‹ Voyages et littératureChapitre 4 sur 5 · I.ondrm, 5jnmet · texte numérisé non relu

I.ondrm, 5jnmet

Cher monsieur,

J'ai reçu du sergent Bulmer les renseignements qui m'étaient nécessaires, et je vous prie de vous rappeler les instructions qui m'ont été données relativement à Faffaire dont je suis chargé.

Je dois voits adresser chaque joui', et, s'il en est besoin, d'heure eu heure, un rapport sur les perquisitions que je vais entreprendre. Tous ces rapports doivent être transmis à nos chefs, mais il m'est enjoint de les remettre d'abord entre vos mains, pour que vous Jes examiniez avec soin, et pour que vous m'aidiez, s'il le fallait, de vos conseils, chose qui, j^ose te croire, ne sera pas nécessaire. Corarae les circonstances singulières du vol qui nous wcupe ne me permettront pas de m* écarter du lieu où il a été commis jusqu'à ce que je sois sur les traces des coupables, je ne pourrai vous consulter de vive voix. Il faudra <lonc que je vous rende compte de mes démarches par écrit. Voilà, je crois, ma position à votre égard. Je le constate, pour que nous sachions bien l'un et l'autre à

quoi nous en tenir, et j'ai l'honneur d'être votre obéissant serviteur.

Matthieu Sharpiw.

i;iiNSPEf:TEUR THEAKSTONE A M. MATTHIEU SHARPm

Londres, 5 juillet 18..

Monsieur, Vous avez commencé par faire un jnutUe emjdoi de votre temps, de votre encre et de votre papier. 11 était inutile de me rappeler votre position vis-à-vis de moi. Je la connaissais parfaitement lorsque Je vous ai adressé au sergent Bulmer. Ayez la bonté de vous occuper désormais de la tâche qui vous est confiée. En premier lieu, vous devez relater les renseignements que vous avez reçus du sergent Bulmer, afin que nous voyons par là si rien n'a échappé à votre mémoire, et si vous êtes complètement au courant de la mission qui vous est accordée. Ensuite, vous devez me dire ce que vous vous proposez de faire. Enfin, vous aurez à me rendre compte jour par jour, et, si les circonstances Fexigent, heure par heure, de vos démarches, si vous en faites. Voilà vôtre devoir. Quant aux miens, lorsque je penserai qu'il est utile que vous mêles rappeliez, je vous en avertirai.

Votre Fb. Thearstône. .

QUI EST LR VOLEUR? i53

M. MATTHIEU SHEBPIN A I/INSPECTEUR THEAKSTONE

Londres, 6 jaillet 18...

Monsieur,

Vous êtes déjà d'un certain âge, et par là naiurellemeiit enclin à la jalousie envers ceux qui, comme moi, «ont dans la fleur de leur jeunesse et de leurs facultés. En conséquence, je dois avoir des égards pour vous, et ne pas prendre trop au vif votre ton dédaigneux. Je ne m'offenserai donc point de la manière dont vous^ m'avez écrit, je vous accorde le bénéfice de ma générosité naturelle. J'efface de ma mémoire la trace de votre lettre; en un mot, monsieur l'inspecteur Theakstone, je vous pardonne et j'en viens à notre affaire.

Voici ce qui m'a été exposé par le sergent Bulmer.

Au numéro 13 de Rutherford-street est une boutique de papetier, tenue par un nommé Yatman, marié, sans enfants^ Dans cette même maison, au second étage, sur le devant, demeure un jeune homme célibataire, qu'on appdle Jay, un garçon de magasin et une servante qui couche dans rarrière-cuisine.Une fois par semaine, une femme de journée vient aider cette servante. Voilà les seules personnes qui puissent avoir un accès régulier dans rintérieur de cette habitation.

M. Yatman a, pendant quelques années, réussi de telle sorte dans ses affaires, qu'il avait acquis une honnête

iU QUI EST LE YOLECR?

aisance pour un homme dan&sa position. Par malheur, il a voulu augmenter sa fortune par des spéculations. 11 a perdu en divers placements tout ce qu'il avait gagné, et de son naufrage il n'a sauvé qu une somme de cent livres sterling (2,400 francs).

En s' imposant dans sa nouvelle situation de rigoureuses privations, en se privant du luxe et du confort auxquels il était habitué ainsi que sa femme, M. Yartman n'a pu parvenir a faire de nouvelles épargnes. De plus, il a vu décliner son commerce, et la semaine dernière il ne lui restait pas une guinée en sus de ses cent livres sterling déposées dans une respectable maison de banque.

Il y a huit jours, il s'entretenait avec son locataire, M. Jay, des difficultés et des entraves actuelles du commerce. M. Jay, dont l'emploi est de donner ^vel journaux la chronique quotidienne des meurtres et des accidents? lui dit qa'il avait été le matin dans là Cité, et qu'il y circulait des rumeurs alarmantes sur la solvabilité des banques. Le papetier qui avait déjà, d'un autre côté, entendu parler de ces mêmes inquiétudes, partit dans l'après-midi pour aller rétirer son dépt^t et rapporta à son logis un billet de banque de cinquante livres, trois de vingt-cinq, six de dix et six rfe cinq. Son intention était de prêter par parcelle ce capital aux petits marchands de son quartier, et par là il espérait en retirer uii bon l)énéfice, sans s'exposer à aucun risque.

Tous ces billets renfermés dans une enveloppe étaient dans sa poche depôté. En rentrant chez lui, il ordonna à

QUI EST iE VOLEUR? 155

son garçcm de magasin de lui apporter une petite boite en fer-blanc dont il ne s'était pas servi depuis plusienrs années, Hiffls cette bdterie se trouvait pas. Le papetier pria sa femme de la chercher, et par hasard la servante et M. Jay, qui descendait alors TescaKer pour se rendre au théâtre, l'entendirent formuler cette demande. Enfin la boîte lui fut apportée. Il y déposa se& billets, la ferma avec un cadeoàs, et la mit dans ta poche de sa redingote. 11 resta toute la soirée chez lui, ne reçut aucune vi^te, et le soir, en se couchant, plaça son trésor sous son oreiller.

Leiendemaîn, quand il s éveilla^, la boîte avait disparu, cl, depuis ce jour, impossible de savoir ce qu'elle est devenue.

lusque-là les détails de cette affaire sont parfaitement clairs, et ftous devons en conclure que le vol a été commis par un des habitants de la maison. Nos soupçons doivent donc se porter sur la servante, sur le garçon de magasin et surM. Jay. Les deux premiers ont su que le papetier cherchait la petite boîte de fer-blanc, mais ils ignoraient Tusage qu'il en voidait faire. Seulement, ils pouvaient supposer qu'il y plaçait de l'argent, et lorsqu'ils l'ont vu mettre cette boîte dans sa poche, ils ont dû natureltement aussi penser qu'il l'emporterait dans sa chambre à coucher.

D'un autre côté, M. Jây a appris que Mr Yatman avait un dépôt de deux cents livres à la banque, que quelques heures après, ce dépôt avait été retiré, et que M. Yatman demandait la Iwîte de fei'-blanc. Il a dû présumer que

c'était pour y renfermer cette somme, mais il n a pu savoir que ce petit trésor serait emporté dans sa chambre à coucher. Donc, si c*est lui quia commis le vol^ il aura été là à tout hasard.

Pour faire comprendre par quel moyen on peut péné^ trer dans cette chambre, il est nécessaire d'indiquer sa situation. Elle est au premier étage sur le derrière. Madame Yatm^n est une personne nerveuse qui a une peur extrême du feu, et la crainte mortelle d'être brûlée vive si un «incendie venait à éclater la nuit dans, sa demeure, et si la porte de son appartement était fermée à clef. Elle et son mari dorment ordin^rement d'un profond sommeil. Par conséquent, il est aisé d'entrer dans leur chambre à coucher. Il suffît de tourner le bouton de la porte. Ce fait est important à constater. Il nous porte encore plus à croire que l'argent a. été enlevé par un des gens de la maison.

Après avoir recueilli ces renseignements, le sergent Bubnerne put parvenir à reconnaître la culpabilité d'aucun de ceux sur lesquels planent naturellement les soupçons. Leur langage, leur conduite témoignaient de leur innoc^ice. Le sergent comprit qu'il fallait s'en tenir à une secrète enquête et à un rigide système d'observation. Il commença par recommander à M. et à madame Yatman d'affecter une parfaite confiance envers les per- S0fîûes qui habitent sous leur toit, et il ^ mit à étudier les allées et les venues, les habitude^ et les fréquentations delà servante.

A la âuite de cette investigation, il acquit la conviction que cette fille n'était pas coupable.

n observa ensuite avec les mêmes précautions le garçon de magasin, et s'il n est pas arrivé envers lui à la même certitude qu'envers la servante^ il a cependant tout lieu de croire que cet homme est étranger au vol de la cassette du ps^etier.

Les soupçons s aiTétent donc sur le locataire^ M. Jay. Quand je présentai votre lettre d'introduction au sergent, il avait déjà pris quelques renseignements sur ce jeune honmie, et ces renseignements n'étaient point favorables. M. Jay a des habitudes irrégulières. Il fréquente les lieux publics et a des rapports avec des gens de mauvaise vie. De phis, il est fort endetté, et il n'a pas payé le dernier terme de son loyer à M. Yatman. Hier soir, il est rentré dans un état d'ébriété, et la semaine dernière on l'a w\ s'entretenir avec un boxeur de profession. Enfin, M. Jay, qui prend le titre de journaliste parce qu'il fournit quelques notes aux journaux, a des goûts vulgaires et des façons grossières.

Je viens de vous relater tout ce qui m'a été révélé par le sergent Bulmer. Je crois n'avoir rien omis, et malgré vos préventions, à mon égard, j'e^ère que vous reconnaîtrez qu'on ne vous a jamais soumis un rapport plus clair que celui-ci. H me reste à vous dire ce que je me propose de faire.

En premier lieu, je prends Taffaire au point ou le sergent Fa httssée. Je n'ai plus à m* occuper ni de la servante,

158 on EST LE VOLEUR?

ni du garçon de mdgaein. Il faut que je dirige mes investigations du eôté de M. Jary. Voici le plan que j'ai adepte ei qui a été complètement adopté par M. et madame Yatmaii.

Je me propose d'entrer dans cette maison sous le prétexte de chercher un appartement à louer. Justement une chambre est vacante; Je m'y installe le soir en disant qiie je viens de la campagne pour tâcher de mè procurer quelque emploi à Londres. Me voilà tout près de M; Jay. Une légère cloiscm seulement nous sépare. Je perce iiiï trou dans cette cloison, je puis voir alors tout ce que fait M. Jay, et entendre tout ce qu'ildit si un ami vient le voir. Dès qu'il rentra, je suis à mon poste; s'il sort, je le suis. Par ce moyen, je ne puis manquer de découvrir si c*est lui qui a dérobé les billets de banque.

Je ne sais ce que vous direz de ce plan. Mais il me paraît réunir la hardiesse à la simplicité. Je terminé cette lettre avec l'espoir d'un plein succès, et je suis votre

NAtTHIEU ShaRPïN.

DU Mf.ME UJ Mfr'MK

Tjuiliel.

Monsieur, Comme vous ne m'avez pas fait l'honneur de répondre à ma lettre, j'eii conclus qu'en dépit de vos préventions contre moi, elle a produit sur vous la favorable impression que j'en attendais. Encouragé outre mesure par la

QUf EST LE VOLEUR? 159

marque d'approbation de votre éloquent silence, |e viens ?6us rendre compte de mes opérations dans la journée d'hier.

Me voilà confortablement établi près de M. Jay, et je me plais à vous annoncer qu'au lieu de perça* un trou dans la -cloison, j'en ai peaf'cé deux, et avec ma joyeuse gaieté d'esprit, je leur ai donné deux noms. L'un s'appelle lé Peep hole^ l'autre le Pipe hole. Par le premier, je regarde ce qui se passe dans la chambre de mon voisin . Dans le second, j'ai introduit un tube auquel j'applique mon oreille pour entendre tout ce cpii^se dit dans cette chambre suspecte.

Ha candeur, qui est une de mes vertus, m'oblige à vous confesser que je dois à madame Yatman cette idée de Pipe hole. Cette femme, qui est à la fois très-simple et très-intelligente, très-distinguée par ses manières, et que je considère comme une personne accomplie, s'est asso- ^'iée à mes combinaisons avec une vivacité et un esprit que je ne purs trop louer. Le papetier, accablé de la perte qu'il vient de faire, n'est pas en état de mesecondei\ Mais madame Yatmap, qui lui est très-attadiée, et qui est bien plus affectée de l'état où elle le voit que de la perte de son argent, emploie tous ses efforts à le relever de la prostration dans laquelle il est tombé.

— L'argent, M. Sharpin, me disait-elle hier soir les larmes aux yeux, nous pouvons le regagna par notre travail et par une stricte économie. C'est la souffrance de mon mari qui me fait désirer si vivement que nous en

venions à découvrir le voleur. Peut-être que je me trompe, mais du moment où vous êtes entré dans celte maison, j'ai pensé que si cette découverte devait se faire ce ne pouvait être que par vous.

J'ai accepté ce compKment av^ l'espoir de le justifia, et j'en reviens à mon affaire, c'est-à-dtre à mon Pe^p hole et à mon Pipe hole.

J'ai passé plusieurs heures à observer paisiblement M. Jay. Quoiqu'il ait la coutume d'être constamment dehors, j'ai appris qu'il avait passé hier toute la journée chez lui, ce qui est évidemment suspect. 11 s'est levé tard, ce qui est un mauvais signe pour un jeune homme. Ensuite il a bAillé longtemps et s'est plaint d'un mal de tête. Comme les autres débauchés de son espèce, il ne déjeune pas, ou presque pa3. H a fumé une pipe, une sale pipe en terre, qu^un gentleman aurait honte de port^à ses lèvres. Puis il s'est assis à sa table et s'est mis à écrire, en poussant un soupir... Si ce soupir provenait de l'ennui de sa tâche ou des remords d'avoir dérobé le8 billets de banque, c'est ce cpie je ne puis déclarer. Après avoir écrit quelques lignes, que la distance de mon point d!observation ne me permettait pas de lire, il s'est retiversé sur le dossier de sa chaise en fredonnant quelques refrains populaires. Peut-être est-ce un signal pour ses complices.

11 s'est promené de long en large dans sa chambre, en s' arrêtant de temps à autre pour écrire quelques lignes. Puis il a ouvert une armbire; j'étais excessivement curieux

QUI EST LE VOLEUR? 16i

de savoir ce qu'il allait y chercher. Il y a pris avec précaution une bouteille d'eau-de-vie^ en a bu un verre, et cet indolent vaurien s'est rejeté sur son lit et s'est endormi d'un profond sommeil.

Un instant après, il a été réveillé par un coup frappé à sa porte. Il s'est levé aussitôt et a ouvert avec une célérité suspecte. Un petit garçon est entré qui lui a dit : — Je viens chercher du manuscrit, puis s'est assis sur une chaise et presque aussitôt s'est endormi. M. Jay, en proférant un jurement, a noué un linge humide autour de sou front et s'est renûs à écrire. De temps à autre il se levait pour tremper de nouveau sa serviette dans l'eau et la remettait sur sa tête. Enfin, après trois heures de travail, il a donné plusieurs feuilles de papier au petit bonhomme en lui disant :

— Ya, cours, paresseux, et dis au pati^n que j'irai lui demander de l'argent.

J'avais «nvie de suivre ce messager, mais je réfléchis que je ferais mieux de ne-pas perdre de vue M. Jay.

Une demi-heure après^ il prit son chapeau et sortit. Aussitôt je le suivis. Pendant que je descendais l'escalier, madame Yatman le montait. Cette aimable personne est convenue avec moi que lorsque M. Jay serait dehors, elle ferait des recherches dans sa chambre, tandis que de mon côté je serais sur ses traces. Cette fois, il s'est dirigé en droite ligne vers une taverne, et a commandé des côtelettes de mouton pour son dîner. Je me suis assis près de lui, en demandant égriement des côtelettes. Un jeune

IfW QUI EST LE VOLEUR?

Iiomme d'une assez mauvaise flgiire, assi$ à une tablo voisine, est venu se mettre à côté de M* Jay, J'ai feint dt^ Kre un journal, mais je prétais une oreille attentive à leur entretien.

— Comment êtes-vous? lui a dit c^ jeune homme. John a été ici, il vous cherchait, et il m'a prié de vous dire, dans le cas où je vous rencontrerais, qu il dédirait vivement vous voir ce soir. H sera chez vous à sept h^res.

— Très-bien. Je serai rentré à cette heufre^à;

— A ces mots, le jeune homme de mauvaise mine ayant fini de boire son verre de porter, a prétendu qu'il était très-pressé, et a quitté son ami, peut-être son comj)lic^.

A six heures quarante-cinq minutes (dans les graves affaires il faut tout noter avec précision). M» Jay avait dîné et payé sa note. A six heures cinquante minutes j'acquittais également la mienne. Un instant après, j'entrais dans la maison du papetier etje rencontrais madame YatnKin. Sa charmante figure avait une expression de mélancolie et de désappointement.

— Je crains, madame, lui dis-je, que vous n'ayez trouvé aucun des indices que vous cherchiez dans la chambre de votre locataire.

Elle a secoué la tête en soupirant. C'était un doux et languissant soupir qui m'a vivement ému. Sur ma foi, en ce moment, j'ai oublié ma mission et j'ai envié M. Yatman. • — Ne vous découragez pas, lui ai-je dit avec une douceur qui a paru la toucher; Je viens d'entendre une

QUI EST LE VOLEUn? 163

mystérieuse conversation qui annonce un coupable rendez-vous. Je me rends à mon poste, et crois être sur le • point de faire une découverte.

Mon devoir en ce moment l'emportait sur mes tendres émotions. J'ai regardé madame Yatman, je lui ai fait un ■ signe de tête et je Fai quittée.

M. Jay était déjà dans sa chambre, assis dans son fauteuil et fumant sa vilaine pipe. Sur sa table étaient deux verres, une carafe d'eau et la bouteille d'eau-de-vie. A sept heures sonnantes,rindividu dont John avait parlé est entré .

Il paraissait agité; je suis heureux de. dire qu'il paraissait même très-agité, et je me sentis de la tête aux pieds tressaillir à l'idée de mon prochain succès. 11 s'assit visà-vis de moi, en face de M. Jay. Ces deux coquins offraient entre eux' une telle ressemblance qu'on eût dit deux frères. Mais je dois reconnaître que M. Jay avait meilleure façon que l'autre et était mieux habillé. C'est peutêtre un de mes défauts de porter jusqu'à l'excès les idées de justice et d'impartialité. Je ne suis point tm pharisien, et si j'aperçois dans le viceune chose atténuante, je veux le constater.

— Eh bien, John, dît M. Jay, ou en sommes-noiis?

— Ne le vois-tu pas à Texpressfon de ma figure? répond John. Mon cher ami, les délais sont dangereux^ Il ne faut plus attendre, il faut en finir après-demain.

— Sitôt! répliqua M. Jay avecun visible étonnement. Bien. Je suis prêt, si tu l'es toi-même. Mais une autre personne est-elle prête aussi? En es-tu sûr?

John sourit d'un sourire singulier.

— Une autre personnel répéta-t-il d'union expressif. Évidemment cette autre personne est un troisième coquin, leur complice.

— Viens demain, reprend John, et tu en jugeras toimême. Trouves-toi dans le Régent' s-park à onze heures.

— J 'y serai. Mais prends donc un grog. Es-tu si pressé de partir?

— Oui. Le fait est que je suis dans un tel état d'agitation et d'excitation que je ne puis rester cinq minutes en place. Cela te paraît ridicule. Mais que veux-tu? Je tremble qu'on ne nous découvre, et si un passant me regarde un peu fixement dans la rue, je m'imagine que c'est un espion.

A ces mots, il m'a semblé que mes jambes se dérobaient sous moi, et ma force morale a pu seule me soutenir à mon poste d'observation.

— Quelle sottise! s'est écrié M. Jay avec l'effronterie d'un brigand consommé. Nous avons bien su. garder notre secret jusqu'à présent, nous saurons bien le garder jusqu'à la fin. Prends donc un grog et rassure-toi.

' Mais John a refusé de boire, et s'est levé en disant :

— Demain à onze heures, dans le Régent' s-park. N'oublie pas. .

A ces mots, il est sorti, et son complice s'est mis à rire en rallumant son affreuse pipe.

Moi, je me suis assis sur mon lit dans une vive émotion. Évidemment, jusqu'à présent, les billets de banque n'ont

point encore été changés. Tdie était aussi l'opinion du sergent Bulmer, quand il m'a remis la poursuite de cette afTaire. Que dois-je conclure de Tentretien auquel je viens d'assister? Sans aucun doute, les coupables vont se réunir pour partager le produit de leur larcin, et aviser au plus sûr moyeii de convertir ces billets en espèces. M. Jay est certainement le chef de la bande et doit s'exposer au plus grand risque. Je le suivrai demain dans Régent' s-park, et s'il se donne là un autre rendez-vous, j'y serai. Mais j'ai besoin immédiatement de l'assistance de deux auxiUaires pour suivre les coupables quand ils se sépareront. Dans le cas où ces scélérats resteraient ensemble, je tiendrais en réserve mes subordonnés. Je suis ambitieux, et je désire avoir à moi seul l'honii 3ur de cette affaii'e.

^ K juillet.

Mes deux auxiliaires sont î*. rivés, et je vous en remercie. Ils me paraissent peu cap^jbles. Mais, par bonheur, je suis là pour les diriger.

Ce matin, pour prévenir un malentendu, ma première pensée a été d'annoncer au pc. jetier et à sa femme l'apparition de ces deux nouveaux acteurs. M. Yatman, qui, entre nous, est un pauvre homme, a secoué la tête. Madame Yatman, en femme supérieure, m'a fait un charmant signe d'intelligence, puis m'a dit :

— L'arrivée de ces deux hommes m'attriste. J'imaghie

IM QUI EST LE VOLEUft?

(|ue ai vous avez réclamé leur sêcoui»», c est que vous commencez à douter de votre succès.

Je lai regardée d'une certaine façon qu'elle a la bonté de me permetti*e, et je lui ai rq)ondu avecraa gaieté naturelle :

— Vous êtes dans TeiTeùr, c'est parce que je suis sur démon succès que j'ai fait venir ces deux agents. Je suis détei*miné à retrouver les billets de banque, non-seulement pour ma satisfaction, mais pour vous.

J'ai appuyé d'un ton expressif sur ce vou&.

— Ohl monsieur Sharpint a4-elle répondu, et eHe a rougi d'une rougeur céleste et eUe a baissé les yeux.

En vérité, j'irais avec cettefenmie au bout du monde, si seulement.M. Yatman voulait bien mourir.

J'ai envoyé mes deux subordonnés m' attendre dans le Regent'spark. Une demi-heure après, je prenais la même direction sur les pas de M. Jay.

Les deux confédérés étaient exacts à leur rendez^vous. Je rougis d'ajoutei^ mais il le faut, que cette mystérieuse personne dont ils avaient parlé sans prononcer son nom est une femme, et, ce qui est pire, une jeune femme, et ce qui estenc^rc plus lamentable, une jolie lemme. J'ai longtemps résisté à celte idée que lorsqu'il. se commet une mauvaise action dans le mondo, une personne du beau sexe s'y trouve associée. Après l'expérience que je viens de faire, je ne puis plus en douter, et je renonce à défendre ce sexe, tout ce sexe^ à l'exception de madame Yatman.

Juhii doiluait le bras à cette jeune feuuiie. M. Jay ^e plaça à côté d elle. Tous troU se promeaèreni sous les arfai'es. Je les suivais à une cei*taiue distance* Mes deux suboi-donnés QUffchèrent derrière naoi.

A mon grand regret, je ne pouvais entendre la conversation de ces criminels. A voir la vivacité de leurs gestes, il m'était aisé seulement de reconnaître qu'ils s'entretcr naient d'ime affaire qui les intéressait extrêmement. Un quart d'heure après, ils reviiu'ent sur leurs pas. En ce moment ma présence d'esprit ne m'abandoima point. Je fis signe à mes agents de poursuivre leur marche, je me cachai adroitement derrière un arbre, et j'entendis John dire à M. Jay :

— Demain, à dix heures et demie. Prends ma voiture, cela sera plus prudent que si nous en prenions une dans le voisinage.

La réponse de M. Jay m'échappa.

Ils retournèrent à l'endroit ou ils s'étaient rencontrés, se serrèrent la main avec une audacieuse cordialité, puis î>e séparèrent. Je suivis M. Jay. Mes agents firent les mêmes honneurs à ses complices.

M. Jay entra dans le Strand, et s'arrêta devant une maison de mauvaise ap{)arence sur la porte de laquelle est l'enseigne d'un bureau de journal^ mais qui en réalité a toute la mine d'un repaire de receleurs.

Il en sortit bientôt, les mains dans ses poches et en sifflant. Tout autre que moi l'aurait arrêté à l'instant même, mais je ne devais pas oublier le rendez-vous du

lendemain, et la nécessité de m' assurer de ses deux complices. Hii tel sang-froid dans une occurrence si délicate est j j'ose le dire, une chose rare, et il n'en faut pas phis pour fairc^ la réputation d'un jeune débutant.

De la maison suspecte où il avait pénétré, M. Jay entra dans un divan fumer un cigare en lisant une revue. Je fumai près de lui un cigare et je lus une revue. Il se rendit à sa taverne et commanda des côtelettes de moutoii. Je m'assis dans la même taverne et commandai des côtelettes de mouton. Il retourna à son logis. Je retournai au mien. 11 se mit au lit, et quand je l'entendis ronfler, je me mis aussi dans mon lit.

Le lendemain matin, mes deux agents sont venus me faire leur rapport. John avait quitté la jeune femme à la porte d'une assez belle villa, non loin de Régent' s-park, puis il s'était dirigé vers un faubourg habité par de petitî» marchands. Là, il avait tiré de sa poche la clef de sa porte, en regardant d'un air inquiet mes deux hommes qui l'observaient.

Là se bornaient leurs renséign^uents. Je me remis à mon Peep hole pour examiner M. Jây.

II était occupé à s'habiller, et s'habillait avec soin, ce qui ne m'a pas surpi4s> Un vagabond tel que hii sait qu'il importe de se donner un extérieur convenable quand il va changer un billet de banque volé. Il brossait son chapeau, il nettoyait ses gants sales. Enfin, il se mit eii marche, et j'étais sur ses talons avec mes auxiliaires.

Il prend un cab. Nous prenons un cab. Il traverse len-

teinerït le parc. Il s'arrête. Ses deux confédérés le rejoir gnent, montent dans la voiture, puis se remettent eu route.

J'ordonne à mon cocher de les suivre, mais avec précaution. Quelques minutes après, je baisse la glace, je regarde, et je vois John et Jay qui avancent la tête hors de la portière et ont les yeux fixés sur moi. Je retombe sur mon siège avec une sueur froide. Nulle parole ne peut exprimer mon saisissement.

— Nous sommes découverts, dis-je à mes subordoimés. C'est la faute du cocher. Qu'un de vous descende sur-lechamp et lui lave la tête!

Au lieu de m' obéir (et j'aurai soin de signaler cet acte d'insubordination à qui de droit), ils se penchent encore sur la portière et restent inmiobiles. Au moment où j'allais leur exprimer ma juste indignation : — Mais voyez donci me dirent-ils.

Je regarde. Nous étions aiTètés. Où? A la porte d'une église.

Qud effet cet incident am^ait pu produire sur un esprit ordmaire, je ne sais. Comme j'ai des sentiments religieux, je fus saisi d'horreur. J'avais entendu citer de monstrueux actes de dépravation, mais je n'avais pas encore entendu parler de ces sacrilèges de trois voleurs entrant dans une of^ise pour y consomnier leur crime. C'est là, si je ne me trompe, un fait inouï dans les annales du brigandage.

Je réprimai la sottise de mes subordonnés par un sigaede mécontentement. Il m'était aisé de reconnaître ce

iO

(|ui se i>iis»ait dans leur esprit superficiel. Si j'étais de ceux qui s'en tiennent aux apparences, je n aurais vu alors que deux hommes pi'oprement vêtus, entrant à oiize heures dans une église avec une jolie femme, et j'en serais venu à là même absurde conclusion que mes deux agents. Mais je ne me laisse point ainsi prendre à la surface des choses. Je m'avançai dans l'église, suivi d'un de. mes auxiliaires, tandis que T autre se plaçait près de la porte de la sacristie. Ah! vous pouvez trouver des fonctionnaires, peu vigilants, mais ce ne sera paâ votre serviteur Matt)iieu Sharpin.

Au pied de l'orgue, les trois scélérats sont assis sur un banc. Oui, chose incroyable! ils sont tranquillement assis.

Un prêtre apparaît, revêtu de son costume sacerdotal et suivi d'un bedeau. Ma tête bouillonne, ma vue se trouble. Je me rappelle vaguement des rapts commis dans des églises. Je tremble pour ce digne ecclésiastique et pour son acolyte.

Cependant il s'approche de la balustrade de l'autel; Les trois miséral)les se lèvent et vont se placer devant lui. 11 ouvi'e un livre. Il lit. Quoi donc? me demanderez-vous.

Je vous répondrai sans hésitei' qu'il lit les formules d' un acte de mariage .

Mon subordonné a l'audace de me regarder et de mettre son mouchoir sur ses lèvres comme pour s'empêcher de rire. Je ne daigne pas lui accorder mon attention»

Après m' être convaincu que le prêtre tient entrç les mains un permis de mariage, et qu'il sei^ait hmtile de m' opposer à cette cérémonie^ après avoir reconnu que

John est k fiancé et que M. Jay est le témoin de la jeune fille, je quitte Féglise.

D'autre?, à ma place, auraient pu croire qu'ils venaient de faire fausse routé ^ se trouver très-déconcertés. Mais cette idée ne me vint pas même à l'esprit. Je ne me sentis pas le moins du monde troublé, et à l'heure qu^l est je suis encore aussi calme et rempli d'espoir.

J'annonçai à mes deux subordonnés l'intention de suivre la voiture des mécréants. Ils parurent étonnés de ma résolution. L'un d'eux eut l'impertinence de médire :

— Monsieur, après qui courons-nous? Est-ce après un homme quia volé de l'argent, ou qui a enlevé une femme?

L'autre se mit à rire. Tous deux méritent Une réprimande, et j'espère qu'ils la subiront.

Le mariage fini, les trois associés sont remontés en voiture et je les ai suivis jusqu'à la gare du chemin de fer (lu Sud-Ouest. Là, le mari a pris deux billets pour Richmond et les a payés en changeant une guinéé, heureusement pour lui, car si je l'avais vu changer un billet de banque, je l'arrêtais. En quittant M. Jay, il lui a dit :

— Rappelle-toi notre adresse: 14, Babylon Terrase. Tu viendras dîner avec nous la semaine prochaine.

M. Jay accepta rinvitation, et ajouta en riant qu'il retournait au logis pour se délivrer de sa toilette et se remettre à son aise; et maintenait, en effet, il est à son aise dans ses sales habits.

Ici notre aiTaire me semble arrivée à son premier point de développement. Je sais ce que des géHs d'un juge-

ment peu réfléchi pourraient conclure de mes manœuvres. Ils diraient que je me suis grossièrement trompé, que l'entretien suspect que j'ai entendu se rappc^rtait à In difficulté de régler le mariage auquelje viens d'assister. Soit. Mais je poserai une question à laquelle, je crois, le plus curieux de mes rivaux serait fort embarrassé de répondre. Le mariage organisé et célébré démontre-t-il l'innocence des trois individus dont j'ai surveiHé les réunions clandeatines? Non. Tout au contraire, il me confirme dans mes soupçons à l'égard de M. Jay et ^e ses confédérés, parce que ce mariage même a dû être une. invitation de plus au vol commis chez le papetier. Un nouveau marié qui veut aller passer une semaine à Richmond a besoin d'argent, et un homme qui doit à tous les petits marchands a aussi besoin d'argent. Ces deux hommes se sont réunis pour enlever une femme. Pourquoi donc ne se seraient-ils pas de même concertés pour dérober une cassette? Je m* en tiens à la logique de la vertu, et je défie au sophisme du vice de détruire mon raisonnement.

J'ai soumis cette question à madame Yatman. La charmante femme a eu d'abord quelque peine, je dois le dire, à suivre l'enchaînement de mes idées. Elle a secoué la tête, elle a pleuré, et elle s'est lamentée avec son mai'i sur la perte des deux cants livres sterling. Mais quelques mots d'explication ont suffi pour changer son opinion. Elle convient à présent avec moi que dans les divers incidents de ce mariage, il n'y a rien qui doive détourner nos

soupçons de M. Jay, de M. John et de cette coureuse^ c'est le tenne dont s'est servi ma belle amie pour désigner Taventureuse femme de John .

J'attends à présent vos instructions avec la sécurité d'un homme qui a deux cordes à son £u*c.

Quand j'ai suivi les trQis confédérés jusqu'au chemin de fer j j'avais, pour prendre cette détermination, deux motifs. D'afeord, je remplissais la tâche qui m'a été conférée, en ne perdant pas de vue ces voleurs. Ensuite, j'étais particulièrement désireux de savoir où l'on emmenait cette jeune mariée, afin d'en aveitir, s'il en était besoin, sa famille et ses amis. J'ai donc bien employé mon temps. Si mes chefs approuvent ma conduite, je sais ce qui me reste à faire. S'ils me blâment, je poursuivrai cette entrefH'ise pour mou propre compte. Elle me rapportera de l'argent, et fera honneur à ma sagacité.

Un dernier mot. Si quelqu'un ose affirmer que M. Jay et ses associés sont innocents du vol commis chez le papetier, je défie qui que ce soit, même M. l'inspecteur Theakstone, de dire^ qui on peut attribuer ce vol.

Telle est ma conviction.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Matthieu Sharwk.

17i on EST IR VOLEUn?

i;i\spe:teur the^kstqne .\u sergent bulmer

Birmingham, 9 juillet.

Ce ridicule Matthieu Sharpin, cett« tête de poupée, n'a fait que des sottises, comme je m'y attendais. Une affaires rue retenant dans cette ville, je vous écris pour que vous vous remuiez à Tœuvre. Je joins à cette lettre les balivernes que cet absurde Shftrpin appelle un rapport. Quand vous aurez lu ce griffonnage,* je crois que vous penserez comme moi, qu^^il a cherché le voleur justement là où il ne devait pas le rencontrer. La chose me parait à présent parfaitement simple, et vous allez y mettre fin. Adressezmoi ici votre rapport, et annoncez à. M. Sharpin qu'il est provisoirement suspendu de ses fonctions.

Votre Fr. Theamtoi^e.

lE SEttr.EVT Rn.MER \ i;iNS!>ECTErR THEVFSTOXE

Londres, 10 jaillpt.

Monsieur Tinspecteur, J*ai reçu votre lettre et la relation qu'elle renfermait. On dit que les gens bien avisés peuvent toujours apprendre quelque chose même d'un fol. A travers les folies de M. Sharpin, j'ai entrevu, comme vous l'avez espéré, la lumière, et je me suis dirigé vers la demeure du papetier.

Là, le premier individu que je rencontre est M. Sharpin.

— AW me dit-il, vous venez m'aider.

— Non pas précisément, je viens vous annoncer que vous êtes suspendu de vos fonctions .

— Très-bien, m'a-t-il répliqué avec une assurance parfaite. Je pensais qu'on serait jaloux de moi; c'est trèsnstorel, et jene vous en blâme pas. Entrez, je vous prie. Moi je vais poursuivre . poiir mon propre compte mon entreprise dans le Régent' s*park. Ah! ahl sergent, \om verrez, vous verrez.

A ces mots il est parti. C'était ce que j« désirais. Des que la servante a eu fermé la porte, je Tai priée de prévenir son maître que je voulais lui parler en particulier. Elle m'a fait entrer, dans une chambre où M. Yatman était seul.

— Vous venez, m'a-t-il dit, poiu'^ette affaire de vol?

— Oui, lui ai-je répondu en le regardant avec pitié; car c'est un pauvre homme débHe.

— Vous venez m' annoncer que votre habile agent, qui a pratiqué deuXr trous dans une de. nos cloisons, s'est trompé et n'a pu découvrir celui qui m'a dérobé mon argent?

— Oui, monsieur, mais j'ai encore autre chose à vous dire.

-T~ Quoi donc? Sauriez-vous par hasard qui est le voleur?

-^ Oui, monsieur, je crois le savoir.

ne QUI EST LE VOLEUR?

H adépoâé sur la table le journal qu'il tenait à la main et m'a regardé d'un air effrayé.

— Ce n'est pas mon garçon de magasin? a-t-il ajouté.

— Non;

— Ni cette lourde, indolente servante?

— Non.

— Par le ciel, qui est-ce donc?

— Préparez-vous, monsieur, ai-je répondu, à une trèsdésagréable révélation. Dans le c^s où je vous mdtraisen colère, permettez-moi de vous faire observer que je suis plus fort que vous, et que si vous vous avisiez dejporïer la main sur moi, je pourrais vous terrasser.

A ces mots il est devenu pâle et a reculé sa chaise.

— Vous me demandez^ ai-je repns, qui vous.a dérobé vos billets de banque? Si vous insistez pour que je vous réponde...

— J'insiste, m'a-Vil répondu d'une \mx défaillante.

— Eh bien! c'est votre femme.

n s'est levé en sursaut et a frappé sur la table un coup de poing qui a fait craquer le bois.

— Du calme! lui ai-je dit. A quoi sert de vous emporter? -^ C'est un mensonge, s'est-il écrié, un vil, un' honteux, un infâme mensonge! Comment osez-vous?...

En parlant ainsi il est retombé sur sa chaise, l'œil hagard, et s'est mis à pleurer,

— Quand vous serez revenu à votre bon sens, lui ai-je dit, je suis sûr que vous me demai)derez pardon des paroles que vous venez de proférer. Daignez à présent écmi-

ter quelques mots d'explication. M. Sharpin a adressé à noire inspecteur un rapport des plus ridicules, dans lequel, en étalant toute sa folie, il mentionne à diverses reprises madame Yatman. Dans d'autres circonstances, un tel document suerait jeté au rebut. Mais lasottise même de cet étourneau m'a amené à une conclusion dont il ne se doute guère. Je suis convaincu, et je m'engage à perdre ma place si je me trompe, je suis convaincu que madame Yatman a abusé dQ. l'aveuglement de ce jeune homme, et que pour détourner d'elle tout danger, ellei'a encouragé à porter ses soupçons sur des innocents. Voilà ce que je vous dis en confidence. Mais j'irai plus loin. Je vous révélerai le motif qui a déterminé madame Yatman à prendre votre argent, et l'emploi qu'elle en a fait ; écoutez, monsieur, on ne peut la voir sans être frappé de félégance, de la richesse de sa toilette. . . v Le papetier tout à coup m'interrompit d'un air superbe.

— Trouvez un autre moyen, me dit-il,^ de justifier votre calomnie. Je viens justement d'acquitter le mémoire des fournitures que la modiste a faites l'année dernière à ma femme.

— Pardon, monsieur, mais cela ne prouve rien. Les modistes ont de scélérates coutumes que nous avons sou< vent l'occasion de constater. Une femme mariée a dans un magasin deux comptes : l'un qui est présenté ouvertement au mari; l'autre, qu'elle tient secret, et qu'elle acquitte par des moyens mystérieux, ordinairement avec l'argent qu'elle dérobe dans sp inaison. Dans le cas dont il s'agit,

je suppose que cet autre i^ompte n'aui'a pu être acquitté,» qfié des menaces auront été faites, et qu'enfin madanne Yatman, réduite à la dernière extrémité, aura pris le parti de vous enlever votre bourse.

— C'est impossible. Chaque mot que voUs prononcez est une insulte pour ma femme et pour moil

— Eh bien I pour vous convaincre, voulez-vous prendre la note que vous avez «oldée, et venir avec moi chez la modiste?

11 a rougi subitement, puis, sans me répondre, il a pris son chapeau, et nous sommes sortis. .

J'avais dans mon carnet le chiffre des billets de banqup volés.

Arrivés au magasin que M. Yatman me désignait, lui dos plus luxueux magasins de West-End, j'ai demandé à voir en particulier la maîtresse de maison. Ce n'était pas la première fois que nous nous rencontrions, elle et moi, pur des affaires du même genre. Au moment où elle m'aperçut, elle envoya chercher son mari. Je lui dis qui était M. Yatman et l'objet de notre visite,

— C'est une enquête particulière, me dit le mari. Je répondis par un signe de tête aflîrmtitif.

— Et confidentielle? ajouta la femme.

Autre signe d'affirmation .

— Voulez-vous, ma chère, demanda.le mari en s' adressant à sa femme, permettre au sergent de jeter un^ coup d'œil sur vos livres?

— Très-volontiers, mon bon ami*

Peiiiiaut ce lempH M. Yatutau proiiieiiait aiiiotu* de lui uii regard effarée.

Les livre» fureui apportés, et il me suffit d'examitier un instant les pages entête desquelles^ était inscrit le nom de Yatmau \ïeuY avoir la certitude que je ne m'étais pas trompé.

D'un côté était le compte légal, soldé récemment parle mari; de l'autre, le compte particulier acquitté le lendemain même du jour où le vol avait été commis. Ce compte remontait à trois années de distance et s'élevait à la somm€ de cent soixante et dix livres sterling et quelques shellings. Au bas je lus cette note : Écrit pour la troisième fois. le 23 juin,

La modiste m'avoua -cju-après cette troisième réclamation elle avait dû eu venir à des^ menaces de poursuites judiciaires, ►

— Je croyais, lui dis-je, que vous accordiez mi crédit de plus de trois années à vos clients.

— Non pas, me répondit-elle à voix basse, quand leurs maris ont des affaires embarrassées.

Il lie nous restait plus qu'à examiner de quelle façon le l>ayement s'était fait; c'était justement avec des bank-notes conespondant à ceux dont j'avais gai'dé le chiffra.

Nous sortîmes. M. Yatman était dans un état tellement pitoyable que je fis avancer une voiture pour le reconduire chez lui. D'abord il pleura et sanglota comme u» enfant. Je parvins peu à peu à l'apaiser, et je dois dire qu'il s'excusa très-galamment du langage qu'il m'avait

tenu. Avant de le quitter, je crus devoir lui doiiùer cpielques avis sur sa conduite future envers sa femme. Il fit peu d'attention à mes paroles et monta Tescalier en mui*murant le mot de séparation.

Ce qu'il arrivera de cet événement domestique, je no sais. Mais je suis porté à croire que madame Yatman auni une attaque de nerfs et épouvantera tellement le pauvre homme qu'il lui pardonnera. Mais ceci n'est plus notre affaire. Celle qui nous concernait est accomplie. Je suis, etc. .

Th. BtLMER.

P. S. Je dois ajouter qu'en traversant Rutharfordstreet, j'ai rencontré M. Shaipu.

— Figurez-vous ce qui m' arrive, m'a-t-il dit en se frottant les mains. J'ai été à cette villa que j'avais notée, et à peine avais-je annoncé l'affaire qui m'y amenait que j'ai été abominablement rossé. Deux hommes ont été témoins de l'agression, et je compte bien en retour me faire payer cent bonnes livres steriing.

— Jevous les souhaite.

— Merci. Eh bien! et le voleur?

— Il est découvert.

— Je m'y attendais. Quel malheurl J'ai fait toute la besogne et un autre en profite. Je l'ai dit, le voleur c'est M.Jay.

— Non.

— Qui donc?

— Demandez-le à madame Yatman.

QUI EST Lfi YOLEUR? 181

— Très-bien. J'aime mieux m'.adresser à elle qu'à vous.

A ces mots, il s est dirigé précipitamment vers la demeure du papetier.

Qu'en dites-vous, monsieur Theakstone? Voudriez-vous être à la place de M. Sharpin? Quant à iQoi, Dteu m'en garde!

i;i.\SPEt:iEUU T«EAKSTO>.E A M. MATTHIEU SUAUPIA

li juillet.

Monsieur,

Le sergent Bulmer vous a déjà annoncé que vous étiez suspendu provisoirement de vos fonctions. Je dois maintenant vous prévenir que vous êtes rayé des cadres de notre administration.

Nous ne prétendons point par cette destitution l'aire la moindre injure à votre caractère. Seulement nous avons reconnu que vous n'êtes point assez avisé pour servir dans nos rangs. Si nous avions à faire une nouvelle recrue, nous préférerions prendie madûnie Yatman .

Votre serviteur.

Fil. TuEAKSTOrsE.

Nota. L'éditeur n'a malheureusement aucun détail à ajouter à la dernière lettre du sergent Bulmei*. Seulement il .a su qu'un quart d'heure environ après avoir

182 Qlîl EST LE VOLEUU?

quitté cet agent, M. Sharpin était sorti de la luaisou du papetier le visage rouge comme s'il avait reçu un soufflet, et Tair consterné. Un marchand Fa entendu proférer alors le nom de madame Yatman avec une outrageante épithète, et en même temps il brandissait en colère ses deux poings. On ne sait ce qu'il est devenu. On suppose qu*il a quitté Londres et s'est enrôlé dans une police de province.

Quant à ce qui s'est passé dans la maison du papetier, nos renseignements sont encore plus incomplets. Cependant on affirme qu'après le retour de M. Yatman dans sii demeure, la servante alla en toute hâte quérir le médecin, puis se rendit chez le pharmacien et le pria de préparer pour madame Yatman une potion calmante. Le lendemain, M. Yatman sortit pour acheter un flaicon de sek, et s'en alla dans un cabinet de lecture demander un roman amusant pour une persoime malade. D'après ces indices, on présume qu'il n'a pu se résoudre à se séparer de sa femme, au moins tant qu'il la verra dans un état neneux*

En ce temps d'investigations, de compilations el de dissCTtations de toute sorte, il n'est pas une œuvre humaine dont on ne recherche les premiers indices, dont on ne fasse la légende. Que de pages n'a-t-on pas écrites sur l'emploi de la vapeur et les développements de la télégiaphie électrique, sur les découvertes paciBques et les inventions meurtrières, sur le gaz et les canons rayésl

En lisant un joli volume publié par un ingénieux et érudit Américain, M. Ch. Edwards, Tidéenous est venue aussi de disserter, non point sur ces belles choses qui occupent tant de hautes intefligences et mettent en raouvement tant de capitaux, mais tout simplement sur un petit cercle de métal qu'on appelle une bague ou un anneau. Si vulgaire qu'il soit, ce petit cercle, si modeste qu'il apparaisse souvent^ il a sa poésie et son histoire; et

ceux qui ne le mettent point à leur doigt comme un vain ornement, ceux qui l'ont reçu et donné comme un gage d'affection, comme un signe d'alliancej ceux qui le gardent dans leur deuil avec un religieux respect, en mémoire d'une mère, d'une épouse ou d'une sœur, aimeront peut-être à connaître sa poésie et son histoire.

C'est à eux que nous nous adressons.

L'anneau a été façonné dès les temps les plus anciens. Les Babyloniens, les Chaldéens, les Perses, les Grecs, le consacraient à divers usages. Pline dit que, comme Homère n'en parle point, on doit en conclure qu'il n'était point connu à l'époque de la guerre de Troie. Mais cinq cents ans avant la guerre de Troie, le roi Pharaon, voulant donner à Joseph un témoignage de sa haute faveur, tire un anneau de son doigt et le met au doigt du jeune Israélite. L'anneau est aussi riientionné dans les premières traditions mythologiques de la Grèce.

Minos, se querellant un jour avec Thésée, jette un anneau à la mer et défie le héros athénieti d'aller le chercher. Thésée s'élance dans les flots; les dauphins le prennent sur leur dos et le portent dans le palaïs d'Arn- ])hitrite.

Jupiter a juré que Prométhée serait éternellement enchaîné au Caucase. Cependant il se laisse attendrir par les souffrances de ce malheureux fils de Japet. Il lui rend la libellé, et, pour ne pas violer son serment, il l'oblige à porter constamment un aimeau dans lequel est incrusté un fragment de roc du Caucase.

LA POÉSIE DE L'ANNEAU. i85

Si de là date *Vart d'enchâsser les pierreries dans le métal, il n'y a pas beaucoup d'œuvres de l'industrie humaine auxquelles on puisse attribuer une si haute origine.

Les Romains avaient une grande quantité d*anneaux.

Leurs chevaliers en laissèrent sur le champ de bataille de

Cannes trois boisseaux. Ils donnaient à leurs anneaux

différents noms, selon les divers usages qu'ils en faisaient.

Us en décoraient à certains jours de fête les statues do

leurs dieux et de leurs héros. Ils en portaient plusieurs à

leurs doigts, et, dans leur sybaritisme, ils avaient des

anneaux légers pour l'été, des anneaux plus lourds pour

rhiver. Dans leur deuil ils remplaçaient leurs anneaux d'or

par des anneaux de fer. Enfin, les plus pauvres citoyens

eux-mêmes attachaient un tel prix à cette parure, qu'ils

ne se décidaient à la vendre ou à la mettre en gage qu'à la

dernière extrémité. Une des folies d'Héliogabale fut

d'avoir un luxe de bagues jusque-là sans exemple. 11 se

vantait, dit Lampridius, de ne jamais porter deux fois ni

la même chaussure ni la même bague.

Les Gaulois et les Bretons s'honoraient aussi de posséder des bracelets et des anneaux.

L'art de forger les métaux, représenté dans l'histoire des Juifs par Tubalcaïn, divinisé dans la mythologie grecque par Yulcain, a été dès les premiers temps du moyen âge célébré dans les régions Scandinaves par plusieurs sagas, entre autres par celle de Widand, le mar giq^ie ouvrier, En France, il a été consacré par lalégepde

de saint ÉkÀ; en Angleterre, par divers récits populaires. N etait-il pas quelque peu forgeron, ce vaillant saint Dunstan, qui avait, selon ses chroniqueurs, un goût particulier pour les travaux manuels, et qui un jour entraîna si rud^nent hors de sa cellule le démon tentateur, en lui serrant le nez avec des pincettes rougies au feu?

Dans les temps barbares, la vanité humaine avait ses exigences, comme d^s Faimable époque actueUe, que nous appelons r^ nouvelle de la civilisation. Le farouche Germain, l'aventureux Viking, portant à son ceinturon la lourdeépéeen fer, se plaisait à voir briller sur sa main et à sa poitrine des ornements en or.

Canut, le conquérant danois, ayant été vaincu dans une bataille par Edmond TAnglo-Saxon, un de ses principaux capitaines, nommé Ulf, s'égara dans sa fuite au milieu des bois. Après avoir erré toute la nuit au hasard, il rencontre le matin un jeune pâtre et le prie de lui venir en aide.

— Je m'appelle Godwin, reprend le berger. Je suis Saxon, et toi, tu es Danois.

— C'est vrai, répand Ulf, mais je voudrais seulement connaître le chemin pour me rendre à Serem, où sont les navires de mon pays.

— Un Danois! réplique Godwin, comment est-il possible que le fils d'un Saxon lui rende service? D'ailleurs, la route que tu veux suivre est longue, et tous les gens du pays sont sous les armes.

Ulf alors tire de son doigt un lourd anneau en or et le

l\ POÉSIE DE l/AxNNEAU. 187

lai (uréseate. Godmn, ébloui par une telle munifioenee, dit au fugitif :

— Viens avec moi, Je te eacherai et j'essayerai de te sauver.

Il le conduit dans sa cabane, le garde là tout le jour, et le lend^odain se prépare à lui servir de guide. Mais, au moment où il.aUait partir, son père s'approche du guer^ rier danois et lui dit :

— C'est mon fils Unique qui va pour toi ei^poser sa vie. Il ne pourra plus revenir parmi ses compatriotes. Je te Tabandonne. Fais-le entrer dans Tarmée de ton roi, et protége-le.

Ainsi fut fait. Le jeune pâtre, enrôlé sous la bannière du Danemark, se distingua par son intelligence autant que par son courage, et devint le brillant comte Godwin. Il fut le père d'une fille charmante nommée Edith, de qui le peuple disait dans ses chants : a La douce Edith est issue du rude Godwin, comme la rose de l'épine, h Elle était si belle et si gracieuse, que le roi Edouard l'épousa.

Des matières de toute sorte ont été employées à faire des anneaux : l'or, l'argent, Je bronze, la cornaline, la porcdaine, et on leur a donné toutes sortes de formes. Dnaimeau égyptien est décoré de l'image d'Isis et dM}siris, un autre, delà tète du bœuf Apis. Les Grecs gravaient déjà sur leurs anneaux diverses inscriptions, telles que cdles-ci : Que le bonheur soit avec vmis! Que la fortune accompagne celui qui te porte et tous les siens! Souvenez-vous des jours heureux! Théane est ma lumière.

Belle Livia. Les Romains suivirent ce galant exemple, et les bijoutiers de nos jours, en ciselant un nom ou une sentence, ne font qu'imiter un des usages de Tantiquité. Le comte de Caylus, dans son Reaieil d'antiquités^ décrit un anneau formé de trois cercles réunis; sur chacun de ces cercles sont gravées deux lettres grecques qui, dans leur ensemble, forment le moi zacaiè (puisses-tu vivre!). D'autres anneaux antiques nous offrent le symbole do Téternité, reproduit si souvent par la bijouterie moderne : le serpent qui se mord la queue. Enfin, on en a découvert un d'origine romaine, dans lequel est une petite excavation qui devait renfermer des cheveux.

Quelques-uns de ces anneaux étaient si larges et si pe- *saT»ts, que Ton comprend que les Romains qui en 4îhargesuent leurs doigts se hâtassent de s'en délivrer après leurs heures de parade, et qu'il en choisissent de plus portatifs pour les chauds jours d'été. Je doute pourtant qu'ils eu aient jamais fait un pareil à celui que les Californiens offrirent en 1852 au président Pierce. Il est en or massif et ne pèse pas moins d'une livre.

Dès les temps anciens, l'anneau a été adopté comme un taUsman, comme un préservatif contre plusieurs dangers et un remède à plusieurs maladies. On s'en servait surtout pour se garantir de la fascination du mauvais œil, du pouvoir des sorciers et des méchants esprits, pour échapper aux blessures dans une bataille, pour arrêter les désastres d'un incendie. On croyait même que, par la vertu d'un anneau, on pouyait obtenir unç révélation de l'avenir. Un

LA POÉSIE I)E L'AîiîS'EAU. 180

tyran de la Phocide en avait deux qui, lorsqu'il les frottait Tim contre Vautre, lui donnaient l'indice de la résolution qu il devait prendre. Il tomba cependant sous le fer d'un assassin. Ses magnifiques anneaux lui avaient annoncé sa mort, maïs n'avaient pu l'en préserver.

Deux anciennes ballades écossaises noqs offrent un autre naïf exemple de cette révélation des anneaux. La première est celle de Lambert Linkin :

« n est assis à table, le bon Lambert Linkin, savourant ' un vieux vin, et tout^à coup il s'écrie : «Je voudrais être « à mon foyer près de ma femme aimée; mes anneaux « viennent de se briser sur mes doigts. »

« n selle son cheval, il se dirige en toute hâte vers sa demeure, et, quand il a monté l'escalier, il voit son dernier enfant étendu sans vie sur le parquet. .

« Et quand il a monté un antre escalier, il voit sa chère femme qui meurtdans le désespoir.

« C'étaient les deux malheurs que lui annonçait la rupture de ses anneaux. »

La seconde ballade raconte l'histoire de Hynd Horn : « Elle me donna un anneau d'or où brillaient trois . beaux diamants.

a Quand l'éclat de ces diamants pâlira, son amour, « a-t-elle dit, sera moins ferme.

« Quand leur splendeur disparaîtra, son amour me sera « enlevé. »

« Hynd Horn navigue pendant sept ans sur la mer, sur la grande mer.

\m IX POÉSIE DE I/ANNEAII.

« A tout instant il regai'de ses anneaux* Un joiir, il les voit pâlir.

<K Un jour, il voit ses diamants qui deviennent ternes et noirs : -

« Ma bien-aimée, s'écrie-t-il, est morte ou mariée! »

Dans les mystérieuses fêtes d*Éleusis, les initiés recevaient un anneau' qui devait les prévenir de différents périls.

Dans la Samothrace, on façonnait des anneaux sur lesquels étaient gravés des caractères magiques.

Dans rinde, les brahmines portaient un anneau qui leur donnait la faculté de faire des choses extraordinaires.

Josèphe, Thistorien du peuple juif, dit que le grand prêtre d'Israël portait un anneau d*une vertu céleste, et qu'Aaron eil avait, un au moyen duquel il opérait des prodiges.

C'était par des procédés particuliers de fabrication, par la fusion du métal avec des plantes cueillies en des lieux déserts, dans le silence de la nuit, par le choix de certaines sentences et Vincrustation de certaines pierres, que Ton croyait donner aux anneaux une si puissante efficacité.

Les anciens attribuaient aux pierres précieuses une influence mystérieuse. Gallien lui-même, le savant Gallien, engageait ses clients à porter des anneaux ornés d'une plaque de jaspe sur laquelle était gravée l'image d'un honune ayant au cou un faisceau d'herbes. Les naturalistes du moyen âge ont développé cette idée supersti-

LA POESIE DE I/AKNEAr. 101

lieuse djans plusieurs traités. Selon Pierre de fioniface, célèbre alchimiste du quatorzième siècle, par le diamant, un homme devient invincible; par Tagate, éloquent, prudent et aimable; raméthyste préserve de Fenivrement; la comaliiie apaise le ressentiment; la jacinthe favorise le sommeil.

Un autre savant, Thomas Niçois, ajoute que le diamant placé sur la tête d'une femme à son insu peut servir à faire reconnaître sa vertu. Si elle est fidèle, elle se jettera alors elle-même dans les bras de son mari; sinon, elle s'en éloignera.

L'émeraude est aussi la pierre de touche de Thonneur conjugal. Elle se brise au contact de la femme qui a failli à ses devoirs* Cette même pierre précieuse, dit Albert le Grand, développe Tintelligence, donne à Thomme le moyen d'accroître ses richesses, et même, s'il la place sur sa langue, la faculté de prévoir l'avenir.

Le rubis calme la colère. La topaze tempère les chagrins. L'agate rend les cœurs joyeux, et de plus est un préservatif contre rempoisonnemeat. On raconte que les ai^es ont grand soin de placer des agates dans leurs nids pour garantir leurs petits de la morsure des serpents.

Le saphir est aussi un excellent antidote. En outre, on acquiert par sa vertu la faveur des princes, on pacifie ses ennemis, on adoucit même la colère de Dieu. Lacalcédome donne à celui qui la porte la victoire. La turquoise préserve des chutes et des fractures. La perle, formée dans le corps de l'huître qui entr' ouvre sa coquille pour aspirer

102 Là poésie de L'ANNEAU.

la rosée du ciel, a plusieurs propriétés médicinales. Quand Qéopâtre faisait dissoudre dans le vinaigre une des plus belles perles de TOrient^ ce n'était point par une vaine ostentation : elle savait, Thabile Égyptienne, que cette potion la guérirait d'un secret malaise, et lui donnerait un charme nouveau. La cornaline égayé Tesprit, fortifie le cœur. L'opale donne à celui qui la possède le pouvoir de se rendre invisible.

C'est sans doute une de ces pierres chatoyantes que Gygès eut le bonheur de trouver dans la grotte où il pénétra par hasard, et il l'employa si habilement, qu'il devint roi de Lydie. Combien de gens, en un grand nombre de circonstances, voudraient se rendre, comme lui, invisibles, les filous surtout, et les galants; voleurs d'argent et voleurs de cœurs ! et ils ne peuvent y réussir. N'y a-t-il donc plus dans les boutiques d'orfèvrerie que de fausses

C'est un autre anneau magique qui, pendant de longues années, enchaîna Chaiiemagne à l'amour d'une îeaime. Pétrarque raconte que, pour cette fenune, le glorieux empereur oubliait tout : ses entreprises guerrières, ses projets de lois, ses devoirs de chrétien. Cette femme mourut, et les amis de Charlemagne, ses fidèles conseillers, s'en réjouirent. Mais la mort n'avait pas mis fin au charme qui le captivait. D voulut que le corps de celle qu'il ne cessait d'aimer restât dans son appartement, et à tout instant il le regardait et lui adressait de tendres paroles. A la fin, le bon archevêque Turpin se dit qu'il devait y

LA POÉSIE DE I/A!<NEAtJ. 195

stveic là quelque diablerie. Un jour que l'empereur était sorti, il s'approcha de la morte, et trouva sous sa langue un anneau qu'il se hâta d'enlever : convaincu que c'était la fatale amulette, il le jeta par la fenêtre dans le lac d'Aixla-Chapelle.

En rentrant^ Charlemagne passe la main sur ses yeux comme un homme qui, tout à coup, s'éveille d'un songe étrange, et s'écrie :

— Quelle horrible puanteur! qu on se Mtc d'enlever ee cadavre!

L'usage d'appliquer aux anneaux une plaque de métal ou une pierre pour en faire des cachets remonte jusqu'à ime lointaine antiquité. De nos jours, il s'est universellement propagé. Il est surtout très-répandu en Allemagne. H y a peu d'Allemands qui, dès leur adolescence, ne portent à leur doigt une grosse bague en or sur laquelle sont gravées leurs armoiries, ou les lettres initiales de leur nom.

En Perse, le cachet assure l'authenticité de tout contrat^ de tout compte, de toute lettre. Il remplace la signature. Quand un négociant a eu le malheur de perdre son cachet, il se hâte d'en avertir ses correspondants pour prévenir l'emploi frauduleux qui pourrait en être fait en son nom, et, dès qu'il s'en est procuré un autre, il leur en envoie l'exacte description.

L'anneau a été un signe de dignité et de pouvoir. Pharaon délègue à Joseph sa suprême autorité en lui confiant son anneau. Assuérus remet le même symbole de puissance à Mardochéé. Les sénateurs et les chevaliers romains

reçoivent du préteur l'anneau qui constate leur rang dans la république. Le pape appose sur ses buUes Fanneau du Pécheur. Le pape Alexandre III, pour récœnpenser la cité de Venise des services qu'elle lui avait rendus dans sa lutte contre Frédéric Barberousse, lui donne Tanneau avec lequel le doge épousera l'Adriatique. Dès Tannée 1177, ce mariage se célébrait, chaque année, le jourdeFAsc^Asion. Le doge, les sénateurs, les ambassadeurs étrangers, les nobles, se rendaient ai grande pompe au bord de la mer, et montaient sur le Bueentaiire, Ce splendide navire les transportait jusqu'au delà d'une lagune, puis s'arrêtait. Alors le doge jetait son anneau dans les flots en s'écriant :

— Nous t'épousons, ô mer! et nous constatons ^empire que nous devons exercer sur toi.

Alors retentissaient les acclamations de la foule et les vibrations d'un bruyant x)rchestre. Puis le cortège ducal se rendait dans une é^ise et assistait à une messe solenndle.

Childéric, dont on a découvert la tcMfnbe à Tours, gardait dans sa sépulture son anneau royal, et Canut, le conquérant de l'Angleterre, et plusieurs autres souverains.

L'anneau de Henri YIII sauva l'archevêque de Cantorbéry, Cranmer, quand il fut accusé ^l'hérésie. Ses juges étaient très-décidés à le condamner; mais il leur dit que le roi se réservait le droit d'examiner lui-même cette question, et il leur fit voir l'anneau que le roi lui avait confié comme gage de sa protection .

. L'anneau d'Elisabeth devait aussi smiV^r le comte d'Es-

sex. Dans tin moment de tendresse, elle Tavait remis à ce galant gentilhomme en lui disant :

— Si quelque jour vous êtes en danger, si vous avez besoin de mon appui, faite&-moi voir cet anneau, et la grâce que vous demanderez vous sera accordée.

Lorsqu'il fui enfermé datis la Tour de Londres et condamné à mort, il pria sa parente, lady Howard, de porter à la reine la précieuse bague qui devait lui rappeler sa promesse. Mais lord Hov?ard, qui était un des ardents ennemis du priscmnier, défendit formellement à sa femme d'acc(MnpIir la mission qu'elle avait eu l'imprudence de lui révéler, et la reine, qui attendait ce témoignage d'humilité et de souvenir de celui qu'elle avait aimé, le laissa exécuter. Quelque temps après, lady Howard, atteinte d'une maladie mortelle, pria Elisabeth de vouloir bien venir la voir, disant qu'elle avait à lui faire un important aveu, et alors elle lui apprit ce qui s'était passé.

— Dieu vous pardonnèl s'écria la reine en sanglotant, mais moi je ne vous pardonnerai jamais.

Puis eUe retourna à son palais dans la plus profonde désdation, et pendant plus de quinze jours on l'entendit sans cesse soupirer et gémir. La nuit, elle se relevait et s'asseyait sur le parquet, muette, l'ceil hagard, le visage etfraysQfit.

Parle signe palpable de leur volonté, parla puissance de leur anneau, les despotes de l'Asie ont mis en mouvement les féroces légions qui ravageaient de vastes contrées. Par leiir anneau, les rois d'Egypte ont asservi tout

lî» LA POÉSIE DE L'ANNEAU.

un peuple à un mortel travail pour construire les plus

prodigieux des édifices humains, les Pyramides.

Mais le plus mémorable de tous ces anneaux est celui de Salomon. Les Orientaux Font glorifié dans un grand nombre de contes et de poésies. Les musulmans racontent son origine dans une légende qui mérite d'être citée.

La nuit même, dit cette légende, la nuit où Salomon vint au monde, l'ange Gabriel s'écria :

-^ Il est né un enfant auquel Iblis et tous les démons seront soumis.

Et, dès son enfance, Salomon fut doué d'une telle sagesse, qu à trente ans il éclairait son père sur les questions les plus difficiles, et qu'un jour il confondit tous les docteurs de la loi et les savants du pays par l'étendue de sa science et la justesse de son raisonnement.

Après avoir rendu les derniers devoirs à son père, il vit apparaître huit anges qui portaient des ailes mnombrables de toutes sortes de formes et de couleurs, et qui s'inclinèrent trois fois devant lui.

— Qui êtes-vous? leur demanda Salomon .

— Nous sommes, répondirent-ils, les anges des huit vents de la terre. Dieu, notre créateur et le tien, nous a envoyés vers toi pour te rendre hommage et nous soumettre à tes ordres. Tu pourras nous appeler quand tu voudras, et nous soufflerons doucement, ou nous ferons mugir la tempête, comme il te plaira.

L'un des anges remit alors à Salomon un% pierre pré-

cieuse sur laquelle était gravée c^te inscriptioa : « Dieu est la force et la grandeur; » puis il lui dit :

— Quand tu auras besoin de nos services, jette cette pierre en Tair; aussitôt tu nous verras apparaître.

Ces huit anges s'éloignèrent, et il en vint quatre autres dont le premier avait la forme d'une baleine, le second celle d'un aigle, le troisième celle d'un lion, et le quatrième celle d'un serpent.

— Nous gouvernons, dirent-ils, tous les animaux do la mer, de la terre et des airs, et, par la volonté de Dieu, nous, obéirons à ton appel, nous serons soumis à tes désirs.

L'ange, qui avait la forme de l'aigle, remit au grand roi une pierre sur laquelle étaient gravés ces mots : «Toutes les créatures célèbrent le Seigneur, » et il lui dit :

— Pour nous faire comparaître, il suffira que tu poses cette pierre sur ta tête.

Salomon leur ordonna d'assembler devant lui un couple de tous les animaux, et soudain, avec la rapidité de l'éclair, son vœu est accompli : les êtres de la création se montrent tous, depuis le monstrueux éléphant jusqu'au plus petit vermisseau. Salomon examine avec une royale bienveillance ses légions de sujets, interroge avec bonté les uns et les autres, prête* l'oreille à leurs plaintes. Législateur des hommes, il devient ainsi, par les lumières que Dieu adonnées, le législateur des animaux. En discourant avec eux, il reconnaît que, dans leurs diverses tribus, le temps et les passions ont, comme dans celles (|'lsr»ël, propagé de funeçteg habitudes, et il Ifîs con-

108 1 A POÉSIE 1)K L'AKNEAU.

damne. II reconnaît aussi que leur gouyemement, comme celui des tiations, abuse souvent de son pouvoir, et il le réforme.

Ce qui lui plut surtout, ce fut de s'entretenir avec les oiseaux, il compirenait toutes les variétés de leur mélodieux langage, et ces chers petits musiciens du bon Dieu rétonnèrent par les sages maximes qu'ils s'empressaient l'un après l'autre de lui réciter.

— Pour beaucoup d'êtres, disait la mélancolique colombe, mieux vaudrait ne pas être.

— Savoir se contenter de son sort, disait le rossignol, est le mdlleur des biens.

Puis la fauvette ajoutait :

— Celui qui n'a pas pitié des autres ne frouv^a pas de pitié quand il en aura besoin .

Et l'alouette:

— Faites le bien, vous en serez récompensé.

Et l'aigle :

— Si longue que soit notre vie, la mort y met pourtant fin.

Et le misanthropique corbeau :

— Plus loin des hommes, mieux je suis.

Puis enfin le coq matinal : *

— Pensez à votre Créateur, ô fragiles mortels!

Au milieu de cette myriade de chantres ailés, Salomon se choisit deux compagnons : la fauvette, parce qu'elle avait prononcé une sentence de charité, et le coq, parce que de son regard lumineux il pouvait pénétrer dans les

profondeurs de la t^re eomnoe dans un cristal transpa-rent^ indiqua* les lieux où des sources d'eau vive sont, eachées sous le sable. Il éprouvait aussi un intérêt particulier potu* le pigeon, et il lui dit de s'établir sur les murs du temple qu'il allait construire. Quelques années après, les pigeons s'étaient tellement multipliés, que, de leurs ailes étendues, ils formaient un voile sur la tête des innombrables cohortes de pèlerins qui, aux jours des grandes fêtes, se rendaient à Jenisalâi).

Quand le favori du Seigneur se retrouva seul, il vit apparaître un ange qui devait en un instant lui donner le pouvoir que les pauvres humains n'acquièrent que par un long travail et de gros capitaux.

— Je suis, lui dit cet ange, le représentant de Dieu sur la terre et sur les ondes. Maintenant, je dois f obéir, et je puis, si tu le veux, exhausser les vallées, aplanir les montagnes, dessécher les marais, creuser des rivières.

Ce puissant génie ne parlait encore ni de canaux ni de chemins de fer; mais il est clair que, longtemps avant notre orgueilleux dix-neuvième siècle, il accomplissait très-habilement l'œuvre de nivellement de nos ingénieurs.

Un autre ange se présenta encore, qui remit à Salomon un diamant sur lequel était gravée cette sentence : « Dieu seul est Dieu et Mahomet est son pi'ophète. »

— Par la vertu de cette pierre, lui dit-il, tu régiras le monde des esprits, des djiins, bien plus considérable que celui des humains et des animaux Une partie de ces esprits, ajouta l'ange, reconnaît le vrai Dieu; une autre,

plongée dans les erreurs de Tidolâtrie, adore le ''eu, le soleil et les astres. Les premiers voltigent sans cesse autour de rtionune religieux pour le protéger; les autres, au contraire, cherchent perpétuellement l'occasion de lui nuire ou de le porter au mal.

Salomon, qui tenait à connaître toutes les populations de son magique empire, voulut voir lesdjiins, et soudain devant hii se déroula une immense légion d'êtres si difformes, si étranges, qu'à peine en les regardant pouvait-il on croire ses yeux : les uns avec des ailes d'aigle et une bosse de chameau, d'autres portant des cornes de gazelle sur un corps de paon; tous enBn présentant, dans leurs diverses individualités, ou les plus grotesques assemblages de différentes formes, ou une monstrueuse anomalie.

Pour asservir complètement à son autorité ces singuliers sujet?, Salomon appliqua sur le col de chacua d'eux l'anneau, le merveilleux anneau qu'il s'était fait faire avec les talismans que les anges lui avaient remis. Par le pouvoir irrésistible de cet anneau, il subjugua la race entière des djiins, à l'exception pourtant de Sackr, le plus fort et le plus rusé d'entre eux, qu'il ne parvint à maîtriser que plus tard, en le prenant par surprise, en l'enivrant.

Il obligea les djiins à construire divers édifices, entre autres un temple qu'il éleva sur le modèle du saint temple mahométan de la Mecque. Il employa les femmes (les djiins à filer la laine le jour f>t lo soir, h tisser des étoffes

qu'il distribuait aux pauvres. Elles devaient en outre pétrir le pain chaque jour, et chaque jour faire rôtir trente mille bœufs, autant de moutons, une quantité d'oiseaux et de poissons. Ces aliments étaient portés réguUèrenient sur des tables qui occupaient plusieurs lieues d'étendue. A des tables en fer s'asseyaient les djiins; à des tables en bois, les pauvres gens de Jérusalem ; à des tables en argent, les chefs de l'armée et les hauts fonctionnaires ; à des tables en or, les hommes distingués parleur piété et les savants, lesquels étaient servis par Salomonluirméme. Malgré les grâces que Dieu lui avait faîtes, il tomba dans Tégarement, le sage Salomon. Il se passionna pour la fille d'un roi païen qu'il avait vaincu. Dans le palais où l'onne devait suivre que le culte du vrai Dieu, cette fille introduisit les idoles qu'elle adorait. Quoique le roi n'eût pris aucune part à cette idolâtrie, il fut puni pourtant de la profanation commise sous son propre toit< et cruellement puni. Undjiin lui enleva son anneau, prit sa figure, ses vêtements, son sceptre, s'insfalla sur son trône, et Salomon, dépouillé de son auréole de prophète, de sa puissance, méconnu de ses ministres, outragé par ses propres serviteurs, fut chassé de son palais, et pendant quarante jours erra dans le désert, en proie aux plus vives souffrances. Le Seigneur, qui l'avait si rudement châtié, eut enfin pitié de lui et le ramena dans sa demeure. Il lui vendit sa suprême grandeur, et Salomon, éclairé par ses fautes, continua son règne glorieux, fidèle à sa mission Je prophète, fidèle à ses devoirs de souverain.

•202 LA POESIE DE LANNEAl .

La Bible a dit par quelle ingénieuse épreuve Salonioii mit fin au débat de deux mères qui se disputaient la possession d'un entant. Les. Gesta Romanorum^ ce curieux recueil d'histoires monastiques, racontent qu'un anneau donna au grand roi une autre occasion de prononcer un difficile jugement. Une femme de Jérusalem, qui avait mis au monde trois fils, déclara en mourant à son mari qu'un seul de ces fils était de lui, mais elle refusa obstinément de lui dire lequel. Quelque temps après, le mari, sentant aussi approcher sa fin, appela ses enfants et leur dit devant plusieurs témoins qu'il léguait un anneau précieux à celui d'entre eux qui pourrait prouver sa légitimité. Mais comment reconnaître cette légitimité? Là était le problème. Il fut soumis à la sagesse de Salomon, qui aussitôt fit comparaître devant lui les trois enfants ; puis, ayant fait exhumer et attacher à un arbre le corpâ de leur père, il leur dit :

— Oue chacun de vous lance une flèche sur cette poitrine. Celui qui lancera la sienne le plus vigoureusement aura l'anneau.

Le premier et le second n'hésitèrent pas à tenter cet essai. Mais le troisième se tenait à l'écart et pleurait.

— Jeune homme, lui dit Salomon,' ne veul-tu pas suivre l'exetnple de tes frères?

— Que Dieu m'en garde, répliqua-t-il. J'aime mieux renoncer, s'il le faut, à tous les biens de ce monde que dé blesser ainsi le coi^s de mon père.

Ik POÈÎïIE DE L'ANNEAU. :803

— • Ah! s'écria Salomon, c est loi qui es sou vrai fils. C'est à toi qu'appartient Taaneau.

Les Romains, qui, conuue nous l'avons dit, portaient une quantité d'anneaux, plaçaient au quatrième doigt de la main gauche celui qui était pour eux le gage particulier d'une affection, parce qu'il y a là, disaient-ils, un petit neri*qui correspond directement au cœur.

Ainsi, dès les plus anciens temps, Tanneau a été un témoignage d'amitié ou d'amour, un signe d'honneur et do pouvoir, un instrument de correspondance mystérieuse ou de sanction solennelle, un talisman magique.

Mais il en est un qui à lui seul est Findice de la plus douce puissance et du plus pur enchantement, c'est celui qui unit l'un à l'autre deux cœurs honnéTtes, c'est l'anneau nuptial.

Déjà, dans l'antiquité, l'anneau était un des présents de noces. Le Romain donnait à sa femme une bague ornée de tendres incriptions : Amo te^ ama me, fides immortalis. Ordinairement, cette bague était surmontée d'une petite clef pour indiquer que l'épouse devait garder la maison, selon ce bel éloge qui a été fait d'une dame romaine : Casia vixit^ lanam fedt^ domum servavit.

Au moyen âge, l'anneaur était placé en première ligne dans la formule de mariage que le chevalier adressait à sa fiancée : « De cet anneau je vous épouse, de mon nom je vous dote, de mon corps je vous honorCi » Le christianisme a sanctifié l'anneau matrimoniale Le prêtre bénit la bague que les mariés doivent porter toute leiit*

Tte, bague d'or oa bague d'ai^ent; la plus pauvre est peut-être la plus digue, ^ureux ceux qui se la donnent l'im à Fautre ayec uœ loyale pensée et la conservaat fidèlement! S'ils profanait ce témoignage de leurs sermoits, ils en seront punis. L'antiquité nous a dle-méme légué dans un de ses ingénieux récits cette leçon de morale :

Un soir, un «jeune Romain s'avise de mettre en jouaut son anneau conjugal au doigt d'une statue en bronze de Vénus, puis il veut le retirer. Mais Vénus a pris aussitôt ce qui hri était oiïi^; sa main s'est repliée sous la bague du jeune imprudent. En vain il s'efforce de la rq^rendre, il ne peut y parvenir. Et la niiit, voilà que la froide statue de bronze vient se placer entre lui et sa femme, et le ]mdemain et les jom*s suivants renouvelle sa visite. Pour échapper à cette affireuse obsession, le malheureux se retire dans un lointain quartier ; mais l'inflexible statue le suit dans sa nouvelle demeure et s'installe la nuit sur sa couclie en lui montrant son anneau de mariage. Enfin, il fut délivré par Saturne de ces perpétuelles poursuites; par Saturne, le dieu du temps *.

* Thomas Moore a reli-ouvé en Irlande celle tradil ion i\niiaiue cU'U a f'ail une légende irlandaise.

Ceux qui étudient la littérature inodeiiie de F Allemagne dans ses diverses productions ont appris à apprécier ce nom de Perthes. Ils Vont trouvé inscrit au frontispice d'un gi-and nombre de volumes, la plupart très-sérieux et trèsrecommandables. Ceux qui ont parcouru F Allemagne avec quelque penchant à cette douce et honnête passion qu'on appelle la bibliomanie doivent se souvenir de deux magnifiques hbrairies qui portent ce même nom de Perthes : l'une dans la jolie ville de Gotha, l'autre dans la grande cité de Hambourg. Le fondateur de ces deux maisons, l'éditeur intelligent de tant de bons ouvrages d'histoire,

206 MÉMOIRES DE F. PERTUËS.

(le ph^sophie, de littérature, est Frédéric Perthes, dont nous voulons essayer de retracer la biographie.

Cette biographie a été écrite dans de minutieux détails, avec une religieuse [)ai8ée, par son fils Clément, |)rofesseurde jurisprudence à l'université de Bonn, qui, en ne songeant peut-être qu'au bonheur d'accomplir un acte de piété filiale, a fait une œuvre à laquelle toute TAIlcmagne s'est vivement intéressée.

Qui de nous n'a lu avec une émotion de cœur les mémoires de Franklin, les pages touchantes dans lesqudle^ l'illustre Américain raconte les premières souifirances et les premiers essais de sa laborieuse jeunesse 711 y a dii Franklin dans l'honnête et com*ageux libraire de Hambourg. Comme Franklin, il fut pauvre et, bien jeune, abanr donné à ses propres forces. Conmie Franklin, il fat soumis à un rude apprentissage, il fit lui-même son éducation, et il a usé de ses facultés dans un noble but de moralité et de patriotisme. S'il n'eut pas comme Frankhn l'honneur d'être appdé à plaider les intérêts de son pays dans les conseils des souverains, ni la gloire d'apposer son nom à la charte d'affranchissement d'une immense contrée, il put cependant, dans un cercle plus restreint, prendre une part active aux événement politiques de son temps, fl fiit l'un des honmies les plus notables de sa patrie d'adoption, l'un des citoyens les plus hardis et les plus généreux de la vieille ville hanséaiique de Hambourg. Il sacrifia son rq)os, ses affections domestiques, sa fœrtune à la défense des libertés de son pays, et cette fortune, anéantie par

MÉMOIRES DE F. PEHTHES. 207

Tinvasion étrangère; il la refit comme il lavait commencée, par son travail patient et son intejligence.

Des biographies d'éditeurs ne sont point chose nouvelle. Elles touchent à trop de questions littéraires ou scientifiques pour ne pas être, en certains temps et en certains pays, l'objet d'une ^ude assidue. D y a eu des éditeurs comme les Etienne, les Aide, les Elzévir, les Plantin, dont les bibliophiles ne se lassenttpoint d'admirer lés travaux. Il y en a eu, et, nous aimons à le croire, il y en a encore qui, par l'extension de leurs idées, par la hardiesse de leurs entreprises, suscitent, encouragent les talents naissants et développent autour d'eux le mouvement de la pensée. Que ceux-là soient bénis I Quel que soit le résultat de leurs efforts, 9s méritent, par leurs dignes intentions, d'être inscrks dans le Panthéon des lettres. Il y en a enfin qui arrivent à un autre genre d'ilhistration, par le suiccès de leurs spéculations, par le faste de leur richesse. Tel fat, entre autres, le fameux libraire Jacques Lackington, qui avait commencé à l'âge de dix ans sa carrière commerciale par vendre des petits pâté^ dans les rues de Londres et qui en vint à posséder des millions. Il avait dans le Finsbury-Square un magasin de Ubrairie où il se promenait dans une voiture à quatre chevaux, comme un lord dans les allées de son parc, et, lorsqu'il revenait de sa maison de campagne, il faisait arborer un pavillon au haut de sa demeure, comme un souverain.

F. Perthes n'avait point acquis de tels trésors, et, si jamais il les eût acquis, nous ne pensons pas qu'il se fut

aband<Hinc à de telles vanités. F. Perthes ne s est pas si-. gnalé non plus par ces œuvres d'un travail dâicat, par ces livres exquis qui restent comme des jalons historiques^ dans les annales de la typogrqïhie. Il appartient, par T ensemble de ses publications, à cette seconde catégorie de libraires que nous avons indiqués, à cette classe d'éditeurs actifs, intelligents, jqui répandent autour d'eux le germe de leurs idées, et recherchent et animent la science de Térudit, le talent de l'écrivain.

Ce qui ajoute à son mérite, c'est que, comme nous l'avons déjà fait remarquer, la destinée n'avait pas pris soin (le lui frayer d'avance la vaste route dans laquelle il devait entrer. Avant d'en venir à occuper l'un des premiers rangs daBS la nombreuse corporation des libraires d'Âliemagne, il avait dû longtemps subir l'aorertume des années d'épreuve, des Lehrjahre, pour me servir d'une expression consacrée par le génie de Gœthe. Le récit de ces difficiles années nous ofTre à la fois le touchant exmnpie d'une vie résignée et une curieuse image des mœurs de la bourgeoisie allemande à la fin du dix-huitième siècle.

Frédéric Perthes naquit en 1772, àRudolstadt, capitale de la petite principauté de Rudolstadt-Sclwarzburg. Son père, qui remplissait dans cette ville les modestes fonctions de greffier du tribunal, mounit à trente-sept ans, laissant sa femme et ses enfants à peu près sans ressources. Sa famiBc se dispersa comme se dispersent les pauvres familles qui doivent aller de côté et d'autre chercher le rpfuge que le sort ne leur accorde point à \\n même

foyer. La yense du greflîer, qai n'avait pour tout bien qu'une pension de vingt et un florins (cinquante-deux francs), fut réduite à accepter un emploi de domesticité clans la maison d'un de ses parents. Son frère, nommé Heûbel, intendant du château de Schwarzburg, se chargea charitablement du petit Frédéric. 11 lui enseigna lui-même à lire et à écrire, puis il le fit entrer à Fécole du village et ensuite au gymnase 4e Rudolstadt. Mais, soit qae les professeurs s'occupassent peu de Tobscur orphelin, ou soit que lui-même ne sût pas profiter de leurs leçons, le fait est qu*il n'acquit dans ses premières études aucune instruction sérieuse. Seulement il avait l'amour de la lecture et lisait avec ardeur tout ce qui lui tombait sous la main, surtout les livres de voyage. ♦

A l'âge de quatorze ans il dut pourtant se déterminer à prendre un état. On lui choisit celui de Kbraire, Comme il n'y avait point de librairie dans la résidence princière de Rudolstadt, un des ami« de son oiicle le conduisit à Leipzig, au temps de la foire, et l'offirit à plusieurs libraires en qualité d'apprenti. L'un d'eux le trouva trop petit, un autre trop timide; un troisième, lui ayant adressé sur la grammaire latine quelques questions auxquelles l'enfant craintif ne put répondre, déclara qu'il serait bon de le renvoyer à l'école. Enfin, après ces diverses exhibilions, un quatrième consentit à l'accepter.

C'était un libraire-commissionnaire, nommé Bœhme, on honnête homme, laborieux, économe, charitable, mais d'une ténacité inflexible dans ses habitudes et d'un

ilO MÉMOIRES DE F. PERTHES.

caractère emporté, dont le pauvre petit Fritz souffrit fkas iVune fois cruellement, Bœhme avait six enfants pour, lesquels il travaillait sans relâche du matin au soir, et une * femme qui lui donnait bien d'autres soucis, car elle avait un penchant irrésistible pour la boisson, et souvent tombait dans r^rutissement de l'ivresse.

Le jour de son entrée diez son patron, Frédéric fut conduit tout eh haut de la maison, dans une étroite mansarde éclairée par une lucarne. Une table, deux lits, deux chaises^ un poêle en fonte, en occupaient à peu près toute l'étendue. C'était la chambre de deux antres appr^tis. Il s'agissait d'y faire une place pour le n<»iveau venu,.c6 qui u était pas chose aisée. Mais Frédéric avait quatorze ans, l'humeur facile et le bagage exigu. Quand il eut achevé tant bien que maison installation, il fut appelé à recevoir les instructions de son patron.

— D'abord, lui dit Bœhme, vous relèverez vos cheveux sur le front efvous les laisserez croître par derrière pour en faire une queue. Ensuite vous mettrez de côté ce ridicule chapeau rond pour prendre le chapeau à cornes. Vous ne sortirez jamais sans ma permission. Le dimanche vous m'accompagnerez à l'égUse.

A ces gi^aves recommandations Bœhme ajouta quelques mots sur le régime de sa maison. Frédéric en subit longtemps les rigueurs.

Le matin, à six heures, les apprentis devaient être sur pied. Avant de se mettre à la besogne, ils prenaient une tasse de thé. Pour assaisonner cette boisson et lui donner

un peu plus de subsistante, on leur remettait le dimanche sqpt morceaux de sucre pour les sept jours de la semaine, et sept sous pour acheter des petits pains. Hs dînaient, a?ec la famiHejde leur patron, àuneheureetsoupaientà huit heures. Le pauvre Fritai, qui avait le robuste appétit de son âge, parle dans plusieurs lettres des souffrances de son jeûne dans ces longs intervafles. Toute la journée ii était à Toeuvre avec ses compagnons; le repas du soir fini, il se retirait avec eux dans la mansarde. En hiver, il leur était alloué, par jour, trois morceaux de bois pour chauffer leur poêle.

Bœhme leur donnait lui-même l'exemple du travail et d'une stricte régularité dans ses habitudes. Dès le matin il était à son pupitre et y restait jusqu'à huit heures, sauf les rapides instants qu'il employait à son diner. Il ne jouait à aucun jeu, il n'entrait jamais dans un café, il ne recevait personne et ne buvait que de Teau, peut-être pour donner une leçon de sobriété à sa femme qui n'en profitait guère.

Le dimanche, il fermait son magasin, conduisait ses apprentis à l'office, pus, à la sortie du temple, leur faisait subir un interrogatoire sur leurs principes de morale et lenrs idées religieuses. Ensuite il leur accordait quelques lieures de liberté, pendant lesquelles il se plongeait dans la lecture de la Gazette littéraire d'Iéna. Quelquefois, en ce jour de repos, il faisait une promenade autour de la ville. De temps à autre, en ce même jour, pendant l'été, il emmenait sa fenmle, ses enfants, ses apprentis dans un

242 MÉMOIRES DE P. PERTHÈS.

viHage des environs et les régalait d'une cruche de bière. Enfin, une ibis par an, il faisait a^ec la même cohorto une excursion dans la vallée de Stœrm, à quelques lieues de la ville, et se réjouissait là d'une longue eourse dans les bois et d'un rustique festin. Là se bornaient toutes ses idées de distraction et de plaisirs extraordinaires.

Dans la semaine, ses deux premiers apprentis l'assistaient dans ses écritures. La tâche de Frédéric- consistait à aller, de côté et d'autre, chez les différents libraires recueillir les livres demandés par les correspondants. Souvent il employait la journée entière à ces nombreux trajets. En hiver, il rentrait tout transi dans la froide boutique où il devait mettre en ordre son fardeau. Bœhmc n'allumait jamais de fou dans cette boutique. Lorsqu'il se sentait saisi par la rigueur de la température, il se réchauffait les pieds en battant la semelle comme un écolier, et se frottait les mains jusqu'à ce qu'il les eût ravivées. Comme il était si. dur envers lui-même, il l'était envers les autres, bien qu'au fond il eût un bon naturel. Mais l'enfant de Rudolstadt n'avait pas la même vigoureuse constitution, et d'ailleurs les obligations de son métier d'apprenti l'astreignaient à de trop cruelles souffrances.

Un soir, pendant le premier hiver qu'il passa à Leipzig, il rentra au logis en boitant, les pieds à moitié gelés. Bœhme, qui n'avait jamais été malade, ne voulait d'abord pas croire à la gravité de cet accident. Cependant, lorsqu'il vit que Frédéric ne pouvait plus marcher, il se décida à appeler un chirurgien, et le chirurgien, après

MÉMaiRES DE F. PERTHES. 2i5

avoir examiné le patient, déclara qne; si Ton avait «icore attendu vingt-quatre heures, il eût fallu peut-être en venir à une affreuse amputation .

Pendant neuf semaines le malheureux garçon resta couché dans sa petite chambre, hors d*état de se mou-t voir. ]>feis il n'était pas seul dans ce sombre réduit. Une belle et compatissante enfant de douze ans, Frédéricn, la seconde fille de son patron, s'était fait un pietix devoir de l'assister dans sa douleur. Dos le matin elle montait lestement ses quatre étages, elle s'asseyait près de son lit, et tantôt travaillait en oausant avec lui, et tantôt lui faisait quelque lecture pour le distraire.

Entre ces deux jeunes candides naturiss il s'établit ainsi une douce et chaste intimité,, qui, plus tard, prit dans le cœur de Fritz un caractère sérieux, et longtemps rayonna c^mroe une pure lumière sur son humble existence.

A peine était-il guéri, qu'il reprit courageusement sa lâche accoutumée. Une se révoltait point contre cette tâche rigoureuse. Sa raison lui disait qu'il devait patiemment accepter le labeur auquel l'assujettissait sa pauvreté, et, comme il avait le cœur ouvert à toutes les bonnes émotions, la moindre -satisfaction inattendue suffisait pour le réjouir.

Dans les lettres qu'il écrit régulièrement k son oncle, il ne se plaint point de sa situation. Au contraire, il lui raconte avec une naïve gaieté sa vie de chaque jour et ses promenades du dimanche. Sans cesse il le remercie des sages renseignements, des principes de moralité qu'il hvi

m MÉMOIRES DE F. PERTHES.

doit, et fi^ute avec une m^ fermeté que }$mm il ne »'en écartai.

En s'exprimant ainsi, Thonnéte garçon no Esôsatt point un acte d'hypocrisie^ il conservait et jusqu'à sesdemia^s nuMnents il conserva une profonde gratitude pour le brave oncle qui lui avait sarvi de père, et une tendre affection pour la maison de Sehwarzburg qui avait été son premier refuge. Seul dans une ville étrangère, sans protecteur et sans guide^ exposé à de dangereux entraînements par son inexpérience, par ses rapports journaliers avec de jeunes et joyeux apprentis, par la vivacité même de son imagination, ilsut résister à tous les périls de son âge, il ne dévia pas un instant de sa voie laborieuse, de sa vie résignée.

Bientôt son rigide patron apprit à Tapprécier, et un beau jour il Tappela à remplacer un de ses commis qui allait s'établir à Berlin. Quel changement dans la situation du patient Frédéric [ C'en était fait de ses courses contmues, de son travail de colportage. Il restait au comptoir, il avait son tabouret à côté de son patron, tenait les registres, réglait les con^tes; il devenait enfin l'homme de confiance de la maison.

A partir de cette époque, son esprit, longtemps comprimé par son métier de manœuvre, prend un rapide développement. Les ordres d'achat et d'expédition qui lui arrivaient de toutes parts lui révélaient la tendance intellectuelle des divers États de l'Allemagne. Les livres qu'il enregistrait chaque jom* le familiarisaient avec les noms

MÉMOIRES DE F. PBRTHES. 216

des écrivains. Il ne lisait encore cpie les titres de ces dtvei's ouvrages ; il ne voyait que l'étiquette de ces composa lions scientifiques ouiittéraires que les éditeurs envoyaient au grand dépôt de Leipzig, et qui de là se répandaient dans toute F Allemagne ; mais ces titres éveiBsdent en lui ime vive curiosité. 11 arrivait à l'intuition des lettres par la bibliographie, et il aspirait ardemment à s'instruire. Il fut encouragé dans ses désirs et éclairé dans ses premiers efforts par un vieiot libraire très-érudit, qui Tavait pris en affi^tion et qui le voyait fréquemment.

D'abord Frédéric eût voulu apprendre quelques langues étrangères, le français, puis l'anglais. Mais comment faire? Il n'avait pas plus de loisir dans sa nouveUedignité quedans son premier état d'apprenti, et il ne recevait aucune rétribution. Sa mère kii avait abandonné sa petite pension de vingt et un florins; son oncle ne pouvait rien y ajouter* Cette chétive somme de vingt et un florins devait suffire à son entretien^ Seulement il avait la faculté d'expédier chaque mois son linge à Rudolstadt, et satante le lui ren-^ voyait par une occasion, blanchi et rapiécé.

Au 1" janvier, Bœhme lui donnait jnagnifiquement pom* ses étr^nes deux tbalers (7 fr. 50c.), et, une fois qu'il avait fait une absence de plusieurs semaines pendant lesquelles Frédéric l'avait parfaitement remplacé, Bœhme^ qui voulait lui témoigner sa gratitude, lui fit présent d'tine paire de jarretières en soie.

Avec de t^es ressources, le pauvre Frédéric iie polivait payer les leçons d'un professeur.' Il essaya d'étudier

216 MÉMOIRES DE F. PBRTHES.

liû-méme la grammaire française, mais souvent il s*endonnait sur une page qu'il n avait pu comprendre. Ses prédilections particulières le portaient à F étude des livres d'histoire et à& géographie. Mais, à cette époque, le nom de philosophe résonnait en Allemagne, comme en France, avec une puissante autorité. L^ nouveaux traités de morale, d'esthétique, de psychologie, occupaient tous les esprit». Pour pouvoir prétendre à l'honneur d'être considéré comme un honune instruit, il fallait les connaître . Frédéric se laissa entraîner au courant universel. Par bonheur pour lui^ les philosophes de la rêveuse et sentimentale Germanie n'avaient point les mêmes tendances que les nôtres. Ils ne professaient point Tathéisme, ils ne rejetaient point comme de honteuses erreurs les pieuses traditions du passé, ils ne sapaient point par les catapultes de leurs écrits les dogmes de la religion, les fondements de l'ordre social.

Frédéric lut avec avidité les œuvres de Kant, de Reiuliardt, deDœdenlein, et ces livres ne firent que fortifier en lui ses principes^ de moralité. Seulement ils le portèrent à une aideur de raisonnements et à une sorte d'cKaltatioii qui éclate à chaque page dans les lettres qu'il écrivait ei) ce temps-là à son oncle. Tantôt il entretient naïvement le soUtaire habitant de Sch.warzburg de Texamen qu'il a fait de sa conscience, des faiblesses qu'il a découvertes dans les replis de son cœui^, et de ses aspirations à une voie meilleure. Tantôt il hii parle avec transport de la dignité de la nature humaine, dos grandes (Buvres de Dieu et de l'avenir

du monde. Nous ne savons pas ce que le digne écuya* du vieux château de Schwarzburg répondait à toutes ces pom* peuses dissertations. Probablement il les comprenait. fort peu. Mais, dans l'ardeur de sa jeunesse, Tcnthousiaste Frédéric ne pouvait contenir l'exubérance de ses pensées. Il n'avait près de lui personne à qui il pût les communiquer. Il dit dans une de ses lettres : a Le plus ardent désir de mon cœur serait de trouver un ami dans le sein duquel je pourrais m'épancher, qui me soutiendrait s'il me voyait affaibli, et me relèverait s'il me voyait défaillir. Mais, hélas! je n'en ai point, et j'éprouve pourtant un tel besoin d'aimer et d'être aimé, que je pourrais enlacer tout homme dans mes bras, en m' écriant : Je t'embrasse, toi, loi qui es une image de Dieu . »

La jolie Frédérica, qui avait été sa première amie, n'était plus la petite fille quipouvait aller librement s'asseoir à côté de son lit quand il était malade, et accomplir près de lui un doux office de sœur. Elle avait atteint sa seizième année; elle était grande et belle. Déjà elle attirait les regards de plusieurs prétendants. Sa sœur aînée venait de se marier; bientôt aussi, comme sa sœur, elle quitterait la maison paternelle au bras d'un fiancé. Le pauvre commis sans protecteur, sans fortune, pouvait-il rêver au bonheur d'être ce fiancé?

Tout en conservant une sincère affection pour celui ; avec qui elle avait vécu chaque jour depuis trois ans, la jeune fille ne le traitait plus avec la même famiharité ; j elle se tenait à distance dans une constante réserve, et lui

218 MÉMOIRES DE F. PERTHKS.

Taimait du fond de Tàme. 11 Taimait et n'osait lui exprimer son amour. H la regardait *avec une tendresse mélancolique et ne pouvait dire une seule d^ ses émotions% Il voyait des fils de riches négociants s'approcher d'elle, causer gaiement avec elle; il souffrait toutes les angoisses de la jalousie et n'avait pas la force de se plaindre* C'était son premier élan de jeunesse; c'était cette première éclosion du cœur, si vraie, si pure, mais si timide, hélas ! et si souvent méconnue. Un jour que, par une circonstance extraordinaire, le vieux Bœhme avait invité à dîner chez lui quelques étrangers, Frédérica, placée à table à côté du craintif amoureux, était ce jour-là plus animée, plus expansive que de coutume. Elle encourageait elieméme l'humble Fritz à la gaieté et à l'expansion. Après le dîner, elle alla s'asseoir près de lui, si près qu'il ne pouvait faire un mouvement sans leiHeurer, et qu'il tressaillait au contact de sa robe de soie. H éprouvait une sorte d'agitation fiévreuse insurmontable ; il voulait pader et |a parole expirait sur ses lèvres. H fit un dernier effort, et sentit comme une sueur froide lui ruisseler sur le front. Tout à coup il s'enfuit et passa deux heures à errer la nuit dans les rues, gémissant sur les douleurs de son amour et maudissant sa pusillanimité.

Sur ces entrefaites, arriva dans la maison de fiœhnie un nouvel apprenti, nommé Nessig, Jeune, vif, alerte, causeur spirituel, brave garçon d'ailleurs et vraiment loyal. Il devint amoureux de Frédérica et ne tarda pas à le lui laisser voir.

MÉMOIRES DE F. PËRTHËS. 219

Quel surcroît d'angoisse pour Perthes ! D'aboitl ii regarda son brillant compétiteur avec fureur cl lui voua une haine mortelle. Mais il étart de ces bonnes et généreuses natures dans lesquelles la haine ne peut germer. Avec l'habitude qu'il avait prise de scruter ses émotions et de l<îs juger, il condamna lui-même le sentiment de révolte qui s'était élevé en lui, et résolut de Tarracter de son cœur, comme un habile jardinier arrache de son terrain une plante pernicieuse.

Un soir qu'il se trouvait seul avec Nessig daus sa petite chambre :

— Nessig, lui dit-il, j'ai un aveu à vous faire : je vous ai haï. Voulez-vous me pardonner et être mon ami? Vous aimez Frédérica, et moi je l'aime aij^ssi depuis longtemps. Jusqu'à présent elle ne nous a donné ni à l'un ni à l'autre aucune marque de préférence; nous en sonomes donc à son égard au même point. Pourquoi ne Taimerions-nous pas dans un franc et commun ac^ cord? Pourquoi ne nous confierions-nous pas jour par jour à nous-mêmes nos craintes et nos espérances jusqu'à ce qu'elle ait fait un choix? Si son choix se fixait sur vous, Je m'y résignerais et je voudrais être votre ami à tous deux.

— Merci ! [s'écria Nessig ; merci de votre généreuse pensée! Je l'accepte; ayez confiance en moi, je n'aurai pas un secret pour vous.

Les deux rivaux se tendirent la main et ^ lièrent cordialement l'un à l'autre par le sentiment même qui sem«-

blait devoir les désunir, par leur amour pour la jeune fille.

Mais Pertbes ne parvenait point à surmonter sa timidité et il admirait l'assurance de son ami, et il remarquait que Frédérica paraissait se plaire à causer avec lui. Alors il se retirait à Técart tristement, mais sans fiel, et déjà sa raison lui indiquait le remède aux souffrances de son amour : l'absorption de l'esprit dans le travail, la vivifiante saveur de Tétude. Phis d*une fois aussi, dans ses solitaires rêveries, il aspûrait à cet autre remède des âmes dolentes, à la distraction, au mouvement du voyage ; mais il était Hé envers son patron par un engagement qui devait durer encore plus d'un an, et d'ailleurs, avec sa pension de vingt et un florins, ses étrennes de deux écus, comment aurait-il pu voyager?

Une circonstance inattendue Tafiranchit de ses liens. A la foire de Pâques, à cette grande foire ou se réunissent les libraires d'Allemagne pour régler leurs coïnptes, un éditeur considérable de Hambourg, M. Hoflmann, qui avait besoin d'un nouveau^ commis et qui éprouvait pour Frédéric une vive sympathie, lui fit des offres très-avantageuses, et pria Bœhme de le lui céder. Bœhme ne voulut point entraver par le rigoureux accomplissement de son contrat la carrière de son fidèle apprenti. U donna un grand diner, après lequel, s approchant d'un air solennel de Frédéric, il le frappa du bout des doigts sur la joue et lui remit un^épée, comme pour l'armer chevalier dans la valeureuse légion de la librairie. Ce jour-là, pour la pre-

mièrefois, en lui adressant la parole, il lui dît : vous (sie)^ ; il rélevait par là au rang de citoyen libre.

Au mois de mai 1 793, en cette même année d'horrible mémoire, où nul cœur honnête ne reposait en paix dans notre pauvre chère France, où la Terreur remplissait les prisons et portait ses échafauds dans toutes les villes^ Frédéric partait dans une bonne voiture pour sa nouvelle résidence, et saluait avec un enthousiasme poétique les vastes plaines de la Saxe, les champs féconds du Hanovre, les rives verdoyantes de FElbe, puis la populeuse cité de Hambourg. Là, son horizon était singulièrement agrandi ; là, il y avait un mouvement de population, une extension et une variété d'affaires dont le comptoir routinier du vieux Bœhme n avait pu lui donner l'idée; là aussi, il passait tout à coup de Tinvariable règle d'une vie mesquine à une large existence ; d'une obscure cellule à un riant appartement, et de l'uniformité d'un cercle étroit à une nombreuse société. Quoiqu'il ne Mt qu'un simple commis, il réussit à se faire admettre dans quelques-unes des plus grandes maisons de Hambourg. Sa modestie, son instruction, son caractère droit et sérieux, lui acquirent dans ces castes de patriciens des sympathies qui plus tard devaient aider à sa fortune.

Mais son roman d'amour, ce pur et naïf roman de sa

' Pour comprendre cette distiBction, il faut savoir qu'en Allemagne on ne s'adresse aux domestiques ou aux gens d'un ordre inférieur qu'en les tutoyant bu en employant la troisième personne du singulier. La troisième personne du pluriel, 5t^, est le signe d'égalité ou de distinction.

iii MÊ3I0ÏRES DE F. PERTIIES.

chaste jeunesse^ ii était pas encore fini; il n'avait pu quitter Leipzig sans de graves réflexions. II écrivait à son oncle, au moment de son départ :

« Quand je me rappelle le passé, quand je songe au cercle d'idées que j'avais en entrant dans c^ie v31e, je suis étonné de la transformation qui s'est opérée en moi, et jamais Je ae penserai à Leipzig sans un sentiment d'affection et de joie ; car c'est là que mon esprit a commencé à se former. J'ai eu là des heures difficiles et d'amères qpreifves; mais elles oiit servi à mon bien. Je suis arrivé là tout jeune, sans expérience, sans instruction, et je crois m'étre corrigé de plusieurs défauts. Dieu a été compatissant envers moi; il m'a conduit dans lal)onne voie, il m'a soutenu dans ma faiblesse... »

Nous aimons à nous arrêter à ces détails qui peignent le développement graduel d'une honnête et intelligente nature. Dans^ quelque condition sociale qu'il se trouve placé, le cœur Je rhomme n est-il pas pour ïes autres hommes la plus intéressante des études? et la vie de celui à qui le sort a d'abord refusé tout appui en ce monde et qui, par sa patience, par Ténergie de sa volonté, par sa propre vertu, arrive à conquérir lui-même une honorable situation, n'est-elle pas un salutaire enseignement?

Une lettre que Perthes reçut de Nessig, peu de temps après son installation à Hambourg, raviva en lui les sentiments qu'il eût voulu réprimer, car il n'osait conserver dans son amour aucun espoir. Nessig, fidèle à la promesse qu'il lui avait faite de ne lui rien celer, lui disait

qu'après l'avoir vu partir, Frédérica était restée plusieurs heures triste et pleurant à sa fenêtre.

€< Âh t lui répondit Perthes, je vis eneore entièrement dans le passé; j'aioie Frédérica plus ardement que ja« maïs I Elle est le mobile, elle est le centre de toutes mes pensées. »

Quelques jours après, comme son ami avait accusé Frédérica de se montrer parfois un peu coquette, Perfhes lui écrivait:

« Le monde peut-être la blâmera, mais Dieu ne la condamnera pas pour une légère^ erreur : c*est une pure, c'est une noble créature. Si je savais un moyen de la rendre heureuse, je voudrais Tacquérir à quelque prix que ce Mt. »

Plus tard, il dit àMessig :

«Soyez son guide, son conseiller; mais sachez vous tenir en garde contre vous-même; dans votre dernière lettre, je vois éclater le langage de la passion. Que cette passion reste dans votre cœur 1 Vous ne voulez pas et vous ne pourriez probablement pas Ten arracher ; mais sachez la maintenir dans de justes bornes ; n'oubliez pas les lois de la morale et de la reUgion I »

Une autre fois enfin, il fait à son rival ce douloureux aveu,:

« B y a longtemps que j'ai remarqué la préférence de Frédérica pour vous, et cette préférence est justifiée par vos qualités. Âh! j*ai bien souffert quand j'ai fait cette découverte, et j'ai eu une cruelle lutte intérieure à soute- .

nirpour ne pas devenir injuste envers vous. TJn instant même, il faut vous Favouer, j'ai été votre ennemi. Mais, grâce au ciel, le combat est fini, et à présent je suis calme, quoique je pleure encore. Dites-moi donc ponctuellement tout ce qui se passe ; dites-moi où vous en êtes. Si je puis vous être de quelque utilité, je suis à vous de grand cœur. »

Dans la mélancolie de ses regrets, Frédéric s'en allait errer sur les. remparts solitaires de Hambourg, sur les contours silencieux de TAlster, et se ravivait par la contemplation des frais paysages, des horizons lointains, par la mn^ique influence delà nature, par cette idolâtrie panthéistique des âmes rêveuses.

Un jour, il écrit à Nessig :

« Je reviens d'une longue promenade qui m'a réjoui. J'étais pénétré de la grandeur du spectacle qui se déroulait autour de moi, et jamais je ne me sentis en une si bonne disposition d'esprit. Si c'était la nature, le cœur ou l'imagination qui me donnait ces heureuses émotions, je ne sais ; mais je les ai doucement savourées, et je voudrais vous y associer. Combien de gens éclairés condamnent l'imagination comme une faculté dangereuse ; mais moi, je ne voudrais pas m' affranchir de son pouvoir ni échapper à ses prestiges : je lui dois mes songes d'amour et ma mélancolie. La mélancolie qui naît de l'imaginatton est l'une des plus douces sensations que je connaisse. Quel charme de se plonger dans la retraite, dans le silence de la nature, rêveur et pensif, sans savoir à quoi Ton pense I

MÉMOIRES DE P. l'ËRTHES. ^5

£n de tels momeats, il me â^)le que chaque brin d'herbe, chaque feuille d'arbre a pour moi un langage amical. Dans la plénitude de mes émotions, les larmes me viennent aux yeux; mais ces Isffmes sont si douces! et alors pa comprend que Dieu lui-même est Tàme de toute lacréationl »

Qui croirait que c'est un simple commis de librairie, occupé d'ad<Utions et de soustractions tout le jour, qui, au sortir de son comptoir, s'abandonne à ces sentimenta* lités d'Obermann, à ces élans de Werther, à ces vagues tristesses de René? Mais ce jeune eommis était d'une trempe de caractère trop énergique pour se laisser subjuguer par cette sorte de morbidez^i^a qui chatouille agréablement certaines fibres de l'âme, et qui finit, si Fon n'y prend garde, par les» énerver. Le temps d'ailleurs n'était pas propice aux molles rêveries. Jusqu'aux extrémités de l'Europe, «on entendait mugir la révolutionne France, comme la tempête d'un océan qui menace d'engloutir les terres qui Tenvironnènt. Le doux et bon Louis XVI venait d'être imniolé aux fureurs de l'anarchie; deux femmes,, qui auraient dû attendrir le cœur de leurs bourreaux, l'une par sa grâce suprême et sa noblesse d'âme sans tache, l'autre par sa sainteté, devaient, l'une après l'autre, arroser de leur sang auguste l'échafaud. Chaque jour, les gazettes annonçaient aux peuples stupéfaits «quelque nouvelle frénésie de la Convention, et les émigrés, qui alors s'en allaient chercher un refuge dans les divers États de l'Allemagne, racontaient avec linsai-

2!26 XÉMOIRES DE F. PERTHES.

sissement de cœur* leâ scènes effroyables auxquelles ils avaient assisté. Loin de la France, on écoutait avec effroi ces récits, comme, en pleine campagne, on écoute avec une involontaire appréhension la foudro qui retentit à une longue distance. Les candides Allemands, qui, à l'au* rore de la révolution, avaient répété avec enthousiasme le premier cri de la liberté, rougissaient de leur erreur et maudissaient le vertige de cette nation qui les trompait si cruellement. Les hommes prudents s'appliquaient avec plus de soin à leurs affaires, commes*ils devaient se tenir prêts à résister aux éventualités d'une crise prochaine, ot les pères de famille s'inquiétaient de Favenir de leurs enfants.

Frédéric ne pouvait rester étranger ou indifférent à cette agitation universelle, et la gravité des circonstances, les encouragements de ses amis, sa pauvreté, tout le portait à entrer sérieusement dans la. pratique de la vie.

Il y entra si bi»i, qu'après avoir passé trois années dans le comptoir de Hoffmann, il voulut lui-même fonder une maison. Pour réaliser cette idée, il lui fallait un capital de vingt mille francs. Ses amis le lui procurèrent, n en savait asse^ sur sa profession pour ne pas douter qu'elle ne renrichît. Mais là n'était pas son unique but. Il ne considérait point la librairie comme une simple question commerciale ; il s'en faisait- une sorte de mission, et il écrivait : « J'ai remarqué que dans plus d'un district où la littérature languissait et dépérissait, un libraire intelligent l'avait ravivée; j'ai remarqué en outre que là

MÉMOlREvS DE F. PERTHES. 5827

OÙ il se troui^e un libraire instruit les bons libres obtien* nent plus de succès, tandis qu'un mauvais libraire propage autour de lui les publications frivoles ou les œuvres licencieuses. Je suis donc bien convaincu que les libraires peuvent avoir une inOuence très-marquée sur l'esprit public, sur le mouvement des lettres. Conséquenunent, ceux-là manquent à leur devoir qui ne songent jqu'au bénéfice matériel de leur métier, et je frémis cpiand je vois tout ce qu'il y a en Allemagne de libraires ignorants et sans dignité. Notre pays est inondé cl'une foule de publications absurdes, ou honteuses, et nous né serons dâivros de ce fléau que lorsque nos libraires seront moins désireux d'amasser de l'argent que de se faire un nom honorable. »

L'éditeur Campe, qui avait à cet égard les mêmes idées, demandait qu*on instiUiât un jury de libraires qui, par sa surveillance et ses prohibitions, rendrait impossible ]a publication des mauvais livres. Mais Perthes lui représenta très-justement la difficulté d* exercer une telle police et le danger de créer une institution, qui, parle fait^ deviendrait une censure delà presse. «Le progrès^ écrivait-il à Campe, le progrès que nous désirons doit s'accomplir peu à peu par l'amélioration individuelle des libraires, par le sentiment de dignité de leur corporation. Nous-mêmes, mon ami, voyons d'abord quels sont nos devoirs, et appliquons-nous à les remplir. Tâchons d'accroître nos connaissances et de convertir à nos idées les jeunes gens de . notre profession. Nous voilà déjà cinq, animés des mêmes

intentions : qui sait combien de prosélytes nous |)ouvons faire et, avec Taide de Dieu, qudies bonnes œuvres nous pourrons accomplir? »

Perthes n'avait que ving-deux ans quand il se faisait ainsi l'apôtre d'une noble profession. G^ qu'il désirait, simple commis, il l'accomplit quand il devint lechef^'une importante maison. Les idées qu'il exprimait sur les obligations intellectuelles et morales des libraires, il les garda jusqu'à sondernier jour et s'efforça constamment de les mettre en pratique.

En 1796, Perthes annonça par une modeste circulaire la fondation de son établissement, puis au printemps se rendit à Leipzig où il devait trouver à la foire de Pâques les libraires avec lesquels il désirait établir des relations régulières» A Leipzig il ne pouvait manquer de rentrer dans la demeure de son ancien patron. L'aspect de Frédérica réveilla en lui toute la vivacité de son premier amour. « Je l'ai revue, dit-il, dans la plénitude de sa liberté, avec sa nature sérieuse, exempte de toute vaniteuse prétention, avec ses regards empreints d'une profonde pensée, avec sa physionomie si vive et si expressive, et, lorsque ses yeux se sont fixés sur les miens, ils ont rallumé ma passion, ils ont pénétré dans mon cœur, et j'ai senti que je touchais à l'heure des solutions de ma destinée. »

Dans une autre lettre à son oncle, à cpii il se confiait comme par le passé, il ajoute : « J'ai désiré qu'elle épousât mon ami Nessig, et je voiidrais m'éloigner d'elle. Mais je ne puis m'arrachera la fascination de sa présence. Et si

c'est 0ioi qu^elle aime, pourquoi lenonceraîs-je au bonheur de Tassocier à mon sort? Non, je ne le puis, il faut que je sache sa décision . »

Pour satisfaire à la fois au désir de son amour et ne pas manquer à son devoir de loyauté envers son ami, Perthes engagea Nessig à se rendre avec lui près de Frédérica. Tous deux lui exprimèrent, Fun après Tautre, leurs vœux ; tous deux la conjurèrent de choisir librement entre eux celui qu'elle voudrait bien consentir à épouçer ; tons deux aflirraèrent que celui dont elle rejetterait les offres se reti^ reraît avec résignation elresterait à jamais son ami.

Après cette noble proposition de deux généreux cœurs, la jeune &le garda un instant le silence, puis dit d'une voix ferme : « Je vous aime, Perthes, je vous aime, Nessig, mais ni l'un ni Vautre de vous ne sera mon mari. »

Perthes s'éloigna avec .douleur. Son beau roman d'amour était fini, un roman germanique dont il serait difficile de trouver un second exemple.

Quelques jours après, il était de retour à Hambourg et cherchait à se consoler de ses chagrins de cœur par l'activité du travail.

La première, chose qu'il fit, quand il eut organisé sa maison, fut d'appeler près de lui sa jeune sœur et sa mère, sa pauvre mère qui lui avait abandonné pendant tant d'années son unique revenu, et à laquelle il pouvait maintenant offrir un asile.

A\i mois de juillet 1796, il annonça, par une nouvelle circulaire, l'ouverture de son établissement. « J'ai réuni,

^Sd MÉMOIRES 1)Ë F. PERTHfiS.

dtsait-il, uQe collection des oieiBeurs ouvrage» aucieu8 et modernes publiés en AUemagne, et je suis en mesure do procurer à ceux qui les désireront les livres étrangers. Si mes premiers arrangements sont encore défectueux ou incomplets, je m'appliquerai à les améliorer, à mesure que je découvrirai les vœux de mes clients. Pour rendre mon établissement agréable à ceux qui voudront bien le visiter, et pour aider, autant qu'il dépend de moi, à* la diffusion des lettre^ et des' sciences, j'aurai toujours un excm- [daire des principaux journaux de l'Allemagne et des nouvelles publications, que Ton pourra parcourir librement« »

Ainsi fut fondée, dsms une grande arène commerciale, la librairie de celui qui, pendant plusieurs années, avait foit, sous les ordres du vieux Bœhme, un pénible métier. « A l'âge que j'avais, a dit Perthes, et avec Texiguité de mes ressources, je m'engageais dans une aventureuse entreprise, mais je me sentais la force de la soutenir. »

En effet, il ne tarda pas à conquérir, par ses qualités intellectuelles, par sa rigide probité, parTagrémentde sa physionomie et la politesse de son langage, des sympathies qui devaient peu à peu lui donner une honorable clientMe.

Un matin, il vit entrer chez lui un homme à la taille élancée, au visage maigre, au regard pensif, qui, sous les dehors de la simplicité, révélait à Tceil de Fobservateur une notable distinction. C'était Henri Jacobi, Tauteur du roman philosophique de Valâemar^ Thabile commenta-

teur des œurrea de Mend^sohn, deFichtc^ de Kant, de Sch^ing. II avait depuis quelque temps quitté sa ville natale de Dussddorf piour s'établir avec sa fomîlle-daos une jolie maison de -campagne aux environs de Hambourg, Après avoir regardé quelques livres» 41 se mit à causer avec lejeune libraire, l'interrogea sur ses intentions, sur ses désirs, et l'écouta avec un véritable intérêt. Quelques jours après il revint, fit une nouvdle revue des ouvrages allemands ou étrangers que Perthes s'empressait de lui présenter, engagea avec lui un nouvel entretien, puis Fînvita à diner à sa campagne.

Après cette visite^, il s^ établit entre le vénérable écrivain d; le jeune négociant de fréquents et affectueux rapports. Jacobi allait souvent trouver Perthés à son comptoir, le questionnait amicalement sur ses affakros et ses lectures et lui donnait de sages conseils. De son côté, Perthes se plaisait, dès qu'il avait quelques instants de loisir, à se rendre à Waridsbeck. Il y était accueilli avec une franche cordialité par le bon Jacobi, par ses deux sœurs, tliarlotte et Hélène, deux bonnes filles, dont Perthes devint Tpromptement Tami, et par son fils Max qui venait de terminer ses études médicales en Angleterre.

Près de Jacobi vivait un autre écrivain qui s'est rendu populaire en Allemagne par ses dissertations à la fois naïves et spirituelles, par ses contes, ses fables et ses chansons, dont quelques-unes, notamment la chanson du Vin du Rhin et le Voyage d*Urian autour du monde ^ égayent encore les réunions des étudiants allemands.

tM MÉMOIRES DE F. PERTHES.

Après avoir occupe divers emplois, Ciaadius s'était retiré dans la jdie bourgade dôWandsbeck, qu iliUus^ par la publication de son recueil périodique intitulé : Le Messor gtr de Wandsbeek. A voir cet homme avec sa figure maladive, son crâne à moitié chauve sur lequel il. fixait une mince touffe de cheveux à Taide d'un peigne,, et ses vêtements négligés, on ne se sentait pas de prune abord prévenu en sa faveur, mais il y avait dans ses yeux bleus une expression qui révélait la vivacRé de son esprit humoristique et la profondeur de ses pensées,

Perthes hii fut présenté par Jacobi. Il désirait lui plaire, et il lui plut sans se douter encore du vif intérêt qu'il devait un jour attacher à cette nouvelle relation.

Çà et là, dans les distiîcts du Holstem voisins de Hambourg, il y avait encore plusieurs personnages distingués, avides de science et de littérature,^vec lesquels le jeune, aimable et actif libraire entra également en relations par Tentremise de ses deux amis de Wandsbeck. C'était Klopstock, le chantre de la Messiàde; Niebuhr, le célèbre voyageur^ le père de l'historien; Boie, l'éditeur du Musée geimanique; le comte Frédéric Stolberg, qui venait de se convertir au catholicisme et qui écrivait son histoire de la religion chrétienne; Nicolovius^ qui avaitété directeur du ministère des cultes en Prusse; Voss, le traducteur d'Homère et l'auteur de LoMΫe, l'un des premiers poëmes idylliques de l'Allemagne.

. Non loin de là, entre Kiel et Rendsbourg, vivait le comte Rcventlov, qui avait occupé de hautes fonctions, et

joignait à une profonde instruction littéraire une rare connaissance du monde, n avait un frère nommé Gaïus, dun esprit moins cultivé, mais d'un caractère remarquable pour son activité et son énergie.

Tous ces hommes avaient de fréquentes relations avec Jacobi et Claudius, et Perthes assistait avec une vive curio^ . site à leurs discussions philosophiques, cette éternelle arène des intdligences germaniques.

A cette société d'éfite, embellie de temps à autre par la présence de la comtesse Julie Reventlov et de la comtesse Stolberg, vints'adjoindre la princesse Gallitzin, épouse du ministre de Russîe à la Haye. C'était une femme d'une imagination ardente qui, après s'être jetée impétueusement dans le tourbillon du monde, se retira à Munster pour se dévouer tout entière à l'éducation de ses enfants. Là, elle se fit un petit cercle d'hommes choisis, en tête desquels était Téminent prélat François de Furstenberg, les fils du baron Droste, dont Tun devint évêque de Munster, et l'autre archevêque de Cologne.

Cette noble société, également occupée d'idées philosophiques et religieuses, entretenait une correspondance assidue avec celle de Wandsbeck; Hambourg était un des points de jonction de ces deux cénacles, et la librairre de Perthes un de leurs salons littéraires.

Bientôt Frédéric, qui s'honorait de la sympathie que lui témoignaient ses nobles correspondants, devait se lier plus intimement au cercle de Wandsbeck. Sa passioii pour Frédérica avait fini par s'éteindre; mais il était trop jeune

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IMHir renoncer à jamais à toute autre pensée d'amour, et il ayait vu Caroline, la fille aînée de Ciaudius. C'était luie jeune fiDe de vingt-deux ans, au visage fin et régulier, au regard charmant. Sa complexion était un peu dâicate; mais elle avait une grande force d'âme et une nu*e ioldligence« Toute sa vie elle inspira une confiance sans bornes à ceux qui l'entouraient. Les gens heureux se plaisaient à lui faire connaître leur joie, certains d'avance qu'elle s'y associerait firanchement, et ceux qui souffraientde quelque infortune venaient près d'elle chercher une consolation ou un soutien. Habituée à rester au foyer paternel, elle ne connaissait point la vie du monde, et ne pouvait même y songer sans une naïve appréhension. Les devoirs journaliers qu'elle avait à remplir dans la maison de son père, l'étude, la musique, occupaient tout son tempa. Elle avait appris fdusieurs langues étrangères, et savait assez de latin peur pouvoir plus tard en enseigner les éléments à ses fils.

La première fois que Perthes la vit, eUeproduisit sur lui une vive émotion. C'était au mrâns de novembre. Quelques semaines après, il fut invité à une soirée avec elle, et chacun remarqua l'empressement avec lequel il s'approcha d'elle, et les témoignages d'attention qu'il lui prodigua.

11 aimait de nouveau, et de nouveau il aspirait à épouser celle qui lui inspirait une vraie et tendre affection. Mais il ne pouvait se dissimuler la distance qui le séparait, lui, simple Ubraire, sans fortune, d'un homme tel que Qaudius qui avait rempli des emplois importants, et qui jouis-

MÉMOIRES DE f. PKRTHES. iSr»

ssdty eomme émvain, d'iin grand renom. Dans sa perplexité, il confia ie secret de son cœur à Jacobi et à ses deux sœurs, en les conjurant de s'enquérir s'il pouvait garder quekpie espoir.

Un matin, Hélène Jacobi lui écrivit : « Dieu soit louél mon cher Perthes, vous êtes aimé. S'en suk sûre, quoique je n'aie pu avoir un entretien particulier avec Caroline; mais j'ai appris par sa mère te que je désirais savoir, et je crois à votre bonheur futur. »

Quelques jours après, Frédéric exprima ses. vœux à la jeune fille qui lui répondit franchement qu'elle Taimait, maisqu'dile ne pouvait prendre aucune décimon sans Tassentiment de son père.

Le vieux Claudiusse montra d'abord peu favorable à ce projet de mariage. D'une part, la situation financière de Perthes n'était pas brillante; de l'autre, iï soufirait à l'idée de se séparer de^ fille, et il était jaloux de rattachement qu'elle manifestait pour un jeune homme sans expérience. Dfiiût^ar déclarer qu'il ne s'opposait point formellement à cette unbn, mais qu'il ne pouvait encore y consentir.

Frédéric, que ses affaires appelaient alors à Leip»g, partit avec une douloureuse inquiétude; mais il laissait derrière lui des amis dévoués à ses intérêts et une ferme volonté de jeune fille.

Au mois^ de mai enfin, Claudius accorda le consentement qu'on Im demandait. Au mois d'août 4798, Perthes etXaroline furent mariés, etjamaisils n'eurent à regretter l'élan de cœur qui les avait emj ortés l'un vers l'autre.

L'année suivante expirait le contrat que Perthes ayait fait avec i»es premiers commanditaires; mais il inspirait déjà autour de lui une telle confiance, qu'il trouva aisément un fonds de cent vingt mille francs pour continuer ses affaires. H voulait non-seulement les continua, mais leur donner plus d'étendue; il voulait établir une suceur* sale à Londres, et il eut le bonheur de rencontrer en M. Be3ser Thommequi pouvait le mieux le seconder dans son entreprise. Besser s'adjoignit à lui et devint son p\vts fidèle ami.

En même temps que Perthes entretenait des rapports assidus avec ses honorables correspondants du Holstein et de Munster, il étendait d'un autre côté le cercle de ses relations, il acquérait l' affection de plusieurs hommes distingués, entre autres du comte Adam de !loltke et du conseiller de légation Schœnhorn . Tous deux avaient beaucoup voyagé; tous deux avaient vu le monde et l'avaient judicieusement observé; tous deux avaient la passion de l'étude. Schœnhorn viiit demeurer dans la maison de Perthes, et il restait des semaines entières sans sortir, constamment absorbé dans ses livres. Le comte de Moltke, plus jeune et d'un caractère plus ardent, se laissait aisément aussi fasciner par l'aspect d'une bibliothèque; mais il recherchait de préférence les ouvrages d'histoire, surtout ceux qui lui peignaient le développement des institutions et les progrès intellectuels de? peuples. II avait été, en 1 789, l'un des partisans enthousiastes de la Révolution française, et, en voyant dans <{uel abime elle était tombée,

il regi'ettait ainèrement les vastes espérances^ qu'elle lui avait fait concevoir. Cet homme, qui joignait aux formes le^ plus gracieuses le cœur le plus généreux, devint nonseulement nn des meilleurs clients de Perthes, mais Vun de ses meilleurs amis*

A cette époque, il y âvaat treize ans que le jeune orphe-. lin de Scfawarzbourg était entré, avec sa pauvreté et sa résignation, dans la rigide maison de Bœhme. En ces treize années, quel changement dans sa situation! Le faible élève du gymnase de Rudolstadt avait acquis une instruction sérieuse; Tapprenti sans fortune avait fondé une maison importante; Fenfant du peuple avait fait un heureux mariage et vivait familièrement dans la société des patriciens de Hambourg et de Taristocratie du Holstein.

Ici s'arrête la première phase de sa vie, la meilleure, la plus charmante de toutea dans la destinée de ceux qui doivent peu à. peu se frayer leur sentier et conquérir graduellement par la patience, par le travail, leur situation en ce monde. Un premier effort les conduit à une tentative phis hardie; un premier succès leur ouvre sur leur route une sorte de clairière lumineuse. Ils s'ennoblissent par leur labeur, ils se fortifient par leur lutte contre les entraves qu'ils sont obligés de surmonter. Tandis que leur raison s'affermit peu àpeupar rexpérience, l'imagination, qui est la fée bienfaisante de la jeunesse, si elle n'est son feu follet, les emporte, comme le navire des Argonautes, vers l'horizon bleuâtre à la conquête de la

258 MÉMOIRES DE F. PËUTHES.

toiiioail'orl Heureux rêves 1 heureux temps dont on niéeonnaitra peut-être la magie en^ des inomeots de perplexité, en des jours de déEaîBanoe, mais que Ton rejettera plus tard; car, plus tard, il &ut entrer dans un wtre combat sans la vigueur de TadolesceRce, sans ta sève du prmiemps, et le combat que Ton doit soiitenir, pour garder la place que Ton s'est faite, u'a pas le prestige de celui que Ton a entrepris pour Tacquérir.

Pcrthes était arrivé à l'une de ces situations qui doivent suffire aux vomx du sage. Il avait les éléments de la fortune, les satisfactions de la conscienee^.les jdtes de Tamitié et de la famille. Il semUe que désormais il n'ait plus qu'à suivre en paix le vert js^tier qu'il s'. est frayé, et à se reposer de sa marche dans le cercle afiGectuéux qui l'entoure. Q semble que son histoire et celle de sa fidèle Caroline pourrait se terminer par ces mots traditionnels des contes de fées : « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. »

Mais dans les temps de commotion sociale, quel homme pacifique peut être sûr de rester tranquiSement assis à son foyer? Le vokan qui éclate au haut du Vésuve sou-

MÉMOIRES DE F. HËRTHË8. 259

lève, daus son éruption, Tonde limpide où £k)tte l'humble barque du pécheur. L'avalanche qui se détache du sommet des montagnes épouvante le pâtre de la vallée. Depuis quinze ans, l'Europe était agitée par le volcande la Révolution de France, par l'avalanche des idées de réîorme et de bouleversement, par les guerres acharnée», {)ar le conflit des passions démocratiques contrôles principes de stabiUté monarchique.

Perthes n'était pas d'une nature à s'écarter de cette agitation universelle, à se retrancher timidement dans l'enceinte de sa demeure, à s'absorber dans Tégoïste préoccupation de ses intérêts.. Il avait, comme un grand nombre d'Allemands distingués, applaudi aux premières tueurs de la Révolution française, mais ensuite il avait été comme eux révolté, de ses Mrocités. 11 avait de généreuses pensées de liberté; maie la liberté avec le bonnet rouge et le niveau du jacobinisme lui inspirait une pntfonde horreur. Après l'effroyable phase de la Terreur, après rignoble régime du Directoire, un homme était apparu qui de son épée faisait le levier d'Archiroède^ qui, de la pointe de cette lame victorieuse, ébranlait le monde et transformait la configuration de la vieille carte d'Eu* rope. Toutes les pensées étaient tournées d^ son côté, et, à chacune de ses batailles, on se demandait quel nou^ veau changement allait s'opérer dans les domaines des anciennes monarchies;

ftrâce à. sa position lointaine et à soil caractère spécial de ville (kmimercialé, Hambourg avait pu se tenir en

tiO NËMOIBES DE F. PERTHES.

dehors de la bdlîqueuse agitation de l'Allemagiie, et nul traité n'avait encore porté atteinte à son indépendance. En 1805, la dicte de Ratisbonne lui conserva encore s(m caractère de ville libre. Mais il était évident que c^ie liberté n'avait plus la moindre consistance, qu'eDe n'était plus protégée comme autrefois par forganisation générale de l'empire germanique, et qu'à la première occasion elle disparaîtrait à un signe de tête de cdui qui déjà soumettait à ses volontés la Prusse et l'Autriche.

Le plus souvent, dans ses réunions avec ses amis du Hoistem et de Munster, Perthes n'avait été occupé que de discussions religieuses ou de dissertations scientifiques. Mais les événements né lui permettaient, plus de s'abandonner à ces attrayants entretiens. L'état de l'Allemagne lui inspirait une profonde inquiétude ; le mouvemcmt gé« néral de l'Europe occupait sans cesse son attention. Il voulait connaître le caractère politique'des différents peuples, et il interrogeait avec avidité Schœnborn^ qui connaissait parfaitement l'Angleten^e, Baggesen, le poêle danois, qui avait longtemps vécu à Paris. Il était lié aussi avec deux Français distingués, Villers, l'écrivain, et le brave, le I05 al Mathieu Dumas, qui dès l'âge de quinze ans portait l'épaulette d'officier, qui jusqu'à k fin de sa mémorable existence se signala si noblement par son courage dans les armées, par son intelligence dans les travaux d'administration, par son mâle et sage langage dans les assemblées révolutionnaires, par plusieurs importants écrits, par sa vertu et sa droiture de caractère en toutes

MÉMOIRES DE F. PERTHËS. 2U

circoostances. En 1797, le Directoire le proscrivait, et il se réfugiait à Hambourg^ et, dans son avidité constante d'instruction^ -il se plaisait à étudier rhisloirc et la littérature d'Allemagne. Pour ceux qui connaissent quelque peu rhistoire contemporaine, nous n'avons pas besoin d'ajouter quelle fut ensuite sa coopération dans les guerres de TEmpire et dans quelques-uns des meilleurs actes de la Rei^uration. Justement honoré et illustré, il a eu en outre Tune des joies les plus désirables de ce monde, celte de léguer son nom à un fils qui le porte dignement.

Le désir de Perthes était de chercher à raviver, par tous les moyens possibles, le sentiment de nationalité des Allemands, en face du péril qui menaçait leur indépendance.

Plus tard, après la &tale campagne de Russie, ce sentiment devait éclater de toutes parts avec une ardente impétuosité, encouragée par l'espoir du succès. La bataille de Leipzig fut son premier triomphe ; Th. Kœrner^. son poëte; Gœrres, son fougueux apôtre. Mais, à Tépoquo où Perthes se passionnait pour la défense des libertés germaniques, il n'y avait qu'un grand trouble dans les cabinets des souverains et un morne affaissement dans l'esprit des populations. Lui-même n'osait déjà plus se fier aux résolutions de la Prusse et de T Autriche. FI comptait sur les petits États, dont le patriotisme n'avait pas encore été terrifié ou ébranlé, comme dans les grandes monarchies, par la guerre ou la diplomatie. Dans cette généreuse pensée, il entretenait une active correspendanre

242 MÉMOIRES DE F. PËRTHES.

avec les hommes distingués qui pouvaient lui donner un utile conseil ou un encouragement. Il s'adressait au comte de Moltke, à Jacobi, à Niebuhr, à Jean de MuUer, aux Stolberg, à tous ceux enfin qui, comme lui, professaient la haine de Tétranger et Tamour de TAllemaghe. Mais, après la bataille d'Iéna, Niebuhr lui écrivait de Dantzig, avec un douloureux découragement : « La Prusse sera anéantie sans aToir fait un acte d'audace, sans laisser une trace de patriotisme. » Vers le même temps, Scharnhorst, le courageux général, disait: a II n'y a i|tt^uu miracle qui puisse nous sauver. » Et MûUer écrivait de Berlin: «Je me rappelle le prophète des temps anciens qui annonçait que Dieu allait chianger la face de la terre. Jérémie voyait son peuple livré entre les mains des Babyloniens, et, en se lamentant sur ses désastres, il lui conseillait de se soumettre. De nos jours nous voyons ainsi les nations subjuguéees par la serre dû vautour. De Cadix à Dantzig, d^ Raguse à Hambourg, plus loin encore peut-être, s'étendra \ empire français. S'il doit durer soixante et dix ans comme l'empire de Babylone, ou sept cents ans comme les conquêtes de Rome, qui sait ? »

Quand Tillustre historien de la république helvétique exprimait cette pensée, la vieille cité de Hambourg avait, en effet, succombé au péril qu'elle avait dû depuis quelques années plus d'une fois pressentir.

En 1806, Murât, Bernadette, Soult, s'avançaient vers Lûbëck, à la poursuite de Blûcher. Au mois de novembre

MÉMOIRES DE F. PERTHES. i43

de la même année, Mortier occupait Hambourg. L'un de ses premiers actes, quand il fut entré dans cette ville, fut de con&qner les propriétés anglaises^ d'interdire, sous •peine de mort, toute relation avec l'Angleterre, et d'astreindre le commerce au plus rigide contrôle. Par suite de ces mesures et des faillites qui en furent la suite, Perthes subit des déficits considérables. Dans le Meddemburg seulement, il les évaluait à la sommede 20,000 marcs (50,000 fr.).

Ces banqueroutes pourtant ne lui firent qu'une légère impression. 11 n en continua pas moins avec son activité habituelle le cours de ses entreprises, et il écrivait à un de ses amis : « Le commerce de Hambourg est écrasé, mais le mien est plus étendu que Jamais, et je compte l'élargir encore. » Dans une autre lettre, il dit : « Mort esprit acquiert ch»que jour plus de liberté et de fermeté ; c'est par ce progrès que je me sens en état d'affironter bravement et même gaiement les difficultés du temps actuel. Les intérêts de ce monde et la pensée de l'autre, l'amour, le travail, les amis, les enfants, me donnent une heureuse animation. Les petits incidents cpii pourraient me c|;iagriner m'amusent. Les soldats cpie je suis obligé d'héberger, les gendarmes qui, de temps à autre, visitent ma demeure, sont pour moi une distracr tion. J'ai d'ailleurs ma correspondance qui m'occupe agréablement ; je reçois régulièrement des lettres de la comtesse de Stolberg, de Niebuhr et de Jean de MùUer, qui me disent tout ce qu'ils apprennent de remarquable.

Nous avons à présent pour gouverneur le maréchal Brune, et nous sommes assez contents de lui. Avant de se faire soldat, il avait tenté d'être imprimeur, et son amour pour les livres Fa porté à venir voir mon établissement. »

Dans une autre de ses lettres, il cite un trait de Bernadette qui mérite d'être noté, a Bernadette, dit-il, m'a extrêmement frappé. Il ressemble par ses manières et ses habitudes à Jacobi, et il est passionné pour les argumentations philosophiques. A un grand diner auquel il assistait à Lubeck, il engagea une discussion ' sur Texistence de Dieu ; il niait résolument cette existence, et tout à coup, se tournant vers son adversaire : « S'il y « avait un Dieu, s'écria4-jl, serais-je ici, à Lubeck? »

A la première invasion des Français, en 1806, Hambourg avait encore conservé son titre et ses attributions de ville libre. Le régime militaire la dominait, mais ses anciens magistrats avaient été maintenus dans l'exercice de leurs fonctions. Par malheur, ces magistrats ne pouvaient s'opposer ni aux ordonnances sur le commerce promulguées par le général en chef, ni aux exactions de certains employés français, parmi lesquels Perthes cite Bourrienne avec un cri d'indignation. La ville de Hambourg n'a qu'un territoire très-restreint, ses revenus ne proviennent que de son commerce, et ce commerce était tout à coup paralysé par le système coiitinental. Plus de trois cents navires restaient sans chargement dans le port, et un grand nombre de riches familles déserlaient les murs envahis par des légions étrangères.

Pcrthes était inébranlable. Non*seulement il ne voulait point déserter la ville où il avait à redouter chaque jour quelque nouvelle exaction ou quelque violence arbitraire, mais il avait formé le projet de constituer dans cette même ville un point de ralliement pour tous ceux qui^ comme hii, aspiraient à soutenir la nationalité germanique. « Non, écrivait-il à un de ses amis, non, je n'ai point renoncé à mes anciennes espérances. Je suis, au contraire, plein de foi. J'aime ma patrie, j'ai prié, j'ai tremblé pour elle, j'aurais combattu pour elle, si mon bras eût pu la servir. Que voulez-vous? Je suis, comme le dit Adam Miiller, affligé de la folie du patriotisme. Si c'est une folie, elle m'empêche du moins de désespérer* Si la vieille organisation de l'empire germanique est brisée, l'histoire de cette grande contrée n'est pourtant pas finie. Notre pays se relèvera de son abais sèment si chacun veut se mettre à l'œuvre selon ses forces Pour moi, je ferai ce que je pourrai. »

Ce fut avec cette généreuse intention que Perthes fonda un recueil auquel il donna le titre de Musée national. Il appelait tous les principaux écrivains de l'Allemagne à concourir à cette publication, et les encourageait à émettre aussi franchement que possible leur opinion. « Sous le gouvernement même de Napoléon, il y a encore, leur disait-il, bien de's idées que l'on peut exprimer, si seulement on trouve un moyen habile de les exprimer. Ily a aussi bien des choses que nous pouvons apprendre des Français, et Tune des qualités de l'esprit allemand

246 MÉMOIRES DE F. PËRTHES.

osi de s'assimiler ce qu'il découvre de bon, en quelque lieu

que ce soit. »

Au mois de novembre 1809, Perihes laïiça à travers l'Allemagne le prospectus de son journal. En même temps qu'il livrait sa circulaire au public, il adressait des lettres particulières aux écrivains, pour les engager à s'adjoindre à lui par toutes les raisons qui pouvaient le mieux les émouvoir. A l'un il représentait la nécessité d'imprimer une nouvelle impulsion à lélude delà science; à un autre, J'influence que le Musée iiationul pouvait exercer sur l'esprit public; à un troisième, la satisfaction morale de coopérer à cette œuvre en attendant des jours meilleurs . Aux plus intimes, il avouait que cette association littéraire se transformerait en une vaste et forte association politique. Pour donner autant d'importance que possible à son idée, il voulait que toutes les ramifications de la science allemande fussent représentées dans son recueil par les hommes qui s'étaient fait un renom dans quelque spécialité : l'archéologie germanique, par Ruhmohr ; les vieilles coutumes nationales, parWilken ; la jurisprudence, par Feuerbach; la littérature, par les deux Schlegel; le catholicisme, par Seiler ; la philosophie, par Schleiermacher ; l'histoire, par Heeren, Rûhs, Raumer ; la poésie du moyen âge, par Grimm et Gœrres.

De tout côté, Perthes reçut les plus vifs encouragements, et au printemps de 1810 parut le premier numéro du Musée national. Il renfermait des articles de Jean- Paul Stolberg, Claudius, Fouqué; des compositions

é posthumes de Klopstock; divers essais de Heeren, Schlegel,

Gœrres, Arndt, Scheffer.

w Le Mttëée débutait d'une façon imposante, et dés son iiif apparition il obtint plus de succès que l'éditeur lui-même In n'avait osé Tespérer. Mais il n'était pas destiné à vivre k- longtemps. L'année même où la maiso»Perthcs avait com-' b mencé cette publication, elle fut obligée d'y renoncer. M Le vieille cité de Hslmbourg venait de perdre ses derniers ui restes de liberté. Un décret la réunissait à l'empire fran- V çais. Un des considérants de ce décret mérite d'être cité' il comme une des ingénieuses phrases de cette époque. Il ^ est dit que « comme cette ville de Hambourg a été fondée r- par Charlemagne, elle ne peut pas être privée plus long- ^ temps du bonheur auquel elle a un droit héréditaire, du i bonheur de reconnaître la suprématie du grand successeur ; de Charlemagne. »

Les nouveaux magistrats de Hambourg instituèrent une nouvelle censure qui n'était nullement favorable au Mmée national. Verihes abandonna une entreprise qui ne pouvait . plus être poursuivie t^omme il l'avait conçue. Il avait déjà fort affaire pour continuer son commerce de librairie sous le régime de la nouvelle administration, dans les entraves que lui suscitaient ou de perfides délations, ou des inquiétudes d'employés subalternes, ou des instructions expédiées de Paris, pour signaler comme une œuvre pernicieuse tel ou tel livre, et en interdire la circulation.

Deux ans s'écoulèrent, pendant lesquels, malgré toutes ces difficultés, Perthes réussit à maintenir la prospérité de

2i8 )IÉMOIRES DE F. PERTHES.

sa maison. Mais il n'en était pas moins hostile à la France. Notre chère France! les Allemands, il faut Tavouer, navaient à cette époque aucune raison de l'aimer. L'Autriche et la Prusse ne pouvaient se glorifier des traités de paix qui leur coûtaient si cher, qui leur étaient imposés par la force des armes, et la ville de Hamboui^, la reine de 'a Hanse, n'appréciait point le bonheur d'être dépouillée de ses Ubres institutions pour devenir un chef-lieu de département, sous la domination du successeur de Charlemagne. Par l'effet continu du système continental, son commerce décroissait de plus en phis ; l'activité de sa marine était paralysée; la plupart de ses fabriques étaient fermées. Les matelots et les ouvriers, désespérés de leur oisiveté, les bourgeois et. les négociants, lésés à tout instant dans leurs intérêts matériels, ou froissés dans leur dignité de citoyens, n'aspiraient qu'à se délivrer du pouvoir d*une nation étrangère dont ils ne partageaient pas les triomphes et dont ils ne connaissaient que les rigueurs et les exactions.

L'audacieuse et aventureuse campagne de Russie fit luire à leurs yeux un premier rayon d'espoir. Ils ne pressentaient pas l'effroyable désastre de notre armée; ik pensaient seulement que, malgré son héroïsme, elle pourrait bien ensevelir ses lauriers dans les froide plaines de la Moscovie. Cependant les bulletins qui, dans l'été de 1812, arrivaient de cette immense arène n'annonçaient l'un après l'autre que des succès et des victoires. Mais, à la fin de Tautomne, dos nouvelles d'im genre tout diffé-

rent commençaient à se répandre parmi la population de Hambourg. On se les communiquait à voix basse ; on n osait encore y croire. On se disait cpie, si ces récits étaient vrais, Napoléon pouvait, par un de ses traits de génie, réparer en un jour ses plus cruels échecs. Puis, tout à coup, voilà que le 24 ^décembre, la veille de la grande fête de^oêl, on apprend l'évacuation de Moscou, la retraite de nos légions et leur affreuse calamité. Les haines nationales n'admettent guère les sentiments d'humanité.. Les citoyens de Hambourg n'avaient point la conscience de tout ce qu'ils entendaient raconter des souffrances de notre pauvre valeureuse armée ; ils ne songeaient qu'à leur propre situation, à l'espérance de leur affranchissement, et, dans cette espérance, ils célébrèrent la fête de Noël avec une gaieté qu'ils n'avaient pas éprouvée depuis plusieurs années .

Une idée surgit alors dans F esprit de quelques hommes hardis, en tète desquels se plaça Perthes, avec son éncargie accoutumée : l'idée de reconquérir tout d'un coup les libertés de la cité, en expulsant sa garnison. Au moif? de janvier 1813, cette garnison ne se composait pas de plus de trois mille hommes. Pour une ville de cent trente mille âmes, parmi lesquelles on comptait des milliers de robustes artisans et de vigoureux marins, il n'était pas difficile d'arborer avec succès l'étendard de la révolte et de vaincre quelques régiments. Perthes combina ce projet avec quelques-uns de ses amis, puis se mit en rapport avec un plombier, nommé Mettlerkemp, qui exerçait une

grande influence sur la classe ouvrière, et enfin Tacte dé> cisif fut résolu. Il faut le dire à Thonneur des Hanibourgeois, en organisant ce soulèvement, ils ne pensaient point à renouveler le drame sanglant des Vêpres siciliennes, ik n aspiraient qu'à recouvrer leur indépendance, en faisant sortir de leurs murs les soldats qui les maîtrisaient.

Sur ces entrefaites, une circonstance iimttendue vint encore favoriser leurs projets. Le général Lauriston se rendit à Hambourg, et en détacha la moitié des troupes qui y stationnaient pour les conduire à Magdebourg. Dans la populeuse cité qui allait s'insurga:, il ne restait que douze à quinze cents hommes sous le commandement de Saint-Cyr et Ivendorf, qui, pressentant le danger auquel ils étaient exposés, ne savaient comment le prévenir.

Mais déjà Perthes ne se contentait plus de la perspective de Taffranchissement de Hambourg. Asesyeux, le soulèvement de sa ville adoptive devait étrele signal d*un soulèvement pareil dans toute FAllemagne. Pour donner à Tentreprise à laquelle il avait si activement coopéré une plus grande importance, il résolut de la placer sous la protection de quelque haut personnage. Il choisit le duc d'Oldenbourg, et lui écrivit dans ces termes :

ce La gravité des circonstances autorise le bourgeois à s'approcher du prince avec confiance, et ce bourgeois est l'interprète d'une énergique association. Cen est que par elle-même que TAUemagne peut acquérir une réelle et durable indépendance. Si, dans ce moment, un petit corps de troupes, conduit par un prince allemand, appa-

laissait avec un groupe d' hommes honorables de la noblesse et de la bourgeoisie sur notre territoire, tout le pays se mettrait en mouvement pour le soutenir, et, avec Taide de Dieu, TAllemagne entière recouvrerait sa liberté. Le prince qui, en ce moment, se dévouera à la cause germanique peut compter sur Tappui de la nation. Le peuple allemand a toujours aimé ses princes. Aujourd'hui il tourne vers eux ses regards avec un sentiment particulier d'espoû:. Vous êtes, monseigneur, l'objet de nos vœux; car vous avez prouvé que vous saviez apprécier la dignité, les qualités de TAUemagne, et vos domaines vous doivent leur prospérité. »

Après avoir ainsi préparé la négociation dont il s'était chargé, Perthes se rendit à Ëutin, où il eut, avec le ministre du duc, une entrevue qui raffermit dans ses espérances. Mais, pendant son absence, un premier mouvement avait éclaté à Hambourg. La populace avait attaqué et renversé plusieurs corps de garde, arraché, en différents endroits, les aigles de France et saccagé la demeure d'un agent de police français. Nos troupes cependant faisaient encore bonne contenance; mais l'attitude du peuple' devrait de plus en plus menaçante, et, d'un moment à l'autre, on devait s'attendre à une complète insurrection. Les choses en étaient là, quand onapprit l'arrivée d'une légion de quinze cents cosaques. Nôtre garnison, mienacée d'un côté par cette troupe ennemie, de l'autre par une masse de population, était trop faible pour résister à la fois à ce double péril. Lc^^l2 mars, elle évacua Hambourg*

*Le 19, les Russes y entrèrent et y furent reçus av.c des acclamations de joie, conime des libérateurs.

Mais cette joie ne devait pas être de longue durée. Dans les premiers jours de mai, Davoust s'avança vers Hambourg avec six mille hommes. Il 5*emparasans résistance deHarbourg, qui n'est séparée de la ville hanséatique que par l'Elbe, puis débarqua à Wilhemsbourg^ La milice hanibourgeoise, soutenue par des compagnies de grenadiers du Mecklembourg et par les Russes, essaya vaincment de s'opposer à sa marche. Il vint camper en face de la cité rebelle, et, dans la nuit du 19, il commença à la bombarder. Elle s'était armée avec une énergique résolution; elle voulait se défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, parmi ses bourgeoisies plus intrépides, on distinguait Perthcs. Depuis le moment où l'on annonça l'approche des Français, jusqu'à celui où la ville fut forcée de capituler, on le vit sans cesse en mouvement. Sa femme écrivait à une de ses amies : a Pendant trois semaines, Fritz ne s'est pas déshabillé et n'a pas reposé une nuit dans son lit. Moi, j'ai vécu dans une cruelle angoisse. Je ne le voyais qu'un instant dans la journée, etje tremblais pour lui. i>

La pauvre Caroline! Dans sa paisible et solitaire existence de jeune fille, son âme n'était pas préparée à ces bouleversements. Étrangère au monde et à ses agitations, quand elle épousa Perthes, elle ne rêvait que la continuation d'une vie silencieuse et retirée, comme celle dont elle avait joui à Wandsbeck. Lorsqu'elle reconnut qu'il n'était pas possible d'assouplir à cette sorte de quié-

MEMOIRES DE F. PERTIIES. 255

lude contemplative la perpétuelle activité de son mari, elle en éprouva d'abord une vive inquiétude et une grande affliction. Puis elle se reprocha cette impression comme une faute. Elle se dit que son devoir était de' s'assimiler, autant qu elle le pourrait, au caractère de son mari, de ije pas s'éloigner du monde, puisqu'il avait besoin de ses relations, et de ne pas s'abandonner à une inerte rêverie, tandis qu'il ne cherchait qu'à se créer sans cesse de nouvelles occupations. Après ce raisonnement, elle prit une ferme résolution et y resta invariablement fidèle. Elle renonça peu à peu au tableau qu'elle s'était fait d'une vie imaginaire, pour s'associer loyalement et cordialement à la vie honnête et louable, mais souvent inquiète et agitée, qui lui était offerte. Elle avait conquis le cœur du jeune libraire par sa grâce et sa douceur; elle lui inspira par ses vertus une confiance sans bornes, et souvent elle rét«)nna par sa fermeté et son courage.

' Elle avait voulu rester près de lui pendant le bombardement de Hambourg; mais, lorsqu'il vit que de jour en jour le péril s'aggravait, il la détermina, non sans peine, à se retirer avec ses enfants à Wandsbeçk. Quant à lui, il voulut rester jusqu'au dernier moment à son poste, quoiqu'il ne pût se dissimuler la défaite prochaine de Hambourg. En effet, les armées alliées n'envoyaient à cette ville assiégée aucun secours; les quinze cents Russes qui y avaient été accueillis avec tant d'enthousiasme l'abandonnèrent, et, le 30 mai, Davoust y rentra.

Perlhes alors n'avait plus un instant à perdre. 11 était

signalé comme un des plus ardents instigateurs de Tinsurrection; il savait qu il serait traduit devant un conseil de guerre, et il s'enfuit sur le territoire du Danemark, dans une maison de campagne de son ami Reventlov. Là, sa femme Te rejoignit, et elle écrivait dans le généreux élan de sa tendresse : « J'ai oublié toutes mes anxiétés, en retrouvant mon cher Fritz. Je ne pense plus ni au présent, ni à l'avenir. Je ne pense qu'à remercier le bon Dieu qui a protégé mon mari au milieu dotant de dangers, et me Ta rendu sain et sauf. »

Pendant ce temps, la fortune de Perthes était anéantie, sa librairie scellée, ses biens séquestrés, sa maison dévajisée. Le peu d'argent qu'il avait emporté avec lui pouvait à peine suffire à son entretien et à celui de sa famille. Mais sa fermeté de caractère était inébranlable. «Je ne me plains pas, disait-il dans une de ses lettres à son oncle de Schwarzburg; non, celui qui n'a pas lieu de se repentir de la conduite qu'il a tenue ne doit pas se plaindre. Non, j'ai agi selon ma conscience, avec un religieux sentiment. J'ai souvent exposé ma vie; pourquoi me laisserais-je abattre, parce que j'ai perdu ma fortune? Que la volonté du Seigneur soit accomplie! Je suis en ce moment sur une terre étrangère, dans un grand dénûment, et j'ai des obligations pécuniaires à remplir; mais, si je recouvre seulement les deux tiers de ce qui m'est dû, je serai en état de satisfaire à tous mes engagements» Ce qui me tourmente, c'est d'être obligé d'ajourner ces règlements de compte, car il ne m'est pas possible d'exiger le payement de mes

débiteurs dans des circonstances qui les embarrassent tout autant que moi. »

Mais, grâce à Testimequil s'était acquise, ses créanciers avaient pour lui les mêmes ménagements délicats qu'il gardait envers ses débiteurs. Tous, ou à peu près tous, lui écrivaient : a lie vous inquiétez point à présent de ce qui nous est dû. Nous savons que vous vous acquitterez dès que vous le pourrez. »

Cependant il travaillait à mettre ordre à ses affaires. Il avait réussi à sauver ses livres de commerce, et, du matin au soir, il Içs compulsait pour se rendre un compte exact de tout ce qui Ui était dû et.de tout ce qu il avait à solder.

Pendant qu'il accomplissait cette œuvre de probité, il apprit queDavoust avait accordé une amnistie générale à la ville de Hambourg, à Texceplion de dix de ses citoyens, et Perthes était du nombre de ces dix. En même temps, le gouvernement danois lui faisait signifier qu il ne pouvait s'engager à lui conserver un asile, dans le cas ou le général français demanderait son extradition.

Pour ne pas exposer à des poursuites fâqhcuses l'ami généreux qui lui avait ouvert sa maison, Perthes se décida à quitter sa retraite d'Aschau et à se réfugier dans le MecUembourg. Il se sépara de nouveau de sa femme et de ses enfants, qu'il ne pouvait emmener avec lui dans son voyage aventureux. Mais son courage et sa religion le soutenaient dans ce nouveau malheur, et l'on ne peut lire sans émotion ce passage d'une lettre qu^il écrivait à un de

SCS amis : a Je vais dans un autre pays, m' exposer à d'autres périls; et, grâce au ciel, je sens en moi la force de les surmonter. La résignation à la volonté de Dieu, un cœur plein d'amour, une ardeur juvénile, une âme dévouée à la défense de la vérité, voilà les trésors que mes quarante ans d'existence m'ont donnés. Mon Dieu, je t'en remercie, pardonne à un pauvre pécheur, et ne m*induis pas en tentation! »

Avec cette noble confiance dans la droiture de ses sentiments et dans l'appui de la Providence, il se consolait des embarras de sa situation financière et des regrets amers qu'il éprouvait dans l'éloign^ment de sa famille. Bientôt il entre dans le comité qui s'était constitué pour défendre la liberté des villes hanséatiques, et devient un de ses agent$ les plus actifs et les plus influents. Au mois de décembre, il est envoyé en qualité de représentant de cette association à la diète de Francfort, où une assemblée de princes et de diplomates s'occupait à régler la réorganisation de l'Allemagne. Le 10, il est admis près du prince de Metternich, qui lui promet son appui. Le même jour, il a une audience de l'empereur d'Autriche, qui lui dit avec un accent de commisération : •

— Vous avez bien souffert, mais nous allons avoir des jours meilleurs. Nous sommes tous Allemands, et, en ma qualité d'Allemand, je vous aiderai. '

Tandis que l'honorable citoyen d'une petite république poursuit ainsi près des ministres et des souverains son œuvre de patriotisme, sa femme est restée avec ses en-

fants dans la maison de campagne du comte Reventlov, en proie aux plus cruelles anxiétés, et Davoust se maintient à Hambourg, serré d'un côté par Tarméedu général Benningsen, de l'autre par celle de Woronsof. Enfin, au mois de mai 1814, les troupes françaises se retirèrent et Perthes avec sa famille put rentrer en toute sécurité dans la ville qu'il avait quittée depuis un an.

Mais dans quel état déplorable il retrouvait sa demeure : le rez-de-chaussée converti en corps de garde ; les lambris brûlés, les meubles enlevés de tous les appartements, pas une place intacte, pas une chambre habitable ! Il fallait reconstituer tout un mobilier, depuis l'ustensile de première nécessité jusqu'aux rideaux des fenêtres, et les ressources de Perthes étaient épuisées, et une quantité de gens ruinés comme lui, et plus pauvres encore que lui, venaient sans cesse implorer sa charité. Caroline se mit à l'œuvre avec énergie, et, grâce à son actif labeur, à sa patience, aux secours de quelques amis, parvint en quelques mois à refaire d'une espèce de hangar une habitation sinon luxueuse, au moins confortable.

La librairie avait été d'abord, comme tious l'avons dit, mise sous le scellé. Davoust ensfiite y fit prendre une quantité de livres et de cartes qui furent distribués aux écoles ou remis à divers fonctionnaires, et il ordonna que le reste fût vendu aux enchères. Besser, qui était resté à Hambourg, réussit cependant à faire retarder, puis ajourner indéfiniment cette vente, et sauva ainsi la meilleure part de sa propriété et de celle de son associé.

Il s'agissait de mettre en ordre cette librairie délabrée, d'en combler les lacunes, et de recommencer Fœuvre commerciale dévastée par Finvasion. Besser se rendit en Angleterre pour y créer de nouvelles relations. Perthes pria ses créanciers de lui accorder un délai pour s'acquitter envers eux; puis il se remit bravement au travail, comme au jour où il fondait son premier établissement. Un an après, il avait réorganisé sa maison, liquidé ses dettes, et il se retrouvait en pleine prospérité.

Tout en s'occupant tactivement de ses affaires, il ne cessait de fixer son attention sur les divers mouvements poliliques de l'Allemagne. Seulement, il les suivait à distance par la pensée, et en discutait philosophiquement lé caractère dans ses entretiens avec ses amis, ou dans ses correspondances. Il n'était pas destiné à subir deux fois les rigueurs de la persécution, les souffrances amères de l'exil. Désormais, s'il quitte sa demeure, ce n'est plus pitHU* se soustraire à un arrêt mortel, 6'est j)ôur faire quelque agréable et instructive excursion dans les différentes régions de sa chère Allemagne. Sa lutte courageuse de citoyen de Hambourg est accomplie, mais il nous reste plus d'un trait mtéressant à noter dans son existence de père de famille, dans ses œuvres d'éditeur.

En 1816, il entreprit un long voyage non-seulement dans son intérêt, mais dans l'intérêt de ses confrères en librairie et des écrivains de son pays. A cette époque, il n'existait entre les divers États de TAIlemagne aucun contrat pour assurer la propriété littéraire. Si un livre

obtenait quelque succès à Stultgardt, à Vienne ou à Berlin, il pouvait être et il était impunément contrefait dans quelque autre ville. En vain les éditeurs qui avaient acheté fort cher le droit de publier les œuvres des écrivains les plus illustres, tels que Goethe, Schiller et Her^ der, réclamaient contre cette piraterie; nulle autorité locale n'accueillait leurs plaintes; nulle police ne poursuivait le§ contrefacteurs. Tandis que le congrès de Vienne travaillait à régler la future constitution de Tempire germanique, quatre-vingts éditeurs formaient entre eux un autre congrès pour défendre leurs propres intérêts. A la suite de leurs délibérations, deux d'entre eux, Cotta et Bertuch furent envoyés à Vienne avec un mémoire rédigé par Kotzebue. Ces deux députés, ayant exposé l'objet de leur mission à MM. de Metternich, Hardenberg, Humboldt, obtinrent que, dans l'acte de constitution de la diète germanique, les diplomates inséreraient un paragraphe Hliisi conçu : « La diète, dans ses premières réunions, avisera au moyen d'assbrer les droits des auteurs et des libraires contre le pillage de la contrefaçon. »

Perthes écrivit à cette époque une brochure dans laquelle il exposait, en teripes énergiques, l'impudence de la piraterie littéraire, ses déplorables résultats et la nécessité d'y remédier. Il soumit cette brochure au jugement de Schlegel, qui l'engagea à la faire imprimer et promit de la présenter aux membres du congrès.

Pour donner plus d'efficacité à cette œuvre, pour

continuer par la parole les réformes salutair^ qu il sollicitait par cet écrit, pour accroître aussi le nombre de ses relations, il voulut voir la plupart de ses confrères, et visita successivement les rives du Rhin, le Wurtemberg, la Bavière, TAutriche et la Prusse.

Accueilli dans chaque ville avec un juste sentiment

d'estime et de sympathie pas les libraires et par les prin- .

cipaux écrivains, entraîné d'ailleurs par la vivacité de

son imagination, par son désir perpétuel d'instruction,

vers les sites pittoresques de TAUemagne, et vers les

villes dont il voulait étudier le caractère, il recommença

plusieurs fois ses excursions. Il jouissait des beautés de

la nature, comme un artiste, comme un poète, et il se

délectait dans la société des hommes d'élite. De ses diverâ

voyages, il nous est resté sur quelques écrivains et sur

quelques contrées des observations qui méritent d'être

citées» Il raconte ainsi une visite à Jean-Paul : « Je me

présentai chez lui à huit heures du matin, ^'aperçus

un homme grand, robuste, à la figure osseuse, a l'aspect

rustique comme celui d'un fermier oji d'un bûcheron. Il

était vêtu d'une veste de chasse, portait sur l'épaule un

sac de peau, et tenaiff^ar une ,corde un barbet blanc.

J'ai passé deux soirées avec lui, la première, seul dans

sa demeure, la seconde, chA madame Kettenburg avec

quelques autres personnes. Le désir de briller dans cotte

société l'animait, mais il était habitué à être écouté, et

j'eus le malheur de l'interrompre dans ses dissertations,

ce qui le troubla de telle sorte, qu'il ne prononça pas un

MÉMOIRES DE F. PËRTHES. 361

mot saillant, et ne développa pas une pensée notable. Je recueillis cependant avec intérêt les détails qu'il nous donnait sur sa vie journalière. « Je me lève, nous dit-il, « à six heures en été, à huit heures en hiver; je vais à c( une demi-lieue de ma maison, avec mon chien, faire « «le visite à une de mes vieilles amies. J'emporte dans «mon sac mes papiers et une bouteille devin. Je trait vaiHe et je lis jusqu'à une heure. Puis, le soir à sept « heures, je bois de la bière. » Pendant une demi-heure, l'illustre autour de Titan nous assoupit en nous dévelopr pant ses procédés pour conquérir le sommeil en une nuit d'insomnie. Mais pas une lueur de cette vive, brillante, fantastique imagination qui anime ses écrits ne jaillit dans sa conversation. Je le quittai avec un amer désappointement. Le conseiller Krans, que je visitai dans la même ville, me définit la nature de Jean-Paul d'une façon qui me parut très-judicieuse, u Jean-Paul, me dit-il, est « un homme de cœur et d'intelligence, un homme droit « et bon; mais les fleurs de son imagination ne porteront « pas de fruits, parce qu'il n'^ ni assez de vigueur, n* '( assez de science pour mûrir un sujeL II a pourtant une « instruction étendue, mais coiï^se et désordonnée, et (( maintenant que sa pensée ne peut plus rien créer, die tt s'égare dans toutes sortes^de folies. »

A Bonn, Perthes fait connaissance avec Arndt, cet enfant de la lointaine île de Rugen, cet implacable eanemi des Français. En 1818, le gouvernement prussien lui avait donné une place de professeur à l'université de

Bonn, comme une juste récompense dé Tardeur avec laquelle il avait défendu par ses vers, par ses pamphlets, la grande cause de T Allemagne dans sa lutte contre la France. Deux années après, il fut accusé de manifester des principes' démocratiques, et renseignement lui fut interdit, a Je le vis, dit Perthes, tel que je me Tétais représenté, avec sa trempe d'âme énergique, son esprit vivace et ses élans poétiques. Les douloureux incidents de son existence n'ont point aigri son caractère. H a conservé sa nature cordiale et son expansion. Cependant il a été très-injustement traité. C est ma conviction, et c'est aussi ceDe de Nîebuhr. » '

« Dans cette même ville,, ajoute Perthes, je passai plusieurs matinées avec W. Schlegel, que j'avafîs rencontré autrefois à Dresde et à Leipzig. Il me reçut d'abord un peu cérémonieusement, selon sa coutume, puis enfin il se montra plus affectueux. Je rengageai à publier une édition complète de ses œuvres, pour nous mgntrer dans leur ensemble le vrai motif et la tendance de ses divers écrits. Il me répondît qu'il le désirerait, car ses preftfiières compositions avaient été mal comprises, et elles devaient l'être. Elles^vaient pour but dé réagir contre certaines erreurs ou certaines préventions, et ses adhérents en avaient tellement exagéré le principe, que, par amour pour la vérité, il se trouviait maintenant obligé de les démentir. « Mais je ne puis, ajouta-t-il, par égard « pour mon frère Frédéric, publier mes œuvres com- « piètes. La plupart ont été faites de concert avec lui.

« Comme il n*a pluîi aujourd'hui les mêmes opinions^que c( moi, il faudrait pu abdiquer les miennes, ou me poser « en face de lui comme un antagoniste : c'est ce que je « ne puis faire. » Il me parla ensuite de Niebuhr, qu'il accusait d'ingratitude. « Par le long travail que j'ai « consacré, dit-il, à l'examen et à la critique de son his- « toire romaine, j'ai fait voir l'importance que j'aUache « à cet ouvrage. Mais j'ai eu tort de me laisser aller à « quelques plaisanteries. L'Allemand n'admet pas la cri- « tique et ne souffre pas la plaisanterie. J'en ai eu une « preuve quand j'ai osé juger les traductions de Voss, et « pourtant mon opinion à l'égard de ce poète est bien « nette. Je puis la résumer en quelques mots : Voss a « enrichi notre littérature d'un Homère de pierre, d'un (c Shalfôpear^ de bois et d'un Aristophane de cuir. »

Perthes'a vu aussi plusieurs fois Niebuhr, et il le dépeint en ces termes : a II y a en lui un singulier mélange d'homme d'Etat et de savant, de raffinement et de gaucherie. Cependant c'est un honnête et lojal caractère. n a toujours conservé sa liberté d^opinion et toujours dit franchement ce qu'il pensait. »

En parcourant les diverses contrées de l'Allemagne* Perthes s'appliqua aussi à étudier leur constitution, leurs éléments de prospérité, et il n'en est pas une qui lui inspire une aussi haute idée (jue la Pmsse ; « A moins, dit-il, que la marche deTEuropc ne prenne une direction tout à fait inattendue, TAllemagne du nord et l'Allemagne centrale doivent être incorporées dans la monarchie prus-

sienne, et certes on ne peut considérer cette absorption comme un malheur, quand on voit de quelle laçon les affaires sont gouvernées dans les petits États d'Allemagne. Ces États ont perdu leur qualité essentielle. Ils ne contribuent plus au développement de Tesprit germanique. Ils ne sont plus les conservateurs des mœurs et des coutumes nationales. Ils ne sont plus liés par une étroite sympathie à Thonneur et à la grandeur de rAllemagne. Ceux du centre surtout m'ont frappé par leur esprit rétrograde et me paraissent prêts à mourir dans robscurité. Ceux du sud, au contraire, le duché d^ Bade, le Wurtemberg, la Hesse, ne tarderont pas à être violei^ment agités. »

En préconisant la situation et l'avenir de la Prusse, Perthes nous semble avoir très-Justement apprécié l'un des caractères essentiels de sa majestueuse rivale, l'Autriche.

a S'il est décidé, dit-il, que la monarchie autrichienne est une monarchie despotique, il faut avouer que c'est là un singulier despotisme, car la pression s'y fait d'en bas et non d'en haut. Il n'y a peut-être pas dans le monde un gouvernement mouh^comme celui-ci sur les anciennes coutumes du peuple, et dominé par les institutions traditionnelles. Tdtites les restrictions auxquelles les Autrichiens sont soumis, ils les connaissent depuis longtemps, ils y sont accoutumés, ils les acceptent sans peine. Mais le gouvernement ne pourrait pas faire une innovation sans soulever contre lui l'opinion, aussi bien celle du

MÉMOIRES DE F. PEHTHES. 265

riche que cdle du pauvre, et celle des grands que celle des petits. »

Parfois c'était un sentiment de comr, un souvenir d*une vieille amitié, ou une pensée de gratitude qui guidait Perthes dans ses excursions. A la première qu'il entreprit, il se dirigea vers sa petite ville natale de Rudolstadt, puis revint avec une joie d'enfant au château de Schwarzburg. Quel bonheur pour lui de revoir ces lieux où il avait passé ses premières années, de serrer dans ses bras ceux qui avaient soutenu ses premiers pas, et quel bonheur aussi pour son vieil oncle de retrouver, dans le pauvre orphelin dont il s'était fait le tuteur, un homme distingué, un chef de maison, et une âme reconnaissante !

A son retour, Perthes se remettait avec une nouvelle ardeur au travail, puis se délectait dans son cercle de famille. Le travail et les hens de la famille, c'étaient les deux grands mobiles et les deux grandes Joies de sa vie. Mais ses affections occupaient le premier rang. « L'histoire de l'homme, dit-il dans une de ses lettres, se résume dans rhistoire de ses affections. » S'il aimait, il était aussi profondément aimé, comme on peut le voir par toutes les lettres de sa femme, par celle-ci, entre autres, qu'elle adressait à une de ses filles, et qui renferme une touchante pensée d'amour conjugal : « Remerciez Dieu avec moi de ce qu'il vous a donné un si bon père. Il ne peut y en avoir un meilleur. Rien en ce monde ni dans l'autre ne peut surpasser le charme dos vraies affections.

Ce sont elles sans doute qui feront notre bonheur dans le ciel, seulement elles seront plus vives encore, plus fortes et sans interruption. »

Mais la terrible loi sur les destinées humaines, qui ne laisse subsister intact aucun doux sanctuaire, aucun foyer c!omestique, Perthes allait la subir. Il vit successivement mourir sa mère et son beau-père, et un de ses enfants. Bientôt deux de ses filles se mariaient et le quittaient pour aller demeurer à Gotha. Son fils aîné dut le quitter aussi pour se rendre à l'université de Bonn. Dans ce dépeuplement de sa maison, dans ce deuil de morts et de départs, il lui restait une consolation, la présence de ses deux derniers enfants et la tendresse de leur mère. Tout à coup celle qui depuis vingt ans lui avait si complètement dévoué ses soins et son existence tomba malade, et, dès les premiers jours, sa maladie prit un caractère alarmant. Perthes la conduisit à Wandsbeck, espérant que Tair de la campagne lui serait favorable. Là, elle se vit peu à peu décliner. Mais la perspective de sa fin prochaine ne Veffrayait pas. Elle ne songeait qu'à ceux qu elle avait tant aimés, et le peu de force qui lui restait, elle l'employait à leur adresser à tous un dernier témoignage d'affection. Elle était très-occupée de ses filles nouvellement mariées, de son fils étudiant à Bonn. Elle vivait constamment avec eux par la pensée, elle pénétrait dans les plus petits détails de leur intérieur, et leur écrivait sans cesse pour leur donner un utile conseil et un tendre encouragement. Le séjour de Wandsbeck ne

lui avait pas été favorable. Son mari la ramena à Hambourg^ où die était du moins plus près des médecins. Mais tous les remèdes furent inutiles, et, par un beau jour d'été, elle s'éteignit en murmurant une dernière parole d'amour et de résignation.

Après la mort de sa femme, Perthes éprouvait à Hambourg un vide et une tristesse intolérables. Il avait besoin de retrouver un intérieur €e famille. Ses filles, honorablement établies à Gotha, lui en offraient un, et comme il fallait en toute circcftistance un aliment à son activité, il résolut de confier sa librairie à son fidèle associé Besser et d'aller en fonder une autre dans la petite ville où l'appelait sa tendresse paternelle, une petite ville de douze mille âmes, aussi calme que la grande cité de Hambourg était animée et bruyante.

La Révolution française, les guerres delà rq)ublique et de l'empire, qui, pendant près de vingt-cinq ans, agitèrent toute l'Allemagne, n'avaient rien changé au caractère primitif de celte modeste capilale. Chaque soir, on voyait passer dans ses rues comme dans un village les -troupeaux qui revenaient du pâturage. Chaque nuit, le watchman s'en allait d un quartier à l'autre, en faisant résonner son cornet, et en modulant d'une voix nasillarde son avertissement traditionnel : « Éteignez vos feux et vos lunâières pour qu'il n'arrive aucun accident, et louez le Seigneur notre Dieu. » Une fois par semaine, îiu silence habituel de la petite ville succédait un grand mouvement : c'était le jour du marchés Ce jour-là, envoyait

268 MÉHOIRES D^ F. PERTHES.

arriver une trojupe nombreuse de robustes paysans de la Thuringe, avec leurs femmes et leurs filles vêtues de leur costume d'apparat. Ds se réunissaient sur la place de la municipalité et étalaient leurs denrées au pied de la halle, sur le (oit de laquelle s*élevait unç tête de géant en bois, qui, à chaque fois que le marteau de T horloge sonnait une des heures de la journée, ouvrait une bouche démesurée comme pour parler ou pour mordre*

De temps à autre on voyait aussi apparaître un homme à cheval, revêtu d'une jaquette bleue, à boutons brillants, circulant sans relâche à travers les larges» chariots lourdement chargés, qui, en se rendant de Francfort à Leipzig, s'arrêtaient pendant une nuit à Gotha. C'était l'agent officiel redouté des voituriers. C'était le percepteur chargé de leur faire solder la taxe qu'ils devaient payer pour l'escorte armée qui devait les protéger'contre les voleurs de grand chemin. Non moins remarquables étaient les soldats, réunis dans le corps de garde, avec leurs longues redingotes blanches, leurs grandes épées et leurs larges bottes garnies d'éperons, quoiqu'ils ne montassent jamais à cheval. Ces hommes si terribles en apparence étaient de pacifiques ouvriers de la ville, charpentiers, menuisiers, cordonniers, qui, pour une faible rémunération, faisaient pendant un mois le servicamilitairc et endossaient tour à tour les uniformes déposés à l'hôtel de ville, comme dès soutanes de bedeaux dans une sacristie.

Vers le milieu du jour, on voyait passer un viaix

maître d'école, suivi d'une douzaine d'enfants qui couraient à travers les rues en chantant un cantique pour gagner quelque aumône. Le mercredi et le samedi, les choristes du gymnase, revêtus de leur redingote noire, et portant sur la tête un chapeau à cornes, faisaient la même tournée et s'arrêtaient en chantant à la porte du riche pour obtenir de sa générosité un secours qui les aidât à continuer leurs études dans leur pauvreté.

Madame de Staël a, dans son livre sur T Allemagne, dépeint d'une façon charmante ces promenades des étudiants, et cet aspect de Gotha, tel que nous essayons de le décrire, subsistait encore en 1825.

Les relations de la vie sociale avaient le même caractère de simplicité. Le soir, les hommes de la même condition se réunissaient, tantôt chez Fun, tantôt chez l'autre, pour boire de la bière et fumer de longues pipes. Les femmes filaient leur quenouille. Le théâtre était établi dans l'enceinte du moulin. On y entrait pour un zwanziger (1 fr.), et tous les spectateurs «'asseyaient indistinctement sur des bancs en bois de sapin.

L'intérieur des habitations était coordonné comme dans les anciens temps : mêmes chambres étroites et basses, même mobilier rustique, mêmes habitudes modestes. On ne se livrait à quelques dépenses gastronomiques qu'à certaines fêtes, et dan§ des occasions extraordinaires.

Le commerce et Tindustrie conservaient aussi leurs coutumes traditionnelles. L^ corporations d'ouvriers dé-

fendaient rigoureusement leurs privilèges et s'opposaient avec une inflexible sévérité à tout empiétement. Le sellier n'avait pas le droit de faire une valise ; le forgeron ne pouvait faire l'office de maréchal-ferrant, et le tailleur ne devait pas outrepasser les bornes de son métier. La corporation des brasseurs jouissait d'un monopole funeste, mais incontesté.

Quoique la ville de Gotha se trouvât sur la grande route de Francfort à Leipzig, elle ne correspondait avec les districts qui l'avoisinaient que par l'entremise d'un certain nombre de piétons.. L'apparition de la première malle-poste dans son enceinte fut pour elle un éclatant événement. C'était en i 825 : tous les bourgeois se réunirent pour contempler ce phénomène, et, pendant plusieurs mois, on ne cessa de célébrer les vertus de M. Naglcr, le directeur général, qui avait doté la ville d'une telle merveille.

Tel était le lieu où Perthes venait chercher un refuge dans l'amertume de son veuvage. « Je ne pouvais, écritil au comte de Moltke^ rester dans cette maison en deuil, où, pendant tant d'années, j'avais savouré le charme des meilleures affections. Mais je ne voulais pas non plus me laisser vaincre et terrasser par la douleur, et il faut que, par le mouvement des affaires, par d'énergiques efforts, je me relève, s'il se peut, du coup mortel qui m'a frappé. »

Avec cette énergique intention, il chercha à se créer une tâche assez importante pour occuper fortement sa

MÉMOIRES DE F. PERTHES. S7i

pensée et résolut d'entreprendre une grande publication. En 1819, le baron Stein, désireux de raviver en Allema^e le goût des études historiques, avait formé une association de savants pour rechercher dans les archives, dans les bibliothèques, et éditer les divers documents relatifs à ranciénne histoire germanique. L'année même où celte société fiit constituée, elle développa, dans un écrit périodique, l'objet de ses investigations, le plan de ses travaux, .et, en 1826, elle fit paraître le premier volume de cette précieuse collection qui a pour titre : Monumenta Germanix historix*

Perthes parlait avec enthousiasme de cette grande Q^vre, et Tidée lui vint de former aussi une association de savants, non point pour rivaliser avec celle qui se groupait autour de Pertz et de Stein, mais pour composer une histoire complète des divers États de l'Europe. De même que pour la création de son Musée national, il entra en rapport avec les hommes les plus compétents pour traiter les différents sujets qu'il réunissait dans son programme, et leur demanda à chacun un travail distinct selon la nature spécial de leurs études. Ainsi furent composées peu à peu les diverses parties de cette collection qui jouit d'un juste renom et qui a été traduite en français et en anglais.

Ce qu'il avait fait pour le développement des connaissances historiques, il voulut le faire ensuite pour la théologie et la philosophie. Il avait toujours eu un penchant très-prongncé pour ces deux sciences, et il en avait, pen-

m MÉMOIRES DE F. PERTHES.

dant des années entières, discuté les questions les plus abstraites avec Claudius, Jacobi, Stolberg. En entrant dans ce nouveau genre de publication, il ne s'aventurait pas sur un terrain inconnu, il pouvait juger les manuscrits qui lui étaient offerts, et il savait à qui il devait s'adresser pour acquérir les œuvres les plus reconunan-. dables. H publia YHistoire du christianisme, de Neander, et YHistoirè de la philosophie^ de Ritter; deux livres qui sont devenus classiques. En même temps, il publiait une revue théologique qui eut un grand succès.

L'idée qu'il s'était faite dès sa jeunesse de la mission du libraire, il la réalisait. Il appelait à hii tous les talents sérieux, encourageait l'ardeur des jeunes gens et donnait quelquefois de très-judicieuses indications aux écrivains dont la réputation était déjà faite. « II n'était pas seulement pour nous un éditeur, a dit l'un d'eux, il était notre conseiller et notre ami. » Dans tout le cours de sa carrière, il s'imposa le devoir de n'inscrire dans ses catalogues que des œuvres scientifiques ou tout au moins instructives, bien qu'il avouât lui-même que les œ.uvres scientifiques étaient, au point de vue de l'intérêt pécuniaire, de très-pauvres spéculations. Mais une production frivole ne lui semblait pas digne d'occuper son attention, et une production immorale lui faisait horreur. En 1827, il signala à l'assemblée générale des libraires un livre licencieux qui venait de paraître, déclara que ce serait une honte pour ses confrères s'ils recevaient dans leurs magasins et vendaient ce livre, qu'il fallait en réunir tous

les exemplaires et les déchirer publiquement. Sa motion fut acceptée. L'éditeur lui intenta un procès, mais Perthes fut acquitté.

Les diverses entreprises dont Perthes était sans cesse occupé, les correspondances qu'il entretenait régulièrement avec un grand nombre d'écrivains, la quantité de manuscrils qui lui arrivaient de toutes paris suffisaient amplement à son activité intellectuelle. Cependant il lui restait dans le cœur un besoin d'afTection qui n'était pas satisfait. « Je possède^ dit-il dans une de ses lettres, l'amour de mes enfants à un haut degré, mais il ne peut me tenit lieu de celui que j'ai perdu. Les parents appartiennent au passé, et ce passé semble terne et pâle aux yeux de la jeunesse. Devant elle est un horizon brillant; derrière elle une lueur morne. Il en a toujours été ainsi, et il en sera toujours ainsi. »

^ Près de sa fille vivait la veuve d'un marchand notable de Vienne. Il la voyait fréquemment et remarquait de plus en plus ses bonnes et sérieuses qualités. Elle, de son côté, apprenait aussi à l'apprécier. Il lui demanda si elle voulait l'épouser ; elle y consentit. Il avait cinquante ans; eUe en avait plus de trente. L'un et l'autre ne pouvaient plus se laisser tromper par une fausse apparence, ni fasciner par le prestige de la passion. Ils firent un mariage réfléchi, un mariage de raison, et n'eurent pas lieu de s'en repentir.

Perthes, qui se souvenait des terribles conséquences de notre première révolution, ne vit pas sans frayeur

éclater ceDe de 1850. «Voilà les chiens, disaii-il, en même temps que Barbier écrivait ses ïambes mémorables sur la curée ; voilà les chiens en pleine chasse, qui les fera rentrer au chenil? »

Peu à peu pourtant il se rassura, et il répondait à ceux qui proclamaient de sinistres pronostics : a La nouvelle phase dans laquelle nous entrons m'apparaît triste et sombre, mais je ne puis partager les idées de Niebuhr sur notre avenir, A la ehute.de Fcmpire romain, tout pouvait s'abîmer dans la désolation et la barbarie, car toute la vie intellectuelle était concentrée en Italie, et la mort de Fltalie, c'était la mort du monde. Maintenant, au contraire, la civilisation est répandue dans toutes les régions du globe. Si elle est menacée de périr sur un point, elle se développe ailleurs dans toute sa plénitude. »

« Je vois, dit-il dans une autre lettre, je vois briller les étoiles dans l'obscurité . Les débats de la Chambre et les discours ministériels, comparés à ce qui se disait en France il y a qyarante ans, nous montrent quels progrès le pays a faits. La horde des Jacobins est sans appui ; les vieux parleurs, Benjamin Constant et la Fayette, s'en vont, et il est possible que Louis-Philippe soit assez habile pour maîtriser et gouverner la jeunesse de son royaume. »

Perthes n'était pas' destiné à voir la révolution de 1848. Il en a eu cependant le pressentiment. Après une des émeutes qui ont si malheureusement agité le règne de Louis-Philippe, il écrivait à un de ses amis ces lignes

remarquables :' « Je suis porté à croire comme vous que la France tombera dans F anarchie, et alors elle aura besoin d'un despote, comme TEurbpe a besoin d'un grand homme. Si ce despote, si ce grand homme est né, c'est ce que Tayenir nous apprendra. »

Le second mariage de Perthes n avait rien changé à ses habitudes de travail et. ne Tavait point détourné de ses premières affections. Il continuait avec le même zèle ses publications ; il s'occupait avec la même tendresse de ses enfants, de leurs joies et de leurs sollicitudes, et des plus petits incidents de leur vie. Son bonheur était de les réunir autour de lui, le soir, ou de les conduire le dimanche dans une maison de campagne qu'il avait achetée à quelque distance de Gotha. C'était là aussi qu'il invitait ses amis, et il faisait avec eux de longues promenades dans les bois, s'aventurant gaiement par les, sentiers comme un collégien en vacances^ courant comme un pionnier à la découverte d'un nouveau point de vue.

Ses dernières années s'écoulèrent dans un grand calme, dans la jouissance des fruits de son labeur, dans la satisfaction des témoignages d'estime ou de distinction qui, de toutes parts, lui étaient accordés. A son instigation, les libraires d'Allemagne s'étaient réunis pour construire une bourse à Leipzig, et ils le nommèrent président de leurs assemblées. L'université de Kiel lui décerna le titre de docteur en philosophie. Le duc de Saxe-Gotha se plaisait à le voir à son château et lui manifestait en toute occasion une considération particulière*

Dans l'heureuse vie qu'il' s'était faite, Perthes ne redoutait point la pensée de la mort. Au contraire, il y revenait souvent et avec une quiétude parfaite. En 1842, il écrivait à un de ses amis : « A ma mort, une famille nombreuse sera privée de son point central. Mais il n'est pas à souhaiter qu'un tel centre subsiste longtemps après que les enfants se sont fait uile situation. Ils doivent euxmêmes à leur tour former d'autres centres. Il faut que le vieux fasse place au nouveau. Lorsque le temps nous a, pendant de longues années, traîné à sa remorque, nous ne faisons plus que végéter, nous en venons à être un fardeau pour les autres et pour nous-mêmes, et, ce qui est pire en pareil cas, c'est d'aspirer à la prolongation de la vie. Quand j'observe la plupart des vieillards, je me rappelle ce que Frédéric le Grand disait à une compagnie de grçnadiers qui hésitaient à se jeter dans une mêlée mortelle : — Eh ! quoi, coquins que vous êtes, voudriezvous donc vivre éternellement? »

Au mois de mai 1843, le sage philosophe de Gotha s'éteignit doucement en murmurant une dernière prière, en saluant d'un dernier regard sa femme et ses enfants.

Quelques années auparavant, il avait prié ses amis de lui rendre'les lettres qu'il leur avait écrites à diverses époques, pour raviver son <5œur par ses anciennes expansions. C'est avec ses lettres que son fils Clément, Tun des honorables professeurs de l'université de Bonn, a rédigé ses trois volumes de mémoires, et nous devons à

sa piété filiale une œuvre littéraire des plus recommandables.

Certes y Perthes ne fut pas un grand personnage. Il n*a point brillé sur la scène du monde, avec Fépaulette de général, le pinceau du peintre, ou la plume du poète ; il n'a jamais eu la prétention de s'illustrer par quelque action d'éclat et d'être porté en triomphe dans quelque Panthéon. Mais les grands hommes trouveront toujours assez de petits Plutarques pour narrer leurs hauts faits, et, sous l'auréole qui les entoure, on distingue souvent plus d'une tache sombre. Pourquoi donc ne ferions-nous pas entrer dans le cercle de nos études d'autres biographies moins solennelles et moins saisissantes, mais plus utiles peut-être? Pourquoi ne nous plairions-nous pas à suivre dans le cours d'une honnête existence ces modestes et laborieux artisans d'une œuvre difficile, ces hommes au cœur droit, à l'âme généreuse, qui, dans l'humble sphère où le sort les a placés, ont appliqué leurs désirs à faire le bien, leur orgueil à rester fermes et purs dans le combat de la vie, leur gloire à être estimés et aimés?

De telles études n'exalteront pas Timagination et n'inspireront pas de pompeux dithyrambes, mais elles éclairent l'esprit par une douce lumière et distillent un baume salutaire dans la pensée.

. H serait difficile de trouver une histoire plus touchante et plus dramatique que celle de Georges Forster, qui fut le compagnon de Cook, qui, par son énergie et ses travaux, par sa description des îles de la mer du Sud, s'acquit, bien jetine encore, une célébrité européenne, et qui termina dans I abandon et la misère la vie qu'il avait commencée avec éclat. D est des existences qui furent plus violemment agitées par des crises plus impétueuses, mais il en est peu qui aient été comme celle-ci constamment assombries et troublées par les soucis matériels et

* n y a eu en Angleterre un autre écrivain du même nom, Georges Forster, quit en 1782, était au service de la Compagnie des Indes, qui mourut à Allabahed, en 1792, et qui s'est acquis une juste distinction par un savant voyage : A Jovmey ftom Bengal lo England through the Hùrihern parts oflndiOy Afghanistan and Persia, and into Bussia by the Caspianseai 2 vol. in-é*", 1790. Traduit en français par M. LangléS) 3 vol. in-8«. Paris, 1802*

par la pauvreté. Il est des hommes dont la vie est tellement en harmonie avec leur propre nature, qu on serait tenté de croire qu'elle a été expressément pour eux réglée d'avance depuis le moment de leur naissance jusqu'à leur dernier jour. La plupart de ceux-là sont les gens habiles qui savent mettre à profit les circonstances, saisir promptement ce qui convient le mieux à leur but secret et tourner les obstacles qui pourraient les arrêter dans leur roule. 11 est des hommes que l'on ne peut mieux caractériser qu'en les appelant les (ils de leur temps. Us en représentent les traits distincts, cottimc un enfant qui, par sa physionomie, représente un^ typé de famille. Ils sont imprégnés des idées de leur époque, imbus de ses passions et emportés par son courant. Tel fut Georges Forster.

Toutes ses tendances et tous ses actes sont une des notables manifestations du siècle auquel il ai^artenait,.du turbulent et orageux dix-huitième siècle. Dès son en- Êince, l'ardent esprit d'investigation de son temps l'entraîne vers les océans lointains, dans les hasards des voyages, et, tout le reste de sa vie, il nous apparaît errant et inquiet' comme un Ismaélite, à la surface de son siècle, rêvant et cherchant un avenir meilleur.

Il croit naïvement à la révélation des vérités longtemps enfouies dans l'ombre, à l'éclat d'une' nouvelle ère, au réveil et au perfectionnement de rhumanité. Avec son cœur honnête et généreux, son intelligence hardie et dégagée de tout ce qu'il considère comme des préjugés, il

280 GEORGES FORSTEB.

s'élance vers des régions où Fair est trop raréfié pour qu'il puisse y mbsister. Les souffrances que lui inflige Thuipeur violente de son père, les cruelles déceptions de son mariage, et l'honneur d'avoir fait le tour du monde, d'avoir fait connaître à l'Europe les. mœurs des peuplades sauvages, les merveilles d'une nature inexplorée, tels sont les principaux points de la vie du pauvre Georges. En résumé, sa douloureuse carrière nous montre dans quelle pénible situation se trouvaient à son époque les savants d'Allemagne. Nous voyons en lui un homme doué des plus grandes facultés et d'une solide instruction, un homme ferme de cœur et d'esprit, entouré d'une auréole de célébrité, et qui, avec tous ses avantages, est condamné à végéter tristement dans de misérables petites cours d'Allemagne jusqu'à ce que la Révolution française l'attire dans son abime. .

Après sa mort, Georges Forster est resté longteoips oublié ou méconnu. La publication de ses œuvres, accomplie sous la direction de Fillustre écrivain M/ Gervinus, et l'excellent travail de biographie que M. Kœnig lui . a consacré ont rendu à son nom l'éclat qu'il mérite. Au premier abord, la plupart de ses œuvres n'apparaissent que comme des fragments incomplets ou des ébauches rapides. C'est le résultat de la difficile situation à laquelle il était astreint. 11 écrivait pour satisfaire aux commandes d'un libraire ou d'un directeur de journal, pour subvenir à ses besoins, des articles et des préfaces. Mais, quand on examine de plus près ces diverses compositions, on

GEORGES FORSTER. îSi

est étonné de voir tout ce qu'elles renferment d'instruction sérieuse, de pensées vivaces et de sentiment. Deux fois seulement, dans le cours de sa laborieuse carrière, le malheureux Georges a pu faire un livre complet. Le premier est la relation du voyage de circumnavigation qu'il entreprit avec Cook et qui lui fit un renom populaire en Europe * ; le second est son récit de voyage sur les bords du Rhin et dans le Brabant *. Ces deux ouvrages prouvenlr assez ce que Forster eût pu faire s'il n'avait été constamment entravé et quelquefois subjugué dans son élan intellectuel par de fatales circonstances, n y a là une quantité d'observations judicieuses et d'ingénieux points de vue. Nous devons remarquer d'ailleurs que, dans tous les écrits de Forster, on ne trouve ni le vague, ni l'abstraction où s'égarent si volontiers les Allemands. Avec son regard pénétrant et sa vive conception, il allait droit au fait. Par ses qualités, il a eu Thonneur d'inciter dans l'âme de Humboldt Tardeur des grandes explorations, et de lui donner pour premiers modèles son style et sa méthode ^

« Reiiê um die Welt. Voyage autour du monde en 1772-75. î vol. publié» à Londres, en anglais, en 1777; en allemand, à Berlin, en 1784.

*Anêichten von NiederrhetHy Brabant, Flandem, Hoiland. 3 vol. in-8*. Beriin, 1791-1794. ,

*En 1790, M. de Humfcoîdt accompagnait Forster dans son voyage en Brabant et en Ang leterre; il avait alors vingt et un ans, et les récils de celui qui avait visité avec Cook les magiques régions d*un autre hémisphère ne contribuèrent pas peu à éveiller dans l'âme du célèbre auteur de CMtnos l'ardent désir de connaître les contrées tropicales.

En Angleterre, il s'était façonné aux idées prati({ues, au sentiment des libertés nationales. Dans son pays, il se consacra à Fétude de l'histoire naturelle. Lé système social de TAUemagne ne lui permettait pas de prendre un essor plus hardi. Mais les premières manifestations de la Révolution française firent éclater en lui une ardeur longtemps contenue \ Il avait la passion de la vîé politique, et, avec les principes dont il s* était irhprégné en Angleterre, avec le prestige de sa réputation et le charme de ses écrits, il apparut aux yeux de ses compatriotes comme un prophète dont on reconnaissait les qualités, mais dont les théories prématurées n'éveillaient dans Tesprit de ta plupart de ceux à ^ui il s'adressait qu'un seritiment de réprobation.

Pendant près d'un demi-siècle, la mémoire de Georges Forster a subi cette sentence de réprobation. La nouvelle publication de ses œuvres et le livre de M. Kœnig doivent enfin la réhabiliter.

Georges Forster naquit le 26 novembre 1754, près de Dantzig, dans le petit viUage de NassenhubAi, où son père, Jean Reinhold, remplissait les fonctions de ministre calviniste. C'était un homme d'une intelligence remarquable, ce Reinhold, et d'un tempérament violent. Placé par son père à l'université de Hall, ppur y suivre les cours

* On sait qae les premiers cris de liberté qui s^élevèrent en France en 1789 retentirent dans plus d'un noble cœur d'Allemagne; Klopstock lui-m^me, le religieux Klopstock, le chantre de la Messiade, se laissa éblouir dans sa candeur par lauroro de cetle révolution et la célébra dans une ode enthousiasti?.

de jurisprudence, il avait déserté cette étude pour se livrer à celle de la médecine et des sciences naturelles. Le père, irrité de cette désobéissance, le rappela et, ne pouvant en faire un jurisconsulte, voulut en faire un prédicateur*. Cette fois, Reinholdse soumet, mais malgré lui, à la décision paternelle. Quoiqu'il fût très-zélé protestant, il n'avait aucun goût pour la théologie, et le mécontentement perpétuel qu'il éprouvait de sa situation développa outre mesure son irascibilité, Le pauvre Georges, qui souffrit plus d'une fois cruellement de ces accès de colère, mais qui jamais ne se départit de ses devoirs de ffls, a dit de lui :

a Mon père avait la vocation de la science, la passion de l'étude. Il était naturaliste, antiquaire; il avait même acquis des connaissances approfondies en théologie. Sa nature impétueuse, son obstination dans ses idées ont été pour lui la cause des plus grands chagrins. Son principal malheur est de n'avoir jamais voulu voir les hommes tels qu'ils sont, et de s'être opiniâtre tour à tour dans sa défiance et sa crédulité justement quand il ne fallait pas être défiant ou crédule. »

11 est aisé de se représenter les emportements du pasteur de Nassenhuben, quand les tracasseries de ses rustiques paroissiens le surprenaient dans une de ses lectures favorites ou dans ses scientifiques investigations. A ces contrariétés de la pensée se joignaient les soucis de la vie

* Le père de Reinhold était bourgmestre de Dantzig et prétendait descendre de la famille dos lords Forester d'Ecosse.

matérielle. Il s'était marié très-jeune avec mie de ses cousines, sans fortunç ; son pastorat ne lui donnait qu'un chélif revenu, et il eut sept enfants.

Dans cette pénible position, il s'était acquis une certaine réputation par diverses observations sur l'histoire naturelle. Un jour le gouvernement russe l'appela à inspecter les nouvelles colonies fondées sur les rives du Volga. Avec^n désir d'instruction et son peu d'attachement pour sa paroisse, il accepta gaiement l'occasion qui lui était offerte d'entreprendre un curieux voyage et de s'ouvrir par là peut-être une nouvelle carrière.

En 1765, il partit avec son fils Georges, alors âgé de onze ans, se rendit à Pétersbourg, ,et de là dans la province qu'il devait explorer, puis revint à Pétersbourg et y présenta un rapport qui, dit-on, renfermait de si justes notions, qu'elles ont iAé plus tard fort utiles au gouvamement russe. Mais la violence de son caractère, qui toute sa vie lui fut si préjudiciable, lui ferma la voie dans laquelle il était entré. 11 passa tout l'hiver à Pétersbourg, sollicitant la récompense qu'il fixait lui-même pour son travail et refusant obstinément celle qui lui était oCferte. En attendant que justice lui fût faite comme il le voulait, il Bubvepait à ses besoins par des travaux de traduction auxquels il associait son fils. Enfin, il obtint par sa ténacité une partie au moins de ce qu'il désirait, et quitta la Russie avec la satisfaction d'avoir persisté dans sa résolution.

Mais, pendant son absence, les habitants de Nassen-

huben avaient appelé à eux un* autre pasteur qui, se trouvant très-satisfait de son poste, ne se souciait nullement de l'abandonner. Reinhold Forster, qui en ce moment possédait une assez [bonne somme d'argent, qui d'ailleurs croyait pouvoir compter sur le fructueux emploi de ses facultés intellectuelles, n'essaya pas de reprendre possession de sa paroisse. Avec son impétuosité habituelle, il se décida subitement à émigrer et s'embarqua avec Georges pour TAngleterre, sans même visiter sa famille. Pendant la traversée; qui fut longue et orageuse, le père et le fils, retirés dans leqr cabine, passaient leurs journées à étudier l'anglais.

Peu de temps après son arrivée à Londres, Reinhold Forster eut le bonheur d'intéresser à son sort quelques savants qui lui procurèrent un emploi de professeur d'histoire naturelle dans une institution du Lancashire, et Georges, son fidèle compagnon, Georges, qui comme lui avait déjà l'amour de la scienc^ fut obligé de renoncer à ses livres de prédilection. 11 entra en qualité d'apprenti dans la maison d'un marchand russe nommé Lewin; mais la vie sédentaire qui lui était imposée, les occupations pénibles auxquelles il était astreint altérèrent bientôt si fortement sa santé, que, lorsque sa mère et ses sœurs arrivèrent en Angleterre, elles furent effrayées de son état maladif, et se hâtèrent de le faire rentrer dans la maison paternelle.

Bientôt le pauvre garçon, si jeune encore et déjà éprouvé par tant de vicissitudes, devait comme toujours

venir en aide à son père. Par ses bizarreries, par sa violence d^ caractère, Reinhold irrita de telle sorte ses supérieurs qu'il fut forcé d'abdiquer son professorat. Ses roubles russes étaient alors en partie épuisés, et, en attendant qu'il obtînt une autre place, il se remit, comme à Pétersbourg, à écrire pour les libraires. Georges le secondait de nouveau dans ce labeur. Il n'avait pas alors plus de quinze ans, et à cet âge des doux rêves et des récréations joyeuses, l'emploi de chacune de ses heures était strictement réglé. Le courageux Georges était à la fois élève et maître :-il consacrait une partie de ses journées à étudier la botanique et la zoologie sous la direction de son père ; une autre à donner, dans un pensionnat, des leçons de français et d'allemand à des disciples qui auraient dû être ses compagnons de jeux ; de plus, il faisait des traductions.

A cette époque de sa vie se rattache une anecdote qui mérite d'être racontée. Un malin qu'il se rendait à son pensionnat pour y donner des leçons, il fut attiré près de la boutique d'un pâtissier par une exhalaison odoriférante. 11 n'avait peut-être eu qu'un chétif morceau de pain sec pour son déjeuner, le bon Georges, et sur une planche en dehors de la fenêtre, à la portée de ses mains, étaient étalés des gâteaux sortant du four, des galettes si dorées, des tartes si appétissantes ! Georges regardait ces richesses gastronomiques' ■âtixquelles il ne lui élait pas permis de toucher, car il n'avait pas un misérable penny dans sa poche. Il voulait s'éloigner et il restait ; la tenta-

GEORGES FORSTER. .2g7

tion était trop forte. Malgré toUtes ses réflexions, 1 ecolier-maître ne put y résister. Il prend un gâteaji, il en prend deux, il en prend trois. Il les dévore avec une sensualité enfantine -, pui&, tout à coup^ il se rappelle qu'il faut payer,. et il n'a rien. Le pâtissier le regarde, et Fimprévoyant gourmand n'ose lui deniiander grâce. Il s'enfuit rouge de honte, tremblant d'être poursuivi, quand soudain, ô bonheur! il voit briller à terre une guinée. 11 la prend avec un transport de joie, retourne en toute hâte sur ses pas pour acquitter la dette de son appétit et, avec le surplus de ce trésor providentiel, il achète un dé en or pour sa sœur.

Le docteur ReinholdForster en était encore à chercher un emploi moins précaire que celui de ses travaux pour d'avares libraires, quand il lui fut proposé de s'adjoindre au second voyage de.Cook, en qualité dé naturaliste. Une seconde fois, la fortune compatissante venait le prendre par la main dans ses rêves de savant, dans les anxfétés de sa situation, pour le conduire dans une immense arène. Son imagination s'exalta à cette nouvelle proposition. Le, 4 juillet 1772, on lui avait annoncé qu'il pourrait faire ce voyage. Le 15, il s'embarquait à Plymouth. 11 n'avait mis qu'une condition à son départ, c'était qu'il pût emmener, avec lui son brave Georges. Quant à ses autres enfants et à sa femme, qu'il avait déjà une fois abandonnés en Allemagne, il les abandonnait encore sans trop de chagi-in en Angleterre.

Ceux qui ont étudié Thistoire des découvertes maritimes

savent quel intérêt universel s'attachait à cette expédition de Cook, qui déjà s'était fait un si grand renom par son premier voyage. Les géographes en attendaient la solution d'un grand problèige; les naturalistes, une quantité de nouvelles notions; les gens du monde, une description de plusieurs contrées et de plusieurs peuplades encore ignorées. Pour Georges, c'était un bonheur idéal de quitter sa tâche pénible de chaque journée pour s'associer à une telle entreprise. Avec sa vive et intelligente jeunesse, son esprit déjà éclairé par un sérieux enseignement, sa nature impressionnable, son âme ouverte à tous les poétiques sentiments des beautés de la nature, quelle joie pour lui d'aller au delà de l'équateur, de traverser les océans lointains, de visiter lés îles, de pénétrer dans les régions d'un autre hémisphère ! Heureux désirs de l'esprit, rêves enchantés de l'imagination, poésie suprême du voyage, quiconque a bu à cette coupe magique pourrat-it jamais en détourner ses regards, pourra-t-il jamais l'oublier?

Mais le bonheur du jeune naturaliste ne tarda pas à être troublé par les excentricités de son père, qui, ne pouvant se soumettre à la discipline d'un bâtiment de guerre, obligea le capitaine à le rappeler à l'wdre par des mesures de rigueur. Cependant le bon Georges devint un des favoris de Cook, et plus tard, dans un de ses écrits, il a montré qu'il savait apprécier les mérites du célèbre navigateur.

Au retour de cette mémorable exploration, en 1774,

il se trouva pourtant, par son amour filial, entraîné dans des difficultés qui devaient avoir pour lui de fâcheux résultats. Il parait qu'avant de s'embarquer son père n'avait pas compris le sens positif de ses engagements envers le gouvernement anglais, ou qu'il l'avait oublié. A son arrivée en Angleterre, il voulut publier le résultat de ses observations scientifiques. L'amirauté lui signifia qu'il n'avait pas le droit de rien faire paraître en dehors de la publication officielle dont elle se réservait ellemême le privilège. Avec sa nature inflexible, il persista dans sa résolution. Aussitôt l'amirauté interdit l'impression de son livre, et, comme il s'obstinait à défendre ce qu'il appelait son droit, elle lui enleva toute participation à l'œuvre qu'elle préparait elle-même et pour laquelle il eût reçu une ample rétribution. Cette cruelle sentence laissait le malheureux père de famille sans ressources, après une longue et périlleuse entreprise où il s'était jeté avec tant d'ardeur et tant d'espérances. *!#*-«

Georges, dont le nom ne se trouvait point m#ttionné dans l'engagement contracté par son père, crut pouvoir, grâce à cette omission, user de sa liberté d'écrivain, et publia son récit de voyage. Par là il aggrava encore les griefs de l'amirauté, car elle pensait, et ajuste titre, qu'il n'agissait qu'à l'instigation de son père. Ce livre, dans lequel Georges décrivait avec une vive impression de jeunesse et dans un style simple, vrai, naturel, les régions qu'il avait parcourues, obtint un grand succès. Le nom du jeune auteur se répandit dans toute l'Europe,

et Thumble demeure qu'il occupait avec sa famille dans Percy-Street fut visitée par plus d'un étrahger de distinction, avide de voir les voyageurs qui avaient eu- le bonheur de pénétrer dans les îles de Tocéan Pacifique. Parmi ces visiteurs apparut un jour le docteur allemand Sœmmering, avec lequel Georges contracta une étroite amitié*.

Cependant l'ouvrage qui avait fait en si peu de temps la réputation du jeune écrivain ne lui donnait qu'une modique somme d'argent. Dans sa détresse pécuniaire, Reinhold avait d'abord trouvé une ressource en vendant de côté et d'autre des raretés des mers du Sud, ou en sollicitant par l'offre de divers objets curieux d'histoire naturelle la générosité des petits princes d'Allemagne. Bientôt cette ressource fut encore épuisée, et le gouvernement anglais restait sourd à ses réclamations. Enfin, un matin arriva où les recors entrèrent dans la maison du dodeur, s'emparèrent de lui et le conduisirent dans la prison* pour dettes.

Quelle situation pour Georges! Son père enfermé, sa mère etses sœurs malades, lui-même si souvent souffrant, que, malgré sa mâle énerçîê, à peine pouvait-il travailler; et pas une âme généreuse pour lui venir en aide! pas une main dévouée pour le soutenir! Sous ce fardeau d'an-

* Un des anatomistcs et des physiologistes les plus distingués de rAllemagne. H a publié un grand nombre d'ouvrages, entre autres une dissertation: De corporis hwnani Fabrica, et une autre intitulée: De Basi encephali et Originibus nervorum ex cranio egredientium, M à Thorn en 1755, il mourut à Francfort en 1850.

goisses et de douleurs^ il ne s'abandonna point à un morbide découragement» il avait un grave devoir, un devoir religieux à remplir. Il fallait qu'il trouvât le moyen de secourir sa famille. L'Angleterre ne lui offrait plus aucun espoir, Il.résolut d'aller en Allemagne, d'où il avait reçu à diverses reprises plusieurs témoignages de distinction. 11 rassembla ce qui lui restât de plantes desséchées des plages lointaines, de madrépores, d'oiseaux empaillés, avec l'espérance que quelque directeur de musée se réjouirait peut-être d'acheter cette précieuse collection.

De Hollande il adressait à son père ces lignes touchantes:

a Je suis en bonne santé, résigné au malheur qui nous a frappés et plein de coniiance dans la miséricorde de Dieu, Nous avons souvent éprouvé sa bonté. 11 notis délivrera, n'en doutons pas, des anxiétés dans lesquelles nous vivons depuis quelques années. Je me soumets humblement à toutes les souffrances, convaincu qu'elles me sont imposées pour mon bien. Mais, tout en m'abandonnant aux décrets de la Providence, je ne crois pas l'offenser en la priant chaque jour d'avoir pitié de nous, et de nous donner le bien-être terrestre; car on peut avoir aussi quelque bonheur terrestre, et pourquot^ne serait-il pas permis de le demander? »

Georges fut accueilli d'une façon très-honorable par les savants de Hollande; mais, malgré les sympathies qu'on lui témoignait, il ne tarda pas à reconnaître qu'il ne trouverait pas dans ce pays le moyen de remédier aujc

292 GRORGES FORSTER.

misères de sa famille. Dans sa douloureuse déception,

il écrivait à son père :

« Les espérances que j'avais conçues en arrivant en Hollande se sont évanouies. Je suis entre les mains de Dieu, soumis à ses arrêts. Devant moi, autour de moi, foui m'a|.])araît si sombre! . Mais que sa volonté soit accomplie! Amen!.'.. Oh! mon pauvre cœur I Je ne puis à prosent vous écrire plus longuement. Ma pensée est sans cessg tournée du côté de l'Angleterre. Comment est ma mrre? Comment sont mes sœurs? Puisse le Seigneur miséricordieux nous donner à tous le courage de supporter nos tribulations I Nul nouveau malheur na-t-il frappé notre maison? »

Dans cette triste disposition d'esprit, Georges partit pour TAUemagne, et s'arrêta d'abord à Dusseldorf, ou il fut accueilli avec enthousiasme par Jacobi*. Il resta là plusieurs jours, captivé par les entretiens littéraires, par les prévenances affectueuses, par la cordiale hospitalité de cet aimable écrivain. Douze ans après, il lui faisait une seconde visite en se rendant en l'Angleterre, et disait a Alexandre de Humboldt : « Nous ne trouverons

* Frédéric-Henri Jacobi, fils d'un marchand <Je Dusseldorf, obligé pendant quelque temps de suivre la profession de son père, afcanfonna, dès qu'il en eut la liberté, les affaires commerciales pour se déTOuer aux lettres. l\ fut l'ami de Widand, de Goethe et des principaux écrivains de son temps. U a publié diverses poésies d'une nature douce et naïve, deux romans philoi^opliiques: Wolàemar et les lettres 4' Ed. Allwil. Il avait un frère, J.<}eorges, qui, comme lui, avait Vamoor de la poésie et des études philosophiques, et qui devint professeur à l'université de Fribourg en Brisgau.

plus un tel homme dans tout le cours de notre voyage. » Dusscldorfnc pouvait lui donner dans ses sollicitudes filiales qu'un soulagement passager. C'était à Cassel qu'il espérait réviser ses vœux. Il y avait là un prince, Frédéric II, qui se glorifiait de protéger les arts et les sciences, et qui, pour les mieux protéger, venait d'enrichir son trésor en fa|sant dgns ses États une effroyable traite de blancs, en vendant à l'Angleterre vingt-deux mille de ses sujets pour la somme de dix-huit millions. La plus petite parcelle de cette somme çût suffi pour affranchir le hon Georges de ses anxiétés, pour rendre la joie à son cœur, la paix à sa famille; mais le landgrave croyait devoir faire un plus noble emploi de ses finances. Une grande partie des gulnées qu'il avait reçues pour le sang de ses Hessois avaient étéappliquées à l'achat d'une quantité de mauvaises statues de marbre, qu'il contemplait avec un ridicule orgueil. Il daigna cependant accorder une audience au jeune voyageur, et, après avoir écouté sa requête, lui dit qu'il ne pouvait s'en occuper avant la séance de son Académie des antiquités, où il devait prononcer un discours. Après celte solennelle représentation, il voulut bien recevoir de nouveau son humble sol- . liciteur. Il lui donna cinquante louis pour son père, et lui offrit une chaire de professeur à l'université de Cassel avec un traitement de dix-sept cents francs. Si modeste qu'elle fût, cette place apparaissait à Georges comme une grâce providentielle. Mais, dans la tendresse de son sentiment filial, dans l'admirable déhcatesse de sa con-

science, il se demandait s'il lui était permis de s'occuper de son propre avenir avant d'avoir assuré celui de ses parents. Il hésita longtemps à accepter la proposition) qui lui était faite, et il ne s'y décida enfin qu'à la condition qu'il lui serait accordé quelques mois de délai pour continuer l'œuvre de dévouement 'qu'il avait entreprise. A Gœttingen , il eut le bonheur de rencontrer le savant Heyne, qui devint son àmi^ A BerUti, il fut aussi trèsfavorablement accueilli parles professeurs de l'université. Mais, pendant qu'il recevait de côté et d'autre toutes ciBs marques de bienveillance, son père restait en prison, sa mère et ses sœurs languissaient dans le besoin. Le prince de Dessau s'émut pourtant à cette touchante odyssée d'un filfe courant de ville en ville dans l'unique but de chercher un remède aux désastres de sa famille. Il lui remit cent louis pour son père, et promît d'intercéder près de l'amirauté anglaise en sa faveur.

Georges envoya à Londres sa récolte pécuniaire, et, au printemps de 1779, retourna à Cassel pour y prendre possession de sa chaire. Là enfin, le sort rigoureux contre lequel il avait si vaillamment lutté parut s'apaiser. Là, il

* Cet homme, qui s'est rendu célèbre par sa pi*ofonde connaissance des auteurs classiques, était le fils d'un pauvre tisserand de la Saxe. Par son ardeur pour le travail, par sa puissante énergie, il surmonta lui-même toutes les difficultés de sa position. Né en 1729, il fut illOmmé, en 1763, professeur d'éloquence à l'université de Gœttingen, puis devint le bibliothécaire de celte université, et le directeur de ses Annales scientifiques. Ses éditions de Tibulle, de Virgile, de ^Pindare, d'Homère, sont encore aujourd'hui très-recherchées par les philologues.

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lui fut aanoQoé que, à la demande du due de Brunswick, les loges maçonniques d'Allemagne venaient de faire une souscription pour payer les dettes de son père, que, de plus, on donnait au vieux doieteur une chaire de professeur d'histoiri& natureBe à Tuniversité de Halle. En même tenq>s Theureux Georges appr^ait qu'il allait avoir pour collègue à son écota de Cassel son ami Sœmmering. Toutes les joies du cœur lui arrivaient à la fois I II remplissait ses foofctions de professeur avec zèle, et il traduisait Buffon. En outre, il y avait autour de lui plusieurs hommes distingués dont la société le charmait, entre autres Jean de MûUer, le célèbre historien»

Mais les soucis matériels, ces funestes soucis qui assombrirent toute son existence, revinrent bientôt peser de tout leur poids sur son esprit, et empoisonnèrent sa satisfaction intellectuelle. Le landgrave, qui sans cesse parlait en termes pompeux de son université, ne Tinscrivait que pour une &ible somme dans son budget. La bibliothèque n'avait quun subside annuel de trois mille francs, Georges était obligé d'acheter lui-même les livres qui lui étaient nécessaires pour ses études et pour son enseignement. Malgré son régime frugal, il ne pouvait, avec son traitement, subvenir à ces dépenses, et Jacobi, avec lequel il entretenait une amicale correspondance, lui vint plus d'une fois généreusement en aide. Un jour 11 crut pouvoir lui procurer dans le duché de Berg un emploi de finances très-lucratif, et il s'engageait à faire le cautionnement de trente mille écus exigé pour cette

place; mais un incident inattendu fit échouer ses combinaisons.

Dans les amertumes que lui causa cette déception nouvelle, dans son penchant naturel à Texaltàtion, Georges, qui, dès sa jeunesse, avait été affilié par son père à la franc-maçonnerie, se laissa aller aux visions extatiques, aux promesses éblouissantes des rose-croix et des illuminés qui, à cette époque, exerçaient une grande influence sur la rêveuse Allemagne. Les lettres qu*il écrivit à cette époque présentent un singulier mélange de réflexions mélancoliques, de théories humanitaires et de mysticisme religieux. Le bruit que fit en Allemagne et jusqu'en Angleterre le professeur de physique de Gœttingen, le caustique écrivain Lichtenberg, en annonçant qu'il avait découvert le secret de la transmutation des métaux, imprima encof e à l'âme crédule de Georges une autre direction.

Il se livra, avec son ami Sœmmering, à divers essais d'alchimie, et y perdit à la fois son temps et son argent. Sa raison finit pourtant par l'emporter sur les aberrations de sa pensée. Il reconnut ouvertement ses erreurs, et il en parlait comme un convalescent qui se sent renaître à la vie parle de la maladie à laquelle il a failli succomber. Dans une de ses lettres il disait : « Je me réjouis d'avoir surmonté cette crise morale avant l'âge de trente ans. Le passé est passé, et il ne me reste qu'un ardent désir d'arriver le plus tôt possible, sdon nies facultés, à ce que nous pouvons appeler la vérité. »

GEORGES FOR&TEP». 207

Pour réparer le tort qu il s'était fait par ses rêves chimériques, il entreprit de nouveaux travaux littéraires ; mais le souvenir de son iol entraînement, l'agitation de Sœmmering, qui, en se retirant ainsi que lui de Tardente secte des illuminés, craignait à chaque instant d'être poursuivi par ses anciens confrères, enfin les nouvelles dettes .qu'il avait contractées dans ses expériences de chimie, tout se réunissait pour lui rendre de plus en phii» désagréable son séjour à Casseh Son amour pour l'étude, ce soutien de la pensée inquiète, cette consolation de l'écrivain,. ne lui donnait plus la pure et honnête satisfaction qui résulté de l'accomplissement d'un devoir journalier, la saveur bienfaisante du travail. Pour reprendre la libre possession de ses facultés il lui fallait un voyage. La fortune, qui, dans sa première jeunesse, l'avait déjà enlevé à sa languissante existence de Londres pour lui ouvrir d'immenses horizons, pour lui faire une prompte célébrité, la fortune lui vint encore çn aide. Le prince Poniatowski lui offrit une chaire de ^irofesseur d'histoire naturelle à l'université de Wilna, «vec un salaire honorable et un subside annuel pour ses frais de correspondance et pour l'achat des divers objots nécessaires à ses études.

Georges, qui n'aspirait- qu'à quitter son aride école de Casse] et à voir d'autres contrées, accueillit avec empressement cette proposition. Ses amis se réunirent pour payer ses dettes, et à la joie que lui causaient cet affranchissement de ses soucis et ce changement de résidence

il s'en joignit encore une autre plus vive et phïs douce.

Dans ses fréquentes excursions à Gœttingen, dans ses visites à Heyne, il avait conrfu Thérèse, la fille de cet excellent homme. Il avait été séduit par les qualités de cœur et d'esprit qu il découvrait en elle. IlTaimait, il désirait répouser, et Thérèse éprouvait aussi pour lui, sinon un sentiment d'amour, au moins une juvénile sympathie. Lorsqu'elle le vit prêt à partir seul, sans dirais, sans famille; pour une terre étrangère, une généreuse pensée la détermina- à préférer le jeune proîesseur aux autres prétendants qui courtisaient alors comme lui ses bonnes grâces.

Le père, pluis prudent et plus réfléchi, et comprenant peut-être mieux qu'elle la véritable nature de ses sentiments, n'admettait pas sans objection ce projet de mariage. Mais Thérèse obtint de lui que du moins il ne s'y opposerait pas, et qu'il le sanctionnerait quand Georges aurait reconnu que sa position à Wilna était bien telle qu'on la lui avait annoncée.

Georges partit avec les heureuses émotions que lui donnaient son amour, l'attrait du voyage et la perspective d'une nouvelle existence. Chemin faisant, il s'airèta à Vienne. On y connaissait depuis longtemps le récit de ses lointaines explorations et plusieurs de ses autres écrits. On lui fît dans les cercles de la haufé société Taccueil le plus flatteur. Il eut l'honneur d'être reçu en audience particulière par l'empereur Joseph II, d'être invité aux soirées de l'illustre ministre Kaunitz, et à celles de la com-

tesse de Thum, qui réunissait chet elle les hommes les plus distinguée. Dans les lettres qu'il écrivait à ses amis, Georges Ferster célèbre avec enthousiasme les charmes de k capitale de rAutriche, et cette ville lui laissa un tel souvenir, qu'elle fut toute sa vie l'Elysée de ses rêves.

Il quitta Vienne au mois d'octobre. C'en était fait des enchantements qu'il venait d*éprouver. Il cheminait par un temps pluvieux et froid sur des routes boueuses, à travers de longues, plaines silencieuses et mornes, où il ne trouvait, de loin en loin, qu'un misérable gîte dans de hideuses auberges, et son entrée dans le pays qu'il allait habiter lui causa une profonde impression de tristesse. .

^A Grodno était la cour de Pologne; la Diète venjût de s'y réunir. Le roi et les magnats, avec leur nombreuse escorte, occupaient les principales rues de la ville; les fiers gentilshommes des diverses provinces de Pologne paradaient dans les faubourgs, avec leurs grandes bottes et leurs longues épées, avec leur légion d'écuyers, de serviteurs parés d'oripeaux, traînant à leurs pieds des chaussures en paille, se pavanant dans leur insolence et dans leur saletés Dans les rangs les plus élevés de cette étrange agglomération, Georges rencontra cependant des personnages de distinction qui se firent un honneur de recevoir l'illustre voyageur. La sœur du roi, qu'on appelait madame de Cracovie, parce que son mari, le maréchal de Branicki, avait été castellan de Cracovie, l'ac-

cueillit de la façon la plus gracieuse, et le présenta elle-même à son frère, qui Tadmit à ses soirées. L'amant suranné de Catherine, qui, pour prix de ses galanteries, avait reçu l'investiture du royaume de Pologne, se plaisait dans la société des hommes lettrés. Ses témoignages de bienveillance et ceux du jMrince-primat raffermirent le courage de Georges Forster.

Au mois de novembre, il prit bravement possession de son poste un peu sauvage de Wilna. Le cabinet d'histoire naturelle ne lui offrait qu'un embryon de collection ; la bibliothèque universitaire était très-pauvre; mais on lui avait promis de faire toutes les dépenses nécessaires pour combler les lacunes de ces deux établissements.

L'université, comme la plupart des hautes écoles de Pologne, avait été fondée par les jésuites; puis, après la suppression de leur ordre, réorganisée sur un nouveau plan. Quelques jésuites pourtant continuaient à y enseigner comme de simples laïques. Georges avait contre eux de vives préventions; mais, à mesure qu'il vit ces hommes qu'on lui avait dépeints comme des êtres si dangereux, il sentit peu à peu s'évanouir sa défiance, et dans plusieurs de ses lettres il s'est plu à faire l'éloge de leur digne conduite et de leur désintéressement.

A son arrivée à Wilna, il fut . installé dans l'ancien cloître de ces religieux. Son appaitement était sombre, triste, mais meilleur pourtant que celui de la plupart de ses collègues. Une des difficultés de son nouvel emploi était l'obligation de faire ses leçons en latin; il écrivait

Irès^corriBctement le français et l'anglais, mais il ne pouvait^ sans un travail obstiné, faire une composition latine. Comme son mariage dépendait de ses succès de professeur, Tamour donna un nouvel essor à son intelligence; il s'appliqua avec ardeur à parler latin, et étudia môme le polonais. ' »

L*hiver s'écoula dans ces diverses occupations. Au commencement de Tété, Georges devait aller chercher sa fiancée, et il lui préparait sa demeure. Bien que Thérèse lui écrivît, av^c son exaltation de caractère habituelle, qu'elle vivrait Irès-volpntiers dans la ,plus chétive cabane et qu'elle se réjouirait <fe partager ses privations, Geprges tenait à disposer pour elle un appartement agréable. Comme les boutiques de Wilna étaient fort mal assorties, et que les artisans polonais lui par^iissaient très-maladroits, pour recevoir plus dignement sa chère Thérèse il fit venir des meubles et des ouvriers d'Allemagne. Il faut dire que l'économie n'était point une des vertus de Georges; il aimait le confort et l'élégance. De phis, il ne pouvait résister à la tentation «d'acheter des livres, des caries, des instrumenta de physique. Avec l'exiguïté de ses ressources, son penchant à la dépense et ses fréquents déménagements, il ne pouvait manquer de contracter des dettes.

Pour accroître ses revenus, l'idée lui vint de se taire médecin. Il n'y avait alors qu'un très-petit nombre de docteurs en Pologne, et ceux, qui exerçaient cette profession se faissaient payer fort cher leurs consultations.

Mais, tandis qu'il songeait à acquérir les moyens de guérir les autres, il tomba lui-même gravement malade et faillit mourir. Au mois d'août seulement il -recouvra assez de forces pour se rendre à iîœttingen. Au mois de septembre, il était marié et revenait avec sa femme en Pologne. 'A partir de cette époque (1785), pendant les deux années qu'il passa encore en Pologne, Georges Forster se fit de sa maison un vrai sanctuaire d'études. Si Thérèse s'était décidée à Tépouser plutôt par une romanesque impression que par un véritable sentiment d'amour, sa conduite envers elle dans toutes les circonstances dut accroître l'estime qu'il lui avait inspirée. Jamais, dans ses plus vives perplexités, il ne l'afflige par le moindre emportenlent. Il craignait tellement de l'affecter par une peine de cœur, qu'il lui dissimulait avec soin ses sollicitudes. Hélas I cet excès de délicatesse lui devint funeste, car il en résulta le désaccord qui peu à peu s'éleva entre elle et lui.

Wilna, où il avait pris rengagement de rester huit années, était une triste résidence. Le primat ne s'occupait point des besoins de l'université, comme il l'avait promis. Georges ne pouvait pas même se procurer les livres qui faisaient sa joie et qui devaient être un des éléments essentiels de son professorat. Aussi écrivait-il à un de ses amis pour le conjurer de lui abandonner les miettes de sa table littéraire. En outre, il ne trouvait autour de lui aucune relation attrayante. Les fêtes bruyantes, les plaisirs grossiers des nobles de Lithuanie,

ne pouvaient lui être agréables. Les jésuites, qui d'abord l'avaient séduit par leur douceur de caractère et leur instruction, s étaient éloignés de lui après avoir vainement tenté de le convertir au catholicisme lui et sa femme. H vivait seul, dans l'accomplissement journalier de ses devoirs, dans le silence de ses études, dans de graves réflexions.

« Le temps que j'ai passé ici, écrivait Georges à un de ses amis, ne m'aura pas été inutile. J'y ai fait plus d'une amère expérience, mais ces expériences doivent servir au développement dé ma raison et de mon intelligence. Il faut que j'apprenne à m' amender de mes fautes, et que je stationne à Wilna dans un état semblable à celui de la chenille jusqu'à ce que le moment vienne ou je puisse ouvrir mes ailes et poursuivre ma destinée. »

Pour se faire une existence meilleure , Vhonnéte Georges 'travaillait alors avec tant d'ardeur, qu'il fatiguait ses forces et affaiblissait sa santé. Dès le matin il était à l'œuvre. En ce temps-là il produisit, outre quelques traductions, divers livres qui méritent une mention particulière. Le premier était une Dissertation sui' la race humaine^ dont l'idée lui fut suggérée par une théorie de Kant sur le même sujet. Le ton dogmatique avec lequel le philosophe de Kœnigsberg traitait cette question irritait Forster, qui n'avait pas le moindre goût pour les idées spéculatives. Dans une de ses lettres il appelle Kant l'archiscolastique et l'archisophiste de son siècle. Cependant il écrivit son traité avec une grande modération

jOi GEORGES FORSTER.

et maintint Texistepce de plusieurs races différeotes, tout en admettant qu'elles provenaient d'une seule tige primitive.

Son second livre était une Vie de CooL Joseph II en accepta la dédicace, et Ton fut bien frappé de celte sorte d'adhésion impériale à un ouvrage empreint d'une très-hardie pensée de libéralisme. Chos$i singulière! dans les publications souvent si audacieuses des écrivains français du dix-huitième siècle, rien n'indique qu^ils aiem pressenti le prochain bouleversement de leur pays natal. Quelques voyageurs étrangers, entre antres Goldsmith, l'avaient pourtant présagé. Mais Forster le prophétisait dès l'année 1782 en termes précis : a L'Europe, écrivait-il à son père, touche à une révolution effroyable. » Dans un autre de ses écrits on a trouvé le passage suivant :

« Nous voilà près de la fin du siècle, et il n'est pas possible que nous n'arrivions pas à un nouvel enseignement, à une nouvelle doctrine, far suite de ce besoin universel de changement dans les institutions actuelles, par les actives investigations faites de tout côté, par la révolte de la raison contre le système politique, par la suprématie de l'intelligence sur les vieilles routines d'éducation, *et enfin par la foi ardente en des forces miraculeuses. »

Vers la même époque il écrit encore ces lignes caractéristiques : « C'en est fait du principe d'infaiUibilité. La tolérance et la liberté de conscience annoncent la

victoire de la raison, ouvrent la voie à la liberté de là presse et à la libre recherche de toutes les vérités. L'observation et Texpérience élargissent et coordonnent le cercle de nos connaissances. Tous les pouvoirs politiques tendent à un niveau d'égalité. En un mot, nous arri* vons à une époque de floraison. »

Nous citons à dessein ces passages, écrits vers 1787, pour montrer que, lorsque la Révolution éclata, Forster ne la préconisa point par un entraîpement subit, mais parce qu'il crût y voir la réalisation de la pensée qui l'occupait depuis longtemps.

Au mois dé juin de cette même année, un matin, il vit entrer chez lui un officier de marine russe qui lui présenta une lettre du comte Stackelberg, pour l'engager à s'associer à un nouveau voyage de découvertes dans l'océan Pacifique. Dans cette lettre, le gouvernement russe lui offrait une magnifique rétribution et une pension viagère pour sa femme dans le cas où il viendrait à mourir. De plus, on lui annonçait que son ami Sœmmering serait adjoint à la même expédition. Quelle ravissante surprise pour Forster, qui n'aspirait qu'à quitter sa morne retraite de Wilnal Quel bonheur de retourner dans les parages qu'il avait déjà parcourus, et où il avait conquis sa première illustration 1 Avec quelle joie il salua cette aurore d'une nouvelle destinée qui brillait ^i inopinément à ses yeux ! Ses préparatifs de départ furent bientôt faits. Il se rendit en toute hâte à Gœttingen; mais, quelque temps après, la guerre qui éclata entre la Russie et la

Turquie renveirsaît toutes ses espérances. L'exploration scientifique conçue par Catherine était ajournée à un temps indéterminé. Forster se retrouvait en Allemagne sans éhiptoi, sans autre ressource qu'une année de traitement qui lui avait été payée d'avance. Par bonheur, le gouvernement russe l'avait aussi, selon ses promesses, généreusement affranchi de ses dettes, en sorte que, malgré sa cruelle déception, le pauvre Forster bénissait encore sa sortie de Wilna et son retour en Allemagne.

Après plusieurs tentatives infructueuses pour se procurer une place quelque peu lucrative, Georges se décida à se rendre à Mayence, où Jean de MûUer remplissait près de F électeur les fonctions de secrétaire et où Soemmering faisait un cours d'anatomie. Jean de Mûller le présenta au prinœ prélat, qui l'attacha à son service en qualité de bibliothécaire. Le traitement afTecté à ce poste n'était pas considérable, mais Thabile prélat ne manqua pas de faire remarquer au jeune savant quel agrément ce serait pour lui de vivre en pleine Allemagne, sur les rives charmantes du Rhin, au lieu de rester enseveli loin du mouvement de la civilisation, dans les déserts de la Pologne.

Cet électeur était un homme fin, ambitieux, élevé dans a diplomatie des cours, aimant le luxe et les plaisirs mondains, s'inquiétant fort peu des devoir» austères que lui imposait sa dignité ecclésiastique. Il succédait à un prélat d'un cœur simple, honnête, candide, qui, à l'exemple de Joseph II, avait eu le désir d'opérer dans sa principauté

GEORGES FORSTBR. 3<W

de salutaires réforflies, et qui, au lieu de donner dans son palsds des fêtes splendides, aimait à s'associer aux modestes divertissements de la bourgeoisie. .

En prenant possession de son trône archiépiscopal, le nouvel électeur, Canon Erthal, avait édifié d'abord ses sujets catholiques par toutes les apparences de la plus parfaite piété. Mais, dès qu'il crut avoir suffisamment joue le rôle qu'il s'était imposé, il fit un autre emploi de son temps. D s'abandonna sans réserve à ses joies mondaines, à ses sensualités. Les habitudes pompeuses de la cour de Louis XIV avaient autrefois séduit les princes d'Allemagne. Lès mœurs désordonnées des dernières années de Louis ÏY exerçaient à leur tour la même influence et pénétraient jusque dans le palais de celui qui joignait à son titre d'archichancelier de l'Empire une^es plus hautes dignités dfe l'Église. Tandis que le voluptueux Erthal restait nonchalamment couché sur un divan fa» çonné par les meilleurs ouvriers de Paris, une jeune femme hii lisait les contes de Voltaire, les Lettres persanes et les romans de Grébillon. Le soir^ de joyeux convives se réunissaient à la table luxueuse du palais archiépiscopal, et les plus belles prébendes étaient accordées à ceux qui savaient le mieux flatter le prélat, le servir dans ses passions et l'amuser par leur esprit. On vit pourtant sortir de cette cour dissolue quelques hommes distingués, entre autres Stadion, qui, après avoir porté à Mayence le titre de chanoine, devint un des principaux ministres d'Autriche, et Dalberg, qui avait commencé aussi par oc-

cuper ce modeste poste de chanoine, qui devint ensuite évêque d*Ërfurt, coadjuteur de Mayence, puis archichancelier de rErapire, prince primat et grand-duc de Francfort.

Nous n'avons sans doute pas besoin de dite que Forster, avec la gravité de son esprit et la tendance de ses idées, se fût trouvé fort mal à l'aise dans la sociétés favorite d'Erthal, et, à supposer qu'il eût voulu y entrer, sa position sociale ne le lui aurait pas permis, car elle ne se composait que déjeunes aristocrates qui, du haut de leur vanité nobiliaire, traitaient avec dédain le peuple et la majorité. Georges avait près de lui quelques amis, notamment SoHnmering, et son voisinage de Dusseldorf lui permit de renouer avec Jacobi des rapports qui s'étaient affaiblis pendant çon séjour en Pologne. En même temps il entretenait une correspondance régulière avec Heyne, et s'associait avec lyi à la rédaction des Annales de Gœtlingue.

Mais, malgré ses habitudes laborieuses et l'empressement avec lequel il saisissait chaque occasion d'améliorer sa situation par son travail, le fantôme qui le poursuivait dès son enfance, le fantôme de la pauvreté, se dressa de nouveau devant lui.

Le fastueux électeur de May ence dépensait trop gaiement ses revenus pour qu il pût en enaployer une partie à l'accroissement d'une institution scientifique. La bibliothèque confiée aux soins de Forster se composait d'environ cinquante mille volumes, pour la plupart sans valeur

et enterrés dans un grenier. L'indolent Erthal, qui. n'y entrait jamais, ne voyait aucune raison d'augmenter le traitement de son bibliothécaire. 11 avait engagé Georges à faire un cours d'histoire naturelle, et Georges eût avec joie rempli cette tâche; mais il n'avait pas un élève.

Dans la difficulté qu'il éprouvait à subvenir à ses besoins par Ses minimes appointements ou par le faible produit de ses écrits, ses anxiétés pécuniaires le ramenèrent à une idée qui l'avait déjà souvent occupé, à l'idée de publier une histoire des découvertes dans les mers du Stfd ^t une flore de leurs archipels. Comme il ne pouvait trouver en Allemagne un éditeur pour publier une œmxe aussi considérable, il résolut d'aller le chercher en Angleterre. Il obtint un congé de trois mois, et, à la fin de mars 1790, il parlait avec Al. de Humboldt.

Ses grands projets de publication ne se réalisèrent pas, mais, en revanche, il eut dans son yoyage de vives émotions. A Londres, il assista au fameux procès deHastings, qui agitait toute TAngleterre ; à Paris, au mouvement révolutionnaire du peuple^ aux préparatifs de la fête du Champ de Mars. Le meilleur résultat de. son excursion fut le livre qu'il écrivit sous le titre de Vues du Rhin inférieur^ du Brabant et delà Flandre. Par l'élégance du style, par la fraîcheur des descriptions, par la lucidité et la variété des idées qui y sont exprimées, ce livre mérite d'être placé parmi les principales productions de la littérature allemande.

Jusque-là, dans ses divers changements de situation,

dans ses cra&fantes perplexités, Georges avait du moins trouvé un doux rafuge à son foyer, it était destiné à subir les plus amères épreuves de la vie humaine, et sa dernière consolation lut fut enlevée. L'histoire de la révolution cpii s'opéra dans son intérieur dotinestique est tellement étrange, tellement compliquée, qu'on a peiâe à se l'expliquer. Il est probable, comme nous l'avons déjà remarqué, que la délicatesse même avec laquelle il dissimulait à sa femme ses plus pénibles inquiétudes jeta entre elle*et lui un premier germe de mésintelligence. Il parait aussi que son âme, assouplie dès Tenfance par de rudes exigences et dominée par une pensée perpétuelle d'étude, par une aspiration impérieuse de développement intellectuel, n'avait point les élans de tendresse qu'une vive et romanesque jeune feramo pouvait désirer. Quoi qu'il en soit, l'hérèse, ne trouvant point dans sa vie conjugale les satisfactions de cœur qu'elle avait rêvées, se crut abandonnée et se laissa consoler dans ses idées d^ abandon par ua étranger.

De tous ceux qui Ipouvaient ambitionner un td rôle, celui-ci était assurément le dernier auquel on eût songé. C'était un sfecrétaire du ministre de Saxe, nommé Iluber, petit, chétif, d'une physionomie niaise et tout aussi débile d'esprit que de corps* A côlé de l'énergique et audacieux Forster, il apparaît comme le reptile qui s'élève en rampant jusqu'au nid de l'aigle, à la pointe d'un roc escarpé. Jamais Un tel homme n'aurait pu émouvoir le cœur de Thérèse^ si, dans sa fausse idée de femme né^

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gligée, elle n'avait été portée à accueillir avec une sorte de gratitude toute eirpr^sion de sympathie, tout témoignage d'intérêt, Huber avait d'ailleurs cette ténacité qu'on remarque souvent chez les individus d'une inielli^ gence bornée, et l'âme élevée de Georges n'était point accessible à la jalousie. Plus d'ime fois, après son mariage, son fidèle ami Sœmmering lui avait lait observer que Thérèse ne gardait pas assez de réserve dans ses re» lations de société. A ces remarques, dictées par une prudente et affectueuse sollicitude, Georges répondait, en poète, qu'il aimait cette franche expansion, qu'il avait horreur de tout ce qui pouvait entraver une liberté, paralyser le développement d'une fleur, l'explosion d'un bourgeon. -

Peu à peu Huber s'installa dans- sa maison, à un double titre. D'une part, il prodiguait ses soins à la jeune fetnme sentimentale; de l'autre, H secondait Forster dans ses traductions et lui servait d'intermédiaire jMpèsdes rédacteurs de journaux ou près des libraires.

Pendant le voyage de Georges en Angleterre, l'astucieux Huber redoubla ses assiduités, et, quand le pauvre Georges revint de son infructueuse excursion, déçu dans ses espérances, engagé dans de nouvelles dettes, il apprit que le dernier bonheur sUr lequel il crojait pouvoir en* core compter, le bonheur domestique, lui était à jamais ravi.

Il eut la foi*ce pourtant de renfermer en son sein ce qu'il éprouva. Il n'en laissa rien échapper dans sa corres*

pondance habitudle avec son beau-père, le vénérable Heyne. Une fois seulement cette profonde douleur éclata malgré lui dans une lettre qu'il adressa à Jacobi. a N* attribuez, lui ditril ensuite, qu a une faiblesse et à une maladresse certaines expressions qui vous ont inquiété, ou, 8*il faut que vous touchiez à toutes les cordes ôe mcm cœur, pardonnez à mes accès de spleen, quiand aux anxiétés de ma situation se joint la cruelle impression d'un autre malheur. »

Le généreux Georges a perdu ce qu'il avait de phis cher, et il n'est occupé que du soin d'écarter toute injure de celle qui l'a trahi. En écrivant à Jacobi, il lui dit encore : « Si vous touchez à ce point délicat, faites4e, je vous en prie, sur un lambeau de. papier détaché. Condamné à souffrir, je veux souflrir seul, et, comme fious avons l'habitude de lire ensemble vos lettres, je ne voudrais pas qu'une autre personne que moi y trouvât un mot qui pourrait l'affliger. »

Un des caractères les plus étranges de ce drame domestique, c'est que, en apprenant l'infidélité de sa femme, Georges continua à vivre près d'elle,, en apparence comme par le passé, et ne cessa de lui témoigner un sentiment d'amitié et d'estime.

Mais d'autres événements devaient donner à sa vie une autre impulsion. L'Europe entière avait les yeux fixés sur les terribles péripéties de la Révolution française. Les m$ en observaient les développements avec une aveugle sympathie, les autres avec effroi. L'électeur de Mayencc d

SCS courtisans en étaient arrivés à un tel degré d'infirmité morale, qu'ils ne pouvaient même plus éprouver une haine énergique. Ils se contentaient de maudire le « peuple souverain » et de se railler de lui dans leurs banquets nocturnes. De nobles exilés traversaient le Rhin. Le prélat leur offrit un asile dans ses États. 11 ouvrit son château de Worms au prince de Condé. Il reçut àMayencele comte d'Artois et lui assigna pour sa dépense journalière une somme de cinq mille francs. La plupart de ceux qu'il accueillait avec tant d'ostentation lui témoignaient peu de respect, et l'appelaient tout simplement M. l'abbé de Mayence. Bientôt le vaniteux prélat eut la joie de s'immiscer dans les grandes combinaisons politiques qui alors occupaient toutes les cours d'Allemagne. Ce fut pour lui un insigne honneur de réunir dans son palais les princes qui organisaient leur croisade contre Télendard sanglant du jacobinisme. Ce fut de l'imprimerie archiépiscopale de Mayence que sortit le fameux manifeste du duc de Brunswick.

Par tout ce que nous avons dit du caractère et des tendances de Forster, il est aisé de deviner de quel côté penchait son esprit dans ce tumulte universel. Toutes les lettres qu'il écrivait à cette époque montrent avec quel vif intérêt il suivait tous les rapides progrès de la Révolution, n ne songeait point cependant à se faire l'apôtre d'un changement radical dans les institutions d'Allemagne. Il avouait cfue ce pays était trop arriéré pour entrer tout à coiip dans la voie des innovations. C'était par

TefTei de ses opinions libérales, de ses rê?es humanitaires, de sa révolte instinctive contre tout ce qu'il flétrissait du nom d'oppre3sion et d'injustice, peut-être aussi par le coûtre-coup de ses amère^ déceptions, qu'il se passionnait pour les tempêtes populaires.

Le vieux Heyne applaudissait également aux nouvelles idées qui se manifestaient en France^ mais en même temps il se trouvait arrêté dans Télan de ses synipathies par une craintive appréhension. Ses lettres nous offrent une curieuse image de ses diverses impressions. Dans un de ses moments d'enthousiasme, il écrit à son gendre pour lui dire la joie que lui a causée tel ou tel décret» telle ou teHe motion ; puis, quelques jours après, il revient sur l'opinion qu'il a émise. Il a peur que Georges ne se laisse emporter trop loin par Timpétuosité de sou caractère. 11 lui recommande d'un ton grave et paternel le calme et la modération. Les frayeurs du bon Heyne redoublèrent quand on lui annonça que son gendre traduisait un ouvrage de Brissot dont il avait rendu compte dans les Notices de Gœltmgue. Cette fois Georges le rassura pleinement : « Non, lui disait-il, Je ne traduis pas le Hvre de Brissot et je ne le traduirai jamais. On est tn^ démocrate là-bas, trop aristocrate ici, et je ne puis être parmi les enragés de l'un ni de l'autre parti. »

Au lieu de répandre en Allemagne une des nombreuses œuvres de Brissot, il entreprit, d'après la version anglaise de W. Jones, une traduction du drame sanscrit de Sacouniala^ dont Téclatante poésie faisait un singulier

contraste avec les froides ou inapplicables théories qui alors agitaient l'Europe.

Par son récit de voyage en Flandre, par plusieurs autres publications, Georges avait ravivé sa réputation. Il se sentait plein d'ardeur et de résolutiotr, mais ses forces physiques n'étaient plus à la hauteur de sa passion intellectuelle ; elles s'affaiblissaient par une tension trop continue.

En 1 794 , il écrit à un de ses amis : « J'ai travaillé toute Tannée sans relâche avec une volonté de fer. Ma vigueur est épuisée, je suis malade, abattu, et je n'ai devant moi que la plus sombre perspective. Tous mes projets, toutes mes espérances s'envolent successivement. Rien ne me réussit ; me voilà maintenant dénué de ressources, hors d'état de me remettre à l'oeuvre, et dans une situation telle pourtant, qu'il faut absolument que je travaille comme autrefois pour pouvoir vivre. »

En ce moment de crise, il songeait encore à éditer une flore des îles de l'Océan pacifique; puis il s'écriait : « A quoi sert ? Si je réussissais à trouver un libraire en Allemagne pour faire cette publication, ce libraire ne me payerait pas, et je cherche en vain dans les hautes régions àe notre aristocratie un prince qui me donnerait une misérable somme de cent louis pour que le livre lui fût dédié, pour que son nom fût glorifié par la science. » Vers la fin de cette même année 1791, il lui arriva, comme par une dérision du sort, deux, événements dont un seul eût suffi autrefois pour assurer son bien-être, et

qui maintenant ne devaient avoir pour lui aucune durée. En premier lieu, l'électeur de Mayence lui assigna Téglisc des jésuites pour y ranger sa bibliothèque, puis ajouta à son traitement de bibliothécaire celui du professeur d'histoire naturelle, qui venait de mourir. En même temps, par suite d'un projet de publication, un homme qui occupait un- rang éminent, Herzberg, le vieux ministre de Frédéric le Grand, entrait amicalement en rapports avec Georges. Il avait appris que, à la demande de Yoss, un des principaux libraires de Berlin, Tinfatigable bibliothécaire de Mayence se proposait d'écrire une histoire des négociations diplomatiques de 1790, dont Herzberg avait été Tun des principaux moteurs. Une telle œuvre l'intéressait trop vivement pour qu'il ne désirât pas la rendre plus importante, en la faisant plus authentique. Il envoya à Forster divers documents imprimés. Il s'excusait de ne pouvoir lui adresser les actes officiels qui, par un ordre spécial du roi, né devaient être communiqués à personne; mais il lui offrait de revoir sa relation, et de l'élucider ou de la corriger au besoin, d'après la teneur de ces actes. Forster accepta avec une expression de gratitude cette proposition qui lui était faite dans les termes les plus bienveillants, et soumit son manuscrit au vieux miViistre, qui en fut très-satisfait.

Quelques semaines après, l'armée française entrait à Mayence. Herzberg envoya à Georges, par l'entremise de Yoss, la médaille d'argent de l'académie de Berlin, une caisse de livres et une somme assez considérable. .En

même temps il lui écrivait une lettre affectueuse dans laquelle il lui disait qu'il espérait le voir agir en vrai Prussien, Le fier Georges considéra ces présents comme une tentative de séduction et répondit au diplomate :

« Si je vous ai bien compris, le vœu que vous m'ex- • primez est incompatible avec mes principes et avec les idées de liberté que j'ai manffestées dans mes écrits. Je suis né dans un des ^districts de la Pologne, à une lieue de Dantzig, et j'avais quitté ma terre natale quand elle est tombée sous la domination de la Prusse ; je ne suis donc pas un sujet prussien. J'ai vécu dans la pratique de la science en Angleterre ; j'ai fait un voyage autour du monde. J'ai rempli divers emplois à Casse), à Wilna, à Mayence. Toute ma vie, je n'ai cherché qu'à être un bon citoyen, et j'ai gagné ma vie par mon travail. Ubi henè^ ibi patria^ doit être la devise de }'homm« d'étude et celle de l'homme qui n'aspire qu'à garder sa liberté individuelle dans les pays qui n'ont pas de constitution. Si, par ces mots de bon Prussien^ vous voulez me dire qu'à Mayence, sous la. domination des légions françaises, je dois souhaiter la (in des désastres de la guerre, je suis en ce sens un bon Prussien, et je serais également un bon Turcou un bon Chinois. Mais si vous prétendez qu'à ce litre je dois abdiquer mes opinions politiques, m'affligcr d'une nouvelle liberté, m'abstenir, dans le cas où j'y serais appelé, de toute participation à une œuvre constitutionnelle, rester neutre ou indécis dans un moment de crivse, et persuader au peuple de Mayence qu'il ferait

Diteux de rester asservi à une ancienne autocratie que de conquérir sa liberté par l'action de la France ; si, pour être un bon Prussien, il faut que j'adopte une doctriue qui n'a jamais été la mienne, que je m'allie aux intentions des cours et des cabinets d'Allemagne, non, cela n'est pas possible. Vous comprendrez, après cette déclaration, que mon devoir est de refuser l'argent que vous avez bien voulu m'envoyer, quoique je n'aie jamais été si' pauvre que je le suis maintenant. Mais je me résignerais à l'extrême misère plutôt que de faillir aux principes que j'ai toujours professés. Comment pourrais-je me laisser tenter par une offre de quelques milliers d'écus quand un million ne m' ébranlerait pas? »

A l'approche de l'armée de Custine, Félecteur avait convoqué les principaux fonctionnaires, les officiers de la garnison, lès délégués de la bourgeoisie de Mayence, et leur avait fait jurer de défendre la ville jusqu'à la dernière extrémité. Puis il avait confié les fonctions de régent à son chancelier Albini, et il était parti le soir avec sa voiture, escortant lui-même les fourgons chargés de la dépouille de son.palais, des deniers de ses États. Par précaution, il avait même emporté la caisse de secours des veuves. Cependant la bourgeoisie avait pris les armes; les chovaux étaient mis en réquisition pour traîner l'artillerie. Les généraux, paradant en grand uniforme dans les rues, encourageaient le peuple à repousser vaillamment Vinvasion étrangère.

Le 19 octobre, Custine parut sous les murs de

Mayence, et somma la ville de se rendre. Toutes les héixïïques résolutions, si éclatantes encore la veille, s'évanouirent en un instant. Le général en chef Gynmich ne fit pas même tirer un^^oup de canon. 11 fut le premier à aban3onner la place. Il alla rejoindre Télecteur à Erfurt. Si Forster ne quitta pas Mayence, ce n'était point dans l'intention de rendre hommage à la conquête de la France. 11 ne pouvait aller ailleurs, il n'avait nul autre asile dans le monde ; mais, avec son penchant pour les doctrines nouvelles, avec l'activité de son esprit, il ne pouvait rester en dehors du mouvement précipité des événements, il devait être bientôt saisi par la puissance de la révolution, et peu à peu emporté dans son tourbilr Ion. D'abord, l'université, menacée de perdre une partie de ses revenus, le choisit pour défendre ses droits près du général. Puis, comme il parlait parfaitement français, il fut employé par Custine en qualité d'interprète; et enfin, quand Custine organisa dans la cité électorale un nouveau gouvernement provisoire, Georges fut l'un des premiers nommé membre de ce gouvernement. 11 écrivit à Heyne pour lui dire que, en acceptant cet emploi, il croyait accomplir un devoir sérieux et se rendre utile aux habitants de Mayence. Mais il n'en fut pas moins traité comme un renégat, comme un traître, par la plupart de ceux qui l'avaient connu, et, dès ce jour, son vieil ami Sœnunering ne voulut plus avoir aucun rapport avec lui. Georges continua pourtant avec une inflexible résolution la tâche qu'il avait entreprise, et quelle tâche!

Comme interprète, il était appelé à tout instant, tantôt près du général, tantôt près des commissaires français ou près des magistrats de la cité. Be plus, il publiait un journal ; de plus, il devait chaque soir présider un club de jacobins. Dans cette multiplicité d'affaires, dans les perplexités que lui causait la marche de la révolution, dans son incertitude sur l'avenir, il engagea Thérèse à ne pas rester plus longtemps liée à son sort. Il l'engagea à se retirer à Strasbourg, où il avait des amis auxquels il pouvait la recommander. Elle partit, et ainsi se trouva dénoué le lien qui, depuis le voyage de Forster en Angleterre, n'était plus pour lui qu'une triste fiction.

Huber, qui avait d(\jà quitté Mayence, se fit du moins un honneur de rester fidèle à celle qu'il avait séduite. Il la rejoignit sur la frontière de France, se retira avec elle en Suisse, et jura de ne pas Tabandonner. Chose étrange! à partir de ce roomcnl, Georges devint plus affectueux pour sa femme et pour Huber, et l'un rt Tautre se montraient également plus affectueux envers lui. On eût dit que se sentant tous les trois délivrés d'une pénible contrainte, ils se réjouissaient de pouvoir épancher leur cœur.

Peu de temps après le départ de Thérèse, on vit arriver à Mayence les commissaires français : Merlin de Thionvillc, Hausmann, Rewbell. De nouveaux devoirs furent imposés à Georges, et il tomba malade par excès de fatigue. A peine commençait-il à recouvrer ses forces qu'il dut faire une tournée dans les divers districts de

la principauté pour préparer les élections; puis il fut délégué avec deux de ses collègues pour se rendre à Paris et présenter à la Convention Tacte d'union voté par rassemblée constituante de Mayence. Il comptait revenir dans trois semaines et n'avait pas même cru devoir prendre la précaution de mettre en lieu sûr ses livres et ses papiers.

Le 50 nriars, Georges fut admis à la barre de la Convention, et on ne lui ménagea ni les applaudissements, ni les vociférations habituelles, ni les fraternelles accolades. Mais Tacte dunion auquel il devait les aimables démonstrations de sans-culottes et peut-être un regard favorable des Iricoteuses ne devait pas être de longue durée. La veille de son départ, les armées alliées avaient traversé le Rhin, et quelques jours après elles bloquèrent Mayence. Forster ne pouvait plus retourner dans celte ville dont il venait de remplii' le mandat républicain; il fallait qu'il restât à Paris, où, dans sa magnanimité, le gouvernement lui accorda une indemnité de dix-huit livres en assignats par jour, juste de quoi acheter un morceau de pain et quelques pommes de terre. Il vivait donc misérablement, et, ce qui l'affligeait le plus, c'étaient les tristes réflexions qu'il était forcé de faire, en voyant se dessiner des caractères et des passions dont il n'avait pu avoir en Allemagne une juste appréciation : « Ah I s'écrie-t-il dans une de ses tettres, ce qui m'est le plus pénible dans tout ce que j'ai souffert ici, c'est de penser que j'ai consacré mes meilleures facultés à un

3tt GEORGES FORSTER.

monstre; que j'ai servi honnêtement une cause à laquelle personne ne peut s'allier honnêtement, et qui n est qu'un cloaque des plus frénétiques passions... »

Après ce cri de douleur, quelle sera la conduite de Forster? On ne le devinerait jamais. Forster, qui regarde avec horreur les instruments de la Révolution, s'enrôle lui-même sous la bannière de ces instruments : il se fait montagnard, il se fait jacobin, par un raisonnement non moins surprenant que sa décision : « Je ne puis nier, dit-il, que les hommes de la Montagne n'aient un côté fâcheux et impolitique; mais ils me semblent dégagés plus que les autres de tout préjugé, et ils ont plus de force et de résolution. »

Pendant qu'il se plonge ainsi dans le chaos ténébreux, dans le torrent sanglant de la démagogie^ les boulets des batteries allemandes jdeuvent sur fa ville de Mayence, peut-être sur la maison qui renferme ses derniers trésors, sa bibUothèque et ses manuscrits. Dans le camp prussien, sa tête est mise à prix, et il végète sur le pavé de Paris avec sa gratification de dix-huit livres par jour, dans le temps où il n'en fallait pas moins de deux cents pour payer une simple paire de bottes. « Je suis ici, ditil dans une de ses lettres, sans ressources, sans appui, sans emploi, prêt à accepter la première place qui me serait accordée. Mais quelle place pourrais-je obtenir? A peine, dans cette commotion perpétuelle, ^ un homme a-t-il été porté au pouvoir par le flot révolutionnaire qu'un autre l'en déloge. Jamais, en aucune circonstance de ma

GEORGES FORST&R. 323

vie, mes facultés ne m* ont été plus inutiles, et je me trouve ici comme un enfant qui ne peut lui-même prendre sa nourriture. »

L'hiver se passa dans cette malheureuse situation. Forster avait tenté d'intéresser à son sort le gouvernement, en lui représentant que, par amour pour la république, il avait tout sacrifié* Il reçut quelques pajftdes bienveillantes de Lebrun, ministre des affaires étrangères, et rien de plus. L'été vint. Tété qui ravivait ses forées morales et physiques, et une nouvelle idée s'éveille ea lui. Il voulait, quitter l'Europe, s'en aller vers les poétiques régions de l'Orient; et il écrivait à Thérèse : « Si je pouvais parvenir à me procurer seulement quelques milliers de francs, j'apprendrais le persan et l'arabe, j'irais dans l'Inde pour y faire de sérieuses études et y exercer la profession de médecin. Le charme de l'inconnu, le bonheur d'acquérir de nouvelles connaissances, le mouvement du voyage, le danger même rendraient 1^ vie à mon âme malade. Je resterais dans ces régions cinq à six années^ puis je reviendrais finir avec joie mes jours près de mes enfants et vous remercier d'avoir accompli envers eux vos devoirs maternels. »

A cette époque, la femme qui, en cessant d'être sa femme, était devenue son amie, occupait sans cesse sa pensée. Il entretenait avec elle une cordiale correspondance; il aspirait à la revoir et à revoir ses enfants, et chaque fois qu'il en trouvait l'occasion il s'imposait gaiement quelque privation pour leur en\oyer quelque présent,

Mais, au lieu d'aller dans Tlnde, il reçut au mois d'octobre la mission de se rendre à Cambrai pour y négocier avec les généraux ennemis un échange de prisonniers. Le jour même de son départ, un de ses collègues de Mayence, le jeune Lux, qui, dans un transport d'admiration, avait écrit l'apothéose de Charlotte Corday, était traduit devant le tribund révolutionnaire et condamné à mort. Il est probable que si Forster s'était trouvé alors à Paris, sa liaison avec le malheureux Lux l'aurait exposé à la même sentence.

Il passa trois mois dans le Nord de la France, dans des souffrances de toute sorte, dans le dénûment pécunaire, et, ce qui était plus pénible encore pour lui, dans la privation de toute société inteltecluelle et de toute étude.

A son retour, il n avîfit qu'un désir, celui d'aller se retremper le cœur près de Thérèse et de ses enfants. Mais comment les rejoindre? Thérèse habitait alors une ville où il était proscrit, la ville de Ncufchâtel, soumise à la domination de la Prusse. D'un autre côté, eDe ne pouvait elle-même se rendre en France sans une permission expresse du gouvernement. Le premier^enu pouvait arrêter Thérèse comme une éraigrée à lacpielle le soi français était formellement interdit, et Huber, en sa qualité de sujet prussien, ne pouvait l'accompagner.

Enfin, après divers projets et diverses combinaisons, il fut décidé que Thérèse et Huber se rendraient dans le village de Travers, situé près de la frontière de France, à quelques lieues de Ponlarlier, et que Forster irait les

retrouver là. Il emprunta d*un de ses anciens amis de Mayence une somme de miEe francs, et, comptant sur l'autorité de «on caractère officie) pour pouvoir entreprendre sans péril ce voyage, il partit au mois de novembre. Il nous est doux de dire que dans notre bonne et jolie ville de Pontarlier, nul malencontreux agent ne s'opposa à son passage. Il atteignit heureusement le lieu assigné à son rendez-vous et y resta trois jours. Nous ne connaissons pas les détails de cette entrevue si longtemps, si vivement désirée de part et d'autre; mais on peut juger de l'émotion que Georges en ressentit par ce passage de la lettre qu'il écrivait à sa femme à son retour en France : « Dieu soit loué, dit-il, que je vous aie revusl Ces trois jours m'ont rendu une nouvelle énergie. Ils ont été pour moi conime le contact de la terre pour Antée. Ah! que nous serions heureux, si nous pouvions achever notre vie l'un près de Tautre! N'est-ce donc pas possible? N'aurions-nous pas la force de nous résigner à quelques privations, après tout ce que nous avons souffert? Oui, il faut que j'en vienne à me procurer un moyen, assuré d'existence, que j'en trouve un aussi pourfluber, et nous nous réunirons à Paris. Adieu. Embrasse mes deux enfants. Adieu. »

Pauvre Fqrster, qui se lîyr.ait à de telles espérances et qui n'avait plus que quelques semaines à vivre I

Il s'arrêta quinze jours à Pontarlier, on ne sait pourquoi, peut-être par l'attraction qu'exerçait sur lui cette charmante ville, peut-être par le sentiment du cœur qui

326 GEOBGES FOI^STER.

le tenait fixé dans le voisinage des- lieux où résidaient sa femme et ses enfants. Enfin il partit par un froid glacial et arriva à Paris avec une affection de scorbut qui bientôt dégénéra en une goutte rhumatismale. Malgré les douleûi's qu'il endurait, il voulut sortir. C'était au mois de décembre; le froid le saisit de nouveau. Il rentra chez lui dans un état déploraUe, pour se mettre au Ut et ne plus se relever.

11 était dans un petit hôtel de la rue des Moulins, visité seulement par quelques amis et presque sans ressource, car Vargent qu'il avait emprunté pour partir, il l'avait presque entièrement dépensé dans son voyage, et la république né lui prodiguait pas ses faveurs. Quoique son mal s'aggravât de Jour en jour, il essayait de se tromper lui-même et de tromper Thérèse. Le 4 janvier il lui écrirait : ce Voilà treize jours que je suis au lit, je ne puis fermer l'œil tant je souffre. Cependant il n'y a aucun danger, et mes forces subsistent quoiqu'elles soient affaiblies; mais je ne puis rien faire et je ne sais quand je pourrai me remettre à l'œuvre. Seulement, je t'en prie, ne t'inquiète pas. Et vous, cher Huber, prenez soin d'écarter de l'esprit de Thérèse toute crainte chimérique; c'est vrai que je suis dans un triste état, mais, je vous le rèpète^ il n*y a aucun danger. Tes lettres, ma chère enfant, ont été pour moi dans mon infirmité un douï soulagement. Continue à m*écrire assidûment, Tli sais que nos républicains ont combattu partout comme des lions. Je voudrais savoir l'effet que leurs victoires produisent

de l'autre côté du Rhini.. mais je ne puis aujourd'hui écrire plus longuement. Adieu. Tâchez de ne pas tom^ ber malades. Embrasse mes chers enfants, x»

Ces lignes furent les dernières que Georges écrivit, n s'afEaissa dans ses douleurs, et le 12 janvier il expirait. Ses compatriotes, qui d'abord étaient venus le voir, s'éloignèrent peu à peu. Un seul lui resta fidèle, un de ses vieux compagnons de Mayence, qui adressa cette .lettre à Huber : « Je vous annonce en pleurant un cruel événement. Notre pauvre Forsteryient de mourir d'apoplexie, après une longue agonie. Je lui ai rendu les derniers devoirs de l'amitié, et, en me penchant sur son chevet, je me rappelais la mélancolique sentence du. poète latin :

Donec eris felix, multos jiumerabis amicoa; Tempora si tuerint nubila, soius eris.

Depuis huit jours, tous ses amis de France, d'Allemagne, de Pologne, l'avaient abandonné. J*étais seul près de lui à son heure suprême. Les derniers mots qu'il a prononcés s'adressaient à ses enfants. Je viens de fah-e mettre les scellés sur son armoire, et le juge de paix a rédigé son procès-verbal» »

Mais le pauvre Georges ne laissait rien oU presque rien dans son armoire. Sa vie s'acheva dans un morne silence» 11 n'eut pas même le banal honneur d'une oraison funèbre. Sœmmering ne voulait plus entendre parler de lui; Lichtenberg condamnait son inexpÙcable conduite à l'égard de Thérèse. Son vieui pèrCj qui, depuis qu'il était

installé à Halle^ avait brutalement rompu tout rapport avec lui, déclarait que son plus grand plaisir eût été de le ¥oir pendu. Le bon Jacobi ne prenait point part à ces récriminations, mais gardait le silence: seul, le vénérable Heyne déplora hautement et amèrement la perte de Georges.

Le temps est venu où la littérature russe doit être pour nous l'objet d'une nouvelle étude. Sous le règne de Nicolas, la Russie était, en quelque sorte, disjointe du reste de TEiUrope. Elle ne se manifestait guère au dehors que par son système de politique, et Ton connaissait peu le développement de sa vie intellectuelle. Quelques livres seulement nous donnaient un indice de sa littérature; mais, depuis la mort de Nicolas, il s'est opéré dans cet «mpire un grand mouvement. Ses institutions, ses mœurs, sa physionomie distinctive nous sont devenues presque aussi familières que celles des autres États de l'Europe. Cependant sa littérature ne nous a encore été révélée que par un petit nombre d'ouvrages traduits en allemand, en anglais et en français. De côté et d'autre, on désire enfin avoir quelques notions plus précises sur les écrivains

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russes, sur la nature de leur talent, sur le degré d'estime ! qu'ils ont acquis dans l'esprit de leurs compatriotes et sur leur connexion avec l'histoire de leur pays.

Le développement de la littérature russe moderne date de la seconde moitié du dernier siècle, et, à partir de cette époque, on y discerne trois phases différentes. Dans la première, la langue russe proprement dite, la langue littéraire se sépare de l'ancien idiome slavon conservé par la litur^e. Celui qui opéra principalement cette division fut LomonossofT, un homme d'un génie universel. Ce fut lui qui, par ses efforts, transforma en un élément plus national et harmonisa, dans le langage indigène, un idiome exclusivement scientifique et une multitude d'expressions étrangères introduites en Russie par une civilisation étrangère. Cependant ce langage n'était point encore le vivant langage de la nation russe. Pendant le dix-huitième siècle, la littérature fut comme l'attribut particulier d'un petit nombre d'hommes instruits. Elle n'avait aucune influence marquée sur la société.

Il était réservé à Earamsine de concilier ces deux éléments distincts : la langue des livres et la langue du peuple. La seconde phase de la littérature russe se rattache aux œuvres de cet écrivain, particulièrement à son Histoire en douze volumes qui, en même temps qu'elle consolidait les formes du langage national, intéressait le peuple aux annales de son pays. Cependant, à cette seconde époque, la littérature dépendait encore entièrement du trône. Les poètes chantaient la gloire des sou-

verains russes, et les gens du monde, rapprochés plus ou moins de la cour, jouissaient seuls de cette poésie.

L'année 1812 non-seulement changea la surface de la société, mais elle introduisit de nouveaux éléments d'action, de nouveaux sentiments jusque dans les profon^ deurs de la vie nationale. L'ardeur qui, à cette époque, anùfna à lit fois les nobles et les paysans contre l'ennemi commun, le patriotisme qui éclata par Vincendie de Moscou, et qui fut assez tenace pour entraîner toute une armée à la poursuite des envahisseurs juscpie dans leur propre pays, Ces grands drames guerriers et ces grands mouvements modifièrent les conditions de toutes les classes de la société. De nouvelles pensées, de nouvelles aspirations fermentèrent au sein de la jeunesse russe. Des sociétés savantes se constituèrent avec des tendances libérales, et la conspiration de 1825 en fiit le résultat. La littérature devait nécessairement être influencée par un tel courant d'idées, aussi la voyons-nous, à partir de cette époque, se développer sur une plus large base.

Autant que nous pouvons en juger, nulle autre litté^ rature ne manifeste un aussi grand désir de conserver son ton particulier, ses fonnes locales, en un mot ses traits distinctife de littérature nationale. Au premier abord, on peut être surpris de remarquer un tel fait dans une contrée qui a reçu de T Europe occidentale sa civilisation ; mais il s'explique si Ton se rappelle que cette littérature a été le seul refuge du sentiment d'indépendance nationale et des libertés personnelles, qui n'avaien

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aucun autre moyen de se produire et qui, même dans leur expression littéraire, étaient soumis à une séyère censure. Les poètes échappaient à cette censure par des fictions dans lesquelles ils représentaient les besoins et les souffrances du peuple. De là cette teinte prédominante de satire et d'amère ironie, la marque distinctive de toutes les littératures dans les temps d'oppression politique, le signe de la revanche que le génie essaye de prendre sur la force brutale qui Toppresse. De là aussi Taccent mélancolique que Ton retrouve dans toutes les productions littéraires de la Russie.

Au commencement de la troisième phase, que nous n'avons encore fait qu'indiquer, apparaît un homme que nous pouvons appeler le poète du peuple russe, le plus universel et en même temps le plus populaire de ses écrivains. C'est Pouschkine. C'est de lui que M. Herzen a dit : « Des qu'il apparut, il devint nécessaire, conune si la littérature russe n'avait pu se passer de lui. Les autres poètes du pays sont lus et admirés. Pouschkine est entre les mains de chaque Russe un peu instruit, et chacun le lit et le relit sans cesse. Pour Pouschkine, la poésie n'a point été un essai, une étude, un exercice; c'était sa vocation, la vocation d'un art qui, avec lui, est arrivé à sa maturité. La partie civiUsée de la nation russe trouva en lui, pour la première fois, le don de l'expression poétique. »

Alexandre-Sergejewitch Pouschkine naquit le 26 mai 1799. Il descendait d'une ancienne famille dont le nom

figure dans l'histoire de la Russie, et lui-même Ta placé parmi les personnages d'un de ses drames historiques. Du côté dé sa mère, il descendait d'un Maure nommé Annibal, que Pierre le Grand avait acheté tout jeune, qu'il fit entrer dans Tarmée et qui s'éleva au grade de .général. Une de ses filles épousa l'arrière-rgrand-père du poète, et la figure du poète avait conservé lemprcinte de son origine mauresque.

Pendant ses premières années d'éducation, qu'il passa dans la maison.de son père, on vit se révéler en hii des dispositions intellectuelles de premier ordre. En 18i 1 , il entra au lycée de Tzarskoe-Celo. Là, il ne s'appliquait qu'av«c peine à l'étude des sciences, mais il se distinguait par ses autres facultés, et notamment par sa mé* moire.

« Tous ses camarades, a dit un de ses biographes, même ceux qui se souciaient le moins de la littérature, Taimaient pour la vivacité, la franchise, Fexpansion de son caractère et la supériorité .marquée de son intelligence. Dès sa première Jeunesse, un honneur chevaleresque dominait toutes ses actions, et, ce noble sentiment, il le garda jusqu'à sa dernière heure, à travers toutes les vicissitudes et les épreuves de sa vie. La nature lui avait donné, outre le talent poétique, une vive intelligence et une rare mémoire. Il lui suffisait d'avoir entendu une conversation, une lecture, une remarque, pour qu'elle restât gravée dans son souvenir. Malgré son inattention et son insouciance, il profitait mieux des le-

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çons de ses roaitres que ses c<HuliscipIes les plus laborieux.

a Mais ses brillantes facultés et ^es idées élevées sur les devoirs du citoyen et la destination de F homme ne le préservèrent pas des erreurs qui entravèrent ses succès de poète. Il s'abandonna trop aisément à des distractions inutiles, pour ne pas dire indignes. II n'avait pas Thabitude de la persévérance dans le travail, il n avait point la force de concentration ni la résolution de se dévouer entièrement à un grand but. Il se laissait trop aller à Timpression du moment et perdait son temps en de frivoles plaisirs. >>

Si ces défauts que nous venons d'indiquer doivent être attribués en partie à l'une des dispositions que l'on remarque en général dans le caractère des Russes, ou à son éducation, qui nous parait avoir été superficielle, ou à sa propre nature, c'est ce que nous n'essayerons pas de décider. Parmi les poésies qu'il composait déjà au lycée, il en est une écrite en français où il se dépeint lui-même en style humoristique :

Vous me demandez un portrait,

Nais peint d'après nature; Mon cher, il sera bientôt fait

Quoique en miniature.

Je suis un jeune polisson

Encore dans les classes; Point sot, je le dis sans fagon

Et sans fades grimaces.

Or, i 1 ne fut de babillard, Ni docleur en Sorbonne,

Plus eniuiyeax et ^us braillard Que moi-même en personne.

Ha taille, à celle des plus longes

Ne peut être égalée; l'ai le teint frais, les dieveu btonds

Et la tôte bouclée.

J'aime le monde et son fracas,

Je hais la solitude; J'abhorre et noises et débats.

Et tant soit peu Tétuide.

Spectacles, bals me plaisent fort,

El, d'après ma pensée.

Je dirais ce que j*aime encor

Si je n'étais au lycée.

Après, mon cher, il te suffît :

L'on peut loe reconnaître : Oui, tel que le bon Dieu me fit.

Je veux toujours paraître.

Pour la malice un diablotin,

Vrai singe pour la mine, Perdant son grec et son latin,

Ma foi, voilà Pouskine.

Son talent s'était déjà développé de telle sorte, pendant qu'il était à Técole, qu'un jour, comme- il récitait dans un examen une de ses compositions devant un de ses maîtres, celui-ci lui posa la main sur la tête avec une expression d'enthousiasme en lui donnant sa bénédiction ; et ce maître était Derjhavin, le célèbre poète du règne de Catherine H.

Pouschkine a immortalisé cette scène dans son poëme à'Oniégume^ par quelques vers que nous essayerons de traduire littéralement en prose : « Aux jours heureux de la jeunesse, lorsque j'étais au lycée, n'ayant que très-peu

336 POUSGHKINE

de goût pour Cicéron, mais lisant a\ec plaisir Apulée, de temps à autre la muse m'apparaissait dans la cour aminée par des fontaines, ou elle transformait ma chambre en temple et donnait Tessor aux pensées que j'avais dans le coeur. Elle cherchait la gloire des anciens temps et changeait en mélodies tout ce qui fermentait, palpitait et vivait en moi. J'obtins alors les plus douces sympathies; je fus encouragé promptement par l'éloge, et Derjhavin, le vieux poète qui s'inclinait, vers le tombeau, me donna sa bénédiction. »

Deux de ses autres maîtres, Kunitzin et Joukowskî, tous deux très-distingués, exercèrent aussi sur lui une grande influence. Pouschkine parlait toujours avec admiration du premier ; le second devait l'assister dans ses derniers moments et lui survivre. Après tout, il paraît avoir passé de très-heureuses années au lycée, et souvent il aimait à se les rappeler.

Vers l'âge de dix-huit ans, il quitta cette institution pour entrer dans le service civil. Il obtint un emploi au ministère des affaires étrangères, et bientôt se trouva dans une position enviable au milieu des cercles brillants de la capitale do Nord. Appartenant au monde aristocratique par sa naissance, distingué parles facultés poétiques, patronné par Derjhavin et Joukowski, les deux plus illustres poètes de cette époque, il était partout accueilli avec des témoignages particuliers de considération, et pouvait s'abandonner aux plus belles espérances.

Pans son poëme d'Otiiéguine^ il a lui-même parlé de

son penchant pour le plaisir. « Dans le tumulte. du inonde, la passion, dit-il, devint mon unique loi. Je pa]> tageais avec d'autres mes émotions, et conduisais ma légère muse à des festins joyeux, parmi de bruyants convives. Elle devint parfois dans sa folle gaieté la terreur des gardes de nuit ; elle était impétueuse et désordonnée comme une bacchante. Le verre à la main, elle chantait avec ardeur et ravissait un auditoire enthousiaste^ et moi je m'enorgueillissais de Fencens qui lui était offert. »

Nous devons dire, pour son excuse, qu il était alors très-jeune, qu il avait non-seulement la vigueur de la jeunesse, mais un tempérament poétique, d'une nature fougueuse. Cependatit, par les œuvres qu il composa à cette époque, on peut voir que déjà des idées plus sérieuses agissaient sur son esprit, et que, dans le tourbillon oiiil était lancé, il savait faire la part du travail.

A vingt et un ans il termina un grand poème : Rousr selaw et LiotMimila^ dont nous parlerons plus tard. Ce poëme, qui est une véritable œuvre d'art, produisit une vive sensation. Les critiques Tattaquèrent^ parce que c'était pour eux uoe composition d'un genre tout nouveau, complètement en dehors de leurs conceptions habituelles. Mais lé public la lut avec avidité, et le fait est que rien de semblable n'avait encore paru en langue russe. Joukowski, que l'on considérait alors comme le juge suprême en matière d'esthétique, envoya au jeune poète, qui allait quitter PétersbAurg, son portrait avec ces mots : « Du maître conquis à Télàve conquérant. »

338 POOSGHKIME

Nous ayons dit qu'ai ce temps-là Tesprit des jeunes gens éclairés de la Russie était dans un état de fermentation politique et d'idées révolutionnaires. Pouschkine partageait ces idées. Il a dû, en grande partie, sa prompte renommée et sa popularité aux chants dans lesquds il exprimait son amour pour la libertç, et dont plusieurs n ont pas encore été imprimés. Un de ces chants tomba sous les yeux de l'empereur, et te poète fut exilé en Bes- Babarie. II y resta depuis l'année 1820 jusqu^en 1825. « Là, dit Herzen, le jeune autair Ae RottasdaWj éloigné de ses amis et de l'agitation politique, isolé au milieu d'une sauyage et magnifique nature, s'abandonna à son génie lyrique. Ses productions lyriques nous représentent les diverses phases de sa vie, et, en quelque sorte, son autobiographie mentale. Là, on peut voir l'empreinte de tout ce qui agite tour à tour son âmë ardente : erreur et vérité, attractions passagères, vives et profondes affections. »

Cet exil en Bessarabie devait donner une autre impulsion à la carrière poétique de Pouschkine. Dans sa vie retirée, au sein d'une nature paisible et d'une population vulgaire, sa poésie devait nécessairement se dégager de cette sorte d'ivresse, et de cette licence où elle se. laissait entraîner dans les salons du grand monde. Peut-être aussi que le voisinage d'un sol classique, les beautés naturelles d'une contrée qui ressemble à la Grèce, déyelop* pèrent en lui les sentiments qui, plus tm*d, le portèrent à Ee rapprocher de Gœthe plutôt que de Byron.

Plusieurs compositions poétiques, des études sérieuses, des recherches historiques roccUpèrent pendant toute la durée de son bannissement. Il obtint son pardon à I epoque.du couronnement de Nicolas, et fut même très~gracieusement reçu par le séyère empereur. Il retourna alors à Pétersbourg, mais n'y retrouva plus la société qu'il y avait laissée. Une partie de ses sssm était en* exil, et Ton n'osait pas même prononeei leur nom. Le parti libéral était comprimé par un régime de despotisme. Nicolas fit à Pouschkine les avances les plus flatteuses. Il le nomma historiographe de Pierre P% avec un traitement de six miBe roubles, et plus tard lui conféra le titre de cham* bellan. Il fallait qu'il jacceptàt ces faveurs impériales, s'il ne voulait se résoudre à être persécuté comme ses anciens amis. 11 les accepta. Le parti révolutionnaire, qui l'avait considéré comme son poète, et qui lui avait préparé ses premiers triomphes, le considéra alors comme un renégat. D'autres prétendirent que son talent s'éfedt amoindri par son contact avec la cour. Le fait est qu'au commencement de cette nouvelle phase de son existence il était très-occupé d'études historiques et n'avait guère le temps de composer des vers. Herzen explique d'une autre façon la conversion de celui qui, quelques années auparavant, chantait avec tant d'enthousiasme la liberté. Il dit que Pouschkine n* était ni un courtisan, ni un partisan du gouvernement, mais qu'il avait un sentiment de patriotisme exclusif, et que ce patriotisme se complaisait, avec une sorte de satisfaction sauvage, dans la puissance

matérielle d'un État prêt à répondre à toutes les objections par des coups de canon.

Quoi qu'il en soit, probablement si Pouschkine se fût trouvé à Pétersbourg pendant les événements du 44 décembre 1825, il aurait pris part à cette insurrection et aurait peut-être fini ses jours en Sibérie, au lieu d'inaugurer dans sa patrie une nouvelle littérature. Mais, dans son exil au Caucase, son vrai génie s'était développé; son isolement avait tempéré sa juvénile ardeur. A son retour dans la ville où il s'était livré à ses premières impressions, il trouvait un grand fait historique accompli, et son parti subjugué, écrasé. D'un autre côté, il voyait s'ouvrir devant lui une nouvelle arène, où il pourrait conduire ses compatriotes dans les régions de la pensée. Il concevait une grande tâche, il «e sentait capable de Tac- -complh*, et il prit sa décision. A ce point de vue, il a ressemblé à Gœthe. Que de fois on a amèrement reproclic à Goethe d'avoir préféré Faction du poète à celle du patriote I L'immortel auteur de Faust savait aussi qu'il pouvait être le guide de sa nation, mais dans d'autres sentiers que ceux de la politique. Il savait qu'il pouvait créer une nouvelle littérature, faire revivre de nobles types . d'une ancienne beauté, et résoudre de hautes questions de critique. Il préféra le calme d'une vie de poète aux orages de la passion poh tique, et il a légué au peuple allemand des monuments^ impérissables. Avant tout, il était poète. Pouschkine avait la même vocation. Qui pourrait les blâmer l'un et l'autre d'être restés dans l'unique

sphère où ils pouvaient déploya toutes leurs qualités? En 1827, Pouschkine publia quelques poésies, puis le premier fruit de ses études historiques, le récit de Tinsurrection de Pougatscheff. Voici quel était, à cette époque, son régime de vie habituel. Il se levait dès le matin, travaillait jusqu'à deux ou trois heures de Taprès-midi, puis prenait quelque exercice d'équitation, d'escrime ou de gymnastique. Il dînait ensuite, et passait la soirée avec quelques amis, ou dans un salon. Parfois il interrompait la régularité de cette existence par une excursion à la campagne ou à Moscou, sa ville favorite. L'automne avait pour lui un charme particulier, et favorisait son inspiration. En général, il préférait le temps sombre ou orageux au ciel clair et brillant. Il avait la coutume de passer Tautomne dans sa maison de campagne de Michaïh)wik, dans la province dePskoff. II restait là très-soUtaire, sans autre société que cdle de sa vieille nourrice, pour laquelle il avait une affection fiUale et à laquelle il lisait ses œuvres. De toutes ses descriptions de la nature, celles de Tautomne sont les plus remarquables. Telle est, entre autres, celle-ci, qui se trouve dans Oniéguine : « Comme le rayon de Taube surgit tristement du sein des froids brouillards! Le loup et la louve, cherchant leur proie, sortent des broussailles épaisses; le cheval, pressentant Tapproche de Tennemi, hennit, s'agite et se cabre; le cavalier le conduit avec prudence et se dirige vers les montagnes. On n'entend plus résonner la trompe du berger conduisant les vaches 'du village. Chaque créature reste au logis.

Près du foyer, le rouet est en mouvement; les jeunes filles chantent gaiement en poursuivant leur tâche, et les torches de pin résineux pétillent. »

Dans sa retraite champêtre, Pouschkine avait une trèsbonne bibliothèque, qu*il augmentait constamment. En 4839 il publia un poème historique : Pultava^ et une nouveDe édition de ses poésies en deux volumes. En même temps il se préparait à livrer à l'impression en drame : Boris Godtmoff. Il était très-affecté des miitîlations que lui imposait la censure, et, pendant quelcpie temps, il renonça à toute publication. L'empereur Niccdas, ayant a(^ris la cause de ce silence, voulut se faire lui-même le censeur du poète, et Y on dit qu'il se montra moins sévore que ses ministres. Dans cette même année 1829, Pouschkine suivit la marche triomphale de Paskeviteh, à &zeroum. 11 revit ces belles contrées du Caucase, de la Géorgie, et une partie de rArménie, qu'il connaissait déjà, et il écrivit en prose un admirable récit de cette expédition.

Il passa Tété de 1850 à sa maison de campagne de Boldina, dans la province deNijni-Novogorod, et s'appliqua à mettre en ordre ses affaires, dans l'intention de se marier. Ces occupations domestiques ne neutralisaient, point son travail littéraire; tout au contraire, il ne fut jamais plus actifs 11 termina les deux derniei^s chants de son Oniéguine^ composa un conte en vers : La petite maison de la Kolomna^ puis une série de scènes dramatiques : le Chevalier avare; Mozart et Salieri; Une fête

au temps de la peste; et enfin une trentaine de poésies et cinq contes en prose, pour le journal d'un de ses amis.

Au mois de féwierl851 il se maria à Moscou. Dans une lettre écrite qudque temps après il disait : « Me Yoilà marié. Mon seul désir à présent est de ne plus rien changer à mon existence. Je suis si peu accoutumé à ma position actuelle, qu'il me semble que c'est une non- Telle Tie. Le souvenir de la mort prématurée de mon ami Delwig est la seule ombre qui se projette sur ma riante existence. »

Il avait Fintention de se rendre de Moscou àTzarskoe- Celo, et, en pensant au pkisirque lui j^romettait cette résidence, il écrivait : « Je vais passer Fêté et Fautomne dans une charmante solitude, non loin de la capitale, avec le souvenir de mes anciens beaux jours, dans la jouissance de mon bonheur actuel et les enchantements de la vie conjugale. Je vous verrai, vous et Joukowski, chaque semaine. Saint-Pétersbourg est si près I Je n'ai pas grande dépense à faire, et je n'ai pas besoin de voiture. »"

Cet été fut, en efEôt, une des époques les plus heureuses de sa destinée. Joukowski s'établit aussi à Tzarskoe-Celo; les deux poètes vivaient ensemble dans la plus parfaite harmonie et dans la jouissance réciproque de leurs œuvres.

De cette saison datent quelques poèmes de Pouschkine et les commencements de son Histoire de Pierre le Grand, qui malheureusement ne fut pas achevée. II

Ua pouschkine

y travailla jusqu'à sa mort; mais les minutieux détails d'une telle œuvre le fatiguaient. Avec sa vivacité d'esprit, il ne pouvait rester (^longtemps appliqué à la moindre tâche. Il n'aimait l'étude de l'histoire qu'autant qu'elle fécondait et enrichissait son génie poétique. En 1853, il entreprit un voyage dans l'intérieur de la Russie, pour voir les lieux où s'était accomplie l'insurrection de Pougatschef. A la suite de cette excursion il écrivit sa charmante nouvelle : la Fille du capitaine, puis il prit une part active à la publication d'un recueil périodique, et, en 1855, édita un nouveau volume de poésies. Quelques-unes de ses compositions les plus achevées : le Cavalier (Tairain, le Convive de pierre^ le Sylphe du ruisseau, Galoub, parurMit en 1 836.

Vers la fin de cette année il perdit sa mère, et, en la conduisant à sa sépulture, dans le couvent de Swatigorski, il se fit marquer une place près d'elle, comme s'il avait le. pressentiment de sa mort prochaine.

Le 27 janvier 1837 éclata ce fatal duel dans lequel le plus grand poëte de la Russie devait périr à la fleur de l'âge et dans la pleine vigueur de son génie. Sa femme était la malheureuse cause de cette rencontre, mais les détails de cette lamentable affaire ^ont encore trop peu connus pour qu'on puisse en avoir une juste idée. Nous nous bornons à rapporter la lettre que Joukowski adressa au père de Pouschkine après la catastrophe :

« Jusqu'à présent je n'ai pas eu le courage de vous écrire, mon pauvre Serge Swovitch. Que pouvais-je vous

ET LA LÏTTEnATURE EUSSE. 545

dire, abattu coirniie je Tétais, par le malheur qui est tombé sur nous comme une avalanche? Notre Pouschkine n'est plus. Cela n'est que trop vrai, si impossible que cela paraisse. Notre âme ne peut admettre l'idée qu'il a cessé d'être. Noué ne pouvons nous détacher de l'habitude de le voir constamment. Il nous semble encore si naturel de l'attendre à l'heure accoutumée; sa voix semble se mêler encore à nos entretiens, et son joyeux rire résonner à nos oreilles. Rien n'est changé autour de nous; chaque chose est à sa place, tout suit sa marche habituelle; lui seul est parti, et parti pour toujours. En un instant cette vie énergique s'est éteinte, cette puissance de génie s'est évanouie. Je né parle point de votre deuil, pauvre père, ni de celui de ses amis; mais la Russie a perdu son poète aimé. Elle l'a perdu au moment où i] atteignait à sa complète maturité, au moment où l'esprit, domptant les impulsions irrégulières de la jeunesse, entre avec une plus ferme vigueur dans une nouvelle vie, non moins fraîche que la première, mais plus féconde. Quel est le Russe dont le cœur ne serait ému de cette mort? Le règne actuel a perdu son poète. Il lui appartenait, comme Derjhavih au glorieux règne de Catherine, et Karamsine à celui d' Alexandre ...

« A six heures de l'après-midi, Pousehkine fut ramené chez lui dans un déplorable état par son ami, le lieutenant-colonel Dansas, qui avait été son témoin dans ce duel. Le valet de chambre le prit dans la voiture pour le porter au^ haut dcTescalier.

546 POUSGUKINE

If — Ne 8uis-je pas trop lourd pour vous? lui demanda Pouschkine.

ft Après qu'on Teut déposé dans son cabinet, il demanda du Hnge propre, changea de vêtements et se coucha sur le canapé. Au moment où on allait le mettre dans son lit, sa femme, qui ne savait rien de ce qui venait de se passer, voulait entrer.

a — N'entrez pas, lui cria-t-il, j*ai quelqu'un avec moi.

« n craignait de Teffirayer. Elle ne franchit le seuil de la porte que lorsqu'il était au lit.

« On envop chercher les médecins. Scholz et Sadier arrivèrent; Pouschkine témoigna le désir de rester seul avec eux.

« — Ma blessure est-elle dangereuse? dit-il à Scholz en lut tendant la main.

<c L'un et l'autre l'examinèrent, puis Sadier sortit pour aller chercher les instruments qui lui étaient nécessaires. Quand Pouschkine fut seul avec Scholz, il renouvela sa question :

« — Parlez franchement, dit-il.

tt — Je ne puis nier, répondit Scholz, qiie le cas né nous paraisse dangereux.

« — Dites que je dois mourir»

« — J'en ai p^r, mais il faut d'abord entendre l'opinion d'Arendt et de Salomon^ qui bientôt vont venir.

a — Merci. Vous avez agi avec moi comme un honnête homme.

« II passa la main sur son front et dit, après un mo*ment de silence :

« — n faut que j'arrange mes affaires.

« — Ne voudriez-vous pas voir quelques-uns de vos amis? lui demanda %holz.

« — Adieu, mes amis, répliqua Pousdikine en fixant ses yeux sur ses livres.

« Un instant après il dit :

« — Croyez-vous que je n'aie pas plus d'une heure à vivre?

c< — Je n'ai point cette idée, répondit Scholz, je songeais seulement que vous désireriez peut-être voir quelques-uns de vos amis. M. Pletneff est ici.

« — Très-bien. Mais je voudrais voir aussi Joukowski. Donnez-moi un verre d'eau. Je me sens mal.

c< Scholz lui tâta le pouls. 11 le trouva faible, et lui donna à boire.

« -^ On m'appela..» Lorsque Arendt fut arrivé, il vit qu'il n'y avait aucun espoir.

« On appliqua de là glace sur la poitrine du maladej et on lui fit prendre des boissons froides qui le calmèrent. . Comme Arendt était sur le point de le quitter, Pouschkine lui dit :

a — Priez l'empereur de me pardonner.

M ... Je ne puis voua décrire l'état de sa femme. Elle se glissait, de temps à autre, comme une ombre, dans la chambre où gisait son mari. 11 ne pouvait la voir, mais chaque fois qu'elle entrait, il devinait sa présence, et disait:

318 POUSGHKINE

. « — Ma femme est ici, eminenez-la.

« D craignait qu'elle ne s'approchât de lui, parce qu'il voulait lui épargner le spectacle de ses souffrances.

« — Clomment est ma femme? dit-il au docteur Sparky, qui le veillait pendant la nuit. La pauvre créature souffre innocemment et le monde la condamnera.

« 11 supporta ses douleurs avec une fermeté extraoi*dinaire, 'excepté pendant deux ou trois heures de la Huit, où elles étaient intolérables.

a — J'ai assisté à trente batailles, disait le docteur Arendt, j'ai vu mourir bien des honmies, mais aucun comjfne lui.

« Dans ses plus violentes crises il contraignait ses gémissements, craignant que sa femme ne les entendit. Le matin, comme il se trouvait un peu mieux, il demanda à la voir.

« Je ne puis vous décrire cette scène d'adieu. Il demanda ensuite à voir ses enfants. On alla les chercher dans leur lit, et on les lui apporta à demi endormis. Il les regarda en silence, mit sa main sur leurs tètes, les bénit en faisant le signe de la croix, puis, par son ordre, on les remporta.

« — Qui est là? dit-il aux médecins.

« On me nomma et on nomma le prince Wiaesemski.

c( — Faites-les entrer, murmura-t-il d'une voix défaillante.

« Je m'approchai, je pris sa main qui devenait de plus en plus froide, et la baisai sans pouvoir prononcer un mot.

ET LA LITTÉRATURE RUSSB. 3i9

a — Parlez de moi à l'empereur, me dit-il. Je regrette de mourir. J'ai été entièrement^ lui. Je lui souhaite un long, long règne. Je lui souhaite, à hii, à son fils, à la Russie, toutes les prospérités.

« Il prononça ces mots à différents intervalles, d'une voix faible, mais intelligible. Il dit aussi adieu à Wiacsemski. En ce moment le comte Wiélhorski entra; il lui serra la main. 11 était évident que notre pauvre ami avait hâte de régler son compte avec le monde, que déjà il sentait sa vie expirer. lUe tâta lui-même le pouls deux fois et dit à Sparky :

« — La mort s'avance.

ce Quand Tourguenieff s'approcha de lui, il fixa sur lui on regard expressif, comme s'il désirait parler, puis murmura : Karamsine. On- envoya aussitôt chercher madame Karamsine. Quand elle fut près de lui, il la regarda une minute, et, comme elle s'éloignait de son lit, il l'appela et lui dit :

« — Bénissez-moi ; puis il lui baisa la main. c< Ses souffrances se prolongèrent encore pendant toute la nuit, mais un peu moins fortes. Il était parfaitement maître de lui, et aidait ceux qui le servaient à accomplir les prescriptions des médecins.

« Il entendit avec plaisir parler de la sympathie qu'il inspirait. Sa mort était vraiment nn malheur national. Une foule de personnes se pressaient à sa porte pour s'informer de son état. Toutes témoignaient un grand chagrin. Plusieurs pleuraient. A trois heures de l'après-

350 POUSGHKINE

midi (le 29 janvier 1837) il expira. Un instant seulement, dans ses dernières agonies, la lucidité de son esprit s'obscurcit; hiais bientôt, en face de la mort, sa figure reprit sa sérénité. Il ouvrit les yeux et murmura :

« — C*en est fait de la vie. Je ne puis plus respirer. Je suffoque.

« Ce furent ses dernières paroles.

a Quand tout le monde fut sorli^ je m'assis et je le contemplai. Jamais je n'avais vu une expression de physionomie pareille à la sienne quelques minutes après sa mort. Sa tète était un peu inclinée; ses mains, agitées un moment auparavant par la convulsion, étaient étendues, comme si elles se reposaient d'un pénible travail. Mais sa figure, je ne puis la dépeindre. Elle me semblait si nouvelle, quoiqu'elle me fût si bien connue! Je n'y voyais pas l'expression du rire, ni celle du sommeil, ni ceDe de l'intelligence qui lui était si habituelle, mais une pensée plus poétique, l'image d'une vue intérieure, la découverte d'un secret divin, un état de profonde satisfaction morale» Tandis que je l'observais ainsi^ j'étais sUr le point de lui demander* : « Que voyez-vous? » Et quelle réponse m'aurait-il faite, s'il avait pU recouvrer la parole? Ah I ce isont là des moments solennels» Je puis dire que j^ai vu la face de la mort, la sublime, la mystérieuse face de la mort. Quelle empreinte elle avait mise sûr hiil Comme les secrets de sa plus intime nature et de la fin de ta vie se montraient sur ses traits I Non, jamais je ne vis sur un visage l'expression d'un si noble, d'une si sublime

pensée. Sans doute cette pensée préexistait dans son esprit et appartenait à sa noble nature, mats elle ne se révêlait dans sa parfaite pureté que lorsque, par la main de la mort, toutes les choses terrestres s'éloignaient de lui. »

Les deux jours suivants, pendant que son cercueil restait découvert, plus de dix mille personnes vinrent jeter un dernier regard sur le poëte. Le 1" février, un service funèbre fut solennellement célébré dans une église de Pétersbourg, puis ses restes furent transportés dans le couvent où il avait demandé à être enseveli à côté de sa mère.

Après avoir tracé cette esquisse de la^e de Pouschkine, nous voulons essayer de donner à nos lecteurs une idée de ses œuvres. Dans le cours de sa carrière littéraire on doit reconnaître trois phases distinctes. La première commence avec ses essais de lycée et se termine par les poëmes de Rousselaw et Lioudmila, Ce qui la distingue des autres, c'est cette fougue de jeunesse et cette sorte de surexcitation que nous avons déjà signalée. Dans la seconde on remarqué un ton de désappointement, de scepticisme, et en même temps une tendance vers les révolutions. Elle commence avec le Prisonnier du Caucase et finit avec Eugène Oniéguine, Dans la troisième époque enfin, nous voyons Tartiste accompli qui s'est retiré des luttes de la vie politique; à cette époque appartiennent ses dernières productions,- enU'e autres le poëme épique de Pultava.

352 POUSGHKINE

L'éducation de Pouschkine avait été, comme nous l'avons dit, superficielle et Irès-peu en rapport avec ses facultés, n ne put en compenser les défauts que par la richesse de son intelligence. Ses premiers modèles furent Derjhavin et Joukowski. Il a exprimé plusieurs fois son admiration pour eux, et particulièrement dans ses Souvevenirs de Tsarskoe-Celo. Plus tard il fut influencé par deux écrivains de son temps : Batiouschkoff et Kriloff. Il dut au premier le goût de la forme et de la pensée plastique, et Tadopta avec tant de succès que, sans avoir étudié ni la littérature, ni la langue grecque, il composa plusieurs poèmes, entre autres la Muse^ qui ont un caractère hellénique. Du second il emprunta le sentiment de la nationalité, et le développa si largement qu'il devint le poète le plus national d'une époque nationale.

Mais d'autres influences agirent encore sur lui. Dans ses Prêtres du Parnasse y'û a énuméré ses auteurs favoris; la plupart appartiennent à l'école française du dixhuitième siècle. Avant tout il cite Voltaire et Parny. On comprend aisément quelle action ces écrivains devaient exercer sur un jeune homme ardent, dont l'éducation morale avait été négligée, et qui, à son entrée dans le monde, se trouvait lancé au milieu d'une société oisive et dissipée. Il a fait voir ce qu'il devait à ces poètes, par plusieurs de ses œuvres, entre autres par sa Proserpine^ qui lui fut inspirée par les Déguisements de Vénus, et qui est bien supérieure à son modèle. A cette époque, toutes ses compositions ont un caractère de gaieté factice

et de volupté. Bien que rinfluence qu'il subissait alors s'affaiblit plus tard, elle subsista cependant encore, et on en peut discerner la trace jusque dans ses derniers écrits. Au dix-huitième siècle, l'école française régnait dans toute l'Europe, surtout au milieu de la société russe. Catherine II était l'amie personnelle de Voltaire et de Diderot. Il n'est donc pas étonnant que Pouschkine, même avec sa nature originale et indépendante, se laissât éblouir par ce prestige. Cependant il s'en écarta dans son poëme de Rousselmv et Lioudmila^ qu'il écrivit à k £açon de VOrlando furioso. Le sujet de cette œuvre est emprunté aux traditions russes antérieures à Pierre le Grand. Elle souleva do vives contestations entre les hommes de la vieille et de la nouvelle génération. Les premiers la critiquaient très-sévèrement; les autres l'adoptaient avec enthousiasme.

La Révolution française creusa un vaste abîme entre les productions du dix-huitième siècle et celles qui en ont subi rinfluence. Une nouvelle nature humaine apparut après un second déluge, un déluge de sang. Le monde sembla pendant quelque temps plongé dans le chaos d'une nouvelle création. Les ruines du vieil univers entravaient l'essor des nouvelle^ idées. La vie régénérée n'avait point encore trouvé de forme. L'humanité hésiLait entre les irrésistibles désirs de Uberté, d'égaU té, formulés par la Révolution, et le souvenir des atrocités de cette même révolution. De là le double caractère des écrivains éminents de la ilouvelle époque, flottant entre les tradi-

354 POUSGHKINE

tions, entre ia puissante influence d une société qu'ils rejetaient, et les tendances qui n'arrivaient pas encore à leur réalisation. De là les tristes ironies et la sombre passion de leurs œuvres. Nous n'avons pas besoin de dire que le principal représentant de cette époque fiit lord Byron. Son génie nous peint ce chaos d'un monde qui s'écroule, et d'un monde qui se reconstitue, sans nous montrer la lueur lointaine de l'ordre social désiré par toutes les nations. Son influence se fit sentir dans chaque contrée, dans chaque littérature et dans le nom de chaque poète. Gœthe, arrivé déjà à la seconde période de sa carrière, fut profondément impressionné par le pouvoir de Byron, et lui a rendu un immortel hommage dans la seconde partie de son Faust, où il a dessiné, comme il l'avoue lui-même, le caractère d'Euphorion, en songeant au poète anglais.

n n'est donc pas étcmnant que Pouschkine ait été, dans rimpressionnabilité de sa nature, tellement subjugué par Byron, que la seconde phase de sa vie littéraire fut, on peut le dire, entièrement soumise à cette influence. A cette époque il écrit son Prisonnier du Caucase^ la Fontaine de Baktchiserûi, \es Frères brigands, les Bohémiensy et d'autres poèmes qui tous portent la vive empreinte de son penchant pour Byron. Ses héros et ses héroïnes ressemblent à ceux de Fauteur de Lara; c'est la même teinte sombre et la même connexion mystérieuse entre le crime et la fatalité. Cependant il ne faudrait pas croire que Pouschkine n'est qu'un imitateur de

Byron. Môme dans les compositions que nous venons de citer, on remarque une grande différence entre loi et lé célèbre écrivain qui lui servait de modèle. Byron empruntait ses idées à un monde étranger, où son imagination suppléait au défaut d'une observation réelle. Pouschkine, au contraire, prenait les siennes dans une société qui lui était familière, et par là leur donnait un ton distinctif, une couleur locale. C'est ce qu'il est surtout aisé de voir dans les Bohémiens^ où le Thabor et le caractère poétique d'une vie vagabonde sont peints de main de maître. L'élément réaliste, qui domine dans les œuvres de Pouschkine, contraste avec le vague idéal des personnages de Byron, tels que Manfred, Conrad, le Qiaour et autres. Cet élément réaliste se manifeste plus vivement encore dans les dernières productions de Pouschkine, et c'est là, selon nous, «e qui le distingue essentiellement de Byron.

M. flerzen, le meilleur appréciateur des œuvres de Pouschkine, signale entre les deux poètes une autre cause de dissemblance.. « Pouschkine, dit-il, avait une grande admiration pour Byron, mais il ne se mit point sous sa dépendance ; il ne se fit point son parasite. Il ne fut ni tradutorCy ni traditore. Vers la fin de leur carrière, Pouschkine et Byron différaient considérablement Fun de l'autre, par une simple raison : Byron était tout à fait Anglais ; Pouschkine tout à fait Busse, et Busse de Pétersbourg. Il connaissait aussi l'effet des révolutions, mais il avait conservé sa foi dans l'avenir des nations oc-

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cidcntales. Byron, au contraire, avec sa haute et libre individualité, s'isolait dans son indépendance, s'enveloppait dans son orgueil, dans sa fière et sceptique pliilosophie, et devenait de plus en plus sombre et implacable. Oppressé par d'amères pensées, dégoûté du mondé, il se dévoua à une barbare peuplade de Slaves helléniques, qu'il prit pour des Grecs de l'antiquité. Pouschkine, au contraire, devient de plus en phis calme, se plonge dans l'étude de l'histoire, amasse des matériaux pour une monographie de Pongatschcff, compose son drame historique de Boris Godunoff^ et croit fermement à l'heureux avenir de la Russie. »

Son œuvre la plus considérable est Eugène Oméguiue. Par ce poëme, on peut \oir que son imitation de Byron ne fut pour lui qu'une phase passagère, après laquelle il recouvra pleinement son esprit d'indépendance et de nationalité.

Eugène Oniéguine est un jeune lion de l'aristocratie russe, qui n'a reçu qu'une très-superficielle éducation, qui n'a aucune occupation sérieuse et aucun but, et passe sa vie au milieu d'une frivole oisiveté. De bonne heure il a épuisé la coupe des plaisirs mondains. L'existence lui est à charge, et ses qualités mêmes deviennent pour lui une cause de tortures. Il abandonne ses sociétés, qui n'ont plus rien de nouveau à lui olfrir, qu'il méprise, et se retire à la campagne; mais là, il est livré au même ennui. Ni la nature, ni les livres ne le distraient. Enfin, il trouve un ami; c'est la première vraie joie qu'il ait

éprouvée. Cet arai, nommé Lenskî, est tout Fopposé cFOniéguine. Il est jeune, il a l'amour de la poésie; il revient d'une université allemande avec une profonde vénération pour Gœthe et Schiller. Il a conservé la pureté, l'innocence de son cœur, et croit à tout ce qu'il y a de bon, de noble, d'élevé dans le monde. « La pierre et Teau, dit le poète, la. glace et le feu, se r^semblaient plus que ces deux amis. »

Dans leur voisinage habite un honnête propriétaire, qui a deux filles : Olga et Taliane. La première, qui est belle et gracieuse, mais dont l'âme n'a pas grande profondeur, est aimée de Lenski, dont l'imagination l'idéalise. Tatiane, moins brillante que sa sœur, mais douée de qualités plus sérieuses, qui ne tendent qu'à se développer, devient éprise d'Oniéguine. Elle ne voit que le beau côté du jeune lion, et, dans sa candeur et son inexpérience, elle en fait un être du premier ordre. Un jour,£llè ose lui exprimer ses sentiments d'une façon qui prouve à la fois son innocence et sa sincérité de cœur. Oniéguine répond à ce touchant aveu par un froid chapitre de morale, puis il se met à faire la cour à Olga, qu'il n'aime pas; il irrite, révolte Lenski, qu'il aime, le tue en duel et quitte le pays. Quelques années après il retourne à Saint-Pétersbourg, et retrouve Tatiane dans un salon. Elle est l'épouse d'un vieux prince. Celle qu'il a connue timide jeune fille est devenue une belle et charmante lemme. Cette fois, il devient sérieusement amoureux d'elle. 11 essaye de la ramener a lui ; mais il est trop tard. Tatiane, avec une ad-

mirable dignité, lui confesse qu'elle Faime Picore, mais qu'elle restera à jamais séparée de lui. Ainsi se termine le poème.

« Le héros de cette composition, dit H. Herzen, est Russe, et, tel qu'il nous est représenté, ne peut être que Russe. Oniéguine est oisif parce qu'il n'a aucune vocation; il passe inutilement ses jours dans sa sphère aristocratique, et n'a point la force de la quitter. Il est de ces hommes qui font perpétuellement l'essai de la yie, et qui feraient de même l'essai de la mort,, s'ils la croyaient meilleure que la vie. D a commencé toutes sortes de tentatives; il n'a persévéré dans aucune. Il a beaucoup pensé, et n'a point agi. A vingt ans, il est déjà vieux, et, lorsqu'il commence à devenir vieux, il se rajeunit par l'amour. Comme tous les Russes de son temps, il attendait quelque chose, parce qu'il ne pouvait croire à la durée du régime de son pays ; ce qu'il attendait n'est pas venu, et sa vie décline. Ce caractère est tellement national, qu'on le retrouve dans tous les poèmes, dans tous les romans russes, non point parce qu'on a pris à tâche de le copier, mais parce qu'il existe partout en Russie. Comme contraste à ce type curieux, Pouschkine nous montre son Wladimir Lenski, et il a dessiné le caractère de ce jeune homme avec la prédilection que nous conservons pour les années de noire jeunesse, avec le souvenir de ses années d'innocence, de foi et d'espoir. Lenski est comme Timage de la conscience d'Oniéguine à une autre époque. Le poète a compris qu'un tel homme

ne pouvait vivre en Russie. Il le livre à T arme meurtrière d'Oniéguine, qui Faime, et qui, en le tuant, craignait de le blesser. »

A ce point de vue, on peut considérer Oniéguine comme une personnification de son temps et de son pays, comme une image où la pensée particulière du poëte se confond dans les traits d'un type général. Par là, cette œuvre a pour nous, outre son mérite poétique, une sorte de valeur historique. Il en est de même du Faust de Gœthe, du Don Juan et du Childe Harold de Byron et d'un roman de George Sand, Horace. Ces quatre twmpositions nous représentent sous différentes faces, avec des couleurs particulières, le développement de la société moderne dans Tespace d'un demi-siècle.

Faust est Tenfant d'un temps de commotion et d'orage; c'est l'esprit de l'humanité s'éveillant à une nouvelle vie intellectuelle; c'est l'esprit germanique qui s'efforce d'atteindre à un vaporeux idéal, à une perfection abstraite, laisse échapper l'heure de l'action et flotte douloureusement entre des songes audacieux et de vulgaires réalitéi». Childe Harold et Don Juan nous représentent, avec une différence de nationalité, une phase plus récente de cette même histoire : Tamer désappointement occasionné par les naufrages des sublimes rêves de Faust.

Oniéguine est le symbole de ce que les Russes ont été dans les derniers temps, de ce qu'ils devaient être inévitablement sous le despotisme le plus absolu, le plus complet dès temps modernes. Ses aspirations sociales et poli-^

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tiques ont été comprimées dans leur germe, il a le sentiment instinctif d'une plus noble existence, et ce qu'il en sait lui rend la sienne plus misérable. Sa vie est pour lui un vide immense^ et la société une agglomération de choses vicieuses et méprisables. Mais il n'ose résister aux circonstances et il redoute l'opinion de cette société qu'il méprise.

Comme une autre image de notre temps, Horace peut être mis en parallèle avec les œuvres que nous venons de citer. Horace est au dernier degré de cette échelle des caractères. C'est le type du bourgeois qui s'établit confortablement dans le monde que les philosophes entre-, jprennent de régénérer, dans ce même monde d'où Childe Harold s éloigne avec une amère tristesse, et où les Oniéguines périssent d'ennui. Il n'a ni réelle passion, ni réelle souffrance, ni réel génie, ni réelle force aristocratique. 11 se fait aimer parce que sa vanité se complaît dans une conquête. Il brise un cœur crédule avec un complet sangfroid. Il écrit un livre qui lui fait un petit renom, et il est satisfait. 11 ne $e soucie nullement de l'humanité, il ne pense qu'à lui-même, il n'aspire qu'à imiter Faristocratie et à être admis dans un cercle élégant. C'est le Français avec une vaine phraséologie, un caractère sans consistance et la préoccupation perpétuelle des apparences.

Revenons à notre poëte. Si nous n'entrons point dans l'examen de ses principales œuvres, nous devons au moins les signaler. De la troisième phase de sa carrière littéraire, du temps de sa pleine indépendance d'esprit et

de sa maturité datent deux compositions que nous avons déjà citées : un poëme épique, Piiltava^ et un drame historique, Boris Godunoff.

Le poème de Pultava est un grand tableau de Tépoque où la Russie commença à se développer par la vigoureuse impulsion de Pierre le Grand. Les principaux personnages de cette sorte d'épopée : le tzar Pierre, le hetmann des Cosaques, Mazeppa, et Charles XII, sont dessinés avec un talent de maître, et Famour de la jeune et belle Marie Kotschoubey pour Mazeppa forme le lien de cette composition. Il y a là des scènes d'un puissant effet, par exemple celle où le vieux Mazeppa, qui est sur le point de trahir le Izar, se lève en silence au milieu de la nuit, erre autour de son château par une belle nuit d*été de l'Ukraine, et, daiis le trouble de sa conscience, ne voit que de sinistres fantômes, au milieu d'une paisible nature. Tout à coup un cri résonne à son oreille, un cri qui achève de jeter le désordre dans son esprit. C'est l'accent lamentable du père de Marie, emprisonné par le hetmann et subissant la torture dans le silence de la nuit, tandis que la douce jeune fille, ignorant le sort de son père, dort paisiblement dans la demeure de celui qui le livre à ce supplice. Une plus belle page encore est la description de la bataille de Pultava, où le génie de Pierre triomphe, où Charles XII et Mazeppa sont mis en fuite.

Plusieurs critiques placeiit le drame de Boris Godunoff au même rang que le poëme d'Oniéguine.. Il y a là, en effet, de grandes beautés d'art; mais c'est plutôt

d&à POUSGHRII^E

une série de scènes dramatiques <pi*un drame complet, qui puisse être représenté sur le théâtre. lie sujet en est emprunté à Fuu des récits de Karamsine, et, par suite des défauts de cet ouvrage et d'une connaissance incomplète de riiistoire, Pouschkine s'est trompé dans la peinture de ses deux principaux personnages : Godunoff et le faux Dimitri; mais des détails empreints d'une véritable couleur nationale, des images fidèles des anciennes mœurs du pays donnent à cette œuvre une valeur particulière.

Une autre de ses compositionis dramatiques, le Convive de pierre y est, selon nous, bien supérieure à celle-ci. C'est la vieille histoire de don Juaii, illustrée par Molière et par Mozart, mais pleine de poésie. Le caractère de don Juan, celui de Laure et de dona Anna sont conçus avec une profonde connaissance du cœur humain et dessinés avec un art et une simplicité d'une perfection classique.

Plus remarquable encore au poiilt de vue psychologique, comme au point de vue poétique, est son fragment intitulé Mo%art et Salieri^ où apparaît dans une adïnirable vérité là naïve insouciance du génie naturellement inspiré^ et l'angoisse amère d'une intelligence secondaire chfetchant les dons qui lui ont été refusés.

Parmi les poésies lyriques de Pouschkine, il en est un grand nombre d'une rare beauté* Son talent était essentiellement lyrique ; c'est pat là qu'il a surtout conquis la sympathie de ses compatriotes.

En résumé^ nous répétons que la Russie a eu on

Pouschkine un poëte, un vrai poëte national, qui, dans son pays, ^ occupé le même rang que Byron et Gœthe dans le leur. Tous trois ont vécu dans la plus haute société, tous trois ont eu un caractère éminemment national, et aucun d'eux pourtant n'a été ce qu'on peut appeler un poëte populaire.

Il y a, comme nous Favons déjà remarqué, un rapport particulier entre Pouschkine et Gœthe. L'un et l'autre se sont éloignés des mouvements politiques et du tumulte du monde pour se dévouer à la culture de l'art. Byron, au contraire, en rompant les liens qui l'attachaient à sa patrie, se jetait dans l'agitation des autres contrées.

Nous ne pouvons mieux terminer cette brève notice qu'en traduisant littéralement la fière épitaphe que le poëte russe s'était faite à lui-même.

« Je laisse au sein de mon pays un monument qui n'est point construit par la main d'un architecte, ni recouvert de gazon, mais qui s'élève plus haut que celui de la gloire de Napoléon.

a Non, je ne mourrai pas. Que mon corps périsse, que mes cendres- soient anéanties; mon esprit vivra dans mes chants^ aussi longtemps qu'il y aura sur là terre un poëte. »

MICHEL LERMOiNTOFF

La littérature russe est toute récente. Récente aussi est l'influence de la Russie dans les affaires politiques de l'Europe. Elle ne date que de Pierre 1", ce despote s^ demi barbare, cet impérieux patron des arts. Ce fut luij qui imposa aux Russes les premières lois de la civilisation, qui les habitua à l'étude de l'Europe, et qui, enfin, in^ trodnisit parmi eux les idées et les formes européennes sous l'influence desquelles la littérature nationale s'esl lentement développée.

En remontant jusqu'aux plus anciens vestiges de ceiU littérature, nous y voyons dans leur simplicité primitive les éléments qui se reproduisent, à plusieurs siècles de distance, dans le caractère national parvenu à sa malu* rite. L'aventureux esprit des hommes du Nord, qui en 862 subjuguèrent plusieurs des peuplades slaves, S3 manifeste

dans la narration historique de T époque païenne écrite au onzième siècle par le moine Nestor. Cependant ce moine Nestor avait l'esprit imbu de la littérature byzantine, et ne pouvait complètement apprécier une poésie enfantée par une audacieuse entreprise des Scandinaves. Les événements dont il se faisait Thistoiien, il les considérait en partie avec la prosaïque pensée d'un chroniqueur, en partie avec F animad version d'un ardent ennemi du paganisme. Mais, malgré son antipathie pour son sujet, malgré la sécheresse et la pédanterie de son style, plusieurs passages de ses récits nous révèlent une rude et ancienne poésie qui, commençant à se développer en Russie sous l'influence des descendants de Rurik, célèbre des faits accomplis un siècle et demi, auparavant, dans des régions qui s'étendent depuis la Baltique jusqu'à la mer Noire.

Nous retrouvons là clairement les traces de l'esprit qui animait les chroniqueurs de l'Islande. Quelques-uns de leurs récits ont la même origine que ceux de Nestor. Ainsi par exemple, l'histoire de Swatopolk, racontée par Nestor, fait partie d'une des collections islandaises du treizième siècle. Mais ici l'écrivain russe est supérieur aux Islandais par la vivacité et la poésie de sa narration. Il dépeint d'uoe façon saisissante ce Swatopolk, le fds d'une religieuse grecque, qui, par sa naissance illégitime, semble condamné à un sort fatal, qui monte ' sur le trône par un fratricide , qui , sur le théâtre même de ses crimes, est puni par la main d'un autre frère, et meurt dans un désert. Jusqu'à quel point.

366 MICHEL LERMOKTOFF.

dans cette rdation, le moine de Kief est-il resté fidëe

A la vérité historique, c'est ce qu'il serait difficile de

dire. Mais cette partie de son œuvre est d'un intérêt

très-dramatique.

Les histoires de Nestor nous offrent un dei^ aperçus de cette époque où la gloire militaire était l'un des principaux mobiles de la nation russe. En ce temps-là, quand la nation russe voulait entreprendre une guerre, elle en avertissait fièrement ses ennemis, et un homme manquait-il à sa parole, il était condamné au châtiment que Ton considérait comme le plus cmd de tous, à l'esclavage.

Réellement, lorsque, en lisant les simples récits de Nestor, on voit tout ce qu'il y avait de germes dé poésie dans Thistoire primitive de la Russie, on ne peut, sans regret, songer à tout ce qu'ils auraient produit, s'ils n*ataient été, dès leur premier développement, comprimés et étouffés par des plantes parasites d'origine étrangère r Les descendants de Rurik se mirent eux-mêmes en rapport avec l'empire byzantin, et vers l'an 1000 le dogme grec ftit adopté par la Russie. Mais ces relations avec Byzance, au lieu d'ouvrir au peuple russe les trésors de la Grèce classique, ne servirent qu'à lui faire connaître les arides chroniques, les discussions scolastiques de la ' littérature byzantine, et à lui inspirer un profond dédain pour l'antiquité païenne, par conséquent pour le génie de la Grèce.

Puis, vers l'an 1236, vinrent l'invasion et la domina-

tion des Mongols, qui répandirent de nouvelles semences deTÛFient au sein de la nation russe. C'est surtout dans les chants populaires de cette nation que Ton remarque r influence de ces conquérants; c'est là aussi que se révèlent les vrais sentiments qu'ils inspiraient au peuple vaincu, sentiments de terreur et de softibre colère, comme on peut le voir dans ce chant d*une mère :

Sur la haute montagne brillent des feux nombreux, des feux sinistres. Dors; mon enfant.

Autour de ces feux sinistres sont assis les méchants Tartares. Dm«, mon enfant. . .

Ils sont assis là et partagent les dépouilles de ton père. Dors, mon enfant.

Réveille-toi, lève-toi, mon enfant. Prends l'épée damasquinée suspendue à ia nrar aille.

Avec cette épée frappe, frappe les Tartares et leurs enfants, frappeles et déchire-lès en morceaux.

Ces chansons populaires russes sont remarquables par leur plaintive mélancolie, p^r leur richesse d'images empruntées aux scènes de la nature, par les idées superstitieuses qu'elles retracent etjes tendres soupirs qu'elles répètent. Les Russes ont dans leur langue une quantité de diminutifs, de mots caressants et pleins de charme. Ils ont souvent recours aux comparaisons, et ces comparaisons sont pour la. plupart autant de symboles gracieux ou énergiques. Dans Témotion qui les saisit, ils s'adressent à tout ce qui les environne, et confient au nuage, au vent, les regrets de leurs amours ou l'élan de leur espoir. Le rossignol et le coucou sont les oiseaux compatissants qui répondent à leurs douleurs; l'hirondelle porte leurs

messages. L* arc-en-ciel qui se lève sur une maison annonce qu'il s y trouve une fiancée. La lune se cache avec tristesse après la mort du tzar. La plaine où les ennemis ont passé se couvre de plantes amères. Les larmes qui coulent en abondance ressemblent au ruisseau ; les larmes qui tombent doucement sont comme la rosée. Le jeune guerrier est semblable au courageux faucon, la jeune fille au cygne blanc. La belle fiancée tremble pour son fiancé en apercevant le noir corbeau, et le criminel tressaille au murmure des arbres.

Ainsi, partout le rapprochement de la nature extérieure et des pensées les plus intimes, partout cette loi mystérieuse de Tattraction morale et physique, cette nécessité de rhomme qui soutient sa faiblesse dans sa souffrance et dans sa joie, élève ses regards vers le ciel et cherche un accent de sympathie parmi les êtres qui Tenvironnent.

Mais dans ces mêmes chants populaires on peut remarquer Taffaiblissem^fit de la favorable influence des valeureux princes venus du Nord. Sous le règne de leurs successeurs, on vit décliner non-seulement l'activité et Findépendance sociale de la Russie, mais aussi la pureté de la vie domestique. Les femmes furent entièrement asservies au pouvoir despotique de Thomme selon Fusage de Fempire byzantin : elles furent enfermées dans le terem^ et soumises à un esclavage oriental. Les coutumes du Nord leur donnaient une plus noble situation.

Les Mongols séparèrent de FEurope la vaste Russie. Au lieu du respect chevaleresque que la société euro-

péenne professait alors pour le sexe le plus faible, ils propagèrent autour d'eux leurs cruels principes asiatiques, et condamnèrent la femme à une honteuse servitude. Bientôt elles ne sont plus glorifiées comme dans les récits de Nestor, dans la tradition des temps Scandinaves. Les contes populaires nous représentent la belle jeune fille russe dans sa cage d'argent, tressant ses cheveux d'or, vivant dans sa retraite d'une vie monotone et attendant avec une émotion mélancolique le jour où sa belle chevelure sera dénouée au milieu des chants et des larmes, où elle célébrera, selon la volonté de son père, un mariage pour lequel on n'a point demandé son consentement. Souvent même elle ne quitte sa cage d'argent que pour une cage de fer, où elle ne sera plus consolée par la tendresse de ses parents. OWigée dé lier son existence à celle d'un homme qu'elle ne peut aimer, elle ne jouit d'aucun des agréments qui entourent la destinée de la femme dans la société européenne du moyen âge. Le terem est sa demeure ; la despoticfue volonté d'un mari, sa loi. La conséquence naturelle d'une telle position est la dégradation de la vie sociale. Une mère qui se sent esclave ne peut transmettre à son fils qu'un sentiment d'abaissement. La société, privée ainsi d'un de ses plus précieux éléments, jette la jeunesse dans un vide, dans un ennui qui l'obUge à chercher dans la dissipation un stimulant à une existence où il est à la fois esclave et tyran.

De là, le caractère mélancolique de la poésie populaire

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russe; de là, ses accents de tristesse profonde ou de gaieté désespérée. A tout instant, elle nous représente le nuage qui pèse sur les cœurs comme la brume épaisse sur le lac bleu; les mères qui se lamentent, les jeunes filles qui se fanent comme des fleurs sans soleil, et celles qui n ont plus aucune résolution, et celles qui veulent, jusqu à leur dernier moment, garder leur malheureux amour.

Le nuage, dit un de ces chants naïfs, le nuage cache le beau soleil, le nuage sombre voile* la lumière. La jeune -fille est pensive et triste. Personne ne connaît la cause de son chagrin. Ses parents mêmes ne le savent pas, ni sa petite sœur, la blanche colombe.

Ahl di&-moi, pauvre douce jeuae fille, ne peux-tu* apaiser ta douleur? Ne peux^u oublier celui que tu aimes, ni le jour, ni la nuit, ni le matin, ni le soir?

Et la jeune fille répond avec tristesse.

J'oublierai celui que j'aime quand mes pieds cesseront de me porter, quand mes blanches mains retomberont sans mouvement, quand mon regard s'éteindra, quand on me mettra la planche du cercueil sur le cœur.

Très^aractéristiques aussi sont les anciens chants russes qui célèbrent le courage du guerrier et ceux qui racontent les actes d'audace, les réunions bruyantes, la joyeuse impudence des brigands du Yolga. En voici deux, entre autres, qui nous semblent dignes d'êtres cités :

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