresse générale. Au milieu de cette explosion de clameurs joyeuses, les Esquimaux tombèrent tout à coup dans un profond silence, absorbés tout entiers dans la contemplation d'un matelot grimpant dans les haubans. Ils le suivirent des yeux jusqu'à ce qu'il fût arrivé au haut du mât, et voulurent alors connaître avec quelles peaux on avait fabriqué les voiles et les cordages. Les peaux et les

OS des animaux tués par eux étant les seules substances qui leur fussent familières, ils ne pouvaient avoir aucune idée des matières textiles, pas plus que la notion obscure de quelques masses de fer météorique, dont les fragments leur servent à orner leurs couteaux, ou que l'existence sur leur sol glacé de quelques bruyères et de sayles nains, dont la tige n'excède pas en grosseur la plume de corbeau, ne pouvaient leur expliquer l'assemblage compliqué de bois et de métaux dont se compose un bâtiment de quatre à cinq cents tonneaux.

Cette peuplade, qui habite une partie de la côte occidentale du Groenland, entre le 76" et le 77° parallèle, n'a conservé aucune tradition relative à ses origines; jusqu'au moment de l'arrivée de l'Isabelle et de l'Alexandre, elle s'était crue la seule population du monde, pensant que tout le reste était une masse de glace.

Après quelques jours passés en intéressantes communications avec cet^e tribu, le chef de l'expédition crut devoir poursuivre, sans perdre de temps, le but principal de son voyage; et quittant cette contrée, à laquelle il donna le nom de Highlands Arctiques, il suivit la côte dans la direction du nord- ouest.

Le 30 août, l'Isabelle et l'Alexandre pénétrèrent dans le détroit de sir James Lancaster, que Baffm n'avait fait qu'entrevoir. Déjà les équipages des deux navires, croyant avoir conquis la prime de vingt mille livres sterling que le parlement avait votée au navire qui découvrirait le passage au nord-ouest, faisaient, par des hourras, éclater leur joie; mais elle ne fut pas, hélas! de longue durée. Dans l'après-midi de ce même jour, le capitaine Ross, ne remarquant dans le détroit ni lames venant du nord-ouest, ni bois entraîné par les Ilots, ni apparence de courant, fut

pris d'un découragement subit, et prétendant voir, seul de tous ses compagnons, une banquise et la terre par le travers de ses navires, il leur fit virer de bord, à la commune surprise des états-majors et des matelots. A dater de ce jour, les travaux de l'expédition se bornèrent à relever à la voile et de loin les côtes de l'archipel qui, depuis le détroit de Lancastre jusqu'à celui de Gumberland, forme la rive occidentale de la mer de Baffm. Deux mois après, l'Isabelle et V Alexandre rentraient en Angleterre.

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