‹ Voyages et pensées militairesChapitre 14 sur 16 · PREMIERE SOIREE. — LA PROFESSION DE FOI DU CAPITAINE PLENHO · texte numérisé non relu

PREMIERE SOIREE. — LA PROFESSION DE FOI DU CAPITAINE PLENHO

Quelques instants avant de se mettre à table, à rheure où le soleil se couche, les trois Français étaient réunis sur la terrasse du bordj, et ils contemplaient un tableau que je recommanderais au pinceau d'un grand peintre. — Il y avait dans le paysage cette couleur dont Claude Lorrain eut le secret, et ce sentiment ineffable de mélancolie, cette tristesse sereine et profonde que rendait le génie de Poussin. La vaste plaine qui s'étend entre la montagne et la rivière sur laquelle s'élève le bordj était déserte. Le soir y projetait déjà quelques ombres, tandis que les montagnes à l'horizon se levaient étincelantes comme des fantômes de gloire. Au milieu de cette solitude, un homme était agenouillé; c'était Mohammed faisant sa prière du soir dans les formes prescrites par le Koran.

« J'avoue, dit le docteur, que ce spectacle me touche, quoique ce fanatique qui est là- bas s'abandonne à d'aveugles superstitions en prenant

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des attitudes contraires à la dignité de l'homme. Tous les jours, ajouta-t-il d'un ton sentencieux, je me confirme dans mon opinion, qui du reste est celle des grands maîtres : je repousse les religion ^, mais je m'incline devant Dieu, devant un Dieu ami de la raison, ennemi du fanatisme, dégagé des prêtres...

— Enfin devant un Dieu philosophe, interrompit Plenho, repoussant la milice des saints et la noblesse des martyrs pour choyer le prêtre bon vivant, riionnête homme qui se moque du maigre et maint autre personnage de même nature. Je connais vos rêves, docteur. Vous voulez aussi un Dieu populaire, brouillé avec l'étiquette, déclinant tout honneur, le premier magistrat et non pas le monarque de la création.

— Je neveux pas, repartit le docteur, outré de ce persiflage, du Dieu des moines, des capucins, des momeries...

— Vous vous échauffez, docteur, fit Plenho, et le dîner se refroidit : deux mauvaises choses. Allons nous mettre à table, et nous reprendrons ensuite notre discussion. »

Quand le dîner fat fini, quand les pipes furent allumées, et quand ce premier moment fut passé du silencieux recueillement dont on éprouve volontiers le besoin après un honnête repas :

« Je suis sur, docteur, dit Plenho, que vous me trouveriez bien ridicule si Je disais en ce moment mes grâces. Votre orgueil philosophique se révolterait contre cette momerie, pour parler votre langage, et vous diriez à coup siàr : <■ Je viens de dîner avec un capucin déguisé en capitaine de zouaves. » Avouez pourtant que sous ce beau ciel, en fumant dans cette longue pipe, en buvant ce savoureux café et en digérant ce très suffisant dîner que nous ne sommes pas sûrs d'avoir chaque jour, vous éprouvez pour vous ne savez qui un certain sentiment de reconnaissance qu'il vous serait assez agréable d'exprimer. Écoutez-moi un peu, je vous prie. Je demande pardon à Dieu de la situation profane dans laquelle je vais vous prêcher; mais si, tout en fumant, je parviens à vous convertir, vous n'en serez pas moins converti que si je tenais en main un crucitix, si j'étais en surplis et établi dans une chaire. Voici donc ce que je vous dirai.

« Il y a longtemps que je suis brouillé avec les livres, mon éloquence doit s'en ressentir un peu; mais, toutes les fois que les hasards de ma vie me font rencontrer un bouquin, je fais une débauche de lecture. Il y a quelque temps, je trouvai dans la mauvaise auberge d'un petit village de colons un volume dépareillé de Jean-Jacques qui conte-

liait précisément la profession de foi du vicaire savoyard, et je relus ce célèbre morceau de rhétorique dont j'avais perdu le souvenir. La profession de foi du vicaire se divise en deux parties, une qui est l'éloge de la religion naturelle, de cette religion dont nous avons pu apprécier les bienfaits sous le règne de son grand pontife, M. de Robespierre; Pautre, qui est la critique superbe, faite dans la langue d'Helvéïius et du baron d'Holbach, de toute foi révélée, de tout culte établi, particulièrement de la foi chrétienne et du culte catholique.

« Dans ce long discours, deux choses m'ont uniquement frappé, qui sont précisément les doctrines d'où naît ma complète séparation des philosophes. « Dieu, dit Jean-Jacques, ne peut aimer que Tordre, il est trop loin de nous pour pouvoir aimer les hommes. » Puis il résume tout son système de religion naturelle par ces paroles : « Je tâche de m'élever à l'Etre suprême par la méditation, mais je ne prie jamais. » Mon cher docteur, je crois que Dieu veut bien nous aimer, et j'ai une passion violente pour la prière.

« On se demande pourquoi les philosophes ont cette sécheresse qui nous rebute, ce froid glacial qui nous oppresse au milieu des magnificences de leurs œuvres; c'est tout simplement parce qu'ils ont chassé de leur cité la prière et l'amour, ce

qui fait la religion chrétienne et la foi catholique.

« Pourquoi prierais-je Dieu ? « dit Jean-Jacques. Je répondrai : Pour tout. « Je ne désire pas d'honneurs », s'écrie-t-il. Je ne crois pas, mon cher docteur, que l'ambition me tourmente beaucoup. Je ne serais pas fâché, certainement, de comm^ander un jour le régiment de zouaves : plus j'ai de soldats à mener au feu, plus je suis heureux, j'en conviens; mais, si demain une balle m'atteignait dans la poitrine, alors que j'ai tout simplement une compagnie sous mes ordres, je ne mourrais pas, je vous jure, en regrettant la gloire d'un méréchal de France, et s'il plaît aux chefs quelconques de notre mobile gouvernement de me laisser devenir, comme tant de braves gens beaucoup moins sots qu'on ne le pense, un capitaine en cheveux blancs , je n'accuserai pas ma destinée. Je consacrerai avec bonheur à mon troupeau, pour parler comme un illustre prélat, les restes d'une ardeur prête à s'éteindre. Non, la soif des dignités ne m'altère pas, et pourtant je prie ; je demande à Dieu de rester un honnête homme et un brave soldat. Je crois à la grâce.

« Je sais ce qu'il faut faire, dit Jean-Jacques, ma conscience me le dit. » Savoir, c'est bien, mais ce n'est pas assez; c'est de pouvoir qu'il s'agit. Si je commandais par hasard, j'en serais du reste fort

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marri, un peloton de philosophes, et si je me trouvais avec cette troupe en face d'un mamelon occupé par une batterie russe, mes philosophes sauraient fort bien qu'il y aurait une chose à faire, marcher sur la batterie et Tenlever; mais le feraient-ils? C'est là ce dont je doute. A chaque instant, nous apercevons un but vers lequel nous savons qu'il faut marcher; mais la force nous manque pour l'atteindre : c'est à Dieu que nous demandons cette force. Et puis il y a dans la prière un charme infini. Ainsi, quoique assurément l'Afrique soit une magnifique contrée, et qu'un zouave ne soit pas Gros-Pierre atteint de la nostalgie dès qu'il ne voit plus le coq de son clocher, je ne vous cacherai pas, docteur, que par moments je ressens le mal du pays. Au milieu de ces cactus, de ces aloès, de ces lauriers-roses, je regrette la haie rachitique et le pommier rabougri. Eh bien ! ne pensez-vous pas qu'il m'est doux, quand au milieu d'une étape le regret de la patrie absente me prend trop vivement le cœur, de me dire qu'après tout j'ai au-dessus de moi une patrie qui accompagne chacun de mes pas? Pour que le Ciel nous soit vraiment une patrie, il faut que notre amour y aille chercher un Dieu qui ne soit pas isolé de nous.

<i J'ai besoin d'un Dieu qui nous aime; or, quel

Dieu peut plus nous aimer que celui qui nous a donné son tils!... »

Ici le docteur interrompit Plenho.

« Voici, par exemple, s'écria-t-il, ce que je ne puis pas laisser passer. Je ne demande pas mieux que de voir dans Jésus-Christ un législateur, un homme fort avancé pour le siècle dans lequel il a vécu ; mais un Dieu, allons donc, mon cher Plenho, et la Vierge...

— Je veux vous arrêter, dit Plenho, avant que vous ayez contristé ce beau ciel et que Fange qui laissa tomber une larme sur le jurement de mon oncle Tobie ait enregistré un blasphème de plus. Je crois en la divinité de Jésus-Christ, et j'y crois en me fondant sur l'Evangile. Tenez, docteur, je vais vous confier ce qui peut-être a contribué le plus à me rendre chrétien. Depuis que je suis d'ordinaire en campagne, je lis peu, comme je vous le disais tout à l'heure; cependant je n'ai jamais cessé d'avoir deux livres dans ma cantine : ces deux livres sont l'Evangile et V Imitation de Jésus- Christ. Un soir que je m'étais couché fatigué d'un combat assez vif, mais que je me trouvais, contre mon habitude, agité, inquiet et privé évidemment pour de longues heures des secours efficaces du sommeil, j'ouvris mon Evangile et je tombai sur ce verset : « Je vous le dis, à vous qui êtes mes

amis, ne craignez pas ceux qui peuvent vous tuer et ne peuvent rien faire de plus. « J'éprouvai ce frisson que l'enfant bien nourri, dit Montaigne, doit ressentir en lisant VEnéide , mais que VEnéide^ pour ma part, ne m'a causé jamais. Je me dis : « Voilà une parole qui surpasse en grandeur tout ce que l'histoire nous a jamais transmis de paroles héroïques. Le mot de La Rochejaquelein n'est rien à côté de celui-là : ce n'est pas un homme qui a parlé. »

« Mon cher docteur, quoique je ne sois pas aussi ennemi de la matière que je voudrais l'être pour mon salut, j'ai toujours aimé l'idéal; je l'ai cherché longtemps dans les rêves des poètes et dans mes propres songeries, je le poursuis encore à travers les enchantements de la nature; jamais il ne m'est apparu comme à travers les pages de l'Évangile : c'est dans ce livre sacré que j'ai vu le divin fantôme. Aussi je ne comprends plus rien maintenant à ce cri éternel des philosophes : « Où sont les miracles du Christ? « Les miracles du Christ sont dans l'œuvre même qu'il nous a laissée.

« Des sentiments surhumains rendus en surhumaines paroles, voilà, suivant moi, les miracles incontestables que nous offre l'Évangile. Ainsi, pour prendre un exemple entre mille, quand,

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dans cette maison où Jésus s'est arrêté afin d'enseigner la parole de vie, une courtisane entre tout à coup, baigne de ses larmes et essuie de ses cheveux les pieds du divin Maître, d'où vient l'action de cette femme? d'où viennent ses pleurs? N'y a-t-il pas dans cette douleur de la pécheresse un mystère plus saisissant que la constance des martyrs, un plus éclatant prodige que la guérison du paralytique et la résurrection même du mort? Pourquoi cette créature se sent-elle souillée? Quelle nouvelle idée de pureté est donc née au fond de l'âme humaine? Quelle puissance a fait jaillir la source de ses étranges larmes, pleines à la fois de tristesse et de douceur? Trouvez-vous dans toute la poésie païenne une femme qui pleure comme la pécheresse de l'Evangile? Celle-ci pleure l'amant qui l'abandonne, celle-là l'enfant qu'elle a perdu : aucune n'est atteinte de ce trait invisible qui met au cœur une souffrance bénie.

« C'est parce que l'idéal est si profondément empreint dans toutes les pages de l'Evangile que Je repousse avec énergie l'interprétation nouvelle que certains démocrates de nos jours ont voulu donner aux livres saints. Je crois, docteur, que l'esprit de Jésus-Christ n'est avec aucun des vôtres. Il nous enseigne l'humilité, et vous êtes l'orgueil; — la soumission, et vous êtes la révolte; — le re-

noncement aux biens de cette terre, et la conquête des trésors visibles est maintenant la seule croisade que vous prêchez. — Qu'est-ce qu'a fait votre grande révolution, celle qui est pour vous la loi et les prophètes, que vous célébrez maintenant dans une sorte de langue à part, où le néant de la philosophie se mêle à Tobscurité du mysticisme? Votre révolution a renversé la croix, elle Ta foulée aux pieds avec une rage dont on ne pourrait trouver d'exemple qu'en ces mystérieux accès de démence impie qui excitaient les saintes épouvantes et les terribles colères du moyen âge; puis maintenant vous venez trouver le Dieu crucifié, dont vous avez recommencé la passion, dont vos forfaits étaient depuis longtemps le supplice, car vos forfaits étaient les visions qui arrachèrent à sa nature humaine les larmes et les sueurs de la dernière nuit. Et comment vous offrez-vous à celui dont vous avez été de si implacables tourmenteurs? Est-ce avec un cœur repentant, avec un esprit changé^ avec cette humilité que de tout temps il a demandée à ses amis, comme il disait dans la divine mansuétude de son langage? Non : vous venez à lui avec la subtilité du scribe et la superbe du pharisien. Au lieu de vous prosterner à ses pieds et d'attendre que son regard vous cherche dans la poussière, il semble que vous lui ten-

diez la main comme à un ennemi vaincu. Vous venez lui offrir une place parmi les vôtres, à la condition qu^il déposera sa couronne immortelle. Ce n'est plus la volonté de Dieu, c'est la vôtre qui va lui donner cette fois pour toujours la nature humaine. Allez, votre retour à Jésus n'est qu'un sacrilège, votre christianisme n'est qu'une folie !

« Je suis convaincu que l'Evangile réprouve toutes les maximes séditieuses que prétendent en tirer certains esprits. J'ai lu, il y a quelque temps, les commentaires faits sur l'œuvre divine par une grande intelligence qui s'est perdue. Je n'ai jamais vu que contraste entre le texte sacré et la prose du commentateur. Là où Jésus parle de la pauvreté, on m'entretient des richesses; làoùilpréche la paix, je lis une invocation à la violence; là où se montre la cité divine, c'est la cité humaine qui vient se placer avec tout son fracas, toutes ses vanités et tout son trouble. Je crois donc l'Évangile étranger à tous vos systèmes, hostile à toutes vos nouveautés; mais je ne vous reconnais même pas le droit de l'interroger, parce que c'est un livre qu'on ne doit ouvrir qu'après l'avoir adoré. Je ne discuterai votre christianisme que le jour où vous reconnaîtrez Jésus-Christ.

« Maintenant je ne suis pas seulement chrétien,

je suis catholique. Je n'ai pas étudié la théologie. Quelques lambeaux de mon catéchisme, restés dans ma mémoire avec quelques fragments de mes prières, voilà toute ma science sacrée; mais j'aime précisément dans le catholicisme les deux choses sur lesquelles portent les reproches qu'on lui adresse d'habitude, la pompe de ses églises et l'hommage qu'il rend aux saints. On va sans cesse répétant que la nature est le temple le plus digne de Dieu; personne ne peut contester que le paysage qui est sous nos yeux ne l'emporte, en effet, sur tout ce qui peut être bâti par les hommes. Je dirai ceci tout simplement, c'est que le catholicisme ne se refuse pas le moins du monde à mêler, lorsqu'il le peut, les magnificences de la nature à la célébration de ses mystères. Quelquefois des prêtres ont suivi nos colonnes, et la messe alors a été dite sous le ciel. Vous savez, comme moi, docteur, quel effet les messes célébrées. ainsi ont toujours produit sur nos soldats. Alorsqu'au nom de la tolérance votre parti emprisonnait et tuait les prêtres, quelques croyants, sur les côtes de la Bretagne, ont été quelquefois entendre dans des bateaux la messe que célébrait un prêtre proscrit. Aucun catholique ne s'imagineque ses ministres ne puissent, en plein air, s'unir aussi complètement à Dieu que sous les voûtes d'une cathédrale; mais

nous sommes forcés d'avoir des temples, comme nous sommes forcés d'avoir des villes : eh bien ! je trouve, pour ma part, fort à propos qu'on clierche à réunir dans ces temples For, les fleurs, Tencens, la peinture, tout ce que cette terre a de plus précieux. Les musulmans se départent dans leurs mosquées de Thabituelle délicatesse de leurs goûts. D'ordinaire, leurs maisons n'offrent que de simples murailles au dehors, et présentent à l'intérieur mille recherches; les murs de leurs mosquées, au contraire, sont couverts de festons, tandis que l'intérieur en est plus nu que celui d'un temple luthérien. Dans le pays catholique par excellence, en Espagne, les églises sont, comme Tâme du juste, simples au dehors, pleines de splendeurs au dedans.

« En définitive, l'éclat de l'or, l'harmonie de l'orgue, les parfums de l'encens, viennent aussi bien de Dieu que la grandeur des montagnes, la transparence du ciel et la mystérieuse étendue de la mer. Si Por, l'encens et Torgue peuvent donc nous être parfois des ailes pour nous emporter vers Dieu, je crois que nous ne devons pas repousser leur secours; mais ce qui vous irrite encore plus, docteur, que la pompe du catholicisme , c'est l'espèce de cour céleste dont nous entourons Dieu. Je suis sur que l'hommage rendu aux saints

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VOUS atteint dans votre foi politique. Il est contraire à l'égalité, n'est-ce pas ? Heureusement nous ne trouverons pas l'égalité dans l'autre monde plus que dans celui-ci. Il y a dans la cité céleste un livre d'or. Travaillons dès à présent pour que nos noms y soient inscrits un Jour.

— Mon cher Plenho, dit le docteur, je crains bien de n'être qu'un roturier là-haut.

— Je voudrais, docteur, lit gravement le capitaine, que ce fût vraiment votre conviction; je saluerais dès ce soir en vous un des signes auxquels se reconnaît la noblesse de Dieu. »

DEUXIÈME SOIRÉE. — SUITE LOGIQUE DE CE qu'on vient DE LIRE.

Le docteur avait une petite propriété en Beauce ou en Normandie dont il ne parlait jamais qu'avec attendrissement. C'était là qu'il comptait, disait-il souvent, aller se reposer des fatigues de la vie errante aussitôt qu'aurait sonné l'heure bienheureuse de la retraite. Le docteur avait une mère qui lui avait envoyé bien des fois d'honnêtes

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épargnes destinées à payer de folles dettes. Il n'avait jamais reçu cet argent sacré sans verser une larme, et il répétait sans cesse : « La pauvre bonne femme (c'est ainsi qu'il appelait sa mère) méritait un autre fils que moi. » Le docteur n'en était pas moins un ennemi acharné de la propriété et de la famille.

C'étaient, suivant lui, des attentats à la nature, caria nature revenait atout propos dans la bouche du docteur, qui était un disciple de Jean-Jacques. Il avait une phrase favorite, digne d'Anacharsis Clootz : « Je ne reconnais, disait-il, qu'une seule propriété, la terre, qui est le domaine de l'homme, et qu'une seule famille, la race humaine. » Il avait l'habitude, après cette sentence, dont il attendait majestueusement l'effet sur ses auditeurs, de garder un instant de silence qu'il occupait à tirer quelques bouffées de sa pipe et à vider soit son verre d'eau-de-vie, soit sa tasse de café, soit sa chope de bière.

« Nous avons parlé de la religion hier, dit Plenho, nécessairement nous devons ce soir parler de la propriété et de la famille; et sur les opinions que j'ai déjà défendues, docteur, vous connaissez celles que je vais défendre.

— Oui certainement, repartit le docteur, vous allez défendre le vieux monde et ses abus; mais

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le Christ, dont vous me parliez hier, n^était pas propriétaire...

— Je ne le suis pas non plus, répondit le capitaine; il y a longtemps que Plenho est sorti de ma famille. Ce pauvre château est tombé, en 93, entre les mains d"un ardent patriote, car vos prophètes, mon cher docteur, ne dédaignaient pas la propriété; ils la trouvaient bonne pour eux et pour leurs enfants. La maison de mes pères est échue à un M.Triquet, ancien fabricant de clous, je crois, dont le fils avait bien, morbleu! Faplomb de vouloir s'appeler M. de Plenho à la fin du règne de Louis-Philippe. J"ai mis bon ordre à cette prétention, et j'ai fait voir à mon Triquet comment un vrai Plenho portait son nom; mais enfin je n"ai pas sous le soleil un arpent de terre, et je n'en suis pas moins attachée la propriété. Tenez, voici un des faits qui m'ont le plus péniblement affecté dans ma vie militaire.

« Je commandais l'an dernier Ta vant-garde d'une petite colonne qui opérait en Kabylie. On s'était battu dans la journée, les troupes étaient lasses. Il s'agissait de trouver un bon terrain pour les bivouacs. Le général m'ordonna d'occuper un champ cultivé comme le sont les champs des Kabyles. C'était un terrain couvert d'une verdure où commençaient à se mêler des teintes blondes, un ma-

gnifique champ de blé. Je foulais ce sol à contrecœur, lorsque j'aperçus devant moi un homme dont je vois encore la figure, portant la petite calotte et la chemise courte du Kabyle. Cet homme ne bougeait pas, il m'attendait les bras croisés ; quand je fus près de lui et qu'il me vit ordonner à mes zouaves de camper : « Tu ne sais donc pas, me dit-il, que tu es sur mon champ? » Cette idée ne paraissait point dans son regard qu'on put sciemment porter une atteinte à sa propriété. « On m"a donné l'ordre d'installer mes hommes ici, lui répondis-je, il faut que j'obéisse. — Mais tu veux donc me prendre mon champ? s'écria alors le Kabyle, je te dis que c'est mon champ. Ce que tu fais là n'est pas juste. )' 11 y avait dans cet appel à la justice, fait sous le ciel, au milieu d'une solitude, par un homme désarmé, quelque chose qui me causa une violente émotion. Je suis de ceux que la faiblesse touche encore jusqu'aux larmes et que la justice altère, suivant une belle expression du Christ. Force me fut bien d'obéir à ma consigne cependant, et bientôt mes zouaves eurent mis à néant les trésors que Dieu avait jetés dans ce coin de terre. Tout ce que je pus faire à grand'peine, ce fut d'empêcher qu'on ne tuât le Kabyle sur son champ, qu'il ne voulait pas quitter. L'idée de la propriété a jailli vivement

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pour moi de cet incident; elle est restée dans mon esprit sous une forme naïve et sacrée.

'( Les économistes et les philosophes ont écrit sur la propriété des traités que je n'ai pas lus. Mes opinions à moi sur cette matière, comme sur presque toutes les autres, sont tirées tout simplement d'une sorte d'instinct : cela doit vous plaire à vous, docteur, qui aimez tout ce qui vient de la nature. La propriété, c'est par ce côté-là surtout qu'elle me touche, me paraît un lien d'affection que Dieu a voulu établir entre les choses et nous. Allez vous promener souvent dans un bois, et faites d'habitude une halte sous un arbre dont l'ombrage vous paraît répandre une particulière fraîcheur : au bout d'un certain temps, une liaison se sera établie entre cet arbre et vous. « Je vais, direz-vous, me reposer sous m.on arbre; mon arbre est plus beau cette année-ci que Tan dernier. » Cette liaison s'exprimera par le mot qui indique la possession. Nous désirons posséder tout ce que nous aimons, et une mystérieuse délicatesse de notre nature fait qu'excepté Dieu, nous désirons posséder à nous seuls l'objet de notre amour. Vous, docteur, qui aimez tant Jean- Jacques, vous rappelez-vous l'éloquente douleur de votre maître lorsqu'il aperçoit tout à coup des traces humaines au milieu d'un paysage dont il

espérait que ses regards avaient seuls contemplé la beauté? Pourquoi le philosophe, à cette vue, cprouve-t-il une tristesse amère? C'est assurément parce que la jouissance d'autrui lui gâte la possession idéale de ces merveilles dont il s'était déjà fait le maître jaloux et solitaire.

« Je vois, docteur, sur votre visage, une grimace qui veut dire : « Ceci est de la poésie. » Une autre fois je vous p>rouverai, car c'est là un de mes thèmes favoris, qu'il ne faut pas confondre, comme on le fait toujours, la poésie et la rêverie. La rêverie est mortelle à la société; c'est le faux, c'est le chimérique. La poésie, au contraire, est le plus indispensable élément de la grandeur et de la prospérité d'un peuple ; la poésie n'est pas autre chose que la partie splendide de la réalité. Qu'est-ce que le drapeau, si ce n'est de la poésie? Qu'est-ce que la patrie? qu'est-ce que la guerre? qu'est-ce que l'honneur? Tout cela est de la poésie. La propriété, comme toute chose, a son côté poétique, qui est peut-être son plus sérieux côté.

« Ainsi, comme la patrie, elle est faite souvent de terre et de pensée. 11 est bien certain que, si Plenho m'appartenait au lieu d'appartenir aux Triquet, j'y verrais autre chose que des murailles, des arbres et une pièce d'eau : j'y retrouverais la vie de ma famille, l'esprit de ma maison; mais j'ai

pris mon parti d'être prolétaire. Je n'ai pour toute propriété que mon sabre, comme je n'ai que ma compagnie de zouaves pour toute famille.

« Car vous le savez, reprit Plenho après un instant de silence, je ne suis pas comme vous, docteur, je n'ai pas une mère qui, tous les mois, m'envoie des conseils pour me sauver et de Pargent pour me perdre. Tout ce que J'ai aimé est là où je désire qu'une balle me dépêche bientôt. Cependant, quoiqu'il n'y ait plus de famille pour moi en ce monde, le culte de la famille est dans mon cœur et y restera. C'est un sentiment, pour parler en troupier, que Dieu trouvera dans mon sac quand il me passera l'inspection là-haut.

« Il y a quelques mois, je faisais la corvée de siéger dans un conseil de guerre. On traduisait devant nous un chasseur qui avait dissipé ses effets de petit équipement. — Ce n'était pas un sujet intéressant. — On sentait un vilain soldat, mou sur le terrain, turbulent au quartier, paresseux, ivrogne, mal tenu; son relevé de punitions était effroyable. Le conseil semblait disposé à lui appliquer la loi militaire dans toute sa rigueur; mais, quand le capitaine-rapporteur se fut assis, voilà quMl se lève un avocat, à peu près aussi éloquent que son client aurait pu l'être, un pauvre diable aux cheveux gras, à la robe usée et au visage ta-

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toué par Tivrognerie, piteux, grotesque et crasseux fantôme du vice et de la misère. Ce personnage ainsi fait nous lit une lettre que le père de Taccusé adressait au capitaine de son fils. Le père était un ancien soldat qui avait perdu une jambe et gagné la croix à Lutzen, un membre enfin de cette chevalerie populaire qui fut la vraie noblesse de Tempire. Cette lettre était simple, touchante, énergique; elle respirait Thonneur de Thomme de poudre et de rhomme des champs. « On ne voudra pas, disait ce vieux brave, m^ôter la joie de mon ruban; on ne voudra pas me déshonorer mon nom, que savait Tempereur. » Le conseil fut ému et le chasseur fut acquitté.

« Certes, Tauditoire le plus démocratique eût applaudi à cet acquittement, et cependant le conseil de guerre obéissait à la loi qui est l'origine de toutes les aristocraties. Il reconnaissait cette force sacrée, cette vertu souveraine de la famille, sans laquelle, suivant moi, il n'y a pas de société. On ne saurait trop introduire dans la cité d'autre élément que la matière; on ne saurait trop, dans toutes les institutions humaines, imiter Dieu, c'est-à-dire mettre une vie d'une nature spirituelle, d'un ordre supérieur, sous la vie brutale du fait. La famille est dans la société un élément immatériel. Cet homme, qui aimait tant son enfant^ est

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mort : dans la cité visible, ce n'est plus qu^un cadavre sous une pierre; mais dans la cité idéale, c'est encore un être vivant si la famille est respectée; c'est encore un être protecteur pour ce qu'il aimait, pour ce qu'il aime toujours dans le pays où la volonté de Dieu l'a envoyé. Je ne sais rien qui me touche plus qu'un homme servant dans le tombeau ceux qu'il a laissés dans ce monde par l'honneur dont il a entouré son nom. Je ne sais pas une pensée plus capable de nous faire sortir à notre gloire des épreuves qui nous sont imposées quelquefois par la vie sociale que celleci : « Quelqu'un profitera de mes souffrances, et n'invoquera pas en vain mon souvenir. «

« Cette expression, « la foi de mes pères », m'a toujours touché, et^ quand je ne tiendrais pas à la religion catholique par d'autre lien que le baiser donné par mon père mourant au crucifix, ce serait pour moi un lien que rien ne saurait briser. Il y a un monde où je sens de la douceur, du bienêtre, cette bienfaisante et mystérieuse chaleur de Tespérance et de l'amour; il y a un monde où j'ai froid : ce monde où le froid me saisit, c'est celui où l'on n'offre pour nourriture à mon âme que des idées de philosophes, où, au lieu du Père qui est aux cicux, qui nous délivre du mal et nous donne notre pain d'e chaque jour, on veut me faire

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adorer le dieu de Jean-Jacques, un dieu qui dédaigne ma prière, ne s'associe pas à mes combats, ne sait pas mes douleurs, un dieu qui voit Tordre universel et ne me voit pas. Le philosophe qui inventa ce dieu devait être un mauvais père. La Providence a voulu qu'il portât dans la postérité ce stigmate de s'être fait un inconnu pour ses enfants, afin de montrer le néant de sa doctrine, afin d'aliéner aux mensonges pompeux de ses enseignements cette droite et décidée intelligence que les humbles ont dans le cœur. Eh bien ! voyez ce fatal enchaînement de toutes choses : la société, qui, au lieu du Dieu de notre religion, veut un Être suprême, est comme Jean-Jacques; elle repousse la famille, elle remplace le foyer domestique par l'hospice, car ses gymnases ne seront Jamais que des hospices. Les enfants qui ne doivent connaître ni les joies ni les vertus de la famille naissent plus malheureux que les muets, les paralytiques, les aveugles; ils sont déshérités de biens plus précieux que la parole, le mouvement et le jour. »

Plenho se tut, et pendant quelque temps le silence régna entre les trois Français. Chacun se rappelait ces souvenirs du foyer que notre cœur nous tient en réserve comme des mélodies secrètes qui, à certaines heures, nous apportent parfois la

gaieté, bien plus souvent la tristesse, mais nous arrachent toujours aux ingrates misères de cette vie. Les trois hommes qui contemplaient ce ciel étincelant de TAfrique voyaient sans doute dans leur mémoire un ciel moins éclatant, mais plus doux, le ciel sous lequel, le soir, nous descendions au jardin pour jouer quand nous étions enfants, pour rêver et pleurer peut-être à Tàge où luit sur nos pensées le regard si inquiet et si doux, si gai et si songeur de la jeunesse.

Le docteur, qui, en définitive, n'était pas accoutumé à errer longtemps dans les sentiers de la rêverie, fut le premier qui rompit le silence. Donnant à son regard une expression qui voulait être éminemment tine et légèrement moqueuse, il apostropha ainsi le capitaine :

« Puisque vous aimez tant la famille, mon cher Plenho, vous devez avoir un respect profond pour le mariage, et ce sentiment-là a dû vous causer de terribles embarras dans votre vie de garçon. Vous devez considérer Tadultère comme le plus impardonnable des crimes. Vous avez donc eu toujours une existence bien dure ou une conscience bien tourmentée.

— Docteur, répondit le capitaine, vous recourez à une espèce d'argument qui devrait être toujours banni de la discussion : vous prenez ma personne

à partie. Je pourrais clore le débat; mais votre interpellation ne me gêne pas, et je suis au contraire content dV répondre. Il y a un évangile sur lequel j'ai souvent médité, c'est celui de la femme adultère. Je le sais presque par cœur; je Taurais traité sur la toile, si j'étais peintre; j'en aurais fait une ode, une épître ou une élégie, si j'étais poète. Voici le tableau que les saintes Écritures nous ont conservé. Jésus est assis et trace des caractères sur le sable; une grande foule l'entoure; tout à coup, amenant une pauvre femme pour laquelle je me suis senti toujours pris, je l'avoue, d'une tendresse infinie, et dont il me semble que je reconnaîtrais dans l'autre vie le visage doux et confus, des docteurs lui disent que cette femme est adultère, et demandent l'exécution de l'abominable loi d'Israël. Jésus fait cette immortelle réponse que vous savez, et continue, dit l'évangile, à écrire sur le sable.

« Croyez-vous qu'il n'y ait pas un sens caché dans cette rêverie divine qui ne s'interrompt même pas? Le christianisme, j'en suis convaincu, a de mystérieuses indulgences pour tout ce qui vient de la source où il puise le charme de ses plus douces et de ses plus conquérantes paroles. Quand je vois Madeleine prosternée aux genoux du Christ et essuyant de sa chevelure les pieds du

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divin Maître, il me semble que je saisis un symbole. Celui qui a été ici-bas l'image adorable de Tamour céleste a permis quMl y eût à ses pieds une place pour l'amour né de Thumanité. Seulement il a voulu ce terrestre amour non point comme Tadorait l'antiquité, radieux^ triomphant, ivre de lui-même; il Ta voulu humilié, repentant, versant des larmes. Docteur, je vais vous dire ma pensée : si elle n'est pas celle d'un théologien, elle est celle d'un homme qui lit et qui aime les livres saints. Je crois qu'il y a un genre de faiblesse qui ne trouve pas grâce devant Dieu : c^est précisément le vice tel que le glorifient les philosophes, qui se dit maître des hommes de par la chair, et justifie par une fausse maxime tout acte dépravé; mais la faute humble et douloureuse qui s'accuse au lieu de se justifier, qui se présente à Dieu comme la pauvre créature qu'amenaient devant lui les pharisiens, escortée de la confusion et du repentir, celle-là, j'en suis sûr, est souvent absoute, et quand elle est d'une certaine nature, peut-être emporte-t-elle en se retirant plus que la miséricorde du divin juge.

— Mon cher Plenho, repartit le docteur, vous auriez pu être confesseur de Louis XIV, car je trouve à vos homélies quelque chose qui sent terriblement les maximes des jésuites.

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— Je respecte infiniment, fit Plenho, la société de Jésus; mais tenez, docteur, pour en finir avec ce qui me regarde, puisque vous m'accusez de vous parler en jésuite, j'e vais vous parler en zouave. Je réfléchis un peu ; mais comme, après tout, une balle peut me casser la tête d'un moment à l'autre, je trouve qu'il est inutile de me trop fatiguer le cerveau. La plupart de mes soldats entendent très volontiers un bout de messe et même la messe tout entière; cela ne les empêche pas de se donner un coup de sabre et d'avoir sur les bras des cœurs enflammés. Je puis fort bien avoir quelques traits de ressemblance avec eux. Vous me trouverez inconséquent; vous autres démocrates, vous ne devriez jamais parler d'inconséquence. Pratiquez l'égalité, la fraternité, la tolérance, seulement comme nous pratiquons la religion. Je crois, du reste, qu'il peut être pardonné aux gens de guerre plus de choses qu'aux gens de plume ou de parole, à tous ceux enfin qui veulent bien être l'intelligence de la patrie, mais ne veulent pas en être la peau. J'ai fait une fois six lieues en cacotetavec une balle entre les côtes. Une de ces fièvres que le troupier emporte toujours comme un souvenir de l'Algérie s'était jointe à ma blessure. Je vous jure, docteur, que, si j'ai péché, j'ai expié ce jour-là bien des fautes. Je crois

volontiers à ruiiliié des souffrances pour notre salut. Si mes idées sur le duel et l'adultère sont coupables, j'espère que quelques os cassés me les feront pardonner ; nos douleurs sont nos patenôtres. » Et Plenho se leva en entonnant ce refrain si connu :

Et allez donc, sonpez, trompettes!

Et allez donc, sonnez, clairons!

Bien des braves, à ce refrain-là, ont fait joyeusement leur dernière étape.

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