MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
5, RQE PAVÉE-SAINT-ANDIIÉ-DES-ART8, ?»
Tous droite réservés.
VOYAGES
A la sommité du roc redoutable qui domine le Charybde des anciens était assis le roi Frédéric I" de Sicile avec la plus belle des filles de l'Europe. Souvent il avait fixé ses regards sur le gouffre qui mugissait à ses pieds, et vainement il avait offert les richesses de son trésor et les honneurs de sa cour à celui qui Toudrait plonger dans re£froyable tourbillon, et en sonder les mystères. Nul habile pêcheur, nul courageux chevalier n'osait tenter la misé^k^i*^^ de Dieu, en se jetant dans le précipice pour y braver une mort certaine. Mais Tamour d'une jeune fille est plus puissant que l'appât de Foret des honneurs.
Marrseao
Quand la ch^irmante enfant du roi, souriant à la foule qui l'entourait, laissa tomber de ses lèvres roses quelques paroles d'encouragement, ces paroles émurent un vaillant cœur, insensible à une recompense pécuniaire, et par malheur oublieux aussi des barrières que Dieu a mises à Tardeur deThomme.
C'était un audacieux pêcheur que ses compagnons avaient surnommé il Pesce (le poisson), car il passait sa vie à l'eau, et nuit et jour nageait dans les tièdes vagues de la Sicile. De la pointe du roc oii le prince était assis, de l'endroit où posaient les pieds de la séduisante jeune fille, le Pesce s'élança dans les flots écumants, et les flots se reployèrent sur lui, et Fabîme un instant entr'ouvert apparut plus terrible que jamais. Tous les regards étaient arrêtés sur le même point, toutes les poitrines étaient comprimées par une morne angoisse, toutes les lèvres muettes comme le tombeau. Soudain, au-dessus des vagues apparaît une forme blanche, un bras luisant se meut, et de longs cheveux noirs flottent sur un cou nerveux.. Le plongeur respire encore Tair libre; ses yeux se lèvent vers la voûte céleste, sa bouche murmure une religieuse expression de reconnaissance. A son aspect, des acclamations de surprise, des cris de joie résonnent au loin. Mais lorsque de nouveau les regards se tournent vers celui qui a osé tenter ce que nul homme n'avait encore tenté, et pénétrer dans les secrets de Dieu, on ne l'aperçoit j>lus. Les flots furieux ont ressaisi leur proie; Tabîme s'est refermé sur sa victime, les vagues sifflent, mugissent.
écument, et le téméraire plongeur, jamais on ne le revit*.
Cette tradition du moyen âge n'est-clle pas comme une histoire desiemps actuels? Nous ne connaissons pas encore les mystères de FOcéan, et sans cesse l'Océan engloutit une innombrable quantité de victimes. Car son repos apparent n'est qu'un calme perfide. Sous son miroir trompeur, se perpétuent l'agitation et les combats. L'Océan n'est point, comme les anciens le représentaient, ce galant époux qui enlace la Terre dans ua tendre embrassement. Il lui livre au contraire de rudes assauts, il la ronge, il la mine, il est constamment en lutte avec elle. Même quand il semble sommeiller, il poursuit encore son œuvre. 'Ecoutez, et vous entendrez le murmure des flots frappant les bords sablonneux de la baie. Regardez, et vous verrez le colosse se mouvoir et respirer comme un être vivant. Point de repos, point de sommeil à cet infatigable élément. De même que le ruisseau bondit nuit et jour de roc en roc, sans s'arrêter, de même il n'y a pour TOcéan ni trêve ni loisir.
Son agitation ne se manifeste pas encore de la façon la plus sui*prenante quand il est balayé par le vent, ni même quand il se soulève au souffle impétueux de la tempête. La tempête, Fouragan, le typhon ne sont que des jeux d'enfants comparés à Faction de ce silencieux, régulier et gigantesque mouveiùent dans lequel FeaU de FOcéan
* C'est ceUe tradition que Schiller a reproduite dans sa poétique ballade du Plongeur,
s'élève jusqu'au ciel et retombe dans les entrailles de la terre.
Lorsque le soleil darde ses chauds rayons sur l'espace aquatique, des millions de gouttes se détachent du sein des mers, sans que Fœil humain les distingue, montent sur les ailes des venta jusqu'à la voûte azurée pour retourner bientôt à Timmense bassin des mers. Elles se rassemblent en nuages, elles courent au-dessus du globe, et tombent, tantôt en un orage impétueux qui porte dans ses flancs la destruction et la ruine, tantôt en une pluie salutaire qui rafraîchit et fertilise le sol, tant6,t en perles de rosée qui brillent dans le calice des fleurs et scintillent sur les feuilles. La terre altérée aspire avidement ces ondées bienfaisantes, qui par une quantité d'artères inyi-" sibles pénètrent dans son sein et remplissent ses réservoirs inconnus. Puis un jour vient où ces mêmes eaux s'échappent d'une crevasse et bondissent dans les ravins. Le i:Misseau se joint aux ruisseaux ; les fleuves formés par ces affluents s'élancent du haut des rocs, franchissent les précipices, puis s'épanchent dans les vallées. Là, soumis à la loi de Fhomme, ils deviennent les esclaves de son industrie, et retournent chargés de navires à l'Océan d'où ils sont sortis.
Avec quelle tranquillité et dans quel silence la nature accomplit son œuvre! Ces prodigieuses émanations des mers s'opèrent sans que Toeil les voie, sans que Toreille les entende, et le tiers de la chaleur que le soleil donne à notre globe sufiît pour les transporter de la surface de
l'Océan à la région des nuages. Quand cette masse d'eau, soulevée par un invisible pouvoir, a servi aux besoins de rhomine et redescend dans son bassin primitif, Fun des phénomènes réguliers de notre globe est accompli, Tun des changements perpétuels de la terre, de Veau et de l'atmosphère.
Mais le fier Océan est encore soumis à un autre pouvoir. La force mystérieuse qui lie la constellation à la constellation, la planète à la planète, qui rappelle à son foyer central la comète, et fait des différents mondes un grand univers, la force d'attraction exerce aussi son empire sur les eaux, et leur imprime un rapide mouvement.
Quand les compagnons de Néarque arrivèrent à Tem* bouchure de rindus,.rien n'excita plus leur étonnement dans cette admirable contrée que le flux et le reflux des eaux, car ils n'avaient pu remarquer ce phénomène sur les côtes de la Grèce et de TAsie -Mineure ; et bientôt ils reconnurent la connexion de ce changement avec les phases de la lune. Plus puissante que le soleil, par la raison qu'elle est plus rapprochée de la terre, la lune soulève sur Tespace sans bornes de Vocéan Pacifique une ' vague de quelques pieds de hauteur et l'entraîne à sa suite dans sa marche aérienne. Cette vague inoflensive roule d'abord paisiblement à la surface de l'Océan. Mais voilà qu'elle rencontre d'un côté la Nouvelle-Hollande ; de l'autre le rivage de l'Asie méridionale : pressé entre ces deux terres, l'immense courant se précipite vers la
côte d'Afrique. Une heure après le lever de. la lune, à la hauteur de Greenwich, il atteint Fez et le Maroc; deux heures plus tard, il passe le détroit de Gibraltar et longe la côte de Portugal. A la quatrième heure, il se jette dans le canal et parcourt la me occidentale de l'Angleterre. Là, les rocs de Tlslandc, puis les nombreuses îles des mers du Nord arrêtent la rapidité de ses mouvements, en sorte qu'il n'arrive en Norvège qu'après une course de huit heures.
Une autre branche du même courant se précipite le long de la côte occidentale d'Amérique avec une vitesse de cent vingt milles à Theure ; de là, il se jette vers le nord, où, serrées de tous côtés, les vagues s'élèvent quelquefois à une hauteur de quatre-vingts pieds. Tel est souvent le cas dans la baie de Fundy. Les plus violentes tempêtes ne peuvent produire un effet pareiL: au lieu même le plus orageux de la terre, au cap Hom, les plus forts ouragans ne soulèvent pas les flots à plus de trente pieds de hauteur.
Moins bien observé et moins connu est le troisième grand mouvement qui s'opère dans le calme apparent de l'Océan. Car ici, comme partout, le mouvement c'est la vie. Ce mouvement, qui jamais ne s'arrête et jamais ne finit, est produit par la chaleur du soleil. Comme tous les corps, Teau se contracte et devient plus lourde lorsque la température baisse, mais seulement jusqu'à un certain point, jusqu'à trois degrés Réaumur. Telle est la chaleur invariable de l'Océan aune profondeur de 3,600 pieds et au-
dessous. Si la température est plus froide, Teau s'allège de telle sorte qu'à un point de congélation elle se dilate et pèse beaucoup moins que dans Tétat liquide. De cette loi particulière résulte la curieuse motion, la motion continue de l'Océan, lascension et la chute de l'eau qui se dilate ou s'appesantit selon les variations de la températurc. De là, des courants qui font un étrange contraste avec la surface paisible qu'ils traversent. M. de Humboldt raconte dans ses récits de voyage, qu'à Truxillo, les eaux calmes étaient à vingt et un degrés de chaleur, tandi^ que le courant de la côte péruvienne n'en présentait que huit. En longeant adroitement avec sa barque le bord de ce courant, le matelot pourrait tremper, en même temps, une de ses mains dans l'eau froide et l'autre dans l'eau chaude.
Combien d'autres merveilles plus étonnantes sont cachées sous le riant azur des mers I En sillonnant avec sa frêle embarcation l'immense espace de l'Océan, l'homme ne songe point qu'il y a là, sous ses pieds, de splendides forets, de vertes prairies, des montagnes superbes et des foyers volcaniques.
Oui, la mer a ses coteaux et ses valbns, ses plateaux et ses plaines, ici nus et arides, là revêtus d'une luxurisûite végétation ; la mer renferme dans ses flots des inégalités de terrain telles qu'il n'en existe point de pareilles sur nos continents. Dans l'Atlantique, au sud de Sainte- Hélène, le commandant de la frégate la Vénus ^"si trouvé le fond de la mer qu'à la distance de 14,556 pieds, ce
qui est la hauteur du mont Biauc. Dans son expédition au pôle nord, le capitaine Ross a fait descendre sa sonde jusqu'à vingt-sept mille six cents pieds (ce qui représente un espace de cinq milles) sans trouver le fond de Teau. Ainsi, le Sinaï placé là, à là pointe du Dawalaghiri, n aurait point élevé sa cime au-dessus des flots. De ces mêmes fabuleuses profondeurs s'élèvent des montagnes, des rochers, des écueils, des îles verdoyantes.
Nous ne pouvons plus admettre Tancienne image de la ie^ra firma mise en opposition avec la mobile nature de la mer. De récentes découvertes nous démontrent que. c'est la terre qui change et que l'empire des eaux est stable. L'Océan garde toujours un même niveau, mais comme il s'opère sur les continents des élévations et des afTaissements de terrain, on pourrait constater un fait semblable au fond des mers. Dans la mer du Sud, ce double phénomène s accomplit alternativement à des époques déterminées. Parmi les contrées en décadence de notre globe, il faut citer en première ligne la Nouvelle-Hollande. Loin d'être une contrée jeune et nouvelle, ce pays avec son étrange flore si difiCérente de celle du reste du monde, et avec ses curieux animaux, est une vieille île décrépite que rOicéan dévore et ensevelit peu à peu.
Quel merveilleux arcanum que les régions intérieures de l'Océan ! Là sont les abîmes parsemés de rocs, de débris de navires, de cadavres humains : là est enseveli dans la vase le bronze des batailles, la cassette remplie de l'or du Pérou, près d'un amas de squelettes de chaque
rivage, de chaque climat. Là se morcelle le crâne du brave navigateur à côté de la colossale cuirasse de la tortue; là repose le harpon du pécheur près des barbes de la baleine. Des milliers de poissons s'amassent dans des balles de soie, et sur leur tête passent en silence des myriades d'infusoires microscopiques, tandis que les énormes cétacés et le requin vorace chassent devant eux des légions de harengs effrayés*
Ici la mer écume et s'agite autour des récife de forme bizarre et des monstrueux rochers ; là, elle se déroule et s aplanit sur une couche de sable blanc. Le matin, les Ilots dé la marée se précipitent violemment contre les pics des Alpes sous-marines, ou passent en gémissant à travers d'anciennes forêts. Le soir, ils s'assoupissent dans des rayons de lumière à la surface de Teffroyable abîme.
L'Océan est un vaste charnier. Là gisent des millions et des millions de cadavres entassés par couches épaisses, car sous te voile transparent des flots, il n'y a qu'une guerre incessante, des chasses sauvages, des combats sanguinaires, des haines implacables. Les habitants de rOcéan ne peuvent vivre que par la destruction. Il y a là d'autres races de loups, de tigres et de lions qui arrivent à des proportions colossales et dévorent des générations entières de petits animaux. Des polypes et des méduses en quantité innombrable déploient leurs filets, surprennent par milliers les stupides radiaires, tandis que la baleine engloutit d'un coup toute une nuée d'animalcules. Le poisson à épée et le lion de mer poursuivent le rhino-
céros et Télépbant de l'océan Pacifique, tandis que le parasite s'attache à la graisse du thon. Dans ces profondeurs aquatiques, tous les êtres chassent perpétuellement, tuent ou sont tués. Mais la lutte s'achève en silence, nul cri de guerre ne se fait entendre, nulle exclamation d*angoisse ne trouble Téternel silence, nul accent de triomphe ne s'élève au-dessus des vaguer. Les Combats s'engagent et se terminent dans un profond mystère. Parfois on devinera une de ces mortelles batailles au sang dont se teindront un instant les eaux ; parfois un cétacé mourant apparaîtra à la surface de l'onde, se débattant dans une dernière convulsion.
' Qu'on ne s'imagine pas pourtant que dans ces conflits perpétuels, les profondeurs maritimes ne soient qu'une scène de désolation. Au contraire, la vip abonde dans rOcéan, Télément le plus varié et le plus admirable de la création. L'Océan renferme une multitude d'animaux, depuis les infusoires qu'on n'aperçoit qu'à l'aide du microscope, jusqu'aux plus grands colosses. Près des rocs arides du Spitzberg, des plages inhospitalières de la terre Victoria, là où le sol ne produit pas même le plus humble lichen, là où l'on ne voit plus aucun renne, et où l'ours polaire ne peut se procurer sa subsistance, la mer est couverte de fucus et de conferves, et des myriades de petits êtres vivants y trouvent un aliment.
L'eau limpide *du ruisseau n'est pas plus limpide que celle de l'Océan. Ses teintes varient à chaque rayon de soleil, à chaque nuage qui passe, et quelquefois ses vagues
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reDèteot le fond de son lit. Mais ses teintes les plus vives lui vieonent des plantes et des infusoires qu'il recèle dans soo sein. Sur la mer Arctique, une large bande d'une couleur d'oUve foncée passe en droite ligne à travers un pur outremer. Sur la côte d'Arabie s'étend' une ligne Tcrte si distincte qu'on a pu voir le navire flotter à la fois dans l'eau verte et dans l'eau bleue. La mer VermeiOe de Californie tire son nom de la teinte particulière de ses infusoires. La couleur de la mer Rouge passe de la nuance délicate de Tœillet à l'éclat de la pourpre, selon que ses légions d'animalcules se meuvent par bandes plus ou moins compactes. D'autres masses de petits animaux teignent les eaux des Maldives en noir, et celles du golfe dc- Guinée en blanc.
Lorsque le capitaine Ross explorait la mer Arctique^ eu jetant sa sonde à une profondeur de 6,000 pieds, ii lamena des animalcules vivants. A une profondeur qui surpasse la mesure de nos plus hautes montagnes, Teau est animée par une quantité infinie de créatures phosphores centes qui, en montant à la surface de la mer, étincehenl dans chaque vague et projettent au loin un sillon de feu. Ou sait que ces animalcules, par leur multiplicité et par leur rapide décomposition, font des eaux qu'ils peuplent un fluide nutritif pour les habitants gigantesques de rOcéan. Mais ils ont leurs stations distinctes et leurs moyens de locomotion. Ils voyagent au loin et rapidement. Des courants inconnus à l'homme les portent par grandes masses du pôle à l'équateur, et quelquefois d'un
pôle à Tautre. La baleine est obligée, aussi de Toyager pour les trouver. Elle court de la mer Arctique jusqu^aux Antilles pour suivre les méduses dont elle se *Qourrit. Quelle étrange chose que cette marche ardente du géant des mers à la suite d'une espèce de globule gluant, incolore, à peine perceptible!
Par d'autres raisons, d'autres courses s'opèrent dans le mystérieux empire des mers. L'eau est le véritable élément du mouvement et il se fait là des migrations perpétuelles d'une zone à Tautre. Pas une espèce d'animaux ne voyage autant et aussi régulièrement que le poisson, et nulle part on ne distingue mieux Tétroite corrélation qui existe entre les besoins de Thomme et les ressources que lui donne une prévoyante Providence. Autrefois, les premiers hareûgs qui apparaissaient dans les eaux de la Hollande étaient payés au poids de l'or, et un noble japonais dépensait un millier de ducats pour se procurer quelques poissons, s'il plaisait au roi d'en avoir, en plein hiver, quand les poissons avaient abandonné les côtes de son empire.
Tantôt isolément, tantôt par bandes, les poissons errait continuellement. Le délicat maquereau s'en va vers le sud, la fine, élégante sardine de la Méditerranée se dirige au printemps vers l'ouest, puis retourne à Test. L'esturgeon des mers du Nord s'aventure sur les larges rivières de notre continent ; on Fa trouvé en Allemagne, et jusqu'au pied de la fameuse cathédrale de Strasbourg. Des masses triangulaires de saumons remontent les fleuves
septentrionaux en légions si serrées que parfois ils arrétent le cours de J' eau. Avant leur arrivée, des millions de ' harengs ont abandonné ces mêmes fleuves, mais on ne sait d'où ils sortent. Au printemps, ils apparaissent comme des Iles flottantes de deux ou trois milles de largeur, de vingt à trente milles de longueur. Ils forment une masse si serrée, si compacte, que souvent ni la sonde, ni le harpon ne peuvent y pénétrer. Ce que les requins et les oiseaux de proie en dévorent, personne ne peut le dire; ce qui en périt sur les côtes, c'est incalculable, et Ton en sale encore plus de mille millions pour la consommation de Thiver.
Comme chacun le sait, la mer abrite les animaux les plus prodigieux, des baleines cinq fois plus grandes que 1 éléphant, le géant des animaux terrestres, des tortues qui pèsent plus de mille livres. Autour des îles merveilleuses de Tocéaa Arctique, on capture chaque année des milliers et des milliers de morses et de phoques. Ailleurs, du sein des vagues écumeuses s élèvent des oiseaux monstrueux dont rhomme n'a jamais vu les repaires, dont les petits sont élevés sur des plages inconnues. Des Hes et des montagnes entières sont formées, de générations en générations, par les excréments d'une race de petits oi^ seaux.
L'Océan n enferme pas seulement dans ses vagues des montagnes et des plaines, des prairies verdoyantes, des déserts sablonneux et des sources d'eau fraîche qui de leur secret bassia jaillissent dans l'^au salée; il a ses ri-
cbes forêts avec leurs parasites, ses vastes prairies, ses jardins en fleurs, ses paysages plus vastes, plus imposants que ceux de la terre ferme. Il est vrai qu'on n'a découvert dans lintérieur des mers que deux espèces d'algues ou de fucus. Mais le nombre en est si grand, les formes si variées, les couleurs si brillantes, qu'elles composent un jardin féerique, et de même que les rameaux de nos arbres s'inclinent au souffle de la brise, se courbent et gémissent sous le vent de l'orage, de même les plantes aquatiques subissent l'effort de la vague qui ébranle leurs racines et déchirent leurs feuilles. Quelquefois elles périssent dans cette lutte, et on les voit flotter par faisceaux épais vers les plages lointaines où elles forment une sorte de lande impénétrable .
Les différentes espèces de fucus s'élèvent dans les diverses régions de TOcéan et ont leurs limites déterminées. Quelques-uns se cramponnent si fortement à leur base que lorsque des flots impétueux les enlèvent, ils enlèvent en même temps comme des ancres les rocs auxquels ils' ont attacbé leurs racines. La plupart se développent dans le voisinage des côtes, et rarement on les trouve à plus de quarante brasses de profondeur; mais ils naissent dans toutes les mers, et, chose singulière, les plus grands sont ceux des mers arctiques. H y en a là qui n'ont pas moins de quinze cents pieds de longueur. Parfois ils couvrent un vaste espace, ils apparaissent comme de vertes prairies sur le sombre azur des eaux. C'étaient ces prairies qui étonnaient et épouvantaient les premiers navigateurs.
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La plus considérable est celle qu'on appelle le lac de Sargasse, entre les Açores et les Anlilles. On dirait un jardin flottant, un jardin qui a de cent à trois cents milles de largeur et qui s étend sur vingt-cinq degrés de latitude. Colomb employa trois mortelles semaines à franchir ces fabuleuses prairies.
Quand on enlève ces fucus à leur élément, on est frappé de la bizarrerie et du luxe de leurs formes. Ce ne sont en réalité que des masses gélatineuses recouvertes d une espèce de cuir lustré, et divisées en rameaux irréguliers qui se terminent par des feuilles effilées. Il en est que Ton peut manger. Dans la mer dlrlande est le fucus aux feuilles recourbées, désigné sous le nom de mousse de Carraghen, dont les médecins recommandent l'emploi dans les maladies de poitrine. Une autre sorte de fucus donne aux hirondelles des mers de llnde la matière dont elles composent leurs fameux nids. Le fucus à sucre des mers du Nord est large comme la main, mince comme un fil, et s'étend sur une longueur de plusieurs milles. On en extrait, au moyen d'une préparation, le suc auquel il doit son nom.
Dans les eaux glacées des mers antarctiques, on voit des fucus de mille pieds de longueur dont le feuillage a des teintes de pourpre et de cramoisi. Les membrures centrales de ces magniOques feuilles sont supportées pas des espèces de vessies qui les soutiennent à la surface de l'eau. Dans les îles Malouines il y a un autre fucus qui ressemble à un pommier ; sa tige droite porte des bran-
chcs fourchues et une quantité de fruits. Ses racines s'enlacent aux rochers et ses longues feuilles pendent comme celles des saules sur les flots orageux.
Outre cette innombrable variété de fucus, il eïiste encore au fond de la mer une foule d'autres végétaux, de larges lichens poreux, d'herbes empourprées, d'algues touflus dont les rameaux déliés sont toujours en mouvement.
Ces diverses plantes forment les forêts sous-marines, elles grandissent pêle-mêle dans une apparence de désordre, ici entrelaçant leurs branches, là s*arrondissant en berceaux et ouvrant sous leurs feuillages de longues avenues ; quelquefois elles sont si serrées qu'elles ressemblent à un fourré impénétrable ; d'autres Cois il y a entre elles de longs intervalles où les plus petites apparaissent com\ne une plate-bande d' œillets. Selon les différents effets de lumière sur ces plantes rayonnent de nouvelles teintes. Curieux surtout est Taspect des fucus avec leur fantastique développement, avec leurs mystérieuses galeries de feuillage, que ni la lune ni le soleil n'éclairent, ou avec leurs panaches d'or et de pourpre flottant à la surface de Teau. Cette scène qui ressemble à un rêve, cette végétation de TOcéan est animée par les mollusques aux couleurs diaprées et les poissons aux écailles luisantes.
Des espèces de limaces de différentes formes rampent le long des tiges élancées, tandis que les veaux marins se tiennent suspendus à de larges troncs. Là est la sirène des anciens, le requin avec ses yeux de plomb', le léopard des
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mers ayec son épaisse crinière, et la lente tortue. Regardez ces créatures étranges assoupies au fond de leur ténébreuse demeure. Comme elles se meuvent tout à coup, comme elles se lèvent pareilles à des îlots mobiles I C'est un requin affamé qui s'avance lentement, traîtreusement de leur côté; ses regards vitreux épient une proie; le chien de mer qui le premier aperçoit ce redoutable ennemi se hâte de chercher un reftige dans la forêt. En un instant l'aspect de la scène maritime est changé. L'huître ferme bruyamment sa coquille et se laisse tomber au fond de l'eau; la tortue cache sa tête et ses pieds sous son armure, le petit poisson disparaît entre les rameaux des plantes; le homard se retire sous leurs racines. Seul le jeune morse se tourne vers le monstre vorace et le brave avec ses dents aiguës. L'un et l'autre cherchent à combattre dans la forêt. Bientôt Tagile requin parvient à blesser son adversaire ; le malheureux morse essaye de se retirer dans l'épaisseur des bois pour y cacher son agonie, mais, aveuglé par sa douleyr, par le sang qui coule de sa plaie, il ne peut se dégager des branches au milieu desquelles il s'est jeté et devient la proie de son implacable ennemi.
A quelques milles de distance, on peut voir une scène d'une nature toute différente, un banc d'huîtres dont rien ne trouble la douce quiétude. Endormis en apparence dans leurs coquilles, ces voluptueux mollusques vivent pourtant d'une vie épicurienne. Étrangers aux rumeurs du monde, à ses anxiétés et à ses joies, indifférents à ses
tempêtes et à ses passions, ils se concentrent en euxmêmes et savourent tranquillement leurs jouissances sensuelles* L'Océan entretient leur satisfaction. Sans qu^ils aient besoin de se mouvoir, ils reçoivent leur nourriture du flot qui les baigne. Chaque parcelle d'eau qui entre en contact avec leurs ouïes délicates y renouvelle Tair, rafraiebitet fortifie leur sang transparent.
C'est dans la mer aussi qu'on trouve cette étrange production demi-animale et demi- végétale , le corail. De l'arbre calcaire s'élève le polype, il grandit, il enfante d'autres êtres comme lui, puis s'ensevelit dans sa cellule rocailleuse, sur laquelle de nouvelles générations construiront de nouveaux étages.*
C'est ainsi que se développent les rameaux du corail. Dans la végétation de ses branches supérieures, germe un animal vivant qui a la forme extérieure d'une fleur et qui en a aussi* la teinte brillante. Le polype s'éveille à la vie dans la pierre, puis se pétrifie à son tour dans la pierre. Mais quelles œuvres incroyables sont accomplies par ces actifs zoopbytes, par ces êtres qui palpitent et qui végètent, qui sont à la fois des plantes et des animaux I. Ils bâtissent des châteaux dont la base repose au fond de rOcéan, dont les spirales s'élèvent d'étage en étage audessus des vagues, dont les murs sont affermis par un ciment comme il n'en existe point sur notre globe.
Par la beauté de leurs formes^ par l'éclat de leurs couleurs, ces édifices gigantesques ont attiré dès les temps les plus anciens l'attention des curieux et donné lieu
à plus d'une^rreur. Pendant des siècles entiers on a cru que les tiges de corail étaient réellement des plantes aquatiques qui, dès qu'on les enlevait à leur élément, se pétrifiaient au contact de Tair. Au siècle dernier, on s'en tenait encore à cette hypothèse, et ceux des naturalistes qui avaient découvert la vérité n*ont pu parvenir qu'après de longs efforts à la faire admettre. Récemment Charles Darwin, dans sa charmante narration, nous a familiarisés avec cette étrange création.
Tandis que Thomme emploie toutes les forces que lui donne son intelligence à lutter et souvent à lutter en vain contre la puissance de TOcéan, le polype éphémère continue paisiblement avec sa modeste industrie la même lutteiiontre la violence des flots. C'est un fait remarquable que ces zoopliytes ne construisent jamais leur demeure, ni au milieu des eaux troubles, ni dans les eaux dormantes, mais dans les parages où la mer se brise avec fureur contre les éeueils. C'est là qu'ils posent les fondements de leur édifice qui, d'année en année, de siècle en siècle, s'élargit jusqu'à ce qu'il enferme dans son enceinte <le vastes lacs dont ni Toliragan, ni les vagues ne peuvent troubler le calme étemel. Cependant ces magnifiques structures s'arrêtent à la surface de l'eau, car les polypes sont les enfants de la mer, et ne peuvent résister à Taction de Fair et du soleil.
Gonune des îles enchantées, les récifs de corail apparaissent sous le ciel des tropiques. C'est un admirable aspect que celui de cette ceinture de rameaux colorés par
uae chaude lumière s' arrondissant autour d'un lac paisible, tandis que près de là les flots emportés, les flots impétueux se jettent sur les brisants*
Souvent de larges bancs de corail ientourent de hautes montagnes au pied desquelles s'épanouit la splendide végétsytion des tropiques. Dans l'enceinte de ces récifs une eau calme étincelle aux rayons du soleil, tandis qu'au dehors les vagues écuraeuses se lancent contre ces remparts fantastiques qu'elles ne peuvent briser. Ainsi les faibles polypes protègent contre le ravage des flots la terre habitée par l'homme orgueilleux, car les polypes n'échouent peint dans leur lutte contre l'Océan. Toutes les nations du globe réunies ne parviendraient pas à construire \me de ces forteresses de corail, et ces forteresses on en compte des milliers dans locéan Pacifique, toutes construites dans la même forme circulaire, enfermant un lac dans leurs murs et descendant de la surface des flots jusqu'au fond de la mer. Les courants y apportent des plages lointaines des graines et des arbres vivants, ou des volatiles ont fait leur nid, où les insectes pullulent, où les lézards ont leur gite, où les oiseaux de mer donnent la vie à cette nouvelle bande de terre.
Ainsi se rejoignent au fond des eaux Tanimal et la plante. Le pâle fucus enlace de ses longues fibres le corail de pourpre, et à travers ces rameaux effilés, le nautile, Fargonaute des anciens, déploie ses voiles. Chaque rayon de lumière qui tombe sur le cristal des mers pénètre dans leur intérieur. Mais les cavités de l'Océan ont aussi
leurs couleurs lumineuses; là est le poisson avec ses écailles d'or et d'argent, là , sont les clochettes phosphorescentes, les clochettes blanches et azurées de la méduse -flottant à travers d'autres fleurs d'un rouge cramoisi, et toutes les petites créatures gélatineuses errant parmi les vertes algues. Quand le jour s'éteint, quand la nuit commence à étendre son manteau sur les mers, une nouvelle, une mystérieuse clarté brille dans ce jardin fantastique. Ça et là des flammes s'allument et disparaissent; des étoiles scintillent de côté et d'autre, et de leur vive lueur imprègnent les sombres vagues. A un sillon d'étincelles on reconnaît le jeu des dauphins sur les flots immenses; à un autre sillon, les bonds capricieux des marsouins, tandis que le poisson qu'on appelle la lune apparaît conune un spectre et projette au milieu des brillantes astéries un reflet blafard. Et toute cette scène n'est point ensevelie dans un morne silence. Écoutez; vous entendrez résonner dans son perpétuel mouvement les soupirs du vieil Océan, ils s'unissent aui murmures de la terre et des airs, ils se confondent en une même voix qui s'élève comme un concert de louanges éternelles vers le Très-Haut, vers celui qui domine les terres et les mers.
LlUustre botaniste Schleiden rapporte que non loin de l'île de Sit-Ky, le fond des eaux est couvert d'anciennes forêts dont les tiges se rejoignent, dont les branches s'entrelacent. Au pied de ces forêts se déroule un tapis diapré de petites plantes aquatiques, de conferves rouges, de mousses brunes qui toutes déploient des milliers de fila-
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ments; sur cette molle couche, la laitue marine étend ses large» et élégantes feuilles qui servent de pâture aux colimaçons et aux tortues. Çà et là, entre les fucus qui festonnent les rochers, apparaissent les irides au feuillage de pourpre, les liges élancées des laminaires qui déroulent leurs branches comme des rubans, et les alarias dont le tronc nu porte à sa sommité une feuille de cinquante pieds de longueur. Dans la même forêt il existe des arbres plus élevés encore, entre autres le néréocyste^qui grandit jusqu'à soixante-dix pieds de hauteur. De sa racine, qui ressemble à celle du corail, s'élance une tige menue qui s'épaissitgraduellement et se termine par une tête monstrueuse sur laquelle se balance comme un panache un foisceaude feuilles délicates, mais immenses. Ce sont les palmés de TOcéan, elles croissent en quelques mois, étendent au loin leur dôme splendide, puis meurent, et bientôt renaissent avec une nouvelle magnificence. Sous ces berceaux de verdure, quel amas de poissons, de mollusques, de coquillages de toute sorte, ceux-ci taillés comme des étoiles, ceux-là pointus comme des cornes, d'autres flottant comme des rubans ! Les uns sont armés d'une scie aiguë, d'autres d'une rangée de dents proéminentes; tandis que d'autres encore n'ont pour se défendre que la vessie d'où ils répandent un fluide pareil à une noire vapeur. Ceux-ci n'ont qu'un œil incolore, un regard stupide; ceuxlà ont de vives et profondes prunelles animées d'une fine expression. A travers les taillis épais errent les larrons, les bêtes fauves de l'empire aquatique; et ce ne sont pas
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eux seulement qui poursuivent leurs victimes dans Fabime, Thomme aussi y lance ses harpons pour y prendre sa proie.-
En voguant sur les flots, les fiers navires ne dédaignent pas de ralentir leur marche pour enlever le fucus dont on fera de la soude, ou détacher des blocs de corail. Dans les rues d'Edimbourg, on peut entendre chaque matin les cris des gens qui vendent des algues, et le pécheur irlandais brave la mort pour récolter dans les- rapides courants la mousse de Caraghen. Le pauvre paysan de Normandie recueille les fucus morts que le vent et les vagues on^ jetés sur la côte, et les transporte péniblement, parfois à une assez longue distance, sur ses champs qu'ils engrais* sent par leurs détritus. En hiver, une autre espèce de fucus sert de nourriture aux bestiaux dans les aridog régions de la Norvège et des îles septentrionales. D'une autre espèce encore, les Groenlandais et les Irlandais extraient pour leur propre usage un nutritif, tandis que leurs fenunes emploient à leur toilette la couleur du fucus rouge.
Ici l'esprit de l'observateur est arrêté par une réflexion... Pour qui donc Dieu a-t-il créé ces splendides régions? Pourquoi cache-t-il les plus grandes merveilles delà nature sous cevoile d'azur, sous ce miroir qui reflète chaque rayon de lumière et reflète aussi comme par dérision le visage de celui qui essaye d'en sonder la profondeur?
Mais parce que nous ne connaissons point dans toute la
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variété de leui^s formes et dans tous leurs détails les productions de rOcéan, FelTet qu'il doit produire sur nous en sera-t-il moins frappant ou moins durable? Nous ne pouvons compter toutes les étoiles du Grmament, nous n'en distinguons qu'un petit nombre, et cependant la vue du ciel ramène notre pensée à notre créateur. L'aspect des mers doit produire en nous une impression semblable, a Le Seigneur, dit la Bible, est sur les eaux, sa voix est sur les mers. » Depuis les temps les plus reculés, l'Océan a été pour toutes les nations le type de la grandeur, de la puissance et de Tinfini. Dans les fictions de l'Inde et de rOrient, dans les mythes de la Grèce qui représentent l'Océan embrassant la Terre, dans les traditions hébraïques qui nous montrent l'esprit de Dieu planant sur les eaux, partout la mer nous apparaît comme là source de la vie et le siège de Finfini.
Il y a des nations qui n ont jamais vu l'Océan, et c'est chose curieuse d'observer quelle idée fantastique elles se font de ce monde inconnu. La poésie allemande est pleine a ce sujet de peintures imaginaires. Mais les peuples navigateurs ont aussi leurs fictions maritimes. Celte du vieux marinier est répandue dans toutes les contrées, et Tennysson a chanté les amours des meermaids. Ce qui est vrai, c'est que ceux qui naviguent dans les mers voient les grandes œuvres de Jéhovah.
Si uniforme que soit en apparence l'aspect de TOcéan, il s'y opère cependant de nombreux changements; il a tour ik tour un caractère sombre ou radieux. C'est seule-
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ment lorsque la brise est apaisée, lorsque lesyagues sont aplanies que TOcéan se monire dans sa placide majesté. Hais, à une longue distance de la terre, rien n est plus terrible que la durée d'un calme plat. Le navire à voiles est alors arrêté sur les eaux transparentes comme dans un cercle magique. En vain le marin s'agite et s'efforce de trouver un moyen de salut dans le péril mortel qui le menace. Il ne peut sortir de la ligné fatale où les vents Tont abandonné, et déjà autour de lui rôdent les monstres aquatiques qui semblent pressentir la proie qui leur est réservée, les requins qui le regardent de leurs yeuj vitreux et Tattendent . Effroyable est l'image d'un ouragan, d*on naufrage, d*un incendie en mer^ plus dfroyable . encore est ce calme de FOcéan, où Ton n'entrevoit plus aucun espoir de brise, où, sous le même ciel, sur la même onde immobile, les pauvres navigateurs languissent de jour en jour, jusqu'à ce qu'ils meurent de faim ou de consomption.
Mais en d'autres moments, quel ravissant spectacle que celui de la mer avec ses flots étincelants, avec les agiles narires qui la sillonnent î Le murmure des vagues résonne . alors à l'oreille comme la voix d'un ami ; l'aspect de Tonde cristalline récrée le regard, en même temps que son immensité subjugue l'esprit par la pensée de Tinfini. A cette pensée de l'infini se joint une impression de crainte mystérieuse, produite par la difficulté de comprendre la grandeur de cet élément et la connexion de ses phénomènes ayec la destinée de l'homme. Les Ilots de FOcéan se
soulèvent par une force invincible, et dans leurs profondeurs fourmillent des êtres étranges, inconnus, indisciplinés. A côté de la terre cultivée, fleurie, vivace, la mer apparaît comme un grand désert d'eau avec un caractère sinistre, et Ton dirait que ses vagues gigantesques, frappant sans cesse les plages de notre globe et de nos lies, doivent en déraciner les fondements. C'est ainsi que TOcêan éveille en nous une terreur mystérieuse, tandis que, par son image de Tinfini, il nous détourne des pensées ordinaires, et porte notre imagination à des conceptions fabuleuses. Toutes les contrées qui avoisinent la mer ont leurs légendes et leurs contes maritimes. Le poète compare aux divers mouvements des flots diverses passions humaines. Le peuple croit à des sirènes douées d*un pouvoir magique qui attirent le matelot dans leurs grottes de cristal, à des rois et à des fées aquatiques qui habitent des palais enchantés, à des animaux d'une forme épouvantable, qui se montrent comme des spectres dans ces régions ténébreuses, à des serpents qui s y déroulent sur un espace démesuré. Le crédule marin, en cherchant dans sa surprise un rapport entre sa destinée et ces phénomènes de la nature, considère certains oiseaux aqua« tiques comme les précurseurs d'un orage prochain, les poissons volants comme les âmes des naufragés, et signale le Voltigeur hollandais et Y Ancien Marini^ comme des exemples de la colère de Dieu.
Le cœur ferme, le cœur religieux repousse ce rêve et ces suppositions, l^our lui, la mer est Tarène de Ténei^e
et du courage. La vie du navigateur est une lutte constante. Pour lui aussi il y a là le charme de la liberté. Sur cette immense étendue de Tonde, où il n'entrevoit aucune limita, où il est seul sous le regard de Dieu, il faut qu*il compte sur ses propres forces, qu'il s'aCTermisse dans sa foi, et il éprouve alors un noble sentiment que la terre ne peut lui inspirer, et qui, en dépit de toutes les fatigues et de toutes les souffrances, lui fera déserter la jouissance du port pour le ramener à TOcéan. Il sait que là il est sous la protection d'une main suprême qui le dirigera et le soutiendra.
On a longtemps cru à la fixité et à l'immutabilité de la terre. Cette croyance a été l'une des erreurs populaires les plus tenaces. Mais le calme dans lequel notre mère la terre parait s'assoupir n'est qu'une illusion : dans la nature entière il n y a rien d'immobile. La lune tourne autour de la terre, laquelle tourne autour du soleil ; le soleil autour de quelque autre grand astre, et tous les corps célestes autour du trône du Tout-Puissant.
Dans son propre orbite, la terre n'est point inagitée, comme on se le figure, et, de temps à autre, on reconnaît jusque dans ses fondements les signes de la vie mystérieuse qui anime le vaste globe. Des aréolithes tombant des sphères lointaines, inconnues, nous révèlent le mouvement qui s'opère dans des espaces étrangers à l'imagi-
nation de rhomine. Les rochers aussi biao que les corps auiinés voyagent. Ce sont même les plus anciens voyageurs. Les montagnes ne restent point constamment sur leur base, et la mer n est point éternellement la même. Il y a des millions d'années que les rocs s*ébranlèrent dans les glaces des rayons polaires. Les rocs du ^itzberg, du Groenland et même ceux de la Norvège et de la Suède se mirent en mouvement et s avancèrent vers les régions du sud. Ces lourds, rudes touristes, stationnèrent dans les déserts de sable qui s'étendent enire l'Asiei et le nord de l'Europe. Les uns, les plus pesants, apparaissent là avec leurs flancs dénudés, leur front chauve comme des géants des anciens âges. D'autres, plus légers, roulèrent aux pieds des montagnes et se dispersèrent dans les plaines de l'Europe et de la Sibérie. Les savants les désignent par le nom de blocs erratiques, le peuple les appelle les enfants perdus ; car, ainsi que des ehlants perdus, ils appartiennent à d'autres régions et à d'autres races que celles qui les entourent. Quand se sont-ils mis en route? on iie sait. C'est probablement au temps où l'Océan septentrional s'étendait encore jusqu'au cœur de notre continent. D'autres blocs ont été violemment entraînés dans des masses de neige et de glace. Des îles de glace se détachèrent par une effroyable convulsion des côtes de la Scandinavie, la mer orageuse les cbarrja dans ses courants^ et elles flottèrent vers le sud, portant sur leurs larges épaules d'énormes rocs détachés de leurs montagnes septentrionales. Ces fles échouèrent sur une
plage étrangère, se fondirent à la chaleur d un autre climat et leur fardeau tomba sur le sol. Ces migrations, qui remontent à une époque qu'on ne peut déterminer, ne sont pas finies. D'année en année, on voit encore des ^locs de pierre crouler des hauteurs des régions glaciales dans TAtlantique, ou aborder à Tembouchure du Saint- Laurent. Si jamais, sur les bancs de Terre-Neuve, le fond de la mer était mis à découvert, on y trouverait des rocs issus du Groenland.
D'autres rocs ont été enfantés dans la mer même. Quand on observe la structure de certaines montagnes, dont la cime est couverte de neige et entourée de nuages, il est évident qu'elles ont été* autrefois plongées au fond de rOcéan. Ces blocs de pierre, de sable, qui forment aujourd'hui de hautes chaînes de montagnes où s'élèvent des arbres gigantesques, où les oiseaux nichent^ n'étaient autrefois que des grains de sable épars dans les profondeurs de la mer. Ils sont entremêlés d'une quantité innombrable de cojuillages, d'ossements de poissons et d autres débris de leur berceau. D'un autre côté, de larges espaces, à présent invisibles, ont été autrefois exposés à l'air et à la lumière, parés d'une vive végétation. Puis la mer est venue qui les a engloutis dans ses abîmes; car rOcéan infini n*est point aujourd'hui ce qu'il était hier, il change de forme et d'aspect comme toutes les choses de la terre. L'intérieur du globe est sans cesse en mouvement. Des pierres fpndues, liquéfiées dans les fournaises souterraines, jaillisseiit du gouffre des volcans, se
répandent £n torrents de sable, pois se solidifient et se convertissent en une couche de terrain fertile.
A présent encore, les roches changent de place peu a peu par Teffet de nos puissants glaciers. Ce mouvement s'opère d'ime façon lente, mais assurée. Le glacier de Grindelwald ne, pro^sse que de vingt-cinq pieds en un an; mais on a remarqué que celui de rUnteraar s'était avancé de près de mille pieds dans le même espace de temps. Les pierres portées sur les crêtes de glace descendent du haut des Alpes jusqu'à la base des montagnes. Là elles forment des remparts élevés, des groupes pittoresques, où s élèvent de côté et d'autre dsuis les plaines, comme les pyramides colossales de Stonehenge.
Leur mode de locomotion ne ressemble à aucun autre. Il est si mystérieux que la science humaine ne Ta point encore approfondi. Ainsi, quand de larges masses de rocs sont tombées accidentellement dans les crevasses des plaines, elles remontent peu à peu par une force irrésistible à la surface de Fabime. On remarque fréquemment des pilastres de glace qui, en se détachant de Tépaisse structure à laquelle ils appartiennent, portent à leur sommité d'énormes pierres. Quelque temps après, ces pilastres fondent, et les pierres s'ensevelissent dans la neige. Puis un jour vient où elles reparaissent de nouveau, et les Suisses disent alors que le glacier se purifie. Et le fait est que le glacier ne supporte dans son cristal transparent aucun élément hétérogène. Quoiqu'il soit sur une large étendue parsemé d'une quantité de cailloux et de détritus
de toute sorte, au pied delà montagne il est si clair et si pur qu'à Taide même du microscope on n'y distingue pas un corps étranger. Ce qui est vraiment surprenant, c*est que des objets de toute sorte tombant également sur des couches de'glace, les parties organiques de ces objets entrent peu à peu dans l'élément glacial, tandis que les parties inorganiques en sont rejetées. Un jour un cheval s'engloutit dans un de ces glaciers. L'année suivante son squelette, complètement décharné, reparut à la surface. Au milieu du seizième siècle, les glaciers s'accrurent tellement par la neige de plusieurs hivers successifs qu'ils descendirent beaucoup plus bas que de coutume et engloutirent dans leur marche la chapelle bâtie au pied du Grindelwald. Pendant des années entières tout resta enseveli dans cette froide tombe ; et un jour voilà qu'à sa sommité on distingue une tache noire; c'était la cloche de la chapelle, que des mains pieuses enlevèrent à son gîte silencieux et transportèrent dans la ville voisine pour y sonner gaiement les heures de fêtes.
Si les roches descendent ainsi par l'action des glaciers, elles accomplissent avec moins de lenteur un autre mouvement, un mouvement d'ascension. Les mêmes éléments dont le vulgaire ne reconnaît la violence qu'à la surface de notre globe, agissent avec impétuosité dans ses entrailles ténébreuses. Strabon et Pànnonius nous enseignent que trois cents ans^vant Jésus-Christ, le mont Méthotie surgit sur la péninsule Trocénienne. Ovide dit aussi en beaux vers comment une aride colline s'éleva
tout à coup au milieu d'une belle plaine. A chaque époque, on a vu des rochers et des collines se dresser subitement à la surface de la terre. Au siècle dernier, le Tolcan de JoruUo s'éleva à une hauteur de mille cinq cent quatre-vingts mètres dans les plaines du Mexique. Le Vésuve a aussi ses montagnes volcaniques, qui quelquefois jaillissent de ses profondeurs. X'ile de Santorio, qui, en 1810, était encore plongée dans les eaux, n'était plus, en 1830, qu'à quelques pieds de leur niveau. Elle a la forme d'un pic escarpé, et à sa cime s'ouvre un cratère d'où s'échappent des torrents de vapeurs sulfureuses. StromboH est sortie également du fond de la mer pour prendre place parmi les îles de la Méditerranée. Quoique les parages de lltalie soient comparativement à d'autres assez paisibles, il y a là cependant des amas inépuisables de matières incandescentes, et de temps à autre on y Toit surgir des flots éphémères.
Étonnantes par leur force et leur grandeur, ces éruptions ne peuvent être comparées par leur continuité avec le mouvement régulier et presque imperceptible des particules de sable et de gravier. De larges blocs de granit, des masses de grès, exposés sur la cime des montagnes à l'influence de la chaleur et du froid, de la pluie et de la ^eige, se dissolvent et se réduisent en grains de sable. Ii€ vent, l'orage, les torrents les emportent de vallée en ^aWèe, les jettent sur la côte, les amassent dans TOcéan. Ainsi, d'âge en âge, les cimes les plus élevées sont brisées en morceaux et absorbées par la mer. Là, par leur
propre poids et par la pression des eaux, elles se resserrent, elles forment de nouveaux rochers que Tœil humain ne peut discerner et qui, avant des milliers d'années, ne reparaîtront point hors de l'eau. On voit que, si rOcéan engloutit des montagnes, ces montagnes prennent leur revanche : peu à peu, par un procédé inseasible mais certain, elles remplissent l'Océan. Telle est la puissance des petites choses dans Tunivers. Puissance étonnante que Ton remarque surtout dans les dépôts que les fleuves, les rivières entraînent dans leurs flots. Ces dépôts versés au bord de FOcéan y constituent des barres, des collines qui entravent le cours du fleuve qui les apporta et Tobligent à se scinder pour s'épancher par de nouvelles issues; des deltas, de nouvelles terres se forment de ces petits globules de sable. De là résulte Tencombrement des embouchures .du Rhin et du Danube ; et chacun sait que le Nil a, par un travail semblable, par le dépôt constant de ses sables, formé la basse Egypte, à travers laquelle il a fallu creuser un canal pour rejoindre la Méditerranée. A son embouchure, le Mississipi est si lent et si faible qu'il ne peut plus porter le fardeau des immenses végétaux qui viennent des régions lointaines, où il prend sa source. Ces débris des forêts tombent sur le sol, le sable et le limon remplissent leurs interstices, et là, comme à l'embouchure de toutes les grandes rivières, il s'élève une nouvelle terre. Le Gange, agissant sur une plus large échelle, se précipite au loin dans la mer. Comme Feau douce est plus légère que Feau salée, ses flots cou-
renl quelque temps sur les sombres vagues de TOcéan ; mais bientôt ils rencontrent les brisants qui arrêtent leur dépôt de sable et de limon, et, en dépit d'une très-forte marée, il s est.fait là une île de«plus de deux cents milles de longueur.
Le mouvement de locomotion ne s'opère point seulement par Faction du feu et de Teau. Sans TeSet des vol. cans, sans aucune convulsion apparente, des terrains de plusieurs milliers de milles carrés s'élèvent ou s'abaissent et changent ainsi matériellement la face de notre globe. On a dit qu'il y a peu de contrées qui restent longtemps en repos. Comme FAngleterre seule a eu deux cent cinquante-cinq tremblements de terre, il est aisé de penser qu'à tout instant il s'opère çà et là des commotions du même genre, imperceptibles pour nos sens, mais faciles à constater par les instruments de la science. Les changements dont nous voulons parler sont cependant trop considérables pour être expliqués par ces commotions locales. Dans presque toutes les contrées de notre globe, on peut observer un soulèvement ou un affaissement graduel et continu'. La géologie nous enseigne que ce n'est point un fait accidentel, que ce mouvement mystérieux a toujours eu lieu. Il est difficile cependant de le remarquer à cause de sa lenteur, de même qu'il nous est difficile de suivre la marche de l'aiguille sur un cadran de montre^ et cependant, après un certain intervalle, nous voyons bien la distance qu'elle a parcourue. Si Thomme pouvait d'un regard embrasser tout Tespace, s'il pouvait pénctreV
dans les âges anciens et dans les siècles futurs, il verrait' notre continent s'élcTer et s'abaisser comme les vagues de la mer sous l'effort de la tempête. Toute la côte de TAsie Mineure, de Tyr jusqu'à Alexandrie, s* est af&issée depuis la fin de Tempire romain. La Russie septentrionale, au contraire, s'est élevée constamment au-dessus de l'océan Glacial, où elle était ensevelie depuis Fépoque où elle portait ces gigantesques mammouths que Ton trouve là maintenant, conservés dans une glace étemelle, pour donner un aliment à des peuplades afiamées et livrer au monde des mines eitraordinaires d'ivoire. Près de Puzzola sont les restes d'un temple égyptien consacré au dieu Sérapis, et dont trois belles colonnes attestent Tancienne splendeur. Par des recherches récentes, on a reconnu qu'elles étaient en grande partie, autrefois, plongées dans les eaux de la Méditerranée. Depuis cette époque, la terre s'est élevée, mais, chose singulière, ce temple parait devoir être de nouveau submergé. Déjà sa base est couverte par les flots, et dans un siècle dici, de nouvelles générations de mollusques s'établiront sur ses colonnes, dans ses chapiteaux, qui maintenant s'élèvent au-dessus des plus hautes vagues. Un capucin qui demeure près de là raconte à ceux qui le visitent que, dans sa jeunesse, il a cueilli des grappes de raisin à l'endroit même où circulent aisément aujourd'hui les barques de pêcheurs. Venise, la vénérable cité des doges, s'affaisse aussi de plus en plus, comme pour cacher son infortune et sa honte dans le sein de l'Adriatique. Déjà, en 1722,
lorsque le pavé de la place Saint-Marc fut enlevé» les ouyriers trouvèrent à une profondeur considérable un autre ancien pavé qui était déjà bien au-dessous du niveau de TeaUé Déjà l'Adriatique s avance sur le second exhaussement de cette place. Quelquefois TeaU atteint les magasins, les églises, et si Ton ne se hâte de prendre des mesures, on peut avoir à souffrir un jour de grands dégâts. Sur un autre point de TÂdriatique, à Zara, on voit, par un temps clair, des mosaïques ensevelies dans les flots, et sur la rive méridionale de l'île d& Bragutza, le bateau glisse sur une longue rangée de sarcophages eh pierre.
II existe aussi en Fratice plus d*une trace notable de ces mêmes changements. L'infortuné saint Louis partit, comme on sait, d'Aigues-Mortes pour sa malheureuse croisade. L'endroit où il s'embarqua est maintenant à un mille de la plage et u est plus un port. Au siècle dernier, en 1752, un navire anglais échoua près de la'flHhélle sur un banc d'huîtres et fut abandonné. La place où arriva ce naufrage est à présent un terrain cultivé, élevé de 13 pieds au-dessus de la mer, et près de. là les paysans industrieux ont gagné, en moins de vingt-cinq ans, 2,000 acres d'un sol fertile. L'Angleterre offre plusieurs phénomènes semblables; ainsi la l)aie de Hithe, dans le Kent, qui était autrefois considérée comme un excellent port, est devenue, malgré les travaux qu'on a essayé d'y faire, une terre terme et un bon pâturage.
Ces transformations graduelles et presque imperceptibles ont été observées avec un soin parlicuUer en Suède, où,
dès le temps de Celsius, le peuple croyait que les eaux se retiraient peu à peu du rivage . M. de Buch, Tillustré géologue allemand, et les savants delà Scandinavie, ont démontré qu'au nord de la province de Scanie, le sol de la Suède s'élève de trois à cinq pieds par siècle, tandis qu'au sud de cette même ligne il s'affaisse en proportion»
Quelques villages du sud de la Scanie sont maintenant à trois cents pieds plus près de la Baltique qu'au temps de Linné, qui mesura cette distance il y a un siècle. Ce mystérieux mouvement du continent est attesté par des témoignages historiques, et on en voit la preuve évidente sur plusieurs points des côtes ^e Norvège et d'Angleterre. A six cents pieds environ au-dessus du niveau actuel des eaux, on reconnaît les vestiges de l'ancien niveau à des couches horizontales de coquillages appartenante des espèces qui existent encore dans les eaux adjacentes. Sur les côtes d'Allemagne et de Hollande, au contraire, le sol semble s^abaisser, et c'est là que se perpétuent des légendes qui racontent la submersion de plusieurs villes et de plusieurs provinces ; c'est là que Ton parle de ces églises dont on peut voir encore les flèches sous les flots transparents, et dont on entend résonner les cloches le dimanche. Ces légendes ne sont point de vaines fictions : on sait que de grandes cités, de larges iles, des provinces tout entières ont été englouties dans les vagues, et çà et là on est sans cesse occtipé à protéger le sol contre l'irtuption des eaux.
Mais la mer subit, comme nous l'avons dit) des oscilla-
Uonsdu même genre. Le fond de l'océan Pacifiqae s'élève et s'abaisse régulièrement. On remarque le même fait sur la côte du Chfii. Ainsi tout est en mouvement autour de la terre, sur la terre et dans ses entrailles. Le soleil n'estai pas à lui seul une cause de mouvement perpétuel? Du sein de l'Océan il élève dans les airs les eaux qui doivent suroser les deux mondes. Les nuages qui transportent ces eaux de région en région, voyagent sous toutes sortes de formes; ici ils se déroulent sur la voûte du ciel comme des manteaux de pourpre et d'or; là ils s'élèvent comme des édifices gigantesques ; ici ils répandent leur réservoir aquatique en torrents impétueux sur les hautes mcmtagnes; là ils le versent en pluie légère sur les vallons altérés; tatitôt ils le condensent en une neige cristalline; tantôt ils l'épanchent en gouttes de rosée lucides et transparentes cottime des perles. Si capricieux que semble leur office, chaque partie du globe en reçoit cependant chaque année sa juste part. Chaque ririère remplit son bassin, chaque naïade sa coquille. Et les vents, quels vopgeurs actifs! nous les entendons siffler et mugir, mais nous ne savons ni d'où ils viennent, ni où ils vont ; ils mènent une joyeuse vie, ces navigateurs de l'espace éthéré; tantôt ils chassent les nuages dor dans l'azur du ciel, tantôt ils jouent avec les sapins gigantesques des régions septentrionales, ils donnent le mouvement à de grandes ombres, ils éveillent 1 écho endormi et recueillent les parfums des prairies en fleur. Aujourd'hui ils feront ondoyer comme des vagues les champs
de blé, demain ils se glisseront sous les arbres fruitiers, ou enlèveront les feuilles des forêts. Aux jours de chaleur, ils se baignent dans Thumidité de l'Océan, et portent une rosée rafraiclûssante sur la terre desséchée. Dans leur course vagabonde, ils signalent de différenics manières leur passage sur la plaine liquide. Les uiis en rident légèrement la surface, d'autres y creusent de profonds sillons d'écume.
Tels sont les mouvements de la nature inorganique. Ceux des corps organiques sont plus rapides, plus apparents, mais laissent moins de grandes traces. Les. rocs dans leur locomotion marquent comme des pierres milliaires la distance qu'ils ont franchie. Les homme» conservent la mémoire du passé par les traditions et par les mouvements. Mais les plantes et les animaiBc sont d'une substance trop altérable, et n'ont point de voix pour raconter le passé. Ce que nous savons de leurs migrations nous ouvre de curieux aperçus dans la vie intérieure de la nature.
Les poètes ont fait des élégies sur le sort des pauvres fleurs clouées au sol où elles sont nées, tandis que leur ombre voltige autour d'elles comme pour se railler de leur immobilité. Les arbres qui élèvent leurs branches bien au-dessus de leurs racines, qui s'imprègnent dt's parfums de Fair, baignent leur front dans la lumière du soleil, et arrêtent le cours des nuages, on les a représentés comme un symbole de l'âme qui, aspire au ciel.
Cependant en réalité, les plantes voyagent beaucoup et
loin. 11 est yrai que leurs voyages s*opèrent surtout par leur semence, mais elles ont une quantité de moyens de locomotion ; Teau, le vent, les animaux des champs, les oiseaux et Thomme, tout sert à les propager, de plage on plage; d'océan en océan. Toutes les forces de la nature sont employées à répandre à travers le monde les richesses végétales. Parmi les plantes dont notre globe est revêtu, il ra est au moins un quart dont les graines sont pourvues d'ailes, de parachutes, pour être transportées par le souffle des vents dans les régions lointaines. Chaque rivière, chaque ruisseau, une pluie même accidentelle, entraîne des milliers de plantes vers un autre terrain. Les puissants courants de la mer portent d'Ile en île des fruits, des noyaux, et dans la mer du Sud presque chaque branche de corail est couverte d une riche, luxuriante végétation..
De nouvelles plantes éclosent aux Ueux où Ton ne les avait jamais vues, et Ton ne trouve que de loin en loin très peu d'exemples de végétaux qui aient disparu. L'honune est Tagentle plus actif de ces migrations.
L'Mstoire et la science s'accordent pour nous démontrer que Tarière vitale du globe suit la même direction que le soleil, d'orient en occident. Tout nous vient de rOrient. C'est de l'Orient aussi que les plantes se sont disséminées à travers les différentes contrées. Nous ne parlons pas de la première phase de notre univers, de l'époque où du chaos de TOcéan surgissaient des îles et des plantes qui se répandirent des pôles à l'équaleur, et des montagnes dans les vallées. Nous ne parlons pas du
temps où les palmiers et les fougères étaient ensevelis sous les glaces étemelles des mers du Nord, nous n* avons que trop peu de notions sur ces grands phénomènes. Mais dans des âges plus récents, nous pouvons suivre peu à peu, d'orient en occident, la migration de plusieurs plantes. Le café, le thé, la canne à sucre, le coton, le bananier, les arbres à épices sont originaires de l'Orient. Le lin, le chanvre, proviennent des mêmes régions. La fève, le concombre furent introduits en Grèce à la suite des expéditions d'Alexandre.
Ce qu'il importe à l'homme de retrouver dans ses lointaines pérégrinations, ce qu'il propage surtout, ce sont les végétaux qui servent à sa nourriture et à celle de ses animaux. Les contrées tropicales produisent Tarbrc à pain, le cocotier, le dattier, mais ces plantes ne s'élèvent que dans certains districts et ne pourraient prospérer ailleurs. La Providence a donné aux céréales, aux herbacées une flexibilité de structure qui permet à Thomme de les emporter avec lui partout où il veut aller. Parmi les quatre mille variétés de cette espèce de végétaux qui décorent notre globe, il en a choisi une vingtaine qui, sous un climat ardent, ou sous le ciel froid du Nord, nous donnent en quelques mois, en un été, une nourriture substantielle. De l'emploi de ces plantes date une nouvelle ère dans l'histoire de l'humanité. Alors la vie nomade du pasteur s'élève à la calme régularité delà vie agricole. Ainsi les grandes phases des annales humaines sont inscrites sur les feuilles des végétaux.
Sans doute, dès les premiers âges du inonde, les céréales sont descendues 'de TÉden dans les champs de rhomme, et plus tard on peut suivre la trace de leur implantation de peuplade en peuplade; mais on n'a pas découyert la place primitiTC de quelques-unes de leurs principales variétés, ni par là même Fâge lointain où elles furent pour la première fois eultiyées. Leur origine est enveloppée d'un voile mystérieux comme celle, des animaux qui accompagnèrent Thomme dans ses premières pérégrinations. En cherchant à reconnaître leur point de départ, nous trouvons des traditions et des mystères qui disent comment on doit aux dieux ces trésors terrestres. Dans les traditions indiennes, c'estBrahma qui, pour donner cet aliment à ses peuples, descend du ciel; dans 'Egypte, c'est Isis ; dans la Grèce, Cérès. Les anciens Péruviens expliquaient par des légendes semblables remploi du mais, et ils le cultivaient sur leterrain sacré qui entourait le temple du Soleil, à douze mille pieds au^ dessus de la mer. Mais en dehors de ces fables et de ces ^ légendes, Thistoire nous enseigne que. les céréales sont venues de rOrient, Quelques mythes indiquent qu'elles ont d'abord pris naissance sur les plateaux de l'Asie d'oii elles auraient disparu par suite de l'élévation de ces montagnes à des. époques lointaines.
Tous les peuples n'ont pas également contribué à la propagation dé. ces dons de la nature. C'est la race caucasienne qui a pris la plus grande part à la destinée des plantes les plus importantes dans les diverses régions du
globe. Les Européens ont successivement transplanté sur leur sol les végétaux qui appartenaient spécialement à d'autres races. Ils ont pris à F Asie Mineure, à la Perse, l'amande, la pèche, Fabricot; à la Chine, roranger;à FAmérique, la pomme de terre, le maïs, et ils sont parvenus à cultiver le riz et le cotonnier sur les rives de la Méditerranée. Puis ils ont porté dans leurs colonies les végétaux qui prospéraient dans leur propre pays. Ainsi nous retrouvons dans chaque province d'Amériqueles céréales de l'Europe. La vigne a été implantée à Madère, aux Canaries, dans les districts méridionaux de FAfrique et de l'Amérique ; le riz et le coton fleurissent dans une grande partie du Brésil et des États-Unis. La noix, muscade et le clou de girofle ont trouvé un sol favorable à Fîie Maurice, à Bourbon et dans Farchipel des Indes occidentales. Le thé est cultivé au Brésil, dans FInde et à Java. Les autres races n'ont que très-peu coopéré à cette œuvre d'agronomie. Lès Arabes ont seulement aidé à la propagation du café, du sucre, du dattier et à la culture du coton qui, dans l'antiquité, n'existait que dans FInde, qui plus tard s'introduisit en Egypte. Les Chinois ont importé le coton de FHindoustan, et les Japons, le thé de la Chine.
Les céréales primitives de FEurope sont certainement le froment et Forge. On en a trouvé des provisions dans les ruines de Pompéia, et les peintures murales dé celte ville silencieuse représentent des cailles becquetant des épis d'orge. Dans la Bible, dans Homère, dans Hérodote, il en est souvent fait mention, et Diodore de Sicile parle de
blé qui croissait sans culture dans les champs liContins et dans les autres parties de la Sicile. Mais Tantiquilé n*a pu •déterminer l'origine de ces plantes. On a plus d'une raison de l'attribuer encore à l'Inde. M. de Humboldt dit que, d'après les yariétés des graines qu'on remarque encore là, on a tout lieu de croire que les céréales y ont été autrefois cultivées. Les Espagnols semèrent le froment en Amérique. Un esclave nègre appartenant à Coriès fut le premier qui en jeta dans le $ol de la Nouvelle-Espagne Irois graines qu'il avait trouvées parmi les provisions de riz préparées pour l'armée. A Quito; au couvent des Franciscains, on conserve le vase en terre d'où un marin flamand tira les premiers grains de blé qu'on eût encore vus dans cette région et les sema à la place des arbres abattus devant sa demeure. L'orge que les héros d^Homèrc donnaient pour aliment à leurs chevaux est de toutes les plantes nutritives k plus répandue. On la cultive jusqu'aux derniers conBns de la Laponie et jusque sur les plateaux élevés voisins de Téquatcur.
L'importation du seigle est d'une date plus récente. Pline l'attribue à des marchands qui venaient de la Taurîde. De son temps, on trouvait le seigle ep plusieurs endroits aux environs de Turin. Des Wendes de la Serbie l'apportèrent au septième siècle en Germanie. Charlemagne qui en reconnut aussitôt l'importance en patrona la culture. Cette plante se répandit bientôt à travers tou^ le continent, et maintenant elle alimente au moins un tiers de sa population. On a supposé d'abord que c'était la
même plante que Ton trouyait à Téiat sauvage dans le Caucase, mais de nouvelles observations ont fait voir que c'était une autre espèce. Plus récente encore est Tintro- . duction de l'avoine en Europe. Tandis que les Grecs la donnaient en herbe à leurs bestiaux, les Germains, dit Pline^ en tiraient déjà pour eux-mêmes un aliment.
Dans les anciennes annales de TEurope, le riz occupe déjà parmi. les céréales une place importante. Il vient de rinde, et son nom satiscrit est vrL En Orient, il était, dès les temps les plus reculés, un des principaux éléments de subsistanco. Au siècle d'AlexandrCj on le cultivait sur les rives du bas Euphrate, d'où il fut transporté en Egypte. Les Romains ne paraissent pas en avoir fait usage; mais les Arabes, après leurs vastes conquêtes^ Timplaotèrent au sud de TEurope. L'Amérique, qui ne le cultive que depuis le commencement du dernier siècle, en fourpit maintenant d'énormes cargaisons à l'ancien continent.
Le nouveau monde cite le maïs comme une de ses productions indigènes ; mais il n'est pas prouvé que ses prétentions à cet égard soient incontestables. Théophraste parle d'une certaine espèce de froment qui provenait de l'Inde et qui portait des grains de la grosseur d'un noyau d'olive. On peut aisément croire que c'était le maïs. Ce qui corrobore cette opinion, c'est qu'après toutes les recherches qu'on a faites, on n'a point découvert, en Amérique, de tiges de maïs croissant d'elles-mêmes, sans culture, spontanément. Le nom qu'on Jui donne en Europe indiquerait aussi une origine orientale. Les Allemands,
les Italiens, rappellent le blé de Turquie ; les Grecs, le blé arabe.
N'est-ce pas une cruauté que d'enlever encore au nouveau continent Thonneur d'avoir produit la pomme de terre? On croit généralement que c'est là qu'elle est née;' mais des botanistes qui ont fait un examen minutieux de' la pomme de terre qui se développe à l'état sauvage, au Pérou, au Chili et dans le Mexique, ont reconnu que c'est seulement une variété de la nombreuse espèce des tubercules à laquelle appartient la pomme de terre. Un autre tait remarquable, c'est qu'on a essayé de cultiver au Mexique la pomme de terre européenne, et que tous ces essais ont complètement échoué.
Comme il n'est pas une entreprise heureuse qui n'ait son mauvais côté, pas une armée de braves soldats à laquelle il ne s'adjoigne des traînards et des voleurs, l'homme en charriant dans ses migrations les utiles céréales a par là même convoyé aussi toute une engeance de broussailles, d'épines et de chardons. La plupart de ces plantes qui poussent dans nos champs y sont venues sans doute avec les céréales. D'autres, en plus grand nombre, s'attachent d'elles-mêmes au roi de la nature, le suivent dans ses pérégrinations, et s'enracinent là où il s'arrête. Elles germent autour de sa demeure, elles se cramponnent à ses murailles, et c'est ainsi que, comme le remarque M. A. Saint-Hilaire, les voyageurs peuvent reconnaître, au milieu d'un désert brésilien, la place où s'élevait une habitation humaine, aux herbes touffues et
aux broussailles qui y ont poussé. Ce qui est curieux, c'est que les différentes races d'hommes semblent attirer sur leurs pas différentes espèces dé plantes, de telle sorte qu'à voir la végétation distincte de tel ou tel lieu, on pourrait f)resque dire si ce sont des Européens, ou des Asiatiques, des Allemands ou des nègres, ou des Indiens qui y ont séjourné. Les vieilles tribus indiennes, dans leur langue pittoresque, appelaient le plantain : « là trace de l'homme blanc,» et dans une autre région, au Groenland, une herbe particulière marque encore le lieu que la colonie norvégienne a déserté depuis longtemps. L'étude des .plantes peut donner plus d'un enseignement à l'historien. Par les plantes, on peut suivre la migration d'une race humaine. Nous citerons par exemple Therbe sauvage que les Bohémiens apportèrent de l'Orient, et dont ils faisaient usage dans leurs préparations médicales. Ils l'ensemençaient autour de leurs campements, et c'est ainsi que des régions de l'Est, elle a voyagé jusque dans les parages de l'Ouest.
Quelquefois certaines plantes se multiplient d'ellesmêmes; de telle sorte qu'elles changent la flore primitive d*un pays. Ainsi, l'artichaut et le pêèher, introduits par l'homme dans les pampas de l'Amérique du sud, y couvrent à présent de larges districts, au point d'y rendre le pâturage impossible. Des îles mêmes ont subi une transformation semblable. A Sainte-Hélène, les plantes indigènes ont presque entièrement disparu pour faire place à celles d'Europe et d'Asie. Dans k Chine orientale,
tous les végétaux, qui croissaient spontanément sur un sol occupé par une population très-nombreuse, sont maintenant ahéantis; on ne voit plus là que ceux qui sont cultivés par la main de l'homme.
Quelques plantées envahissent littéralement une contrée et en bannissent les indigènes; d'autres périssent par le fait des révolutions. La Palestine, qui était autrefois si florissante et si féconde, est aujourd'hui stérile : elle a perdu ses firuits et ses vendanges ; la joie s'est enfuie de ses campagnes. Notre trèfle vulgaire a ses stations de voyage très-marquées; comme il a besoin d'humidité, il a quitté les plaines désséchées'de la Grèce. L'Italie, après ses nombreuses dévastations, ne pouvait le garder : il s'est répandu au snd de rAUemagnc, et de là dans les humides régions du Nord, Pythagore n'aurait plus besoin aujourd'hui da défendre à ses disciples l'usage des fèves, car rÉgypte n'en produit plus. On chercherait en vain aussi la vigne deMaréote, qui égayaitjes convives de Cléopàtrc, et qui a élé chantée par Horace. Le meurtrier ne trouverait plus un asile dans les forêts de pins de Poséidon ; ces arbres ont déserté la plaine brûlante et se sont réfugiés sur les montagnes.
Nous n'avons pas besoin d'ajouter que de VOrient viennent les fruits les plus délicats : la grappe de raisin, la cerise, la grenade, la pêche.
Lltalie n'est point la contrée où primitivement les citrons ont mûri ; car les oranges et les limons sont venus en Europe par Teirtremise des Arabes. On n'a trouvé au-
cune indication du limon dans les murs de Pompéia, et l'orange commune, qui est originaire de la Chine, fut importée en Europe par des navigateurs portugais. *
Ici, nos fruits ont, après un certain espace de temps, acquis une plus belle forme, plus de saveur, et ont été transplantés au delà de l'Atlantique, où ils se propagent de province en province, où ils sont en marche pour retourner, par la Californie, vers leur sol natal. Le jour n'est pas loin où les États-Unis, qui déjà fournissent du blé à la pauvre Irlande, et décorent les tables des riches des plus belles pommes que Ton connaisse, enverront des raisins et des fruits à la Perse, d'où l'Europe a reçu une pèche rude et sans saveur. Ce qui mérite surtout d'être noté^ c'est que jusqu'à présent, en récompense du sucre, des épices, des oranges, des grenades, que rAmérique doit à Tancien monde, elle ne lui a fait que deux présents très-équivoques : car les fumeurs seront les seuls à admettre comme un véritable présent le tabac, cette plante nauséabonde et de mauvaise odeur, qui, lorsqu'elle est prise en certaine quantité, peut devenir un poison. L'autre présent que TAmérique se flatte d'avoir fait au vieux continent, c'est la pomme de terre, et, comme nous l'avons dit plus haut, il n'est point sûr que ce tubercule soit originaire d'Amérique.
Tous les botanistes ne s'accordent pas non plus à reconnaître le tabac comme un produit appartenant primitivement à rAmérique. 11 était, il est vrai, employé au Mexique dans les pré[)arations médicales, quand les Espa-
gnoLs y arrivèrent; mais on sait que dès Tannée 1601 il était connu à Java et en Chine. On a lieu de croire que la Chine le connaijssait bien avant cette époque. Or, comme le tabac ne fut introduit en Europe qu'en Tannée 1559, par les Portugais, qui d'abord ne s'en servaient que comme d*un ingrédient de pharmacie, on peut supposer qu'il était répandu dans l'Asie orientale longtemps avant la découverte de l'Amérique. Si ces deux plantes proviennent primitivement du nouveau continent, il est à remarquer qu'elles dégénèrent en Europe, comme si elles contrevenaient aux lois de la nature, dont le mouvement s'opère d'orient en occident. La figue indienne, Tagave siéraient seules une exception à cette loi de l'univers en vertu de laquelle les plantes, les animaux, les hommes, marchent des régions du levant vers celles du couchant.
Cemystérieux et incontestable mouvement se continue sur une vaste échelle. De temps à autre il transforme tout le caractère de la végétation dans les pays nouvellement découverts ou nouvellement colonisés ; car il y a une étroite corrélation entre les plantes et Thomme. Non-seulement elles sont nécessaires à son existence, mais à son bien-être ; elles lui donnent sa nourriture, ses vêtements, et lui fournissent en outre le moyen de pourvoir à la subsistance des animaux dont il a besoin. Les céréales sont devenues le premier des biens de la société ; car leur culture et leur manipulation exigent un travail considérable et l'association dans le travail. Comme aucune société ne peut exister sans
lois, il est permis de dire que ces plantes sont la première cause de toute législation. Pour les Romains, Cérès n'était pas seulement une divinité ; ils l'appelaient une législairice.
Aux yeux de robservaieur superficiel, les animaux semblent stationnaires comme les plantes. Il est wai que les animaux domestiques sont à peu près ce qu'ils ont toujours été, mais les autres sont sans cesse en mouvement. Nous ne connaissons pas leurs anciennes migrations. L'histoire, qui ne nous révèle pas les premiers voyages de l'homme, ne peut rien nous enseigner sur les êtres d'un ordre inférieur. On peut supposer cependant que les animaux domestiques provieiment du grand centre de la yie terrestre, c'est-à-dire de l'Inde. Ce qui donne de la consistance à cette hypothèse, c'est que les tribus primi- . tires se séparèrent au temps où les hommes ne vivaient encore que de la vie de bergers. La science philologique sert démontrer ce fait : car, dans les différents idiomes,
tous les termes qui se rapportent à la vie pastorale ont entre eux une étroite analogie, tandis que, sor d'autres points, il est beaucoup plus difficile de reconnaître leur parenté. Les animaux aussi ont une certaine connexion avec les lieux d'où ils sont issus, avec les animaux de même race qui errent dans leur fierté et dans leur beauté sauvage sur les plateaux de TAsie.
Les animaux, de même que les plantes, voyagent à Taide de certains agents que la nature a mis à leur disposition. Les grands cours d'eau, le Gange, le Congo, le fleuve des Amazones, rOrénoque, le Mississipi charrient à la mer des îles peuplées d'êtres vivants. On rencontre souvent en mer, à des milliers de milles de toute plage, des masses de fucus flottant à la surface de Teau et servant de points de halte à de petits coquillages qui ne pourraient nager très-loin. Dans les parages des Moluques et des Philippines, les navigateurs voient souvent, après un typhon, des amas de. bois flottant pareils à des lies. Les flots de TOcéan se chargent aussi de troncs d'arbres remplis à Tintérieur de larves d'insectes,* d' œufs de mollusques et de poissons. Quelquefois des lézards, des oiseaux voyagent sur ces arbres de. zone en zone, et un jour, à l'île de Saint-Vincent, on a trouvé un énorme boa enlacé à un tronc de cèdre que les flots avaient enlevé aux forêts du Brésil. Plus d*une fois, le grand courant de l'Atlantique a jeté sur la côte des Açores des cadavres appartenant à une race inconnue. Un fait de cette nature, en aflermissant <^olomb dans sa croyance, a été
Tone des cau&es de la découverte du nouveau monde'.
£n même temps que les eaux accomplissent cette ronction, des courants d'air emportent au loin des myriades de graines, de plantes et une quantité innombrable d œufs d'insectes et d'infusoires. Pour démontrer ce phénomène, qui avait été contesté, un professeur allemand, M. Unger, plaça plusieurs feuilles de verre bien nettoyées entre les vitres d'une double fenêtre. Six mois après, il examina avec le microscope la poussière qui était tombée sur ces feuilles par d'imperceptibles crevasses; il y. découvrit les pollens de huit plantes distinctes, les semences de onze variétés de champignons, les œufs de quatre infusoires et plusieurs infusoires vivants.
Hais des animaux d'une plus grjmde dimension changent aussi de place par des moyens semblables. On a vu fréquemment des souris, des insectes, des poissons, des reptiles emportés au loin par des coups de vent et des tourbillons. Il y a quelques années, on vit tomber dans une campagne de France une vraie pluie de poissons, et, depuis le temps de Moïse, les pluies de grenouiBes ont plus d'une fois surpris les regards en différents lieux.
Ce qui est plus remarquable encore, ce sont les voyages spontanés, aventureux de ces petits animalcules qui se balancent dans les airs sur un fd d'argent. En automne, on peut voir ces légers aéronautes déroulant le Gl qui doit les soutenir, et s'y suspendant comme un ' matelot à un cordage. Avec ce merveilleux ballon, ils
s'avanéent très-loin, car, à la distance de trois cents milles dtt rivage, Darwin le naturaliste en a vu tomber des centaines sur son navire. On a fait, sur la nature de ces êtres mystérieux, différentes hypothèses. On a pensé que comme ils apparaissaient surtout après une abondante rosée, leur fil se trouvait mêlé à cette rosée, et s'en échappait par une brusque évaporation. D'autres naturalistes ont découvert que ces petits voyageurs mettaient en pratique les lois de Félectricilé ; que leur fil, étant d'une électricité négative, est naturellement repoussé par l'atmosphère inférieure , et attiré par les couches d'air plus élevées. Ni Tune ni l'autre de ces suppositions n'est démontrée.
De toutes les causes de migrations irrégulières et subites des animaux, la phis fréquente et \û plus puissante c'est la faim. L'âne sauvage des steppes de l'Asie quitte en été les déserts de la Grande-Tartarie pour s'en aller paître au nord et à l'est du lac Atal. Quelquefois ces quadrupèdes émigrent par milliers au nord de l'Inde et jusqu'en Perse. Le lièvre de Sibérie et le rat de Norvège, le renne, le bœuf musqué quittent les régions actiques, pressés par la faim, et se dirigent vers le sud. Les migrations des lemmings de la Laponie sont plus régulières. Par suite de la rareté des aliments ou de l'accroissement de leur population, tous les dix ou douze ans il se forme deux bandes de lemmings, dont l'une se dirige à l'est et l'autre à l'ouest. C'est un fléau pour les champs qu'ils traversent, car ils rongent les plantes, dévastent les jar-
MIGRATIÛK DES ANIliAUX. 57
dins et les moissons. Ils s'en vont devant eux en droite ligne, se jetant à la nage dans les rivières, gravissant les montagnes, passant hardiment dans les villages et les villes. Un grand nombre périssent dans le trajet. Ceux qui leur survivent poursuivent leur marche vers l'orient qui est le terme de leur voyage et de leur vie. D'autres bandes se dirigent vers la Suède et se noient ddns le golfe de Bothnie.
Les animaux plus petits, les mollusques, les infusoires, voyageât en légions innombrables. Leur masse estteHe qu'en plus d'un endroit die change, comme on le sait, sur un vaste e^ace la couleur des eaux.
Ce qu'il y a de plus curieux dans la vie des insectes, c'est leur migration. Us arrivent par essaims on ne sait d'où daiis des contrées où Ton ne les avait jamais vus, et continuent leur course sans que rien les arrête. Ils voltigent, sautillent, ou rampent. Les chenilles mêmes tentent de traverser les eaux. Ceux qui nous dégoûtent le plus sont ceux qui font les efforts les plus persistants pour se répandre de tous côtés. Il en est de ces insectes odieux qu'on ne connaissait pas en Europe au onzième siècle et qui y sont à présent très-largement établis.
Le ver à soie au contraire résiste à toutes les tentatives que l'on fait pour le fixer en certains districts. Il ne peut s'éloigner des climats où grandit son mûrier. Originaire d'Asie, il donnait ses cocons à la Chine bien longtemps. avant qu'on se doutât de son existence en d'autres contrées. Au sixième siècle, un moine apporta
des œufs et cet insecte à Constaotinople ; de là naquit en Grèce une nouvelle industrie. Quand le roi Roger conquit la Sicile, il y transporta le ver à soie. De la Sicile, on l'a conduit en des pays plus septentrionaux.
L'abeille afTectionne particulièrement les régions de Touest. On ne la trouve plus au delà des monts Ourals et l'on a vainement essayé de la propager en Sibérie, notamment dans le district de Tobolsk. Inconnue en Amérique jusque vers la fin du dix-septièine siècle, dès qu'elle y fut arrivée, elle s'y installa et s'y multiplia rapidement. Les Indiens l'appelaient là mouche anglaise et la regardaient avec horreur, car elle leur indiquait l'approche de l'homme blanc. Maintenant encore elle est un des indices de la marche des colons vers l'ouest. D'abord on entend dans les forêts désertes le bourdonnement de l'aballe, puis le son de la hache du bûcheron, puis bientôt le dialecte allemand.
Les fourmis ont aussi leurs migrations. Quoique aux yeux de celui qui ne sait pas comprendre leurs mouvements, elles semblent- s'égarer au hasard, il est certain pourtant qu'elles ne s'égarent pas plus que les étoiles du ciel. Les fourmis noires dont les habitants de l'Inde orientale apprécient les services, voyagent en cohortes si serrées que le sol en est couvert comme d'un voile noir. Elles dévorent la verdure des champs et des forêts, puis elles entrent hardiment dans les habitations, pénètrent dans les cuisines, descendent à la cave, montent au grc nier, explorent les fissures des murailles, et après leur
expédition, il n'y a plus à Tendroit qu'elles ont visité ni insecte, ni rat, ni souris.
Bien différentes sont les migrations de la redoutable sauterelle, cet ancien symbole des conquérants. Elles s'abattent sur la terre comme des nuages amassés par la colère du ciel . Leur sol natal est près des déserts du lointain Orient. Elles déposent leurs œufs dans le sable. "Couvés à la chaleur du soleil, leurs petits se lèvent avant d'avoir des ailes; mais bientôt ils prennent leur essor à la première brise qui les favorise, et volent en tourbillons si compactes, que Tair en est obscurci, et qu'on entend au loin la vibration de leurs ailes. Elles s'en vont de l'est à l'ouest, traversent les mers, pénètrent jusque dans l'intérieur de l'Afrique. On les a même vues en Allemagne et en Ecosse. Du sol le plus florissant, elles font une lande désolée, car elles en détruisent infailliblement toute la végétation. De leurs irruptions résulte quelquefois une famine, et à Tendroit où elles périssent, leurs myriades de corps empoisonnent l'air et engendrent la peste. Les Juils connaissaient ce fléau; les livres saints en ont fait une image terrible.
Dans un élément plus favorable à la locomotion, les animaux aquatiques sont sans cesse en mouvement. Les oispaux les plus agiles, l'aigle et l'hirondelle, ne voyagent pûB si aisément que le requin ou le hareng, qui dans leur fluide natal ne trouvent aucun obstacle. Les oiseaux, dans Une longue traversée, sont souvent obligés de s'arrêter, et parfois ils se posent stir les mâts dés navires. Les pois*
eo LA NATURE EN MOCVEHENT.
sons au contraire semblent n'éprouver aucune fatigue. Des requins ont suivi de rapides bâtiments pendant toute la durée d'un voyage, att^dant leur proie et jouant dans les flots.
Nous avons déjà parlé des migrations régulières de diverses espèces de poissons. C'est pour plusieurs contrées une grâce providentielle. La chasse au phoque est la principale ressource des Groenlandais. La pèche de la morue assure la subsistance des Islandais. La pèche du liareng occupe chaque année en Europe trois mille bâtiments pontés, sans compter une quantité d'embarcations, et alimente des millions d'hommes.
D'autres poissons présentent dans leur vie nomade de singulières particularités. Ainsi en hiver, les maquereaux plongent leur tète et la partie antérieure de leur corps dans la vase, et restent ainsi jusqu'au printemps où ils se relèvent et se mettent, en marche pour aller déposer leurs œufs dans des eaux plus propices.
L'anguille est le plus étrange de tous ees animaux errants. Elle accomplit parfois une partie de son trajet par terre. En été, quand les marais où elle gît se dessèchent, elle en sort résolument, se glisse la nuit à travers les herbes touffues, et va chercher un autre lac. Elle est très-avide de certaines plantes, notamment des bourgeons de pois. Quelquefois sa gourmandise l'entraîne à des excursions où elle tombe dans les pièges de l'homme. D'autres poissons voyagent aussi par bandes toute la nuit. La perche de Tranquebar saute sur le rivage, attirée par un coquillage qui se
HIGUÂTION DES ANIHAUX. 01
trouve sur un petit palmier. A t'aide d*UD suc visqueux, elle se colleàrécorcedecet arbuste; àVaidede saqueue flexible, elle opère peu à peu sou aseepsion, et un moment arrive on l'on peut voir le poisson et le coquillage posés à la cime d'un arbre.
Très-sédentaires au contraire sont les êtres amphibies. L'alerte lézard, le crapaud, le serpent, le crocodile, en un mot toute cette classe d'animaux que l'homme ne peut voir sans une impression d'horrcur.ou de dégoût, ne s'écartent guère des lieux où ils ont été engendrés. Le crabe violet des Indes occidentales et de l'Amérique du sud est le seul de ces animaux qui entreprenne de longs trajets. Il se tient une partie de Tannée loin de la mer, tapi dans des cavernes. Au mois d'avril ou de mai, quand la chaleur du soleil pénètre dans sa rude et froide enveloppe, il sort de sa retraite, et par centaines, par milliers, toutes les tribus de crabes se mettent en marche comme une armée rangée en ordre de bataille. D'abord viennent les mâles robustes, puis les femelles serrées en colonnes , sur un espace de soixante toises et quelquefois d'une demi-lieue. Pendant le jour^ l'ardeur de la temfpérature les oblige à se réfugier à l'ombre, mais le soir ils rentrent en campagne, et le bruit de leurs carapaces résonnant comme la grêle, réveille les habitants du district qu'ils traversent. Instinctivement ils s'acheminent par la route la plus courte vers l'Océan, et rien ne les en détourne. S'ils rencontrent une maison, ils entrent tranquillemait par la fenêtre et sortent de l'autre côté; si l'homme essaye de les arrêter, ils se
mettent sur la défensive et étendent leurs larges pinces, en les ouvrant et les fermant bruyamment. Ce n'est que lorsqu'ils sont très-effrayés qu'ils rompent leurs rangs et fuient de tous côtés. Puis bientôt ils se rejoignent et pour suivent leur voyage. Et ce pénible et aventureux voyage, il en est très-peu qui aient la force de l'accomplir jusqu'à son dernier terme. La plupart périssent en chemin.
De même que l'élément lit[uide soutient Tagile poisson , de même Fair soutient les ailes de l'oiseau. Il n'y a qu'un très-petit nombre d'oiseaux qui restent constamment dans la même contrée. La plupart avec leurs merveilleux moyens de locomotion, vont à de longues distances chercher un refuge méridional contre la rigueur des climats du nord. Quelquesruns sont d'une nature essentiellement cosmopolite. Le coi'beau existe non-seulement dans toute l'Europe, mais sur les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne. Il agite ses sombres ailes sous le ciel dcTIndc, sur les toits de Calcutta, sur les côtes du Japon, sur les plaines des États-Unis, et pénètre dans les contrées arctiques jusqu'à l'île Melville.
En général cependant les oiseaux ont une patrie déterminée, qu'ils abandonnent à des époques fixes pour trouver un nouvel aliment ou utic température plus favorable à leur reproduction. Avec l'instinct dont la Providence lésa doués, ils ne se laissent jamais abuser par un accident météorologique» Ils savent le temps où ils doivent partir et celui ou- ils doivent revenir. Cet instinct de migration, on le remarque même chez les oiseaux qui sont tenus
MIGRATION DES ÀMIHAUl. 63
en cage, qui ne souffrent point du manque denoorriturc ni du changement des saisons. Ceux qui sont éclos dans l'intérieur d'une maison^ qui ne se sont jamais associés à l'essor de leurs frères,, ne peuvent entendre le chant de ceux qui partent sans éprouver une sorte de malaise; si on leur donnait la Uberté, ils se mettraient en voyage avec la troupe nomade. Ces délicates petites bêtes, soutenues par la main de celui qui n'oublie pas le passereau^ supportent la neige, la pluie, les orages, et surmontent des obstacles qui devraient arrêter les oiseaux les plus vigou* reux et les plus résolus. {In un tempsdétenniné, ils accomplissent leur trajet; en dépit du froid et du vent, ils reviennent à leur station pour récréer et réjouir le cœur deThomme. Chaque espèce d'oiseaux a non-seulement ses époques fixes de migration, mais aussi sa façon particulière de traverser l'espace. Les uns voyagent isolément, d'autres par groupes, d' autres par milhers. La plupart voyagent de jour. Les oies saunages se rangent en une longue colonne, les hirondelles en une j^rgc Ugne et les cygnes forment une e^èce de triangle. Les oiseaux qui n'ont que de petites ailes suivent pourtant leur énergique impulsion, traversent des mers et des continents, mais souvent tombent dans les rivières et s'efforcent de continuer leur route à la nage. L'un des plus curieux modes de locomotion est celui des cailles. Lorsqu'elles veulent quitter l'Europe pour se rendre en Afrique, elles attendent patiemment un fort vent de nord-ouest. Lorsqu'il soufOe, elles agitent une de leurs ailes, relèvent l'autre et se faisant
ainsi de la première une sorte de rame, de la seconde une voile, elles franchissent la Méditerranée. Souvent la fatigue les oblige à se reposer sur les mâts des navires; lorsqu'elles traversent la Méditerranée, elles font aussi des haltes régulières à Malte et aux iles Lipari; dans lés mers du nord elles s'arrêtent à Helgoland et à Nordensée; les habitants de ces différents Heux comptent sur leur capture de cailles comme les Juifs de l'ancien temps. On raconte qu'autrefois, lorsqu'un prédicateur en faisant son sermon apercevait du haut de sa chaire une troupe de ces oiseaux désirés, il terminait aussitôt âon aHocution par ces paroles : a Amen, mes chers frères, voici les cailles. »
Remarquable aussi est la migration des cigognes qui, enété, nichent au hord de l'Europe sur leâ pauvres maisons de paysans, et en hiver stationnent sur les pyramides et les mosquées. Les grues et les hérons se retirent aussi vers les régions méridionales. Lorsqu'ils prennent leur vol, on entend au loin le bruit de leurs ailes, et ils s'élèvent si haut dans les airs que Foéil peut à peine les distinguer; ils ne voyagwit pas en silence comme les autres oiseaux, mais en poussant des cris perpétuels, surtout la nuit, pour rallier ceux d'entre eux qui pourraient s'égarer.
Les pigeons de l'Amérique du nord apparaissent en troupes innombrables ; personne ne sait d'où ils viennent et on les trouve à travers tout le continent, depuis*la baie d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, et depuis l'Atlantique jusqu'à l'océan Pacifique. Au temps de la couvée, ils se réunissent par milUons pour chercher un gîte
confortable et obscurcissent le ciel comme un nuage épais. On sdii que les pigeons ont une faculté merveilleuse pour retrouYer le lieu où ils sont nés. On a pris de ces oiseaux, qni n'avaient jamais été qu'à une courte distance de leur demeure; on les emportait sur des chemins de fer à plusieurs centaines de lieues, puis on les lâchait. Alors on les voyait tournoyer quelque temps en cercle,' puis tout à coup se diriger en droite ligne avec une prodigieuse agilité vers leur nid. La rotondité de la terre ne leur permet pas cependant de le voir, et nul autre sens ne peut en cette occasion les aider : pourtant ils ne manquent jamais d'atteindre l'endroit où on les a pris.
Ainsi les oiseaux s'en vont de contrée en contrée, ceux-ci planant dans les airs, regardant sans s'y arrêter •es grandes villes, dédaignant les vallées fertiles, se dirigeant en toute hâte vers le gîte qu'ils vont chercher; d'autres, comme l'hirondelle, réjouissant à la fois l'Europe et l'Afrique. Les rossignols se rendent en famille du nord au sud, mais au printemps les femelles partent quelques semaines plus tôt et reviennent seules d'Egypte et de Syrie dans les contrées septentrionales. Dans la race des pinsons, lés femelles seules émigrent, les mâles sont condamnés au veuvage tout l'hiver.
Les mammifères rie sont point d'une nature mobile comme les oiseaux et les poissons ; en général ils ne s'écartent pas de certaines localités ; cependant il en est qui, pressés par la faim ou tourmentés par des oiseaux de proie, s'en vont aussi chercher d'autres pâturages. Puis il en est
que l'homme a conduits dans ses pérégrinations et pro- * pages de contrée en contrée. Tels sont notamment les chevaux sauvages de l'Amérique du sud^.qui errent parfois à de longues distances. Les ânes sauvages vont aussi par centaines, l'hiver, de la zone des tropiques sous le climat plus chaud de TAfrique méridionale. Les gazelles, les antilopes émigrent de la même manière, et les lourds éléphants errent en troupes nombreuses dans les plaines iramadses. Le b^tile des prairies de F Amérique émigré régulièrement du nord au sud et de la plaine à la montagne. Les sources d* eau salée sont pour lui un point d'attraction, mais ses mouvements sont surtout déterminés par l'état desi pâturages. Dès que le feu a été mis à une prairie et qu'un tendre gazon sort de terre après .cet incendie, on peut être sûr d'y voir apparaître de nom- .|^49iix troupeaux de buffles. Comment découvrent-ils que leur nourriture est préparée, c'est ce que nous ne saurions dire ;^ probablement que des traînards de la bande pi|t vu cette nouvelle verdure et par quelque moyen mystérieux communiquent l'heureuse nouvdle à leurs frères affamés. Les singes souffrant de la faim ou poursuivis par leurs ennemis, vont aussi d'une contrée à Vautre : on suppose même qu'ils ont traversé, par un tunnel, le détroit de Gibraltar.
Les animaux que nous désignons par le nom d'animaux domestiques n'ont voyagé que par la volonté de l'homme. Le cheval, qui provient des steppes de l'Asie centrale, et qu'on n'avait jamais vu en Amérique avant l'arrivée
des Espagnols, se trouve à présent dans toute l'étendue du nouveau continent, depuis la baie d'Hudson jusqu au cap Hom. C'est aussi par Faction de rhomme que les cbèvres se sont répandues sur les montagnes rocailleuses, les brebis sur les collines et les Taches dans les prairies. Mais, en même temps, Thomme a aussi introduit avec lui, sans le vouloir, des animaux malfaisants dans les pays qu'il e:(plorait. Le rat, qu'on ne connaissait point autrefois dans le nouveau monde, y a été porté dans les flancs des navires. A présent, il est plus conunun en Amédque qu'en Europe.
Les animaux domestiques sont encore un présent que l'est a fait à Fouest, un présent non mains précieux que celui des céréales. La vie matérielle de Thonmie est en quelque sorte liée aux ressources que lui offrent le cheval, le bœuf, le mouton. La Plata subsiste presque entièrement du produit de ses bestiaux, et les progrès de l'Australie datent du jour où elle a eu des troupeaux de moutons.
Maintenant, que dire des migrations de l'homme? Son histoire est plus obscure que celle des animaux qu'il emploie à son service; sonEden est vraiment défendu par un ange armé d'une épée flamboyante. On ignore le lieu où fut son berceau, et la première phase.de sa vie est couverte d^un voile impénétrable. La révélation seule projette dans cette obscurité un rayon de lumière.
C'est surtout en démontrant les rapports de Tbomme avec les animaux et les plantes, qu'on croit pouvoir re-
e« LA NATURE EN MOUVEMENT,
connaître le Heu où fut sa première demeure, et démontrer Tunité de sa race. Comme les animau^t qui sont ses compagnons proviennent tous des plateaux de FAsie centrale, rhomme aussi doit être né là, mais à une époque où, à la place de ces hauteurs à présent sèches et stériles, s'étendait une belle, riche vallée. Les géologues sont portés à croire que ces montagnes se sont exhaussées peu à peu par une mystérieuse révolution, et qu'alors les races humaines se sont dispersées dans les plaines Tôisines.
A quelle époque cet événement s'est-il accompli? Nous ne pouvons le dire. Mais c'est bien au delà des temps indiqués par de vagues traditions, car les races les plus anciennes dont les fables, les mythes, les chants, les idiomes se rattachent à FOrient, ont trouvé les régions où elles venaient s'établir occupées déjà par d'autres races.
Ainsi, quand les Celtes, ces antiques habitants du vieux continent, arrivèrent de l'orient, ils se rencontrèrent en Europe avec d'autres peuplades dont le langage grossier, les mœurs brutales, et les superstitions attestaient une plus longue absence du berceau de la famille humaine. Les Celtes mémes^, ces premiers émigrants de l'Asie, avaient déjà perdu la foi de leurs aïeux, et déjà étaient tombés dans la barbarie.
Mais si de là on en vient à vouloir rechercher l'origine des indigènes de l'Amérique, c*ést une tâche bien plus confuse encore, c'est un problème où Ton n'a pas même pour se guider les lueurs de la révélation elles indices de
la tradition. Que d'hypothèses n'a-t-on pas faites à cet égard depuis la plus absurde jusqu'à, la plus spécieuse? Des pauvres peaux rouges on ^Miimibi des Juifs proscrits, tantôt des Chinois e3riiés,et Ton a cru reconnaître les éléments de leur idiome tour à tour dans le sanscrit, dans le celte et le gaélique. Leurs légendes parlent Vaguement dune race primitive établie dans les fertiles plaines de rorient, et subjuguée par une race plus intefligente et plus vigoureuse qui venait du nord. Le fait est qu'on reconnaît la différence de ces deux races par Tétude de leurs crânes. Mais on ne sait d'où venait la première, ni à quelle tribu appartenait la seconde. Comme la formation géologique du continent américain est plus ancienne que celle de TEurope, on a supposé qu'il avait été occupé à une époque antérieure à l'histoire chrétienne par des peuplades qui auraient trouvé au nord-ouest un passage pour se rendre d'Asie en Amérique. Mais comment ces races n'auraient-elles pas amené avec elles quelques-uns de ces animaux domestiques qui composaient autrefois toute la richesse des peuples pasteurs 7 Que si, par quelque accident, elles avaient été obligées de se priver de cette ressource, comment, par suite de leurs primitives coutumes, n'auraient-elles pas essayé d'apprivoiser le buffle, la vigogne et l'alpaga, ainsi que le firent les Européens quand ils s'établirent en Amérique?
En dehors de cette énigme inexplicable, il reste un fait qui nous semble clairement démontré par les mythes, les traditions et la révélation, c'est que toutes les mi-
gracions des hommes, des plantes et des animaux vioment de Torient. L'histoire même commence par Tapparition des races de Test. Au sud de l'Europe, on Toit venir les Pélasges, puis les Étrusques et les Hellènes. Des plateaux des monts Waldaï descendent les Istonnes, les Finnois chassés vers l'ouest par les innombrables Teutons qui, plus tard, iront se jeter sur la Scandinavie, TAllemagne et la France. Le même phénomène se renouvelle sans cesse. Des contrées de l'est débordent de nouvelles nations qui renversent des empires déjà organisés, jusqu'à ce que Colomb ouvre le nouveau monde à ces races asia- , tiques.
Ce mouvement de Test à Touest se poursuit sans repos et sans trêve. C'est une des grandes lois de la nature. L'homme suit le cours du soleil; Torient est son berceau, l'occident son but.
(De Vire, Stray leavet firom the book offlolttre, Londres, 1856).