‹ Voyages et pensées militairesChapitre 3 sur 16 · DE SIDI-PONTR AILLES III · texte numérisé non relu

DE SIDI-PONTR AILLES III

les commérages de toutes les chancelleries européennes entassés depuis trente ans dans sa mémoire, c'était son esprit; cette Pépita, maintenant en Russie, qui un soir dans un souper exécuta une danse aérienne sur des bouteilles qu^elle venait de vider, c'était son cœur.

Quant à sa femme, il n'avait jamais éprouvé pour elle qu'un sentiment de froide estime : il se le reprochait, disait-il; elle se serait bien gardée de le lui reprocher. Tous deux avaient reconnu, dès les premiers jours de leur mariage, que Dieu évidemment ne les avait point créés l'un pour l'autre. Ils ne s'inspiraient aucune aversion, mais ressentaient la plus profonde, la plus incurable indifférence. Il y avait entre eux cette invisible séparation qui s'établit entre certains époux sans violence, sans douleur, sans un échange de paroles blessantes, même amères. Ils ne s'étaient pas aimés, voilà tout, et l'avaient compris sans se le dire.

Ils vivaient ainài quand arriva l'événement, fort peu important en apparence, qui devait changer M^^ de Bresmes pour toujours peut-être dans son cœur, et pour quelque temps, à coup sûr, dans sa vie. Un vieux baron de Bresmes, très connu dans une assez mauvaise compagnie, s'avisa de mourir en laissant à Gérard, son neveu, un héritage

grevé de rentes destinées à l'entretien des roses dont il avait couronné ses cheveux blancs. Ce baron de Bresmes, qui était un spéculateur, avait acquis, je ne sais trop comment, de vastes possessions en Algérie. Une après-midi, il y a de cela seulement deux années, Gérard entra chez sa femme qui jouait en ce moment une mélodie de Chopin. « Si vous voulez, lui dit-il, nous irons cette année faire un voyage en Algérie. Je ne crois pas assurément que ce soit un pays bien curieux, la domination française a dû y faire disparaître déjà toute originalité de mœurs; mais nous y avons quelques intérêts, et cela nous fera sortir un peu de la routine des touristes.

— Nous irons, répondit-elle, où vous voudrez. Je n^aime ni ne hais d'avance aucun pays. »

Et ses doigts se remirent à errer sur le piano, tandis que le comte de Bresmes saisissait d'une main distraite un journal; puis elle s'interrompit, et, dirigeant vers son mari le plus nonchalant des regards :

a Mais n'avez-vous pas là, fit-elle, un parent?

— Certainement; nous avons dans je ne sais quel régiment de cavalerie notre cousin Guillaume de Pontrailles, qui s'est engagé il y a une dizaine d'années. J'ai récemment entendu parler de lui je

DE SIDI-PONTRAILLKS Il3

ne sais trop par qui. On m'a assuré qu'il s'était distingué dans la guerre aux bœufs et aux moutons qui se fait par là. »

Et tout fut dit entre les deux époux sur l'Afrique et sur Pontrailles.

Ceci n'est ni un conte, ni un roman, un de ces romans du moins que font les hommes, car c'est un de ces romans que fait Dieu. Ce sont ceux-là tout simplement que je tâche d'écrire. Aussi ai-je toujours peur de les gâter par tout ce qui ressemblerait à de l'art, de l'invention, des effets combinés, des contrastes préparés. Il faut pourtant que maintenant on se transporte dans une région qui ne ressemble guère à celle où cette histoire a commencé : c'est sur les cimes de l'Atlas que Mme (ie Bresmes devait aimer.

Je ne sais pas si l'Atlas porte toujours le monde : il s'est accompli tant de révolutions ! mais c'est à coup sûr une merveilleuse chaîne de montagnes. Quelques-uns de ses sommets font resplendir, dans le ciel éblouissant de l'Afrique, une neige sans tache comme la virginale couronne de la Yung- Frau. Ses flancs ont des teintes charmantes,

114 L 1 : s s o L rr u D !■: s

rouges, orangées, lilas, toutes les teintes des soleils couchants. Ils sont entr'ouverts par des vallées où des bois d'oliviers et de lièges déploient leur métallique verdure. Toutes ces beautés sont animées par une âme plus orgueilleuse et plus sauvage que celle des Pyrénées et des Alpes. Les voyageurs n'ont pas joué encore avec la mystérieuse grandeur du Jurjura.

A trente lieues d'Alger, à peu près en face de cette montagne où il faudra qu'un de ces printemps nous fassions tonner une bonne fois nos obusiers, il y a un vieux bordj qui date des beaux jours du Turc. C'est une sorte de château fort composé de quatre grands murs crénelés et bordés de terrasses. A l'extrémité d'un de ces murs s'élève, dans un singulier isolement, un marabout dont le faîte sert presque toujours de perchoir à une cigogne. Ce mélancolique édifice est construit sur une hauteur qui domine une profonde vallée ensanglantée déjà par maints combats et conduisant à des pays inconnus encore, où restera plus d'un d'entre nous. On a de là une de ces vues chères à certains esprits, parce qu'elles éveillent en eux des idées d'aventures et de dangers. Aussi était-ce le séjour favori de Sidi-Pontrailles : car le héros de cette histoire avait reçu, lui aussi, ce surnom dont l'Espagne a fait le plus glorieux de

DK SI DI-PONTH AILLES 1x5

ses noms chevaleresques. Il avait été appelé Sidi comme Rodrigue. C'était un de ces officiers français que les Arabes révèrent presque à Tégal de leurs chérifs. Pontrailles était célèbre dans tout le pays kabyle par sa justice. Le fait est que c^était un grand justicier à la façon de quelques seigneurs du moyen âge. Sa parole était, disait-on, l'éclair de son sabre. Les Arabes ont le culte de la justice prompte et porte-glaive; les peuples de rOrient seront toujours ces peuples que Dieu, quand il les gouvernait lui-même, menait avec des anges exterminateurs. Les gens dont Pontrailles avait brûlé les gourbis, coupé les oliviers, pris les moutons, avaient pour lui une déférence presque sympathique. Ils lui auraient même pardonné d'abattre de temps en temps une de leurs têtes. Peut-être était-ce, du reste, ce qu'il faisait; mais ce sont des secrets d'administration dont il est inutile de s'occuper; chacun remplit de son mieux la tâche qui lui est confiée. Ce qui est certain, c'est que Pontrailles était un chef vénéré et redouté.

Si d'après cela on allait se le figurer sous des traits d'une majesté épique, marchant dans la vie d'un pas solennel entre le silence et l'austérité, on se tromperait bien complètement. Pontrailles s'était engagé dans les hussards, et il était de-

llb LKSSOLITL'DES

meure un hussard parfait. Si la sabretache ne pendait plus à ses talons, elle était restée dans son cœur. Quiconque a porté la sabretache comprendra ce que je veux dire. Loin de prétendre à la dignité arabe, il était, dans son spencer de spahi, comme Lasalle et Montbrun, dans leurs dolmans, une saisissante image de Taudace, de la pétulance et de la légèreté françaises. Pontrailles, dans son bordj , c'était Talouette gauloise ayant suspendu son nid à une des cimes de PAtlas. Maintenant cela veut-il dire qu'il fût étranger à toute méditation de Tesprit, à tout attendrissement du cœur? Non, assurément; il le prouvera bientôt.

Il avait un de ces caractères qui sont la grâce et Toriginalité de notre nation. Il croyait à cette gaieté qui ne chasse du regard ni le feu de Phéroisme, ni même les nuages de la rêverie; il tendait sa coupe à cette Hébé qui n'a tué ni le goût de la gloire chez les compagnons de François I^r et de Henri IV, ni Tintelligence de Tamour chez La Fontaine et chez Marot.

Au moment où commence ce récit, il y avait déjà près de deux années que le capitaine Pontrailles vivait dans son bordj avec une cinquantaine de spahis et ces cavaliers dés goums dont le nombre s'accroit et diminue suivant les vicissi-

Page 1