‹ Voyages et découvertes outre mer au XIXe siècle [microforme]Chapitre 7 sur 77 · DANS L'OCÉAN AUSTRAL · texte numérisé non relu

DANS L'OCÉAN AUSTRAL

Notice biographique sur Dumont d'Urville. — Importance du premier voyage de l'Astrolabe. — Départ. — Début du voyage. — Dangers courus dans la Passe des - Français. — Deux intrus à bord, — Rangui, fils de Tekoke. — Un singulier passe-port. — Un autre Rangui; ses exploits, sa jactance. — Une scène de comédie dans une pirogue. — La Nouvelle-Zélande et ses habitants. — L'archipei des Amis. — Complot à bord. — Enlèvement de matelots français par les sauvages. — Siége d’un village. — Deux déserteurs. — La Nouvelle - Guinée. — Le bavre Doreï. — Les naturels : Papous, Métis et Harfours. — Industrie et mœurs de ces insulaires. — Découverte des restes du naufrage de la Pérouse, — Monu-

ment élevé dans l’île Vanikoro à la mémoire de la Pérouse et de ses compagnons. — Fin du voyage. — Retour.

Jules-Sébastien-César Dumont d’Urville, né, le 23 mai 1790, à Condé-sur-Noireau (Calvados), et qui périt si malheureusement avec sa femme et son fils dans la trop fameuse catastrophe arrivée le 8 mai 1842, sur le chemin de fer de Paris à Versailles (rive gauche ), est regardé avec raison comme une des gloires de la France et comme le plus grand navi- 3

gateur de ce siècle, Entré dans la marine impériale avec le

titre d’aspirant, au mois de mai 1807, il commença sa carrière maritime en 1814. à bord de {a Ville-de- Marseille, qui ramenait de Sicile en France la famille d'Orléans, et, par une singulière coïncidence, ce fut lui qui, après la révolution de 1836. fut Chargé, par le gouvernement de Louis. Philippe, de conduire Charles X en exil. Sa carrière ne fut, du reste, nullement politique, En 1818, il accompagna le Capitaine Gautier. chargé du relèvement des côtes de la Méditerranée et de la mer Noire. Quatre ans plus tard, il lit, comme lieutenant en premier, à bord de la corvette la Coquille, partie de l'expédition dirigée par le capitaine Duperrey. Celte expédition, à laquelle, faute d'espace, et aussi en raison du peu d'incidents remarquables qu’elle présente, nous n'avons point consacré de notice dans ce volume, ne fut cependant Pas Sans importance au point de vue scientitique. Elle ne dura Pas moins de trois années, consacrées à l'exploration ou à la reconnaissance des îles Malouines, de l'archipel Pomotou, de l'aïti, de Waïghiou, de la Nouvelle- Zélande, de Rotouma . des îles Gilbert, \Mulgrave, Marshall, Ouatan, Duperrey, d'Urville, Hagobu, de la Nouvelle-Guinée, etc, Dumont d'Urville dirigea lui-même successivement deux autres expéditions, qui resteront à jamais mémorables dans les fastes de la marine francaise : lune, à bord de la Corvette l'Astrolabe, de 1826 à 1829; l’autre, de 1837 à 1840, sur le même navire. aÿant pour conserve une autre corvette, la Zélée. Ce fut deux ans aprés son retour de ce second Voyage, que l'illustre marin, qui avait parcouru le monde et bravé tant de périls, accompli tant d'héroïques travaux. alla mourir misérablement, d une mort horrible, dans une vul-

gaire promenade à quelques kilomètres de Paris. Il avait

alors le grade de contre-amiral, et n’était ägé que de cinquante-deux ans.

Le premier voyage de circumnavigation accompli par Dumont d’Urville est, dit M. Albert Montémont, un des plus importants qui aient été accomplis pendant les trente premières années du xiIx° siècle. Outre l'honneur d’avoir découvert les restes du naufrage de la Pérouse, d’Urville a su combler, dans ses nombreuses et périlleuses exploration une foule de vides qui existaient encore sur les cartes du grand Océan. Il a exploré. le premier toute la côte septentrionaie de la Nouvelle-Guinée, dans une étendue de plus de quatre cents lieues ; il a de même exploré, avec plus de détails que n’en avait donné le capitaine Cook, environ la moilié du littoral de la Nouvelle-Zélande, dans un développement de trois cent soixante lieues. Il a fait la reconnaissance de la plus grande partie des îles Viti, vulgairement appelées Fidji, renfermant plus de cent îles ou îlots, jusqu'alors imparfaitement connus ; il a exploré les îles Loyalty, dont l'existence était alors très- douteuse: il a relevé la partie méridionale de la Nouvelle-Bretagne dans une étendue de cent lieues environ; enfin il a exécuté diverses reconnaissances aux îles Carolines, sur les côtes de la Nouvelle. ilollande et dans les îles Moluques.

«€ Voilà pour la géographie. Quant aux sciences naturelles, les richesses rapportées par Dumont d'Urville et ses dignes compagnons de voyage ont surpassé l'attente de l'Institut de l'rance; et, suivant le rapport du célèbre Cuvier, les diverses collections de la corvette l’Astrolabe, monté par ces nouveaux Argonautes de la science, ont été plus considérables

qu'il n’en avait été formé jusqu'à ce jour. L’administratio:

du jardin des Plantes s'est même trouvée dans l'embarras pour les classer, »

L'expédition de l'Astrolabe offre donc, au point de vue de l'histoire de la Terre, un immense intérêt. Mais cet intérêt même, éminemment sérieux, — et qu'on pourrait presque appeler austère, car il se rattache surtout aux préoccupations toutes scientifiques du chef de l’entreprise et des hommes éminents qui le secondèrent dans ses travaux, — s'éloigne, à beaucoup d’égards, du but que nous nous sommes proposé Yaticiidre en composant ce livre. L'étendue même de la relation détaillée d'une si grande entreprise nous interdit toute prétention de la faire connaître dans son ensemble, et nous fait une loi de n’en rappeler, dans la présente notice, que les épisodes les plus propres à Captiver l’attention de nos lecteurs.

Dumont d'Urville reçut, au mois de décembre 1825, sa lettre de commandement, avec les instructions du gouvernement et de l'Académie des sciences. Autorisé à choisir les personnes qui devaient l'accompagner, il désigna, comme naturalistes, MM. Quoy, Gaymard et Lesson, et comme dessinateur M. de Sainson. Selon le désir qu’il en avait témoigné, il prit, pour son ex: lition, la corvette la Coquille, sur laquelle il avait déjà fait le tour du monde sous les ordres de M. Duperrey, mais qui reçut, en mémoire de la Pérouse, le nom «de l'Astrolabe, Tous les préparatifs, qui durèrent près de quatre mois, étant terminés, l’Astrolabe mit sous voiles à Toulon, le 22 avril 1826; mais, retenue longtemps par des vents contraires, elle ne put passer le détroit de Gibreltar que le 6 juin. Le 20 juillet, la ligne fut franchie

avec ies cérémonies d'usage, et le 31 du même mois Martin-

Vaz et la Trinité furent signalées. Mais depuis ces lots jsqu'à la Nouvelle-Hollande on n’aperçut aucune terre : la corvetle avait doublé le Cap sans s'y arrêter, et lorsque, le 7 octobre, elle jeta l'ancre à l'entrée du Port-du-Roi- Georges, les navigateurs avaient passé à la mer cent huit jours consécutifs, dont la moitié par des temps affreux « et des mers assommantes ».

Après quelques jours d’un repos nécessaire, ils commencèrent l'exploration attentive d’une grande partie des côtes de la Nouvelle-Hollande, et notamment des contrées qui avoisinent les établissements fondés par les Anglais. Enfin, le 19 décembre 1896, au malin, l’Astrolabe quitta Sydney pour se rendre à la Nouvelle-Zélande, qu’elle n’aperçut que le 20 janvier 1827, contrariée qu'elle fut, dans sa traversée, par le mauvais temps. Elle ne tarda pas à s'engager dans le détroit de Cook, et, après avoir doublé un banc, dangereux, elle pénétra dans la baie de Tasman. beaucoup plus vaste que Cook ne l'avait supposée, puisque la corvette ÿ vogua à pleines vo'les pendant trois jours entiers, pour en explorer les bords.

Après une relâche de huit jours dans un havre qui reçut le nom d'Anse de l'Astrolabe, la corvette appareilla, et, poussée par une faible brise du nord-ouest, elle gouverna vers la côte orientale de la baie de Tasman, sur une coupée qui offrait une communication avec la baie de lAmirauté. Là elle faillit plusieurs fois se briser sur des récifs; le 28 même, lorsque la passe était franchie, elle toucha deux fois. € Le premier choc fut léger, dit Dumont d'Urviile; mais la seconde fois, un craquement lugubre ct général, a ‘ompa-

gné d’une secousse prolongée, d’une pause sensible dans ja

marche du navire, et d’une forte inclinaison sur bâbord, pouvait justement faire redouter qu’elle ne restât sur la roche et qu’elle ne s'y défonçât. L’équipage, en ce moment, poussa involontairement un cri d’épouvante. Ce n’est rien, nous sornmes parés! m'écriai-je à haute voix pour le rassurer. En effet, le courant, continuant d'entraîner le navire. lempêcha de rester sur la roche fatale. Nous en fûmes quittes pour quelques fragments de la contre-quille que le choc détacha, et qui vinrent flotter dans le remous du navire, Pour consacrer le souvenir du passage de l'Astrolabe, je laissai à ce dangereux détroit le nom de Passe des Français. »

Le 30 janvier, à midi, comme on était, par un beau temps et une mer calme, en vue de la côte d’Ika-Na-Mawi, au nord de la Nouvelle-Zélande, une pirogue s’approcha du bord. Elle était montée par six insulaires, qui, sur l’invitation du commandant, accostèrent hardiment et montèrent sur le pont, non toutefois sans s’être assurés qu’il n’y avait pas de Zélandais à bord. Leur chef demanda même la permission d'y rester, et Dumont d’Urville y censentit, pensant que ce n'était que pour quelques instants; mais il fut fort étonné de voir, au bout d’une heure, la pirogue s'éloigner avec quatre hommes seulement. Deux restaient à bord : c'était le chef, nommé Tehi-Nouï, raugatira et même ariki, c’està-dire chef et grand prêtre de son canton, et un jeune homme, nommé Hoki-Hore, qui, par affection, s'était attaché à la fortune de son maître. Le premier, malgré les observations qui lui avaient été faites, avait paru d’abord décidé à aller partout où la corvette le conduirait. Il ne

put cependant retenir ses larmes lorsque ses compagnons

CAPITAINE DUMONT D'UXVILLI yo

lui donnèrent en se retirant le salut d'usage (le frottement du nez). Il paraissait âgé de trente à trente-deux ans, Son visage et sa stature étaient assez nobles. Il avait un air de dignité mêlé de tristesse. Son compagnon, d’une physionomis plus agréable, semblait plus insouciant et plus gai.

Les deux nouveaux venus conservèrent assez bien pendant quelques jours leur bonne humeur, et semblèrent disposés à aller au bout du monde; cependant ils laissaient voir de temps en temps la crainte, qu’ils avaient au fond, qu'on ne fût tenté de les manger. Quand le navire eut doublé le cap Palliser, et que leur terre natale eut disparu à leurs yeux, ils tombèrent dans une mélancolie sombre qui finit par tourner au désespoir, Tehi-Nouï se lamentait de la manière la plus piteuse, sans souci de son rang et de sa dignité, et ce fut un singulier spectacle pour les Français de voir ce sauvage, qui sans doute sur un champ de bataille eût affronté la mort avec intrépidité, se laisser ainsi vaincre par la douleur, pleurer et gémir comme un enfant.

Enfin, au bout de quinze jours, des insulaires de Houa- Hioua (Tolaga) étant venus à leur tour visiter la corvette, Tehi-Noui et Hoki-Hore se décidèrent à s’en aller avec eux.

Le 22 février, l'Astrolabe jeta l'ancre dans la baie de Wangaroa. Aussitôt une pirogue de guerre se détacha du fond de la baie et s’approcha rapidement du navire. Tous ceux qui la montaient avaient le costume des naturels du pays, à l'exception d’un seul, qui portait des vêtements européens. On le prit d'abord pour quelque déserteur réfugié parmi les sauvages; mais lorsqu'il fut monté sur le pont, on reconnut

bien à son visage tatoué que C'était un véritable insulaire.

Bientôt, au moyen d'un langage mi-anglais mi-zélandais aidé de gestes expressifs, M. d'Urville apprit que son hôte se nommait Rangui. Il était fils de Tekoke, premier chef de la tribu de Pahia, sur la baie des Iles, que La Coquille avait visitée quatre ans auparavant, et il se disait avec orgueil compagnon de Pomaré, personnage fameux dans les fastes de la Nouvelle-Zélande; il avait résidé quelque temps au Port-Jackson, d'où il avait rapporté son costume et ses manières semi-européennes. « Pour achever de me convaincre, dit Dumont d'Urville, il déploya avec beaucoup de gravité un chiffon de papier, que je pris d’abord pour quelque cerlificat de capitaine baleinier. En effet, c'était bien un cerüificat, mais au nom de deux individus de Sydney, qui attestaient avoir hébergé Rangui quelques jours chez eux, ajoutant que celui-ci avait promis en retour de leur envoyer des lances, des coquilles et autres objets curieux de son pays. Ces deux messieurs irvitaient en conséquence tous les capitaines entre les mains desquels ce papier viendrait à tomber, à rappeler soigneusement cette promesse au porteur. Cette plaisante invitation m'amusa beaucoup, et je persai que ceux qui la verraient songeraient à en tirer parti pour eux-mêmes plutôt que pour les deux habitants du Port-Jackson. Je remis, du reste, à Rangui son écrit d’un air très- sérieux, comme si sa teneur m'eût donné d’utiles renseigrements sur son compte, et 11 me parut très-satisfait…

« Le 26 février, la corvette était en calme plat dans la baie de Shouraki, quand trois pirogues que nous observions depuis longtemps, et qui étaient parties de la plage du sud, arrivèrent le long du bord. Bientôt j'appris qu’elles apparte-

naient à Rangui, chef puissant de cette côte (c'était un autre

CAPITAINE DUMONT DPURVILLE to

que celui qui a été nommé plus haut), Rangui lui-même, revêtu d’une tunique écossaise, se trouvait sur la plus grande de ces embarcations, D’après mon invitation, il monta à bord sur-le-champ et sans défiance, s'avanca vers moi d’un pas grave et assuré, et me proposa le salut d'usage, J'exigeai que tous les guerriers restassent dans leurs pirogues, et je ne permis qu'à lui et à son frère et compagnon d'armes, Tawiti, de monter sur la corvette; ce qui ne parut Ini causer aucune répugnance.

€ Rangui, dont la taille atteignait un mètre quatre-vingthuit centimètres, était un fort bel homme, dans toute l'6tendue du terme; sa démarche était noble et imposante, et les traits de son visage, quoique ornés de sillons nombreux. marque de son rang, respiraient un air remarquable de calme, de confiance et de dignité, Nous ne taruâmes point à être ensemble le mieux du monde, et, dans le cours de la longue conversation qui eut lieu entre lui et moi. voici les principaux renseignements que je pus saisir,

« Les naturels de Shouraki se trouvent en guerre Continuelle avec les peuples du nord, qui viennent chaque année ravager leur territoire : les armes à feu donnent à ceux-ci un immense avantage. Rangui témoignait le plus vif désir d'en obtenir pour sa tribu. — Un an s'était à peine écoulé depuis qu'il avait combattu à coups de fusil le redoutable Pomaré. Après avoir échangé plusieurs balles, Pomaré avait enfin succombé ; comme de coutume, son corps avait été dévoré sur le champ de bataille, et sa tête. préparée en mokomokaï, était conservée dans le pâ de Waï-Kato. principale forteresse de la ligue des peuples de la baie de Shouraki. Je

pouvais en devenir maître pour quelques livres de poudre ;

il ne s'agissait que d'attendre quatre à cinq jours, temps rigoureusement nécessaire pour envoyer un messager chercher cette tête à Waï-Kato, Cette proposition était assurément séduisante pour moi : j'aurais été jaloux de rapporter en Europe les dépouilles d’un guerrier devenu si fameux dans les guerres antarctiques ; malheureusement l'exploration de la Nouvelle-Zélande n'était. pour la campagne, qu’une Opération du second ordre, et mes instructions me prescrivaient de me rendre entre les tropiques.

« Rangui et Tawiti, empressés de satisfaire à mes questions, me donnérent en outre les noms des districts, des Canaux et des îles dont nous étions environnés… Rangui déjeuna avec nous, et se comporta convenablement à table: puis il renvoya tous ses gens À terre avec leurs pirogues, et resta seul avec Tawiti. Après déjeuner, il me donna une foule de détails sur le pays, sur les habitants, sur les guerres qui les divisent; il ne manqua pas de répéter plusieurs fois avec emphase qu'il avait tué et mangé Pomaré, montrant avec orgueil sa tunique écossaise, comme trophée de sa victoire, eœuvias indutus ichillis.. À l'entendre. il préparait le même sort à Shongui, autre chef redouté, Cependant, quand je vins par hasard à lui parler de son homonyme, la jactance de mon héros diminua tout à coup, pour faire place à une inquiétude très-marquée, et qui avait quelque chose de comique, Îl S'informa à plusieurs reprises des forces de cet adversaire, de ses projets, et il demanda plus de vingt fois de suite s'il n'allait pas arriver incessamment. Tout annonçait que cette nouvelle l’agitait cruellement, et qu'il était tourmenté de savoir ses ennemis si près de lui.

€ À Pinstant même où les chefs Sembarquaient dans leurs

CAPITAINE DUMONT D'URVILE TX

pirogues, il arriva une petit: aventure propre à faire connaître le caractère de ces peuples, Pendant tout le temps qu'ils étaient restés à bord, Rangui et les autres chefs s'étaient comportés avec beaucoup de décence; leurs sujet mêmes avaient commercé le long du bord avec une bonne foi digne d’éloges. Comme je mettais à la voile, on vint m'avertir qu'un des naturels venait d'enlever un plomb de sonde laissé négligemment à la traîne, dans le porte-haubans. Pris sur le fait, cet homme renc't son larcin sans aucune résistance, et se hâta de s’esquiver. Alors m’adressant à Rangui, je lui dis à haute voix, et l’un ton sévère, qu'il était indigne d'honnètes gens de commettre de pareilles actions, et que je châtierais les voleurs sans pitié. Ce reproche et cette menace parurent l’affecter profondément. Il s'excusa en alléguaat que ce crime avait été commis, à son insu, par un esclave, Puis il me demanda d’un air soumis si je n’allais pas le punir pour ce fait, Je lui répondis qu’il n’en serait rien pour cette fois, et lui souhaitai le bonjour amicalement. pour m'occuper uniquement de la manœuvre. Un instant après, le bruit de coups redoublés, accompagnés de cris pitoyables partant de la pirogue de Rangui, attira de nouveau mes regards de ce côté. Alors je vis Rangui et Tawiti frappant sur un manteau qui semblait recouvrir un homme, Mais il me fut facile de voir qu'ils ne frappaient que sur un des bancs de la pirogue. Après avoir joué quelque temps cette farce, la pagaie de Rangui se brisa entre ses mains, l’homme fit semblant de tomber par terre, et Rangui, m'interpellant, me dit qu'il venait d’assommer le voleur, et me demanda si j'étais satisfait. Je répondis affirmativement, riant en moi-même de

la ruse de ces sauvages, ruse dont, au reste, les exemples ne g

Sont pas rares chez des peuples plus avancés en civilisation. »

Nous empruntons encore à la relation de Dumont d'Urville quelques détails sur la Nouvelle-Zélande et sur ses habi tants,

« Cette terre, dit-il, par sa grandeur comme par sa nombreuse population, est certainement une des plus importantes de l’océan Austral, malgré sa position reculée vers le sud, Sa température, ni trop chaude ni trop froide, est saine et propre à la culture de toutes les productions d'Europe, Sur plusieurs points, sa végétation, dans laquelle on distingue des fougères en arbre et des dracænas qui figurent des palmiers, ressemble à celle des tropiques, par son abondance et sa vigueur; et, malgré l'absence des plantes fournissant à l’homme une nour-riture abondante, les heureuses influences don! nous venons de parler ont contribué au développement d’ure des plus belles races de la Polynésie, En effet, les navigateurs ont re

marqué qu'en général les Zélandais sont grands, robustes, d'une physionomie agréable, quoiqu’ils la défigurent, surtout les chefs, par un tatouage en incision, dont la disposition ne contribue pas peu à leur faire paraître à tous le nez aquilin; cette forme cependant, assez commune parmi eux, se joint à l’écartement des narines, Leurs cheveux sont longs et lisses ainsi que leur barbe: leurs dents sont admirables,. Le caractère de la physionomie est aussi varié qu'en Europe, et, pour tout dire en un mot, nous trouvions dans ces insulaires des ressemblances avec celles qu'on nous à transmises de Brutus. de Socrate, ete, La base: classe à des formes plus peliles et moins belles: un petit nombre seulement de ceux

qui la composent sont ‘atoués, privilége qui semble appar-

tenir aux guerriers, et par conséquent aux chefs, qui sont tous guerriers. [Il faut voir cet ornement pour juger combien il doit être douloureux à obtenir, Les femmes sont loin d'approcher des hommes en beauté : petites presque toutes, elles n’ont rien de ce naturel gracieux qu’on trouve parmi les peuples civilisés, et que nous avons souvent rencontré aux iles Sandwich. Les femmes des chefs sont seules tatonées aux lèvres et sur les épaules, d’une manière particulière.

« Le costume des Zélandais est des plus pittoresques, [1 se compose de nattes de différentes espèces; ils en ont de très-épaisses, couvertes de longs brins de phormium. Lorsqu'ils s’accroupissent sous ce vêtement ils ressemblent à une ruche qui serait surmontée d’une tête, Plusieurs nouent leurs cheveux derrière et les ornent de deux plumes noires; d’autres les enduisent d'encre rouge par devant: c’est une toilette de cérémonie qu'ils faisaient avant de nous aborder. Se couvrir les épaules de leurs vêtements, est une marque de respect. Leur nourriture consiste en poissons et en palates douces. L'approche des champs est défendue ou tabouée, lorsque la plante est jeune. Celui qui violerait cette défense courrait risque d’être assommé. Le peuple mange la racine des fougères qui couvrent le pays : nourriture de tous les instants, mais peu subsiantielle; il faut Y Joindre les cochons et les choux. qu'ils doivent dUux Européens, et sans aucun doute à Surville et à Marion, surtout à ce dernier, qui séjourna longtemps à ia baie des Iles, où il fut assassiné en représailles de la perfidie qu'avait commise quelque temps iuparavant Surville, en enlevant un chef dont il avait recu toutes sortes de secours,

Les Zélandais sont partagés en une multitude de peu-

plades qui obéissent à des chefs indépendants, et sont presque constamment en guerre les unes contre les autres. « Plus qu'aucun autre peuple polynésien, ils sont adonnés à l'horrible coutume de manger leurs prisonniers après le combat. et ils paraissent y attacher une idée religieuse qui va jusqu’à faire désirer cet honneur aux chefs qui succombent dans l’action. » Leurs têtes sont conservées par la dessiccation : ce sont celles qu'on voit assez fréquemment en Europe, »

Après cinq jours de mouillage dans la baie des Iles, l'Astrolabe quitta les côtes orageuses de la Nouvelle-Zélande . pour se diriger vers les parages plus tranquilles de la zone équatoriale, Sa marche fut néanmoir.; retardée par des calmes et des vents contraires, et ce ne fnt que le © avril qu’elle se trouva en vue des terres de Tonga-Tabou ou des Amis. Là des bancs de coraux la mirent encore à deux doigts de sa perte, et son séjour dans ces parages fut signalé par de graves événements. Le commandant eut connaissance d’un complot de désertion tramé parmi quelques matelots. Pour en prévenir l'exécution, il fit hâter dans le plus grand secret les préparatifs du départ. Mais le 13 mai, comme tout était disposé, les naturels attaquèreyt et enlevèrent à limproviste huit hommes qui, sous les ordres de M. Faraguet, étaient allés ramasser du sable sur le rivage. Cet acte d’hostilité. qu'aucun motif ne pouvait justifier, ne s'expliquait que par leur désir d’avoir parmi eux des Européens,

Deux détachements furent envoyés à terre pour délivrer les prisonniers, mais ils échouèrent, Dans le premier, le caporal Richard, de l'infanterie de marine, fut tué, et un élève. M. Dudemaine, grièvement blessé, Enfin Dumont d'Urvill

dut aller embesser devant Mäanfango, village sacré qui ren-

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