DE S I D 1 - P O N T R A I L L E S I I
semblait depuis un mois que les pensées se renouvelaient dans son cerveau, le sang dans ses veines. Mignon avait touché le sol où fleurit Toranger, la Belle au bois dormant se réveillait. Mlle de Bresmes comprenait ce qui échappait à son mari, cette beauté de l'Afrique qui ne réside point ici ni là, mais partout, qui est un secret de la couleur, un arcane de la lumière, comme le charme des tableaux immortels. Puis elle Jouissait d'un don que Dieu ne permet pas à tous d'apprécier, de la vie. Elle sentait son âme, tenue en captivité si longtemps, entrer en relation avec ces puissances du ciel, avec ces énergies de la nature que tant de mondains sont destinés à ne connaître qu'à l'heure où leurs yeux se fermeront pour toujours à la clarté des lustres. Cependant elle avait encore un pied dans la région où elle avait vécu. Cette poussière que le monde entasse dans le cœur se soulevait souvent en elle et étouffait un élan prêt à faire monter des larmes d'enthousiasme dans ses yeux.
Il n'y a pour mettre fin aux enchantements funestes qu'un seul pouvoir après tout. Ce sont toujours les princes amoureux qui arrachent les princesses persécutées aux mauvaises fées, aux détestables génies. Anne laissait donc l'Afrique sans défense contre les attaques de son mari,
quand elle vit venir à elle Sidi-Pontrailles. Embarek, — ainsi s'appelait le cheval de l'officier, c'est un nom qui veut dire heureux, et qu'un grand marabout a porté, — Embarek, en abordant le groupe sur lequel on Tavait lancé, tit de luimême une gracieuse courbette qui ressemblait à un salut. Pontrailles se montrait sous son meilleur jour. Le regard de M^^e Je Bresmes le lui apprit. Je ne dirai point pourtant que ce regard fut un coup de foudre jetant dans un cœur la flamme d"un autre cœur. Le soir du jour où ils s'étaient rencontrés, Pontrailles et sa cousine auraient juré qu'il y avait encore entre eux tous les espaces et tous les abîmes de la Méditerranée.
Elle Laccusait d'être un soudard, il l'accusait d'être une précieuse. Tous deux se trompaient beaucoup, et pourtant n'avaient pas tout à fait tort. On ne peut pas dire que le baron Guillaume de Pontrailles, quoiqu'il appartînt à une des meilleures familles de la Normandie, fût un modèle de belles, surtout de discrètes manières. Depuis dix ans qu'il menait la vie militaire, il avait
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eu fort peu de relations avec le monde. Quand il s''était engagé, c'était un mince et blond jeune homme, n''ayant connu que son précepteur et sa mère. Ainsi que cela arrive d'ordinaire dans les régiments, le fils de famille en avait remontré à tous les enfants de la misère et de Faventure : rélève de TabbéTriconnet avait, dès lelendemain de son arrivée, abattu d'un coup de sabre le nez et la moustache d'un ancien. Tout le reste de sa vie avait rapidement répondu à cet heureux et brillant début. Montaigne lui-même a prétendu que le jeune homme bien élevé devait au besoin supporter Tivresse avec son prince. Pontrailles montra qu'il avait reçu une parfaite éducation ; seulement ce ne fut point avec son prince, ce fut avec les camarades de sa chambrée qu'il défia toutes les bouteilles de l'étourdir. En même temps qu'il pratiquait les préceptes de Montaigne, il se livrait aux penchants de Mathurin Régnier :
J'aime un amour facile et de peu de défense : Si je vois qu'on me rit, c'est là que je m'avance.
Pontrailles, quand il fut sous-ofHcier, devint un véritable don Juan de garnison. On lui riait à Tours, où était alors le 4^ hussards, de toutes ces fenêtres garnies de capucines que George Sand a
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célébrées dans André. Il eui le bonheur de ne se prendre d'aucun romanesque attachement pour toutes les aimables desservantes de Vénus illettrée. Là, le souvenir de Tabbé Triconnet lui fut utile. Un culte secret pour Torthographe arrêtait les égarements de son cœur; puis, soyons juste, un sentiment d'une plus noble nature le retenait aussi. Pontrailles avait conservé pour sa mère une sorte de piété pleine de tendre et passionné respect, comme celle des chevaliers pour Notre- Dame, et sa mère était une de ces femmes qui parfument de la plus exquise des grâces mondaines une vie de solitude et d'austérité. Il ne s'était donc jamais créé ni des Manon ni des Geneviève. Le regard sous lequel son âme s'était épanouie l'avait sauvé et le préservait de ces fantômes funestes. Lorsque son régiment partait des lieux où il avait trouvé les plus doux sourires, il s'en allait avec toute sa gaieté. Le boute-selle mettait tin pour lui à toute une série d'aventures; c'était un glas qui sonnait joyeusement l'enterrement de ses amours. De là, un instinct qui n'était point mort dans ce sein comprimé par le dolman. Si Pontrailles n'avait point fait fructifier ce don de ridéale tendresse qui est la pièce d'or de l'Evangile, le talent donné par le maître à chacun de ses serviteurs, il n'avait point, comme tant d'autres,