‹ Voyages et pensées militairesChapitre 4 sur 16 · DE SIDI-PONTR AILLES · texte numérisé non relu

DE SIDI-PONTR AILLES

tudes des guerres. Dans tout cet espace de temps, il n'avait été en contact avec la civilisation européenne que par quelques rares visites à Alger. Malgré la joyeuse résignation qui faisait le fond de son humeur, il était donc, le matin du jour qui devait donner un tour nouveau à toute sa vie, dans une disposition assez mélancolique. Il fumait une longue pipe sur la terrasse à l'entrée du marabout, assis sur un vieux canon où les armes d'Espagne à moitié effacées rappelaient les luttes des Turcs et de Charles-Quint. Tout à coup il aperçut du côté opposé au pays kabyle, à Tentrée du Tell, un groupe où il crut distinguer deux costumes d'un aspect insolite dans le Jurjura. II lui sembla qu'il voyait une amazone et un cavalier qui n'avait rien ni du guerrier arabe, ni du soldat français. En quelques instants, il était descendu dans son écurie, s'était jeté sur celui de ses chevaux qu'il aimait le mieux, un alezan doré marqué au front du signe qui porte bonheur, et avait abordé au galop les hôtes inattendus de ces montagnes. L'amazone et le cavalier que Pontrailles avait aperçus, c'étaient le comte et la comtesse de Bresmes.

Les touristes ont vraiment bien tort de ne pas affluer en Afrique, car ils reçoivent dans ce beau pays une hospitalité qu'on ne trouve nulle part

Il8 LESSOLITUDES

ailleurs. L'Algérie est tellement habituée à être délaissée et méconnue, à se voir préférer cette Italie que les Anglais ont imprégnée de leur spleen, cette Suisse froide et indigeste comme ses fromages, qu'elle accueille ses rares visiteurs avec une reconnaissance passionnée. On avait mis au service de M. et de M.^^ de Bresmes des tentes, des mulets, des cantines et une bonne escorte composée de cavaliers intelligents montés sur de vigoureux chevaux. Malgré ces excellentes conditions de voyage, Gérard regrettait un peu de s'être jeté dans de lointaines excursions, et il trouvait fort mal situé le borJj de son cousin Pontrailles.

« Certes, disait-il à sa femme, s'il en était encore temps, je n'irais point faire à mon cher parent une visite qui nous a déjà forcés à passer trois nuits sous la tente dans une insupportable lutte contre toute sorte d'odieux insectes. Rien de ce que j'ai vu de l'Afrique ne me séduit jusqu'à présent. On n'y dort pas, on y mange incommodément, on y est tantôt mordu parle soleil, tantôt étouffé par le vent, et tantôt noyé par la pluie. Au prix de tout cela, qu'achète-t-on? La vue de grandes plaines qui ressemblent aux Landes, et de montagnes qui ne valent ni les Pyrénées ni les Alpes. Ne pensez-vous point comme moi? »

Anne ne pensait pas tout à fait ainsi. Il lui

Page 1