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a Ah ! fit alors Pontrailles comme frappé d'une idée subite et avec un accent bizarrement sérieux, je pourrais être amoureux de vous. »
Puis il réfléchit, et du même ton :
« Ce serait, ajouta-t-il, un grand malheur pour nous deux, pour vous surtout. Votre vie de Paris vous semblerait si cruellement fade quand je vous aurais aimée. «
Le regard dont il accompagna ces paroles avait quelque chose à la fois de si grave et de si ardent que Mme cle Bresmes en fut toute troublée, et ce fut avec émotion qu'elle répondit, en s'efforçant d'être enjouée :
« Savez-vous, mon cousin, que vous avez une fatuité d'une espèce sauvage et primitive? Vous admettez que le jour où vous aurez daigné avoir quelque tendresse pour moi, toute ma vie sera brûlée.
— Non, je ne suis pas fat, interrompit impétueusement Pontrailles, j'en atteste ma vie entière, où les vanités de toute nature n'ont guère eu occasion de se produire. Je n'ai pas de fatuité; mais ce que vous ne croiriez point, j'ai beaucoup de bon sens, et ce bon sens-là me dit que je vous ferais sentir ce que j'éprouverais. Ce n'est point par moi seul que je deviendrais votre fatalité. J'emprunterais ma puissance sur vous de tout ce qui m'en-
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toure. Cette étrange habitation où je vous reçois, ce paysage que nous regardons ensemble, ce ciel qui nous Jette dans le même rêve, voilà qui graverait à jamais mon image au fond de votre pensée. Le fantôme que vous emporteriez en vous n'aurait point de rivaux à craindre. Ceux que vous verrez là-bas n'auront ni mon bordj, ni mes montagnes, ni mon illumination d'étoiles. Ils vous offriront de nouveau, avec leur opiniâtre monotonie, ce que vous avez repoussé déjà. Oui, vous m'aimeriez parce que je resterais pour vous quelque chose d'unique, et vous, la seule femme qui m'ait jamais rappelé les créations des livres, les visions de mon cœur, de quel amour, moi aussi, je vous aimerais !
— Heureusement, tit-elle tout à coup en lui tendant la main, nous ne nous aimons pas. »
Pontrailles la regarda et vit dans ses yeux, qu'éclairait la lumière des étoiles, deux larmes, brillants joyaux du trésor divin des tendresses. Il appuya ses lèvres sur cette main qu'on lui tendait, et sentit ce tressaillement intérieur qui indique une naissance dans notre âme. Ils s'aimaient.
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Pendant tout le temps de cet entretien, le comte de Bresmes avait d'abord fumé dans un profond recueillement un chibouque, sans s'inquiéter ni du ciel, ni des montagnes, ni de sa femme; puis il s'était retiré dans la chambre que Pontrailles lui avait fait préparer. Il dormait là du sommeil d'un homme que la jalousie n'a jamais hanté, quand Anne résolut de se retirer à son tour. C'était la pièce même où il couchait que Pontrailles avait cédée à sa cousine. Cette pièce était fort peu ornée : un fusil arabe, deux pistolets, un sabre de combat, rompaient seuls la monotonie de quatre murailles blanchies à la chaux ; mais, d"une ouverture pratiquée auprès du lit, on apercevait l'admirable site que dominait le bordj, et Pontrailles avait pensé que sa cousine serait réjouie à son réveil par cette /e^e des yeux, comme disent les Orientaux.
Lorsqu'elle fut dans sa chambre, Anne sentit qu'elle allait avoir l'insomnie pour compagne, non point cette cruelle insomnie aux traits de fantôme qui chasse lady Macbeth de sa couche, mais cette insomnie pleine d'inquiétude et d'ivresse
comme la nuit où respire Juliette. Elle ne voulut pas faire de vains efforts pour appeler un sommeil qu'elle ne désirait pas d'ailleurs, je le crois bien: car il est des pensées semblables à ces bouquets dont on ne veut point se séparer, quoiqu'ils causent une excitation douloureuse à notre cervelle. Elle voulait songer des dernières paroles de Pontrailles.
Elle se mit à examiner la chambre où elle était. Les objets qu'elle avait sous les yeux ne pouvaient que plaire à sa rêverie. Pontrailles avait laissé sur la table à laquelle il s'asseyait quelquefois les livres, en bien petit nombre, qu'il avait emportés dans sa solitude. Les livres sont les amis auxquels s'applique le mieux un des proverbes les plus connus. Ceux que Pontrailles avait choisis racontaient avec éloquence cette singulière nature. C'était cette fleur par excellence de toutes les cellules, r Imitation, présent de M"i^ de Pontrailles à son fils; puis, comme une rose à côté d'un lis, comme des castagnettes à côté d'un crucifix, un volume de l'Arioste côtoyant cette œuvre sacrée. C'était ensuite ce recueil populaire que vous avez rencontré peut-être dans d'humbles bibliothèques, ce volume où l'on a réuni René, Atala et une poétique bluette que je ne dédaigne point malgré son tour un peu prétentieux, un peu suranné, le Der-
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nier des Abencerrages. C'était entin un ouvrage sérieux sorti d'un esprit rompu à l'action et d'un cœur familiarisé avec la mort : l'Esprit des institutions militaires, par le maréchal Marmont.
Voilà quels étaient tous les trésors littéraires de Sidi-Pontrailles. C'en était assez pour montrer que l'esprit avait sa part dans cette vie si noblement livrée à l'action. Anne devait trouver des indices plus saisissants, plus intimes encore, de la pensée qu'elle cherchait à deviner. Sur cette table où errait son regard, elle aperçut quelques papiers qui semblaient dans un assez grand désordre. Sa curiosité n'était pas de celles qui savent s'imposer des limites. Elle lut ces pages que lui offrait le hasard, et bientôt elle se sentit plongée dans un singulier attendrissement. Ce qu'elle avait sous les yeux, c'était l'âme même de Pontrailles subissant ce besoin d'épanchement dont je crois qu'aucune âme n'est affranchie. Quoique le pauvre Guillaume, à coup sûr, ne fût pas un mandarin, il lui était arrivé, à certaines heures, dans son isolement, de donner une forme à ses songeries. Ses lectures lui avaient inspiré des réflexions empreintes de cette originalité qui était la grâce souveraine de sa nature. Ainsi, à propos du maréchal Marmont et de son traité, il avait écrit lui-même sur sa profession quelques lignes d'une véritable
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éloquence. Ce mystérieux dévouement du soldat trouvant dans la perpétuelle oblation de sa chair tantôt les élans d'une joie ardente, tantôt le mouvement paisible d'une consolation secrète, était là naturellement exprimé. Certains mots, certaines pensées d'un abandon un peu puéril, rendaient plus frappant encore Tliéroïsme austère de ce sentiment. Après des considérations sur l'armée, dignes de l'intelligence la plus sérieusement guerrière, on lisait : « Je remercie le Ciel d'être cavalier, quoique assurément Je sois plein de respect pour l'infanterie. Mon Dieu, soyez béni pour le compagnon à quatre jambes que vous m'avez donné! A certains mouvements de mon cœur, j'ai cru souvent que le cheval était né à la façon de notre mère Eve, qu'il avait été fait avec le sang et la chair du cavalier. »
De cette explosion d'enthousiasme hippique, on passait brusquement à des inspirations bien différentes. Le chapitre sur Tamour venait d'éveiller chez Pontrailles d'autres tendresses que ses tendresses chevalines. Vous connaissez l'histoire de ce saint qui s'était fait une femme de neige. De ses plus pures, de ses plus idéales pensées, Pontrailles se faisait une maîtresse à laquelle il livrait sa vie. Il composait une sorte d'idylle mystique qui rappelait le souhait de Gessner. Il seconsirui-
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sait un asile, seulement un asile vivant au lieu d'un asile de feuillage; il inventait pour son idole tout un culte aux pratiques d'une chaste passion : baiser le velours du prie-Dieu usé par ses genoux, se pencher, elle et lui, sur le même livre, quelquefois tomber à ses pieds et se sentir pris alors d'un désir extatique de mourir! Tout d'un coup la mélodie changeait; TArioste avait passé par là, Alcine était entrée dans l'oratoire. « Il ne doit y avoir, disait-il, qu'un seul amour pour un soldat, c'est l'amour que l'on cueille et que l'on jette comme une branche de laurier-rose. Aussi les Arabes, qui sont nos maîtres en fait de sentiment guerrier, traitent-ils avec raison la femme comme on traite le vin chez nous; ils ne lui demandent qu'une ivresse passagère. » Qu'on ne sourie pas trop à tout cela d'un malveillant sourire : ces pensées disparates aux formes légères, s'évanouissant quand on les touche, ne peuventelles pas être regardées comme des mirages? Elles étaient nées dans le pays même où se produisent ces jeux de notre cerveau et de la lumière. Anne suivait avec une profonde émotion ces mouvements d'un cœur chaleureux, d'un esprit hardi et gracieux, s'agitant dans une région où elle n'avait jamais pénétré. Au milieu de cette nuit et de cette solitude, ce qu'elle lisait prenait des formes sen-
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sibles : elle s'imaginait avoir sous les yeux les visions de rétrange château où Tavait conduite son destin.
Mme de Bresmes s'était endormie quelques instants avant le lever du Jour; elle avait été prise par un de ces sommeils aux lentes mais puissantes conjurations, qui vous enchaînent pour longtemps au fond de leurs demeures enchantées une fois qu'ils se sont emparés de vous. Quand elle se réveilla, le soleil inondait sa chambre. Elle se sentit au cœur une allégresse qui depuis bien longtemps lui était inconnue. C'était le chant de ces pensées qui s'abattent sur les âmes où fleurit l'amour, comme les oiseaux sur les arbres où s'épanouit le printemps.
Une heure après son réveil, elle apprenait par Pontrailles, sur la terrasse du bordj, que M. de Bresmes venait de partir avec une escorte pour aller chasser le sanglier chez un caïd des environs. M. de Bresmes était un de ces maris qui font croire à l'intervention dans les affaires conjugales d'une puissance mystérieuse, prolectrice des célibataires. A peine réveillé, il était allé trouver
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Pontrailles pour lui dire qu'il voulait à toute force se donner le plaisir d'une chasse africaine. L'officier lui avait répondu qu'il ne pouvait point, à son grand regret, l'accompagner, parce que son devoir le retenait à son poste, mais qu"il le ferait chasser tant qu'il voudrait sous la direction d'un honnête caïd et sous la garde d'intrépides spahis. M. de Bresmes était parti; Guillaume était resté, remerciant Dieu d'avoir mis au cœur des hommes le goût de détruire les sangliers.
La journée qui commença pour Pontrailles après ce départ est, avec celle qui l'a suivie, de ces souvenirs qu'on craint de tirer des profondeurs embaumées où ils reposent au fond de nous. Ce sont des fantômes qui expliquent la fable divine d'Eurydice. Des accents magiques les évoquent, un regard peut les faire évanouir. Toutefois je tenterai la conjuration.
Vers trois heures, Pontrailles et sa cousine montèrent à cheval. A ce moment du jour, il y a déjà, dans le ciel si vivant, si mobile, d'Afrique, un mouvement sensible pour les yeux et pour l'esprit. Quelques clartés trop vives commencent à s'effacer, et je ne sais quoi annonce l'arrivée des teintes majestueuses. C'est comme un orchestre qui nous prépare, après les danses étincelantes des notes légères, à la marche imposante des graves
accords. A cette heure, nombre de gens en ont fait Texpérience, les moins poétiques natures subissent souvent une violente action. Les Orientaux ont raison de mépriser le vin : l'ivresse est dans Tair qu'ils respirent. A ce moment donc où leur ardente terre reçoit comme un dernier baiser du soleil, il y a bien peu d'âmes qui n'éprouvent un frémissement passionné. Anne n'avait encore passé avec Pontrailles que quelques rapides instants de la matinée, elle ne lui avait parlé ni de ses lectures, ni de ses pensées de la nuit. En cet instant, ces récents souvenirs s'offrirent à elle dans toute leur puissance/
« Mon cher cousin, dit-elle, je remercie Dieu d'un voyage qui m'a fait connaître deux pavs entièrement nouveaux pour moi : cette merveilleuse contrée où nous nous promenons maintenant ensemble, et votre esprit, où j'ai fait des excursions cette nuit.
— Quoi ! s'écria Pontrailles, dont le teint bruni se couvrit d'une subite rougeur, auriezvous jeté les yeux sur les paperasses que j'avais laissées entre mes livres? Je suis désolé que vous ayez lu ces fadaises, qui sont indignes d'occuper une seule minute une intelligence telle que la vôtre. Que voulez-vous ? la solitude porte à la rêvasserie. Mon seul tort, c'est de ne pas avoir
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laissé mes rêves s'envoler comme la fumée de ma pipe.
— Si vous aviez vu ce qui se passait en moi cette nuit, répondit Anne, peut-être ne regretteriez-vous point ce tort-là. )>
Pontrailles garda le silence. 11 y a de ces paroles chaudes et douces comme un soleil printanier qui vous donnent un bonheur dont on a besoin de se pénétrer longuement. Il baissa la tête sur son cheval, dont la crinière dorée et soyeuse ne l'avait jamais tant charmé. Son visage, quand il le releva pour regarder sa cousine, rayonnait de cette joie que Dieu tire si rarement pour nous de son trésor.'
« Tenez, fit-il, hier soir, je vous ai aimée. A présent, je veux vous dire que je vous aime. Je sens mon âme désormais changée. Peut-être éprouverai-je de cruelles souffrances, mais je ne voudrais point, pour ce qui m'est le plus cher en ce monde, pour la part d'honneur et de danger que peut me réserver Pavenir, n'avoir point connu ce qui se passe en moi. Le dieu que m'annonçaient des voix mystérieuses vient de naître au fond de mon cœur. Je le salue et lui olfre en présent toutes mes pensées. Ma cousine, je vous en supplie, aimez-moi; je mérite que vous m'aimiez. J'ai rougi tout à Pheure quand vous m'avez appris que cette
nuit VOUS aviez fait invasion dans mes songeries: c'est de plaisir que Je rougissais. Je vous ai dit que j'étais désolé, j'étais heureux : car je crois en effet digne de vous cet homme qu'à présent vous connaissez. Je n'ai vécu que pour les nobles émotions; seulement la plus noble de toutes me manquait, et vous me l'avez donnée. Aussi votre image ne pourra jamais être détruite en moi que par une balle, si une balle peut frapper toutefois ce qui est dans mon âme au moins autant que dans ma chair. »
Et il ajouta ces simples paroles que, loin de lui. Anne a cru bien souvent entendre encore vibrer :
K Mon Dieu ! que je vous aime et que je vous aimerai ! »
Anne se pencha sur son cheval, et d^une voix brève, ardente, passionnée comme celle de Chimène laissant échapper son secret :
« Et moi aussi, lui dit-elle, je vous aime. »
Si l'on me dit que ce fut là un aveu trop rapide, je répondrai que cette scène d'amour ne se passait pas dans un salon, que le ciel d'Afrique agissait sur ces deux êtres, entraînés irrésistiblement l'un vers l'autre; et, pour peu que l'on me presse, j'ajouterai qu« dans bien des salons, du reste, des aveux aussi rapides que celui-là ont été arrachés
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à de fort honnêtes dames, comme dirait Brantôme. Enfin le fait est qu'entre trois et quatre heures, dans une de ces vallées où Ton se sent saisi d'émotions secrètes et profondes, Anne et Guillaume se confièrent tous deux qu'ils s'aimaient. « Cette Journée, dont je cherche à me rappeler les moindres souvenirs, me semble elle-même, comme la vallée où elle s'écoula, une région mystérieuse et sacrée où l'on ne peut pénétrer sans trouble. Toute ma vie, a dit bien souvent Pontrailles, à certaines heures, je me retirerai dans ce jourlà. »
L'Afrique est le pays des ruines. Comme un cheval qui secoue son cavalier jusqu'à ce qu'il l'ait renversé, cette puissante nature s'est déjà bien des fois délivrée des nations conquérantes et de leurs œuvres. Les deux amants s'arrêtèrent à une fontaine où l'on reconnaissait encore les traces de cet art solennel des Romains, qui associe avec tant de grâce majestueuse la tristesse de ses débris à la mélancolie des grands sites. Ils s'assirent sur une pierre que couvrait à moitié une mousse sombre. Là, ils laissèrent jaillir et murmurerleur amour, plus frais et plus limpide que l'eau qui coulait à leurs pieds. L'amour a ce charme, entre toutes ses magies, qu'il transforme, comme cette fée d'un vieux conte, en roses et en
diamants les moindres paroles des amoureux. Le miracle, il est vrai, n'est visible que pour deux personnes ; mais qu'importe, puisque ces deux personnes ont toute la vie de Tunivers en eux?
Avec cette gaieté dont les amants ont le privilège, à certaines heures, comme les enfants, avec cette gaieté franche, irréfléchie et chaude, véritable soleil du C(Teur, Pontrailles lui dit tout à coup :
« Savez-vous à quoi je viens de penser, en visitant avec vous ce beau pays et ces touchantes ruines? Je viens de penser à un célèbre roman que m'a fait dernièrement parcourir le hasard des lectures militaires, à la Corinne de Mm« de Staël, que j'ai rencontrée dans un petit poste du Tell, chez un officier des bureaux arabes. Je trouve que nous ressemblons tous deux aux héros de ce livre , seulement j'ai peur que vous ne soyez Oswald et que je ne sois Corinne. Vous me délaisserez pour quelque blonde Lucile, c'est-à-dire pour un de ces diplomates roses et frisés qui ont parcouru le monde entier sans jamais rester douze heures à cheval, et parlent cependant à tout propos de ce qu'ils ont aperçu derrière leur cachenei, à travers les glaces des chaises de poste et des wagons.
— Vous tenez là d'indignes propos, lui répondit-
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elle. Il y a longtemps que je connais les gens dont vous parlez, et je ne songe guère à les aimer. Vous ne méritez pas que je vous dise ce que votre regard a l'air pourtant de me demander, que vous serez mon unique tendresse.
— Oh ! s'écria Pontrailles, je mérite, au contraire, que vous me le disiez; dites-le-moi; ditesmoi, que vous m'aimerez toujours; j^aime cette insulte charmante, ce noble défi jeté à la réalité. «
Et il baisa avec ardeur le petit pied qu'il prit dans ses mains pour la replacer à cheval.
Continuerai-je encore le récit de cette journée? On dit que le bonheur ne se raconte pas, et maintenant j'y pense, il y a peut-être impiété à le raconter. Les grandes douleurs et les grandes joies sont des mystères qui s'indignent d'être produits au jour. Je voudrais pourtant que l'empreinte de ces heures qui apportèrent tant de délices à deux cœurs, dont peut-être l'un est éteint, l'autre transformé, ne fût pas effacée de ce monde. Les poètes se sont souvent révoltés contre les lieux où ils ont aimé, et d'où leur amour a disparu aussi complètement que le soleil de chaque soir disparaît de la cime des arbres. Si cette vallée où ils se promenèrent, si cette fontaine où ils s'assirent, ne disent plus rien de ceux à qui nous pensons aujourd'hui, qu'au moins ces lignes en parlent.
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Dans la soirée qu'ils passèrent ensemble, lorsqu'ils furent rentrés au bordj, ils pratiquèrent tour à tour ces amoureuses confessions si remplies de soulagement divin, d'intimes et vives félicités, qui nous révèlent au fond de nous des sources d'une profondeur inconnue. Ils se dirent tout. Chacun ht le roman de sa vie. Celle-ci raconta ses jours arides, ses nuits frivoles, son esprit mécontent et désœuvré, son cœur assoupi; celuilà dit ses heures d'enthousiasme et de souffrance, ses pensées tantôt résignées, tantôt triomphantes; tous deux s'aimèrent encore plus lorsqu'ils se furent écoutés. Quand arriva cet instant où il faut que l'on se sépare, quand, après un de ces silences pleins de tendresse, divines fatigues qui succèdent aux étreintes passionnées des âmes, ils s'aperçurent qu'ils avaient vu ensemble le soleil disparaître et les étoiles se lever, que la nuit était avancée déjà, une ardente pensée s'empara de Pontrailles; il se mit à genoux et lui dit : « Fautil donc que je vous quitte, vous que je retrouverai. Je l'espère, dans l'éternité, mais que je verrai si peu dans cette vie? Voyez-vous, toutes les séparations sont affreuses, même celles de quelques instants. Ce sont des provocations au malheur. Quand une fois on a trouvé la chère vision dont on doit avoir toute son existence illuminée, on
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ne devrait jamais la laisser disparaître; ces ombres que nous sommes tous se dispersent et s'évanouissent si vite dans la vallée où Dieu nous fait errer! Dans ce moment-ci, je vois vos yeux, je sens vos mains. Je touche le Dieu que j'adore; ne m'abandonnez point, par pitié. />
Elle était assise sur un de ces canons qui décoraient la terrasse du bordj ; elle s'inclina sur le front de Pontrailles, et y mit un baiser, puis elle se leva et courut à la chambre où elle avait passé la nuit. Une tapisserie en défendait seule l'entrée. Quand elle fut arrivée au seuil de ce sanctuaire^ qu'elle voulait rendre inviolable, elle se retourna.
« Maintenant que je vous connais, fit-elle, je me sens mieux défendue par cette tapisserie que je ne le serais par les murs d'une forteresse. Adieu, mon ami, le jour vous rendra demain votre vision, car notre amour, n'aura rien à redouter des rayons du soleil; je veux qu'il reste pur comme le ciel dans lequel il est né. »
Pontrailles alla se jeter sur une petite natte et alluma une longue pipe, bien sûr de n'avoir cette nuit-là aucune relation avec le sommeil. Sa vie était devenue un roman, son âme une vraie élégie, et je crois pourtant que le hussard reparut en lui. Les dernières paroles de M^e de Bresmcs lui parurent d'une mauvaise poésie; mais il se dit:
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« L'amour est comme les conquêtes, il a sa fatalité. 11 y a quelque temps, je me battais dans le Tell, me voici en pleine montagne aujourd'hui; j'étais dans le petit désert Tan dernier, je serai Tannée prochaine dans le Sahara. Demain je la reverrai, et elle m"aime ! »
Elle s"endormit, elle, au contraire, d'un sommeil à la fois doux et profond. L'air qu'elle avait respiré, l'amour dont elle s'était enivrée, avaient composé un vrai philtre dont elle subissait l'intluence. J'ai remarqué que les songes en Afrique s'imprégnaient d'une chaleur, se teignaient d'un coloris que les rêv^s n'ont point dans nos contrées. On est là sur la terre qui a porté l'échelle mystérieuse dont se servent les anges pour descendre du ciel. Elle se vit errant avec Pontrailles dans des lieux plus resplendissants encore que ceux qu'elle avait parcourus. C'était la splendide idylle de sa journée qui s'achevait dans des paysages impossibles, sous des ombrages inconnus. Elle se voyait avec son amant au bord d'une fontaine magique dont les ondes semblaient receler toute
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sorte de merveilleux secrets, quand elle fut réveillée brusquement par un bruit d'armes et de chevaux. Elle se leva précipitamment, et, par Tétroite ouverture pratiquée près de son lit, elle aperçut un spectacle étrange. Une troupe de cavaliers était assemblée sous les murs du bordj ; les uns étaient vêtus de burnous rouges, les autres de burnous blancs, qui, à la clarté de la lune, leur donnaient Fair de ces guerriers fantômes des ballades. Elle crut un moment que son sommeil durait encore, seulement que les songes terribles avaient succédé aux visions gracieuses; mais bientôt elle ne put douter qu'elle ne fût aux prises avec la réalité. Elle assistait à un de ces événements si communs en Afrique. Une attaque nocturne avait été tentée sur une tribu amie à quelques pas du bordj de Pontraillcs. Le grand justicier du pays kabyle allait monter à cheval, courir dans la montagne, brûler de la poudre et casser des tètes. Elle se sentit saisie d'un mortel etïroi dont bientôt elle fut tirée par le mouvement de cœur le plus passionné à coup sûr qu'elle aura jamais de sa vie. Elle entendit tout près d'elle une voix qui lui disait :
« Adieu, ma chère Anne, je vais à une lieue d'ici faire cesser une fusillade qui pourrait se rapprocher et troubler sérieusement votre repos. Je
VOUS en supplie, avant mon départ, accordez-moi une seule faveur, tendez-moi votre main à travers cette tapisserie. ).
Anne s''élança jusqu^au seuil de sa chambre; elle fit ce qu'on lui demandait, et elle sentit sur sa main un baiser fervent comme Tacte d'adoration d'un chrétien à sa dernière heure, puis elle entendit un pas qui s'éloignait avec un bruit d'éperons et de sabre. Elle se jeta sur son lit, oubliant, un moment, terreur, danger, toutes les pensées sinistres, pour se livrer à un de ces enthousiasmes que les feiTimes de notre temps surtout ne sont pas d^habitude appelées à connaître. Anne était hère de son amant, heureuse de son amour; elle se sentait la compagne d'un soldat, elle combattait et triomphait de l'âme auprès de lui. Elle porta à ses lèvres la main que venait de toucher la bouche de Pontrailles, pour retrouver l'empreinte de cet héroïque baiser : son ardeur se soutint encore lorsque, derrière sa fenêtre, elle vit son amant courir dans la campagne à la tête des spahis et du goum ; mais quand, au détour de l'un de ces âpres sentiers qui conduisent au pays des coups de feu, le cheval de Pontrailles, puis celui du dernier de ses cavaliers, eurent disparu, elle fut prise par un effroi accablant. Ces montagnes, qui le matin lui avaient apparu si riantes, et qui maintenant se