‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854 (volume 2)Chapitre 15 sur 15 · M. VICTOR HUGO SUR LES BORDS DU RHIN · texte numérisé non relu

M. VICTOR HUGO SUR LES BORDS DU RHIN

Mars 1842.

Il y a quelques années, M. Victor Hugo a fait un voyage sur les bords du Rhin. Tout naturellement M. Victor Hugo observe et réfléchit quand il voyage. Un ami a reçu la première confidence de ses études et de ses pensées. Le public l'obtient aujourd'hui *.

Si la France n'est pas bientôt maitresse de la rive gauche du Rhin, ce ne sera pas la faute de M. Victor Hugo.

Pour aider la France dans celle conquête. Tillustre poëte déploie un prodigieux appareil d'arguments échafaudés comme des machines de guerre ; il range en bataille une formidable armée de phrases bruyantes comme des troupes d'invasion. J'ajoute que si l'affaire doit se décider avec du beau style, le livre de M. Victor Hugo pourra faire la moitié de la besogne, car il est écrit avec un talent remarquable.

Cela posé, je crains que l'auteur des Lettres sur le Rhi7i ne se fasse illusion sur le mérite et la portée de son intervention littéraire. Ce qui a été décidé par le canon ne se

' Le Hhiii, leUros à un ami. Deux vol, in-8** Paris, 184^.

refait pas avec du beau style ; ce qui a été écrit avec l'épée ne s'efface pas avec la plume. Les frontières qu'a tracées la main de l'étranger ne tombent pas, comme les murs de Jéricho, aux premiers sons de la trompette retentissante du poëte inspiré. Enfin, pour remanier l'Europe et pour reculer les limites marquées par les traités de i 81 5, il ne suffit pas de dessiner au crayon quelques lignes aventureuses sur une carte géographique. M. Victor Hugo sait bien que toutes les lignes qui ont été changées sur la carte d'Europe depuis soixante ans ont été retracées avec du sang.

11 y a des esprits sur lesquels la vue d'une carte de géographie produit l'effet d'une véritable fascination. M. Victor Hugo est de ce nombre. Tout le monde se rappelle ces vers du fameux monologue de don Carlos :

Ah! c'est un beau spectacle à ravir la pensée, Que l'Europe ainsi faite, et comme il l'a laissée! Un édifice avec deux hommes au sommet, etc.

Même procédé quand M. Victor Hugo veut donner, en prose, l'idée d'une circonscription géographique :

« L'Etat romain vu sur une carte présentait (au dixseptième siècle) la forme, qu'il a encore, d'une figure assise dans la grave posture des dieux d'Egypte, avec l'Abruzze pour chaise, Modène et la Lombardie sur sa tête, la Toscane sur sa poitrine, la terre de Labour sous ses pieds, adossée à l'Adriatique et ayant la Méditerranée jusqu'aux genoux.»

C'est là l'histoire du passé. Voyons comment M. Victor Hugo a tracé la carte politique de l'avenir :

« Il faut, dit- il, pour que l'univers soit en équilibre, qu'il y ait en Europe, comme la double clef de voûte du continent, deux grands États du Rhin, tous deux fécondés et étroitement unis par ce fleuve régénérateur : l'un septentrional et oriental, l'Allemagne, s'appuyant à la Baltique, à l'Adriatique et à la mer Noire, avec la Suède, le Pane-

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mark, la Grèce et les principautés du Danube pour arcsboulants; l'autre, méridional et occidental, la France, s'appuyant à la Méditerranée et à TOcéan, avec Tltalie et l'Espagne pour contre-forts. » Quant à l'Angleterre et à In Russie, si M. Victor Hugo n'en parle pas. c'est qu'il rejette, l'une dans l'Océan et Tautre dans l'Asie. Il les efface positivement de la carte d'Europe.

Les gens qui se piquent de nationalité à tort et à travers se laisseront facilement prendre à la géographie politique de M. Victor Hugo, et ceux qui aiment le style à effet suivront avec plaisir le développement souvent magnifique de la pensée de ce grand poëte. xMais les lecteurs qui ne se laissent pas payer avec des phrases, si brillantes qu'elles soient, et qui pensent que des métaphores sont de toute manière une monnaie bien creuse quand il s'agit de régler des intérêts sérieux et positifs, ceux-là trouveront la géographie de M. Victor Hugo très-contestable; et quant à moi, qui, je l'espère, ne suis pas suspect de mauvais vouloir envers l'auteur des Orientales, et qui l'aiderais volontiers à reprendre la rive gauche du Rhin jusqu'à Mayence, je n'aime pourtant pas, géographiquement parlant , son système d'élimination internationale par voie d'immersion. On ne jette pas, quoi (ju'il dise, un grand peuple dans la mer, même par métaphore; on ne repousse pas un grand empire dans les sables de ses déserts aussi facilement qu'on y relègue un prisonnier d'État. Je n'aime pas davantage les arcs-boutants et les contre-forts de M. Victor Hugo. Avec ce système, je défie qu'en prenant une carte géographique on ne voie pas des contre-forts et des arcs-boutants un peu partout. Si vous donnez l'Italie pour contre-fort à la France, et le Danemark pour arc-boutantà la Prusse, comment refuserez-vous la Turquie d'Europe pour contre-fort à la Russie? II est vrai que c'es là votre véritable conclusion. Vous donnez Constantinople aux Russes en échange de la rive gauche du Rhin, qui n'est

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pas russe, et vous rendez la rive gauche à la France en étendant au-dessus de sa tête (je parle votre langage (igurë), au lieu de celte Prusse morcelée que les traités ont faite, une Prusse compacte, homogène, formidable, que vous grossissez démesurément aux dépens du Hanovre, des deux Mecklembourg et des villes libres, et dont vous mettez le pied sur la Belgique et la main sur les deux mers. Voilà la géographie que vous faites, et dont, pour ma part, je ne veux pas. Je crois qu'il n'est pas de l'intérêt de la France d'avoir de gros États à sa porte, et surtout de les grandir aux dépens des petits, de les fortifier au détriment des faibles: et j'aime mieux, quoi qu'il nous en coûte, le grand-duché du Bas-Rhin coupé en deux par un fleuve immense et séparé de la Prusse parCassel,que le grand-duché vigoureusement ressoudé à la monarchie prussienne par l'absorption delà Hesse électorale, et formant cette fois un contre-fort à peu près indestructible contre nous. «La Prusse, dites-vous, telle que les congrès l'ont composée, est mal faite. » Le grand malheur, en vérité ! Et c'est vous qui voulez refaire la Prusse contre la France, vous qui lui donnez des ports sur l'Océan, qui lui incorporez le Hanovre, qui reculez ses frontières, qui décuplez sa puissance morale î Et pourquoi ? Pour ravoir le département du Mont-Tonnerre. Oh! vous avez bien raison de le dire : « Pour la Prusse, qu'est-ce que la rive gauche du Rhin à côté de tout cela ? »

J'ai voulu signaler l'inconvénient de cette espèce d'hallucination que la vue d'une carte géographique cause à certains esprits. Tout aussitôt le monde se décompose à leurs yeux et leur apparaît dans des proportions étranges. C'est une table rase sur laquelle ils posent des compartiments form.ant des natious, une sorte de terrain primitif où ils font pousser des empires, un échiquier sur lequel ils jouent une interminable partie, un champ clos où ils font mouvoir les rois et les peuples comme les comparses d'un carrousel.

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Mais la géographie est une science plus exacte et pi us sérieuse qu'on ne le croit. Elle résiste par sa propre force à ces inconcevables fantaisies de l'esprit humain. Sous son enveloppe légère, on sent palpiter la vie des nations. Ces lignes que vous effacez d'une main dédaigneuse protègent desdroits respectables. Ces fleuves que vous franchissez d'un saut si rapide, ces montagnes que vous aplanissez à si peu de frais, ces frontières que vous soulevez avec le doigt, sont presque toujours le rempart d'une nationalité ; et il est défendu de jouer avec les droits des peuples comme avec les pièces d'une mécanique.

Je n'adresse pas un pareil reproche à M. Victor Hugo. M. Victor Hugo ne joue pas avec son sujet, et les deux cents pages qu'il a consacrées au remaniement de la carte d'Europe sont assurément ce qu'il a écrit jamais de plus sérieux et, dans quelques endroits, de plus magnifique. D'ailleurs, le ton de M. Victor Hugo, dans cet essai , est toujours celui d'un homme convaincu, mais qui seulement demande trop souvent ses convictions à celle de nos facultés qui est le moins capable d'en donner, à l'imagination. H est incroyable, en effet, à quel point cet éminent esprit qui voit de si haut et de si loin, qui a tant de vivacité et de patience, tant d'énergie et de souplesse ; à quel point, dis-je, il est incessamment dupe des images qui voltigent ou flottent (qu'on me passe le mot) à la surface de ses pensées. M. Victor Hugo est un penseur ; à Dieu ne plaise que je lui refuse ce titre, auquel il paraît attacher beaucoup de prix ! Mais comment pense-t-il? Il évoque une idée; l'idée lui apparaît sous forme d'image; et, ainsi matérialisée, M. Victor Hugo l'adopte. Pela métaphore il fait un argument, du symbole un syllogisme, du fantôme le corps, de l'apparition l'idée.

J'ai signalé ce défaut, il y a quatre ans, en traitant la question du matérialisme en fait de stijle. J'ai donc quelque droit d'y insister aujourd'hui. Ce que M. Victor Hugo

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demande à ridée,c'estqu elle soit colorée et brillante, qu elle étincelle aux yeux ou qu'elle éclate aux oreilles. Musique ou peinture, il lui faut qu'un de ces deux sens soit satisfait. Il ne fait pas cas d'un argument qui n'a ni son ni couleur. Il repousse une conviction qui, puisée au fond de l'âme, ne reflète que sa lumière intime et pure ; il lui faut le jour qui brille sur les objets matériels, le soleil qui éclaire la nature animée. Il n'y a que ténèbres pour lui dans le monde des idées, si un rayon de lumière physique n'y pénètre. L'idée ne sort de son cerveau que bien et dûment costumée à la mode du jour. Elle n'est pas accueillie pour ce qu'elle vaut, mais pour le vêtement qu'elle étale. « C'est sa robe qu'on salue. » Ainsi procède l'école qu'on a appelée plastique ; ainsi procède M. Victor Hugo lui-même, avec cette supériorité entraînante qui rend ses défauts si contagieux. L'imagination, appelée comme auxiliaire dans le domaine du raisonnement, y règne aujourd'hui en maîtresse absolue. Elle a le gouvernement, l'initiative; elle tient lieu de logique, pour quelques-uns même, debonsens ; et, tandis qu'autrefoisl'argumentation, à l'allure austère et grave, précédait la métaphore toute radieuse d'un éclat emprunté, semblable à une reine que suit la foule des courtisans empanachés, aujourd'hui c'est la métaphore qui est reine. L'image a détrôné le raisonnement.

M. Victor Hugo a traité la logique en puissance déchue; il lui prodigue toutes sortes d'hommages extérieurs, mais sans lui laisser un pouce de terrain. C'est l'imagination qui remplit la scène où il s'est appliqué à refaire l'œuvre des traités de 1815. Non qu'il ne déploie, dans ce travail de poëte, un sens historique remarquable; non qu'il ne montre, dans l'exposition de son sujet, une sagacité rare et une véritable intelligence des événements politiques; non que son regard manque d'étendue et ses conceptions de grandeur ; mais toutes ces facultés, qui suffiraient à faire un homme émi-

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nent, sont subordonnées, chez M. Victor Hugo, à Tinstinct poétique qui l'élève toujours trop haut pour ne pas dérober à sa vue le point de départ de sa pensée. Le raisonnement qu'il a commencé sur la terre, M. Victor Hugo l'achève dans le ciel tantôt brillant, tantôt nébuleux de la poésie. C'est ainsi qu'après avoir très-judicieusement exposé les inconvénients et les injustices du partage opéré par le Congrès de Vienne, l'auteur des Lettres sur le Rhin arrive à cette conclusion que j'ai déjà relevée : mettre au ban de l'Europe continentale l'Angleterre et la Russie. Et le moyen, s'il vous plaît? Les politiques le chercheraient longtemps, mais un poëte le trouve du premier coup : « Que l'Allemagne hérisse sa crinière et pousse son rugissement vers l'Orient; que la France ouvre ses ailes et secoue sa foudre vers l'Occident. Devant le formidable accord du lion et de l'aigle, le monde obéira. » N'est-ce pas là, je le demande, une belle image à la place d'une bonne raison? Pour le commun des hommes, une ])areille métaphore ne prouve absolument rien ; pour M. Victor Hugo, elle prouve qu'il faut reprendre la rive gauche du Rhin.

Eh ! mon Dieu ! s'il ne fallait que des métaphores pour conserver ou reconquérir des États, l'empereur Napoléon a fait les plus belles qui soient au monde, même dans le temps où il avait du canon au service de sa rhétorique. C'est lui qui a fait voler l'aigle impériale de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ; c'est lui qui a invoqué le soleil d'AusIerlitz; c'est lui qui, du haut des Pyramides, montrait quarante siècles occupés à contempler une division de son armée ; c'est lui qui écrivait : « Je lègue l'opprobre de ma mort à l'Angleterre ; » c'est lui qui disait : k L'Ruropesera républicaine ou cosaque ; » et qui, pour l'empêcher d'être républicaine, semait partout des trônes ; et qui, pour l'empêcher d'être cosaque, faisait la campagne de 1812. Napoléon, avant M. Victor Hugo, a été un grand poëte dans l'or-

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cire politique, un poëte comme Alexandre, qui étouffait dans son vieux monde,

JEsUiat infelix angusto Umile mundi;

un poëte comme Cliarlemagne qui avait rèvë, au huitième siècle, une Europe impériale et unitaire. Tous les conquérants sont un peu poëtes. Tous ceux qui rêvent de lointains démembrements de territoires ; tous ceux qui veulent, avec la plume ou avec Tépée, renverser des frontières, remanier des partages politiques, effacer ou ressusciter des nationalités ; tous ceux qui imaginent des alliances gigantesques ou des proscriptionsde peuple impossibles; tous ceux qui fondent, à l'instar de M. Victor Hugo, la monarchie universelle sur le papier, ou qui essayent, comme Napoléon, de l'édifiersur le sol ébranlé par leurs victoires, tous ces hommes sont également poëtes et au môme titre. L'empire de Napoléon n'a péri peut-être que parce que ce grand conquérant, doué d'ailleurs d'une volonté si énergique, avait mis toute la puissance de son génie et toute la vigueur de son caractère au service d'une imagination insatiable. Cette imagination voyait le monde d'une hauteur où nul regard humain ne pouvait atteindre ; elle embiassait Tinfini, elle voulut tenter l'impossible M. Victor Hugo, à qui la vue d'une carte de géographie inspire de si prestigieuses images, a-t-il jeté les yeux sur une carte de l'Europe au commencement de 1812? A-t-il vu la France majestueusement assise sur trois grandes mers, le pied sur la Sicile, la tête à Hambourg, un bras sur l'Espagne, l'autre sur la Confédération du Rhin, avec l'Angleterre moralement bloquée dans ses ports, la Russie menacée, l'Autriche pour alliée et la Prusse pour complaisante'? Certes, c'était là un immense empire, un beau spectacle à ravir la pensée, une adinirable hyperbole de politique transcendante, telle que l'imagination des poëtes aime à les concevoir. C'était aussi unemagnilique métaphore à la manière

de M. Victor Hugo. Les contre-forts, les arcs- boutants, la clef de voûte, rien n'y manquait. Qu'est devenu Tempire? moins que rien, à ce qu'il semble; car M. Victor Hugo, en traçant une si brillante carte de l'avenir, donne à peine un souvenir à celte prodigieuse carte du passé. En reconstruisant l'Europe d'après les dessins de l'empereur, il nomme à peine ce grand architecte. En nous montrant la route glorieuse qui conduit au Rhin, il a presque oublié la sentinelle héroïque qui l'avait si longtemps gardé. En prononçant l'arrêt par lequel il condamne l'Angleterre et la Russie, c'est à peine s'il mentionne pour mémoire l'arrêt du destin qui a condamné l'empereur !

« Peut-être, dit M. Victor Hugo, faut-il que l'œuvre de Charlemagne et de Napoléon se refasse sans Napoléon et sans Gharlemagne. » Telle est la conclusion de son manifeste. J'y vois deux choses : d'abord que M. Victor Hugo, de son aveu, n'a pas inventé le système impérial dont il nous donne une contrefaçon si poétique; ensuite, qu'il ne se fait aucune illusion sur le danger de confier le remaniement européen à un seul homme, si grand qu'il soit. Mais alors je lui dirai : Si vous ne voulez pas de grands hommes pour faire les grandes choses, ne rêvez donc pas la monarchie universelle ; ne remplissez pas nos esprits et ne gonflez pas nos têtes de grands mots, de vastes projets, d'espérances sans limites, d'ambition sans frein et sans mesure. Ne soufflez pas à nos âmes, à peine reposées d'un demi-siècle de discordes et de guerres sanglantes, les convoitises insatiables qui conduisent aux abîmes. Si vous ne voulez pas de grands hommes, gardez vos frontières, respectez les traités; soyez modeste, soyez sage, et restez chez vous !

Restez chez vous! Cela ne veut pas dire que M. Victor Hugo ne doit pas voyager. Cela ne s'entend que des voyages à main armée, et point du tout de ces pérégrinations inoffensives que M. Victor Hugo exécute de temps en temps pour

son plaisir et celui de ses nombreux lecteurs. Pour ma part, j'aurais vivement regretté que l'auteur A'Hernani n'eût pas visité Aix-la-Chapelle, que le chantre de Not7'e-Dame de Paris n'eût pas rôvé sur les bords du Rhin. Je viens d'analyser sévèrement sa Conclusion politique. Ma tache serait beaucoup plus facile et plus douce si j'entreprenais de juger ses Lettres, Elles m'ont constamment amusé ; j'ajouterai qu'elles m'ont presque toujours instruit, et que je ne comprends pas trop la prévention de ceux qui refusent à M. Victor Hugo le mérite de l'érudition. Si la science de ce grand poëte est aussi vulnérable qu'on le prétend, voyons; voici neuf cents pages de recherches et d'observations archéologiques, historiques et littéraires. C'est là une belle occasion de percer d'outre en outre cette science si vide et si peu sûre d'ellemême. Cependant personne ne l'a sérieusement tenté. Quant à moi, ce que je reproche à l'auteur des Lettres sur le Rhin, ce n'est pas de manquer d'érudition : c'est d'abuser de celle qu'il a. On dirait que M. Victor Hugo entreprend l'éducation encyclopédique de ses lecteurs ; il n'est pas une seule branche des connaissances humaines qui échappe à son infatigable investigation. H y a dans ce procédé, je le crois, beaucoup de conscience, mais aussi un peu d'étalage. Pourquoi, par exemple, nous faire l'historique des lieux qu'on n'a pas vus? N'est-ce pas assez de peindre, jusqu'au plus menu brin d'herbe qui pousse entre leurs pierres, les édifices qu'on a visités? « J'ai laissé la ville d'Agrippa (Cologne) derrière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de Sainte-Marie au Capitole, ni la crypte pavée de mosaïque de Saint-Géréon, ni la crucifixion de Saint-Pierre peinte par Rubens, ni les ossements des onze mille vierges dans le cloître des Ursulines, ni le cadavre imputréfiable du martyr Âlbinus, ni le sarcophage d'argent de saint Cunibcrt, ni le tombeau de Duns Scotus dans l'église des Minorités, ni le sépulcre de l'impératrice Théophanie, femme d'OihonH, dans l'églisede

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Sainl-Panlalëon, ni le Maternus-Gruft dans Téglise de Lisolphe, ni les deux chambres d'or du couvent de Sainte-Ursule » J'accepte volontiers ses descriptions quand il y

rattache une date, un souvenir; j'aime les tableaux que sa main exercée trace d'après nature ; mais je ne saurais me passionner pour les notes qu'il copie dans le Guide duvoyageiir, et je lui fais volontiers grâce de ces frais d'érudition négative. Quoi qu'il en soit, je tiens l'auteur des Lettres sur le Ilhin pour un érudit du premier ordre, et ceux qui les auront lues sans prévention ne diront pas de M. Victor Hugo, j'en suis bien sûr, ce que Furetière disait de Perrault : « A l'érudition près, c'est un bon académicien, m

J'ai dit que les Lettres sur le Rhin étaient amusantes. Je ne veux pas toutefois accorder à ce livre un éloge de si grande valeur aujourd'hui, sans y mettre d'abord une légère restriction. M. Victor Hugo abuse de l'architecture comme il abuse de l'érudition ; et rarchitecturc. il faut l'avouer, infusée à trop forte dose dans une œuvre d'imagination, de fantaisie et de style, est un ingrédient éminemment soporifique. JUn jour que Boileau allait toucher sa pension au trésor royal, il remit son ordonnance à un commis qui, y lisant ces paroles : La pensioii que nous avons donnée à Boilea^t à cause de la satisfaction que ses ouvrages nous ont causée, lui demanda de quelle espèce étaient ses ouvrages. « De maçonnerie, répondit Boileau, je suis architecte!» Je suis obligé de dire que si M. Victor Hugo faisait aujourd'hui une pareille réponse à quelqu'un qui n'aurait lu que certaines pages de son dernier ouvrage, il risquerait fort d'être pris au mot. C'est de l'architecture toute crue, et (juand M. Victor Hugo veut être maçon, il est bien peu pot'te. « Un antiquaire, dit-il quelque part, qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque d'ennuyer les autres. » Puisque M. Victor Hugo s'accuse de si bonne grâce, je veux bien pas-

ser condamnation sur son défaut ; mais je l'avertis, quelque talent qu'il déploie dans ses descriptions, quelque industrie qu'il mette à enchâsser dans l'or de ses périodes étincelantes l'obscure technologie du sujet, quelque violence qu'il fasse subir à la langue poétique pour qu'elle adopte ce fastidieux jargon d'école ; je l'avertis que toute cette peine est perdue pour sa gloire, et que ni les architectes ne lui sauront gré de noyer leur science respectable dans les poétiques eaux de l'Hippocrène, ni les poètes de mêler une toise d'arpenteur aux divins instruments de la poésie !

Si M. Victor Hugo abuse de l'architecture, s'il exagère l'érudition, s'il poétise la politique, s'il met le désordre dans la géographie, que reste-t-il donc de son œuvre? Il reste le génie d'un grand écrivain qui anime l'œuvre tout entière, génie excentrique, anormal, incomplet, violent, indocile, quelquefois bizarre jusqu'à la puérilité, ou téméraire jusqu'à l'absurde; j'accorde tout cela, pourvu qu'on reconnaisse que, malgré ces défauts, cetesprit est doué d'une grande puissance. On accuse justement M. Victor Hugo d'avoir voulu révolutionner la langue française, en essayant de lui imposer sa poétique étrange, son matérialisme audacieux, l'exagération de sa couleur, l'ordonnance pompeuse de sa période géométrique. Je ne sais ; mais si M. Victor Hugo a osé cela contre la langue de Racine et de Voltaire, c'est un fier lutteur, et s'il y réussit, c'est un grand maître. Je crois, quant à moi, que la langue française est de tempérament à résister. Je me confie dans sa force et dans sa vertu. J'espère qu'elle survivra aux épreuves qu'elle subit et à la corruption qui la gagne sur tous les points. Mais l'homme qui fait courir ce péril à sa langue nationale n'est pas un écrivain sans puissance. Nie-t-on le soleil parce qu'il produit la sécheresse? Faut-il nier le génie parce qu'il est le précurseur ou l'agent d'une décadence ?

Les Lettres sur le Rhin ont tous les mérites et tous les défauts de la manière de M. Victor Hugo, exagérés peut-être

par je ne sais quelle allure plus délibérée et plus rapide qui est comme le cachet de ce nouvean livre. M. Victor Hugo écrit à un ami. Il est fort en déshabillé; et bien que son style, même familier, ressemble beaucoup à celui de Balzac, dont on disait, au dix-septième siècle, « qu'il mettait des diamants sur sa robe de chambre, » on voit que dans ses lettres datées du Rhin M. Victor Hugo ne se gène guère avec son correspondant anonyme. De là un singulier mouvement, une verve brillante, un entraînement de style remarquable dans la description des objets sérieux ; de là aussi la puérilité souvent fâcheuse de certains détails. Il y a de tout dans les Lettres sur le Rhin; c'est la causerie d'un éruditspirituel, à qui seulement on voudrait plus démesure dans l'esprit et plus de tempérance dans la parole. Du reste, c'est la plus incroyable et en môme temps la plus amusante macédoine d'idées, de sentences, de digressions philosophiques, de récits pittoresques, d'incidents, de surprises, de réflexions sérieuses ou burlesques, de tableaux pompeux et de pochades enluminées ; le plus singulier mélange de noblesse et de trivialité, de sourires et de grimaces, de frivolité et de science qui se puisse imaginer :

Quidquid agunt homines, nostri est farrago libelïi.

fttes-vous peintre, graveur, statuaire, architecte? entrez. M. Victor Hugo vous ouvre une immense galerie de portraits historiques, vous fait marcher entre deux rangées de statues, dresse sous vos yeux les vieilles cathédrales, reconstruit les palais gothiques. Êtes-vous botaniste? M. Victor Hugo a rédigé pour vous la Flore du Rhin. Êtesvous poc'te? il vous inonde de poésie; amoureux? il vous mène aux ruines de Falkenburgs homme d'État? il discute avec vous l'œuvre des congrès; soldat? il vous conduit au tombeau du général Hoche; hoinmo de loi, antiquaire, bibliophile? il vous plonge dans les archives de la jurisprudence féodale; il se

couche avec vous sur de vieilles inscriptions indéchiffrables ; il entasse sous vos yeux chartes, missels, manuscrits. Amateur du merveilleux? il vous fait entrer dans la Maiisethurm ou vous raconte la légende d'Aix-la-Chapelle. Aimez-vous à rire? lisez les aventures du beau Pécopin. Enfin, recherchez-vous le calembour? M. Victor Hugo ne vous a pas oublié. (( 11 en a mis partout. ))

Pour moi, je Tavoue, les facéties des hommes graves ne m'amusent guère. N'en déplaise à Horace, je n'aurais pas voulu voir rivresse de Caton l'Ancien. Je me défie de la gaieté des esprits sérieux. Je n'aime pas une grimace sur une bouche habituée à sourire aux caresses de la muse. Je ne veux pas voir un éclair de joie bouffonne sur un front creusé par la réflexion.

Chacun, pris dans son air, est agréable en soi.

J'aime le roi sur son trône, le poëte sur son trépied, et Tabarin sur ses tréteaux.

Je sais bien que M. Hugo me dira, pour excuser les excentricit('s beaucoup trop nombreuses dont il a semé son livre, qu'il est l'auteur d'un traité d'alliance entre le sublime et le grotesque, très-spirituel lement minuté dans sa préface de Cromwell. Mais je répondrai à M. Hugo que ce traité, signé par lui tout seul, n'a pas été ratifié par le goût public, et que cette formalité est indispensable pour qu'il fasse loi. Cela dit, je crois, et je l'ai prouvé, qu'il y a des querelles plus sérieuses à faire à l'auteur des Lettres sur le Hhin que de ramasser ces épluchurcs de sa table splendido, et je suis bien plutôt tenté de le remercier, pour ma part, du somptueux festin qu'il nous a servi. H y a là des mets d'un trèsgrand choix et d'un très-haut goût qui me font oublier la fadeur ou la grossièreté de beaucoup d'autres.

M. Victor Hugo se sert d'une comparaison plus modeste et plus juste pour expliquer comment il pst entré tant d'al-

liage dans l'œuvre qu'il vient de livrer au public. C'est par cette citation que je finirai, car elle contient le type et peutêtre l'excuse des défauts du livre : a Le voyageur a marché toute la journée, ramassant, recevant ou récoltant des idées, des sensations, des souvenirs... Le soir venu, il entre dans une auberge ; et pendant que le souper s'apprête, il demande une plume, de l'encre, du papier; il s'accoude à l'angle d'une table et il écrit. Chacune de ses Lettres est le sac où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée ; et dans ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que de louis d'or. »

Je n'ajouterai qu'un mot à cette confession du grand poëte. Je suis partisan de la refonte des monnaies...

(voyage Eis Grèce)

Février 1850.

Je vais étudier aujourd'hui, dans le Journal^ de madame Agénor de Gasparin, le volume qui se rapporte à son voyage en Grèce, et dans ce volume ce qui se rapporte particulièrement à ses impressions et à sa personne. Voici pourquoi :

Madame de Gasparin appartient à l'école des voyageurs qui ne voyagent pas, môme en faisant deux mille lieues. « Ce qui fait le charme du voyage, dit- elle quelque part, c'est do ne pas bouger. » — « Je commence à croire, dit-elle ailleurs, que ce qui me plaît dans les voyages, c'est de ne pas voyager. )) Alors pourquoi partir ?

Madame de Gasparin est, dans une certaine mesure, de l'école de Sterne et de Xavier de Maistre. Son esprit voyage plus que son corps. Elle est allée en Grèce. Elle aurait pu se borner à un voyage autour de sa chambre. « Femme raisonnable et mille fois sage! » s'écrie-t-elle en voyant à Kalavrila

* Journal d'un voyage au Levant. Paris, 4850.

une bonne ménagère qui donne à manger à ses poules. — « Ah ! folle, folle du logis, ne pouviez -vous donc vous contenter de lire V Univers pittoresque? » dit-elle ailleurs. C'est donc au coin de son feu que madame de Gasparin aurait dû chercher le Péloponèse, et elle l'aurait trouvé. En allant le chercher si loin et au prix de tant de fatigues, elle risquait de le manquer.

Quoi qu'il en soit, elle est allée en Grèce, mais non pas pour y chercher des occasions profanes d'étudier cette terre classique des beaux-arts, des belles-lettres et des beaux hommes. Vous ne trouverez , dans son livre, rien qui ressemble aux joies habituelles et aux extases convenues des touristes de profession. Pour madame de Gasparin, puritaine de Genève, la Grèce est un champ clos de controverse religieuse, le Parnasse un calvaire, la fontaine de Caslalie un calice d'amertume. Son voyage, écrit au jour le jour, est, malgré tout, un livre amusant, moral et spirituel, plein d'enseignements de tout genre, avec des perspectives inlinies sur le cœur humain, à défaut d'autres; un véritable voyage dans l'intérieur d'une âme chrétienne dévorée du besoin de se répandre.

Je l'avoue, ce que j'aime des voyages, quand le voyageur a de l'esprit, du cœur, de l'imagination, un parti pris, quand il y met franchement son originalité, ses préjugés et ses travers, ce que j'aime des voyages, c'est le voyageur. Ce qui me plaît sous la plume très-personnelle de madame de Gasparin, c'est le récit de ses impressions ; c'est tout ce qui me la fait voir dans cette rencontre toujours curieuse, souvent pathétique, queUjuefois burlesque de l'homme avec l'imprévu, dans cette lutte de l'esprit ou du caractère avec les contrariétés ou les surprises d'une vie lointaine. Madame de Gasparin a beau répéter sous toutes les formes qu'elle est partie à son corps défendant, se lamenter sur tous les tons, déclarer son voyage injustifiable, n'importe ; ron voyage n'est pas

curieux par ce qu'elle y recueille du dehors, mais par ce qu'elle y met d'elle-même. C'est à ce point de vue que je veux un moment l'étudier. C'est cette nature originale et vive, aux prises avec des ennuis de toute sorte, petites misères ou sérieux mécomptes ; c'est tout ce relief jeté sur un portrait de femme par cette radieuse lumière qui ne semble briller au ciel d'Athènes, de Jérusalem ou de Memphis, que pour éclairer ses vertus et ses défauts, c'est tout cela qui est pour moi l'intérêt de ce livre. Une autre fois donc nous vous parlerons, à propos de la Grèce, de Phidias et de Thémistocle. Occupons-nous aujourd'hui, et nous ne le regretterons pas, de madame Agénor de Gasparin.

Il y a des voyageurs qui ont découvert des continents ; d'autres se sont contentés de planter, sur des îles désertes, le pavillon de leur navire; quelques-uns s'en vont en quête de consciences égarées dans l'hérésie. Les plus nombreux sont ceux qui voyagent aujourd'hui, la Bible à la main, pour le compte de l'hérésie elle-même.

Madame de Gasparin est un de ces voyageurs qui parcourent le monde, la poche bourrée de livres saints, flairant des conversions, guettant des âmes, semant les amorces et les embûches pieuses, insinuants ou rigides, suivant le vent qui souffle sur cette moisson sacrée qu'ils convoitent.

« J'ai eu, dit-cUc, un moment de lâcheté à Bérisaal (Sim-

plon). Deux vieux cuiés étaient allés vers la porte de l'auberge. Au moment de remonter en voiture, ma conscience me dit de donner un Nouveau Testament à la jeune lille qui vient de nous servir. Je ne me sens pas le courage de lui demander devant les deux curés si elle sait lire; j'attends qu'elle sorte dans la rue pour lui adresser clandestinement ma question... El pourtant aucun des deux curés n'avait l'air formidable : l'un fumait tranquillement sa pipe, l'autre semblait sortir d'un sommeil de mille ans. Ils seraient des puits de science, d'ailleurs, que cela ne fait rien à l'affaire. Si l'Évangile est la puissmice de Dieu en salut à tout croyant, de quoi ai-je peur?

De quoi ai-jo peur? Et, en effet, une sorte d'intn'pidité

puritaine et de sainte effronterie, tel est le caractère de cette propagande biblique qui embrasse le monde entier. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il s'y mêle, quand c'est une femme d'esprit qui la pratique, beaucoup de finesse et de malice. Madame de Gasparin est à l'affût de toutes les bonnes occasions; elle n'en manque pas une. « Si nous lui donnions un traité... » dit-elle à cbaque rencontre. Sur le siège de la diligence qui la mène à Venise, elle glisse une Bible dans la • main du conducteur qui fume tranquiliemeiil son cigare, sans songer à mal. Sur le paquebot de Trieste à Patras, elle donne un livre pieux à une pauvre femme qui aimerait peutêtre mieux guérir du mal de mer. A Sparte : « Nous laissons, dit-elle, notre hôte et sa famille munis du Nouveau Testament. )) A Meligala, un papas à barbe vénérable vient lui demander l'aumône : « Nous profitons de l'occasion, écritelle, pour lui donner une Bible. » Ce n'est pas non plus sans leur laisser une bonne provision de livres pieux que madame de Gasparin prend congé des moines de Mégaspilion, francs viveurs, et bien assurés de leur salut, s'il ne s'agit, pour gagner le ciel, que de boire sec, de ne rien faire entre les repas, et de compter les étoiles, comme dit Sancho Pança.

Mais madame de Gasparin a beau faire, la Grèce résiste. Les papas continuent de prier Dieu à leur manière. Madame de Gasparin trouve en Grèce une résistance qu'elle caractérise très-judicieusement elle-même, malgré l'insuccès de sa croisade biblique, quand elle dit que « la religion grecque a conservé au pays une individualité puissante et vivace jus- (|ue dans l'esclavage. » L'individualité qui a résisté au despotisme des Turcs n'a pas moins de force contre la propagande du méthodisme que contre celle du sabre. I^e spirituel écrivain .se moque très-agn'ablement de la religion grecque. Il oublie trop que cette religion a eu ses confesseurs, ses héros et ses martyrs; qu'elle a gagné des batailles, soutenu des sièges, béni des drapeaux (b'chirés et vainqueurs, con-

sole de glorieux proscrits. Madame de Gasparin croit que sa propagande est venue échouer contre Tengourdissemont des croyances grecques. Erreur! sa propagande a échoué contre les souvenirs de cette noble nation. La religion du peuple grec, c'est son histoire.

Quoi qu'il en soit, madame de Gasparin n'a pas réussi ; elle n'a pas converti la Grèce. Elle écrit : « Il nous reste de notre voyage en Grèce l'impression d'un travail qui n'est pas tout à fait en proportion avec le résultat. » Faut-il chercher la motif de ses jugements et le secret de ses impressions dans ce mécompte si évident et dans cette amère douleur de son prosélytisme impuissant? Je ne pousserai pas jusque-là l'indiscrétion. C'est bien assez que madame de Gasparin me permette, son Journal ix la main, de dire humblement ce qu'elle est, de raconter ce qu'elle a fait. « J'ai succombé sans le vouloir, dit-elle, à la tentation de parler de moi, et, sans le vouloir encore, à la tentation de me peindre en beau. » Nous verrons bien.

Madame de Gasparin, je n'ai pas besoin de le dire, a toute la douceur que communique au caractère une éducation exquise, une charité admirable, une surveillance assidue sur les écarts d'une vivacité expansive jusqu'à être fantasque. Pour le prouver, il me suffirait de citer le passage suivant de son livre. Je ne sais rien de plus noblement pensé et de plus touchant :

«1 11 existe, dit-elle, deux systèmes à l'usage des voyageurs. L'un, assez généralement adopté, c'est le système de défiance, presque d'inimitié universelle... On traite d'ennemi à ennemi, on se maintient étranger, solitaire; on n'excite jamais la sympathie de personne,., et l'on revient bien fier d'avoir rudement mené guides, postillons, mendiants; bien fier d'avoir épargné quelques centaines de francs sur un voyage qui en ooTile vingt ou trente mille. L'autre système, celui qui n'a pas la vogue, est un système de simplicité, de bonhomie, de doux abandon. On n'est voyageur que le moins possible : avant tout on reste homme. Dans le postillon, dans le guide, dans le mendiant, on voit un semblable, quelqu'un qui a une âme et qui a un cœur. On cherche à rendre les

rapports affectueux... On est quelquefois attrapé...; encore ne sais-je pas bien. En revanche, on rencontre de bons amis qu'une parole, qu'un regard, font naître; on sent vraiment que les hommes sont frères... Cela vaut bien quelques pièces de cent sous ! »

Oui, nobles et honnêtes paroles, et vraiment chrétiennes, qu'il faudrait graver sur l'enseigne de toutes les auberges, sur le poteau de toutes les routes, sur le bordage de tous les navires. Mais ces paroles, on les avait dans le cœur; la plume les écrit, et un matin on les oublie. Madame de Gasparin traite en général la nation grecque de Turc à Maure. Elle n'a pas seulement contre son caractère et ses usages le préjugé de la plupart des voyageurs, et surtout des voyageurs français contre les étrangers ; elle y met une sorte de passion, dirai-jede rancune? En Grèce (j'excepte de délicieuses pages sur Thospilalière maison de M. Piscatory, à Patissia), en Grèce, elle fait le procès à toute chose : à la nature, à Part, à l'antiquité, aux hommes et aux femmes ; elle le fait aux bètes. Elle est souvent vraie, elle est toujours sincère ; mais elle prend le vrai par le petit côté, pour ainsi dire ; elle a une sincérité exclusive et provocante. Ainsi, suivant elle, la nature, en Grèce, déploie une magnificence inexorable. L'œil est émerveillé, jamais charmé. Ni Pâme ni le cœur ne jouent un grand rôle dans la statuaire grecque. L'art grec 7i exprime que la sérénité d'un esprit juste. Platon n'est que le précurseur de Fourier et de Cabet; il n'a ni vérité ni bon sens. La mort de Socrate, hideuse comédie, jouée sur iin tombeau! S^^a^ne, une manufacture d'àmes en gros! Les dieux âeV Iliade, quels sacripans! Celle montagne aride qui plie sous un manteau de brouillards, c'est le Parnasse. Apolloa Phabite en robe de chambre bien fourrée. Ce champ de maïs, c'est l'emplacement des jeux olympiques! La plaine de Platée, on dirait les champs de la

Bourgogne entre Villeneuve-les-Convers et Chameaux !

A Thèbes, point de vitres, des trous au mur, masures après

masures, et des cochons 'partout * 0 Épaminonda'sî

Ce n'est pas tout. La nature est monotone, l'art -est stérile, le passé est vicieux et faux, les ruines sont prosaïques. Telle est la sentence que le froid puritanisme de madame de Gasparin oppose à l'admiration du monde, et elle s'en accuse elle-même beaucoup plus sévèrement que je ne le voudrais faire : « Hélas! je sens bien, dit-elle avec une humilité qui est bien souvent, dans ce curieux livre, le contre-poids d'un orgueil immense ; hélas! je sens bien que je porte mon atmosphère avec moi, et ma coquille encore, en véritable escargot. Et, pour se mesurer avec les beautés de la Grèce, pour planer haut dans ce ciel brillant, pour nager dans cette lumière, il faut les grandes ailes de l'aigle, il faut

son ardente prunelle » Laissons donc le ciel! Touchons

terre, revenons au présent. Oh! le présent de la Grèce, une phrase de madame de Gasparin le dépeint d'un mot : « Les femmes grecques ne se lavent pas, ni elles ni personne. Quel bien feraient en Grèce des époux chrétiens qui s'en iraient de village en village, le mari enseignant à lire et à écrire, la femme à coudre, à laver, à se laver soi et les siens, à élever ses enfants, à balayer sa maison, à tenir en ordre bardes et provisions!... » Certes, cette propagande de la lessive, de l'aiguille et du balai en vaudrait bien une autre, et elle réussirait mieux. Mais passons. Les femmes grecques sont sales, les hommes sont voleurs. Restent les bêtes. Les insectes sont, comme partout, désespérants ; les cochons régnent en despotes dans la fange des villages ; les chiens sont terribles. Approchez-vous d'un village, ils s'élancent par troupes, les yeux enflammés, la gueule grande ouverte, hurlant à glacer le sang dans les veines. Les mulets sont des machines à torturer. Quant aux chevaux, défiez-vous de Porteiir-de-malice, qui est la mon-

* Voir pnc^. 9G. 101, 109, 200, 234, 236, 284 ot -pamm.

ture de madame de Gasparin. « Porteiir-de-malicr a le pas allongé, il galope à merveille, il est fougueux, il obéit à la voix et à la bride lorsqu'il est calme. Dès qu'il se lance, c'est fini ; il n'y a plus qu'à bien se tenir.» Cochonde-lait (c'est le cheval de M. de Gasparin) est un joli cheval chocolat « qui n'a pas d'amour-propre, qui se laisse volontiers distancer par tout le monde, qui va son train, perdant son rang, trottant pour le rattraper. L'univers croulerait qu'il n'y changerait rien. » Cochon-de-lait est philosophe, ajoute madame de Gasparin. C'est Platon qui ne Test pas !

J'abrège cette rapide revue, car il me faut compléter par d'autres détails cette vive, inconséquente et spirituelle physionomie dont j'essaye de recueillir les principaux traits épars dans une immense et confuse esquisse. Je dessine en courant, comme madame de Gasparin a raconté.

J'ignore, je le dis sérieusement, s'il est au ciel des places réservées pour les saints de la Société biblique; mais, si j'en crois le journal de madame de Gasparin, Dieu la traite en sainte. Madame de Gasparin ne fait pas une étape, ne traverse pas une rivière, n'entre pas dans une auberge, ne se mouche pas, sans invoquer Dieu; elle ne franchit pas un ravin, n'évite pas une averse, sans le remercier; et de son côté Dieu semble aux ordres de madame de Gasparin. On dirait vraiment qu'il est du voyage. « Voilà donc, dit-elle, une journée de huit heures et demie dans les chemins roides et dans les broussailles, c'est vrai, mais remplie, quoi qu'il en soit, des bénédictions du Seigneur. Le soleil a brillé constamment ; qu'auraient été ces sentiers 'par lapluie?Dieu nous a gardés!... » Vous voyez qu'il ne s'agit pas là d'un grand danger couru; seulement madame de Gasparin n'a pas eu à déployer son parapluie. Dieu est si bon !

Je ne cherche pas à tourner en ridicule, j'admire au contraire cette confiance dans la protection divine, cette habitude des gâteries du ciel qui fait dire à madaiiio de Gaspa-

rin : « Oeinaiii nous [uissons la mcnta^nio do Mégaspilioii ; l'Ktenid </ jk>urvoira ! Nous devons traverser do nuit le goUo lie lépanto; i Eternel y pourvoira!... vKn effet, c'est son affaire. One ferait Oien s'il no veillait pas sur niailame de (iasparin? Mais à celte proteetion partieulière de l'Kternel je reeonnais une do ses servantes préférées, et cela me rond exiiieant, peut ôtre jaloux. Cela du moins justilie riuimble et respectueuse emiuète tie ma critique.

Madame de Gasparin demande sans cesse à Dieu « d'apaiser sa grande nuM'. » Pournuoi ne lui demande-telle jamais de calmer son civur. de modérer son impatience, de tempérer la fouiiue de son esprit ? IVur ma part, je no regrette pas que l auteur d'un Vonagt' au Levant ail conservé bon nombre do ces défauts (|u'entretienl la monotonie du foyer domestique, et j'aime à lui voir comu\ellre quelques-uns do ces péchés véniels i|ue rachètent si facilement les épreuves d'une longue route. Ces défauts sont la vie du livre, ces péchés innocents en sont le relief et le ragoût, sans compter que la confession publique qu'en fait très-spirituellement la pénitente en est l'infaillible expiation. Je les mentionne toutefois comme appartenant au portrait que j'essaye de retracer.

Madame de (îasparin est vive jusqu'à l'emportement, elle est impatiente jusiju'à la colère. Kst-ce donc-là l'inévitable écuoil do la sainteté"? In grand poète, qui était à moitié Grec, pose cette question au début île VEncidc. Ce n'est pas à si profane que moi d'y répondre. Quoi qu'il en soit, l'auteur d'un Voyage au Levant n'i'pargne aucune de ces vivacités à ces pauvres Grecs, dont le crime, malgré leur schisme, est d'être un peu plus près du pape que de Calvin. Klle n'épargne à personne, ni à son mari, ni à son guide, ni à son cheval, nia son chameau quand elle est en Kgypte. elle n'épargne pas même à Dieu les impatiences de sa verve caustique et de son humeur irritable.

LA OOMïtSSE AGKNOR DE (iASPARIN. Ô45

« Je nie suis inip:ilienli'e contre toul le nionle, écrit-elle de Uragogé : contre François (nous i'erons sa connaissance tout à l'heure), parce ijuau lieu de nous faire couchera rawliiza, il a lait Hier les bagages sur Oragogé, par de bonnes raisons sans doute, mais par des raisons que nous ne savions point... jV /<•« aurais sues (!\ulU'urs qu'elles m'auraient l'aru (Iftestabfes; — conlrfr mon ciieval. puce ijuau lieu d'avancer il broutait partout et de préférence dans les mouvais pas; — contre mon mari, oh! méchanceté du cœur féminin ! parce que la journée ne lui paraissait ni si longue ni si falig-ante qu'à nioi...

(X Je voudrais bien, dit-ello ailleurs, qu'on menât vendre, la corde an cou, quiconque ose essayer l'apologie de l'esclavage. »

Un "autre jour, sur le bateau qui la conduit de Syia a Alexandrie, elle éprouve une violente atteinte du mal de mer. Cette fois, c'est Dieu lui-même qu'elle prend à partie. a Je prie... Pourquoi Dieu n'exauce-t-il pas à F instant ma l>rière? Il n'aurait qu'un mot à dire, et les ilôts s'abattraient. Pourquoi )U' le dit-il pas?... Chose horrible que cette révolte l'oneièie ! »

Chose horrible! non. mais eiiose plaisante, trait de physionomie caractéristique, étrange faiblesse du canir humain devant la douleur, puisque, même la douleur passée, la rancune survit. Le livre de madame de Gasparin est rempli de ces conlidences. Je ne les relève [)as pour m'en prévaloir contre son orgueil de sainte, mais pour en composer le Iriomphe et la couronne de sa pénitence, (i Oh! l'homme! méchante bote! dit-elle à Ouadi-Ouardau. le i7 mars 1848, en apprenant, il est \rai. (|ue la République a été proclamée A Paris; — l'homme, la plus méchante de toutes les bétcs I -le ne regarde jamais dans mon propre cœur sans que cela me saute aux yeux. »

Je n'ai pas besoin de dire qu'avec de pareilles dispositions madame de Gasparin est implacable envers ces pauvres habitants des couvents grecs, qu'elle appelle, et elle n*a peutêtre pas tort, (i des monumenls vivanis d'une fausse spiritualité, le mensonge d'une vie sans but. i^ Ce n'est pas l'avis du père Hyacinthe, qui, à cette objection d'une vie sans

but, vous répond en vous montrant, dévotement rangées dans sa cave, ses quarante-huit mille bouteilles de vin vieux.,. Les scènes du couvent de Mégaspilion, racontées par madame de Gasparin, sont d'une raillerie désopilante. Je suis fâché seulement qu'après avoir mangé le dîner des moines, depuis la soupe jusqu'au fromage, et couché délicatement sous leur toit, madame de Gasparin les accuse de l'avoir volée...

Pour ce voyage dans le Péloponèse, dont la visite à Mégaspilion n'est qu'un épisode pieusement bouffon, madame de Gasparin a fait choix d'une espèce de bravo dont il faut que je donne ici une idée, car il joue un grand rôle dans ce récit, et il est un accessoire indispensable au portrait de l'auteur. Ce bravo est le ministre responsable de ce petit gouvernement nomade, composé de douze personnes, tant maîtres que domestiques, sans compter les bêtes, dont madame Agénor de Gasparin est le chef respecté. François Vitalis est un drogman de Fatras qui parle le français à peu près comme nous parlons le grec, quand nous le savons. C'est un homme mur, bien découplé, d'une gravité imperturbable, d'une coquetterie de costumes presque féminine, mélange de bonté et de sauvagerie, de rudesse et de respect, fanfaron et prudent, songeur et bouffon, au demeurant cavalier intrépide, serviteur dévoué, voyageur courageux, pourvoyeur infatigable et sans scrupule, qui fait le logement, qui fait le menu, qui chasse les gens de leur gîte, qui allume le feu avec les poutres de la maison, qui joue volontiers une farce, qui lit la Bible pour faire plaisir à ses maîtres, et ne manque pas une prière du soir; un de ces Grecs enfin qui, suivant l'expression de Juvénal (la race n'a pas changé), pour gagner leur vie, iraient dans la lune :

Grsecul'fs esuriens incœluin, jusserisy ibitl

François porte, suspendu à son écharpe de soie, avec sa

LA COMTESSE AGÉiNOU DE GASl'AlUiN. 347 *

bourse, son portefeuille, son mouchoir, son papier à cigares et sa blague à tabac, un coutelas à gaine verte et à manche d'ivoire, qui joue dans ce voyage un plus grand rôle que François lui-même, s'il est possible ; « car, écrit madame de Gasparin, avec son coutelas à gaine verte, François, sans jambes, sans bras et sans tête, serait encore François.' François, sans son grand couteau, ne serait plus que l'ombre de lui-môme. Ce couteau sert à tout. Quoi qu'il y ait à faire, quelque résolution qu'il ait à prendre, François tire son grand couteau, instinctivement, comme il respire... »

Exemple : Vous avez une discussion avec François. François saute à bas de sa mule, tire à moitié son couteau : « Il faut, s'il vous plaît, vous dit-il, que nous nous couinons un peu... )) Naturellement vous cédez.

Vous avez loué à madame de Gasparin un cheval à qui une selle de femme est insupportable et qui refuse de marcher. François saute à bas de sa mule, tire son coutelas, et pense un moment à vous couper le nez. « Mais ce nez-là n'en vaut pas la peine, » écrit charitablement madame de Gasparin; et, réflexion faite, on vous le laisse.

Vous parlez à François des femmes qui n'ont pas d'enfants : « Si ma femme il ne m'avait pas donné d'enfants, vous dit-il, après deux ans de mariage, j'awrais lui coupé la tête... »

J'aurais lui coupé le nex>! f aurais lui coupé la tète ! figure de chèvre! grand vaurien l bête comme trente-six mille bécasses! la langue et la diplomatie françaises ne fournissent guère d'autres ressources à François Vitalis; mais avec son grand couteau c'est bien suffisant. Avec son couteau, François règne en despote sur la caravane; il est la terreur du cuisinier et le bourreau des agoyatcs (muletiers). (( Hier au soir, écrit l'auteur (c'était à Argos), François a fait pendant une demi-heure tenir l'un d'eux immobile, une bougie dans les doigts en guise de candélabre. L'agoyate restait, la cire

548 VOYAGES fclT VOYAGEURS.

fondait, la flamme descendait, la main allait brûler, et Va- (joyate ne bougeait pas, plus semblable à une cariatide qiCà un être vivant. . . »

Tel est François. Ne jugez pas de la maîtresse par le valet. Ne me demandez pas comment ce grand pourfendeur de nez grecs est le ministre préféré d'une femme spirituelle, charitable, dévote, humaine, je le reconnais, autant que personne au monde. Ne me le demandez pas. Qui sait pourtant? François ! ne serait-ce pas le vengeur de la Bible, le ministre des rancunes de la propagande?

Madame de Gasparin traite durement la Grèce, mais la Grèce se venge. Sa course dans le Péloponèse est le résumé de toutes les petites misères qui peuvent accabler un voyageur. Madame de Gasparin les raconte fort gaiement, avec une verve de style fort amusante. Son seul tort est de les grossir démesurément devant Dieu. Devant Dieu, ou je nie trompe fort, le voyage de madame de Gasparin dans le Péloponèse ne lui comptera pas plus qu'un voyage à Saint- Gloud, et ce n'est pas par ce chemin-là qu'elle ira au ciel. Elle a souffert, oui, certes, souffert du froid et de la pluie, couché sur la dure, mangé des queues de poireau, du pain terreux et du vieux fromage. Porteur-de-malice l'a fort secouée. François lui a infligé de rudes étapes. A Corfou, on Ta prise pour une comédienne, et son mari (un homme d'un esprit distingué et d'un noble cœur) pour une doublure de la troupe. Mistra, les enfants se sont écartés d'eux avec terreur, les prenant pour ces néréides qui jouent, dans l'éducation de l'enfance, le rôle de Croque-Mitaine. Ils ont souffert de l'indiscrèlc curiosité des Grecs, de leur saleté antédiluvienne, de leurs gîtes sans portes ni fenêtres, de leurs cheminées abominables; ils ont couché dans d'affreux bouges, pôle-mele avec des pêcheurs de sangsues : « Faces de brigands, teints cuivrés, yeux farouches, physionomies barbares : on gesticule, on parle des langues bizar-

LA COMTESSE AGÉISOll DE GASPARIN. 549

res, on rit d'un rire sauvage, les gourdes circulent, les chants deviennent ultra-bachiques... Si je n'étais pas si fatiguée, j'aurais peur... )) Enfin, aucune épreuve de petite et prosaïque misère n'a manqué à madame de Gasparin dans ce voyage à travers la contrée la plus poétiquement classique du monde ancien ; les Anglais surtout... Ah! les Anglais! Je crois que madame de Gasparin aime encore mieux les Grecs. Nulle part son intolérance n'éclate avec plus de vivacité que contre ces impassibles voyageurs que répand dans le monde entier la prolestante et aristocratique Angleterre.

« Pour ma part, dit-elle, je me sens le prochain de loul le monde, excepté des Anglais... C'est qu'à vrai dire ceux-là ne sont le prochuin de personne. Il n'y a qu'un Anglais qui laisse son grand corps clcndu sur le sofa quand une l'eninie entre dans un salon; il n'y a qu'un Anglais qui garde son chapeau sur la tête en la coudoyant; il n'y a qu'un Anglais, etc., etc. Avec les Anglais il faut être plus qu'inditlérent, il faut retenir tout mouvement spontané qui trahirait la plus banale bienveillance... »

Madame de Gasparin raconte très-plaisamment ailleurs l'aventure d'un Anglais qui veut aller d'Argos à Tripolhza en voiture. Avec un peu d'argent, oa rendrait ce chemin carrossable. Il est indiqué comme tel dans le Guide

L'Anglais fait venir son drogman :

« Démain, je voulc allé à Tripolizza en voalùrc.

— Jlilord, ce n'est pas possible.

— Comment, il n'été pas possible?

— Non, milord; il n'y a pas de route pour les voitures.

— Il y avé iunel

— Je demande pardon à milord; il n'en existe point.

— Je vos dis ([ué il y avé, el que j '; volé allé, moa, demain, à Tripolizza en voatûre.

— Milord, il n'y a pas moyen »

Milord saute sur son volume, l'ouvre à la page menteuse, la met sous les yeux de son drogman, et, confondant le traître : « 11 été là, dans la Guide , voaiez I

— Alors s'il est là, il n'est pas ailleurs... »

Milord se fàclie, le courrier aussi; on va chercher le nomarque ( gouverneur de la ville). Le nomarque, tout nomarque qu'il est, ne peut, d'un coup de baguette, faire sortir des rochers une route carrossable; et l'Agglais convaincu, mais indigne, maudit ces Grecs «qui avé iune constitutiom et qui né avé pas dé routes! »

Telle est, avant de rentrer à Athènes, et pendant que nos voyageurs visitent Mégare, Gorinthe, Mycènes, Nauplie , Sparte, Argos, Tripolizza, la Messénie, l'Achaïe, Delphes, Chéronée, Marathon, le Pentélique, quels noms et quels souvenirs ! telle est Fodyssée de petites souffrances qui éprouvent et occupent madame de Gasparin : le froid, la pluie, le trot du cheval, le chant du coq, les femmes indiscrètes, les enfants moqueurs, les Anglais impolis et exigeants... « Ah! maison paternelle, douces lectures à deux, s'écrie-t-elle, promenades au milieu d'une nature enchantée, réunions du soir autour de la table à thé patriarcale, veillées en tète à tête au coin d'un feu pétillant, pendant que le vent siffle dehors !... Parents de Suisse et de France, nous vous avons quittés, nous nous sommes exposés à de si cruelles angoisses, pourquoi? pour voir des Grecs en fustanelle rangés sur la côte!... Folie ! folie! »

Folie! est-ce donc là le dernier mot de ce voyage? Et ce dernier mot de madame de Gasparin sera-t il aussi le nôtre? A Dieu ne plaise! d'autant que nous ne sommes qu'au tiers de la route qu'elle a suivie, et que nous aurions pu l'accompagner aussi en Egypte et en Syrie. Madame de Gasparin comprend mieux l'Egypte que la Grèce; le Jourdain l'inspire mieux que le Céphise. Aujourd'hui, sans contester le singulier mérite et l'attrait soutenu de ce long récit, j'ai cédé, en parlant de madame Agénor de Gasparin, à cette disposition malicieuse qui nous porte à chercher les petits défauts des gens parfaits, les petites infortunes des gens heureux, les faiblesses des âmes saintes, des taches dans le soleil, des fautes, nous dit Horace, même dans Homère* Ce

LA COMTESSE At.KNOIl DE GASPARIN. 351

qui m'excuse, c'est que je n'ai fait que servir d'interprète à une confession sincère, pleine de gravité et de grâce, d'entraînement et de finesse, écrite avec verve (on a pu en juger par les nombreuses citations que j'en ai faites), et destinée à survivre non-seulement à mes critiques, mais à celles de François, bien plus sévère que moi-même, si j'en crois madame de Gasparin :

« Monsieur, dira François quand on rinterrogera sur notre voyage en Grèce, monsieur, c'est un monsieur bon, instruit, qui lisait des livres, qui connaissait pas mal les antiquités.. On pouvait causer avec lui. Mais, madame (ici une inflexion de lèvres difficile à rendre), madame, je ne sais pourquoi il voyageait. Quand il voyait quelque chose, il ne disait rien que : Voilà qui est beau! ou Ça n'en vaut pas la peine l Quand madame il était arrivée, il se mettait tout de suite à lire son livre d'Évangile ou à écrire. Quand il écrivait, moi je ne comprends pas, parce que madame il ne savait rien Jamais il n'étudiait un Guide. C'est monsieur qui lui apprenait tout. Et puis, quand la journée il était trop longue, madame il se fâchait... »

Si François dit vrai, pourquoi donc madame de Gasparin est-elle allée en Grèce?... à moins que ce ne soit pour manger des raisins de Corinthe?

(voyage en AMÉRIQUE)

Avril 1851.

Je prends, parmi tous ces curieux voyages que M. Xavier Marmier vient de faire à travers l'Amérique du Nord et celle du Sud *, le voyage aux États-Unis, par lequel il a débuté; et dans cette recherche je m'applique surtout à un point, celui qui semble avoir spécialement préoccupé le spirituel et entreprenant voyageur, l'étude de la sociabilité américaine.

M. Marmier est arrivé aux États-Unis en 1848, encore atteint de cette surexcitation nerveuse que les premiers débuts de la République française avait provoquée (c'était son moindre tort) chez les gens de bonne compagnie. Je ne dis rien de ses autres inconvénients, ce n'est pas le lieu ; mais il est certain que la démagogie avait alors celui-là, de déchaîner les mauvaises manières en même temps que les mauvaises passions ; qu'elle mettait le gouvernement dans la rue, la presse sur la borne, l'éloquence dans les clubs ; qu'elle fermait les salons comme elle menaçait de

* Lettres sur V Amérique. Paris, 1850.

fermer les boutiques. M. Marmier, qui est un homme d'un goût délicat, et qui est tout prêt, si je l'ai bien compris, à sacrifier sa part de souveraineté démocratique pour un peu de loisir élégant, et toutes les constitutions du monde pour ce qui reste de sociabilité française, M. Marmier se sentit pris à ce moment d'un irrésistible besoin de changer de place. Et comme entre la pensée et l'exécution d'un voyage il n'y a jamais loin pour M. Marmier, qui est né voyageur comme d'autres sont nés poètes, à peine avait-il senti ce désir de quitter la France, qu'il partait pour l'Amérique.

Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite Me fait courir alors au piège que j'évite...

M. Marmier, blessé au cœur par la chute du trône, fatigué du désordre et dégoûté de la république, s'en va donner du premier coup dans un pays où la république est à l'état chronique, où elle est dans l'air qu'on respire, dans les habitudes, dans les goûts, dans la passion, dans le sang du peuple depuis deux ou trois générations. M. Marmier a parcouru, je le sais, une notable portion du monde connu, et il a raconté, dans une douzaine de volumes, avec une charmante et sérieuse sincérité, ses impressions de voyageur. Il a tout vu, l'Islande, le Danemark, la Russie, l'Orient et l'Afrique; il a couru de Stockholm à Jérusalem et du Rhin jusqu'au Nil. Il a tout vu... Mais la Chine lui restait. Pourquoi est-il allé en Amérique?

Il y est allé, si j'en crois son livre, d'une humeur trèspeu tolérante, plutôt en misanthrope qu'en touriste, avec un parti pris de maugréer et de pester, comme Alceste au moment de perdre son procès; étrange disposition dans un voyageur, mais qu'explique trop bien cette sorte de découragement plein d'amertume et de dépit qui s'était emparé des âmes après la ^révolution de Février. M. Marmier s'efforçait d'échapper, par un lointain voyage, au spectacle (\e,s

souffrances et des hiimilialions de sa patrie, et il en portait chez l'étranger le ressentiment et Tirritation; et en même temps son pied n'avait pab plus tôt touché la terre étrangère, que déjà son cœur éprouvait le mal du pays. M. Marmier plaint heaucoup les Américaines, savez-vous pourquoi? parce qu elles sont exposées à épouser des Américains. Et savez-vous aussi ce qu'il admire en Amérique? ce sont les vestiges de l'ancienne France, les traces de sa glorieuse et passagère domination. Le Canada, la Louisiane, Québec, la Nouvelle-Orléans, le Saint-Laurent, les bouches du Mississipi, c'est là qu'il triomphe et que son cœur se dilate. « Je suis ressuscité, s'écrie-t-il à Montréal. Au lieu de ces cohortes de mécaniciens ou de marchands, je rencontre des gens à la figure ouverte qui, apprenant l'arrivée d'un de leurs compatriotes, viennent eux-mêmes au-devant de moi, me cherchent avant que j'aille les chercher, me tendent la main... » Des gens qui vous tendent la main, voilà ce qu'on trouve dans les pays ci-devant français de l'Amérique du Nord. M. Marmier nous dira tout à l'heure ce qu'on rencontre dans l'Amérique anglaise et saxonne. Il le dira avec cette verve de mauvaise humeur, cette (5austicité nerveuse, cette exagération et cette vivacité de dénigrement particulières à la race française. Mais, en attendant, son cœur est au pays. Ce qu'il y regrette, malgré Février, c'est ce que l'Amérique anglaise ne peut lui donner. Ce qu'il y déteste, c'est le plagiat honteux, imposé à cette noble France, des habitudes grossières que l'Amérique entretient comme un principe de sa constitution et comme un privilège de sa liberté.

Il y a vingt ans, mistress Trollope signalait, dans une piquante relation de son voyage aux États-Unis, l'incroyable insociabilité des mœurs publiques et privées des Américains du Nord. M. Xavier Marmier, en 1848, a été frappé de ce même défaut que près d'un quart de siècle, écoulé

dans toutes sortes d'améliorations matérielles, semble plutôt avoir accru que diminué. M. Marmier, en effet, quoique son point de départ comporte moins d'intolérance aristocratique et moins d'aversion nationale, me paraît encore plus sévère dans son jugement sur les États-Unis que ne l'était mistress TroUope. Son antipathie est naturellement plus franche, elle a moins de détours, de finesse et de perfidie féminine ; au fond, elle est plus réelle et paraît mieux justifiée. J'ai dit qu'il avait été frappé de cette insociabilité radicale qui forme le fond du caractère des Anglo-Américains : j'entends par là ces habitudes exclusives, cette insouciance grossière du voisin, cette faculté de s'isoler dans son intérêt, dans sa convenance ou dans sa commodité, cette idolâtrie du sens personnel, cette candeur dans l'égoïsme, cette impertinence dans la vanité, cette avidité dans le gain, cet esprit d'accaparement et d'appropriation qui sont les signes distinctifs de ce triste défaut. L'Amérique, disait un jour le capitaine Hall, c'est l'Angleterre moins la loyauté. — C'est l'Angleterre moins l'élégance, dit mistress Trollope. — C'est l'Angleterre moins l'aristocratie, dirai-je à mon tour. Quoi qu'il en soit, ce défaut est général, et, hormis sur quelques points où la sociabilité française a prévalu, partout ailleurs, dit encore mistress Trollope, «le manque d'intérêt, de chaleur, de sensibilité à l'égard de tout ce qui ne les touclie pas immédiatement est universel parmi les Américains. »

On conçoit qu'un pareil travers soit le premier qui saute pour ainsi dire aux yeux de l'étranger qui débarque, curieux de voir, empressé de connaître, avide de former et d'entretenir des relations utiles et agréables. Aussi cette manifestation de l'esprit américain est-elle le premier écucil où va se heurter, en touchant terre, l'esprit ouvert et sympathique de notre aimable compatriote. Son livre , sans parler encore de mérites plus sérieux, est le curieux récit

356 VOYAGES ET VOYAGEUTiS,

de ces mécomptes foudroyants qui se multiplient sous les pas du voyageur. C'est l'odyssée amusante de tous les désagréments, de toutes les misères, de tous les dégoûts qui l'attendent sur les bateaux, sur les chemins, à table, au salon, le jour et la nuit.«. Mais laissons-le parler, car rien ne vaut un pareil témoignage. Le voilà sur le bateau qui mène de New- York à Albany. Ce qui le frappe d'abord, c'est l'excessive voracité de ses compagnons de voyage : a Les Américains, dit-il, se précipitent à table comme des animaux affamés... cliacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée, et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes; puis les voilà travaillant des mains et des dents comme si chaque seconde leur était comptée, suivant d'un œil hagard les plats qui s'éloignent, et les harponnant, dès qu'ils reviennent, pour y puiser une nouvelle provision... » Telle est, j'écarte une infinité de détails d'une nature moins épique, telle est l'attitude d'un Anglo-Américain à chaque repas qu'il fait, et il en fait quatre. Ici je remarque que vingt ans avant le voyage de M. Marmier aux États-Unis, mistress Trollope avait fait absolument les mêmes observations et presque dans les mêmes termes :

« L'absence totale des politesses habituelles de la table, dit-elle, la promptitude vorace avec laquelle les viandes étaient saisies et dévorées, l'étrangelc des phrases, la dureté de la prononciation, l'expectoration continuelle, contre laquelle il était impossible de garantir nos vêtements, la manière effrayante dont les Américains se servent de leur couteau, enfonçant la lame dans leur bouche jusqu'au manche, et celle plus effrayante encore de se ncltoyer les dents, après dîner, avec un canif qu'ils portent pour cet usage dans leurs poches ; toutes ces causes réunies nous empêchaient de penser que nous fussions entourées de généraux, de colonels et de majors, et de trouver que les heures de nos repas fussent des moments agréables!... »

Mistress Trollope ne dit rien de cette fureur d'accaparement de la part des convives, de cette sorte iVembargo gas-

tronomique qui est, dans le récit de M. Marmier, un des signes les plus caractéristiques de la commensalité américaine ; mais voici ce que je trouve dans le Voijage au Levant de madame Agénor de Gasparin, au sujet de cette manie éminemment anglaise; on pourra trouver dans cet extrait de son curieux livre l'occasion d'un utile rapprochement :

a Le bateau anglais est arrivé ; on nous accorde des places

sur le bateau du Caire. Le voyage dure trente-six heures. Nous en partageons le plaisir avec cent quatre-vingts enfants d'Albion, débarqués ce matin (à Alexandrie) et rembarques cette après-midi. On nous assure qu'après une traversée pareille ils sont affligés d'un redoublement de fierté nationale, de selfishness. Nous en avons un échantillon à déjeuner. Une famille se place à table... La grand'mère, debout, domine le service. Elle s'empare des i)lats, qu'elle range en rond autour d'elle, avant que personne ait osé y toucher. Elle donne portion double à ses enfants : deux côtelettes, deuxbeefsteaks, deux poissons... trois quand il en reste- Les voyageurs regardent, bouche béante et yeux effarés; tout y passe... On se sent menacé dans les sources mêmes de la vie : on se réveille do cette torpeur, on sauve ce qu'on peut de la voracité insulaire, qui un os, qui une arête, qui un morceau de pain. Les Arabes courent autour de la table en criant : Ou A'Uahl et l'on sort affamé... »

La peinture est vive, mais rien n'y manque. Vous en conclurez peut-être que « la voracité » est un défaut anglais développé par le génie américain. Je ne demande pas mieux. Mais en voici un autre dont il faut bien laisser l'initiative et le privilège à l'Amérique : « A voir ces hommes, écrit M. Marmier, engloutir une cargaison de denrées culinaires en moins de temps qu'il n'en faut à un Espagnol pour prendre une tasse de chocolat, on pourrait croire qu'ils ont hâte de rentrer dans leur comptoir, de reprendre leur registre ou leur carnet. Par malheur, comme au sortir de là je les ai constamment presque tous trouvés le corps penché sur une chaise, les pieds posés au niveau de leur tête sur le dossier d\ine autre chaise, humant nonchalamment la fumée d'un cigare, ou mâchant une once de tabac, j'ai dû en conclure, etc., etc. » — Cette position de TAnglo-

Américain, le corps penché, les pieds à la hauteur de la lête, me paraît être la posture démocratique par excellence en ce pays, par opposition à l'attitude généralement observée par les sujets des monarchies plus ou moins constitutionnelles de Tancien monde, et qui consiste à laisser ses pieds par terre quand on est assis en société, Mistress Trollope donne à cet égard des détails qui ne laissent aucun doute sur l'universalité éminemment nationale de cette coutume républicaine. M. Marmier nous a montré les Américains faisant la sieste sur le pont d'un bateau à vapeur, dans un certain négligé relatif. Mistress Trollope nous les montre aux premières loges d'un théâtre, dans une ville

de quarante mille âmes. « Des hommes arrivaient aux

premières loges sans habits plusieurs, les manches de

chemise relevées jusqu'à l'épaule ; l'expectoration était continuelle, et l'odeur mêlée des oignons et du whisky faisait payer cher l'envie d'admirer le talent du comédien Drake. Il est impossible de décrire les manières et les attitudes des Américains au spectacle : les pieds élevés plus haut que la téta, la partie postérieure montrée entièrement à l'auditoire et le corps couché sur les banquettes... » Voilà pour le théâtre de Cincinnati. Entrons dans celui de Washington : (( C'était de tous cotés un crachement continuel...

et il n'y avait pas un spectateur sur dix qui fût assis d'une manière convenable : tantôt c était des jambes qui s'étendaient sur le devant de la loge, tantôt c'était un sénateur

qui se couchait tout de son long sur un banc » Passe

encore pour des spectateurs, mais voici des juges : « ... Nous entrâmes dans la salle d'audience an moment où trois magistrats étaient dans leur stalle. Celui du inilieu avait les pieds au niveau de la tête, les jambes appuyées sur la balustrade; les deux autres dormaient ou en avaient l'air;

ils étaient couchés dans différentes positions » On pense

hien que, quand les juges se mettent si fort à leur aise, les

M. XAVIER MAKiMlEU 359

représentants du peuple ne se gênent pas davantage :

« C'était un c[)cclacle repoussant, écrit mistress Trol-

lope, de voir cette belle salle (du Congrès, à Washington), ornée avec tant de luxe et de magnificence, remplie d'hommes assis dans les attitudes les plus inconvenantes , la plupart le chapeau sur la tête, et crachant presque tous d'une manière que je n'oserais vraiment pas décrire, etc., etc.. »

Si Ton voulait compléter ce tableau, il faudrait suivre pas à pas le voyage de M. Xavier Marmier, l'accompagner sur le chemin de fer qui le mène à Troy, et sur lequel il remarque des gens bien vêtus, ses voisins, « qui ignorent complètement l'usage du mouchoir de poche; » il faudrait monter avec lui ou dans cette carriole qui le conduit à Cumberland, ou sur cette barque [lontée qui le transporte sur le canal de Whitehall, et où il passe une nuit indescriptible dans une cabine de trente pieds de long occupée par quarante lits; il faudrait le voir errant dans ces innombrables rues de Washington, (|ui ne sont désignées que par un chiffre, et, le chapeau à la main, de sa voix la plus humble, demandant son chemin aux naturels du pays : « Sir, if you please, luhere is the ttventieth .s'^7'^^î?...» lesquels vous répondent invariablement: (ddon't knoiv }i (je n'en sais rien); enfin il faudrait le suivre jusque dans les salons du président de la République, où il regrette ses frais de toilette à la française : « Car j'y rencontrai, dit-il, beaucoup de redingotes de toutes couleurs, des vestes de toutes façons, et fort peu d'habits. »

Ma s entre toutes ces petites misères d'un grand voyage, qui se rattachent pourtant quelquefois par des côtés sérieux à l'histoire de la sociabilité américaine, il est quelques scènes qui méritent une mention spéciale pour la singularité exceptionnelle dont elles sont empreintes. On tlit, je crois, « Curieux comme un sauvage. » Dans l'Américain, le sauvage reparait parfois par-dessus l'enveloppe de l'homme

civilisé. M. Marinier naviguait sur IHudson, et il avait affaire à des compagnons de voyage d'une taciturnité inquiétante :

« Tout à coup, dit l'auteur, un d'eux est venu prendre sans façon ma chaîne de montre, l'a tournée et retournée entre ses doiiits, puis s'est éloigné sans murmurer un mot. Un autre, qui se trouvait assis à côté de moi, me dit : You hâve a pariser hat? Et, sans plus de cérémonie, il prend le chapeau sur ma tète, en fait ployer les ressorts, le montre à un de ses voisins. . puis me le remet dans les mains. Un instant après, pour payer mon compte au restaurant, n'ai-je pas eu le malheur d'ouvrir ma bourse? Aussitôt, voilà un Américain qui se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un affreux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez... Je cache ma bourse; il me poursuit. Pour mettre un terme à ces obsessions industrielles, j'ai été renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé sur ma tête la vulgaire casquette, j'ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon gilet sur mon épingle, et, grâce à ces précautions, j'ai pu me promener et m'asseoir sans être exposé à une stupide importunité. Voilà le récit fidèle d'une de mes impressions de voyage en Amérique...»

Concevez-vous maintenant l'effet de pareilles mœurs sur un voyageur qui est venu chercher, de l'autre côté de l'Atlantique, Toubli de la république démocratique et sociale, et qui voudrait y trouver, si ce n'est la poésie que personne n'y cherche, du moins un peu de calme pour son esprit, un peu de satisfaction pour son cœur? Et aussi bien M. Marmicr ne se perd pas dans les définitions, ne se fourvoie pas dans les systèmes; il fait très-peu de politique dans ce pays où tout le monde en fait, où tout le monde lit le journal et ne lit que le journal. Il est venu pour voir. Il regarde et il raconte. C'est l'intérêt et l'impartialité de son livre; car à force de regarder, il voit aussi quelquefois le bien et il le décrit, quoique à son corps défendant. Ce qui le choque et le décourage dans l'admiration passagère où le spectacle de cette immense prospérité industrielle l'entraîne parfois malgré lui, c'est ce culte de l'or qui est, à ses yeux, l'explication de tous les défauts, comme il semble aussi la cause de tous les prodiges qui éclatent dans la vie matérielle du

M. XAVIER MARMIEK. 561

peuple Ennéricain sur toute la surface de son territoire sans limites. Auri sacra famés ! Voilà la religion de ce pays, où l'observation du dinianciie est, suivant une confidence trèscurieuse que M. Marmier a reçue et qu'il rapporte, un des plus habiles calculs et une des plus sûres pratiques de cette dévotion profane :

« Nous sommes, lui disait-on, si occupés pendant six jours, qu'il en faut un pour nous reposer, et nous ne nous reposerions pas convenablement si, en fermant notre comptoir, nous voyions fonctionner celui de notre voisin. Pour ne pas être inquiètes par l'aspect d'une concurrence en action, nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt -quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahométan, déiste ou alhéc, n'importe ! la question n'est pas là. Elle repose essentiellement sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour, avec la consolante 'pensée qu^aucun de nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève par là une portion des bénéfices que nous aurions pu faire... »

M. Marmier explique donc, par ce fétichisme du veau d'or, le contraste que présente cette nation à la fois si prospère et si peu sociable, où tant de grossièreté primitive s'allie à tant de richesse acquise, où la bassesse des habitudes et quelquefois des sentiments n'exclut pas la puissance des actes et Tincontestable grandeur dos résultats; car c'est quelque chose que d'avoir conquis un monde, même sur le désert, et que d'avoir substitué partout, môme cette démocratie égoïste et insensible, à l'état sauvage, n Mais d'où vient, demande l'auteur avec une naïveté de touriste fourvoyé, d'où vient qu'avec cette aisance, avec ces trois bons repas, ces vêtements confortables, cet argent dans leur poche , les Américains ont toujours la physionomie si sombre et paraissent si malheureux ? D'où vient que je n'ai jamais pu voir, parmi ces milliers d'individus que j'ai rencontrés, ni un élan de gaieté, ni une riante apparence d'animation? D'où vient qu'ils courent dans les rues comme s'ils allaient sauver leur demeure d'un incendie , ou qu'ils naviguent sur ces beaux fleuves comme des collatéraux à qui un notaire vient de lire un testament

qui les déshérite ?... — Que voulez-vous ? me répondait le Yankee, c'est noire nature... »

Peut-être le Yankee eût-il été plus près de la vérité s'il eût dit : « C'est notre gouvernement. » Quel est, en effet, le prin cipe de ce gouvernement si vanté? Avant tout, la complète indépendance de l'individu vis-à-vis de l'État, indépendance à peine limitée par quelques lois de police. Ouvrez la Constitution des États-Unis ; c'est là le fond de cette législalion si pleine de roidcur démocratique, si soupçonneuse et si jilouse. (( L'Amérique, écrivait M. Saint-Marc Girard in il y a quelques années*, l'Amérique est la jeune héritière d'un vieux patrimoine, » c'est-à-dire qu'elle a semé les principes du dix-huitième siècle sur un sol nouveau. Je crois pourtant que la Constitution américaine a beaucoup plus mis du sien dans cet héritage qu'elle n'en a reçu. La défiance de l'autorité, la jalousie des supérieurs, la recherche égoïste du bienêtre individuel, en un mol, le triomphe de la personnalité sous toutes ses formes les plus diverses et les plus contraires, telles ont été les conséijuences de ce principe d'indépendance illimitée ((ue la Conslitution avait posé, irnccord, je le reconnais, avec la volonté des hommes et la force des choses. M. Xavier Marmier a pu s'en apercevoir. '^Dans cette voie, on ne s'arrête plus. Croit on, en effet, quelles que soient les dispositions d'un peuple à ces travers de la vie sociale, croit-on que les formes politi(iues dans lesquelles cette vie se développe n'y contribuent pas avec une force irrésistible? M. Marmier signale, et très-judicieusement à mon avis, celle facilité d'assimilation qui, sur tous les points du territoire anglo américain, confond dans un rapide mélange les raceSj les habitudes, les caractères des populations émigrantes venues des quatre parties du monde. C'est là un fait unique et bien digne d'observation. Est-ce le mérite de la Conslitution

^ Essais de littérature et de morale (1845), t. I, p. 571.

M. XAVIEH MARMIKK. 36S

américaine? Est-ce son défaut? Grand problème, et que l'avenir seul peut résoudre.

En attendant, pour ces Américains, qui n'aiment rien qu'eux-mêmes, il y a pourtant une chose qu'ils aiment plus que tout au monde et autant qu'eux-mêmes, c'est leur gouvernement. Mistress Trollope a passé, dit-elle, deux ans à l'ouest des Alléghanys,. et une autre année dans les villes atlantiques et leurs environs. Pendant tout ce temps, elle a conversé avec des citoyens de toutes les classes, et elle n'en a jamais entejidu un seul promnicer un mot contre le ijotivernement. Mais entendons-nous : les Américains aiment dans leur gouvernement, savez-vousquoi ? leur propre ressemblance, leur image. « Qu'il soit rude, grossier, bruyanl. qu'il n'affecte ni dignité, ni gloire, ni splendeur; qu'il ne gêne la volonté de personne; que chacun contribue à faire des lois, et que personne ne soit inquiété pour leur observation; que nos magistrats ne portent point la pourpre ni nos juges l'hermine; que chacun songe à soi, etc., etc.; » c'est sous cette forme que l'Amérique aime son gouvernement. Mistress Trollope ne dit rien de trop. C'est parce (|u'il est ainsi taillé sur leur patron que les Américains le iin'fèrentà tout autre. Ils l'aiment aussi pour la facilité qu'ils ont de traiter avec lui sur le pied d'une triomphante supériorité. En Amérique, on est très-attaché au gouvernement, et ou respecte très-peu ceux qui le représentent. Où le citoyen obéit l'homme proleste. M. Marmier raconte ({ue des membres du congrès s'avancant un jour avec peine au milieu d'une multitude nombreuse, l'un d'eux s'avisa de dire : « Faites place, mes enfants, nous sommes les représentants du peuple, » et qu'un Yankee, le prenant par le bras, s'écria en le rejetant en arrière : « C'est à vous à nous faire place, nous sommes le peuple lui-même! »... Mistress Trollope vit le général Jackson, alors président de la républKine, faire son entrée à Cincinnati. A l'exception de quel<|ues Anglais

présents à son arrivée, il était le seul qui n'eut pas son chapeau sur la tête. Il venait de perdre sa femme, on le savait, et son visage portait l'empreinte d'un profond chagrin. « Voilà Jackson î où est donc sa femme '? » cria une voix dans la foule. Quand le président se rembarqua, le mari de mistress Trollope, qui voyageait avec lui, le vit accoster par un sale compagnon qui lui adressa ces mots : « C'est le général Jackson, je crois? » — Le général s'inclina. — « Ils m'avaient dit que vous étiez mort ! — Non ; la Providence m'a jusqu'ici conservé la vie. — Et votre femme ?» — Le général parut frappé au cœur et fit un geste négatif. Sur quoi l'interlocuteur conclut sa harangue en disant : « Âhl il me semblait bien que c'était l'un de vous d'eux qui était mort... » Tout l'Américain est là.

Yeut-on me permettre une réflexion ? La forme démocratique, appliquée au gouvernement des sociétés, et poussée jusqu'à cette indépendance absolue de l'individu, sait-on où elle mène? Avec de grandes prétentions philanthropiques, elle mène à l'insociabilité. On a beau mettre la fraternité sur le fronton du temple, c'est l'égoïsme qui l'habite. L'impolitesse des mœurs, la grossièreté des manières, n'est que l'enveloppe de l'insensibilité. Ceux qui, après avoir mis le suffrage universel et la souveraineté individuelle dans leur constitution politique, effacent ensuite, mutilent et torturent l'individu sous prétexte de socialisme, ceux qui le font manger à la gamelle et coucher dans des phalanstères, semblent, socialement parlant et quelque absurdes qu'ils soient, plus raisonnables que ceux qui rémancipent,sans lui jeteraucun frein qui l'arrête dans l'exercice-de cette indépendance sans limites. Après avoir détendu tous les liens de rorganisation naturelle des sociétés, effrayés de leur ouvrage, les socialistes essayent de les reprendre d'une main jalouse et tyrannique ; c'est là leur inconséquence avec beaucoup d'autres. La démocratie socialiste, si elle était jamais possible, péri-

rait par celte alternative inévitable d'émancipation imprudente et d'étoiiffement systématique. La démocratie américaine périra par l'insociabilité. On sort de l'état sauvage en défrichant des forêts vierges, en desséchant des marais, en exterminant les Chocta^vs, les Mobiliens et les Altnkapas. On y rentre par les habitudes insociables, par Tintraitable idolâtrie de soi-même, par l'exclusion intolérante et jalouse, par le mercantilisme égoïste et grossier. Tel est le penchant où l'Amérique du Nord est aujourd'hui entraînée.

Et tenez : M. X. Marmier, quand il s'agit de juger l'Amérique républicaine et industrielle, m'est justement suspect par toutes les qualités mêmes que je lui connais; il aime trop les arts et la poésie, les bons livres et les doux loisirs, les champs et les fleurs, les cascades et les oiseaux ; car il pleure d'attendrissement au Niagara et il se plaint que le râle des locomotives ait fait fuir, dans les forets des Etats- Unis, (( ces chers petits chantres du bon Dieu. )> Il est donc trop poëte, trop sensible, et à la fois trop civilisé et trop rêveur pour être un juge impartial de l'égoïste ot impatiente Amérique; mais, malgré tout, il est sincère. Eh bien! dans les jugements qu'il porte, non plus sur les mœurs extérieures, mais sur le fond même des habitudes morales et des sentiments de cette opulente nation, savez-vous ce qui le choque le plus? c'est le côté par où ces sentiments et ces habitudes tiennent encore a la vie sauvage. On dirait que l'Américain n'est qu'un sauvage dégrossi et décrassé. Il y a dans sesvices et dans ses travers quelque chose qui est tour à tour brutal et puéril, frivole et dur, superficiel et calculateur; quelque chose qui tient à l'excès de la civilisation et à son enfance, qui semble loucher à sa tombe et à son berceau. M. Saint-Marc Girardin, dans l'ouvrage que j'ai cité, disait : « Voyez un enfant... avant tout il porte l'empreinte de son âge ; avant tout il est enfant. Tels sont les États- Unis : ils sont do notre siècle, ils sont de leur pays, mais

avant tout ils sont de leur âge, c'est-à-dire qu'ils sont une société nouvelle! » M. Michel Chevalier, de son côté, dans une de ses Lettres sur V Amérique du Nord, celle qui est intitulée : Symptômes de révolution, a signalé avec une singulière vivacité quelques-unes des causes de cette décadence qui mine déjà sourdement, et sous cette enveloppe magnifique, la jeune et imprévoyante nation. Ces deux points de vue semblent se contrarier. Ils sont vrais tous les deux. La république américaine est jeune par les années. Elle est vieille par cette sorte de corruption précoce qu'entraînent l'excès et Tabusdelo liberté. Lisez cette belle lettre deM. Michel Chevalier. Elle donne froidement raison à toutes les critiques, si amères qu'elles soient, des voyageurs intolérants et passionnés. Et avant M. Michel Chevalier, à l'époque de la guerre de l'Indépendance, au moment où les rêves de la démagogie la plus insensée, où « les théories les plus radicales obtenaient au milieu môme des États les plus sages, comme le fait remarquer M. Guizot *, non-seulement faveur, mais puissance », et soulevaient des insurrections formidables, n'est-ce pas l'ami de Jefferson, un des chefs du parti démocratique, Madison, qui disait : La société américaine est perdue !

La société américaine a survécu à cette prédiction. Elle a gardé les vices et les défauts qui déjà travaillaient sa robuste enfance, et que sa jeunesse a plutôt développés que corrigés. M. Marmier lessignaleen passant, comme un voyageur qu'il est, mais sans leur ôter, quelque légère que soit la touche de son pinceau, ce double caractère qui en est le fond, et, s'il est permis de le dire, l'originalité. L'Amérique n'est originale que par ses défauts; ses vertus sont de la trempe la plus bourgeoise et la plus vulgaire. Est-il, par exemple, un ridicule plus étrange que cette manie des titres aristocrati-

^ Introditction à la vie de Washinç/toti (1851).

M. XAVIKU MARMIER. 367

ques qui a survécu, jusque dans les classes populaires, à la chute de la domination anglaise? « Ici, écrit M. Marmier, tous les hommes sont (\ es gentlemen et toutes les femmes des ladies. « Wereis mylady? » dit à côté de moi un homme vêtu d'une redingote déchiquetée. Cette ladij est une marchande de légumes de Cincinnati, et son mari un cordonnier abandonné par ses pratiques. »— «J'ai mille fois observé, dit aussi mistress Trollope, qu'en parlant d'une voisine, au lieu de dire tout simplement mistress une telle, les dames américaines prenaient la périphrase descriptive et disaient : La lady sur le chemin de la rivière, la lady qui fait des chandelles, etc., etc. »

Cette prétention à la fois puérile et surannée est-elle le fait de la jeunesse de l'Amérique ou de sa décadence? Je l'ignore ; mais à quel âge faut-il rapporter beaucoup d'autres travers, bien autrement graves, que le livre de M. Marmier signale? Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui a trouvé cet ingénieux commentaire de la solennité du dimanche que je citais tout à l'heure ? Est-ce la jeune ou la vieille Amérique qui entasse avec une barbarie si sauvage, dans l'entrepont do ses paquebots, le« populations émigrantes, et qui les rançonne et les dépouille, une fois débarquées sur son rivage hospitalier? Est-ce la jeune ou la vieille qu'on voit, suivant la remarque de mistress Trollope, « agitant d'une main un bonnet de la liberté et de l'autre fouettant ses esclaves, — aujourd'hui haranguantla populace sur les droits indestructibles de l'homme, demain chassant de leurs demeures les enfants du sol qu'elle s'est engagée à protéger par les traités les plus solennels? » Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui de la hideuse banqueroute a fait un simple procédé de commerce, et de l'incendie (je ne parle que d'après le livre de M. iMarmicr) un moyen de liiiuidation? Est-ce elle qu^ dit : (( Les affaires vont mal, les échéances sont lourdes; dans le courant du mois les pompiers auront de Von-

vrage? » Est-ce la jeune ou la vieille Amérique qui prend à son compte la burlesque extravagance des revivais et les scandales sacrés des camp-meetings ? Enfin est-ce delà jeune Amérique ou de la vieille que M. Achille Murât disait dans un ouvrage écrit sur place * : « Je n'ai pas parlé de la religion des Américains (au moment où ils fondent un Étal); c'est qu'ordinairement, dans cet état de société, elle est une imposture si dégoûtante sous le nom de méthodisme et de haptisme, que je n'aime point à en parler. » Il y a des jeunes gens qui ont les vices des vieillards, comme il y a des vieillards qui ont les travers des jeunes gens. Les nations n'ont pas une meilleure destinée. J'en connais de vieilles qui se croient jeunes parce qu'elles se donnent tous les quinze ans une révolution et une constitution nouvelles, parce qu'elles brisent des trônes comme des enfants brisent leurs jouets en s'amusant. Ces nations s'appellent la jeime France, la jeune Italie, la jeune Allemagne. La jeune Amérique se croit peut-être vieille parce qu'elle n'accorde à personne ce respect idolâtre qu'elle se prodigue à elle-même, parce qu'elle est sans politesse et sans générosité, et parce qu'elle laisse insensiblement chez elle tomber l'autorité dans l'avilissement par l'insubordination, et par l'avilissement dans l'impuissance.

« On ne voit point à Cincinnati, écrit mistress Trollope, de ces voitures qui, à Londres, emportent les boues et les autres ordures avec tant de rapidité. Je fus donc obligée d'envoyer chercher mon propriétaire pour lui demander ce qu'il fallait faire de toutes ces saletés qui s'accumulent si promplement dans une maison. — Votre aide (domestique) peut les jeter dans le milieu de la rue, me répondit-il, et une fois dans le milieu, les cochons les ont bientôt emportées.— En effet, on voit sans cesse dans tous les quartiers

' Lettres sur les Élats-Unts.

M. X AVI EU MAKMIER. 369

ces animaux occupés à rendre ce service à la ville... C'est un bonheur qu'ils soient si nombreux et si actifs, ajoute l'auteur, car, sans leur secours, la ville serait bientôt empestée... ))

Je ne dispute pas sur cette admiration de mistress Trollope pour une institution municipale de si nouvelle espèce. Mais je dis qu'un grand pays où l'avilissement systématique du pouvoir et la dégradation du principe d'autorité laisseraient la société, ce qu'à Dieu ne plaise ! sans autre boussole que ses instincts matériels et sans autre gouvernement que ses passions, ressemblerait bientôt à cette ville où ce sont les cochons qui font le service de propreté.

Novembre 1852.

a A beau mentir qui vient do loin. » Le mérite de M. Hue, qui arrive du ïliibet% c'est au contraire qu'il ne ment pas et qu'il ne sait pas mentir. Gela n'est pas aussi facile qu'on le croit.

Jugez de la tentation ! — Un homme qui a fait un voyage de deux mille lieues dans les déserts de la Tnrlarie et dans les neiges du ïliibet, qui a couché pendant deux ans moitié sous la tente, moitié dans des villes comme Chaborté,Tchorlchi, Hia-ho-po et Ning-pei-hien, aujourd'hui dans Vhôtel des Trois Perfections, demain à Vauherge des Cinq Félicités; — un homme qui a vécu deux ans de farine d'avoine assaisonnée de suif et s'est abreuvé de neige fondue^ qui a causé avec les lamas do Tolonnoor, croisé en route la reine du Mourguevan et le roi des Alechan et habité le palais du régent de Lha-ssa ; — qui a vu des écureuils gris, des chevaux-hémiones, des statues de beurre et des Bouddhas vivants; qui a assisté à la fête des Pains de la Lune et entendu les chants des Tool-holos; — un homme qui a traversé le pays des

' Souvenirs d'un voyaf/e (l(in'< J<i Tarhtru', h Thibet et la Chine, pendant les années J84', J84Ô et 1840; par M. Une, prêtre missionnaire de la eon2:rép;ation de Saint-Fjazare.

Klial-khas et celui des Ortous, le fleuve Jaune, le lac de Sel, la citerne du Diable et la mer Bleue ; qui a franchi la grande Muraille, la montagne des Esprits et le terrible défilé de Khor-kou-la ; — un homme, en un mot, qui a vu Varbre des dix mille images, et qui l'a vu, dit-il, « la sueur au front )), tant le prodige y est frappant et la présence du démon manifeste, — cet homme-là, avouez-le, aurait bien pu mentir, s'il l'avait su. il avait fait un voyage que personne n'avait si complètement fait avant lui, et que personne ne sera tenté sans doute de faire après l'avoir lu. Certes, il pouvait se donner carrière; les im}iressions de voyage, vraies ou fausses, ne lui auraient pas manqué. M. Hue a préféré t^tre vrai, respecter son public et se respecter lui-même, en honnête homme et en bon chrétien qu'il est. Le fait est assez rare pour mériter d'être signalé.

Et ce qui était Tinspirotion naturelle d'un esprit loyal, s'est trouvé, par le fait, un bon calcul. Ce caractère si profond de vérité qui dislingue, entre tous, le récit de M. Hue est à peu près tout son mérite littéraire, mais ce mérite est grand. H y a dans ce ton si sincère, dans ce langage si peu étudié, dans ce premier jet de l'impression qui éclate plus qu'elle ne s'élalc, dans ces indéfinissables naïvetés d'un honnête esprit qui est par moment très-vif et très-piquant sans cesser d'être naïf, — il y a, dans tout cet ensemble, un charme infini qui fait de ce sérieux livre une lecture des plus attachantes, et de cet austère pèlerinage d'un pieux missionnaire un des plus amusants récits que je connaisse.

Je ne dirai rien de plus de la partie littéraire de l'ouvrage de M. Hue. La critique s'arrête devant un livre qui est le résumé de deux années de souffrances physiques, de déceptions morales et de mécomptes religieux; car la mission de M. Hue, comme nous le verrons, ne réussit pas. On ne s'amuse pas non plus à disputer sur les mots avec un homme qui pendant deux ans n'a |)arlé que le mongol, ledchiahour

et le si-fan. Peu nous importe donc que M. Hue nous entretienne un peu trop souvent de la froidure, et qu'il dise tantôt d'une femme thibétaine, tantôt d'un officier chinois, pour donner ridée d'une belle prestance, qu'ils étaient vigoureusement membres; oui, peu importe. M. Hue n'en est pas moins, dans l'ensemble de son livre, un observateur trèsexact et un imperturbable confesseur de la vérité en toute chose. A ce mérite, qui le met fort au-dessus de nos chicanes littéraires, M. Hue en joint un autre qui à lui seul désarmerait la critique la plus malveillante : il est le plus modeste des ■ hommes. Par sa bouche, c'est la mission qui parle, ce n'est jamais lui. Cette mission se compose de deux prêtres, ni plus ni moins : M. Hue et M. Gabet. C'est M. Hue qui tient la plume sous la dictée de la mission; c'est elle qui agit, qui souffre, qui résiste comme elle peut et comme un seul homme. Et, par exemple, M. Hue est certainement d'une meilleure santé que son confrère; on dirait pourtant que, quand M. Gabet a la fièvre, ou môme quand il a les oreilles et le nez gelés, comme cela lui arrive au passage du mont Chuga, on dirait que la mésaventure est commune et que la souffrance est pour tous les deux, tant l'habile et simple récit de M. Hue les confond dans la même épreuve et dans la même misère.

Et malgré tout, quelque précaution que prenne l'honnête écrivain pour s'amoindrir et s'effacer, sa personnalité ressort malgré lui. Son récit la trahit sans cesse. Le style est l'homme. M. Hue a une certaine façon de raconter (jui le met en scène, quelque peine qu'il se donne pour rester derrière le rideau. Aussi n'aurons-nous pas à chercher longtemps pour savoir, dans cette œuvre commune, quelle est la part de M. Hue et quelle est celle de M. Gabet. On fait volontiers un vaudeville ou un roman à deux; un livre sérieux ne s'arrange pas de cette double paternité. Celui de M. Hue est bien le sien.

Je ne connais pas Tauteur du Voyage en Tartane, mais il me semble, après l'avoir lu, qu'il doit être un homme d'un esprit vif et austère, ferme et doux, observateur et conciliant, naïf et fin tout à la fois, facile à s'abattre, prompt à se relever, très-nerveux et très-courageux, et d'une piété plus pratique que rêveuse, plus près de la tolérance que de l'exaltation.

Et M. Gabet? Je me figure que M. Gabet est tout cela (car on ne fait pas un pareil voyage ensemble sans se ressembler un peu); M. Gabet est tout cela, mais avec moins d'accent peut-être et moins de relief; c'est le môme fonds de résignation, de patience, le même poids sérieux dans l'ame avec moins de dehors, de vivacité et d'expansion. Je me trompe peut-être, mais j'ai besoin, ayant à faire un si long trajet avec nos deux voyageurs, de les bien connaître l'un et l'autre, quoi qu'ils fassent pour se confondre.

Et tenez, voici un portrait que M. Hue trace de son confrère, un jour qu'ils se trouvent par hasard et pour un instant séparés, M. Gabet étant allé aux provisions et M. Hue ayant perdu, par la faute de son chamelier, sa route à peine tracée dans les sables du désert. M. Hue est fort inquiet, et il ne se fait faute, précisément parce qu'il se sent brave, d'exprimer fort vivement ses alarmes. Quelques cavaliers passent. M. Hue leur demande s'ils n'auraient pas remarqué en route, aux environs de Uache-Tchurin, un lama revêtu d'une robe jaune et d'un gilet rouge, monté sur une chamelle rousse (c'était bien M. Gabet}. a Ce lama, ajoutait-il, est d'une taille très-élevée; il a une grande barbe grise, le nez long et pointu et la figure rouge... » A ce signalement, tous faisaient une réponse négative, a Si nous avions rencontré un personnage de cette façon, disaient-ils, nous l'aurions certainement remarqué... ?

Une autre fois, et avant de s'engager dans les défilés du Thibet, il s'agit d'acheter des vêtements capables de résister

au froid de l'hiver et de la montagne. Les missionnaires se rendent dans une boutique de fripier :

« Nous y fîmes emplette, écrit M. lluc, de deux antiques et vénéiMhlcs robes de peaux de mouton recouvertes d'une étoffe que nous soupçonnâmes avoir été jadis de couleur jaune... Mais nous nous aperçûmes bientôt que le tailleur de ces habits n'aviit pas pris mesure sur nous. La robe de M. Gabet était trop courte ; celle de M. Hue était trop longue. Faire un troc à l'amiable était chose impossible : la taille des deux missionnaires était trop disproportionnée... — Nous nous décidâmes à porter les habits tels qu'ils étaient : M. Hue prendrait le paiti de relever aux reins, par le moyen d'une ceinture, le supcrllu de sa robe, et M, Gabcf se résignerait à exposer aux regards du public une partie de ses jambes : le tout n'ayant d'autre inconvénient que de faire savoir au prochain qu'on n'a pas toujours la faculté de s'habiller d'une manière exactement proportionnée à sa taille... »

Peut-être comprend-on maintenant commenlM. Gabet, avec sa grande taille et sa barbe grise, est plus sensible que M. Hue aux souffrances de cette pénible route; et en effet M. Gabet manque plus d'une fois de mourir pendant le trajet, tandis que M. Hue résiste à tout. M. Hue a une vitalité qui explique parfaitement comment il cumule avec les fatigues du missionnaire le travail du chroniqueur, et je mettrais volontiers à son compte tout ce qu'il y a parfois d'un peu vif et d'imprévu dans quelques impressions dont il ne semble que le rapporteur pour le compte de la communauté. Ainsi c'est bien M. Hue tout seul qui dit à un de ses hôtes, dans un accès de reconnaissance un peu excentrique : « Votre manière de vivre a subi, il est vrai, quehiue changement (il s'agit d'un Mongol apprivoisé-Chinois) ; mais votre cœur est toujours demeuré tartarc. » Cela rappelle ce que Victor Jacquemont écrivait du pays de Kana\ver, si j'ai bon souvenir, à la spirituelle madame de Tracy :

Sachez, sachez Que les 'Parlares Ne sont barbares Qu'avec leurs ennemis!

UISE MISSION LAZARISTK AU TUIBET. 375

C'est encore M. Hue qui, ayant trouvé, après de longues recherches, un excellent gîte sur lequel il ne comptait pas : « Dans un instant, s'écrie-t ii, nous passâmes de la misère la plus extrême au comble de la félicité! » Celte vivacité d'impressions, chez le pieux lazariste, est le trait le plus caractéristique de sa nature, et elle Tentraîne parfois dans des

confidences d'une naïveté presque enfantine. « Nous

fûmes comme glacés d'effroi en apercevant, dit-il, à un détour de la montagne trois loups énormes qui semblaient nous attendre avec une calme ùitrépidité. » Un des plus grands soucis de nos voyageurs, après les loups, c'est la découverte des argols. L'argol est la ficnle dos animaux qui, desséchée par le soleil, est le seul comhustibie qui se trouve dans le désert. Aussi, point d'argol, point de souper •

« Qiiaml on a la boniu; fortune, écrit M. Hue, de rencontrer, caché parmi les herbes, un argol recomniandable par sa grosseur et sa siccité, on éprouve au cœur un petit frén)isscnient de joie, une de ces émotions soudaines qui donnent un instant de bonheur. Le plai.sir que procure la trouvaille d'un bel argol est semblable à celui du chasseur qui découvre, avec transport, la trace du gibier qu'il poursuit ; de Tenlant qui regarde d'un œil pétillant de joie le nid de (auveUcs qu il a longtemps cherché; du pécheur qui voit frétiller, suspendu à sa ligne, un joli poisson ; et, s'il était permis de rapprocher les petites choses des grandes, on pourrait encore comparer ce plaisir à Yenthousiasme (/'(/» Levcrrier qui trouve une planète au bout de sa plume »

Celte façon de reproduire les impressions du voyage avec la première excitation toujours un peu naïve du voyageur, est bien particulière à M. Hue, et c'est roriginalité de son livre. J'en dirai autant de quelques-unes de ses opinions. M. Hue dit, par exemple, à propos de la polygamie que pratiquent les Tartares, une chose très-juste, et pourtant étrange : « C'est, dit-il, une barrière opposée au libertinage et à la corruption des mœurs. Le célibat étant imposé aux lamas (religieux du culte de Bouddha, ot qui forment une classe très-nombreuse), si les filles ne trouvaient pas à

se placer dans les familles en qualité d'épouses secondaires, il est facile de concevoir les désordres qui naîtraient de cette multiplicité de jeunes personnes sans soutien et abandonnées à elles-mêmes )) Une autre fois, s'il assiste, au

moins par le récit qui lui en est fait, à une insigne fourberie du lama Bockte de Rache-Tchurin, lequel, sous prétexte de prédire l'avenir, et en réalité pour attirer l'argent des fidèles, « s'entrouvre le ventre dans toute sa longueur, puis passe rapidement la main sur la blessure, et tout rentre ensuite dans son état primitif, sans qu'il lui reste aucune trace de cette opération diabolique, si ce n est un extrême abattement ; » — si un pareil récit est fait à M. Hue : « Ces cérémonies horribles, nous dit-il, se renouvellent assez souvent dans les grandes lamaseries {confréries de lamas) de la Tartarie et du Thibet. Nous ne pensons nullement qu'on puisse toujours mettre sur le compte de la supercherie des faits de ce genre ; car, d'après tout ce que nous avons vu et entendu, parmi les nations idolâtres, nous sommes persuadés que le démon y joue un grand rôle... »

M. Hue fait une réflexion toute semblable à propos de Varbre des dix mille images. Celui-là, il l'a vu. L'arbre existe. Un jour, la mère de Tsong-Kaba, le grand apôtre et le réformateur divinisé de la religion bouddhique, ayant rasé la tête de son fils, jeta sa belle et longue chevelure à l'entrée de sa tente. ( La chose se passait au quatorzième siècle de notre ère. ) De ces cheveux naquit spontanément un arbre dont le bois répandait un parfum exquis, et dont chaque feuille partait, gravé sur son disque, un caractère de la langue sacrée du Thibet.

« Cet arbre existe encore, ajoute M. Hue, et nous en avions entendu parler trop souvent durant notre voyage pour que nous ne fussions pas quelque peu impatients d'aller le visiter... Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous fûmes consternés d'étonnement en voyant en effet sur chacune d'elles des caractères thi-

bétains très-bien formés... Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas: mais, après avoir tout examiné avec l'atteulion la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les carcctères nous parurent faire partie de la feuille comme les veines et les nervures... Les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment et à peine formé.. Nous clierchàmes partout, mais toujours vainement, quelque trace de supercherie; la suevr nous montait au front... » — (^, u'il est puissant l'empire de la religion sur le cœur de l'homme! dit ailleurs M. IIuc, même lorsque cette religion est fausse et ignorante de son véritable objet ! >;

J'ai cité sans arrière-pensée toutes ces opinions cl tous ces récits du pieux lazariste. Je n'entends pas en faire la critique. Je les ai cités plutôt pour en faire honneur à sa tolérance, à sa sincérité, à la naïveté un peu primitive de ses impressions et de ses souvenirs. Tel est M. Hue. On Ta dit bien souvent : dans un récit de voyage, le véritable intérêt c'est le voyageur. Quant à moi, s'il ne s'agissait, dans ce Voyage de Tartarie, que des sables du Mongol et des défilés du Tliibel, le livre peut-être me serait tombé des mains ; car, faut-il le dire? ces porteurs de globules blancs ou bleus, ces éternels lamas en robe jaune, ces femmes aux joues vernissées, ces chercheurs d'argol, ces adorateurs de Bouddhas vivants, ne sont pas d'une gaieté folle. Le pays est étrange et monotone; mais ce qui est curieux, c'est d'y voir nos deux compatriotes, deux vrais Français par l'esprit et par le cœur, deux vrais religieux par l'abnégation et le dévouement ; c'est de les suivre parmi toutes ces aventures, et d'y étudier, dans cette expérience chèrement payée, l'antagonisme de nos mœurs, de nos opinions, de nos idées, de nos habitudes avec celles qui ont cours au bout du monde. (]e qui nous intéresse aussi dans ces épreuves, ce n'est pas seulement le compatriote, c'est l'homme même, l'homme tout seul, nux prises avec l'inconnu et l'imprévu, ces deux ressorts de tout drame, à la fois si terribles et si amusants. Ho7no sum! C'est parce qu'on se sent homme que rien n'échappe des mille incidents qui se rapportent à celte grande

école de la faiblesse humaine : réloignement du sort natal, la solitude, la souffrance et le dénûment. Aussi savons-nous un gré infini à M. Hue de n'avoir négligé aucun de ces détails. Ce n'est pas seulement son itinéraire qu'il nous donne fidèlement; c'est l'état de sa maison, de son écurie, de son vestiaire, le menu de son souper. Nos missionnaires ont une marmite et trois éciielles. Leur domestique, un jeune lama, insouciant et intrépide, et plus ou moins converti, est à la fois le chamelier, le cuisinier et le gardien de la caravane. Il marche en tête sur un petit mulet très-rétif, suivi de deux chameaux qui portent les bagages. Viennent ensuite les deux lazaristes, revêtus delà robe jaune aux boutons dorés, avec un pardessus rouge à collet de velours violet, et coiffés d'un bonnet jaune à houpeécarlate. Ils cheminent, M. Gabet sur une grande chamelle, M. Hue sur un cheval blanc. Il y a aussi dans le convoi un chien dont nous aurions parlé, s'il n'eût quitté ses maîtres un matin, par une trahison assez rare dans son espèce. « Ce chien était chinois, » dit Samdad-Chiemba, le chameWer-fnctotum ; — « il n'était pas accoutumé à la vie nomade ; il se sera fatigué de courir le désert et aura pris du service dans les terres cultivées... » Et, au fait, la perte n'est pas grande ; car ce chien, comme le remarque fort bien M. Hue, mangeait la part d'un homme; — la nuit, au lieu de veiller, comme c'était son devoir, à la sûreté de la caravane, il dormait à l'écart, étendu parmi les herbes; et le matin, au moment du départ, il fallait. Dieu me pardonne! le réveiller d'un sommeil de plomb, comme Alexandre avant la bataille d'Arbelles.

On pense bien que mon intention n'est pas de suivre nos voyageurs aux quatre ou cinq cents étapes de leur route de deux mille lieues. J'y perdrais ma peine; et le moyen qu'une froide analyse puisse donner une idée, même incomplète, de ces curieux récits qui ne vivent que par l'infinie variété des détails et des incidents dont ils se compo-

sent? J'aime mieux m'arreler un instant à un des épisodes de cette longue odyssée, non le plus extraordinaire peutêtre, mais un de ceux où le caractère de nos deux prêtres se dessine le mieux, se décide le plus, où leur esprit déploie le plus de ressources et où ils se montrent le plus dignes de représenter à la fois leur religion et leur pays, leur Dieu et leur roi ; car cet épisode remonte à l'année 184G, et le réj^ent du Thibet parle à nos missionnaires du roi Louis-Philippe.

.1 ai dit plus haut que la mission des deux lazaristes n'avait pas réussi ; mais il faut s'entendre. Hormis le chamelier qui est à leur service et un pauvre jeune homme qui baise leurs pas dans les rues de Lha-ssa, ils n'ont converti personne ; — ils ont édifié tout le monde. Partout on les suit, on les écoute, on les distingue, on les protège. Si ce n'est pas comme prêtres, c'est comme savants, comme médecins, comme lettrés, comme industrieux qu'on les consulte, dans ces pays où ils ne sont rien, où ils ne peuvent séjourner que sous peine de mort, dont ils parlent la langue et dont ils portent le costume, mais dont ils attaquent ouvertement les croyances. Je dis qu'on les protège; c'est-à-dire que la persécution même, quand elle les atteint, est contrainte à se déguiser; elle prend un masque, elle se fait doucereuse ; elle prétexte la raison d'Etat; elle les proscrit en diplomate plus (|u'en fanatique. Et, chose singulière! quand ils sont, comme nous le verrons tout à l'heure, obligés de sortir du Thibet, l'homme qui les chasse essaye de les corrompre: ils rejettent son or. Cela est tout simple. Mais le môme homme veut faire passer en Chine deux caisses qui contiennent des objets de grand prix. A qui s'adresse-t-il, dans la caravane f|ui emmène nos deux compatriotes? Sa confiance a le choix entre un mandarin chinois décoré et les deux Français qu'il proscrit. 11 donne la préférence aux deux Français.

Telle est l'impression qui résulte de tout ce récit, pris

dans son ensemble et jugé d'un peu haut. Les deux prêtres vont de la vallée des Eaux-Noires en traversant la Mongolie de l'est à l'ouest jusqu'tà la capitale du Thibet ; ils reviennent du Thibet en traversant la Chine de l'ouest à l'est jusqu'à Macao ; et pendant tout ce trajet ils ne donnent pas une âme au ciel des chrétiens. Ils ne courent non plus aucun de ces dangers terribles que la persécution prodigue, dans la Corée et dans la Cochinchine, autour des intrépides confesseurs de la foi catholique. Leur mission semble religieusement manquée ; elle est moralement et politiquement très-féconde. Ils laissent après eux comme une trace des vertus dont leur cœur est plein et comme un radieux sillon des lumières qui éclairent leur esprit. Et tels sont, aussi bien, le caractère et le but de l'institution des lazaristes. Les prêtres de la mission se ressouviennent toujours qu'ils furent primitivement établis dans une maison qui avait appartenu à l'ordre militaire de Saint-Lazare. Ils sont l'élite de celle milice active de la propagande chrétienne, voyageurs et soldats, prêtres et diplomates, missionnaires et civilisateurs. « Nous sommes, dit quelque part M. ÏIuc avec une onction chaleureuse, nous sommes les disciples de celui qui a dit: « Les renards ont « des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids; mais le fils « de l'homme n'a pas où reposer sa tête... » — « Il ne sera pas dit, ajoute-t-il ailleurs, que des missionnaires catholiques auront moins de courage pour les intérêts de la foi que des marchands pour un peu de lucre. » Tel est l'esprit de cette mission dont M. IIuc raconte si curieusement l'histoire, et tel est aussi, avec beaucoup d'autres, l'austère attrait de ce livre que je me serais reproché de n'avoir recommandé à nos lecteurs que pour le plaisir d'un moment.

Arrivons à Lha-ssa. Nos deux compatriotes y étaient établis depuis le 29 janvier 1846, et ils allaient, plus d'un an après leur départ, commencer, comme dit M. IIuc, leur œuvre de missionnaires. Un jour on entre chez eux: « Le

régent vous attend à sou palais — Que nous veut le

régent? — Levez-vous promptemenl et suivez-nous ! » Mais il nous faut dire ici ce que c'était que ce régent du Thibet et pourquoi le Thibet avait un régent au moment où nos deux voyageurs y arrivèrent.

Rien de plus frappant, comme le remarque l'auteur, que les analogies qui existent entre le rite lamanesque (bouddhique) et le culte catholique. « Rome et Lha-ssa, le pape et le talé-lama pourraient, dit-il, nous fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Le gouvernement thibétain étant purement lamanesque, paraît en quelque sorte être calqué sur le gouvernement ecclésiastique des Etats pontificaux... Le talé-lama est le chef politique et religieux do toutes les contrées du Thibet. Quand il meurt, ou, pour parler le langage des bouddhistes, quand il transmigre, on élit un enfant qui continue la personnification indestructible du Bouddha vivant; cette élection se fait par la grande assemblée des lamas-houtouktou , dont la dignité sacerdotale n'est inférieure qu'à celle du talé-lama.... » — Mais il en est du talé-lama comme des rois constitutionnels : le grandlama règneetne (jouverne'pas. Enfant, comment gouvernerait-il? Homme fait et dieu visible, comment sortirait-il des ténèbres sacrées du sanctuaire pour se commettre dans le conllit des intérêts et dans le menu des affaires? Le talélama a un ministre d'Etat qui a nom nomekhan : ce qui veut dire empereur spirituel, par antiphrase sans doute, puisqu'il ne s'occupe que du temporel. La charge du nomekhan est viagère. C'est lui qui est le véritable chef du gouvernement. Il a quatre ministres à portefeuille qu'on appelle kalons.

Quand nos deux Français arrivèrent à Lha-ssa , le talélama était un enfant de neuf ans. Ses trois prédécesseurs avaient été plus ou moins étranglés, et le dernier nomekhan avait été accusé de ces attentats par la voix publique. Une

382 VOYAGES ET VOVAGliUHS.

conspiration se forma. L'empereur de Chine envo3'a un ambassadeur (le même qui avait fait le traité de Canton avec les Anglais) pour instruire l'affaire. Le nomekhan, convaincu d'avoir' fait transmigre)' trois talé-lamas coup sur coup, fut condamné à un exil perpétuel sur les bords du Sakhalien-Ouia, au fond de la Mantchourie... Ln nouveau nomekhan fut mis à sa place; mais il était mineur comme le dieu lui-même. Le plus âgé des kalons fut donc investi de la régence, mais surveillé de près, contrarié sans relâche et contreminé sur tous les points par l'infatigable Ki-chan, l'ambassadeur chinois. Tel était l'état des affaires quand nos deux compatriotes, qui venaient de rincer leurs écuelles après avoir dîné, furent sommés à comparaître devant le régent.

Arrivés au palais, les deux missionnaires se trouvèrent bientôt en face d'un personnage accroupi, les jambes croisées, sur un épais coussin recouvert d'une peau de tigre. C'était le régent : — cinquante ans, figure large, épanouie, passablement majestueuse et bienveillante; robe jaune, doublée de martre-zibeline, boucles d'oreilles en diamants, cheveux longs et retenus par trois peignes d'or ; large bonnet rouge, entouré de perles, surmonté d'une boule en corail, et reposant sur un coussin vert.

Ici, je veux relever ce mélange de bonne humeur toute française et de fermeté vraiment chrétienne que nous allons remarquer dans la conduite des deux lazaristes. Une fois assis en face de ce prodigieux régent : « Bon, se disent-ils en français et à voix basse ! ce monsieur paraît assez bon enfant; notre affaire ira bien. — Que dites^vous là? demanda le régent. Voyons, répétez à haute voix ce que vous avez dit tout bas... — Nous disions que, dans la physionomie du premier kalon, il y avait beaucoup de bonté... — Ah! oui, vous trouvez que j'ai de la bonté'? Cependant je suis très-méchant. N'est-ce pas que je suis très-méchant?

UNK MISSION LAZAHlSTt: AU TIIIBET. 385

dit-il en se tournant vers ses gens. Ceux-ci se mirent à sourire et ne répondirent pas.,.

Arrive l'ambassadeur chinois, le redoutable Ki-cban. « L'idée de tomber entre les mains des Chinois nous lit d'abord, écrit M. Hue, une impression désagréable, et l'image de ces horribles persécutions qui, à diverses épo(|ues, ont désolé les chrétientés de la Chine, s'empara tout «-i coup de notre imagination ; mais nous fûmes bientôt rassurés... \> — « Samdad-Chiemba, dîmes nous à notre jeune néophyte (cai' le chamelierles avaitaccompagnés), c'est maintenant qu'il faut montrer que nous sommes des braves, que nous sommes des chrétiens. Cette affaire ira peut-être loin, mais ne perdons pas de vue l'éternité... — Moi, répond le chamelier, je n'ai jamais eu peur de la mort. Si on me demande si je suis cln'élien, vous verrez si je tremble ! »

Ki-chan commença son interrogatoire. J'en veux donner seulement une idée ; c'est dans le livre mémo de M. IIuc qu'il faut le lire. « — Vous parlez correctement le chinois?

- Nous faisons beaucoup de fautes: ton intelligence y suppléera. — En vérité, reprit l'ambassadeur, voilà du pur im> kinoisî Vous autres Français, vous avez une incroyable facilité... Vous êtes Français, n'est-ce pas? — Oui, Français. — Oh ! je connais les Français. Autrefois il y en avait beaucoup à Pékin... — Tuas du en connaître aussi à Canton, (|uand tu étais commissaire impérial... ); Ce souvenir désagréablelui fit froncer le sourcil; il |)uisadanssa tabatière une énorme prise de tabac, et, brusipianl l'entretien : « Vous êtes delà religion du Seigneur du ciel> n'est-ce |)as? — Certainement; nous sommes même prédicateurs de cette religion. — Je le sais; vous êtes sans doute venus ici pour prêcher... — Nous n'avons pas d'autre but. — Avez-vous parcouru déjà un grand nombre de pays?... — Toute la Chine, toute laTartarir, et maintenant nous voici dans la capitale du Thibet. — Chez qui avez-vous logé quand vous

étiez en Chine? — Nous ne répondons pas à des questions de ce genre. — Et si je vous le commande! — Nous ne pourrons pas obéir... » —Ici le juge dépité donna un grand coup de poing sur la table. .

j'ai abrégé l'interrogatoire des deux missionnaires: mais rien n'est curieux, dans le livre de M. Hue, comme ces alternatives de violence et de flatterie, de politesse et de dépit de la part du juge qui fait effort pour se mettre au niveau des prévenus et qui reste Chinois, quoi qu'il fasse: — et rien n'est plus intéressant non plus que ce mélange d'énergie et de résignation, d'ironie et de patience que les deux prêtres français lui opposent. Il n'est pas jusqu'au chamelier qui ne joue là, dans cet intermède religieux qui ressemble au prologue d'un martyre, un rôle admirable. « Pourquoi t'es-tu mis au service des étrangers? lui dit l'ambassadeur. Ne sais-tu pas que les lois le défendent? — Est-ce ({u'un ignorant comme moi peut savoir qui est étranger ou qui ne l'est pas? Ces hommes ne m'ont jamais fait que du bien ; ils m'ont toujours exhorté à la pratique de la vertu; pourquoi ne les aurais-je pas suivis? — Combien te donnent-ils?... — Si je les accompagne, c'est pour sauver mon âme et non pour gagner de l'argent... — Es tu marié? — Ayant été lama avant d'entrer dans la religion du Seigneur, je n'ai jamais été marié. » — Le juge adressa ensuite, en riant, une question inconvenante à Samdad-Chiemba, qui baissa la tête et garda le silence. « L'un de nous, raconte W. Hue, se leva alors et dit à Ki-chan : « Notre religion nous défend non-seulement de commellre des actions impures, mais encore d'en parler, et il ne nous est pas permis davantage de prêter l'oreille à des propos déshonnêtes, » S. Exe. rougit une seconde fois...

On cherchera dans le livre de M. Hue la suite de cette aventure. I^es deux Français commencent par passer une nuit en prison, prison singulière, où tout le monde entre, à

ce point que les deux prêtres sont obligés, leur prière du soir terminée, de souffler leur chandelle pour se débarrasser de la foule. « Oh! nous disions-nous, au moment de nous endormir, soyons résignés à tout, et comptons sur la protection de Dieu ! Pas un cheveu ne tombera de notre tetc sans sa permission. » Le lendemain on visite leurs bagages. Le régent lui-même, qui s'est fait conduire jusqu'à leur chambre en grand cortège, assiste à Topération : « — Est-ce là tout ce que vous possédez? demande-t-il en jetant ses yeux sur quelques vieux ustensiles de ménage. — Oui, c'est tout. Voilà toutes nos ressources pour nous emparer duThibet. — Il y a de la malice dans vos paroles, reprend le régent; puis, avisant un crucifix attaché au mur: Qu'est-ce que cet objet? demanda- t-il. — Ah! si tu connaissais bien cet objet, répond M. Hue, tu ne dirais' pas que nous sommes peu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous rendre maîtres de la Tartarie, du Thibet et de la Chine!... » Le régent se mit à rire.

Le lendemain, nouvelle visite des effets de nos missionnaires ; mais celte fois, c'est le vieux Ki-chan luimême qui y préside avec un mélange d'impertinence et d'urbanité. Conduits par la ville comme des malfaiteurs, les Français arrivent devant le tribunal au milieu d'une foule immense. Ki-chan les attendait, entouré de son état-major. On apporte tout le hagage: deux vieilles malles, la batterie de cuisine, la défroque du voyage, les papiers et les chiffons. « — Qu'avez-vous dans ces deux malles? — Tiens, voilà les clefs... » Ki-Chan rougit encore, et fit un mouvement en arrière. Sa délicalessede Chinois se révoltait. « Ouvrez vousmêmes vos malles; vous seuls avez le droit de toucher à ce qui vous appartient. » Le cadenas l'ut enlevé, les malles furent ouvertes, et tout ce qu'elles contenaient fut étalé sur une grande table : livres latins, français, chinois et tartares, linge d'église, ornements, vases sacrés, chapelets, médailles,

estampes et liiliograpliies pieuses... L'effet de cette exhibition fut prodigieux. Tout ce qui était blanc semblait d'argent, et d'or tout ce qui était jaune... Les Tliibétains liraient la langue en se grattant Foreille (c'est leur manière de saluer); les Chinois faisaient la révérence. « Les Français sont les premiers artistes du monde, )> disait le vieux Ki-chan, et tout le monde d'applaudir. Ce fut bien mieux quand M. Hue, ouvrant une petite boite que personne n'avait remarquée, en tira un microscope. L'ambassadeur était le seul qui eût quelque idée de cet instrument. (( Il en donna l'explication au public avec beaucoup de prétention et de vanité, dit M. Hue ; puis il nous pria de placer quelque aninialculeà l'objectif...— Nous regardâmes Son Excellencedu coin de l'œil : « Nous pensions être venus ici pour subir un jugement, non pour jouer la comédie. — Quel jugement? reprit le ministre; nous avons voulu visiter vos effets, savoir au juste qui vous êtes : voilà tout... Avez-vous des cartes de géographie?... » Les cartes de géographie étaient le point délicat de la visite. Les deux prêtres, en montrant les cartes d'Andriveau-Goujon qu'ils avaient apportées et (|ui les avaient hdèlement guidés pendant leur voyage, n'eurent pas de peine à prouver qu'ils n'étaient coupables d'aucun plan autographié des provinces et des forteresses du Thibet. On les congédia. « C'est bien, leur dit le régent, vous êtes de braves gens. » L'ambassadeur ne dit mot.

Et en effet, quelques semaines s'étaient à peine écoulées, que les deux Français, un moment tolérés par l'astucieuse politique de l'ambassadeur chinois, furent obligés de renoncer à leur mission et de reprendre tristement, avec une feuille déroute donnée par Ki-chan, et en compagnie d'un mandarin de ses amis, le chemin de la Chine, — tournant ainsi le dos à rinde anglaise où ils voulaient se rendre. Ils partaient donc en gens qu'on déporte. Ainsi finit In mission des lazaristes, mais non pas leurs épreuves. La route était longue, la saison

était dure dans la monlagnc ; le voyage fut pénible, souvent lugubre. Un moment le convoi se trouva sans cbef ; le mandarin était mort de fatigue, de consomption et d'ivrognerie.

Ce mandarin, qui s'appelait Ly-kouo-ngan, c'est-à-dire Pacificateur des roijaumes, et qui était chargé, avec son cortège de quinze soldats chinois et son troupeau de bœufs à longs poils, d'accompagner nos deux compatriotes jusqu'au terme de leur voyage, — ce glorieux Ly nous donne un avant-goût de ces mœurs chinoises dont M. IIuc nous promet, dans une prochaine publication, un régal plus assaisonné et plus complet. Tel qu'il est, pourtant, le mandarin Ly-kouo est un original curieux à étudier. Le pacificateur des royaumes est un général d'armée, membre de la corporation des mandarins militaires, décoré du globule bleu, et jouissant du privilège de porter à son bonnet sept queues de martre-zibeline. Ly-kouo-ngan n'a pas cinquante ans; c'est un homme instruit et bien élevé ; mais il n'a plus ni dents ni cheveux, ses yeux sont morts, ses jambes ne le soutiennent plus. L'abus des liqueurs fortes l'a tué avant l'âge. C'est un homme fini.

Avant de partir, le pacificateur va prendre congé du ministre chinois. « Adieu, lui dit le ministre en lui remettant un mandat de cinq cents onces d'argent; ceci est un cadeau du grand empereur. C'est pDur boire une lasse de thé avec tes compagnons pendant la route. Mais garde-toi de l'eaude-vie. Si tu veux vivre, n'en bois plus. » L'ambassadeur avait trop raison. Le général frappa trois fois la terre du front, se releva et partit. Sa femme l'attendait à la porte de sa maison. C'était cette Thibétaine bien constituée dont nous avons parlé plus haut. Le mandarin l'avait épousée, il y avait de cela six ans, en avait eu un enfant, et l'abandonnait sans retour. Celle-ci faisait mine de pleurer, k Tu pleures, disait-il, toi à qui je laisse une maison si bien bâtie et une foule de meubles presque neufs ! » Puis l'escadron se mil

en route. Chemin faisant, le pacificateur des royaumes fait plus d'une culbute, et l'enflure de ses jambes finit par prendre des proportions effrayantes. Mais il tient bon. Il ne manque ni de patience ni de courage. Et qui sait? les deux prêtres français, si Dieu lui eût donné quelques jours de plus, seraient parvenus peut-être à faire de lui un bon chrétien. Comme ils s'apercevaient que les forces de ce malheureux baissaient chaque jour, tandis que les fatigues et les périls de la route ne faisaient qu'augmenter, ils eurent l'idée de lui parler du salut de son âme et du' bonheur de l'éternité. Le pacificateur ne demandait pas mieux. 11 enchérit même plus d'une fois, car il avait une certaine éloquence naturelle, sur les exhortations de ses confesseurs. « El puis tout à coup, dit M. Hue, quand il fallait conclure, en venir à la pratique, tout se détraquait...)) Tant il hésita, qu'à la fin il mourut, et sans confession ; et les deux missionnaires n'eurent pas môme la consolation, au terme de leurs souffrances, d'envoyer cette pauvre ame en paradis.

Quelques jours après, ils arrivaient aux frontières de la Chine. C'est là que finit le livre de ^]. lluc, à l'entrée d'un nouveau pays, et d'un sujet nouveau; — et c'est là que commencera cet autre livre qu'il nous promet et que nous espérons^

* Il a déjà paru en Angleterre une traduction et deux éditions des Souvevirs de voyage de M. Mue.

M. THfiOPlIIlE GAUTIER A CONSTANTINOPLE

22 janvier 1854.

Il y a bien des façons et des variétés de voyageurs. Les portes, les économistes, les rêveurs, les politiques, les viveurs et les dévots, les fantaisistes et les savants ne voyagent pas tous de la même manière. Les méthodes diffèrent autant que le but. Les allures varient comme les caractères. Chacun fait son plan, plus ou moins, avant de partir; chacun met sa marotte dans sa valise, heureux ceux qui n'y laissent pas leur esprit!...

M. Théophile Gautier, lui, voyage en peintre; — il a été réellement peintre autrefois, peintre habile, nous dit-on; et aujourd'hui s'il écrit ses voyages au lieu de les peindre, c'est pure économie do temps. C'est qu'il a plutôt écrit une page qu'achevé un tableau. Je me souviens d'avoir fait à Londres, on 1851, dans une sallfMle quelques mètres carrés, un voyage de circumnavigation des plus commodes. On parlait de Southampton sur un bon bateau, et en quelques heures on arrivait à Constantinople, en touchant à Lisbonne, à Cadix, à Gibraltar, et en suivant, depuis Malte, précisément le j[)mjo/^que M. Théophile Gautier nous fait faire' au-

• Constantinople. Pari?, 1854.

jourd'hui. De grandes toiles peintes, se déroulant par l'effet d'une ingénieuse mécanique et fort habilement éclairées, retraçaient successivement aux yeux des spectateurs, dans une espèce de panorama mobile et flottant, tous les sites, tous les climats, toutes les surprises de ce lointain voyage. On était venu en curieux; on sortait ébloui. Ce que ce spectacle de Londres nous montrait en moins d'une soirée, le livre de M. Gautier nous le fait voir, sans nous demander l)eaucoup plus de temps, sans nous faire quitter notre fauteuil au coin du fou, non pourtant sans nous laisser moins de souvenirs, d'éblouissements et de prestige. Son livre est un panorama imprimé, un prodigieux kaléidoscope en caractères alphabétiques; ses quatre cents pages sont autant de dessins qui vous sautent aux yeux par Téclat du coloriage, qui vous étourdissent non sans vous charmer par la variété des changements à vue, des décorations et des perspectives. Seulement on éprouvele besoin, après l'avoir lu, de baisser sa lampe, d'amortir laflammedesonfoyeretde fermer les yeux, si ce n'est pour dormir, — le spirituel écrivain y a mis bon ordre, — du moins pour les reposer dans l'obscurité, dans le silence et dans l'oubli momentané de tant de merveilles. J'ai eu quelquefois le plaisir d'étudier, à celle place même, M. Théophile Gautier comme prosateur et comme poêle. Je ne veux parler cette fois que du voyageur. Comme critique d'art et de théâtre. M. Gautier a fait école. Le monde des lettres est plein de ses imitateurs. Le coloriage et le pittoresque sont toujours fort à la modo parmi les jeunes débutants de la fantaisie littéraire ou du roman d'aventures. Comme poêle, l'auteur de la Comédie de la mort est peutêtre moins original ; — comme voyageur il est sans précédents, j'allais dire sans rivaux, du moins dans son genre. Personne n'a jamais eu à ce degré, soit ce don de peindre à outrance, soit celte faculté d(î tout voir et de tout décrire, soit cette manie de nomenclature universelle, soit celte in-

M. THÉOPHILK GAUTllilK. 391

trëpiclité du détail technique, soit cette ubiquité pittoresque, soit cette aptitude à reproduire avec Técriture l'inépuisable variété des couleurs, des nuances, des aspects et des accidents du monde matériel. En un mot, s'il ne s'agit que de voir avec ses yeux, quand on voyage, personne n'a jamais mieux voyagé que M. Tliéophile Gautier; car personne n'a jamais mieux vu. « La soif devoir, comme l'autre soif, dit-il quelque part, s'irrite au lieu de s'éteindre en se satisfaisant. Me voici à Constantinople, et déjà je songe au Caire et à l'Egypte... Il en couto de renoncera de chères habitudes d'esprit et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations pour l'inconnu, et cependant l'on sent qu il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment n'essayent pas de vous retenir et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la voiture... n

Voir, c'est avoir. Je comprends très-bien que M. Gautier aime à quitter de temps en temps ce ruisseau de la rue du Bac, ou tout autre ruisseau, et à dater ses feuilletons du Prado ou de l'Alhambra, des cimes neigeuses de l'Atlas ou des poétiques sommets du Taygète, de Saint-Marc ou de Sainte-Sophie ; je le croisbien:lePrado, l'Alhambra, l'Atlas, loTaygète, Sainte-Sophie et Saint-Marc sont à lui. Ce que M. Théophile Gautier a vu une fois, il se l'approprie, pour ainsi dire, par une sorte d'empreinte matérielle que les objets extérieurs gravent dans sa mémoire vraiment prodigieuse, et que sa plume reproduit, à défaut du crayon et du pinceau, avec une exactitude presque infaillible. Notez que je ne fais pas ici, comme on pourrait le croire, la théorie de l'imagination ; au contraire. Si l'imagination est le don de rej)roduire à l'infini les formes sensibles dumondephysique, M. Théophile Gautier en abeaucoup. Si c'est le don de créer, M. Théophile Gautier en a peu. .le ne connais pas, dans l'ordre des esprits supérieurement faciles et abondants, un esprit moins inventeur; je n'en sais pas, parmi ceux qui se pi((uent don'obt'ir à aucune règle,

qui soient plus minutieux et plus exacts. J'ajoute, et sans rien retrancher ici à quelques lignes charmantes que M. Xavier Marmier adresse, au début de son livre ^ « à la chère et aimable folle qui, de son manteau diapré, nous cache les mornes réalités de la vie, » — j'ajoute que Timagination n'est pas d'ordinaire le défaut des voyageurs, j'entends les vrais voyageurs. « Les voyageurs qui ne savent rien n'apprennent rien, » dit M. Saint-Marc Girardin. — Quoiqu'il en soit, on voyage pour apprendre, pour observer : on veut voir, juger, comparer; on veut aiguiser la sagacité de son esprit, accroître son expérience, exercer sa sensibilité. On voyage en économiste, commeM. Michel Chevalier; en savant, comme M. de Humboldt; en homme du monde, comme M. Alexandre de Laborde; en lettré, comme le président Dupaty ; en puritaine biblique, commemadamedeGasparin ; en peintre, comme M. Théophile Gautier; en curieux et en helléniste, comme M. Saint-Marc Girardin. c Le voyage (le voyage d'Orient) a eu pour moi ce grand avantage, dit l'auteur des Souvenirs^, que, commencé pour la politique et pour étudier à Constantinople cette question d'Orient qui m'avait ensorcelé, et dont je n'abjure pas encore l'enchantement (M. Girardin écrivait cela en 1852), je l'ai fini par Athènes et par la littérature. A peine en Grèce, je n'ai plus pensé qu'à la poésie, à l 'éloquence, à l'histoire grecque. . . De la politique, plus un mot. »

Presque tous les poètes voyagent : ils sont de médiocres voyageurs. Ils voyagent quelquefois sans voir, comme on le raconte de M. de Chateaubriand lui-même, qui fit la plus admirable description d'Athènes sans sortir ( dit on ) de la chambre hospitalière qu'il avait trouvée dans la maison de M. Fauvel. Vraie ou fausse, l'anecdote est vraisemblable.

* Lettres sur l'Adriatique et le Monténégro. (Voir ci-après.) ^Souvenirs de voyaqes et d'éludés, par M. Saint-Marc Girardin. (Voir ci-après.)

Ainsi font les poètes ; — ou s'ils consentent à regarder au monde réel, ils ne le voient qu'à travers ce prisme trompeur et avec ce verre grossissant de leur hyperbole, «omme M. de Lamartine dont le Voyage en Orient n'est qu'un admirable répertoire de brillantes images. Pourquoi, au contraire, M. de Cboiseul-Gouffier, Victor Jacqnemont, le comte d'Estourmel, sans parler de beaucoup d'autres parmi nos voisins d'outre-Manclie, pourquoi tous ces écrivains sont-ils justement cités parmi les voyageurs sérieux? En sont-ils moins agréables à lire pour cela? C'est qu'ils sont avanttout des esprits pratiques, fins observateurs, guides aimables et sûrs, et qu'ils ont laissé en partant la chère folle de iM. Marmier à la maison. Et pourquoi aussi ïltinéraire de Paris à Jérusalem, par M. de Chateaubriand, est-il un chef-d'œuvre? N'y a-t-il mis que son imagination, son coloris et sa verve? Non ; mais c'est que, bien qu'il eût accompli en poëte, et en vue d'un poëme projeté, ce lointain pèlerinage, M. de Chateaubriand a voulu faire, au retour, deux parts des observations qu'il avait recueillies; — les unes, celles du poète, il les destine à son œuvre à venir; — les autres, celles du voyageur, de l'érudit, de l'antiquaire et du moraliste, il les réunit en un corps d'ouvrage. 11 nous le dit lui-même: « Ce sont ses Mémoires. » Et plût à Dieu qu'il n'en eût écrit jamais d'autres! Mais ces Mémoires d'un jeune homme sont la leçon de l'expérience, du vrai savoir et du bon goût.

Je reviens à M. Gautier. Voulez-vous, tout compte fait, vous procurer, à porte fermée, une de ces jouissances égoïstes qui profitent pourtant à tout le monde, parce que la lecture d'un livre agréable rend votre humeur plus sereine, chasse un instant les noirs soucis qui vous assiègent, et se répand comme un souille bienfaisant dans toute votre maison; — voulez-vous une distraction de ce genre? Lisez les récils de voyage de M. Théophile Gautier. Ses voyages, c'est tout l'ancien monde en attendant le nouveau ; c'est l'Espagne

394 VOYAGES L:t VOYAGEURS.

(un charmant volume) ; c'est Tltalie, TAlgérie, la Grèce, Srayrne, Constantino|Dle, en attendant Cuba, New-York et Mexico'. Pressé d'ôchapper à tant d'amères pensées* qui ont creusé récemment dans les âmes, tout autour de nous, un vide si profond et si douloureux, lassé de regretter et de songer, — j'ai pris le dernier voyage de M.Gautier, non parce qu'il est le meilleur et le plus nouveau, mais parce que je l'avais sous la main, peut-être aussi parce qu'en racontant son voyage à Constantinople M. Gautier a eu l'adresse incomparable de ne pas dire un mot de la question d'Orient, ni de la querelle des tieux-Saints, ni de la mer Noire, si ce n'est, je crois, pour s'y promener. Je ne connais guère que M. Théophile Gautier qui sache faire des tours de force de cette hardiesse; mais il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il a beaucoup raconté. Voyageant pour voir, non pour disserter, il manque absolument, je le reconnais, de sagacité diplomatique; mais quels yeux perçants il vous jette sur tout ce monde nouveau que l'Orient lui révèle! quelle vue admirable! quel ardent coup d'œil ! quelle absence de discrétion, de pruderie et de fausse honte! quel amour du beau et quel goût de l'étrange! quelle singulière passion du grandiose et du ridicule, du sublime et du grotesque! M. Théophile Gautier, c'est tout cela. Quant à son livre, c'est à prendre ou à laisser, comme on dit. Une fois pris, le livre vous tient comme ces mirages mômes dont l'auteur nous fait, par instants, de si étincelantes descriptions. Vous le savez; aller au cœur par les oreilles, Horace nous le dit, l'effet n'est pas infaillible; mais les yeux! l'àme passe par là tout entière. Segniùs irritant animos !.. .

M. Théophile Gautier, tout mérite de style à part, a encore une autre qualité dont il faut tenir grand compte à un

* Cet article parut dans le Journal des Débats quelques jours après la mort de son directeur, M. Armand Berlin, si aimé de quelques-uns, si regretté de tous. Voirllntroduclionde mes Etudes hislorirjues et littéraires.

M. TIIEOPlULfc: GAUTIEll. 595

voyageur : il est sincère, il est naturel, — sincère à outrance, entendons le bien, et naturel sans aucune simplicité. — c'est-à-dire que chez lui Taffectation môme, le caprice, le paradoxe, les plus singuliers excès de la pensée et de la plume, l'excentricité dans Tobservation et dans le langage, tout cela coule de source, au lieu d'être, comme chez ses prédécesseurs ou ses adeptes de l'école pittoresque, l'effet d'un travail préconçu et d'un effort pénible de l'esprit. M. Théophile Gautier est, si on peut le dire, naturellement affecté et sa recherche est primesautiére. Il ne vous trompe pas; peut-être se trompe-t-il lui-même, mais il parle comme il pense, il raconte comme il observe, il peint comme il voit. Il vous donne son impression pour ce qu'elle vaut, sans se poser en maître, sans trancher du prophète. Son paradoxe est loyal, son sophisme est bon compagnon. S'il fait école, c'est que tout ce grand attirail de style, ces paillettes d'or, cemélaphorisme bruyant, ce coloriage splondide, toutes ces qualités de haut goût qui vous prennent aux yeux, comme je vous l'ai dit, c'est que tout ce tapage de décoration a toujours, et en dépit de l'auteur lui-même, un certain airde charlatanisme. Lessots y sont pris et se ruent dansTirnitalion. Les hommes de sens se laissent tout simplement amuser. C'est un vrai plaisir, en effet, de suivre ainsi aux quatre coins du monde ce décorateur infatigable à qui tout est spectacle, et qui ne rencontre pas une ruine, un ravin, un bout de ciel bleu, une voile à l'horizon, un mendiant dans la rue, une boutique au bazar, un tuyau de pipe dans la boutique, sans dresser aussitôt son théâtre, et vous y attirer par l'éclat, le relief et le ragoût de sa peinture (le mot est de lui).

S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face, Il nie promène après de terrasse en teriasse; Ici s'olfrc un perron, là règne un corridor...

Ces visites de propriétaire que les poëtcs descriptifs vous

faisaient faire quelquefois du temps de Boileau, c'est peutêtre bien un ennui quand il n'y a qu'un palais. Mais quel plaisir quand il y en a mille, quand aux palais succèdent les mosquées, aux mosquées les brillants bazars, les fêtes publiques, les jeûnes solennels, les baise-main, les cérémonies pompeuses, les perspectives à perte de vue, les promenades parmi toutes sortes de merveilles inconnues, de débris rajustés ou d'émotions rajeunies! Et quand tout cela s'appelle de ces noms célèbres, Malte, la ïroade, les Dardanelles, la Propontide, la Corne-d'Or, le Phanar, les tombeaux de Scutari, la pointe du Sérail, le canal du Bosphore ; — quand tout ceia brille sous ce ciel d'azur, sur ce sol fortuné, berceau du monde (( où le soleil se lève, nous dit M. Gautier, et quilne quitte quà regret iioiir aller éclair erl Occident L..)) M. Théophile Gautier est, par état, un ennemi personnel de rOccident. 11 lui faut du soleil, n'en fût-il plus au monde ; — les étoiles toutes seules, malgré son admiration pindarique pour les nuits d'Orient, ne lui suffiraient pas. Et puis, en Orient, comme M. Gautier nous l'apprend, les hommes sont assez mal appris pour dormir la nuit.

« ... 11 faisait un temps admirable, écrit-il (c'était le soir de cette fètc magnifique que l'ambassadeur de France, M, de Lavalette, avait donnée à l'état-major et à l'équipage du Charlemagne), je résolus de retourner le soir même à Constantinople, dans un ca'ique à deux paires de rames, manœuvré par deux robustes Arnautes, aux tempes et aux joues rasées, n'ayant de poil qu'une longue moustache blonde. Quoiqu'il fût plus de dix heures quand je partis, on y voyait parfaitement, et certes plus clair qu'à Londres en plein midi. Ce n'était pas une nuit, mais plutôt un jour bleuâtre d'une douceur et d'une transparence infinies. Je m'établis à la poupe bien en équilibre, mon paletot boutonné jusqu'au col, caria rosée tombait en fine bruine argentée comme les pleurs nocturnes des astres, et le fond delà barque était tout mouillé. Mes Arnautes avaient jeté une veste sur leurs chemises de gaze rayée, et nous commençâmes la descente.

« Le caïque, aidé par le courant, et poussé par quatre bras vigoureux, lilait presque aussi rapidement qu'un bateau à vapeur au milieu du tremblement lumineux de l'eau piquée de millions de paillettes; les collines et les caps de la rive projetaient de grandes ombres violettes qui tranchaient

M. THÉOIMllLK GAUTIER. 397

sur le vif-urgent des vagues, où les silhoucllcs des vaisseaux à l'ancre se dessinaient comine des découpures de papier /joi'r, avec leurs verguescarguces et leurs cordages ténus. Quelques lunnièrcs brillaient de loin en loin à bord des embarcations ou aux l'enètres des villages riverains. On n'entendait d'autre bruit que la respiration cadencée des caidjis, le rhythme régulier des avirons, le clapotis de l'eau et les aboiements lointains de quelques chiens en éveil.

« De temps à autre une bolide traversait le ciel et s'éteignait comme une bombe de feu d'artifice; la voie lactée déroulait sa zone blanchâtre avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord ; les étoiles brillaient jusque dans l'auréole de la lune. C'était merveilleux de magnificence tranquille et de splendeur sereine. En contemplant cette voîite de lapis-lazuli veiné d'or, je me demandais: Pourquoi le ciel est-il si splendidc lorsque le terre est endormie, et pourquoi les astres ne s'éveillent-ils qu'à l'heure oii les yeux se ferment? Celte féerique illumination, personne ne la voit; elle ne s'allume que pour les prunelles nyctalopes des hiboux, des chauves-souris et des chats. Le divin décorateur méprisc-t-il à ce point le public, qu'il ne déploie ses plus belles toiles qu'après que les spectateurs sont couchés?... »

J'ai cité, sans en rien retrancher, celte page tout entière, parce qu'il me semble que tous les défauts et toutes les qualités qui caractérisent la manière de M. Théophile Gautier s'y sont, pour ainsi dire, donné rendez-vous : — la description exacte, minutieuse et vive, — le détail infini dans les accessoires, — le paradoxe à brûle-pourpoint et touchant au burlesque; Témotion de l'artiste , sincère au début, aboutissant à la charge d'atelier. Toujours la Bohème ! « J'ai rarement vu un camp de bohémiens, dit quelque part M. Gautier, sans avoir envie de me joindre à eux et de partager leur existence vagabonde : l'homme sauvage vit toujours dans la peau du civilisé... » El puis , cette chemise de gaze raxjée que l'auteur signale parmi ces magnificences de la nature et sous ce ciel de diamants, — avouez que c'est là un souci de metteur en scène plus que de poëte, et une remarque à faire chez Lami-Ilousset plutôt qu'en plein Bosphore I Et ces belles nuits d'Orient que personne ne voit et qui ne servent qu'aux» amoureux î Ah I M. Théophile Gautier est

398 VOYAGKS ET VOYAGEURS.

bien ingrat ! N'en jouissait-il pas, lui tout seul, de cette belle nuit qu'il a si admirablement peinte! Et les grandes œuvres de Dieu ont-elles besoin, plus que celles des hommes, des suffrages de la foule? Ne s'est-il jamais promené, lui l'artiste inspiré, seul dans le musée de Madrid, ou devant les stanze de Raphaël, ou sous les arches du pont du Gard, ou près de la cascade de Terni ? A ces grandes scènes de la nature ou de Fart un seul connaisseur suffit. Odi profamim vulgus et arceo !

Ces étoiles de l'Orient qui ne brillent que la nuit dans le ciel de Constantinople ne sont pas le seul désappointement de M. Théophile Gautier. L'Orient l'abreuve de mécomptes ; non qu'il soit de sa nature très-exigeant; il n'est pas de ceux (jui, avant de partir pour un long pèlerinage dans ces poétiques domaines de l'archéologie sacrée et profane, font provision d'enthousiasme et qui se procurent par avance une admiration de commande, comme on achète une paire de gants et une casquette de voyage. « Il me manque, dit-il, cette facilité de pâmoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l'enthousiasme rétrospectif... » Gela est vrai ; M. Gautier est un voyageur parfaitement calme qui ne s'émeut qu'à point, qui ne produit son érudition (et elle est fine et variée) qu'à bonnes enseignes, qui ne crie jamais, ne s'étonne de rien, ne consulte personne, et commence toujours, dans toute ville où il arrive, par faire à lui tout seul, sans guide importun et quitte à se perdre, un voyage de découverte. Il a bien raison ; c'est la bonne manière. Malgré tout, on n'est pas poëte, artiste et peintre impunément ; on ne quitte pas Paris, en quête d'impressions neuves, de curiosités inédites et de couleur locale, pour subir sans commentaire tous les plagiats et tous les emprunts que la barbarie orientale fait sans cesse à la civilisation de TOcci^ dent ; — ici des Grecs qui portent la fustanelle et une veste blanche historiée d'arabesques d'or, « mais, chose horrible

à dire et plus horrible encore à contempler (c'est M, Gautier qui parle), ces nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des Bas-Normands! » — là, des pendus enloppés de toile cirée, et attachés à leur potence sur le rivage même de Cythère; — ailleurs, dans un café de Péra, toute une galerie parisienne : des Études d'animaux, par Victor Adam ; Napoléon à la bataille de Ratishonne; une autre estampe de la rue Saint-Jacques, la Jeune Espagnole, avec cette épigraphe :

J'ai cru voir dans tes yeux l'image du bonheur; Aussi je te confie et ma vie et mon cœur...

Plus loin, ô profanation mille fois plus insolente î des boutiquiers qui vendent des draps anglais aux couleurs criardes, aux lisières chamarrées d'armoiries, pour flatter bêtement le goût oriental ; — ailleurs encore (mais ici l'indignation de l'auteur déborde comme le Céphise pendant un orage), ailleurs : « Ces exécrables cotonnades de Rouen, de Uoubaix et de Mulhouse qui répandent en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises écrasées... — Si j'en parle avec tant d'amertume, ajoute notre voyageur, c'est que j'ai eu la douleur profonde, et dont je ne me consolerai jamais, de voir trois petites filles turques, de huit à dix ans, belles comme des houris... ({ui portaient sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n'osaient pas éclairer ces monstruosités modernes, et rebroussaient d'épouvante... » C'est par discrétion sans doute que M. Théophile Gautier ne rappelle pas ici le festin d'Atrée et de Thyesle :

Ructantemque patrem nalos. solemque reversum Et cœcum sine sole diem

Quoi qu'il en soit, M. Gautier est un amant passionné de

la couleur locale, on le voit de reste ; et il y fait, pour sa pari, non seulement tous les sacriiices que le respect des usages commande à bon droit, en pays étranger, à un homme bien élevé, mais beaucoup d'autres qui ont dû l'exposer à passer maintes fois, dans les rues de Constantinople, pour un pacha à trois queues. Ainsi M.Gautier porte le fez rouge, la redingote boutonnée droit, la barbe longue ; et son teint, qui a gardé le hàle de la mer et du soleil, l'empêche d'ailleurs, comme il le dit lui-même, « d'avoir l'air trop scandaleusement Parisien. » Ainsi encore , sa facilité à croiser les jambes, « mouvement fort difficile pour les Français ;>, dit-il, fait sourire d'aise ses amis les Turcs et inspire de lui la meilleure opinion. Ainsi encore, si on lui offre à table, chez le ci-devant pacha du Kurdistan, contrairement aux habitudes du logis et par une prévoyance toute particulière, — si on lui offre

La cuillère d'argent qui servait à manger,

M. Théophile Gautier la refuse bravement, et il répond à cette politesse en mangeant avec ses doigts, et avec un appétit qui ne manque certes pas de couleur locale, une quantité fort raisonnable de poissons à l'huile, de concombres crus et farcis, de petits salsifis visqueux, pareils à des racines de guimauve, de boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, de citrouilles au sucre en purée, et enfin de crêpes au miel, le tout aspergé d'eau de rose et assaisonné de menthe; et pour boisson de l'eau, du sherbet et du jus do cerise, « qu'on puisait, dit-il, dans un compotier avec une cuiller d'écaillé à manche d'ivoire...» Ailleurs, et toujours pour se conformer au goût du pays, M. Gautier se livre, dans la boutique d'un confiseur, non loin de la pointe de Serai -Burnou, à une' consommation de rahat-lokoum rose et blanc et de toutes sortes de sucreries mielleuses et parfumées, qui finissent par l'écœurer si bien qu'il ne s'en tire

qu'en avalant une tasse d'excellent moka. Aussi ne le plaignons pas.

Parmi tous ces sacrifices aux usages de l'Orient que M. Gautier accepte avec une résignation si joviale et si amusante, il en est un dont il voudrait bien être dispensé... Mais le moyen?

Les verrous et les grilles

Ne font pas la vertu des femmes et des filles.

Molière a raison en France. Mais en Orient les grilles répondent de tout. Puis ce costume des femmes qui ne laisse pas même deviner leur taille et ne permet de voir que leurs yeux... Joignez-y un obstacle plus infrancbissable encore : les mœurs du pays. « En France, dit justement l'auteur, il y a une conspiration tacite contre le mari; tout le monde favorise le couple amoureux, au moins de son silence, et personne ne songe à s'ériger en vengeur de la morale publique. En Turquie, ce n'est pas la même chose : un cawas, un hammal, un homme du peuple qui voit dans la rue une musulmane parler à un Franc ou seulement lui faire des signes d'intelligence, tombe dessus à coups de pied, à coups de poing, à coups de bâton, brutalité qui ne trouve que des approbateurs, môme parmi les femmes...» Essayez donc do braver de pareils obstacles ! les coureurs d'aventures le voudraient bien ; rien ne figure mieux en effet dans un voyage d'Orient « qu'une vieille qui, au détour d'une ruelle déserte, vous fait signe de marcher derrière elle et vous introduit par une porte secrète dans un appartement paré de toutes les recherches du luxe asiatique, où vous attend, assise sur des carreaux de brocart, une sultane ruisselante d'or et de pierreries, dont le sourire (c'est M. Gautier qui parle) vous fait des promesses voluptueuses bientôt réalisées. Ordinairement rintrigue se dénoue par l'arrivée soudaine du maître, (jui vous laisse à peine le temps de fuir par une issue déro-

bée, à moins que la chose ne se termine plus tragiquement par une lutte à main armée et la chute, au fond du Bosphore, d'un sac où s'agite vaguement une forme humaine...» Mais, si agréable ou si périlleuse que soit une pareille aventure, aucun courage n'est tenté ; personne ne s'y expose, et M. Théophile Gautier nous avoue franchement qu'il n'a sur ce point délicat aucune indiscrétion à commettre. Un soir pourtant qu'après avoir fait (dans un des plus curieux chapitres de son livre) le tour des murailles de Gonstantinople, il chevauchait, harassé de fatigue et ne songeant plus qu'à faire retraite, sous les cyprès de l'immense Champ-des-Morts qui s'étend des Sept-Tours aux collines d'Eyoub, voilà l'aventure qui l'attendait... En Orient, les cimetières ne sont pas, comme chez nous, habités presque exclusivement par des ombres; les vivants y viennent sans cesse, avec plus d'indifférence, il est vrai, que de piété véritable, fatalistes dans leurs regrets comme dans leurs croyance. Dans les cimetières, les ouvriers travaillent, chacun à son métier : les oisifs dorment, les commères bavardent, les troupeaux paissent, les enfants jouent. « Los tourterelles, dit poétiquement M. Gautier, nichent dans les noirs feuillages, et les gypaètes planent au-dessus de leurs pointes sombres, traçant de grands cercles dans le ciel d'azur...» Ce caractère des sépulcres de l'Orient, M. de Chateaubriand l'avait déjà marqué de son grave et doux langage : «... En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes (près de Coron), écrit-il, nous laissâmes sur notre droite un village au centre duquel s'élevait une espèce de château fort : le tout, c'est-à-dire le village et le château, était comme environné d'un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges... J'avais une consolation en regardant les tombes des Turcs ; elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans cette terre ravagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort anfréables: le laurier-

rose y croissait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres; 1 herbe flottait autour des petites colonnes funèbres que surmontait un turban; une fontaine, balie par un shérif, répandait son eau dans le chemin pour le voyageur. On se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par le cyprès de TOrient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce lieu...» Les descriptions que donne M. Théophile Gautier des cimetières de Constantinoplc ne sont pas toujours aussi riantes ni ses réflexions aussi poétiques, .l'en excepte l'aventure du cimetière d'Eyoub, à laquelle je reviens. C'est toute une idylle, — une idylle turque, — dont M. Gautier est à la fois le poëte et le berger, un vrai chef-d'œuvre de grâce, de fraîcheur et de sentimentalité...

« Je marchais au petit pas, dans un étroit sentier tracé entre les tombes, lorsque j'aperçus, arrêtée près d'un cippe funèbre, une jeune femme masquée d'un yachmack assez transparent et drapée d'un feredgé vert tendre ; elle tenait à la main une toufie de roses, et ses grands yeux avivés d'antimoine flottaient devant elle, perdus dans une indélinissable rêverie.

« Apportait-elle ces fleurs sur quelque tombe aimée, ou se promcnailelle simplement sous ces tristes ombrages? C'est ce que je ne saurais dire ; mais, au bruit des sabots de mon cheval, elle releva la tête, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un charmant visage. Sans doute mes yeux exprimèrent naïvtîment et lidèlcnient mon admiration; car elle s'approcha du bord de la roule, et, avec un mouvement plein d'une grâce timide, elle me tendit une rose prise de son bouquet.

« Mon compagnon, (jui venait derrière moi, me rejoignit, cl elle lui en offrit une aussi par une nunnce de pudeur délicate qui corrigeait ce que la première impulsion pouvait avoir de trop libre... Je la saluai de mon mieux à l'orientale. Deux ou trois con)pagnes la rejoignirent, et elle disparut à travers l'épaisseur des cyprès... j>

Mais arrêtons-nous là, sous l'ombrage même do ces arbres mélancoliques qui abritent un moment cette touchante et fugitive entrevue. J'aime à surprendre M. Théophile Gau-

tler en flagrant délit de sensibilité bucolique, et je crois, qu'il me le pardonne, qu'il y met plus de bonne volonté qu'il ne le dit. 11 n'est pas si bohémien qu'il veut le paraître. Combien de lignes j'aurais pu relever, dans ce livre qui semble au premier abord un recueil d'images, — combien de pages où le matérialisme un peu fanfaron du voyageur va se fondre dans l'extase descriptive à laquelle peu à peu le poëie s'abandonne'. Combien d'élans de cœur qui partent de cet esprit libre! Combien de retours à Dieu de cet esprit fort! « Sans aller au Saint-Sépulcre, dit-il quelque part, je fais un pieux pèlerinage aux endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plus visible...)) Est-il possible de mieux dire et de mieux penser? Mais arrêtons-nous là où M. Théophile Gautier vient de nous montrer, dans un récit si agréable, une sensibilité si émouvante. Laissons-le sur ce doux souvenir et sur cette pure jouissance. Laissons-le sur cette rose parmi ces cyprès. Nous l'aimons mieux là que chez les derviches hurleurs et dans le bazardes poux... Et aussi bien c'est assez courir le pays pour aujourd'hui. Le ciel est gris, la saison est triste, le deuil est autour de nous. Hélas! l'homme a beau changer de place, son malheur le suit. Les perspectives se transforment, les horizons se succèdent, les scènes se multiplient sous nos yeux ; —l'esprit voyage, non le cœur.

Cœhcm non artimum mutant qvi tran^ mare curruvt.

(voyage Sun LE DANUBE)

Janvier 185i.

Nous avons laissé récemment M. Théophile Gautier à Constantinople; aujourd'hui nous sommes avec M. Saint- Marc Girardin à Galatz ^ Entre Constantinople et Galatz, il y a la mer Noire, plus agitée en ce moment par les alarmes (le l'Europe que par ses tempêtes; il y a aussi les bouches du Danube, où M. Girardin nous attend. A la vérité, le rendez-vous que M. Girardin nous donne sur le Danube est datci de 1850; mais au fait, et à voir avec quelle lenteur les affaires se débrouillent dans ce vieil Orient, on dirait que le rendez-vous est d'hier. Cette pente qui depuis cent ans incline la Russie vers le Danube, qui lui fait marquer ses étapes à Silistrie et à Andrinople. visera Sainte-Sophie pardessus les Balkans, et rêver du Bosphore, du sérail et de Scutari, ce courant périodique et n'^^ulier qui amène tous les quinze ans ses soldats dans les principautés danubiennes, M. Saint-Marc Girardin avait pu l'observer déjà en 1830. Le torrent, il est vrai, commençait alors à se retirer après avoir

* Souvenirs de voyage. (Paris, 1853.)

inondé ses rives. Mais qu'importe s'il devait sitôt reparaître, si la politique russe devait, quinze ans plus tard, recommencer la môme campagne, reprendre la même route, procéder parlesmêmes pratiques, la même diplomatie, le même langage? Si la Russie n'a pas changé depuis d856, j'en conclus que le livre de M. Saint-Marc Girardin n'a pas vieilli.

M. Saint-Marc Girardin, on le sait, était bien peu Russe en 1856. Je ne lui demande pas s'il l'est beaucoup plus aujourd'hui. Pourquoi changerait-il, quand la politique russe ne change pas? Les lettres que le spirituel voyageur a écrites sur le Danube (ce sont deux cents pages, dans ses deux volumes tout remplis de souvenirs curieux et charmants); ces lettres ne sont pas seulement la description pittoresque, l'archéologie vivante et la peinture animée des pays qu'arrose et que limite ce grand fleuve, depuis sa source dans le bassin de marbre des jardins de Furstemberg jusqu'à son embouchure sous la surveillance des canonniers russes; — ce n'est pas seulement un très-curieux récit, Irès-habilemeni remanié, et d'où l'auteur a soigneusement retranché, dans cette nouvelle édition qu'il nous en donne après quinze ans, tout ce qui, dans la première, appartenait à la récente et un peu juvénile émotion d'un premier spectacle; — c'est une histoire, une véritable histoire de la Russie, considérée dans ses rapports avec le Danube, c'est-à-dire dans la partie la plus délicate, la plus vulnérable et la plus compromise de sa politique.

Le Danube, qu'on me passe le mot, est la passion malheureuse de la Russie. La Russie a beau foire : le Danube lui résiste tant qu'il est libre; il ne lui cède que s'il est forcé. A l'époque où M. Saint-Marc Girardin visitait Jassy et Rucharest, il y avait plus de soixante ans qu'avait commencé cette intervention violente du gouvernement moscovite dans les affaires des principautés danubiennes ; et on a calculé que pendant cette période l'occupation russe avait dun» plus de

vinglans C'était bien assez pour fonder une influence durable sur un cordial accord ; c'était trop peu pour combattre une antipathie prononcée. La Russie n'y a pas seulement dépensé son argent et ses soldats ; elle y a perdu sa peine et son bon vouloir, quand, par politique, elle en a montré. Étrange rapprochement et que M, Saint-Marc Girardin fait ressortiJ' avec une rare intelligence de cette histoire! Le traité d'Andrinople, conclu en 1829 entre les deux puissances les plus absolues du monde, donne aux principautés une sorte de gouvernement représentatif : assemblée délibérante, vole de Pimpôt, discussion libre, droit d'élections, franchises municipales, écoles primaires. Le gouvernement russe donne à la Moldavie et à la Valacbie plus qu'il n'avait jamais donné à la Russie. Il élève la condition des riverains du Danube bien au-dessus de la condition des serfs de l'empire. Le protégé obtient des avantages que le protecteur se refuse. Le pays conquis est mieux traité que le peuple «conquérant. Et nonseulement Saint-Pétersbourg donne des institutions constitutionnelles aux principautés, mais de 1829 à 1854 il met lui-même la main à l'œuvre, il entreprend la réforme des abus avec patience, presque avec douceur. ISous ne sommes pourtant pas très-loin du temps où un général russe, prévenu que les boyards n'avaient plus de bœufs pour faire ses transports, répondait : Eh bien! qu'on attelle les boyards! Mais le général Kisselef, qui commande pour la Russie dans les provinces pendant les cinq ans qui suivent le traité d'Andrinople, n'est pas seulement un administrateur habile, c'est un réformateur décidé. Le bien qu'il fait, celui qu'il projette, la libérale introduction des principes modernes dans l'administration du pays, l'organisation pres(tue française de la justice, des linances, de l'enregistrement, de l'état civil, — on peut chercher dans le livre de M. Girardin tout le détail de celle œuvre vraiment civilisatrice à laquelle le général Kisselef a <'u l'honneur d'attacher son nom; et il est

impossible de refuser son estime, si ce n'est à cette politique persévérante de la Russie qu'inspire, même dans le bien qu'elle accomplit, une secrète et égoïste ambition ; — si ce n'est, dis-je, à cette politique elle-même, du moins à l'habileté et au succès de sa tentative.

Et puis vient le moment où les troupes russes quittent le pays. M. Saint-Marc Girardin, qui a toujours bonne chance en voyage, a vu leurs derniers bivacs sur la rive valaque. C'était en octobre 1856. « Quand je passai devant Silistrie, écrit-il, il y avait quinze jours à peu près que cette place

avait été évacuée par les Russes En allant de Galatz à

Jossy, je rencontrai quelques-uns de leurs convois qui se dirigeaient vers la Ressarabie, et à mon rjstour de Jassy à Rucharest , passant par Fochzani, j'appris qu'il ne restait plus que quelques malades à l'hôpital. Les principautés, à l'heure qu'il est, sont donc complètement évacuées, et il n'y

a pas un seul soldat russe en Valachie ou en Moldavie »

Et non-seulement les Russes étaient partis, mais leur départ semblait donner partout l'essor à une prospérité extraordinaire, quoique leur administration (car il faut être juste) y eût certainement plus contribué que leur retraite. « ...Partout on bâtit, écrivait M. Girardin, partout s'élèvent de nouvelles maisons pour remplacer les anciennes.... l>cs peuples qui n'ont point d'avenir creusent des trous dans la terre. Y a-t-il un peu d'espoir ? la cabane sort de terre. Devient-il plus grand? on bâtit en pierre ou en brique. Tel est en ce moment l'aspect des principautés.... Aussi bien, ajoute l'auteur, cette ardeur de bâtir n'est pas un caractère particulier de Rucharest. le viens de traverser une grande partie de l'Europe, de Paris à Jassy. Partout j'ai vu bâtir. Les maçons ont remplacé les soldats, et la truelle succède à l'épée. Il semble que l'homme se remue d'un bout de l'Europe à l'autre pour être mieux logé. Tant mieux! qui veut être mieux logé voudra bientôt être mieux instruit.... »

Quoi qu'il en soit, tel était en 1836, après cinq ans ilu gouvernement des Russes, l'aspect des principautés au moment où M. Saint-Marc Girardin y arrivait et où les Russes en sortaient. Et vous croyez peut-être que c'était un sentiment de bi(3nveillance, si ce n'est de gratitude , que les Russes laissaient derrière eux, après tout ce qu'ils avaient fait ; vous croyez qu'on leur rendait tout au moins justice. M. Saint- Marc Girardin lui-même, si peu Russe qu'il soit, le croyait comme vous, et il s'en allait partout, à Jassy et à Bucharest, et par un sentiment d'équité qui l'honore, répétant que la Russie ne prétendait pas s'emparer de Constantinople et qu'elle aimait mieux régner en Turquie par influence que par conquête... Vaines paroles! « Tout cela est bel et bon. monsieur, lui répondait-on, et nous ne prétendons pas réfuter vos raisonnements. Seulement nous savons qu'il n'y a pas un officier russe qui ne prétende à cette conquête: nous savons que c'est le cri de l'armée. Nous avons entendu leurs espérances, nous connaissons leurs pensées. Et ne croyez pas que l'empereur Nicolas puisse s'opposer au vœu de ses officiers et de SCS généraux, qui tous convoitent les richesses de Constantinople et la possession de ces lieux enchantés. Le Nord veut se jeter sur le Midi, et il s'y jettera, quoi que fassent vos politiques, quoi que veuillent les empereurs et les rois. Voyez l'empereur Alexandre. 11 ne voulait pas la guerre contre la Turquie; son successeur l'a faite... » Ainsi (juste retour des choses d'ici-has!), dans les bienfaits de la Russie les habitants des principautés ne voyaient que son ambition.

Je lisais, il y a quelques jours, dans la correspondance de Voltaire avec Catherine, cette phrase que l'allière impératrice écrivait en 17G9 et presque en se jouant au vieux philosophe, phrase à lo(juelle les événements qui se sont succédé depuis cette épocjue en Orient donnent aujourd'hui une signification si sérieuse. Catherine disait : « Nous avons la guerre, il est vrai (c'était la guerre avec le Grand Turc).

mais il y a bien du temps que la Russie fait ce métier-là, et qu'elle sort de chaque guerre plus florissante qu'elle n y était entrée.... » Ailleurs Timpératrice répète, presque dans les mêmes termes, cet aveu dépouillé d'artifice : « ...La Russie, dit-elle , est toujours sortie de chacune de ses guerres plus florissante qu'auparavant ; et ce sont ces guerres qui ont mis Vindustrie en branle. Chaque guerre chez nous a été la mère de quelque nouvelle ressource qui donnait plus de vivacité au commerce et à la circulation K.. » Tel était le langage de Catherine dans la coulisse; ses protocoles étaient d'un autre style. Et il faut pourtant, pour comprendre ce qu'il y avait de barbarie réelle au fond de cet égoïsme qui se trahissait si naïvement dans ce marivaudage épistolaire, moitié politique, moitié commérage, qui fait le fond de la correspondance de Catherine, — il faut citer encore ce que l'impératrice de toutes les Russies disait de la guerre elle-même, considérée à un point de vue moins personnel, moins national, moins russe en un mot, ei Tp\us philosophique : « ...Vous ne voulez point de paix, monsieur, écrivait-elle au vieux châtelain de Ferney, que les batailles sur le Danube ne troublaient guère; soyez tranquille ; jusqu'ici on n'en entend point parler. Je conviens avec vous que c'est une bonne chose que la paix. Lorsqu'elle existait, je croyais que c'était le 7iec plus ultra du bonheur. Me voilà depuis plus de deux ans en guerre -Je vois que Von s^ accoutume à tout. La guerre, en vérité, a des moments bien bons. Je lui trouve un grand défaut, c'est qu'on n'y aime point son prochain comme soi-même. J'étais accoutumée à penser qu'il n'est pas honnête de faire du mal aux gens ; je me console cependant un peu aujourd'hui en disant à Mouslapha : Tu l'as voulu, Georges Dandin ! El après cette réflexion, je suis à mon aise comme ci-devant...»

* Œuvres complètes de Voltaire (édilion Lefèvre), t. Xf/, page 5i4 et

— « Mes soldais, dit-elle ailleurs, vont à la guerre contre les Turcs comme s ils allaient à la noce...^ »

Il est curieux de rapprocher maintenant de cette confession un peu cynique de la grande Catherine la conduite plus circonspecte, les pratiques plus cauteleuses, les déclarations plus libérales, l'affiche plus désintéressée de ses successeurs, en un mot, toute cette habileté avec laquelle ils couvrent d'un vernis sacré une ambition profane et donnent pour prétexte à des invasions armées le zèle problématique qui les pousse à défendre la foi religieuse des peuples mêmes qu'ils envahissent. Oui, le rapprochement est curieux entre cette première et naïve expression de la politique russe par la bouche de Catherine et les déguisements qu'elle a pu se donner depuis soixante ans sans avoir changé au fond, grâce aux progrés de la langue diplomatique. Au fait, l'impératrice avait peut-être bien raison : la guerre, avant et depuis Pierre le Grand, semblait Télément naturel de la Russie, sa condition la plus vitale et sa meilleure politique. Ces jeux de la force et du hasard profitaient à son tempérament robuste. En Asie, la guerre la rapprochait, par le Caucase et la Circassie, de la barbarie turque, dont elle convoitait la dépouille ; en Europe, la guerre la rapprochait de la civilisation par le Danube. Sic fortis Etriiria crevit.... C'est ainsi qu'elle a grandi, obscurément d'abord, malgré le génie de ses chefs ; — puis un jour on s'est aperçu de la place qu'elle occupait dans le monde, de la force de ses armes, de l'énergie de son action ; on l'a bien vu surtout le jour où il a fallu remanier la carte de l'Europe dans le congrès des rois. On a senti de quel poids pesait dans la balance cet empire guerrier et nouveau; — et aujourd'hui ne dirait-on pas que le destin du monde est suspendu à la pointe de son épée?

On comprend maintenant pourquoi les principautés se

* Voltaire, t. XL, pagos 556-510.

défiaient de la Russie en 1856, pourquoi elles ne lui accordaient, en retour de ses bienfaits, ni amitié ni reconnaissance, et comment M. Saint-Marc Girardin pouvait écrire, à cette époque, quand les souvenirs de l'administration du général Kisselef étaient encore tout récents : c Nulle part je n'ai entendu dire plus de mal de la Russie que dans les principautés; nulle part je n'ai vu se mieux vérifier les vers de Racine :

Et de près inspirant les haines les plus fortes, Tes plus grands ennemis, Rome, sont à les portes.

La Russie a beau faire, en effet; tout le monde sait, à Jassy et à Rucharest, que les provinces ne sont qu'une de ses étapes sur la grande route de Constantinople. Tout le monde sait cela, paysans et boyards, humbles d'esprit et lettrés. Or on n'aime pas, même comme bienfaiteur, un voisin qui s'arroge le droit d'entrer chez vous à toute heure de la journée, et qui, même quand il vous quitte, garde les clefs de votre maison. Le traité d'Andrinople a donné les bouches du Danube à la Russie. Défions-nous d'un protecteur qui fait sentinelle à notre porte ! « Quand les troupes russes se retirent, ditspirituellementM. Girardin, le consul général de Russie remplace le corps d'occupation, et c'est lui qui tient garnison dans les principautés. . . » Ce mot dit tout. Que Dieu nous préserve des bienfaits d'un ennemi et de la raison du plus fort !

J'ai voulu montrer par les réflexions et les citations qui précèdent quel est l'intérêt, agrandi et rajeuni, de ces lettres que M. Saint-Marc Girardin écrivait il y a plus de quinze ans sur le Danube. En 4836, quand M. Girardin écrivait, la Russie, nous l'avons vu, évacuait les principautés. Aujourd'hui, en 1854, elle les a de nouveau occupées. Quand la Russie occupe les provinces, c'est un acte de sa politique permanente et invariable ; quand elle s'en retire, c'est un de ces accès de modération intermittente où son intérêt bien

entendu parfois la ramène. C'est le mérite de M. Girardin d'avoir découvert, dans cette modération précaire et transitoire de la Russie, la permanence de sa politique. M. Girardin conclut de cette étude de la politique russe la nécessité d'une complète indépendance des provinces danubiennes. 11 a bien raison. Tout le secret de la paix de l'Europe est là. Oui, si vous cherchez le point d'appui de cet équilibre européen, qui, sans parler de bien d'autres causes, a fait verser tant de sang et aussi tant d'encre depuis un siècle, — il est là, dans quelques lieues carrées de terrain, entre la frontière russe et le Danube. Regardez-y, et demandez-vous s'il n'y a pas là en effet une digue à poser, une fois pour toutes, contre ce courant infatigable qui porte la Russie vers la Méditerranée, au grand péril de cet équilibre. Je ne connais pas, quanta moi, de plus grand ennemi delà Russie qu'une bonne carte d'Europe. Quand on voit cet empire gigantesque s'étendre dans cet incommensurable espace qui descend du pôle à Sébastopol d'un côté, — qui, de l'autre, semble joindre le Dniester à la Vistule et la mer Noire à la Baltique, — et quand on songe que ses chaloupes canonnières commandent le cours du haut Danube, de ce fleuve prédestiné qui sera un jour la grande route de la civilisation occidentale en marche vers l'Orient, — quand on regarde ainsi la position géographique de la Russie, on tremble à la pensée qu'elle pourrait faire un pas de plus vers le centre du continent, s'y asseoir et s'y établir ; et on s'étonne de cette imprudence des traités qui ont livré les provinces danubiennes, c'est-àdire les premières étapes de cette Europe centrale, aux alternatives capricieuses de ses invasions et de ses retraites. On s'en étonne et on s'en effraye. M. de Pradt disait en i822 : (( Si la révolution grecque n'existait "pas, il faudrait l'inventera D .le dis que si on n'avait pas éprouvé déjà, par l'indé-

* De la Grèce rfani ses rapports avec l'Europe.

pendance de la Belgique, par celle delà Grèce et de la Suisse, à quel point ces barrières qu'oppose la neutralité inviolable des petits États à l'ambition des grands importent à la sécurité de l'Europe, — il faudrait Tessayer par l'indépendance des principautés. Et aussi bien tout y porte : les mœurs, les usages, la langue, l'origine; et M. Saint-Marc Girardin remarque justement à ce propos que les Valaques et les Moldaves ne sont ni Slaves ni Turcs; ce sont des Latins. « ... La Valachieet la Moldavie font partie de la grande famille de l'Europe latine. Elles en portent le nom, elles en parlent la langue; leur sol en a conservé des monuments... » L'auteur cite, à Tappui de cette assertion, bien des observations judicieuses qu'il a faites sur place, et je ne signale, dans le nombre, que pour leur singularité, les conversations qu'il a eues parfois avec des paysans de la plaine ou de la montagne dans un latin qui pouvait effrayer le purisme du professeur de Sorbonne, mais qui ne laissait pas que défaire une agréable illusion au voyageur. «... Dominatio vestra cognoscit Tabiilam Trajani ? — ïJndè sois latine loqui? — Dominatio vestra scit qiiod nos milites multas lingnas loquimur... Scio sex lingnas, turcam, germanicam, illyricam, rttssicam, italicam, latinam... » C'était un charretier des Garpathes qui savait toutes ces langues ; il regrettait seulement de ne pas savoir le grec. « Latin de Molière», dit M. Saint-Marc Girardin, qui ne dissimule pas pourtant Témotion qu'il éprouva d'entendre parler même ce mauvais latin comme la langue usuelle, à quelques pas de la Table de Trajan. Qu'importe en effet que le latin soit de Molière, si la descendance est de Rome; ou si, à défaut de Romains, nous retrouvons dans ces pâtres robustes, dans ces paysans infatigables ou dans ces postillons montés à cru, quelquesuns de ces énergiques enfants de la Dacie,

Aut conjura to descendent Dacns ah Utro,

dont les costumes, sculptés en marbre sur les enroulements immortels de la colonne Trajane, se retrouvent, comme Ta remarqué M. Girardin, dans les plaines de la Valachie: une pelisse de peau de mouton jetée sur les épaules, un pantalon léger qui s'attache aux chevilles avec des cordes et va finir dans des sandales de cuir.

Mais, slave ou romaine, faible ou forte, croyez-le, il faut assurer une fois pour toutes, et par un grand traité où toute TEurope sera partie, l'indépendance de cette portion des provinces danubiennes qu'on appelle les principautés. Faites-en, par la vertu d'une neutralité inviolable, et quel que soit le chiffre de leur population, de leur armée et de leur budget, faites- en des puissances, j'entends des souverainetés libres, autonomes, et qui servent de barrière morale à l'Occident contre les envahissements delà Russie. Que Tinvasion des principautés ne soit plus, comme elle Test encore aujourd'hui, le caprice d'un seul homme, si grand qu'il soit; et que toute l'Europe se sente touchée au vif de ses intérêts et de ses droits le jour où un soldai russe y mettra le pied. Là est la garantie du monde contre ces traités à double fin qui ne laissent aux petits États qu'une nationalité équivoque, une souveraineté contestable, une indépendance précaire. Les petits États interposés, quand ils sont indépendants, sont les meilleures barrières contre l'ambition des grands. Ils n'ont de querelles avec personne, et tout le monde les protège. Leur faiblesse est leur puissance. Non ampliiis ibis ! Est-ce que Dieu ne protège pas contre l'invasion des flots destructeurs, à la limite où il h^s arrête, aussi bien les cabanes bâties sur la grèves que les citadelles élevées à grands frais pour la protection du rivage?

Janvier 1854

Quoique le Monténégro figure, à quelque distance de

l'Adriatique, comme une sentinelle perdue de la Uussie au milieu des trois provinces turques, la Bosnie, l'Albanie et THerzegovine, — il est impossible, après avoir lu son émouvante histoire dans le livre qu'a récemment publié M. Xavier Marmier *, de ne pas ressentir pour cette population courageuse l'intérêt qu'elle a inspiré à son chroniqueur. M. Marmier n'est pas, comme M. Saint-Marc Girardin, un voyageur tanlôt politique, tantôt professeur, mêlant sans cesse, dans un rapprochement plein de charme et de gravité, et sans les confondre jamais, la poésie et l'histoire, la fantaisie et la réflexion, la dissertation et la légende, le sérieux et le pittoresque. M. Marmier n'est pas non plus un voyageur comme M. Théophile Gautier, peintre avant tout et coloriste à outrance. M. Marmier, ce n'est pas un voyageur quelconriue. c'est le voyageur. Je ne sais personne qui ait jamais eu plus exclusivement le goût des voyages, que le besoin de changer de lieu, de courir le pays, de voir et de connaître, de sentir

* Lettres sur V Adriatique et le Monténégro.

VOYAGK AU MONTÉNÉGRO. 417

et d'apprendre, ait poussé plus souvent hors de chez lui, emportant plus d'espérances et moins d'illusions.

Quœ regio in terris nostri non plena laboris?

M. Marmier est encore jeune ; il a déjà vu toute l'Europe, une grande partie de l'Amérique ; il a vu la Californie, il a vu l'Afrique, et que sais-je? Un jour, il imagine de mettre le cap sur le Rhin, et il pousse jusqu'au Nil. Ils'emharqueà Cologne et débarque à Alexandrie. On m'a raconté, quand il partit pour l'Amérique, qu'un ami, qui l'avait vu la veille, était allé le demander chez lui le soir de son départ. — (( Monsieur est parti pour le Brésil. — Comment! parti! je l'ai rencontré hier soir. — C'est vrai; monsieur ne s'est décidé que ce matin. » M. Marmier part pour le Brésil comme vous partiriez pour Versailles, et il revient de même, toujours calme, souriant de plaisir, s'il retrouve au retour tous ses amis ; il revient pour repartir ou pour rédiger rapidement, avec une facilité agréable, dans un style pur et clair, les notes recueillies sur sa route, au courant de ses impressions, sans recherche, sans fol engouement, sans parti pris d'aucune espèce, avec la sagacité d'un observateur et la loyauté d'un galant homme. Tels sont ces livres dont le nombre augmente chaque année, dont l'intérêt semble s'accroître aussi avec l'expérience de l'auteur, et qui formeront un jour une véritable Bibliothèque du voyageur, rapportée de tous les coins habités ou inhabités de notre planète.

M. Xavier Marmier n'est arrivé au Monténégro qu'en parcourant une partie de la Suisse, l'Italie autrichienne, Trieste, les côtes de la Dalmatie, jusqu'aux bouches du Gatlaro; et dans tous ces pays, surtout dans ce dernier encore si peu connu *, il met la population en scène dans des récits

1 (( ...J'oublie, dit M. Marmier, que, me trouvant uu jour dans un salon oij je parlais de mon jirojct d'excursion au Monténégro, un très-aimable

animés, il dresse d'ingénieuses statistiques, il décrit les mœurs et les usages; il recueille les histoires locales, les anecdotes populaires et les chants nationaux; et de tout cela il fait un livre auquel son esprit exact et sobre donne en même temps la variété et lunité. Il faut lire ces deux volumes; je n en veux extraire que quelques lignes sur ces habitants du Monténégro dont le nom se rattache plus particulièrement à la question qui occupe tout le monde aujourd'hui. « C'est, dit l'auteur, un avant-poste de guérillas entretenus par la Russie entre l'Albanie et l'Herzégovine , un obus toujours chargé dont le c%ar tient la mèche; dans cette lutte des peuplades slaves contre les hordes musulmanes, mon livre, ajoute-t-il, écrit avec une si pacifique intention de touriste, peut devenir une œuvre de circonstance... » M.Marmier a raison. Tel est l'intérêt particulier de son livre. Il se rattache, comme un précieux document, à cette question d'Orient si inépuisable et si multiple. Les Monténégrins, ces factionnaires de la Russie, ces condors au vol rapide, ces oiseaux de proie qu'on peut attirer en rase campagne, — car leur courage est impétueux et leur élan téméraire, — mais qu'on ne peut forcer dans l'aire où ils se retirent, — les Monténégrins sont de toutes les populations que caressent, sur le versant occidental de l'Hémus, les brises de l'Adriatique, une des plus arriérées, des plus sauvages, une de celles aussi qu'il est le plus difficile de dompter. Les Français y réussirent non sans efforts; les Turcs y ont échoué. « Dans ces rudes montagnes, dit un voyageur anglais, une petite armée est infailliblement battue, une grande meurt defaim... » M. Marmier est arrivé au Monténégro au moment de cette prise d'armes qui donna, l'année dernière, et bien avant l'invasion des principauléSj un avant-goût des préoccupations

jeune homme me dit: — Mais nous le connaissons votre Monténégro, il y a un opéra là-dessus... »

et des alarmes que nous réservait la question d'Orient ; — un de ses guides lui disait, chemin faisant : « Vous verrez ce que nous faisons des Turcs, quand ils tombent sous nos coups... Demain, sur les murs de la tour qui s'élève prés d'ici, vous pourrez compter trente-deux têtes de musulmans...» M. Marmier les vit en effet; le montagnard avait compté juste, aucune ne manquait. Notre voyageur vit aussi dans l'église de Cétinié, qui est la capitale du pays (la plus petite capitale du monde, dit l'auteur), le tombeau du dernier vladika (c'est le titre du souverain), « tout rouge encore du sang que les femmes et les hommes du pa\s y avaient répandu en se déchirant la figure et la poitrine avec leurs ongles, comme ils ont coutume de faire dans les grandes funérailles...» Avec un pareil peuple, quand le prince de Monténégro se décide à entrer en campagne, il n'a pas de grands préparatifs à faire; chacun prend ses armes, un morceau de pain dans sa veste, un sac de poudre et des balles sur sa poitrine, et s'empresse de rejoindre son chef... Leur solde est au bout de leur pistolet. H n'est pas jus(ju'aux enfants de six à sept ans qui ne marchent armés de poignards. La vendetta corse, c'est-à-dire la poursuite des offenses jusqu'à l'extermination de l'offenseur, est le droit commun du pays, son Code pénal et sa procédure criminelle : œil pour œil, dent pour dent... « Quel âge as-tu? demandait-on un jour à un petit Monténégrin. — Dix ans. — Ton père est mort? — Non, il a été tué. Et moi je le vengerai ! » — « Nous devons quelques membres cassés à cette nahia (tribu), disait un autre; mais elle nous doit deux tètes...» — « Malheureux, disait un père à son fils, en lui reprochant son inconduite et ses vices, tu mourras dans ton lit. >

Tels sont les mœurs des Monténégrins; et au milieu de tout cela d'héroïques instincts, de fiers courages, parfois des allures et un langage de Léonidas» Un pacha turc avait écrit pour exiger l'envoi d'un tribut et de douze belles jeunes

420 VOÏÂ'^*^'^* "^^ VOYAGEUIIS.

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nos tilles, tu recevras douze (Jfi^- ^ ^ ^

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k^ • A r '^' • \M \r ■ Tif .-fr se présenta au château Arrive a Cetinie, M. Xavier Marmiei?- * .

avec ses lettres de créance pour le souv'#-^lf ^7,^\ ^"!'

déjà parti pour son expédition contre les Të^ i ' . ,

I larmier fut

remplacer par son frère, Georges Petrovitch. MA^^ , , .

introduit dans une salle à mander. Il mourait de fairii^**^

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de bon augure. Georges Petrovitch était à table avecKi' crétaire, devant une pièce de bœuf et un plat de chou':^^ * Quelque temps après on apporta une salade de pommes de terre et du fromage de brebis. Puis ce fut tout. M. Marniier prit sa part du repas. Ses deux commensaux portaient sur leurs flancs et à leur ceinture toute une panoplie. Le domestique lui-même était armé jusqu'aux dents.

« Quand nous eûmes fini notre rustique repas, on me conduisit au salon d'hiver, c'est-à-dire à la cuisine... 11 y avait là une immense cheminée comme celles des chalets dans les montagnes du Jura. Sous son manteau flamboyaient des troncs d'arbres toul entiers, et de chaque côté de ce brasier étaient deux fauteuils en bois. L'un me (ut courtoisement assigné. Le second était déjà occupé par lanko( un des guides), qui eut la condescendance de l'abandonner au seigneur Georges (le frère du roi). D'autres habitants du logis vinrent successivement se joindre à nous. C'était un cousin des Petrovitch, vêtu comme un simple paysan ; un tailleur, que le prince avait fait venir de Catlaro...; un jeune Dalmale, qui donnait à Son Akesse des leçons d'italien, et un charpentier... Tous les membres de cette réunion s'étaient installés familièrement l'un à côté de l'autre. Le cousin de la famille régnante donnait du tabac au charpentier, qui, en revanche,, lui prêtait sa pipe. lanko, le Sybarite lanko, guettait l'instant où Georges allait chercher la sienne pour prendre aussitôt possession de son fauteuU, et le domestique, assis commodément au milieu de nous, faisait sans façon sécher mes bottines. »

Mais arrêtons-nous là, et ne nous moquons pas de ces pauvres gens. M. Marmier seul aurait le droit de se plaindre, puisqu'il a mangé leur dîner. Disons seulement, pour finir,

que la politique est une grande magicienne, puisqu'elle a fait de cette population de sauvages, et qui ont même avec les sauvages les plus endurcis cette ressemblance de traiter leurs femmes comme des bêtes de somme, — disons que la politique est bien habile puisqu'elle a fait un moment, de quelques milliers de montagnards, véritables Kabyles embusqués dans les ravins et derrière les rochers du Monténégro, un casus belli pour l'Europe entière. Et toutefois ne nous plaignons pas de ces disproportions, si fréquentes de nos jours, entre les événements et les émotions publiques. C'est la faute de la question d'Orient si les Monténégrins ont causé un moment cette rumeur qui a parcouru l'Europe; mais ce que la protection des grandes puissances a fait pour eux en défendant leur indépendance contre les Turcs, c'est ce que M. Saint-Marc Girardin demande si justement (et sans comparaison) pour les provinces danubiennes contre les Russes. Ce petit peuple si misérable, cette population si étrangère à la civilisation la plus commune, cette triste contrée écrasée en quelque sorte entre l'Hémus et la mer, et que M. Xavier Marmier compare à « une souricière, » — eh bien! un jour, l'Europe l'a déclarée inviolable, et les hordes musulmanes ont fait halte devant ses frontières. PouHjuoi la diplomatie de l'Europe, qui avait arrêté les Turcs au bas des rampes du Monténégro, n'a-l-elle pas arrêté les Russes à l'entrée des principautés? Dat veniam corvis... N'est-elle forte que contre les faibles?

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