DE SIDI-PONTR AILLES IO
Anne de Bresmes est la fille de ce vieux marquis de Bresmes qui se faisait pardonner une fortune comme celle de Fouquet par un incomparable cœur et un esprit comme celui d'Hamilton. M. de Bresmes mourut en r83o. Il avait été mortellement atteint par le malheur d^un roi dont il était l'ami. Anne, qui était alors un enfant, fut élevée par sa tante, la princesse de Cerney.
Je ne voudrais point médire de la princesse de Cerney ; elle est morte récemment comme une sainte, on me l'a affirmé, et je le crois. Seulement je ne puis pas m'empêcher de remarquer qu'à Topposé de la plupart des élus, elle est arrivée par les plus riantes voies au paradis. Elle avait reçu en partage une merveilleuse beauté, qu'elle avait administrée, c'est bien le mot, comme les gens qui recueillent des éloges ici-bas administrent leur fortune, avec une prudente libéralité. Elle traitait les grandes passions comme les courants d'air; elle prétendait qu'on ne pouvait mettre trop de soin à s'en garantir. Ce qu'elle protégeait, ce qu'elle recherchait, c'était un amour sociable, modéré, enclin à l'enjouement, ami de la paix, qui, semblable à l'ombre de Ninus, dans la Sémiramis de Voltaire, entre et disparaît sans inspirer de terreur à personne. Jusqu'à son dernier jour, on l'avait vue entourée d'une troupe disciplinée
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d'adorateurs qui échangeaient entre eux les plus bienveillants sourires. On a dit bien souvent de sa maison : « C'est le dernier salon où Ton cause encore » ; mot que, pour ma part, j'ai entendu appliquer déjà, tantôt à un salon, tantôt à un autre. Le fait est qu'on trouvait chez elle tous les soirs cette conversation destinée à vivre aussi longtemps que le monde, cet invariable, ce traditionnel menuet qu'exécutent entre eux certain nombre d'esprits persuadés, pour leur bonheur, qu'à chaque instant ils inventent des figures imprévues.
Vous comprenez, n'est-ce pas, l'atmosphère où Anne grandit et se développa ? Anne était faite pour vivre dans cette région, comme Mignon pour respirer l'air de l'Allemagne. Puisque j'ai nommé celte adorable création de Gœthe, je dirai que M"« de Bresmes lui ressemblait. Elle avait des formes délicates et grêles ; son abondante chevelure, aux ondes noires baignées de lumineux reflets, avait l'air d'être trop pesante pour sa petite taille. Ses grands yeux sombres, aux teintes azurées, faisaient rêver des pays ardents. Son âme était bien celle qu'annonçait sa gracieuse enveloppe. Il y avait, dans ce joli corps, une vie passionnée qui pendant longtemps s'était révélée à chaque heure; mais, grâce aux leçons, aux con-
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seils, à la continuelle direction de sa tante, Anne, il y a quelques années, avait fini par se cacher sous un masque plus épais que celui des dames de Venise, et ce masque s'était tellement collé à ses traits qu'elle-même le prenait pour son visage. Les plus mondains entre les mondains en étaient venus à lui reprocher la rayonnante et glaciale indifférence qu'exprimait constamment son sourire. On ne lui connaissait ni une affection, ni un enthousiasme. Elle prenait part à toute chose pourtant, mais dans une mesure que d'avance on aurait pu déterminer. On prétendait que, formée par M'ne de Cerney, elle exagérait la manière du maître, et cependant elle était recherchée, fêtée, adulée, car elle était en définitive destinée à devenir une providence pour tous les oisifs des salons. Depuis qu'elle avait épousé son cousin, le comte Gérard de Bresmes, elle avait ouvert une de ces maisons dont peu à peu le monde s'empare, et qu'il finit par regarder comme une partie inaliénable de son domaine.
Ce n'était pas le comte de Bresmes, à coup sûr, qui eût pu tirer sa femme de la véritable léthargie où elle était plongée. Gérard était un de ces hommes dont nous connaissons tous un si grand nombre, que le plus fugitif rayon d'enthousiasme n'a jamais animés. Les mots de foi, de dévoue-
Voya^es et Pensées militaires. lo
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ment, de sacrifice, lui semblaient appartenir à une langue poétique morte depuis longues années, qu'on apprenait comme le latin et le grec, avec la certitude de ne jamais en user. Scipion de Bresmes, son père, avait été un intrépide Vendéen, émule des Bonchamp et des Charette : Gérard avait fait représenter à M"ie la duchesse de Berry, lorsqu'elle était venue en Vendée, combien une insurrection royaliste était une chose insensée. Il se prétendait cependant attaché à la cause qu'avaient défendue tous les siens; mais cette cause, disait-il, on ne pouvait honorablement et utilement la servir qu'en s'abstenant de prendre part à tout gouvernement révolutionnaire; aussi restait-il dans la plus consciencieuse et la plus complète oisiveté. Toutefois il se mêlait à la politique des salons et des clubs; entre deux parties de whist, il prononçait des axiomes, car il était écouté d'habitude avec attention et bienveillance. Personne ne représentait mieux que lui Télégante vulgarité; ce qu'il était en politique, il Tétait partout. La religion ne lui avait point fait comprendre la prière, les femmes ne lui avaient rien fait deviner de Tamour; il avait, sur ce dernier point, une manière d'être que j'ai rencontrée assez souvent; il se dédoublait. Ainsi cette vieille lady Bagot, qui emportera dans l'autre monde