VOYAGES
DE BRUXELLES A ANVblKS
Bruxelles, 1*^'' avril 1857.
Autrefois, monsieur *, et il n'y a pas de cela vingt-cinq ans, avant que la Belgique fût devenue ce qu'elle est aujourd'hui, un pays modèle, voici les moyens de transport que trouvait un voyageur qui voulait absolument aller de Bruxelles à Anvers: ou il prenait le coclie d'eau jusqu'à Boom, et alors il n'arrivait pas; ou il s'embarquait dans la diligence, et, après avoir déjeuné le matin à Vilvorde, dîné
* Cette lettre, adressée au directeur du Journal des Débats, y parut le 11 avril 1837. Elle porte bien visiblement la trace des impressions si nouvelles que produisait alors sur im voyageur arrivant de France une simple promenade sur un chemin de 1er; et il est peut-être curieiix, aujourd'hui que le réseau de ces njerveillcuses voies de communication couvre une portion si contiidérable de notre pays, do remonter un instant à ces souvenirs. Je les reproduis donc, bijeiints qu'ils puissent pur.iîlrc, sans y rien changer.
2 vovAGbs i:t vuvageuks.
à Malines, il arrivait presque toujours à temps pour souper à Anvers. Vous voyez qu'il n'avait pas perdu sa journée.
Aujourdliui j'ai voulu à mon tour visiter Anvers. J'ai tout vu dans la ville, les églises, les entrepôts, les bassins, le musée, la maison de Plantin et la chambre de Juste-Lipse. J'ai pu adaiirer tout à mon aise les grands maîtres de l'école flamande, Quintin Metsys, et Jordaëns, et Otto Venius, et Van Dyck, et surtout Rubens, l'immortel Rubens, qui semble être, Dieu me pardonne! le véritable Dieu de toutes ces églises gotbiques. J'ai fait ensuite une ascension de plus de six cents marches escarpées jusqu'au sommet de la tour Notre-Dame, et du haut de ses galeries j'ai revu Bruxelles et Malines, j'ai vu Gand, Louvain, Turnbout, Breda, Flessingue, Berg-op-Zoom, l'Escaut, qui serpente et gronde le long de ses digues, la Tête-de-Flandre inondée, les polders ravagés dans une étendue immense, les Hollandais sur leurs chaloupes, la citadelle, qui, de cette hauteur, ne vous montre que l'ardoise étincelante de ses toits et la verdure de ses gazons ; au loin, la mer, qui entre en mugissant dans les bouches du fleuve; et tout au bout, au-dessus des dernières lignes du tableau, la fumée des bateaux à vapeur qui se dressent à l'horizon. C'est là un spectacle magnifique et qui vous retient au moins une heure. Eh bien , monsieur, après avoir fait à Anvers une si large part à ma curiosité de voyageur, j'ai repris le chemin de Bruxelles ; m'y voici de retour, il estcinq heures. J'étais parti pour Anvers à midi. Calculez maintenant le temps que j'ai mis pour faire vingt-quatre lieues de poste et visiter une grande ville. Songez aussi que j'avais réservé ma matinée tout entière pour mes devoirs et mes affaires, et que la soirée me reste pour mes plaisirs.
Tout cela veut dire, monsieur, que je suis allé de Bruxelles à Anvers, par le chemin de fer, en moins de soixante^ dix minutes.
C'est donc d'un chemin de fer que je veux vous entrete-
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nir aiijourtl'hu'K non pas en savant qui apprécie le mérite d'un tracé, mais en touriste qui raconte naïvement ses impressions. Micliel Chevalier vous dira peut-être que le chemin de fer de Bruxelles à Anvers n'est pas, de tout point, un modèle de perfection, et que, par exemple, il offre en quelques endroits, notamment jusqu'à Malines, des pentes (le six à sept millimètres par mètres et des courbes de trois cents mètres de rayon. Mais qu'importe? Les ingénieurs belges vous répondent qu'ils ont tout exprès conservé les pentes qui vous choquent, et que c'est à dessein aussi qu'ils ont exagéré leurs courbes. Ils ont voulu faire une expérience décisive, et ils ont créé, dans cette intention, des difficultés qui n'existaient pas; car le terrain qu'ils avaient à traverser est le plus favorable qui soit au monde. Et, au surplus, ils vous attendent à l'expérience que vous allez tenter, à votre tour, sur la route de Saint-Germain. Ils n'en sont pas moins les premiers, sur le continent, qui aient livré en trèspeu de temps à la circulation un chemin de fer exécuté à peu de frais, et dont le produit ait été, dès la première année, sextuple de celui qu'on avait espéré. Nous en souhaitons autant, et du fond de notre cœur, à l'entreprise de Saint-Germain. Mais, en attendant, respect à nos devanciers i et imitons, si nous en sommes capables, l'admirable vigilance et le soin minutieux, patient, infatigable, avec lequel ils entretiennent ce qu'ils ont su achever.
Je reviens à mes impressions.
Il n'y a, monsieur, que les chemins de fer qui puissent donnerune idée exacte et complète d'une machine à vapeur. Partout ailleurs, surles bateaux, dans les usines, la machine à vapeur est emprisonnée, et elle ne donne d'autre signe de vie que la fumée et le bruit. Elle ressemble alors à ces vieux chevaux aveugles qui tournent une meule dans quelque coin obscur et abandonné. Mais sur les chemins de fer la machine est libre, elle respire, elle se meut, elle^vit à ciel ou-
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vert; elle pari, elle vole, elle s'arrête; elle reprend sa course en haletant d'impatience, elle arrive au but poudreuse, écumante ; là, six hommes vigoureux se jettent sur elle, la saisissent au frein, essuient la sueur qui la couvre, la frottent, la raniment et la préparent pour une nouvelle course. Tel est le spectacle que présente la machine à vapeur sur un chemin de fer, spectacle poétique s'il en fut jamais; mais il faudra des siècles pour que les poètes en conviennent. Ils sont habitués aux coursiers rapides, aux chars volant dans la carrière, aux freins qui se brisent, aux roues qui éclatent contre la borne olympique; toutes leurs comparaisons sont empruntées à cet ordre d'idées.
Fertur equis auriga, neque audit currus habenas.
Mais je prédis qu'il faudra bien que la poésie change d'allure et qu'elle consente à visiter un chemin de fer. Je ne sais rien, quant à moi, qui soit plus fait pour frapper l'imagination que la course, je devrais dire le vol à travers champs de cette puissante machine, gorgée d'eau bouillante, bourrée de charbons ardents, licorne impétueuse et soumise, forge mugissante que le vent emporte et qu'arrête la main d'un enfant! Vue à distance, tandis qu'elle glisse le long des arbres du chemin, entre les fleurs et les moissons, rien n'égale son élégance, sa prestesse, sa désinvolture et sa grâce; vue de près, tandis que ses rouages crient, que son foyer pétille, que ses soupapes soufflent, que sa cheminée tressaille, que ses roues mordent le fer, le cyclope enfumé qui, monté sur la croupe du monstre, le modère ou le précipite à son gré, donne l'idée d'une puissance majestueuse dans sa sécurité et dans sa force. Aussi, monsieur, qu'on vienne me parler maintenant de l'agrément des grandes routes royales, de la poésie des célérifères et des diligences I Qu'on ose comparer leurs chevaux, nés dans les herbages du Li-
mousin ou du Poitou, repus de foin et de paille, à ma licorne qui est née dans le feu et qui se nourrit de feu ! Qu'on me vante l'adresse d'un cocher à grandes guides! Je suis d'avis qu'il n'y a rien de plus imposant que le sangfroid de mon forgeron !
Après avoir réhabilité la machine, il faut, monsieur, que je dise un mot du chemin. On prétend que rien n'est plus monotone que la vue d'un chemin de fer; le chemin de fer court en droite ligne, il évite de passer par les lieux habités, il ne laisse pas la plus petite part aux incidents et aux aventures, il nivelle tout sur son passage, il fait fuir les oiseaux dans Tair et les moutons dans la plaine, il fascine les passants, il assourdit les voyageurs; enfin il présente plus de chances périlleuses que les routes entretenues à grands frais par M. le directeur des ponts et chaussées.
Voyons, monsieur. D'abord, pourquoi le chemin de fer serait-il plus monotone que la grande route, lui qui court à travers champs, sautant fossés et rivières, entrant partout, dans les bois, dans la plaine, gravissant les rampes des montagnes, jetant des ponts sur les précipices ou se glissant dans l'obscurité des souterrains? J'avoue qu'il n'y a ni escarpements ni tunnel sur le chemin de fer de Bruxelles à Anvers. C'est une route unie comme la main. Et pourtant elle doit être charmante dans la belle saison ; car elle traverse les terres les plus riches, les plus fertiles et les mieux cultivées de la Belgique. Elle a un autre mérite que n'a pas la route de poste : elle passe devant la maison où est né Van Dyck.
Il est vrai que les chemins de fer tournent autour des villages et qu'ils ne traversent pas les villes; mais il est de leur intérêt d'en approcher. Et d'ailleurs, fiez-vous-en à leur puissance et à leur avenir. Ils ne chemineront pas longtemps dans le désert. Partout où passe un chemin de fer, s'il évite les maisons, les maisons viennent à lui; par-
toutou il établit une station, c'est un village qu'il fonde; que dis-je? il pose peut-être le berceau d'une ville.
Mais vient le chapitre des accidents. On me disait : « Vous mourrez de froid, vous étoufferez de vitesse, vous serez étourdi par le bruit, asphyxié par la fumée, vous vous casserez bras et jambes. » Heureusement, monsieur, rien de tout cela n'arrive sur les chemins de fer, si ce n'est à ceux qui y sont naturellement disposés. J'ai voulu essayer de toutes les manières de voyager par la vapeur ; je me suis mis aux premières places et aux dernières ; j'ai voyagé par un grand vent et à ciel ouvert ; je me suis placé tout près de la machine et très- loin d'elle, je suis monté dans les waggons, j'ai dormi dans la diligence, tantôt faisant face au chemin, tantôt lui tournant le dos; eh bien, dans aucune de ces situations, je n'ai souffert par le fait du chemin ou de la machine. Le mouvement des voitures est doux et mesuré ; la vitesse, si rapide qu'elle soit, n'est sensible qu'aux yeux; le bruit se perd dans l'espace, la rapidité de la course emporte et disperse la fumée. Et, quant aux accidents sérieux, ils se réduisent aux trois suivants : ou la machine sort des rails et entraîne le convoi, ou ses roues se brisent, ou elle éclate. Dans le premier cas, qui est assez fréquent, il suffit de quelques secondes pour arrêter la machine ; dans le second, infiniment rare, même ressource avec plus de dangers; dans le troisième, qui est presque impossible, malheur! oh! malheur au guide imprudent qui a négligé les précautions de salut! et à la grâce de Dieu pour tout le monde! Je dois ajouter que, depuis le 7 mai 1855, jour de l'ouverture du cheminde fer de Bruxelles à Malines, jusqu'au
7 mai 1856, plus de six cent mille personnes ont fait le voyage, sans qu'on ait eut à déplorer un seul accident sérieux . Depuis, deux personnes ont péri, l'une par le fait de son imprudence, en voulant sauter d'un ^vaggon sur un autre ; le second était pris devin, et il essayait de se tenir en équili-
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bre sur un des appuis du convoi lancé à fond de train. Il est tombé sous les roués. Une autre fois, une vache passait sur la route au moment où le convoi arrivait; effrayée et fascinée par le bruit, elle fut saisie et broyée parla machine, qui dévia brusquement : leswaggons bondirent et s'entrechoquèrent; les passagers eurent peur, mais pas une égratignure. Seulement, le lendemain, le propriétaire de la vache vint réclamer une indemnité; mais il n'eut rien; car on lui demanda (les Belges aiment quelquefois à rire) si sa vache était autorisée, aux termes du règlement de police, à se promener sur le chemin de fer; et il fut prouvé qu'elle ne l'était pas.
Vous voyez donc, monsieur, qu'en résumé les accidents sérieux sont infiniment plus rares sur les chemins de fer que sur les grandes routes. Là, point de chevaux qui s'emportent, point d'essieux qui cassent, point d' impéiiales surchargées qui entraînent la voiture dans le débord du pavé, point de cochers ivres ou endormis qui vous versent dans les précipices. Mais si les chemins de fer ne vous causent aucune de ces émotions que regrettent sans doute leurs a versaires, en revanche combien d'avantages ils présentent Que de biens ils répandent! Quelle révolution ils préparent dans les relations, dans les mœurs et dans les lois des nations civilisées ! Vous allez en juger, monsieur, par quelques mots qu'il me reste à dire.
Je ne parle pas de la rapidité du transport et des conséquences commerciales qu'elle doit infailliblement entraîner dans un temps plus reculé. Consultez les livres de commerce de Manchester, avant et depuis rétablissement du chemin de fer, et jugez. Mais c'est là un avantage que personne ne conteste. Beaucoup de bons esprits sont plutôt effrayés de l'accroissement prodigieux dont le système des transports par la vapeur menace notre industrie, déjà trop avide de produire, ne songeant pas que les chemins de fer sont en
même temps d'ndmirables canaux de consommation. Quoi qu'il en soit, tout le monde apprécie l'immense avantage de pouvoir se transporter, avec une vitesse de dix lieues à Fheure, d'un point sur un autre, ou de se procurer aussi promptement les marchandises ou les denrées dont on a besoin; et je n'insiste pas : c'est cause gagnée.
Mais voici des avantages auxquels, généralement, on songe moins. L'établissement des chemins de fer équivaut, dans un temps plus ou moins reculé, à la suppression : 1° des lignes de douanes; 2° des passe-ports; 3° des émeutes dans les villes éloignées du centre ; 4° d'une foule de maladies contre lesquelles la médecine était impuissante; 5° des voleurs de grands chemins, etc., etc. Je vais parcourir successivement ces différents points.
Je ne sais pas, monsieur, ce qu'il arrivera du système prohibitif le jour où, comme on le projette, un chemin de fer sera établi entre Bruxelles et Paris ; j'ignore comment la douane se défendra contre le chemin de fer, et si le gendarme osera arrêter la machine à vapeur pour lui demander ses passe-ports à la frontière. Mais, évidemment, le chemin de fer et la douane, la machine à vapeur et le gendarme, ce sont là des éléments de sociabilité inconciliables; il faut l'un ou l'autre, il faut choisir! Vous figurez-vous, en effet, une escouade de cinq ou six douaniers arrêtant un convoi de deux ou trois mille voyageurs (les convois entre Bruxelles et Anvers sont quelquefois de cinq mille personnes), les obligeant à ouvrir leurs malles, visitant leurs paquets, verbalisant, contestant, prononçant des amendes, enregistrant des prises, en un mot, accomplissant avec un scrupule de douanier leur infernale et interminable besogne? Mais, monsieur, au train dont vont les choses aujourd'hui, devant toute frontière qui veut se faire respecter, il faudrait, pour visiter les paquets de deux mille voyageurs et vérifier leurs passe-ports, ou presque autant de douaniers et de gendarmes
sur un seul point qu'il en faut aujourd'hui sur une étendue de cent lieues, ou presque autant de temps que pour faire le voyage. Mieux vaudrait renoncer au chemin de fer que de lui imposer ces entraves. Car aussi bien le chemin de fer est plus fort que vous ; il vous briserait, vous et vos douanes ; et du jour où vous lui aurez dit : Va, cours de Bruxelles à Paris, de Paris à Londres, de Marseille au Havre! va, fils de l'air et du feu, cours le monde et fais merveilles!
Vade, âge, nate, voca zephyros et labere pennis!
de ce jour le chemin de fer est le maître ; il vous emporte avec lui, vous, vos douanes, vos prohibitions surannées, vos registres vermoulus ; et bien hardi sera le gendarme qui osera dire au chemin de fer : Tu n4ras pas plus loin!
Mais, direz-vous, qu'il plaise à la Belgique ou à tout autre voisin moins commode de lancer contre nous, par le chemin de fer, deux mille brouillons, quel moyen de les arrêter si nous ne pouvons pas demander leurs passe-ports? — D'abord, monsieur, règle générale, les brouillons ont toujours des passe-ports. Ensuite, si un peuple voisin envoie contre vous ses mauvais sujets par le chemin de fer, vous enverrez contre eux un régiment qui arrivera par la même voie et en même temps que vos agresseurs à la frontière. L'année dernière, une émeute d'ouvriers éclata àMalines: le gouvernement belge fit partir de Bruxelles, par le chemin de fer, un bataillon qui, en vingt-cinq minutes, atteignit l'émeute et revint coucher le soir dans ses quartiers, ayant eu raison de la révolte. Quand on peut faire ainsi mouvoir la force armée à de grandes distances, et en quelques heures, il n'y a plus d'émeutes à craindre dans les principaux centres de populations; un gouvernement est toujours à temps pour opposer sa force à celle des factieux. Quand Lyon remuait il y a quelques années, toutes les garnisons voisines s'ébranlaient à la fois et dépêchaient des
renforts à la division lyonnaise. Les renforts arrivaient toujours après coup. Supposez un réseau de chemins de fer autour de Lyon, la révolte y est impossible. Vous songez à construire des casernes, vous rêvez citadelles et forts détachés ; faites des chemins de fer! Les chemins de fer sont les bras du pouvoir, comme ils sont les conducteurs les plus énergiques et les plus féconds de toute civilisation progressive et libérale.
Voici maintenant, monsieur, comment je comprends que les chemins de fer nous délivreront d'un grand nombre de maladies contre lesquelles la médecine est aujourd'hui impuissante. N'y a-t-il pas en effet une foule de cas, et des plus graves, dans lesquels la Faculté conseille à ses malades, pour unique remède, le mouvement et l'air ? Et combien de malheurs seraient épargnés aux familles, combien de pertes à l'humanité, s'il était toujours facile de suivre en ce point les prescriptions de la médecine ! Mais, si nous en exceptons quelques riches, comment changer d'air quand les distances sont si longues à parcourir, quand les voyages entraînent tant de dépenses, tant de précautions, tant de dommages pour les affaires, tant de soin de toute espèce '? Et le mouvement, où le trouver ? Est-ce par hasard en diligence? Je suis persuadé qu'il y a un nombre considérable de gens qui meurent de consomption dans nos grandes villes, faute d'avoir pu, une fois l'an, faire un voyage rapide, changer d'air et voir du pays. Maintenant, grâce aux chemins de fer^ les grands voyages seront accessibles à toutes les santés et à toutes les fortunes. En Belgique, on fait douze lieues de poste pour vingt-quatre sous. On ira de Paris à Bruxelles pour quinze francs. Au lieu de s'en aller en quête de la santé à Romainville et à Pantin, un bourgeois de Paris ira la chercher, en quelques heures, à l'embouchure de la Seine, sur les rives du Rhône, à Nice, à Anvers, à Ostende. partout où le chemin de fer le conduira. Quand un
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médecin vous dit aujourd'hui : « Voyagez î » c'est presque toujours qu'il veutse délDarrasser de vous; et, en effet, il meurt, année courante, un nombre effrayant de ces tristes exilés de la médecine. Mais avec les chemins de fer les malades ne seront pas d'aussi facile défaite. Un malade qu'en désespoir de cause vous aurez envoyé dansquehjue pays éloigné, au bout de quelques jours vous reviendra, accusant votre prévoyance et demandant impérieusement à être guéri ; car c'est la prétention de tous les malades. Les chemins de fer seront donc cause que les médecins, au lieu de se moquer de leurs clients, seront enfin obligés de chercher un remède sérieux aux maladies incurables.
Je le dis le plus sérieusement du monde : je crois que le voyage sur terre, par la vapeur, est destiné à devenir un des moyens les plus actifs et les plus énergiques de la médecine. Quand la médecine vous conseille aujourd'hui le mouvement et l'air, il vous est impossible de vous procurer l'un ou l'autre à une dose qui ne soit pas trois ou quatre .fois inférieure à celle que vous fournirait un chemin de fer. C'est donc une puissance d'air et de mouvement quadruple de toutes celles dont la médecine fait emploi que le nouveau système de locomotion met à son service. Imaginez, en effet, monsieur, quelle doit être, sur la surface poreuse du corps humain, la puissance d'action d'un courant d'air que vous remontez à raison de dix lieues par heure. De quelque côté que souffle le vent sur un chemin de fer, si vous vous placez à découvert dans le sens de l'impulsion de la machine, vous avez toujours le vent a la face ; et,, s'il est contraire, il agit alors avec une force extraordinaire. C'est une espèce d'aspersion violente, comme celle de la vague dans les bains de mer un jour d'orage, une douche d'air qui a la puissance des douches d'eau, et qu'il faut quelque courage pour supporter longtemps de pied ferme. Mais l'effet en est infaillible. Au bont d'une heure de ce bain d'air, vous en
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éprouvez le bienfait par une incroyable surexcitation des forces vitales; plus de nuages au front,. plus de nausées, plus de langueur, plus d'hypocondrie; je parle de ceux qui souffrent; et quant à ceux qui se portent bien, la puissance tonique du voyage à la vapeur est telle, que j'ai connu un Français à Bruxelles qui dînait deux fois, la première à trois heures et l'autre à six, aussi souvent que ses affaires l'obligeaient à aller à Anvers par le chemin de fer. Dîner deux fois ! c'est là une des conséquences du nouveau système de locomotion que je livre aux réflexions des économistes; elle n'est certainement pas la moins sérieuse de toutes.
Quoi j^qu il en soit, monsieur, j'ai l'intime conviction qu'il arrivera un jour où les voyages à la vapeur seront conseillés par les médecins, dans certains cas, avec autant de bonne foi et plus de succès que les voyages à Dieppe et aux Pyrénées. On dira : « Faites dix, douze, quinze voyages à la vapeur, » comme on dit aujourd'hui : « Prenez dix bains de mer, avalez cinquante verres d'eau sulfureuse. » On établira sur les waggons des infirmeries à ciel ouvert pour les malades, et des restaurants-modèles pour ceux qui se portent bien; il y aura un médecin des chemins de fer, comme il y a un médecin des eaux. Et qui sait? Peut-être que la mode fera plus pour leur succès que l'intérêt môme. La mode et la vapeur, ce sont là deux puissances, monsieur, dont l'alliance peut gouverner le monde.
Je finis; car vous n'avez pas besoin, sans doute, que je vous explique, suivant le programme que je m'étais tracé, pourquoi les voleurs de grand chemin sont impossibles sur les routes en fer? Vous voyez bien que c'est un métier perdu. Que voulez-vous que fasse un brigand, même classique, avec son chapeau pointu, sa ceinture de pistolets, ses amulettes et sa carabine, contre ces armées nomades qu'entraîne la machine à vapeur? Il ne lui reste plus qu'à jeter des cailloux dans les rails du chemin ; mais la belle vengeance
en vérité ! Le brigandage est mort, monsieur, mort partout où s'établira une route en fer ; mais c'est la seule industrie qui périra.
Adieu ; je quitte demain la Belgique, dont je ne vous ai guère parlé, quoiqu'elle mérite un long chapitre; mais c'est que pour moi la Belgique, et qu'elle me le pardonne ! est tout entière aujourd'hui dans son chemin de fer, et ce sont mes impressions de la journée que je vous adresse. J'espère qu'elles ne vous paraîtront pas trop étranges à Paris, et que vous ne me blâmerez pas, monsieur, de passer ici mon temps à admirer la merveilleuse rapidité des locomotives, tandis que vous éprouvez là-bas tant de peine à mettre en mouvement le char de l'État *.
* On élait alors, à Paris, si j'ai bon souvenir, en pleine crise ministérielle.