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les rues, mais qui, là-bas, me paraissent briller d'un singulier éclat, à côté des habitudes si calmes, si régulières, si monotones, si médiocres de l'Inde orientale ! J'aime Runjet-Sing pour la barrière qu'il oppose aux Russes, et pour la bonne garde qu'il fait sur le Sutledge du côté des Anglais. Je l'aime pour les larmes qu'il a versées quand notre brave compatriote s'est séparé de lui, et pour tous les honneurs qu'il lui a fait rendre, et pour toute l'estime qu'il a témoignée à notre pays, à nos mœurs, à notre civilisation, à notre énergie, à notre franchise, dans sa personne. Enfin, j'aime Runjet-Sing, parce que le général Allard, de retour en France, accueilli par nous avec la plus flatteuse distinction, fêté par la ville et par la cour, objet d'envie pour les jeunes, de sympathie pour les vieux, d'émulation pour tous ceux qui ont le génie des grandes aventures et qui aiment à aller au-devant de leur destinée avec résolution et courage; parce que le général Allard, ai-je dit, ainsi fêté dans sa patrie, songe pourtant à retourner à Lahore. Et savez-vous pourquoi le général Allard veut absolument reprendre le chemin des Indes? Le motif est noble et digne de lui, digne de la France. « J'ai donné ma parole à Runjet-Sing, me disait-il, et il serait trop malheureux si je manquais à ma promesse, et s'il ne lui était plus permis de m'estimer. J'étais son confident, son ami; ne serai-je donc plus à ses yeux qu'un aventurier? »
Les seigneurs de la cour de Lahore n'ont pas cette confiance, et Runjet-Sing a parié contre eux des sommes considérables que son généralissime reviendrait. « Je veux qu'il gagne son pari, ajoutait M. Allard ; je retournerai à Lahore rien que pour cela. »
En attendant, le général Allard se propose de passer l'hiver en France ; et il ne quitte Paris que pour Saint-Tropez, où est sa femme, où sont ses enfants. Il veut goûter pendant qiH'lqnos mois les douceurs de In vifMJo famille, dorrnir dans
un lit chaud, lire son journal tous les matins, porter un frac, enfin vivre à la française *, jusqu'à ce que le soleil de mars ait fait percer les premiers bourgeons de la Provence. Et puis alors le général Allard revient s'embarquer au Havre, il reprend sa course à travers TOcéan; et, à la grâce de Dieu ! comme autrefois.
* Ce bonheur de vivre à la française, le j^énéral Allard en emportait jusqu'aux Indes le souvenir et le regret. Voici ce qu'il m'écrivait le 27 juin 1837. pendant une expédition qu'il commandait dans la province de Pichavor :«.... Sachez, mon cher ami, que je me trouve sous In tente en face des montagnes du Thibet les plus arides et les plus sèches de l'univers, à trente-cinq degrés do chaleur: — bien de santé pourtant, mais non d'esprit, et pensant que Tannée dernière, à celte même époque, j'étais douillettement assis dans ma voilure, courant la poste pour me rendre à Brest. A présent, voyez-moi couvert de sueur et respirant à peine, malgré toutes les aises que les gens qui m'entourent cherchent à me donner; voyez-moi monté sur un beau cheval blanc, cadeau de S. M. Sike à mon arrivée à Lahore, suivi d'un tchoteri-berdar, domestique, qui soutient un large parasol sur ma tête, de cinquante ardelis, gardes à pied, qui courent auprès de moi à toutes jambes, même mon cheval étant au galop; et enfin d'autant d'autres ardelis à cheval, de deux éléphants et d'un palanquin, pour le cas oij Ma Seigneurie se fiitiguerait à cheval... Tout cela est superbe; mais, ma foi! une bonne voilure, sans suite, et parcourant nos belles routes de France, me serait bien plus agréable... »
Très-peu de temps après la date de cette lettre, le général Allard mourut à Lahore d'une maladie aiguë, dont la cause (je n'accuse personne dans ce monde ni dans l'autre) n'a pas semblé suflisamment expliquée.