‹ Voyages et littératureChapitre 5 sur 5 · LA MOBT DU GUERRIER · texte numérisé non relu

LA MOBT DU GUERRIER

Le brouillard est tombé sur la mer bleue, et la douleur sur le cœur ardent; le brouillard ne se dispersera pas sur la mer; la douleur ne s'éloignera pas du c(£ur.

Ce n'est pas un astre qui brille sur la plaine lointaine, c'est un petit bûcher qui fume. Auprès du bûcher est un tapis de soie, et sur ce tapis est couché le jeune homnie audacieux.

MICHEL LERMOWtOFF. 371

Il presse son mouchoir sur sa blessure mortelle et tente d' arrêter son sang brûlant et impétueux. Auprès de lui est un fier coursier qui frappe du pied le sol humide, comme s'il voulait parler à son maître.

« liève-toi, dit41, beau jeune homme, mets*-toi sur ma croupe et je t'emport^ai sur la terre natale, vers ton père, vers ta mère, vers tes parents et tes petits enfants, et vers ta jeune épouse. »

Le jeune homme audacieux soupire; sa forte poitrine palpite; ses blanches mains retombent fatiguées; sa blessure mortelle s'est rouverte, son sang coule comme une rivière, et il dit à son cheval ;

« Ah ! mon bon coursier, mon coursier fidèle, mon fidèle camarade de bataille au service du tzar, dis à ma jeune épouse que je suis marié avec une autre femme, que j'ai pris pour dot la plaine déserte, que Tépée aiguë nous a fiancés, et que la flèche acérée nous a réunis sur la couche nuptiale. »

CHANSON DE BBIGAND

Ne fais pas de bruit, ma petite forêt verte; ma mère ne me trouble pas dans mes pensées, car demain matin je dois aller à l'interrogatoire devant le terrible juge, devant le tzar lui-même.

Le tzar m'adressera la parole et me dira : a Réponds, réponds, mon enfant; fils, de paysan, avec qvd as-tu mené la vie de brigand? Avaistu beaucoup de compagnons? »

Je répondrai : « Tzar, mon espoir, je te ferai connaître toute la vérité. Des compagnons, j'en avais quatre: le premier c'était la nuit obscure, le second c'était mon couteau d'acier, le troisième mou bon cheval, et le quatrième mon arc bien tendu. Mes messagers, c'étaient les flèches durcies au feu. »

Alors le tzar, mon espoir, le tzar, très-chrétien, me dira : « Honneur à loi, mon enfant, qui sais si bien voler et si bien parler ! Pour ta récompense, je le ferai un beau présent : je te donnerai un palais au milieu des champs, deux poteaux et une corde de chanvre. »

Peu à peu, comme nous l'avons dit, les gernies de cette naïve et originale poésie furent anéantis, et il n en restait plus guère, quand vint le grand réformateur qui devait transformer la Russie. Du règne de Pierre V\ ainsi que chacun le sait, date pour cet empire une ère toute nou-

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vdle, une révolution dans sa langue, dans sa littérature, dans ses institutions.

Après. une succession d'écrivains plus ou moins notables, dans les derniers temps apparut Alexandre Pouschkine, qui acheva de perfectionner la langue de ses prédécesseurs. A la même époque, la Russie s'honorait de posséder un autre poète, Michel Lermontoff.

Descendant d'une des iinciennes familles de Taristocratie, Lermontoff, selon Tusage de la noblesse russe, entra tout jeune dans la garde impériale. Un poëme qu il composa sur la mort de Pouschkine le fit exiler dans le Caucase. Il s'attacha vivement à cette contrée, et il en est devenu le poète. Quoiqu'il possédât une fortune indépendante, ce qui n'est pas un privilège ordinaire parmi les écrivains, il vécut d'une vie de souffrance. Fidèle à ses amitiés, ardent en ses affections et également inébranlable dans ses animosités, il eut à subir d'amers désappointements : le mensonge et la trahison. Passionné pour les fiers et généreux sentiments, il ne pouvait dire ouvertement sa pensée au sein de la société qui l'entourait. Il était forcé de se taire devant l'oppression et l'injustice. Un jour, il avait osé manifester son indignation dans son ode énergique sur la mort de Pouschkine, et il avait été puni de son audace par un arrêt de bannissement. Privé de la vive action qu'il ambitionnait, il se réfugia dans ses rêves de poëte, et les douloureuses émotions qu'il éprouvait, il les exprima tantôt par de touchantes mélodies, tantôt par des chants dramatiques , ou par de tristes ironies.

MICHEL LBÎIMONTOFF. 573

. Nous allons essayer de traduire dans leur sévère concision trois de ses petites. pièces lyriques* Elles révèlent en quelques strophes ce qu'il y avait de froide amertume dans cet esprit déçu, dans ce cœur d'exilé.

Dans la première, le poète s'adresse à une femme à laquelle il a laissé concevoir une pensée d'amour, et il lui dit :

Non, je ne t'aime pas, comme tu veux le croire; Non, ta froide beauté ne m'a point ébloui ; Ce qui m'attache à toi, ce n'est que la mànoire D'une autre passion, d'un temps ëvanoui.

Souvent, quand près de toi je m'assieds en silence. Quand mes regards ardents sont fixés sur les tiens, Non, ce n'est pas à toi qu'en ce moment je pense; ' Avec mon propre cœur, triste, je m'entretiens,

De celle qui charma les jomrs que je regrette. Je cherche dans tes traits les doux traits tant aimés, Dans ta voix les accents de cette voix muette, Et dans tes yeux, ses yeux à tout jamais fermés.

Dans la seconde de ses élégies, Lermonloff dépeint la séparation de deux amants qui se sont crus à jamais liés l'un à l'autre :

lis juraient de s'aimer sans cesse.

Car ils s'aimaient très-tendrement; Puis un jour vint, jour de tristesse, Qui leur fit rompre leur serment.

Quelquefois, ils se rencontrèrent Tous deu& encore par hasard.

En silence ils se saluèrent Avec un morne et froid regard.

Ils oubliaient dans leur silence Le temps qui les avait charmés.

Leurs doux élans, leur espé.rance.

Et combien ils s'étaient aimés.

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Sur eux tombe l'oinbre profonde, L'ombre dernière du trépas, A la lueur d'un autre monde Ils ne se reconnaissent pas.

La troisième de ces compositions, intitulée : Actions de grâces j est un douloureux sarcasme :

Je te rends grâces, à Seigneur I Du tableau varié d'un monde plein de charmes, Du feu des passions et du vide du coeur.

Du poison des baisers, de l'âcretè des larmes;

De la haine qui tue et de l'amour qui ment, De mes rêves trompeurs perdus dans les e^aees. De tout enfin, mon Dieu ! Puissé-je seulement Ne pas longtemps te rendre grâces !

Lermontoff avait une grande admiration pour le génie de Pouschkine, mais il ne fut jamais son imitateur. Jamais il ne pactisa, comme Pouschkine, avec la société au milieu de laquelle il était forcé de vivre. Jusqu'à sa mort, il resta en lutte avec elle. Le 14 décembre 1825 est un jour mémorable dans les annales modernes de la Russie. Ce jourlà mourait l'empereur Alexandre, dont la douceur avait favorisé le développement des aspirations libérales, et ce jour-là l'empereur Nicolas inaugurait son règne par une sanglante exécution. La carrière Kttéraire dePouschkine était alors à son point culminant. Celle de Lermontoff commençait :

« Rien, dit M. Al, Herzen, ne peut faire mieux voir le changement opéré dans Tesprit public, en 1825, qu'une comparaison entre Pouscbkine et LermontofT. Pouschkine était fréquemment mécontent, triste, blessé, mais

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pourtant enclin à la paix. Il la souhaitait et la croyait très-possible. A tout instant, il sentait vibrer dans son cœur le souvenir du gouv^nement d'Alexandre. Lermontoff était si habitué au désespoir, qu'il ne cherchait pas même à s «n affranchir. Jamais il n'apprit à espérer. H n'acquiesça point au nouveau régime, parce qu'il ne trouvait aucune compensation à un tel acquiescement; il n'offrit point ftèrement, comme Pestel et Ryleieff, sa tête au bourreau, parce que ce sacrifice lui semblait inutile. Il renonça à la lutte, et finalement mourut sans entrevoir son grand but.

« n se réveilla, au coup de pistolet qui tua Pouschkine. n écrivit une ode énergique dans laquelle il exposait les basses intrigués, les intrigues de journalistes officids et d'espions littéraires, qui avaient produit le fatal duel dans lequel venait de périr Pouschkine, et il s'écriait : « Ven- « geancel empereur, vengeance! » Il expia cette ardente invocation par quatre années d'exil, et, en 1841^ son corps était enseveU au pied du Caucase.

Par bonheur, ce que Lermontoff a écrit pendant les quatre dernières années de sa vie n'a pas été perdu. Lermontoff appartient à notre génération. Nous étions, il est vrai, trop jeune pour prendre part aux événements du 14 décembre, mais ils éveillèrent notre conscience politique, et nous vîmes les bannissements et les exécutions qui en furent la suite. Condamnés au silence, nous apprîmes à vivr« intérieurement et à garder en secret nos pensées, ules pensées de doute, de négation, de colère.

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Dans ses émotions, Lennontoff était constamment poursuivi par l'ombre du scepticisme. La mélancolie était empreinte sur son front et on la retrouve dans tous se^ poèmes. U avait plus d* affinité avec le génie de Byron que Pouschkine. Son malheur fut de posséder trop de pénétration et d'avoir la hardiesse de parler sans déguisement. Les natures iaibles et irritables ne pardonnent pas une telle sincérité. On représentait Lermontoff comme ua enfant gâté de T aristocratie, comme un de ces oisifs qui meurent d*ennui et de satiété. On ne voyait pas comrce il souffrait. Quand il partit pour le Caucase, il était épuisé. D dit à ses amis qu'il allait chercher la mort, et il a tenu sa parole, n

Les pénibles conflits de sa vie, la Contrainte imposée à son génie et à son ardent amour 4e la vérité aigrirent, irritèrent son caractère. Cette malheureuse disposition d*esprit lui suscita diverses querelles et T entraîna dans plusieurs duels. Pour un de ces duels, il fut condamné à Temprisannement dans une forteresse. Il en eut un encore dans lequel il succomba à Fâge de trente-huit ans.

M. Bodeostedt, qui a traduit en allemand une grande partie des œmres de Lermontoff, a raconté d'une façon intéressante l'impression qu'il éprouva quand il vit pour la première fois cet infortuné poète :

« C'était dit-il, à Moscou, dans l'hiver de 1840, peu de temps avant le dernier départ de Lermontoff pour le Caucase ; je dînais dans un restaurant français, très-fréquenté par les Moscovites, avec un jeune Russe très->intel-

ligetit, nommé Paul ÂlsuviefT. Quelques personnes de notre connaissance nous rejoignirent pendant ledtner, entre autres un prince d'un esprit fort borné, mais d'un très-bon caractère, car il supportait sans aucune récrimination les railleries qu'on lui adressait. La vive conception, la prompte répartie, en un mot, ce qu'on appelle l'esprit français, est aussi familier à l'aristocratie russe que l'usage de la langue française.

« Nous en étions à boire du yin de Champagne, et la joyeuse verve de mes compagnons était fort animée, quand tout à coup je vis entrer un jeune homme d'une taille moyenne, d'une figure distinguée, et d une étonnante souplesse de mouvements. Il frappa amicalement sur l'épaule d'Alsuvieff, fit un riant salut au prince et dit froidement bonsoir aux autres. Sa chevdure soigneusement peignée et un peu frisée sur les côtés, laissait à découvert un front hr'ge et haut. Ses grands yeux semblaient rêver, tandis qu'une expression satirique se jouait sur ses lèvres finement découpées. Une cravate noire était négligemment nouée à son cou, et sa redingote mihtaire à demi boutonnée laissait entrevoir une chemise d'une blancheur parfaite.

« Alsuvieif me présenta à lui. Il m'adressa rapidement quelques mots, puis s'assit près de nous pour dîner. En parlant aux domestiques, il employait des termes grossiers dont les gentilshommes russes se servent souvent, mais qiii me choquaient dans sa bouche; car c'était Michel Lermontoff.

«t Après avoir mangé à la hâte quelques morceaux et bu quelques verres de vin, il devint très-communicatif, et ce qu'il disait devait être fort amusant, car à tout instant il provoquait les éclats de rire de ses auditeurs. Mais il^ avait engagé la conversation en russe, et à cette époque j^ n'avais encore qu'une imparfaite connaissance de cette langue. Je remarquai seulement, qu'après avoir raillé plusieurs personnes, il.finft par diriger sur le jeune prince tous ses «arcasmes. .Celui-ci l'écouta d'abord avec une parfaite mansuétude, puis finit par prendre une attitude qui prouvait qu'en -dépit de son peu de capacité intellectuelle il avait du moins un sentiment de dignité. Lermontoff, dont il avait été le condisciple, se montra réellement affligé de l'avoir offensé et s'efforça de l'apaiser, et bientôt y réussit.

« Les poésies de Lermontoff, publiées en i840., m'avaient inspiré pour lui une vive sympathie, mais sa façon d'être dans cette réunion, où je le rencontrai pour la première fois, ne me donnait aucun désir de le revoir. Le lendemain, cependant, je le retrouvai dans le salon de madame de Momonoff, et il produisit sur moi une meilleure impression. Il était, quand il le voulait, trèsaimable, et lorsqu'il se consacrait à un sentiment d'affection, c'était de cœur et d'âme. Ceux qui, sachant ses faiblesses, n'avaient pas encore appris à reconnaître ses excellentes qualités, prenaient à tâche de l'éviter. Car, très-souvent, son penchant à la satire l'emportait trop loin, mais il pouvait être doux et gentil comme un enfant;

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la disposition la plus habituelle de son esprit était grave et mélancolique. Telle était aussi l'expression de f^a noble figure, et tel le caractère de ses principales productions. Cet exil dans le Caucase, cet arrêt pareil à celui de Prométhée, beaucoup des compatriotes de Lermontoffront subi, mais aucun d'eux n'y a conquis la gloire comme lui. » Lermontoff est par excellence le poète subjectif. Ses œuvres sont le reflet de son âme, de ses joies et de ses douleurs, de ses espérances et de ses déceptioiis. Ses héros sont une partie de lui-même, et en réalité ses poèmes sont sa biographie. 11 ne manquait point cependant des qualités qui font le poêle objectif. Au contraire, quelques-unes de ses compositions, telles que le Sùnge du tzar Ivan Was&ilievitsch^ le Jeune Garde V/ti corps^ et le Hardi marchand Kalashikoff^ prouvent qu'il était parfaitement capable de dessiner des figures en dehors de sa propre individùaUté, Mais il était de ces hommes dont la faculté de création se détache rarement de l'influence de leurs propres impressions et de leurs jugements personnels. Ces hommes-l apparaissmt ordinatren\^nt dans la décadence des anciennes sociétés, dans des temps de ' transition, de scepticisme général et de corruption morale. Le pur esprit de l'humanité semble se réfugier en eux, et ils en sont les interprètes. D'un côté, ils critiquent et condamnent les folies et les vices du monde qui les entoure, par la révélation de leurs propres erreurs, de leurs mœurs, de leurs combats; de l'autre, ils montrent à ce monde corrompu la beauté et l'idéale perfection de

la nature humaine dont les hommes de génie conservent toujours le secret. Ils associent habiluellement Télément lyrique et Télément- épique, l'action à la réflexion, le récit à la satire. Byron est le plus éminent représentant de cette classe de poètes, et Byron et Pouschkine ont exercé une grande influence sur LermontofT. Pouschkine lui a enseigné Tart de la versification russe; Byron lui a inculqué son superbe accent de mépris. Ces deux influences n'ont pourtant point altéré son originalité; au contraire, elles l'ont corroborée.

On remarquera dans ses écrits, comme dans ceux de Pouschkine, un réalisme qui est Tun des traits principaux du caractère littéraire de sa nation. Avec leur vive impressionnabilité, avec leur talent d'observation et leur facilité à s'assimiler les impressions des autres, les Russes sont particulièrement aptes à développer ce réalisme littéraire qiii semble devenir la base de l'art moderne. De quelque côté que Lermontoff dirige ses pensées, il reste toujours sur le terrain de la réalité. De là cette précision, cette fraîcheur, cette fidélité de peinture qui nous frappent dans ses poëmes épiques; de là aussi l'exactitude consciencieuse de ses compositions lyriques, qui sont le vrai miroir des dispositions de son esprit. Comme il le dit lui-même dans l'introduction à son Ismaël JBey, une de ses plus belles œuvres : « Dans un cœur si longtemps mort, la véritable inspiration se réveille pour convertir en un chant poétique la ruine et la dévastation de la douleur et de la passion. «

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Forcé de servir dans une armée qui, pendant tant d'années, lutta vainement contre les libres et sauval^es peuplades du Caucase, il s'imprégna de la poésie que lui offraient ces régions^ du Caucase, par la solitude de leurs steppes, par la grandeur de leurs montagnes, par Tesprit de liberté chevaleresque de la belle race qui les habite. H se jeta avec ardeur dans la lutte engagée avec cette race belliqueuse, non point par un sentiment d'animosité contre elle, ni par une idée de confiance dans la justice de la cause qu'il était appelé à soutenir, mais parce que l'excitation du combat lui plaisait, parce qu'il y trouvait l'oubli de ses agitations intérieures, et enfin parce qu'il se souciait peu d'une vie dont il ne pouvait faire un meilleur emploi. Sa prédilection pour la race circassienne est incontestable, et elle nous est démontrée par ses meilleures œuvres, entre autres par un de ses poëmes intitulé : Mt%iri, dont nous voulons donner une analyse.

Un général passe par Tiflis, emmenant avec lui un enfant circassien. Ce jeune captif, nommé Mtziri, étant fatigué du voyage et malade, le général le laisse dans un ancien couvent, à la garde des moines, qui promettent de prendre soin de lui. Mtziri a environ six ans; il est sauvage comme la chèvre des montagnes, et en même temps doux comme un agneau. Il supporte en silence et fièrement sa captivité, et, dans la souffrance qu'il endure, pas une plainte ne s'échappe de ses lèvres. Enfin, les affectueuses attentions d'un religieux lui rendent la santé.

3§2 MICHEL LERHONTOFF.

Quoiqu'il se montre encore timide et sérieux^ quoiqu'il totrne souvent ses regards \ers TOriaït, il s'accoutume peu à peu à l'accent d'une langue étrangère. Il reçoit le haptéme de TËglise grecque et se prépare à entrer dans la vie monastique. Mais, par une nuit d'automne, tandis que les moines étaient agenouillés au pied de Tautel, il disparaît. Pendant trois jours, on le cherche inutilement dans les bois et dans les ravins. Enfin, on le découvre étendu sur le sol d'un steppe désert. On le ramène au cloître dans un état de langueur mortelle, et il refuse de répondre à toutes les questions qui lui sont adressées, Jusqu'à ce qu'un vieux religieux se présente à lui avec les sacrements de l'Église. Alors il recueille ses forces, et dit à celui qui lui app(H*te une dernière consolation : « Merci de votre bonté et de votre charité. Vous m'engagez* à vous parler à cœur ouvert. Je crois que c*est un soulagement pour l'homme de confesser ce qui pèse sur sa pensée. Mais je n'ai jamais fait de mal à personne, et comment dire les émotions que j'ai éprouvées? Ma vie a été courte et captive ; je donnerais bien volontiers deux existences semblable pour quelque temps d'action et de liberté. Une seule passion m'a gouverné, obsédé, tourmenté et épuisé ; elle est restée dans mon sein, comme un ver rongeur. Dans mes veilles et dans mes rêves, elle emportait mon esprit au milieu du tumulte des combats, là où les montagnes s'élèvent au-dessus des nuages, là où l'homme vit en hberté comme l'aigle. J'ai moi-même entretenu dans ma douleur ce feu qui me consumait. Je

veux m'en confesser à Dieu et aux hommes, mais je ne puis eu demander pardon. »

Mtziri dépeint alors tous ses sentiments secrets, comment la vue des nuages brillant sur les cimes du Caucase ravivait dans son imagination les scènes de son enfance, le spuvenir de la cabane de son père, de^ vieux guerriers à la face bronzée, assia le soir sur le seuil de leurs portes, de ses jeux sur la pelouse, de ses sœurs chantant autour de lui, et des actes de courage héroïque qu'il entendait raconter. Il xraconte ensuite comment il s.' échappa . dti couvent par une nuit orageuse, comment il se plaisait dans sa sauvage agitation à entendre rugir la tempête.

(< Puis, voilà, dit-il, que, à la fin de la nuit, je me trouve sur le bord d'un abîme oii mugit un torrent, et au bord de ce précipice- s'épanouit une riche végétation, et j'entends l'hymne de la solitude, plus solennel que celui des hommes. Jp reste là dans une muette contemplation, jusqu'à ce que la soif m'oblige à monter de roc en roc pour tremper mes lèvres dans une eau rafraîchissante. Alors résonne à mon oreille, une voix mélodieuse qui éveille dans mon cœur une douce émotion, et devant moi apparaît une jeune et belle Géorgienne portant une urne sur la tête. La beauté de sa figure, Tédat de ses yeux noirs troublent mes sens. Je la vois plonger son vase dans l'eau Umpide, puis le remettre sur sa tête ; elle se dirige viers une cabane au haut de laquelle flotte, une fumée bleuâtre, et elle disparait. Le sommeil alors me saisit, et dans mes songes je revois encore la jeune Géor*

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gîenne, et je dors jusqu*à ce que la lune se lève de nouveau dans le silence nocturne, interrompu seulement par le bruit du torrent. Une lumière brille dans la cabane lointaine ; j'irais volontiers de ce côté, mais un désir ardent me domine, le désir de rentrer dans nK)n pays. Je me mets en marche, et bientôt je m égare dans la profondeur des bois ; je monte au haut d'un arbre, et de tout côté je ne découvre autour de mot que l'immense ceinture de la forêt. Tremblant et désespéré, je retombe sur le sol, et je pleure. Devant les hommes, je voulais cacher mes souffrances, mais là je puis pleurer sans honte. Tout à coup, une ombre passe devant moi, deux rayons scintillent dans les broussailles, un tigre s'élance de mon .côté. Je brise une branche d'arbre, je me préparée la lutte, et je sens que, sur le sol de mes pères^ je n'aurais pas été un des derniers parmi les guerriers de Taoul. »

Après un combat acharné le' tigre succombe, mais Mtziri eut la poitrine déchirée. Sans s'inquiéter de ses blessures, il continue sa route, et, au lever du soleil, il se trouve sur la lisière de la forêt ; mais il est revenu par un long détour au lieu même qu'il voulait fuir. Devant Jui est la terre des Russes, l'enceinte de son couvent.

C'est alors que les moines le découvrent et le ramènent dans leur domaine. Il leur adresse une dernière prière, c'est de vouloir bien le porter dans le jardin où fleurissent deux acacias^ où l'air est pur et balsamique. De là, il verra encore les montagnes du Caucase, et il lui semble que la brise du soir leur portera son dernier adieu. Il lui

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semble qu'alors son ami sera près de lui, qui essuiera la suetir de son front et lui murmurera à Toreille le doux accent du pays natal ; il mourra ainsi paisiblement, sans maudire personne.

Cette escpiisse ne peut donner qu'une très-imparfaite idée de la beauté de ce poëme, de sa touchante simplicité, du charme de quelques-unes de ses peintures. Ici, plus que dans ses autres compositions épiques, le pôëte nous révèle dans son individualité le secret de sa vie intérieure. L'histoire de ce jeune montagnard qui, dans sa monotone retraite, aspire à rentrer au sein de la vivante nature, à s'associer aux combats, à l'activité, aux affections des hommes libres, c'est Thistoire du génie qui, dans les sentiments d'une existence idéale, «st condamné à vivre au milieu d'une société servile et corrompue ; du génie qui brise ses ailes dans sa lutte impuissante contre la loi qui le subjugue. Mais, à sa dernière heure,. le poëte veut mourir en paix et ne pas maudire, car il a eu du moins la jouissance de ses rêves, et, dans sa vive compréhension, il peut pardonner. « Si nous comprenions tout, a dit une femme d'esprit, nous pardonnerions tout, »

L'Ismaël Bey^ de Lermontoff, est aussi un beau poëme. Quelques critiques le préfèrent même à Mtziri* Malheureusement, les ciseaux de la censure en ont retranché de nombreux passages. Lermontoff parlait avec un profond dégoût des rigueurs de cette institution russe, et, pour les subir le moins possible, il ne publia lui-même

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qu'une petite partie de ses œuvres. Les autres ont paru après sa mort. Le sujet de son poënie d'Ismaël Bey^ emprunté, comme celui de Mt%iri, au Caucase, nous fait voir encore l'admiration que le jeune exilé éprouvait pour la poésie de cette contrée, pour la fière race qui y a conservé sa grâce naturelle, sa force primitive, sa sauvage originalité. Ismaël Bey nous représente peut-être un peu trop, pour un héros d'un monde incivilisé, les rêveries et le scepticisme du poète; mais l'image de Surah, la jeune fille lesgienne, peut être mise en parallèle avec les plus charmantes figures féminines de Byron.

Nous ne voubns point entrer dans l'analyse de toutes les compositions de Lermontoff ; il en est une cependant qui mérite une mention particulière. £lle a pour titre le DémoUj un démon tout différent de ceux qui ont été imaginés par d'autres poètes. Le Méphistophélès de Gœthe nous représente l'esprit toujours inquiet dans des jouissances toujours bornées, l'esprit de négation qui souvent s'allie à de grandes facultés intellectuelles. Le Lucifer de Byron nous montre le rigoureux scepticisme métaphysique plongeant dans les profondeurs de l'existence, et demandant la raison de toute chose. Dans le démon de Lermontoff, nous voyons l'esprit du mal torturé par la pensée qu'il est à jamais banni de la sphère du bien. Méphistophélès et Lucifer ne peuvent renoncer à leur froid et souverain mépris, et envient l'innocente quiétude d'une âme dont la foi n'a jamais été ébranlée. Le démon de Lermontoff, au contraire, souffre les angoisses du mal.

Dans son dédain, dans sa révolte, éclate le regret de ce qu'il a perdu. Le mal lui devient insupportable. 11 lui est si aisé dé T accomplir I Nulle part, sur la terre, il ne rencontre une opposition, et il finit par se lasser de ses faciles triomphes.

Mais un jour, tandis qu'il promène ses regards sur les plaines enchantées de la Géorgie, il aperçoit Tamara, la fille d'un des princes du.pays. C'est le soir qui précède la veille de son mariage. Elle est sur la terrasse de la maison de son père, entourée d'un cercle d'amies et des riches présents qui lui ont été offerts pour ses noces. Des chants résonnent près d'elle. Tamara se lève, saisit son tambourin et commence une danse qui n'est point connue en d'autres pays, un simple exercice du corps, mais une poésie symbohque, un langage de l'âme. Tantôt à demi fermés sous leurs longs cils, tantôt s' ouvrant avec éclat, ses yeux s'accordent avec tous ses mouvements. Le démon la voit, et une indicible passion s'empare de lui. La glace de son cœur se fond. Il comprend de nouveau le bonheur dé l'amour et de la vertu, et se souvient de l'image des félicités terrestres qu'il a perdues. En vain, il lutte contre ses souvenirs, il ne peut les écarter de son esprit. Dieu lui-même ne peut lui donner TouWi, et son tourment est dans ses réminiscences.

Cependant le fiancé s'avance à travers les montagnes avec une splendide caravane. Des gens d'une tribu ennemie l'attaquent, le dévalisent et l'égorgent. Son cheval l'emporte mort dans le domaine oii il allait célébrer son

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mariage, et les accents de joie se changent en hmenlations. Tamara est plongée dans la douleur ; mais la nuit, sur sa couche solitaire, elle entend une voix qui lui murmure des paroles de consolation, d'espoir, d'amour, une douce voix qui pénètre dans son cœur, qui lui inspire un sentiment plus grand, plus élevé que ceux qu'elle a connus jusque-là, et lui promet une autre consolation, quand de nouveau l'ombre s'étendra sur les cimes du Caucase. Puis la voix se tait; Tamara regarde autour d'elle et ne voit rien. Dans l'ardeur de ses émotions, elle s'endort, et dans ses rêves, elle distingue un être d'une beauté surnaturelle, qui ne peut être un enfant de la terre, et qui n'a pas non plus la forme d'un ange. C'est une vague et merveilleuse image, pareille à un crépuscule du soir, qui n'est ni l'ombre ni la lumière. Dès ce moment, une peine étrange s'empare de son âme, et elle prie son père de la laisser entrer dans un couvent, pour y finir sa vie dans un religieux isolement. Mais en vain elle se réfugie dans ce saint asile. Le feu allumé dans son cœur ne s'éteint pas. Elle invoque le secours de la mère de Dieu; puis-sa pensée s'égare dans des rêves qui la subjuguent, et à tout instant elle revoit la même image, écoute la même voix, et elle attend le bonheur qui lui a été promis. Le démon ne peut pénétrer dans l'enceinte sacrée, mais chaque nuit il erre autour du couvent, et ses soupirs agitent souvent le souffle de la brise, les feuilles des arbres. Un soir Tamara, assise à sa fenêtre, entend un chant magique, un chant qui lui semble venir du ciel. Le démon pleure.

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Ses sentiments de haine et de mépris semblent anéantis/ n a r espoir d'une nouvelle vie et d'un nouveau bonheur. Dans l'ardeur de cet espoir, il entre par la fenêtre entr'ouverte, et devant lui est un ange éblouissant de' lumière qui étend ses ailes sur Tamara pour la protéger, et, jetant sur lui un regard de défi, lui d«nande de quel droit il ose pénétrer dans ce sanctuaire. Ces mots réveillent l'orgueil du démon. 11 répond qu'il a le droit d'entrer dans cette demeure, que Tamara lui appartient depuis longtemps* L'ange alors regarde tristement la jeune fille et s'éloigne. Le démon s'approche de Tamara et lui dit toutes les peines, tous les tourments qu'il endure, et l'émeut et l'attendrit de telle sorte, que l'innocente Tamara promet de l'aimer si, de son côté, il s'engage à vivre d'une meilleure vie. Il le jure et la jeune fille se laisse tomber dans ses bras.

Quelques heures après, le gardien du couveiit, en faisant sa tournée, entend des cris de passion, de désespoir et les sanglots de l'agonie. Tamara' est morte, plus belle encore dans sa moijt que dans sa vie. Son cercueil est couvert de guirlandes de fleurs et de broderies d'or ; son vieux père désolé la conduit avec un nombreux cor^ tége dans l'église bâtie par un de ses ancêtres sur une des cimes du Caucase. A peine les chants funèbres ont-ils cessé, qu'une tempêté effroyable éclate, renverse le mur de l'église, dévaste les enviroins. Puis un ange descend du ciel, et prend l'âme de Tamara pour l'emporter dans le séjour des béatitudes éternelles, en lui disant que le

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pardon est accordé aux cœurs candides qui n'ont point péché volontairement^ mais qui ont aimé et ont été égarés par leur amour. En même temps, le démon, maudissant rheure où il s* est abandonné à son espoir, retombe dans ses cruels souvenirs et ses fatales pensées.

Il y a dans ce poëme quelques parties faibles, et sa composition n'est pas à beaucoup près aussi parfaite que celle de Mtziri ; mais il produit une profonde impression, et il renferme une foule d'images d'une artistique beauté. La morale de cette. œuvre est celle qui a été proclamée depuis longtemps : il sera beaucoup pardonné à ceux qui ont beaucoup aimé.

La malheureuse nature, représentée dans un poème par le démon, nous la retrouvons dans le seul ouvrage que Lermontoff ait écrit en prose, dans le roman qu'il a intitulé : Un Héros de notre temps^ et qui à été traduit dans diverses langues de l'Europe ^

Petschozin, un héros de notre temps, nous rappelle rOniéguine de Pouschkine, et nous offre un curieux tableau du caractère moderne de. la société russe. Cepen^ dant la vie de Petschozin n'est point troublée seulement par la passion, par les déceptions de l'amour et la trahison de l'amitié, par une continuelle perplexité philosophique, par ces questions qu'il s'adresse à lui-même et qu'il voudrait résoudre : Pourquoi suis-je né ? Pourquoi dois-je vivre? C'est par cet esprit d'investigation qu'il se

* Nous l'avons publié dans un irolume intitulé : Aux Barda de la Neva.

distingue d'Oniéguine./l'estl'esprit delajeunegenératiwi qui, comme nous l'avons dit précédemment, grandit sous les impressions du 44 décembre 1825 et de ses politiques conséquences. Il y a, de plus, une grande différence entre le découragement d'Oniéguine et cdui de Petschozin. Le premier, ayant éteint sa sensibilité dans le tourbille^ du monde, tombe dans Tindolence et T apathie; le second, avec le même mépris pour la vie, la jette impétueusement dans tous les hasards, cherchant de tout côté ime arène à son énergie. Incapable enfin d'assouvir la soif dé son esprit, il tombe daniB le désespoir, par Tamère conviction qu'il- ne peut ni accomplir un grand sacrifice, ni coopérer au bien de Thumanité, ni même construire rédifijpe de son propre bonheur.

On a souvent comparé l'un à l'autre Pouschkine et Lermontoff, l'un et l'autre illustrés par leurs œuvres ; l'un et l'autre morts en duel, à la fleur de Tâge. Mais leurs œuvres a' ont point le même caractère. Pouschkine est le poëte artistique ; Lermontoff, le poëte philosophique. Le premier ressemble à Gœthe; le second à Schiller. De plus, Lermontoff a un merveilleux talent de description. Il nous représente, avec l'exactitude d'un géographe et d'un naturaliste, toute une contrée sans la dépouiller de la vague atmosphère qui lui donne un prestige poétique. Nous voyons devant nos yeux le paysage qu'il dessine, nous sentons le souffle de la brise imprégnée des arômes de la Géorgie. Sur notre tête s'élèvent les cimes de neige du Caucase ; à nos pieds est le précipice où mugissent les

392 NICHETi LERHONTOFF.

torrents. Nous suivons la course du cheval fougueui dans les steppes immenses. Nous pénétrons dans la solitude des forêts et des montagnes ; enfin nous vivons en plein Caucase, et pas un Manuel de voyageur ne pourrait nous donner une plus juste idée de cette région. Deux grands naturalistes de notre temps, Humboldt et Œrsted, ont signalé l'heureuse influence que l'étude des sciences i^^turcUes devrait avoir sur les productions esthétiques. Humboldt dit dans son Cosmos : a Si Ton a justement blâmé la froide poésie désignée par le nom de poésie descriptive^ on ne pourrait appliquer le même blâme à celle qui traduirait en un beau et clair langage les découvertes modernes de la science, ou qui nous donnerait une vive et juste peinture dos lointaines contrées. Les Arabes disent dans leur style imagé, et non sans raison : « La meil- « leure description est celle qui change en yeux les « oreilles. »

YALENTIN DUYAL

« Quel que soit, a dit un philosophe, le cbanne des autres sciences, Thomme sera toujours pour l'homme le plus curieux sujet d'étude. »

Le fait est que, s'il est une lecture à la fois attrayante et instructive, qui s'adresse à toutes les classes de la so ■ ciété et plaît à tous les âges, qui éclaire l'esprit, pénètre dans les cœurs et quelquefois charme l'imagination, c'est celle des Mémoires, des biographies et des auto-bîographies, où nous suivons le cours d'une vie humaine dans ses divers efforts et ses diverses vicissitudes, dans ses jours de luttes et ses heures de succès.

Pour que ces peintures d'une existence individuelle nous intéressent, il n'est pas nécessaire qu'elles nous représentent un des favoris de la fortune^ un des grands seigneurs de ce monde, un des héros célébrés par l'his-

aM TALKNTI?^ DUYAL.

loire, un des hompies illustres de Plutarque. Non, tout au contraire, nous serons bien plus doucement séduits et plus agréablement impressionnés par la yie d'un de ces hommes .que le sort semblait à leur naissance condamner à une obscure misère, et qui, par leur travail, par leur patience, par le dévdoppement constant de leur intelligence, parviennent à conquérir une situation élevée, quelquefois à se faire un nom glorieux.

n en est un grand nombre de ces hommes dont l'enfance pénible, la jeunesse laborieuse et les succès inespérés nous offrent une grave leçon et nous émeuvent comme un roman.

J*eu choisis un exemple au siècle dernier, dans une des provinces voisines de Paris. C'est la vie de Yalentin Duval. Il naquit, en 1695, dans le petit village d'Artonai, en Champagne. Son père était uii pauvre laboureur qui, dans les années les pliis propices, parvenait avec peine à subvenir par son travail aux besoins de sa fanûlle. Il mourut en 1705, en un temps de guerre et «de famine, laissant sa veuve dans un tel dénùment, qu elle éprouvait la plus affreuse des douleurs pour le cœur d'une femme, la douleur d'être mère, car elle voyait languir et dépérir ses enfants dans leur indigence.

Yalentin, qui était Tatné, chercha un moyen de lui venir en aide, et entra au service d'un fermier de la commune. Pour un modique salaire, il se mit à garder ses dindons. Dans la monotonie de cette tâche, il conservait les dons que la Providence accorde souvent aux plus

pauvres gens, comme une compensation à leur misère } ragiliié du corps et la gaieté de resprit. 11 amusait ses compagnons par «a vivacité naturelle, il présidait à leurs jeux, et il n'était que trop étourdi, car un jour, dans une de ses espiègleries, ayant fait périr un des dindons aban« donnés à sa surveillance, il fut impitoyablement chassé par son maître.

Nul autre paysan d'Artonai n osait, après un tel événement, lui confier le moindre bétail, et le pauvre Valentin, qui ne voulait pas imposer un surcroît de soucis et de travail à sa mère, se décida à s'en aller chercher ailleurs un autre moyen d'existence.

Il partit au commencement de l'hiver de 1709, cet effroyable hiver dont les paysans de France ont conservé le souvenir par la tradition. Le froid était si rigoureux que, à moins d'une obligation absolue, personne n'osait se hasarder en plein air. Toutes les affaires étaient interrompues; les juges des tribunaux suspendaient leurs séances, et, plus d'une fois, les prêtres eiix-mémes ne pouvaient célébrer leurs messes, car l'eau et le vin se gelaient dans les burettes. Pendant le jour, les campagnes, inertes, inanimées, ressemblaient à de vastes tombes revêtues d'un blanc linceul. La nuit, on entendait des bruits sinistres : le mugissement de la bise glaciale, le fracas des arbres et des pierres ((ui se brisaient par la gelée.

Et, par ce temps de calamité, il cheminait, le pauvre Valentin, à travers les plaines désolées ; il allait à l'aven^

ture, sans sa\oir où il s'arrêterait, mais résolu et vigoureux et plein de confiance en la protection de celui qui soutient le lis de la vallée et nourrit le passereau. Plus d'une charitable femme, émue de compassion à la vue de cet enfant grelotant de froid sous ses légers vêtements, et souffrant de la faim, partagea avec lui son dernier morceau de pain d'orge. Plus d'un honnête paysan lui donna le soir un abri à son foyer. Mais nul de ceux à qui il offrait ses services n'était assez riche pour le garder et le nourrir. Et il se remettait en marche^ et un jour, il se trouva tout à coup saisi d'un mal de tête si violent, qu'il lui fut impossible de continuer sa route. Par bonheur il se trouvait alors près d'une cabane occupée par un berger. 11 y entra et pria l'habitant de cette chétive demeure de lui permettre de se reposer en un endroit chaud, car en même temps que le sang bouillonnait dans son cerveau, ses membres étaient gelés.

Le berger le conduisit dans l'étabte des brebis; et, peu à peu, les tièdes exhalaisons de ces animaux le ravivèrent. Mais le lendemain ses yeux étaient étincelants, son visage bouffi, son corps couvert de pustules rouges. 11 avait la petite vérole. A cette époque, on ne connaissait pas encore le préservatif de cette maladie, découvert par Jenner, ce bienfaiteur de l'humanité, et la plupart de ceux qui en étaient atteints y succombaient.

« Quand le berger m'eut examiné, dit Duval dans un des fragments de ses Mémoires, il n'hésita pas à me déclarer qu'infailliblement la petite vérole allait causer ma

perte, parce que, n'ayant pas lui-même de quoi subsister, il lui serait impossible de me soulager pendant une maladie de longue durée; qu'outre que Tintempérie de la saison la rendait mortelle, il se voyait hors d'état de me conduire à portée des secours qui m'étaient nécessaires. S' apercevant que je n'avais pas la force de répondre à ses plaintes, il fut touché de compassion, et, m' ayant quitte, il revint un moment après muni d'un paquet de vieux linges dont il m'enveloppa comme une momie, après m' avoir dépouillé de mes habits. Comtne Je fumier des bergeries se divise par couches, il se mit à en lever quelques-unes; il remplit les places qu'elles occupaient de cette menue paille d'avoine qui tombe lorsqu'on la vanne, me fit coucher au milieu, parsema mes membres de cette même paille, en guise de duvet, et roula sur moi, en forme de couverture, les divers lits de fumier qu'il avait levés, et, après m'avoir enterré de cette sorte, il fit le signe de la croix sur moi, me recommanda à Dieu et à ses saints, et m'assura en me quittant que, si j'échappais au péril où il me voyait, ce serait un miracle des plus évidents. Je restai donc, comme un autre Job, non pas dessus, mais enseveli dans le fumier jusqu*au cou, en attendant que la mort vînt me faire changer de tombeau. »

Le malheureux Duval était réellement en un grand danger. Sa misère même fut son remède; son affreux gîte le sauva; Dans là chaude température de l'étable, l'éruption de sa maladie s'opéra régulièrement, pleine-

ment. Le moindre courant d'air lui eût été alors fatal. Les brebis, serrées autour de lui, le garantissaient du froid. Avec quelle Joie, quand il se sentit revivre, il se serait mis au service de celui auquel il devait son salutaire refuge et sa guérison. Mais le bon berger, qui venait d'accomplir envers ce voyageur inconnu, Tévangélique office du Samaritain, avait à peine lui-même de quoi subsister. Comme il ne pouvait payer ses contributions, les collecteurs de Timpôt avaient récemment fait saisir ce qui lui appartenait, sa cabane et son petit mobilier; i\^ n'avaient pu sainir les moutons, dont il n était que le gardien. Quand le malade lui demanda un peu de nourriture, il lui donna un bouillon de farine assaisonné avec du sel, puis des morceaux de pain noir si durs qu'il fallait les briser avec une hache; puis il fut obligé d'avouer que ses provisions étaient épui«ées. Mais il alla trouver le curé de la paroisse, qui avait aussi épuisé ses ressources en cette effroyablç année de disette, et qui pourtant consentit à recevoir pendant quelques Jours le malade pour achever sa guérison.

Lorsque Valentin fut en état de se lever et de sortir, le charitable berger l'enveloppa comme un verre fragile dans de vieilles nippes, dans des^bottes de foin, le fit asseoir et le lia sur le dos d'un âne, se mit en marche à côté de lui pour le soutenir, et le conduisit ainsi jusqu'au village, à trois quarts de lieue de distance.

c< Quand j'y arrivai, dit Duval, bn trouva que j'étais plus qu'à demi mort de froid, et on crut que, si j'en ré-

VALEKTIN DUVAL. 399

chappais, Je resterais au moins perclus de quelques membres. Ce désastre me serait sans doute arrivé si on m'eût d'abord approché du feu; mais on eut la sage précaution de me frotter le visage, les bras et les jambes avec de la neige jusqu'à ce qu'ils eussent repris le sentiment. On me mit ensuite dans îin gite pareil à celui dont on m*avait tiré, et, huit jours après, le froid s' étant ralenti, on me donna une chambre et un lit, ou, par la générosité et les bons soins du curé, je ne tardai pas à recouvrer mes forces et ma santé. »

Le digne prêtre avait tenu sa promesse. D'autres indigents venaient sans cesse frapper à sa porte; il ne pouvait suffire à tous* Valentin fut obligé de se remettre en route, de s'en aller errant à Taventure, chercher dans un pays moins^ésolé une maison où Ton voulût bien lui donner pour récompense de son travail un asile et du pain. Ce qui l'avait fait le plus souffrir dans le cours de ses premières pérégrinations, ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était le froid. Pour échapper le plus vite possible à ce fléau, il se faisait, dans sa simplicité d*en&nt et dans son ignorance des lois de la nature, qu'il devait un jour si bien connaître, un naïf raisonnement.

« Je mesurais, dit-Il, l'étendue de ce que j'appelais le monde par celle que je pouvais apercevoir à la faveur d'un jour clair et serein; je me représentais la terre sous ridée simple d'une surface plane, semblable à celle d'une vaste prairie circulaire dont le contour servait de base et d'appui à cette partie du ciel que ma vue découvrait. Sans

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jamais avoir ouï parler d'Âristote ni de Ptolémée, je m'inoaginaîs comme eux que les cîeux étaient solides et transparents comme du crfstal, et que les astres dont ils sont parsemés y étaient attachés comme autant de flambeaux qui s'éteignaient pendant le jour et se rallumaient aux approches de la nuit. Lorsque j'entendais dire que le soleil se levait, se couchait et parvenait à son midi, je le prenais pour un être animal et intell^ent, et, ce qui augmentait mon erreur, c'était de le voir toujours représenté sous la Bgure d'une tète humaine environnée de rayons. Comme il ne me paraissait, tant à son lever qu a son coucher, que fort peu éloigné de la terre, et persuadé d'ailleurs qu'il était le principe de la chaleur, je crus que si je pouvais l'approcher je trouverais un asile contre le redoutable fléau que le grand hiver avait produit. L'esprit préoccupé de ce beau projet, je me mis en marche directement vers l'Orient. Ce point seul me servait de guide et dirigeait mes pas, comme l'étoile polaire règle le cours d'un vaisseau. »

Hais le pâle soleil, vers lequel il se dirigeait ainsi dans sa candide confiance, n'échauffait point la terre, et les campagnes qu'il traversait étaient tout aussi pauvres que celles dont il s'éloignait en toute hâte. Souvent il vécut des jours entiers d'un peu de pain de chènevis qu'il obtenait de la commisération d'un paysan ou qu'il achetait avec les quelques deniers que lui avait remis le curé. Plus d'une fois même il en fut réduit à mâcher l'herbe des champs pour apaiser sa faim, et longtemps, dit-il,

son vigoureux tempérament s'est ressenti de cette nourriture malsaine.

Enfin , un Jour il arriva au pied des Vosges à un ermitage occupé ordinairement par deux religieux. En ce moment il n'y en avait qu'un. Valentin s'offre à lui pour l'aider à cultiver son champ, à prendre soin de ses bestiaux; le religieux l'accepte, et voilà le pauvre garçon heureux d'avoir trouvé un refuge, travaillant gaiement, et remerciant le ciel de la grâce qu'il lui a faite. Mais bientôt arrive l'autre religieux, à qui il doit céder sa place. Adieu la paisible maisonnette, le luxe d'un lit dans une cellule, le repas frugal qui le délectait, la tranquille et régulière existepce qui lui semblait l'idéal de la fortune ! Il reprend son bâton de voyageur; il va de nouveau errer aiu hasard. Mais Termite avec lequel il a vécu fraternellement pendant plusieurs mois lui indique un but, et lui donne une lettre de recommandation pour le petit couvent de Sainte- Anne, situé près du village de la Rochette, à une demilieue de Lunéville.

Valentin s'y rend en droite ligne, les religieux l'accueillent avec bonté et confient à ses soins leurs vaches. Il avait alors dix-huit ans. Enfant, il gardait les dindons de son village natal; jeune homme, il allait garder le bétail d'un couvent de la Lorraine. C'était là, en un espace de huit ans, après tant de fatigues et de souffrances, les uniques progrès de celui qui devait devenir le commensal des princes.

Alais ici nous allons le voir entrer dans une nouvelle

402 YALENTIN BUVAL.

▼ie. Ici se rév^e tout à coup sa yocation scientifique, et par l'énergie de sa Wontc, par sa passion pour Fétude, en peu de temps le jeune orphelin dort parvenir, sans guide, sans maître, à faire lui-même, dans la solitude des bois, son éducation.

Dans récole de so)i village il avait seulement appris à lire, mais il ignorait encore jusqu'aux premiers éléments de l'écriture. A sa prière, un vieux religieux de Safinte- Anne lui trace dune main débile un informe abécédaire. Valentin détache une vitre de sa fenêtre, Tapplique sur ce manuscrit et se met à le calquier patiemment jusqu'à ce qu'il en vienne à écrire, sinon élégamment, du moins couramment.

Un petit livre, qu'il découvre dans une des salles du couvent, lui enseigne les règles de l'arithmétique ; un auti^e lui donne quelques notions de géographie et d'astronomie. Ces deux sciences, que le solitaire de Sainte- Anne ne pouvait lui expliquer, éveillent en lui une ardente curiosité. Il veut les connaître et il les connaîtra. Un jour de foire à Lunéville, il aperçoit des mappemondes et des planisphères appendues dans la boutique d'un libraire. Il entre, il les achète, et les rapporte en triomphe dans sa retraite.

Chacune de ces feuilles y sur lesquelles il fixe ses regards, est cependant pour lui comme un assemblage d'énigmes dont rien ne l'aide à trouver la solution. Il ne sait ce que signifient ces difTérentes lignes de la mappemonde qui indiquent les degrés de longitude et de latitude. « Il

YALENTIN DUVAL. 403

faut, dit-il, que Tignc^rance soit bien naturelle à Thomme, puisqu'il a tant de peine à s'en affranchir. Je fis mille conjectures pour deviner ce que représentaient ces trois cent soixante petites aires blanches et noires qui partagent Téquateur. A la fin, je les pris, pour des lieues, et, sans hésiter, je conclus que le globe terrestre avait trois cent soixante lieues de circonférence. Je fis part de ma belle découverte à un de nos solitaires qui avait été de Saint-Nicolas de Barry en Calabre : il m'assura que pour y aller il avait parcouru plus de trois cent soixante lieues sans sV percevoir qu'il eût fait le tour de la terre. Je vis par là combien je m'étais trompé. J'en fiis outré de dépit, et peut-être serais-je tombé dans le découragement sans la rencontre que voici : comme chaque dimanche j'avais 'Coutume d'aller ouïr la messe à l'église des Carmes de Lunéville, m' étant avisé d'entrer dans le jardin du couvent, j'aperçus maître Remy, qui en avait la direction, assis dans une allée avec un livre à la main. C'était la méthode pour étudier la géographie, par le sieur Delorme. Je suppliai maître Remy de me le prêter, et, comme il y consentit, je me proposai de le cfyier; mais l'impatience que j'avais de savoir ce que cet ouvrage contenait, me le fit parcourir en retournant dans le désert, et, avant cpie d'y arriver, j'appris la réduction des degrés de l'équateur. Pour la mieux connaître, je fis une sphère avec des branches de coudrier pliées en cercle, sur laquelle je marquai les degrés de longitude et de latitude avec mon couteau. >»

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A partir de ce jour, Yalentin ne faisait plus un pas dans les champs sans des cartes géographiques. H les déroulait par terre et successivement observait l'étendue des océans, le cours des fleuves, la division des royaumes, des provinces,.et la situation des principales villes.

Quand il eut achevé cette étude du globe terrestre, il en vint à vouloir connaître aussi les globes lumineux, Leur tourbillonnement dans Tespace, et il déroula apn planisphère. Mais ici il avait à vaincre bien d'autres difficultés. Toutes ces constellations, représentées par des points épars ou des figures d'animaux, lui apparaissaient comme des images fantastiques à travers lesquelles son imagination s'égarait sans aucune direction. Mais quel est le but qu'un esprit sagace ne puisse atteindre par la patience et par la force de volonté?

Yalentin comprit qu'il devait avant tout chercher à s'orienter dans Thorizon aérien. « Après plusieurs perquisitions, on me parla, dit-il, d'une aiguille d'acier qui avait la vertu de se tourner vers les pôles du monde, prodige que j'eus peine à croire, même en le voyant. Heureusement pour moi, le plus âgé de mes religieux avait un cadran à boussole qu'il eut la complaisance de me prêter. Par le secours de la merveilleuse aiguille, les quatre parties opposées de l'horizon que l'on appelle les points cardinaux me fijrent bientôt connus, de même que la rose des vents, qui était gravée sur une plaque de cette boussole. Pour trouver la position de l'étoile polaire, je pris

VALENTIN DUVAl. 405

un beau jet de sureau que je fendis dans toute sa longueur, et, en ayant ôté la moelle, je rejoignis les deux portions avec une ficelle, et je suspendis cette sarbacane à la plus haute branche d'un grand chêne qui me servait d observatoire. Par ce moyen, et avec la facilité que j'avais à diriger et à fixer ce tube vers les différentes étoiles que je voulais observer, j'arrivai enfin à la connaissance de celle que je cherchais. Il me fut aisé, après cela, de trouver la situation des [»rincipales constellations, en tirant des Ugnes imaginaires d'une étoile à l'autre, suivant la projection de mon planisphère. » '

Le succès de ses naïves et ingénieuses combinaisons, les joie$ de l'étude, d'autant plus douces, peut-être, qu'il les devait toutes à lui-même, ne faisaient que développer dans l'esprit du jeune paire un plus grand désir d'instruction. Mais, pour s'instruire loin de tout professeur et de toute école, il lui fallait des livres, et les bons religieux de Sainte- Anne, uniquement occupés Je, leurs exercices de piété et de la culture de leur petit domaine, n'avaient jamais songé à se composer une bibUothèque, et Valentin, avec son modique salaire, ne pouvait se concilier la faveur des libraires.

Pour pouvoir acheter des hvres, il s'avisa d'un expédient qui n'était, il faut le dif e, pas légal, et qui, de plus, l'exposait à de graves périls. Il tendit des pièges aux animaux des bois; en un mot, il braconna. A cette époque, les lois sur la chasse étaient d'une rigueur extrême; tout le gibier était réservé pour le plaisir des princes et des

seigneurs, et il y allait d*un long emprisonnement, quel* quefois même d'un arrêt de mort, pour celui qui osait violer ce privilège.

A tout hasard, pourtant, Valentin braconnait. Il prit des renards, des lièvres, des fouines dont il porta les peaux chez un fourreur de Lunéville, qui les lui paya en bel argent comptant. Peu à peu, il amassa ainsi une somme de quarante francs, et un jour il obtint de ses supérieurs la permission de se rendre à Nancy, et se précipita dans le magasin d'un libraire et s'en donna à cœur joie à se faire montrer des ouvrages de toute sorte, à les palper, à les feuilleter, à rassembler un peu à l'aventure une collection de volumes dont le titre Faffriandait. En cette mémorable journée, il épuisa tout son trésor et s'endetta, en outre, d'une somme de vingt francs qu'il ne pouvait acquitter sans prendre encore plusieurs renards. Il revint, avec son pesant fardeau, à son ermitage; il étala ses livres dans sa cellule, et, certes, s'il y avait en ce moment un homme vraiment heureux, sur terre, c'était le possesseur de ces livres de science si longtemps désirés.

Mais une tempête éclata sur lui au moment où il se dilatait dans la plénitude de sa prospérité. Il n'avait pu se livrer à son amour pour l'étude sans négliger quelquesuns des devoirs qui lui étaient prescrits par les règles de la communauté. Plus d*une fois il lui arriva de manquer aux ofiSces ou d'y arriver tardivement. Les religieux n'avaient pu s'empêcher de remarquer cette négligence.

L'uii d'eux, qu'on appelait le père Antoine, le plus vieux de tous, le plus scrupuleux et le plus sévère, voulut savoir ce qui détournait le jeune berger de ses exercices de piété et pénétra dans sa cellule.

A Taspect de ces cartes étalées sur les murs, de ces livres rangés de côté et d'autre, de ces sphères et de tout cet attirail d'équerres, de compas, auxquels il ne comprenait rien, il resta stupéfait. « Ge qui acheva de Tétourdir, dit Duval dans ses Mémoires, fut une ample carte de Taslronome danois Tycho-Brahé, remplie de figures et de Supputations astronomiques, en haut de laquelle on lisait ces mots : Calendariumnaturale mugicum. Le terme de wajicttm répouvanta. Il prit cette carte pour un formulaire d'enchantements et d'évocations. »

. Dans Ihorreur que lui inspirait une telle pensée, il ordonna à Valentin de renoncer immédiatement à ses occupations, et comme le modeste serviteur du couvent essayait de lui représenter l'innocence de ses études, le frère Antoine s'avança sur lui, la main levée, déclarant qu'il allait lacérer ses cartes et brûler ses livres.

Alors le pacifique Valentin, qui avait supporté avec tant de fermeté et de résignation le froid, la faim, toutes les rigueurs de la plus cruelle misère, sentit son sang bouillonner dans ses veines à l'idée de perdre tout ce qu'il avait eu tant de peine à amasser, et devint féroce. Il chassa de sa cellule le frère Antome; il chassa hors de la maison les autres religieux qui accouraient aux cris d'alarme de leur confrère; il barricada les portes, décidé

408 VALENTIS DUVAL.

à soutenir un siège jusqu'à la dernière extrémité, à on n'accédait point à ses conditions. En ce moment de crise apparut le supérieur, qui revenait des champs et qui ne fut pas peu surpris de trouver sa tranquille communauté en un tel désordre. Yaientin se mit à parlementer avec lui par la fenêtre, comme un chef de garnison qui croit être en droit d'exiger une honorable capitulation. En premier lieu, il demandait une amnistie complète pour son acte de révolte; en second lieu, deux heures de liberté par jour, sauf le temps des semailles et dos moissons, pour se livrer à ses études. A ces conditions, il s'engageait à servir fidèlement la communauté pendant dix ans, sans autre rémunération que la nourriture et les vêlements.

Le supérieur accepta cette convention; les religieux rentrèrent dans leur logis, et Yaientin, satisfait de ce qu'il avait obtenu, n'abusa point de ses privilèges.

Il continuait pourtant à tendre des pièges au gibier. C'était un délit dont il n'avait point parlé et que la communauté n'aurait point toléré. Mais que faire? Il fallait bien qu'il acquittât sa dette et qu'il achetât d'autres livres. Un heureux hasard le servit mieux que son périlleux braconnage. Un matin, il trouva, dans un des chemins de la forêt, un cachet en or armorié qui devint aussitôt pour lui un nouveau sujet d'études, car, parmi les ouvrages qu'il avait acquis, il possédait la Méthode du blason^ du P. Ménétrier, et, à l'aideide ce traité, il se mit à déchiiïrer les emblèmes du bijou arislocratique qu'il

avait découvert. Une fois son étude faite, il se rendit à Lunéville, et pria le curé de vouloir bien annoncer au prône qu'il était prêt à rendre le cachet à celui qui l'avait perdu. Quelques semaines après, un homme à cheval frappa à la porte de la maison de Sâinte^Ânne, et demanda à parler au domestique du couvent.

« C'est toi, dit-il, qui as trouvé un cachet?

— Oui, monsieur.

— Ce cachet m'appartient. Je viens le réclamer.

— Très-bien, monsieur; je ne doute pas qu'il ne soit à vous, mais pour mieux me le prouver, voudriez-vous avoir la bonté de le blasonner.

— Que paries-tu de blasonner? Sais-tu seulement ce que signifie ce mot?

— Je crois le savoir, et si nettement, qu'à moins que vous ne me donniez l'explication que je vous demande, vous n'aurez point le cachet. »

L'étranger, surpris d'entendre parier ainsi un valet de rustique apparence e^ mal vêtu, accéda à sa requête, puis lui adressa quelques questions auxquelles Valentin répondit avec une justesse qui accrut son élonnement.

Cet étranger était un Anglais nommé Forster. En quittant le jeune pâtre, il lui donna deUx louis, l'engagea à venir chaque dimanche déjeuner avec lui à Lunéville, et, à la fin de chaque déjeuner, il lui mettait dans la main un écu de six livres.

Ce qui valait mieux encore pour Valentin que cette générosité princière, c'étaient les entretiens de M. Fors-

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ter, qui était un homme instruit; c'étaient ses conseils sur le choix des livres et des cartes, et sur la direction à suivre dans la voie de ses études. Malheureusmnent, il ne faisait qu'un séjour éphémère en Lorraine, mais son intelhgent protégé se souvint de ses avis et fit un bon emploi de son argent. ParUsdtement indifférent à tout le luxe des habitants de Lunéville, satisfait des grossiers vêtements que lui donnait la communauté, de son sarreau de toile en été, de sa veste de laine en hiver, et de ses sabots, il n*avait aucun besoin factice, il ne se laissait aller à aucune vaine fantaisie, il n avait qu'un désir, celui de s'instruire, et, grâce aux ressources qu'il s'était procurées par ses chasses iUicites, grâce surtout aux libéra* lités de M. Forster, il en vint à acquérir plus de quatre cents volumes. Jamais l'ermitage de Sainte-Anne n'en avait tant vu.

Cependant, à mesure que le cercle de ses connaissances s'élargissait, il sentait naître et grandir en lui une inquiétude indéfinissable, une sorte de malaise moral, une vague mais impérieuse aspiration vers une autre situation, vers d'autres lieux. 11 désirait se rendre dans l'une de ces écoles scientifiques dont il lisait la description, et la plus éloignée était celle qui souriait le plus à son imagination.

Un matin, il était dans la forêt, assis au pied d'un chêne, l'esprit absorbé dans ses réflexions, les yeux fixés sur une carte déployée par terre devant lui, quand tout à coup un inconnu, revêtu d'un habit de chasse qui

VALENTIN DUVAL. 4il'

aanonçait'le gentilhomme, s'approche du jeune rêveur, et, lui frappant familièrement sur Tépalile, lui dit : « Que faites-vous donc là, mon ami?

— J'étudie la géographie.

— La géographie! dans ce boisi Et vous êtes, si je ne me trompe, le gardien de ce bétail que je vois paître dans cette clairière?

— Oui, monsieur.

— Et que cherchez-vous donc sur cette grande carte?

— Le chemin le plus direct pour aller à Québec.

— Pestel le chemin est long. Et pourquoi songez-vous à Québec?

— Parce qu'il y a là une institution universitaire, où il me semble que je pourrais apprendre beaucoup de choses. »

fîelui qui venait d'engager ce colloque avec Valentin était le comte de Vidampierre, un des gouverneurs du jeune duc de Lorraine. Étonné de cette rencontre, il interrogea avec un sentiment de bienveillance le singulier berger de Sainte-Anne, et, pendant qu'il continuait un entretien qui de plus en plus le surprenait, les princes Léopold-Clément et François arrivèrent avec leur autre gouverneur, M. le baron dfe Pftuschner. Tous trois adressèrent successivement à Duval des questions, auxquelles il répondit avec une telle justesse et une telle distinction d'esprit, que les deux princes, vivement émus de cette situation d'un pauvre pâtre, qui par lui-même avait acquis une si rare instruction, lui offrirent leur patro-

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nage et lui proposèrent de continuer ses études au jîollége des jésuites de Pont-à-Mousson. Nous n'avons pas besoin de dire avec quelle joie et quelle gratitude Yalentin accepta cette offre généreuse.

C'était au mois de mai 1717. Il avait alors vingt-deux ans, et gardait, depuis quatre ans, les vaches du couvent de Sainte-Anne.

Quelques jours après, le baron de Pftuschner vint le chercher, et Finstalla au collège, où il resta deux ans, et où il fit de tels progrès que le duc Léopold, pour le récompenser de sa laborieuse ardeur et lui donner le moyen d'acquérir de nouvelles connaissances, lui fit faire un voyage à Paris.

A son retour en Lorraine, il fut nommé bibliothécaire de la cour et professeur d'histoire à l'Académie de Lunéville. Ces deux fonctions ne suffisant pas à son zèle, il ouvrit un cours public d'histoire et d'antiquités qui eut • un grand retentissement. Au nombre de ses auditeurs, il eut l'honneur de compter lord Chatam, le célèbre ministre anglais, et le père d'un autre ministre plus célèbre encore, W. Pitt.

En 1737, le duc François III échangea contre le duché de Toscane sa principauté héféditaire de Lorraine. Le roi Stanislas, investi de la souveraineté de cette belle province, essaya de s'attacher le savant professeur de Lunéville, mais Duval ne voulut point quitter son bienfaiteur. Il le suivit à Florence, malgré l'amère douleur qu'il éprouvait à s'éloigner de ce cher pays de Lorraine

OÙ il avait eu ses longs jours de lutte et ses douces heures de succès.

Lorsque le duc François fut appelé, par son mariage avec Marie-Thérèse, à monter sur le trône d'Autriche, il engagea Duval à le rejoindre. Il voulait organiser un cabinet de médailles et lui en confier la direction. Le fidèle Duval se rendit à Vienne; il fut logé dans le palais du souverain, et y vécut jusqu^à Tàge de quatre-vingt-un ans, honoré de la bienveillance particulière de tous les membres de la famille impériale, recherché des savants, aimé et respecté de tous ceux qui étaient en rapporX avec lui.

La faveur que lui témoignait Terapereur n'éveilla dans son esprit aucune ambition mondaine; sa résidence dans un palais ne changea rien à là simplicité de ses mœurs, et la fortune qu il avait acquise par ses travaux, il en fit un généreux emploi.

Après avoir secouru ses parents, il transforma la chétive cabane où il était né en une belle maison, qu'il donna à la commune pour y loger gratuitement son' maître d'école. Il se souvint aussi du couvent de Sainte- Anne, où il avait, par son patient labeur, frayé sa noble route, n fit rebâtir la maison, la chapelle de l'ermitage, y joignit une vigne, un jardin potager, des terres labourables, un enclos d'arbres fruitiers. Il assigna, en outre, un revenu annuel aux reUgieux, à la condition qu'ils fourniraient gratuitement, à trois lieues à la ronde, les diverses espèces d^ arbres de leur pépinière qui leur

seraient demandées par les paysans, et qu'ils iraient les planter eux-mêmes, s'ils en étaient requis.

Ainsi vécut, 'dans les circonstances les plus accablantes et dans le développement des plus nobles désirs, cet homme courageux, cet homme de bien. Son histoire a été racontée plusieurs fois. En la racontant de nouveau, simplement, d'après ses propres écrits, nous espéroriS ne pas faire une œuvre inutile.

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