‹ Voyages et découvertes outre mer au XIXe siècle [microforme]Chapitre 43 sur 77 · LL CES · texte numérisé non relu

LL CES

CAPITAINE JOHN FRANKEIN

lumineuse bordée de toutes parts par un large horizon d’épaisses ténèbres et de nuées orageuses, comme par un rempart qu'il n’est pas donné à l'homme de franchir, on comprend facilement quelles sensations de respect et de crainte imprime à l'âme une telle grandeur.

« Si jamais la force morale de l'homme de mer a été mise à une rude épreuve, c’est assurément dans de semblables circonstances, et je ne puis cacher l'orgueil que j'éprouvai en entendant, au milieu de ces formidables manifestations de la nature, le ton calme et décidé avec lequel le commandant de notre petit navire, sir Joh Franklin, donna les ordres, el en voyant avec quelle promptitude et quelle précision l'équipage les exécuta,

« Chacun de nous, comptant sur lui-même, et les yeux fixés sur les mâts, attendait avec une anxiété palpitante le moment du choc.

« I arriva cependant. Le brick Trent, pénétrant dans le banquise, donna violemment contre la glace fixe. Au mème instant nous perdimes l'équilibre; les mâts plièrent sous le coup, et la membrure du navire eraqua sous une pression faite pour nous donner les appréhensions les plus sérieuses, Le vaisseau chancelant sembla un moment reculer; mais, soulevé par une première lame, il fut jeté à la bande sur les bords du champ de glace, où il S'échouait en roulant, lorsque la lame suivante, reprenant presque aussitôt, lui fit courir une bordée sur le vent, et, battant avec fureur son arrière, le laissa à bâbord en contact avec le champ de glace, et exposé à tribord aux atteintes d'un bloc dont li masse était environ triple de la sienne.

« Cette malheureuse circonstance ne lui permit pas de

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pénétrer dans les glaces assez avant pour échapper aux effets du vent, et le pl Lea d ins cett situation. qu il emblait, pour ünsi dire, assailli de tous côtés par une batterie de béliers. dont chacun lui di putait létroit espace qu'il occupait, et dont les Coups Incessants ne permettaient pas même d’enlrevoir la possibilité de le sauver de la destruction, En le voyant attaqué littéralement pièce à pièce, nous n'avions qu'à attendre patiemment l'issue d'une telle crise, Car nous pouvions à peine nous soutenir sur nos pieds, loin d’être en état de lui porter un secour quelconque, Il était secoué avec une telle violence que la cloche, qui, par les plus gros temps, Navait jamais sonné d'elle-même, se mit à carillonner continuellement : et l'on ordonna de l'envelopper, afin de couper court à la sinistre association d'idées que faisait naître un pareil concert,

Ce tableau suffit pour donner une idée des épreuves que soutinrent pendant trois mois les comimandants du Trent et de la Dorothé.

Lors donc que le gouvernement anglais expédia, en 119, le capitaine Parrv dans le détroit di Lancastre pour vre

prendre la recherche du passage nord-ouest au point où Ros:

l'avait abandonnée, ot juil voulut faire concourir à cette tentative ui pédition dirigeant par la voie de terre, il en onfia le commandement à John 1 ranklin, bien que son exploration dan il du Spitzbers n'oût pas atteint son but, et qu'elle n'eût pu franchir cette barrière de glace qui auvall SI al | hi leurs du ièc] précédent, \u m 19, John Franklin sembarqua pour la baie d'Hudson. : HIT utre autres officiers de la ma rova it docteur Ri lson le l'enseigne Back.

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noms devenus célèbres sur ses traces. La mission de ïinfatigable navigateur, outre le concours qu'il devait donner, sil était possible, à l'expédition de Parry, consistait à relever les côtes du continent à l’est de la rivière Coppermine, et à déterminer exactement les latitudes et les longitudes de ces régions.

La première station de Franklin était le fort Chipéwyan, situé sur la rive nord du lac Athopescà. Mais il se hâta de le quitter, dès qu'il eut été rejoint par tous ses compagnons européens. Il descendit ensuite par la rivière de la Paix et le grand lac de l'Esclave, jusqu’au fort de la Providence, où il prit des guides et sept chasseurs dans a tribu des Indiens- Cuivrés dont Akaïtcho était le chef,

A la fin d'août, Franklin atteignait les bords d’un lac formant l’une des sources du fleuve de la Coppermine, qui doit son nom à une chaîne de montagnes @u nord-ouest au sudouest sur sa rive occidentale, et présentant quelques affleurements de cuivre natif. Les Indiens -Cuivrés ont conservé à ce sujet une tradition qu'ils répétèrent à Franklin et qui prouve l'universalité des légendes.

« Les Esquimaux, dit le récit, habitaient autrefois une terre séparée du continent américain par la mer. Un parti de ces sauvages, à une époque très-reculée, débarqua sur la côte,

alors occupée par les Indiens, et enleva une jeune femme. Devenue l'esclave de ses ravisseurs, elle réussit à s'échapper après plusieurs années de captivité, erra à l'aventure, et parvint enfin au bord de la mer, À la vue des flots qui s’étendaient entre elle et sa patrie, elle désespéra de la revoir jamais, et, s'étant affaissée sur la rive, elle se mit à pleurer.

« Tandis qu’elle s'abandonnait «msi à l'affiction, un loup

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s’'approcha d'elle, la caressa. et lécha les larmes qui coulaient

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de ses yeux, Elle Je vit ensuite entrer dans la mer, el, s'apercevant qu'il la franchissait à gué, elle l'y suivit sans crainte, Après cinq jours de cette marche merveilleuse elle regagna sa terre natale.

€ C'était alors le Printemps; l'air était pur, à l’horizon s'élevait une éminence doni les pen'es étincelaient au soleil, S'en étant approchée, la ieune femme reconnut que la montagne était entièrement formée d’une masse de Cuivre vierge. Réfléchissant que ce métal pouvait être utile à ses compatriotes, si elle parvenait à les rejoindre, elle en détacha autant de fragments qu’elle put en porter, et, se dirigeant ensuite vers le sud, retrouva ainsi sa tribu.

€ Quelques-uns des siens, enchantés de sa découverte, se firent guider par elle vers la précieuse montagne. Mais c’étaient de jeunes Suerriers , au sang bouillant, à Ja tête légère. À la vue des trésors étalés sous leurs yeux, l'ivresse de Ja joie les saisit, et, perdant toute retenue, ils voulurent outrager leur bienfaitrice. Celle-ci gagna en Courant le sommet de la Montagne; là elle tomba épuisée de forces, Au moment où ses persécuteurs allaient la saisir, la terre s’entr'ouvrit et la reçut dans son sein, engloutissant avec elle la masse métallifère. Depuis ce jour, on ne trouva plus dans ce canton que des fragments de Minerai épars sur la surface de la terre. »

Vers le milieu de Juin 1821, la rupture des glaces sur le lac Winter ayant averti Franklin de l'approche de la courte saison où les eaux de ces régions sont navigables, il descendit avec tout son monde Je cours de la Coppermine. A un mois de là, après un voyage de trois cent trente -quatre milles,

dont cent vingt au moins avaient exigé le portage des Canots,

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il put enfin contempler, du haut d’une colline, les eaux de océan Polaire, qui lui apparurent encombrées d'îles et de glaces.

Cependant la vue des Indiens éveillait des alarmes parmi les groupes d’Esquimaux que rencontrait l'expédition, et les efforts du capitaine Franklin, pour amener ces deux races hostiles à une conférence, furent rendus vains par la terreur que chacune d'elles inspirait à l’autre. Le souvenir d’une scène de sang, dont un grar@ nombre d’ossements humains et de crânes, portant la trace du tomahawk, indiquait encore le théâtre à l'embouchure de la Coppermine, pesait sur ces malheureuses peuplades et entretenait leur méfiance mutuelle.

Voici, du reste, le récit que Hearne, le célèbre voyageur,

qui en 1771 tenta vainement d'atteindre l'océan Polaire, a laissé de cette lutte suprême eutre les Esquimaux et les Indiens -Cuivrés.

«€ Après s'être approchés, à la faveur des ténèbres, des rochers et des plis de terrain jusqu’à une certaine distance des Esquimaux, les Indiens se mirent en embuscade pour épier les mouvements de ces malheureux. En ce moment, ils me conseillèrent de me tenir à l'écart jusqu’à ce que tout fût fini. Je craignais de me trouver ainsi exposé à rencontrer quelque fuyard qui me prendrait pour un ennemi, et me traiterait comine tel; je répondis aux Indiens que je les suivrais; mais en même temps je les prévins que je ne lèverais pas la main sur un seul Esquimau, à moins que le soin de ma conservation personnelle ne m’y forçât. Ils comprirent mon objection, et, sans plus songer à moi, achevèrent leurs pré-

paratifs de guerre. Ils se barbouillèrent le visage, les uns en

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noir, les autres en rouge, et même quelques-uns employèrent un mélange de ces deux couleurs. Pour ne pas être gênés par leurs cheveux, ils les relevèrent sur leur crâne en un nœud très-serré, et les coupèrent très-court tout autour de la tète. Par une autre mesure de prudence, et afin d’être plus agiles, ils se dépouillèrent de leurs guêtres et rognèrent les manches de leurs vêtements.

€ Il était une heure du matin avant que les Indiens eussent terminé leur toilette de combat. Rien ne remuait chez les Esquimaux, en proie à une fatale sécurité, Alors les meurtriers sortirent de leur embuscade, et, parvenant inaperçus jusqu'aux tentes où dormaient leurs victimes désignées, ils S'y précipitèrent en poussant leur infernal hurlement de guerre,

« Les premiers Esquimaux. surpris dans le sommeil, nus et désarmés, étaient hors d'état d’opposer la moindre résistance, Hommes, femmes et enfants, se précipitant hors des tentes et cherchant leur salut dans la fuite, tombèrent sous la lance et sous la massue de leurs ennemis.

€ Ce que j'ai souffert alors ne peut se décrire; les clameurs déchirantes de ces malheureux me perçaient l’âme. Pour comble d'horreur, une jeune fille de dix-huit ans au plus vint tomber à mes pieds, le flanc percé d’un coup de lance, et, saisissant mes jambes, S'y accrocha dans les convulsions de l'agonie, En vain je suppliai deux Indiens acharnés à sa poursuite d'épargner cette infortunée. Ils ne me répondirent qu'en lui passant à plusieurs reprises leurs armes à travers le corps. Ne pouvant la sauver, Je fus réduit à prier ses bourreaux d’abréger ses souffrances en la frappant au cœur.

« Jignore si mes traits, si ma Contenance, exprimèrent

toute l'indignation, tout le désespoir dont j'étais pénétré. Vingt

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ans ont passé entre ce moment et celui où j'écris, et je sens encore mes pleurs couler au souvenir de cette lamentable nuit. »

Franklin, après s'être assuré à grand’peine quinze jours de vivres pour tout son monde, composé de trente personnes, s'embarqua dans de frêles canots, imités des umiakes des Esquimaux, sur ces flots qui n’avaient encore porté aucun Européen, et se dirigea à lorient du fleuve Coppermine, avec l'intention de déboucher, s’il était possible, et suivant les hypothèses d’alors, dans quelqu'un des recoins septentrionaux de la baie d'Hudson. Mais, après avoir relevé en cinq semaines six cents milles géographiques de côtes, découvert des archipels, des solfes, qui conserveront dans l'avenir, avec sa mémoire, les noms qu’il leur imposa, la disette, les prodromes de l'hiver, et surtout l'absence absolue dans ces parages de tribus d'Esquimaux qui eussent pu pourvoir à l'approvisionnement de l'expédition, obligèrent l'intrépide explorateur à rebrousser chemin. Le point extrême qui fut de ce côté la limite de ses efforts est bien connu en géographie sous le nom de cap Turnagain. Le 22 août commencèrent les misères du retour.

Les longues privations et les fatigues sans repos frappèrent de leur résultat ordinaire les moins bien trempés des compagnons de Franklin. Atteints d’une apathique insouciance, ils se débarrassèrent des bateaux qui retardaient leur marche ou aggravaient leur état de faiblesse. Ainsi furent abardonnés tour à tour les canots, leurs seuls moyens de trarsport sur les lacs et les rivières qu’ils pouvaient avoir à traverser, les filets de pêche, qui dans une heure opportune auraient

pu pourvoir à leur subsistance; ainsi leurs traineaux, der-

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nier espoir des malades et des

blessés, furent dépecés et brûlés.

L'expédition atteignit les bords de la rivière Coppermine,

qui devint pour elle w, infranchissable obstacle. C'est alors que le docteur Richardson,

toujours dévoué, résclut de tenter à la nage |

à traversée du courant, pour

aller fixer sur autre bord une corde qui pôt servir à haler,

d'une rive à l'autre, un chétif radeau de ramilles de saule et

de bouleau. Le docteur élait à peine au milieu de Ja rivière,

que la rigueur du froid lui enleva

l'usage de ses bras; sans se décourager, il se tourn

a sur le dos, et continua de nager

dans cette position: mais, avant de gagner la rive, il se sentit

aussi paralysé des deux jambes. Ses compagnons, qui le suivaient des yeux avec un intérêt qu'on peut aisément se figurer, le voyant tout à coup disparaître sous l’eau, se hâtèrent

de le ramener à eux au moyen de la corde, heureusement

fixée autour de ses reins. Retiré de l'eau, glacé, presque sans

Connaissance, on l’enveloppa de couvertures, on alluma à

ses Côtés un grand feu de branches de saule, et au bout

de quelques heures il put retrouver la parole et indiquer la

manière dont on devait le traiter. La peau de la parti de son COrpS qui avait été placée du

sibilité,

côté du feu perdit toute senet ne reprit son état naturel que lété'suivant. Ses

jambes enflèrent et restèrent douloureuses, également jus- « Ù «

qu'au retour de la belle saison, Cependant les voyageurs, après huit jours d'efforts inouïs.

parvinrent à conduire un radeau sur la rive opposée; chacun

d'eux put ainsi traverser successivement la rivière.

Calcinant an feu des ossemen:s de daims morts dans ces

solitudes, ils en composèrent une bouillie qu'ils assaison-

naient avec des fragments de peau ou des morceaux de leurs vieux souliers. Ils se nourrissaient aussi de la mousse des j rochers, s’estimant heureux quand ils n’en manquaient pas.

Après deux semaines de luttes contre une nature maudite, Franklin et ses compagnons atteignirent enfin la hutte de Entreprise : ils ne restaient plus que cinq, de vingt-trois KA qu’ils avaient été en quittant les bords de l’océan Glacial,

€ Un soir, comme nous étions, dit Franklin, réunis autour

du feu, devisant sur nos tristes chances de salut, des voix i se font entendre autour de nous... Grande joie! Sans doute | ce sont les Indiens... Mais qu'on imagine notre désappointe- # ment, quand nous vimes paraître à la porte les figures hâves Ë et décharnées du docteur Richardson et d’Hepburn, l'un de 4 ceux que nous avions laissés en route, Nous eûmes assuré-

ment un grand plaisir à nous revoir, bien que nos traits

se révélassent mutuellement les ravages qu’avaient faits sur À

chacun de nous les fatigues, les anxiétés et la famine. Le docteur, particulièrement, fut saisi du son sépulcral de ma voix, et nous exhorta aussitôt à faire meilleure figure, sans se douter de celle qu’il faisait lui-même, et qui était frappée au même coin que les nôtres. »

Une perdrix apportée par Hepburn fut plumée par le docteur, exposée au feu pendant quelques minutes, et divisée en six parts. Franklin et ses compagnons se jetèrent avidement sur cette chair, la seule qui eût approché de leurs lèvres depuis trente et un jours.

Leurs grandes souffrances finirent à partir de cette ren contre, et »eu de temps après ils furent délivrés de leur

isolement par l’arrivée des Indiens.

Le 11 décembre, sous la conduite de leurs guides indi-

gènes, ils atteignirent le fort Providence, d'où ils gagnèrent le fort l'Élan, où ils passèrent l'hiver, Enfin ces hommes héroïques terminèrent, en juillet 1822, à la factorerie d'York,

leur dramatique voyage.

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