UNE NUIT DANS UNE MAISON DE JEU
Des revers de fortune que je ne puis, à mon grand regret, attribuer qu à mes propres folies, m'avaient obligé à chercher un emploi dans Tadministration de la police de Londres, dans la légion active qui est spécialement chargée Je poursuivre les crimes les plus graves et qui souvent remplit des missions difficiles.
J'étais depuis environ un an enrôlé dans cette cohorte, et je venais de découvrir, non sans peine et sans quelque péril, les auteurs d*un trcs-habîle complot contre un riche négociant, lorsque mon chef me fit appeler.
Après un long entretien, dans lequel il voulut bien faire Tcloge de mon habileté et de mon énergie, il m'annonça
qu'il avait besoin de moi pour une autre affaire. Puis, au
moment où je me levai pour prendre congé de lui :
— Il me semble, me dit-il, que je vous ai vu ailleurs, autrefois, dans une situation toute différente de celle où vous m'apparaisscz aujourd'hui. Ne vous inquiétez pas de cette réminiscence. Je ne veux pas, si la nécessité né m'y oblige, pénétrer dans les secrets des autres. La recommandation de celui qui vous a fait entrer dans notre administration était toute-puissante. Elle a été justifiée par rintdligence et la droiture que vous avez montrées dans la dernière mission qui vous a été confiée. Je suis sûr que dans votre passé on ne trouverait que des fautes d'imprudence. Je ne veux pas essayer d'en savoir davantage. Demain, probablemefit, je vous engagerai à revenir me voir.
En retournant chez moi, je me disais que, sans doute, il était trompé par sa mémoire, car, dans mes jours de prospérité, je n'avais fait que quelques rares apparitions à Londres et je ne me rappelais pas avoir jamais aperçu ce fonctionnaire, dont je devais maintenant recevoir les ordres. Cependant, je racontîû cette conversation à ma femme. Elle me fit observer que j'avais été aux courses de Doncastcr, et que là peut-être j'avais attiré l'attention de mon chef actuel. Mais il n'a point de nouveau touché à cette question, et moi, de mon côté, je n'avais nulle envie de l'y ramener.
Trois jours après, il m'appela près de lui, et j'appris qu'il m'avait choisi entre tous pour me charger d'une
affaire délicate qui aurait tenté Fambition des hommes les plus fins et les plus expérimentés de notre légion.
— Voici, me dit-il, une esquisse d'une compagnie de coquins, de filous et de faussaires. Il faut que vous découvriez leurs repaires, et la preuve légale de leurs crimes. Jusqu'à présent, nous avons échoué dans nos perquisitions, probablement par Texcès de zèle de nos officiers. Soyez plus prudent. Vous allez avoir aiïaire à une réunion de scélérats des plus rusés, et il vous faudra de la patience pour pouvoir en venir à les livrer à la justice. Une de leurs dernières victimes est le jeune Morton, fils par un second mariage delady Everton. C'est cette femme distinguée qui réclame notre assistance pour sauver ce malheureux jeune homme des pièges dans lesquels il est enlacé , Vous vous pré senterez chez eBe demain à cinq heures, en costume bourgeois, et vous recevrez d'elle les informations nécessaires. Souvenez-vous que vous devez me rendre compte diredêwnt de vos démarches, et que tous les secours dont vous aurez besoin vous seront donnés immédiatement*
Je le quittai après ces dernières recommandations, trèscontent d* entreprendre une tâche difficile, dangereuse peut-être, mais qui me plaisait par cela même qu'eUe faisait une diversion à la monotonie de mes devoirs journaliers.
Je retournai à mon logis, et, après avoir revêtu mes habits d'homme du monde que ma chère Emilie avait sauvés du naufrage de notre fortune, je me rendis chez lady Everton* Je la trouvai dans son salon avec sa fille,*
une belle et charmante jeune fille. Elle parut fort surprise de mon extérieur, tout différent, sans doute, de celui qu'elle avait attribué à un agent de police. Ce ne fut qu'après avoir attentivement lu la note que j'étais chargé de lui présenter qu'elle réprima ses doutes et me montra de la bienveillance.
— Asseyez-vous, monsieur Watèrs, me dit-elle en m'indiquant du doigt une chaise. Cette note m'annonce que vous avez été spécialement choisi pour essayer d'arracher mon fils au fatal réseau dans lequel il s'est lui-même engagé...
Je voulais répondre et lui expliquer la nature de ma mission; mais, subjugué par la hautaine attitude de la noble douairière et par le sentiment. de ma propre situation, je gardai le silence et m'incfinai devant eDe avec respect.
Elle reprit la parole, et voici en résumé les renseignements qu'elle me donna.
Depuis quelques mois, M. Charles Morton avait atteint sa majorité et, depuis cette époque, il était tombé dans une société d'escrocs. Entraîné par la passion du jeu, il passait les jourij et les nuits dans de fiévreuses convulsions. Il se croyait dans une mauvaise veine, et, en réahlé, il était la dupe d'une affreuse filouterie. Non-seulement il avait déjà dissipé son héritage et tout l'argent qu'il avait obtenu de l'imprudente faiblesse de sa mère, mais il avait contracté des dettes et fait des billets pour une somme ef- ^ frayante. Le principal agent de cette œuvre diabolique
' était un certain Sandford, un homme de bonnes manières et d'un extérieur distingue, le chef réel de cette bande de filous que je devais tâcher de découvrir. Chose étrange! M.Morlon avait une croyance inébranlable en Thonneur de cet homme. Triché, pillé, dévalisé, il n^ recherchait que les conseils de Sandford et ne s'en rapportait qu'à lui pourselircr de sa misérable situation. Après ces explications, lady Everton ajouta que sa fortune n'était pas trèsconsidérable, et que son indulgence envers son fils, les engagements qu'elle avait à remplir la mettaient dans une situation des plus inquiétantes.
Je récoûtai avec un extrême intérêt, et, plus d'une fois, tandis qu'elle me traçait quelques traits distinctifs de Sandford, l'idée me vint que c'était ce même coquin que je connaissais malheureusement depuis longtemps, qui me devait une belle revanche, et 'cette idée accroissait mon ardeur. Cependant je ne dis rien de mes soupçons, et, après avoir très-instammeut prié lady Everton de ne pas donner à son fils le moindre éveil sur notre entreprise, je la quittai pour mettre à exécution le projet que j'avais conçu, n fut convenu entré elle et moi qu'au lieu de revenir à son hôtel, ce qiri aurait pu faire naître quelque soupçon, je lui écrirais par la poste le résultat de mes tentatives*
— Si c'était lui, me disais-jc, en cheminant dans la rue, et cette pensée seule me faisait bouillonner le sang. Si ce prétendu Sandford était, comme je me Timagine, TodieuX Cardon, quelle victoire I quel triomphe!
Lady Evcrton n'avait pas besoin de stimuler mon zèle! Une existence ruinée, une douce jeune femme précipitée, par les manœuvres de ce misérable, d'une situation <^ulente à un état .voisin de la misère! De pareilles réflexions donneraient de Fénergie et de l'activité au plus insigne poltron. Dieu veuille que mes pressentiments soient justes, et alors, ô mon ennemi, prenez garde à vous! La vengeance est sur vos traces.
On m'avait informé que Sandford fréquentait habituellement le Théâtre-Italien, et Ton m'avait indiqué sa loge. Le soir même, on jouait une pièce dont le succès devait l'attirer. Je pris un billet; j'entrai au théâtre au moment où commençait le ballet, et je portai un regard avide de côté et d'autre. La loge que l'on m*avait désignée était vide, ce qui me chagrina. Mais bientôt j'y vis entrer Cardon, mon vrai Cardon. Sa physionomie était plus insolente que jamais^ Ç donnait le bras à un jeune homme aux formes distinguées, à la figure pâle, qui, d'après la description que lady Everton m'en avait faite, devait être M. Morton. A l'instant même, ma résolution fut prise. Je me recueillis seulement quelques minutes, pour comprimer l'émotioif que j'avais ressentie à l'aspect de celui qui m'avait fait tant de mal, et je me fis ouvrir la porte de sa loge. Cardon me tournait le dos. Je lui donnai un léger coup sur l'épaule; il se retourna vivement de mon côté, et parut, à mon aspect, aussi surpris, aussi terrifié que s'il avait vu tout à coup se dresser devant lui quelque monstre fabuleux, comme un basiUc. Cependant j'avais pris une
physionomie amicale, et je lui tendais la main, comme pour rengager à renouer nos anciennes relations.
— Waiers! balbutia-t-il en étendant aussi, mais machinalement, la main vers moi; qui se serait attendu à vousYoir icil
— Ce n'est pas vous assurément, lui répondis-je, vous qui semblez aussi effrayé de rencontrer un ancien ami, que si vous aviex devant vous un dragon prêt à vous dé* Torer.
— Silence I venez avec moi dans le couloir... Un de mes vieux amisi dit-il à Morton. Je reviens dans un instant...
— ConMnent? c'est vous! me dit-il, en reprenant son sang-froid habituel, dès que nous nous trouvâmes seuls. On m'avait raconté que vous vous étiez retiré du monde. . . , jenesaisoù!...
— Oui, j'étais ruiné, sans ressources... Vous en savez quelque chose.
— Mon brave Waters, vous ne pouvez imaginer...
— Je n'imagine rien, mon cher Cardon, j'étais dans le gouffre, voilà le fait. . . Par bonheur, mon vieil oncle ! . . . ,
— Ahl Passgrave est mort, s'écria Cardon avec un accent de joie, et vous êtes son héritier? Je vous félicite, mon bon ami. C'est là un heureux retour de fortune.
— Oui!... Mais rappelez-vous que j'ai renoncé au jeu. Plus de folie I J'ai juré à Emilie de ne plus toucher une carte.
Cardon me regarda d'un air ironique, conune un
7« SOUVENIRS D'UN OFFICrER
homme qui sait ce que valent ces serments de joueiurs,
et aussitôt il me répondit :
— Très-bien, mon ami, très-bien; vous avez parfaitement raison. Mais venez queje vous présente à M. Morton, un jeune homme de grande famille. A propos, Waters, ajouta-t-il d'un ton confidentiel, à présent, pour des raisons de famille et dautres queje vous expliquerai plus tard, j'ai pris le nom de Sandford.
— Sandford!
— Oui. Ne Foubliez pas, et rentrons avant qae le ballet soit fini.
Il me présenta à M. Morton comme un de ses meilleure amis, qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs mois; puis il nous proposa d'aller passer quelques instants dans un café voisin, ce que nous accq)tâmes. En sortant, nous rencontrâmes mon chef au haut de l'escalier. 11 jeta sur nous un regard rapide, sans avoir l'air de me reconnaître. Je pensai qu'en effet il ne m'avait peut^tre pas reconnu sous moi^ nouveau vêtement; mais, en me retournant à quelque? pas de distance, je rencontrai de nouveau son regard qui, cette fois, m^exprimait en même temps sa surprise ^t son encouragement. Puis il disparut.
Au café, nous bûmes très-gaiement et très-cordialement quelques bouteilles de vin. Sandford surtout était d'une humeur charmante, plein de verve* et d'esprit, et racontant une foule d'anecdotes récréatives. Il voyait en moi une nouvelle proie, et déjà il se réjouissait de la
victoire qu'il comptait bien remporter sm* mes boimes intentions et sur les promesses que j'avais faites à ma femme.
A minuit et demi, il nous demanda si nous ne voudrions pas nous rendre avec lui dans un autre établissement. Morton, qui depuis quelques instants paraissait inquiet et impatient, accueillit avec empressement cette proposition.
— Vous viendrez avec nous, Waters, me dit Sandford, je ne sache pas qu'il y ait dans les archives matrimoniales un acte par lequel un fidèle épout s'engage à ne pas même assister pomme spectateur à une partie de jeu.
— Je ne le crois pas non plus. Mais ne m,' entraînez pas à jouer.
— Certainement non, Tcpliqua-t-il, avec un sourire fiaboUque. Votre vertu ne sera exposée à aucune épreuve, je vous en réponds.
Nous arrivâmes bientôt dans une des rues qui avoi* sinent le Strand, à la porte d'une maison de l'apparence la plus respectable. On répondit inmiédiatcment à un coup de marteau frappé d'une façon particuUèrc par Sandford. II murmura à travers le trou de la serrure un mot d'ordre que je ne pus saisir, et la porte s'ouvrit.
Nous montâmes à un premier étage dont les volets étaient si soigneusement fermés, que rien de ce qui se passait là ne pouvait résonner dans la rue. Un éclairage splendide, une roulette, des jeux de cartes et de dés, et des rafraîchissements servis à profusion annonçaient assez
OÙ nous étions. Une demi-douzaine de joueurs innocents, et une douzaine de coquins dont la physionomie sinistre me troubla un instant nous avaient précédés. J'avais peur que Fun d'eux ne vînt à reconnaître mon véritable emploi. Mais bientôt je réfléchis que cela n'était guère possible. Il n'y avait pas longtemps que j'étais incorporé dans la police, et jusqu'à ce moment je n'avais eu aucune investigation à faire dans les repaires de ces filous. Cependant, ils me regardèrent d'un air scrutateur. L'un d'eux, un étranger, s'approcha même de Sandford, et lui adressa plusieurs questions qui évidemment me concernaient. J'entendis que Sandford lui disait : '
— J'en réponds ; — puis il lui murmura à l'oreille quelques mots qui le firent sourire, et changèrent complètement ses dispositions à mon égard.
Cela me rassura, car, bien que je fusse muni de pistolets, j'aurais eu peu de chances de me sauver si j'avais provoqué la défiance de ce ramassis de scélérats.
On me proposa de jouer. Je refusai d'abord. Puis, je finis par céder, comme si je ne pouvais résister à la tentation, mais je ne voulus hasarder qu'une petite somme, et Ton me fit la grâce de me laisser gagner environ deux cents francs. M. Morton était absorbé dans une partie de dés. Il perdait beaucoup, et lorsqu'il eut perdu tout l'argent qu'il avait apporté, il fit des billets. L'audace avec laquelle on le dupait était vraiment incroyable. Il fallait être aveugle pour ne pas le remarquer. Cependant, il ne se défiait pas le moins du monde de la délicatesse de ses
BE POLICE ANGLAIS. 8i
adversaires, et se laissait entièrement guider par son ami Sandford qui, pour mieux le conseiller, s'abstenait luimême de jouer. A six henres du matin^ cette aimable assemblée se dispersa. Chacun de ceux qui en faisaient partie.se retira par une porte de derrière, et reçût en sortant un autre mot d'ordre pour le soir.
J'allai rendre compte à mon commissaire de ce que j'avais fait. Il.parut enchanté de mon début, mais m'engagea instamment à être très-patient et très-circonspect. Coirane je connaissais le mot d'ordre, il eût été facile d'envahir dans la nuit même ce tripot, mais nous n'aurions pas alors atteint complètement notre but. Une partie des membres de cette clique, et entre autres Sandford, étaient soupçonnés de fabriquer de fausses banknotes. Il fallait donc les surveiller de près pour pouvoir constater ce crime, et il fallait aussi tâcher de recouvrer, autant que possible, les valeurs enlevées à M. Morton.
Huit jours environ s'écoulèrent, sans aucun incident important. Le jeu recommençait chaque soir comme de coutume. L'insensé Morton s'y laissait de plus en plus entraîner. Il en était même venu à prendre et à perdre les bijoux de sa sœur, tant cette effroyable passion du jeu peut plonger l'homme dans la dégradation. D'après les conseils de Sandford, il se préparait à hypothéquer ses biens pour payer ses énormes detèes, — ses dettes d'honneur, — et retrouver la bonne veine, cette fata Morgana de tous les joueurs.
Avant de le pousser à cette dernière extrémité, on ré-
solut pourtant d'user encore d*un nouvel artifice. M. Norton se croyait très-fort à l'écarté : on l'invita à faire cette partie, et on le laissa gagnw coup sur coup, tandis que ses adversaires semblaient se désespérer. C'était là précisément le piège auquel je m'étais laissé prendre ; je compris par là qu'on projetait une grande affaire, et je ne perdis pas de temps.
Je fis donner par un de mes affidés l'avis confidentiel à Sandford que je ne restais à Londres que pour y percevoir les quelque cent mille francs que mon oncle Passgrave m'avait légués, et qu'ensuite je voulais retourner dans le Yorkshire. Quel regard infernal il me langa, le coquin, quand il eut reçu ce renseignement! Ah! Sandford, avec toute votre finesse, il fallait que vous fussiez bien sot pour croire qu'il me Mt possible d'oublier si vite le mal que vous m'aviez fait.
L'heure de la crise arriva. M. Morton allait recevoir l'argent qu'il avait emprunté sur ses propriétés, et j'annonçai que ce jour-là je devais aussi entrer en possession du fabuleux legs de mon oncle.
Exalté par ses succès à l'écarté, et poussé par son ami Sandford, le malheureux Morton, au lieu d'employer les sommes qu'il allait recevoir à solder ses billets, manifesta le désir de jouer tout cet argent contre les diverses valeurs qu*il avait perdue^depuis plusieurs mois. Les rusés filous, qui, avaient ses obligations entre les mains, affectèrent d'abord de se montrer très-mécontents de cette proposition, ci déclarèrent qu'avant tout ils voulaient être payés; puis
ils cédèrent, comme c'était convenu, aux instances de Sanfdord, et il fut décidé que Morton continuerait à jouer à Fécarté. Il ne doutait pas dç sa supériorité, et il déclarait d un ton joyeux à^on perfide conseiller que, dès qu'il aurait recouvré ce qu^il avait perdu, il ne toucherait plus ni un dé, ni une carte. Il n'entendit pas les rires sardoniques, les rires cruels des escrocs, quand Sandford leur fit part de cette belle résolution.
Le fatal rendez-vous, attendu avec tant d'impatience par Morton et par les complices, par l'aveugle victime et par les spoliateurs, fut fixé au lendemain du jour où les usuriers devaient remplir son portefeuille de banknotes ; et j'éprouvais une anxiété fiévreuse à l'approche de cet' événement.
En cette mémorable soirée, il ne devait y avoir que les chefs de la conspiration, huit en tout, et pas un étranger, un seul excepté, en raison du prétendu legs qui venait de m'être remis.
Je m'étais hasardé à adresser une recommandation à M. Morton, en lui faisant jurer sur son honneur de gentilhomme de me garder un inviolable secret.
— Avant de vous mettre à jouer demain soir, faitesvous représenter vos lettres de change, vos bijoux, et assurez-vous que vos adversaires déposent réellement sur la table l'équivalent des valeurs nouvelles que vous y placerez de Yoire côté.
n me promit formellement de prendre cette précaution, sans en deviner l'importance.
Toutes mes dispositions étant faites, j'arrivai à minuit à la porte mystérieuse. Au mot d'ordre que je prononçai, elle me fut ouverte. En ce moment, une dispute assez vive s'élevait parmi les joueurs. D'après le conseil que je lui avais donné, M. Morton insistait pour qu'on lui fît un enjeu pareil au sien ; car il ne doutait pas de son succès et voulait regagner jusqu'à un denier ce qu'il avait perdu. Quand on eut rassemblé ses billets, ses bijoux et plusieurs rouleaux de gùinées, il manquait encore une somme assez considérable pour égaler celle qu'il avait apportée.
— Ah I s'écria Sandford en me voyant entrer, voici notre affaire : Waters va nous prêter pour une heure ou deux ce qu'il nous faut. Vous serez bientôt remboursé, me murmura-t-il à l'oreille, et avec bénéfice.
— Grand merci! répondis-je froidement, je ne me sépare de mon argent que lorsque je l'ai perdu.
Un méchant sourire erra sur ses lèvres ; mais il n'ajouta pas un mot. Enfin, il fut décidé qu'un des joueurs irait chercher la somme nécessaire pour faire le complément exigé par Morton. Il revint une demi-heure après avec une liasse de banknotes. Je ne doutais pas que ce ne fussent de fausses banknotes ; c'était ce que je désirais. M. Morton les regarda, les compta, et le jeu commença.
Je me rappelle aussi nettement que si elle venait de se passer ce que j'éprouvais en assistant à cette scène. J'étais dans un tel état de surexcitation que, pour apaiser la fiévreuse ardeur de mon sang, je bus coup sur conp plusieurs verres d'eau. Par bonheur, les joueurs étaient trop
occupés pour remarquer mon agitation. Norton perdait continuellement; ses enjeux furent doublés, triplés, quadruplés. Sa tête était en feu ; il jouait et perdait comme un homme qui n'a plus une lueur de raison.
— Chutl qu ai-je entendu? s'écria tout à coup Sandford, qui peu à peu se dépouillait du masque hypocrite qu'il avait si longtemps gardé devant Norton ; il me semble qu'il s'est fait un mouvement en bas.
Ce mouvement avait aussi frappé mon oreille; mais je savais ce qu'il signifiait.
— Adolphe, reprit Sandford, tire la sonnette d'appel. Le jeu fut suspendu, et tous les coquins restèrent silencieux, immobiles et comme atterrés.
A la sonnette d'appel, une autre répondit: une..., deux..., trois.
— Très-bien, s'écria Sandford, continuons, la farce touche à sa fin.
D'après mes instructions, deux de nos officiers, habillés en bourgeois, devaient se présenter à la porte du tripot, entrer au moyen du mot d'ordre que je leur avais communiqué, saisir et garrotter le concierge. Je leur avais dit aussi comment ils devaient répondre au signal qui pourrait leur être fait par la clochette du premier étage. Ils (levaient ensuite introduire dans la maison leurs camarades, monter en silence l'escalier, rester dans le couloir jusqu'à ce que je les appelasse, et alors se précipiter sur les joueurs.
Toutes ces précautions prises, je n'avais qu'une crainte.
c'était qu'au moment décisif, les filous n'euséent ie temps d'éteindre les bougies, d'anéantir les fausses banknotcs et de s'échapper par quelque passage dérobé que peutéfre je ne connaissais pas.
Dès qu'on eut recommencé le jeu, je me levai, je coniroençai par m' assurer que mes pistolets étaient convenablement placés à ma* portée, car je savais que j'allais engager une lutte implacable avec des gens désespérés. Puis je m'approchai de la porte, et l'entr' ouvris légèrement, comme si je cherchais à distinguer d'où provenait le bruit qui nous avait elTrayés. A ma grande satisfaction, je vis que le corridor et les escaiiers étaient occupés par une cohorte d'agents silencieux et graves comme la mort. Je revins près de la table devant laquelle était assis M. Morton. Il jouait son dernier coup et le perdit. 11 se leva, avec un regard effaré, le visage blanc comme un linceul, et de ses dents serrées s'échappa un cri de malédiction. Sandford et ses associés mirent la main sur leur trésor avec un transport de joie.
— Misérable ! infâme ! s'écria Mortoii en le saisissant à la gorge, c'est toi qui m'as perdu, c'est toi qui m'as ruiné.
— Assurément, répUqua paisiblement Sandford, en se dégageant de l'étreinte de sa victime, et il me semble que l'affaire a été habilement conduite. A présent, mon cher monsieur^, toutes vos lamentations seraient parfaitement inutiles.
Morton le regarda en silence avec une expression de désespoir.
— Ua moment, Cardon, m'écriai*je, en saisissant précipitamment une Masse de billets de banque contrefaits. 11 me semble que l'on n*a pas mis sur la table l'enjeu réclamé par M. Morton, car ces billets sont faux.
— Chien que tu es ! tu ne tiens donc pas à la vie ? répliqua Sandford en s'élançant vers moi pour reprendre les banknotes.
Mais j'étais aussi alerte que lui, et je lui mis mon pistolet sur la poitrine. Toute la clique d'escrocs se réunit impétueusement autour de nous. Morton contemplait cette scène d'un œil hagard, ne sachant ce qu'il devait penser.
— Arrachez-lui ces papiers, disait Sandford, saisissezle, étranglez-le.
— Garde à vous, misérables, m'écriai-je, votre heure a sonné. Camarades, entrez et faites votre devoir.
Au même instant le salon fut envahi par les agents postés dans le corridor. Stupéfaits, paralysés par cette soudaine apparition, les scélérats n'essayèrent pas même de résister, quoique plusieurs d'entre eux fussent armés, et ils se laissèrent conduire en prison.
Trois d'entre eux, notamment Sandford, furent condamnés à la déportation, pour le reste de leur vie ; les autres, à plusieurs années d'emprisonnement.
Ma tâche était- accompUe. Mes chefs me témoignèrent leur satisfaction, et bientôt m' élevèrent à un grade supérieur. M. Morton recouvra ses lettres de change et son argent. Les douleurs qu'il avait subies le détournèrent à jamais des maisons de jeu, et lui et sa mère se montrèrent
toujours fort reconnaissants du service que je leur avais
rendu.