DE SIDI-PONTR AILLES
reins, et, du cheval arrivant au cavalier, il soutint que chasseur d'Afrique ou spahi passerait par plaisir, par devoir, tout simplement même par insouciance, où aucun pari ne pourrait envoyer ni un gentleman ni un jockey. Tout cela fut dit, il faut en convenir, d'un ton assez emporté, et dans un langage qui n'était pas des plus choisis. M^^ de Bresmes pensait, en regardant tour à tour les deux interlocuteurs, que Tun était une fourchette et Tautre un sabre. Elle ne croyait pas être si près d'un cœur.
Une nouvelle discussion qu'elle souleva, pour mettre fin à celle des chevaux^ sembla l'éloigner encore de Sidi-Pontrailles. Elle avait entendu parler, dit-elle, d'officiers qui prenaient pour compagnes des femmes indigènes, et faisaient de ces créatures les maîtresses de leur foyer; elle trouvait là une grossièreté d'esprit, une indélicatesse de mœurs, qui l'affligeaient pour notre armée. Quel échange de pensées pouvait-on avoir avec une Mauresque ou une Kabyle? Et que devenait la vie intérieure, quand tout commerce intellectuel en était proscrit? Irritée par les allures un peu rudes de son cousin, la nièce de M'^^ de Cerney fit cette dernière réfîexion avec une sorte de pédante mignardise dont Pontrailles se sentit froissé à son tour. Aussi, laissant parler une humeur pas-
sagère, non poini ses vrais et habituels instincts, il traita de besoins factices, dont nous délivrait une existence virile, les plus touchantes, les meilleures exigences de l'esprit. Il glorifia, dans la femme orientale, la matière heureuse de sa paix ; il vanta cet amour dont le sommeil n^a jamais été troublé par des larmes brûlantes tombées des yeux de Psyché. Les trois convives se retirèrent de table fort mécontents les uns des autres, et cependant rheure s'était déjà levée où deux âmes de plus devaient s'unir en ce monde.
On alla prendre le café sur la terrasse. Quoiqu'on fût alors en octobre, le ciel était d'une douceur merveilleuse. En Afrique, le ciel est comme la mer animé d'une vie passionnée; après ses orageux caprices, il a des instants de calme radieux, il a Tair de vouloir faire oublier, à force de paix et de clémence, ce qu'il a eu d'impétueux, de sinistre et de tourmenté. C'était donc une admirable nuit. Les montagnes dessinaient leurs sombres profils dans une atmosphère transparente; les étoiles se montraient jusqu'en de fabuleuses profondeurs, et Ton sentait sur le paysage tout entier ce charme féerique qui, sans le secours du sommeil, pénètre à certaines heures et notre regard et notre âme de la lumière enchantée des songes. Malgré sa grande habitude du spectacle qu'il
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avait sous les yeux. Pomraillcs se sentit ému, et il s'aperçut que Mm« de Bresmes partageait son émotion. Après s'être accoudée un instant sur le petit mur percé de meurtrières qui bordait la terrasse, Anne se redressa et tourna tout à coup vers son cousin un regard animé d'une splendeur mystérieuse comme le ciel qu'elle venait de contempler. Avec un entraînement subit, Pontrailles effleura de sa bouche l'oreille de la charmante voyageuse, et, se rappelant un passage de Goethe : « Ne serait-ce point, rit-il, le moment de s'écrier : « Klopstock ? » Elle tressaillit, puis lui dit tout haut, mais avec un sourire qui avait une sorte de tendresse :
« Vous avez donc lu Werther?
— Ah ! répondit Pontrailles, vous croyez que nous autres militaires nous n'avons lu que notre théorie? Vous dites : Ce sont de pauvres brutes; ils boivent, ils mangent, ils se battent; mais il y a une région tout entière où ils n'ont pénétré jamais ; ils ne vont dans le monde invisible que le jour où une balle leur brise le crâne. Eh bien ! vous vous trompez. Tel que vous me voyez, moi, j'ai lu Gœthe, Byron et Shakespeare. J'ai, comme un autre, mes heures d'étude, de recueillement et même de rêverie; seulement, quand je sens mes songeries devenir maladives, quand je tourne au
René, je vais dans mon écurie, je m'assure qu''Em~ barek, Ali et Sélùn ne manquent de rien, qu'ils ont mangé Forge avec appétit, qu'on leur a fait une bonne litière; puis je regarde ces trois pauvres animaux avec leur honnête physionomie, et je sens leur calme qui me gagne. Je soupçonne lord Byron de n'avoir jamais aimé les chevaux qu'en poète pour s'élancer sur leur dos à travers l'espace. Ceux qui les aiment de cette façon ne savent point en tirer un vrai profit. Il faut aller trouver les bètes à côté de leur mangeoire. Si Notre-Seigneur est né dans une étable, c'est parce qu'il a voulu, croyez-le bien, glorifier ce qu'un pareil séjour a de merveilleusement sain pour l'âme. Je mène une vie qui, je l'espère, au lieu de tuer mon esprit, lui fera une plus longue jeunesse que celle de mon corps; seulement, fit-il brusquement après un moment de silence, de cette jeunesse-là, que ferai-je i «
Un séducteur de profession n'eût pas mieux amené la réponse qui sortit fatalement des lèvres de Mme de Bresmes.
« Elle vous servira, cette jeunesse, à aimer.
— Aimer ! s'écria Pontrailles, comme s'il répétait quelque mot étrange. Et qui donc voulez-vous que j'aime? )>
Cette fois Anne partit d'un éclat de rire.'