TROISIEME SOIREE. — DE L ESPRIT MILITAIRE
Une des thèses favorites du docteur était la dégradation de rétat militaire tel que Ta fait notre société. Il attendait avec impatience, disait-il souvent, le moment où il cesserait de vivre parmi les suppôts de tous les pouvoirs, car enfin, s'écriait-il le soir même où il eut avec Plenho sa dernière conférence, votre système de soldats qui ne doivent point raisonner nous conduit à servir indifféremment le bien et le mal, le juste et Tinjuste.
« L'armée, repartit Plenho, est comme rÉglisc; elle rend à Ccsar ce qui appartient à César. S'il en est ainsi, direz-vous, il n'y a pas de gouvernement monstrueux qu'elle ne puisse soutenir. Cela n'est pas, car il y a des moments où César, c'està-dire tout principe d'ordre et d'autorité, disparait du monde. Dans ces moments, l'armée n'a plus de rôle politique; elle cherche son mot de ralliement autre part que dans la loi capricieuse, éphémère et avilie qui gouverne la société. Ainsi, pendant la Révolution, ce fut la patrie seule que défendit l'armée. Les hommes à bonnets rouges et à piques qui s'en allaient dans les prisons « recruter des ombres «, comme dit André Chénier, n'avaient rien de commun avec les braves qui enclouaient les canons ennemis. Notre uniforme a traversé sans tache cette période infâme; j'en remercie Dieu, car, depuis que le froc a disparu, l'uniforme est le seul habit, suivant moi, sous lequel puisse battre un cœur où vivent encore de saints enthousiasmes et de nobles mépris.
« Mon cher docteur, je ne vous ferai pas la confession de René à Chactas, quoique en vérité ce ciel transparent, cette vaste et tranquille nature, tout ce spectacle enfin qui nous entoure et dont nous faisons nous-mêmes partie puisse porter à l'expansion une âme plus renfermée que la mienne ;
mais depuis longtemps Torgaeil du siècle m'a gâté les confessions, et si Jamais maintenant Je laisse échapper de ma bouche les secrets diine obscure et douloureuse vie, ce sera en ce moment où la mort exorcise le démon de notre vanité. Je ne vous cacherai pas cependant que Je n'ai pas toujours eu une résignation qui, à certaines heures, me fait encore défaut. Sous les teintes cuivrées dont le grand air a coloré mes tempes, peutêtre pourriez-vous retrouver la griffe de Tesprit moderne. J'ai connu ces rêveries meurtrières qui ont conduit à la ruine quelques êtres d'abord, puis des peuples tout entiers. Enfin, J'ai souffert aussi de ces passions qui, dans tous les temps, Jettent quelques hommes hors de ces routes qu'on ne retrouve plus qu'après de vives angoisses et de longs égarements. Je sais, tout comme Werther, quel abîme un regard peut creuser sous le front; Je sais comment s'attachent au C(jeur certaines pensées. Lord Byron, dans ses Mémoires, raconte, avec une sorte de mystérieuse tristesse, une histoire terrible, dit-il, et qui montre Jusqu'où peut être poussé le dédain de la vie. Un officier anglais lui avoua qu'une nuit il avait pris au hasard, dans l'obscurité, un pistolet, se l'était enfoncé dans la bouche et avait pressé la détente Cet officier avait une paire de pistolets dont il savait l'un vide,
l'autre chargé. La fantaisie lui avait pris tout à coup de jouer sa vie solitairement contre le destin dans les ténèbres, et il s^était emparé à tâtons de la première arme qui s'était offerte à sa main, sans savoir si c'était Tarme qui portait la mort. Je me suis dit, en lisant ce passage, que, si cette histoire était terrible, il y avait une histoire terrible dans ma vie, car J'ai fait comme cet officier anglais.
« Sans parler du doute religieux, J'ai souffert de Faffreux doute particulier à ce temps, où il n'est pas un seul mot noble, entraînant, sacré, qui n''ait servi à quelque mensonge. Depuis que je me livre à mon état, comme le prêtre doit se livrer à son culte, avec tout ce que je puis avoir au cœur de foi simple et fervente, il n'est aucun doute dont je souffre. La vie me paraît ce qu'elle est, je crois, quelque chose d'inliniment triste, car Vlmitation de Jésus-Christ Va. dit : « Rien n'est plus triste que de vivre » ; mais quelque chose qui ne doit toutefois ni lasser notre patience, ni vaincre notre courage, ni blesser notre dignité. Je vis et sens que je puis vivre.
a La vie militaire a d'abord, à mes yeux, cette inestimable vertu, qu'elle porte une mortelle atteinte atout ce que j'appellerai la partie efféminée de nos douleurs. Il n'est pas de rêverie dont Tac-
tion n'ait raison quand elle s'empare de nous d'une certaine manière. Aussi, Je défie bien tous les René, tous les Werther, tous les Obermann de poursuivre leurs langoureuses amours avec les chimères derrière dix tambours qui battent la charge. J"ai pensé souvent qu'aux heures du combat il en était de certaines pensées qui gisent silencieuses au fond de notre cœur comme de ces braves dont parle le Cid, que le péril met soudain debout dans les ténèbres. « Nous nous levons alors... )) Si les balles ont fait entrer la mort dans nombre de corps, dans combien d'âmes ont-elles fait entrer la vie!
« Mais ce n'est pas seulement pour ces magnifiques inspirations de l'heure des batailles que j'aime mon état, (e l'aime surtout pour ces pensées pleines à la fois de calme, d'énergie et de douceur qu'il donne aux âmes austères à maint obscur instant de la vie. Ainsi, je ne suis jamais sorti de la caserne sans me sentir l'esprit rafraîchi et le cœur allégé. Qu'y avais -je fait? Je m'étais occupé de ces soins dont les oisifs se moquent et dont les délicats nous plaignent. J'avais visité les chemises et les souliers de mes hommes, j'avais goûté leur soupe, je m'étais assis sur le pied d'un lit, et j'avais rendu la justice; j'avais été le chef de famille enfin, car la famille
DU BORDJ 24g
se retrouve dans Parmée. Elle y existe même avec plus de force que dans la société; elle y existe avec Tautorité du chef, le respect pour les aînés; elle y existe aussi avec des sentiments de vraie et de vive tendresse. Jamais un soldat ne m'a quitté sans ve-
. nir me dire adieu, et j'en ai vu bien peu dont la main n'essuyât pas alors quelque larme furtive. J'aime l'affection militaire, parce qu'elle est toujours dans la vérité. Nul ne promet des regrets éternels à son camarade ou à son chef : chacun sait que son oraison funèbre n'excédera pas quelques courtes phrases accompagnées de jurements mélancoliques qui reviennent de loin en loin, tantôt entre deux bouffées de pipe, tantôt entre deux gorgées d'eau-de-vie; mais ces phrases se composent de mots sincères. Je n'ai jamais désiré, pour ma mémoire, d'autre hommage que ces paroles de soldat.
« Je parle en ce moment de l'état militaire comme un homme qui porte l'uniforme; mais il me semble que, parmi les gens en habit noir, tous ceux-là doivent penser comme moi, qui ne désirent pas voir la France devenir un cadavre destiné aux expériences des docteurs en révolutions. Notre nation a cela de curieux, qu'elle est douée au plus haut degré des deux esprits les plus opposés, de
l'esprit révolutionnaire et de l'esprit militaire.
2 5o LES SOIRÉES
Vous avez remarqué aujourd'hui Texcellente tenue de ce caporal qui est venu boire Tabsinthe avec nous. Cest un Parisien. En 1848, il a fait des barricades et tiré sur les gardes municipaux. Il s'est révolté pour être libre, pour jouir de ses droits, et, la révolution accomplie, il a usé du droit de s'engager que la tyrannie ne lui contestait pas. C'est maintenant un des meilleurs sujets de ma compagnie. Si demain je Tavais à Paris sous mes ordres, il tirerait sur les émeutiers comme il tire sur tous ces fantômes blancs de la montagne et de la plaine. Il semble dans notre pays que la casaque du soldat brûle tout ce qu'il y a de mauvais chez ceux qui Tendossent. Assurément une des causes principales de ce désordre dont pour le moment nous désespérons de sortir, c'est l'hostilité qu'a rencontrée l'esprit militaire dans certaines régions de la société.
« Je les connais, ceux qui ont blasphémé la guerre; je les connais, ceux qui ont maudit l'uniforme, et qui l'auraient, morbleu ! bafoué, si on les avait laissés faire. Je ne veux pas m^occuper d'eux aujourd'hui, parce que je méprise les ressentiments et hais les colères; mais bien des fois, depuis tantôt trois ans, j'avoue que leur peur m'a indigné. Aussi combien d'hommes maintenant veulent que l'armée les défende, qui devraient
DUBORDJ 2DI
eux-mêmes être de Tarmée! A bien peu d'exceptions près, nous sommes tous les compagnons de Gautier Sans-avoir. L"armée est à la société d'aujourd'hui ce que fut la Vendée à la royauté du dernier siècle : elle combat pour des biens qu'elle n'a pas. Tant mieux; son rôle en est plus beau. Ce qui a donné tant d'éclat aux luttes vendéennes, c'est qu'il n'y a guère coulé que du sang de gentillâtre et de paysan.
« En vérité, quand je vois tant de braves gens rassemblés sous nos drapeaux, ou par la loi de leur pays ou par la loi de leur cœur; quand je les vois ce qu'ils sont, patients, actifs, courageux, et n'ayant qu'un unique désir, celui de mettre toutes leurs qualités au service d'une autorité énergique et digne, je me demande comment on a laissé s'en aller la plus grande famille sociale. Les gens en uniforme qui obéissent au tambour, c'est bien du peuple, et un peuple qui vaut, j'espère, tous les ouvriers de vos villes. Pourquoi ceux qui devraient être sesguides sont-ils en si petit nombre dans ses rangs? Qu'est devenu le temps où on allait perdre aux armées cet air bourgeois qu'on ne perdait pas à la cour? Mais j'en sais qui se sont glorifiés de l'air bourgeois jusqu'au jour où on est venu leur dire qu'il fallait prendre l'air ouvrier. Ils se sont indignés alors; il était trop tard.