UNE VISITE A CHAMBORD
Du château de Beauregard, le 29 août 1837,
Quand on arrive à Chambord en venant de Blois, on a cheminé l'espace de quatre lieues, moitié dans un pays riant et fertile, celui qui se rapproche le plus du Blaisois. moitié dans des phiines sablonneuses, humides et malsaines, au milieu desquelles est situé Chambord.
A Chambord, monsieur', lorsqu'on a dépassé la porte de pierre qui sert de clôture du côté du nord à cet immense domaine, et qu'on se trouve sur cette route raboteuse et sillonnée d'ornières séculaires, le long de cette éternelle avenue au bout de laquelle brillent les toits d'ardoise du château, à ce moment le cœur se serre ; un sentiment indiifinissable d'abattement et de tristesse vient interrompre le cours des pensées que le mouvement du voyage avait fait naître. (1 semble que vous sortiez du monde pour entrer dans
^ Cette lettre, ainsi (jue les suivantes, tut adrcssi'e à M. le diicctenr du Journal t/m Di>h(its.
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le désert, et que vous fouliez aux pieds une terre désolée et maudite. Plus vous approchez du château et plus cette impression augmente. Une fois entré dans ces vastes cours, le froid de ces vieux murs, la solitude et l'abandon de. ce magnifique et royal séjour semblent se communiquer à votre âme; on a un instant d'affreuse angoisse, comme ces jours où l'on va visiter dans leur détresse et leur douleur des malades incurables ou des condamnés sans espoir.
Je veux, monsieur, tâcher de vous faire un récit qui soit le plus pittoresque et le moins politique qu'il me sera possible ; aussi ne craignez rien du titre que j'ai donné à cette lettre, et de ces réflexions par lesquelles je débute. J'ai bien trouvé la politicjue à Chambord; vous verrez tout à l'heure sous quelle étrange forme; mais je n'ai pas été l'y chercher. Si donc je signale l'impression de tristesse douloureuse et poignante qui attend, à Chambord, tout voyageur doué d'une sensibilité même ordinaire, ce n'est pas que j'aie été seulement frappé de la part que les révolutions politiques ont eue dans le châtiment qui a été infligé à ce noble édifice; — mais c'est qu'à voir cette ruine admirabh^, morne et silencieuse au milieu des bois, cet immense donjon inhabité, ces cours muettes, ces murailles à jour, étalant aux regards distraits de quelques rares visiteurs des merveilles qui ont eu trois siècles de grandeur, d'élégance, de politesse et de génie pour témoins; à voir l'herbe croître injurieusement au pied des fières tourelles, la prosaïque pomme de terre gorgée d'eau et de sable dans les fossés, les hirondelles nichées sous les couronnes de l'F royal et entre les griffes des gracieuses salamandres; et tout autour du château la misère, et le teint plombé des fiévreux, et l'aspect découragé de tout ce qui vit et se meut dans le rayon de ces ruines colossales; en un mot, c'est qu'à voir cette scène de désolation, il est impossible, même en restant étranger comme je l'étais aux préoccupations politiques de quel-
ques-uns, de ne pas partager du moins rémolion mélancolique et Tauslère tristesse qu'elle inspire à tout le monde.
Le motif qui détermina François P' à choisir pour remplacement d'un si merveilleux palais précisément le point central des déserts incultes et sauvages de la Sologne, ce motif n'est pas connu. On a parlé du voisinage de la belle comtesse de Thoury que le roi-chevalier aimait éperdument, entre beaucoup d'autres. Je veux plutôt croire à l'influence d'une passion plus durable, sinon plus sérieuse, celle de la chasse, qui le décida sans doute à s'établir au milieu de ces bois immenses, enfermés dans une enceinte de huit lieues de tour, et qui, de tout temps, malgré leur aspect maussade, ont été la terre promise et le paradis des chasseurs.
La même incertitude existe relativement à l'auteur du plan d'après lequel fut bâti le château de Chambord. C'est, monsieur, que les architectes ont un grand défaut. Soit modestie, soit confiance dans l'équitable souvenir de la postérité, ils négligent toujours de mettre leurs noms au bas de leurs ouvrages, comme les statuaires et les peintres. Il en résulte que, cinquante ans après leur mort, le nom des plus habiles artistes est oublié, et que la France est couverte de châteaux et de monuments anonymes. Nous savons bien que François L' encouragea les travaux de construction de Chambord, et qu'il les paya de son épargne; mais qui on présenta le plan? qui en conçut l'admirable ensemble? qui en dirigea la difficile exécution ? Les antiquaires n'en savent rien, et ils écrivent sur leurs registres, à côté du nom de Chambord, ce glorieux fils de la renaissance : Père inconnu. Cela est odieux ! Ijes antiquaires devraient bien convenir, une fois pour toutes, que le château de Chambord n'a pu être bâti que par un des grands maîtres de l'époque, au lieu d'aller chercher le créateur de cette merveille dans je ne sais quel coin obscur d'un atelier de province; et parmi tant de noms illustres, Vignole, le Primatice, il Rosso,