‹ Voyages et découvertes outre mer au XIXe siècle [microforme]Chapitre 65 sur 77 · C'EST AINSI QU'IL LES CONDUISIT AU PORT SUPRÈME OU TOUS REPOSENT · texte numérisé non relu

C'EST AINSI QU'IL LES CONDUISIT AU PORT SUPRÈME OU TOUS REPOSENT

« Les provisions et les magasins laissés sur l’île par les expéditions précédentes nous semblèrent en bon état; seul un petit bateau, retourné et jeté à la côte par un orage, avait souffert quelques dégâts. Nous fimes aux toits des maisons les répara-

tions nécessaires; puis, après avoir embarqué du charbon et des provisions dont nous avions besoin, nous gagnâmes, le {7 août, et par une bonne traversée de vingt-cinq milles, le détroit de Peel; mais, le trouvant entièrement obstrué de glaces encore solides, je résolus de me diriger vers le détroit de Bellot. En chemin, j'examinai les provisions qui nous restaient au Port-Léopold, et j'y laissai un bateau baleinier qre j'avais amené dans ce but au cap Hotham, pour aider à notre retraite, dans le cas où je serais plus tard dans la nécessité d’abandonner le Fox. Nous trouvâmes le canal du Prince-Régent sans aucune glace, et nous n’en aperçûmes que très-peu durant notre traversée pour nous rendre à la baie de Brentford, où nous arrivâmes le 20 août.

« Le détroit de Bellot, qui communique avec la mer de l'Ouest, a une largeur moyenne d’un mille, sur dix-sept à dixhuit de long. À cette époque, il était rempli de glaçons en dérive: mais à mesure que la saison avanca, il devint plus navigable. En plusieurs endroits, ses rives sont bordées de rochers esc:rpés et de blocs de granit, et quelques-unes des montagnes voisines s'élèvent à la hauteur de seize cents pieds. Les marées y sont très-fortes en été, courant de six à sept nœuds à l'heure.

« Le 6 septembre, ayant franchi le détroit de Bellot sans encombrement, nous assurâmes le navire au milieu des glaces fixes. Là, et jusqu’au 27, jour où je crus nécessaire de gagner nos quartiers d'hiver, nous avons constamment observé les mouvements de la glace dans les eaux qui nous entouraient. Au milieu du détroit, elle flottait en fragments épars.

« Peu à peu l’eau augmenia, et il ne resta plus devant nous qu'une zone de glace de trois à quatre milles d’étendue seu-

lement, mais qui, soutenue par les petits îlots, résista à l'action

mn À

VOYAGES ET DÉCOUVERTES dissolvante des pluies et à la violence des vents d'automne. Attendre de jour en jour que le passage fût libre pour nous remettre à flot, et ne pouvoir y parvenir, bien que les vagues vinssent baigner le pied des rochers qui se trouvaient à quelques milles de nous, au midi, était un vrai supplice de Tantale.

« Pendant l’automne, et tant que la lumière du jour nous le permit, nous nous efforçâmes de transporter des dépôts de provisions du côté du pôle magnétique, dans le but de faciliter d’autant nos opérations projetées pour le printemps; mais nous ne pûmes réussir, par suite de la rupture des glaces dans cette direction. Le lieutenant Hobson et ses hommes revinrent en traîneau au mois de novembre, après avoir beaucoup souffert du mauvais temps et couru les plus grands dangers; car la glace sur laquelle ils étaient campés se détacha une fois du rivage, et les entraîna au large avec elle.

« Ainsi l'hiver nous surprit à l'entrée est du détroit de Bellot, dans un petit port abrité que j'ai nommé port Kennedy, en souvenir du digne officier anglais qui explora ces parages eu 1851, en compagnie du lieutenant français. Il se trouve presque au point de jonction du calcaire des basses plages septentrionales de la baie Brentford avec les hautes chaines granitiques qui forment la charpente intérieure, ainsi que les falaises escarpées des rivages occidentaux de Boothia et du North-Somerset.

« Quoique la végétation des bords du détroit soit relativement abondante, et que nos deux chasseurs esquimaux et plusieurs autres aient toujours été en quête ou sur le qui-vive, néanmoins les ressources que nous avons tirées du pays peudant onze mois et demi n’ont formé qu’un total de huit rennes,

deux ours, dix-huit veaux marins et quelques poules d'eau, les

CAPITAINE MAC-CLINTOCK 381 frêquentes tempêtes qui balaient ces parages en écartant sans doute les êtres animés.

« L'hiver fut le plus froid et le plus rude que j'aie éprouvé dans ces régions. Pendant sa durée, nous fimes no; préparatifs pour mettre à exécution notre plan de recherches. Je pensai qu'il était de mon devoir de visiter personnellement l'île Matty, et de compléter le circuit de l'ile du Roi-Guillaume, pendant que le lieutenant Hobson se chargerait de faire des recherches sur les côtes extérieures de Boothia jusqu’au pôle magnétique, et à l’est, depuis l’île de Gateshead jusqu’à celie de Wynniatt. Je confiai au capitaine Allen Young, excellent marin, le soin d'explorer les bords de la Terre du Prince-de-Galles ; en outre, il devait inspecter la côte du North-Somerset, depuis le nord du détroit de Bellot jusqu'aux dernières limites atteintes, en 1849, par sir James Ross.

« Nos premières recherches de printemps commencèrent le 17 février 1859. Le capitaine Young transporta son dépôt à travers la Terre du Prince-de-Galles, pendant que je me dirigeais au midi, vers le pôle magnétique, dans l’espoir de communiquer avec les Esquimaux et d'en obtenir des informations propres à conduire à bonne fin nos recherches.

« J'étais accompagné par MM. Petersen, notre interprète, et Alexandre Thompson, notre quartier-maître. Nous avions avec nous deux traineaux tirés par des chiens. Le 28 février, près du cap Victoria, nous eûmes le bonheur de rencontrer quelques indigènes, dont le nombre s’éleva bientôt à quarantecinq individus.

€ Pendant quarante jours, nous demeurâmes en relations avec ces bonnes gens. Nous en obtinmes plusieurs reliques et

la certitude que, quelques années auparavant, un navire avait

été pris par des glaces, au nord de l'ile du Roi-Guillaume, mais que tout l’équipage, parvenu à terre sans danger, s'était dirigé ver la rivière du Grand-Poisson, où il avait péri jusqu’au dernier homme, Ces Esquimaux étaient bien fournis de bois, tiré, dirent-ils, d’un bateau abandonné par les hommes blancs sur la Grande-Rivière.

« Nous retournâmes à notre navire, après vingt-cinq jours d'absence, en bonne santé, mais exténués par les longues marches et par les rigueurs du froid auquel nous avons été exposés. Pendant les premiers jours de cette excursion, le mercure était resté constamment gelé.

« Le 2 avril, commencèrent nos recherches finales. Le lieutenant Hopson m’accompagna jusqu’au cap Victoria; nous avions chacun, outre un traineau tiré par quatre hommes, un traîneau auxiliaire tiré par six chiens. C’était là toute la force que nous pouvions réunir.

« Avant de nous séparer, nous rencontrâmes deux familles d’Esquimaux, vivant sur la glace dans des cabanes faites de neige. Elles nous informèrent qu’un second navire avait élé vu près de l’île du Roi-Guillaume, et que, dans le courant de la même année, il avait été jeté et brisé sur la côte. Ce navire avait été pour eux une mine féconde de bois et de fer.

« D’après le plan arrêté pendant l'hiver pour ces recherches, le lieutenant Hobson était chargé de relier, le long de la terre Victoria, les dernières découvertes de Collinson à celles de Winniatt; mais par suite des renseignements obtenus des Esquimaux, je lui dcunai l’ordre de faire des recherches sur le naufrage, et de suivre toutes les traces qu’il trouverait au nord et à l'ouest de l’île du Roi-Guillaume.

« Accompagné de ma petite troupe, je marchai le long des

côtes est de cette même île, visitant les cabanes de neige abandonnées, mais sans rencontrer d’indigènes jusqu’au 8 mai, où, près du cap Norton, nous arrivârnes à un village de neige contenant trente habitants. Ils vinrent à nous sans la moindre apparence de crainte ou d’hésitation, quoique aucun d’eux n’eût vu des hommes blancs en vie auparavant.

« Ils mirent beaucoup d’empressement à nous communiquer tout leur savoir et à échanger leurs produits; mais ils nous auraient dérobé tout ce que nous possédions, si nous n’y eussions pris garde. Nous avons obtenu d’eux beaucoup de reliques de nos compatriotes, et nous aurions pu en acheter beaucoup plus encore, si j'avais eu des moyens suffisants de transport. En indiquant le nord-nord-est, ils nous dirent qu’à cinq jours de marche dans cette direction, dont un sur la mer glacée, on arrivait au lieu du naufrage.

« Aucun d’eux n’y était allé depuis 1857-1858, époque à laquelle il n’y restait plus rien à récolter, dirent-ils, leurs compatriotes ayant emporté presque tout.

« La plupart de nos informations nous furent données par une vieille femme très-intelligente, qui n’hésita jamais devant les questions de Petersen, et dont tous les dires furent confirmés par un de ses compatriotes, témoin de ses interrogatoires. Elle nous dit que le bâtiment avait été jeté à la côte, et que plusieurs des hommes blancs avaient succombé sur la route de la Grande-Rivière; mais ce ne fut que pendant l'hiver suivant que leurs cadavres, découverts par les Esquimaux, instruisirent ceux-ci de la destinée des Kablounus.

« Ils nous assurèrent tous que nous trouverions des indigènes sur la rive méridionale de la Grande-Rivière, et peut

être aussi au lieu du naufrage; mais malheureusement il n’en

fut pas ainsi : nous ne trouvâmes qu'une seule famille audessous de la Pointe-Booth, et personne à l'île Montréal ou en aucun des lieux visités plus tard.

« Nous parcourûmes successivement la Pointe-Ogle, l'ile Montréal et l'entrée de Barrow; mais nous n’y trouvâmes rien, excepté quelques morceaux de cuivre et de fer dans une cachette des Esquimaux. Nous avions alors atteint les limites du champ des recherches exécutées en 1855 par MM. Anderson et Stewart, et, n'ayant pas l'espérance de rencontrer de nouveaux indigènes dans cette direction, nous repassiämes sur l'ile du Roi-Guillaume, et nous avions continué d’explorer ses rives sud sans aucun succès, lorsque le 24 mai, à environ dix milles à l'est du cap Herschell, nous découvrimes un squelette blanchi, autour duquel étaient quelques fragments de vêlements européens.

« Après avoir avec soin écarté la neige, nous trouvâmes aussi un petit portefeuille contenant quelques lettres qui, bien que détériorées, peuvent encore néanmoins se déchiffrer. Nous avons jugé, par les restes de ses vêtements, que cet infortuné jeune homme était un garçon d'hôtel ou un domestique d’officier, et sa position confirmait exactement le dire des Esquimaux, que les Kablounas avaient succombé, l’un après l’autre, sur le chemin qu'ils avaient pris.

« Le jour suivant, nous arrivâmes au cap Herschell, et nous examinâmes le cairn élevé par Simpson (en 1839), ou

plutôt ce qui en reste; car il n’a plus que quatre pieds de

haut, et les pierres centrales ont été déplacées, comme si l’on

eût mis quelque chose par-dessous. Mon opinion, formée dès le premier abord, est que les équipages y avaient déposé quel-

ques objets, enlevés plus tard par les naturels.

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