LI-: CIIATKAU UAMliOlSE
le chàtrciu cl Âmboiso; lel est le voile sanglant (|iril faut écarter pour jouir sans amertume et sans douleur des beautés pittoresques de cet admirable séjour. Roger-Ducos n'a pu effacer ces traditions écrites sur les murailles cicatrisées du vieux château, comme il a gratté les ornements d'architecture qui décoraient sa façade. Les souvenirs du passé sont restés impitoyablement attachés à ces murs, mais aussi formant un contraste plein de sérieux enseignement avec la mansuétude de nos mœurs d'aujourd'hui , la douceur de nos lois et la magnanimité vraiment royale qui préside aux destinées de la France de Juillet.
BORDEAUX ET LES BOliDELÂIS
Bordeaux, septembre 183f .
J'aime à juger les villes sur leur bonne mine et à me livrer à elles quand elles me plaisent; c'est-à-dire, monsieur *, que je leur donne mon temps, mon argent, que je leur sacrifie des amis qui m'attendent et des parents qui ne m'ont pas vu depuis dix ans; en un mot, que je me mets à leur discrétion, consacrant le jour à les voir et la nuit à en rêver, comme de ces belles maîtresses auxquelles on jure, en passant, un attachement éternel.
Ainsi ai-je fait pour Bordeaux. Mais d'abord, permettez que je vous dise, monsieur, comment j'entends que la physionomie d'une ville me plaît; car toutes les physionomies ne se ressemblent pas, pas plus pour les villes que pour les hommes; leur variété est infinie, et rien aussi n'est plus divers que les dispositions qu'on apporte à les juger. Il faut donc s'entendre.
il y a des villes qui plaisent de loin. Jetées sur un coteau
Le directeur tlu Joui-nul des Vcbais,
OU suspendues comme un nid d'hirondelles à la crête d'une montagne, elles ont, dans l'ensemble d'un paysage, une beauté de perspective qui flatte les yeux, comme serait celle d'une décoration d'Opéra. Mais n'approchez pas! les rues sont étroites, sombres et tortueuses ; les maisons grossièrement bâties ; et cette cathédrale que vous admiriez à distance, magnifique vaisseau qui semblait voguer dans des flots d'or et d'azur au milieu des nuages de l'horizon, de près n'est plus qu'une fabrique médiocre, sans caractère, sans grandeur et sans portée. Telle est, j'en demande pardon à ces nobles cités, la beauté de Blois, celle de Saint-Lu, de Poitiers et de tant d'autres villes de France qui se sauvent par l'agrément du paysage au milieu duquel elles sont situées ; vieux tableaux qui passionnent encore les antiquaires, mais alixquels je préfère le cadre éternellement nouveau qui les décore.
Tout au contraire, il est des villes dans lesquelles, au premier abord, tout est neuf; et si vous n'y preniez garde, vous pourriez vous croire dans une cité venue au monde après vous. Ainsi, par exemple, arrivez à Rouen par les quais, au Havre par la rue de Paris, à Tours j ar le pont jeté sur la Loire, vous êtes dans une ville toute neuve. Ces villes ainsi habillées à la moderne ont ordinairement une grande rue et un beau pont. La grande rue est un masque qui ca che leur physionomie véritable; derrière ce masque, elles sont tout à fait vieilles.
Remarquez, monsieur, que je ne veux parler ici que de l'impression produite par le premier aspect d'une ville, et que je m'arrête volontairement aux apparences; car, de même que des personnes très-laides ont souvent l'âme trèsbelle, l'esprit très-cultivé, et regagnent dans le détail ce qu'une premièrGf entrevue leur avait fait perdre, presque toutes les villes que je viens de citer méritent un examen sérieux et approfondi, et elles gagnent, comme on dit vul-
58 \OVA(ibS ET VUVAGEUU:^.
gaireiiieiil, à clio connues; Rouen csl plein de souvenirs et de monuments curieux qu'il faut découvrir et étudier ; Blois a son cIiîHeau iiistorique, le Havre ses bassins admirables, Poitiers sa vieille église de Notre-Dame, le plus beau reste d'architecture carlovingienne qui soit en France.
Mais ce n'est pas des Carlovingiens qu'il s'agit; c'est de Bordeaux, et j'y cours. Ce qui me frappe dans Bordeaux, (f est que cette ville est tout à fait belle, belle au premier abord, belle encore après que la première impression s'est calmée, belle toujours et belle partout! Ce qui me charme dans sa physionomie, c'est cet air ouvert, expressif, chaleureux, brillant, qui est le fond des physionomies vraiment bordelaises. En effet , vous arrivez sur le sommet d'une hauteur qui domine la ville, et déjà Bordeaux vous sourit et vous appelle. Vous descendez; la ville vous ouvre deux admirables coteaux, chargés de son meilleur vin, entre les- (juels vous roulez doucement jusqu'à ses portes. Voici la rivière; elle a une demi-lieue de large, maisattendez! la ville a jeté pour vous d'une rive à l'autre le plus magnifique pont ([ui soit au monde, et la rivière coule amoureusement entre ses dix-sept arches de pierre. Vous voilà sur la rive gauche de la Garonne; la ville s'y pose avec majesté sur une lieue d'étendue, embrassant dans cette vaste ceinture son fleuve chéri qui lui baise les pieds, et la marée qu'elle retient captive dans cette courbe immense et gracieuse, chaigée de monuments et de palais. C'est ainsi que Bordeaux vous reçoit. C'est avec cette bonne humeur, avec cette grâce charmante d'hôtesse empressée que Bordeaux vous accueille, les bras ouverts, l'air content, le visage épanoui, le sourire sur les lèvres, le soleil du Midi étincelant sur sa noire chevelure!
Mais ce n'est pas tout.
Pendant que la rive gauche de la Garonne vous reçoit en reine sur ses quais magnifiques, l'autre rive vous regarde
BORDEAUX ET LES iiOHDELAlS. OU
avec amour par ses maisons de plaisance, par ses vergers, par ses jardins, par les vignobles qui la couronnent, tandis qu'à ses pieds d'innombrables saules se baignent aux eaux du fleuve, foret de verdure qui brille entre celte autre forêt de mâts dont la rivière est chargée. C'est là un spectacle véritablement enchanteur; et pourtant il n'est presque pas un habitant de Bordeaux qui n'en puise jouir tous les matins en mettant le nez à sa fenêtre, ou en faisant cinquante pas hors de chez lui. Un port est presque toujours un ouvrage d'art où la patience et le génie de l'homme ont lutté péniblement contre la nature, et qui porte des traces profondes et ineffaçables de cette lutte. Le port de Bordeaux ne signale que le génie et la bienfaisance de la nature. C'est elle qui a dessiné cette courbe élégante qui, plus forte que des jetées de granit, attire, retient et enserre l'Océan dompté dans ses replis de verdure et de fleurs. Aussi riiomnie n'a eu, pour ainsi dire, qu'à se poser sur cette côte. La nature avait fait, à elle seule, tous les frais de premier établissement ; et tandis que partout ailleurs le voisinage de l'Océan est une cause de stérilité pour la terre, ici on dirait que le sol doit à la brise de mer qui le caresse et à l'influence de l'air salin qui pénètre incessamment par tous ses pores cette saveur incomparable, cette trempe vigoureuse, ce haut goût, en un mot toutes ces qualités précieuses, toute cette énergique et inépuisable fécondité qui a ouvert depuis des siècles les marchés du monde entier aux vignobles de la Guyenne.
Je vous écris, monsieur, sous le charme d'une première entrevue, et je ne voudrais pas jurer que je suis de sangfroid. Mais qu'importe? Je n'ai pas la prétention d'écrire un Guide pour les voyageurs, et je ne me sens non plus aucun goût pour la description patiente et minutieuse des lieux que j'ai parcourus. Il ne me reste donc qu'à parler de mes impressions, c'est le mot à la mode aujourd'hui ; et ce sont en effet des impressions que le public dematide aux voya^
40 VOYAGKS ET VOYAGEURS.
geurs. l'eu lui importe desavoir ce que vous avez vu, s'il ne sait en môme temps dans quelles dispositions vous a trouvé le spectacle et dans quel état il vous a laissé. Le public est, à cet égard, d'une exigence et d'une indiscrétion à peine croyables. Il lui faut des professions de foi à tout propos et des confidences à tout prix. Je reviens donc, si vous le permettez, monsieur, et sans beaucoup d'ordre ni trop de suite, aux impressions de mon séjour à Bordeaux.
C'est une remarque à faire que les villes très-commerçantes n'ont jamais montré grand souci de s'embellir par les arts et de s'illustrer par des monuments. La plupart se contentent des beaux yeux de la cassette : c'est tout leur mérite et toute leur beauté. A Bordieaux, l'esprit de négoce n'a pas étouffé le génie des arts. La capitale de la Guyenne était riche, elle voulut être magnifique. Un jour, à la voix de l'illustre Tourny, intendant de la province, on vit s'ouvrir tous ces coffres-forts que le commerce du monde avait gorgés d'or; les écus en sortirent, émerveillés de voir le jour; et tout d'abord ils demandèrent de l'espace, de l'air, des monuments, de grandes rues, de belles promenades, des places à faire manœuvrer une armée; cachés depuis un temps immémorial dans d'ignobles masures, ils voulurent être bien logés ; ils eurent maison de ville et maison des champs, la villa en face de l'hôtel, l'une envoyant à l'autre, du sein des bosquets et de la verdure, l'éternel sourire d'un horizon enchanteur et d'une admirable fertilité.
C'est de cette grande révolution faite par les écus que date, vers le milieu du dernier siècle, la résurrection monumentale de Bordeaux.
Partout ailleurs, c'est la puissance du gouvernement central qui a élevé les monuments; c'est elle qui les entretient, les restaure et les embellit. A Bordeaux, c'est le commerce qui a bâti, non pas seulement un palais pour la bourse, mais le plus beau théâtre qui soit en France, un établisse-
ment thermal cligne des Romains, un hospice modèle, et toute cette ligne d'hôtels magnifiques qui s'étend depuis le faubourg des Chartrons jusqu'au Chapeau-Rouge, en passant par le cours de Tourny et la belle promenade des Quinconces, établie sur les ruines du château Trompette ; c'estle commerce qui a ouvert tous ces merveilleux quartiers où tant d'espace est prodigué au luxe des habitudes bordelaises et à l'effet monumental des constructions, où tant de lumière étincelle, où tant d'air circule, incessamment renouvelé par la brise de mer et chargé des parfums de la campagne, où tant de somptueux édifices ne sont pourtant que la demeure de marchands enrichis ; en un mot, l'or du commerce a créé presque seul toute cette ville neuve qui chaque jourVétend , chaque jour s'agrandit, aux dépens de l'ancienne qu'elle corrige et qu'elle transforme sans cesse, montrant, je l'avoue, dans cette ardeur de rénovation, peu de respect pour les ruines romaines ou gothiques qu'elle encadre un peu étourdiment dans son plan nouveau, comme ces vieux tableaux de famille dont chaque héritier renouvelle le cadre et rajeunit les couleurs; justifiant toutefois par ce zèle d'embellissement les craintes d'un ministre qui répondait aux instances d'un préfet de la Gironde, sollicitant une approbation pour quelque entreprise gigantesque : « Mais, si je consens à votre demande, monsieur, avant dix ans Rordeaux sera plus beau que Paris î »
Tel est Rordeaux, au point de vue monumental et pittoresque : une ville qui avait du être belle awx premiers jours de sa fondation ; car la nature lui avait prodigué la beauté. Plus tard, le génie de ses habitants lui a donné cette riche ceinture de monuments qui embrassent son flanc, et cette éclatante parure de jardins qui la couronnent; le génie de l'homme a fait de Rordeaux une ville de luxe.
Ici, monsieur, je me sens arrêté court par une objection des économistes; car, aujourd'hui, il y a un économiste au bout de chacune de nos phrases, opposant son visage s«''vère
et son froid dédain à notre enthousiasme le plus sincère, à peu près comme ces têtes de mort qu'on découvrait à Memphis au milieu des joies d'un festin. Mais écoutons ce que disent les économistes :
(( Une ville de commerce doit- elle être une ville de luxe? Des marchands si chèrement logés sont-ils longtemps des fournisseurs consciencieux et des débiteurs fidèles? L'esprit de négoce, la prudence qu'il commande, les chances au milieu desquelles il vit, la modestie que la confiance publique impose aux habitudes de la bourgeoisie commerçante, s'accommodent-ils de ce faste inouï que vous préconisez? Quand les écus se révoltent et sortent violemment des coffres-forts, y rentrent-ils jamais? Quand les palais s'élèvent sur les quais, les navires ne disparaissent-ils pas dans le port? Vous louez Bordeaux dé sa magnificence toute royale; mais avouez donc aussi que Bordeaux est une ville en décadence, et que le luxe de cette cité insatiable est un fard trompeur dont elle couvre les rides de sa vieillesse et les mécomptes de sa convoitise? »
Ainsi parlent les ennemis de Bordeaux.
La décadence de son commerce maritime est un fait, à la vérité, trop incontestable, pour que je songe à le révoquer en doute, et trop grave pour^que je le discute dans cette rapide et insouciante causerie que vous me permettez avec vous. Mais, monsieur, j'espère que, si jamais la réforme monumentale de Bordeaux est sérieusement comptée au nombre des sinistres qui ont atteint sa prospérité commerciale, on n'oubliera pas non plus de signaler d'autres causes bien plus certaines et bien autrement irrésistibles de cette décadence. On n'oubliera pas de dire que le voisinage des immenses débouch('s industriels ouverts depuis Irenteans dans le nord de la France a transporté au Havre une partie du commerce que Bordeaux faisait autrefois avec nos colonies, et les relations qu'il entretenait avec le nouveau monde;
fjue la faveur accordée au sucre indigène l'a frappé doublement comme entrepositaire et comme charrieur des produits exotiques; que l'envasement successif et trop négligé de son grand fleuve en a insensiblement écarté les vaisseaux habitués à y verser Tor des deux Amériques ; enfin, pour être juste, on se rappellera que les intérêts du commerce bordelais n'ont pas toujours trouvé auprès des chambres la faveur qu'ils méritaient. Loi des sucres, canal latéral, route des grandes Landes, pont de Cubsac, les Chambres ont tout refusé, ou tout ajourné, ou tout compromis par la dérisoire inefficacité de leurs concessions.
Voilà, monsieur, dos raisons qui dispensent de faire le procès à la réforme monumentale de uordeaux et de calomnier sa beauté. Combien de femmes qui ont succombî' aux coups de la médisance, et qui n'avaient commis d'autre crime que d'être belles ! Bordeaux n'a pas ét('^ plus équitahlement jugé. Mais, après tout, cette injustice est sans danger ; c'est une jalousie de métier que Bordeaux est en mesure de pardonner aux villes qui ont le malheur d'être laides.
J'étais à Bordeaux, monsieur, à quelques heures de distance des troubles qui ont signalé le séjour de M. le duc de Cazes dans cette ville, et je pourrais dire les reproches que mérite vraiment Bordeaux. Donner un charivari politique, c'est en tout temps et en tout pays une coupable sottise ; outrager un homme d'État, un pair de France, un citoyen illustre qui vient, sur la foi d'une élection populaire, défendre son avis dans le conseil d'un département, c'est un attentat contre sa liberté, c'est un crime dans un pays libre! Mais les derniers troubles de la capitale de la Guyenne révèlent aussi un des traits du caractère bordelais, et il m'appartient de le signaler, puisque j'essaye de tracer la physionomie d'une ville.
En ce moment Bordeaux a le sentiment d'un malaise réel ; et, semblable à ces malades qui s'en prennent à leur médecin de la vivacité de leurs souffrancf-s, Bordoanx accuse
le gouvernement de la durée de son mal. Bordeaux s'imagine que le gouvernement (je ne parle pas des Chambres) lui doit la prospérité et la richesse, comme il lui doit l'ordre, la police et la rigoureuse exécution des lois. Il semble que le conseil des ministres tienne entre ses mains les clefs de la Gironde, et qu'il dépende d'une ordonnance du roi de faire mûrir, dans les mauvais temps, les raisins de Sauterne ou de Médoc. Telle est l'injustice des Bordelais. Ils sont en • clins de toute éternité, et aujourd'hui plus que jamais, à rapporter à l'action du pouvoir exécutif ce qui affecte leurs prétentions, leurs intérêts et leurs espérances.
Non que j'exagère, monsieur, la portée et la malveillance de ces dispositions. îi y aurait une injustice plus grande encore à ne pas reconnaître que Bordeaux est, sous tous les autres rapports, une ville politiquement sage, et qu'elle s'est constamment distinguée, depuis sept ans et presque sans exception, par Fexcellence de ses choix électifs. Mais cette disposition humoriste et inquiète qui caractérise ses rapports avec le gouvernement, cette répugnance à étudier les véritables causes de son malaise, cette tiédeur à en chercher le remède, cette confiance dans un crédit qui s'altère ou dans une fortune qui semble endormie sous les saules touffus de la Garonne, cette irritation à propos de concurrences impuissantes, et cette colère contre des hostilités de voisinage, toutes ces causes, disons mieux, tous ces symptômes de décadence méritaient d'être signalés. Ils révèlent dans la population bordelaise un principe de désaffection, injuste selon moi, mais réel, à l'égard du gouvernement central de notre pays *.
Le pont de Gubsac, dont on a tant parlé, ce pont élevé à cent pieds au-dessus du niveau des plus hautes eaux, n'était qu'un prétexte que l'irritation du moment a saisi.
^ On n'oubliera pas que tout ceci ('lait. ('(>rit en 1837.
Dans d'autres temps, Bordeaux se serait contenté de stigmatiser cette énorme bévue, et la seconde ville de France n'aurait pas affecté de craindre la rivalité d'une cité de neuf mille âmes ; elle n'aurait pas crié qu elle était perdue si quelques vaisseaux entraient, sous ce pont ridicule, dans le port de Libourne :
Mantua, vae! miserse nimiùm vicina Cremonse!
Au lieu de se dépiter comme un enfant contre cette concurrence, elle aurait commencé par la rendre impossible en attirant à elle la grande route du midi qui lui appartient, en jetant quelques portions de ses immenses capitaux, non plus seulement dans des constructions de luxe, mais dans ces grandes voies de communication qu\ doivent lier Paris et Bayonne, la Franco et l'Espagne, en passant par Bordeaux ; elle aurait commencé sa route des Landes, et laissé Libourne, du fond de sa vallée, lorgner tout à son aise les miniatures d'bommes et d'animaux défilant, comme autrefois, au théâtre de M. Pierre, sur l'inqualifiable pont de Cubsac !
Voilà ce que Bordeaux aurait fait jadis, et ce qu'il peut essayer encore aujourd'hui, s'il est bien conseillé, et s'il ne prend pas l'exaltation de la fièvre pour un symptôme d'énergie, le tapage d'une émeute pour une démonstration libérale, et l'anarchie des autorités qui se disputent Tinfluence dans son sein pour un signe de santé, de vigueur et de liberté ! Bordeaux est malade, qu'il le sache bien ; mais Bordeaux a toutes les conditions d'une longue vie et d'une bonne santé; il a la richesse de son sol, les doux regards de son beau ciel, son grand fleuve, son port magnifique, l'activité, l'industrie, le g(;nie de sa brillante population.
C'est de la population bordelaise qu'il me reste à parler. Encore quelque lignes, monsieur, et je finis.
Au premier abord, rien n'est plus confus, plus incertain,
plus insaisissable, que les éléments qui composent cette population; le flot n'est pas plus changeant, la mer, qui deux fois par jour vient visiter Bordeaux, n'est pas plus inconstante et plus variable; les rayons du soleil ne se jouent pas en reflets plus capricieux et plus mobiles sur l'épaisse verdure de ses rivages et sur les gracieux pavois de ses vaisseaux. Tous les pays de la terre semblent avoir mis la main à cette mosaïque ; tous les caractères, toutes les physionomies s'y confondent : Espagnols, Américains, Anglais, Orientaux, Indiens, le commerce y entretient des types pris sur tous les marchés du monde; la guerre civile, les révolutions politiques, y versent incessamment leurs adversaires et leurs victimes. Un jour une émeute éclate à Mexico; vingt familles prennent la fuite ; dix navires partent pour l'Europe, chargés d'or, de meubles, de marchandises, et c'est à l'embouchure de la Gironde qu'ils jettent l'ancre. Un autre jour c'est le Chili qui remplit les hôtels de Bordeaux ; le lendemain, c'est le Brésil qui lui demande à dîner, et qui paye comptant avec des piastres toutes neuves; car tous les réfugiés américains semblent emporter avec eux dans l'exil les mines inépuisables de leur pays, et Bordeaux sait plus qu'aucune ville de France quelles ressources les nations constitutionnelles trouvent quelquefois dans les sottises des républiques.
Au milieu de cette bigarrure et de cette confusion, il est difficile de trouver du premier coup les traits de la physionomie nationale. Quant à moi, j'ai fait dans cette recherche une école des plus pénibles ; et j'ai pu croire un instant, Dieu me le pardonne 1 qu'il n'y avait plus de Bordelais dans Bordeaux. Pressé de me mettre en rapport avec quelquesuns des compatriotes de la race illustre à laquelle la France doit Montesquieu et Montaigne, sans parler de tous les hommes (listingu(''s, ministres, orateurs ou comédiens, que la Garonne verse incessamment sur nos provinces, j'abordais
successivement et sans trop de choix au théâtre, à la promenade, dans les cabinets de lecture, à la table d'hote, enfin partout, ceux que leur mauvaise étoile faisait mes voisins. Mais l'un me répondait par don Carlos, Vautre par Santa- Ânna; celui-ci me priait de lui parler anglais, et cet autre ne savait que le grec, le grec de Miaulis et de Colocotroni que je ne sais guère. J'étais découragé. Enfin, voulant visiter les principaux monuments de la ville, je pris une voilure et un guide; hélas! monsieur, ce guide était Auvergnat!... Cela passait la permission. Furieux, je lompis le marché, et je visitai Bordeaux tout seul et à pied ; recelte infaillible pour bien voir, pour jouir de tout, et pour rapporter de ses voyages des émotions sans mélange d'imi).'!tience, de dégoût et d'ennui.
Il y a pourtant, monsieur, je me hâte de le dire, une population véritablement bordelaise à Bordeaux. C'est le fond solide qui supporte toutes ces couches de terre exotique, c'est la chaussée qui vous empêche d'enfoncer dans le sable, c'est le lest qui soutient le navire au-dessus de l'eau ; population admirable, si altérée qu'elle soit par ce triste alliage; race vive, entliousiaste, éminemment expansive et sociable, que l'on distingue à la régularité de ses traits, à la hauteur intelligente du front, à l'éclat des yeux, à la facilité et à l'harmonie du langage,
Graiis dédit ore loUuido
Musa loqui ;
race où l'éloquence est naturelle, où les instincts politiques abondent, et où j(î crois pourtant qu'il va peu (riiommes d'Ktat; car presque tous ceux que la Gironde a envoyés aux affaires se sont plutôt distingués par Tadmirable facilité de leur talent que par la puissance, l'étendue et la fermeté de leur (îsprit. Les Bordelais ont Thumeur sceptique et railleuse; Monlaign»'. ('csubruiic bavMid, est peut-être iciii' \\\h-
le plus exact et le plus fidèle. Mais on pourrait dire aussi que les Bordelais sont les Athéniens de la France ; ils en ont l'égoïsme, l'air vantard, ce besoin de rapporter tout à soi, qui était une manie grecque, et qui est aussi une prétention bordelaise. Athènes se disait la ville par excellence, et Bordeaux croit quelquefois qu'il est seul au monde. Il ne vendrait pas la patrie commune à Philippe de Macédoine ; mais il ferait bon marché des intérêts généraux de la Grèce; tout pour les orateurs d'Athènes et les marchands du Pirée!
Les Bordelais ont été d'énergiques conseillers, d'intrépides combattants, d'héroïques martj^s ; c'est le sang bordelais qui a le premier consacré l'échafaud politique et qui en a fait le premier degré d'une gloire immortelle. Ils ont été, ils sont encore de brillants orateurs et d'infatigables publicistes; mais, je le répète, je crois que l'esprit de gouvernement leur manque. Car, si la grande éloquence politique vient du cœur, et cette source est chez eux inépuisable, la direction des affaires humaines exige plus de calme, plus de décision, plus de suite que les allures bordelaises n'en comportent. Les Bordelais sont faits pour charmer le monde, pour l'enrichir, et non pour le gouverner.
Je lis, monsieur, dans un itinéraire que j'ai sous les yeux, quelques détails relatifs à un phénomène qui se produit de temps en temps au confluent de la Garonne et de la Dordogne. « Quand les eaux de cette dernière sont très-basses, on voit quelquefois auprès du Bec-d'Ambés un monticule d'eau de la grosseur d'une tonne ou d'une petite maison s'élever, s'allonger, rouler sur la côte, la remonter et la parcourir dans toutes ses sinuosités avec une rapidité extraordinaire et un fracas épouvantable. C'est ce qu'on appelle le mascaret, ou, en termes vulgaires, le rat d'eau. A la vérité, ajoute le narrateur, c'est un rat pour la vitesse, mais c'est un lion pour la force. Tout ce qui se trouve sur sa route est renversé; les arbres sont déracinés, les barques
coulées à fond, les digues abîmées et les pierres lancées quelquefois à deux cents pas de distance. A son approche tout fuit, les animaux et les hommes.
« La marche du mascaret a été observée avec exactitude. A Tendroit qu'on appelle Saint-André, il se forme en lames qui barrent la rivière dans la moitié de sa largeur jusqu'à Caverne. Là il se perd un instant pour reparaître de nouveau en forme de promontoire auprès de Lisle, puis il s'étend sur tout le cours du lleuve, passe avec un bruit épouvantable devant la ville de Libourne, met le trouble et le dés ordre dans la rade, et va expirer de lassitude et d'épuisement à Genissac ou à Pierrefitte. »
J'ai voulu finir par cette citation, parce qu'elle m'aide à résumer mes observations précédentes. Le mascaret, monsieur, c'est l'image de cette promptitude et de cette violence avec lesquelles s'emporte le caractère bordelais.
Un gouvernement doit être toujours prêt avec une population si passionnée et si vive. N'ayez pas peur de démonstrations inoffensives, mais ne les négligez pas. Montrez du zèle pour les intérêts de cette grande cité, témoignez-lui de la confiance et de l'affection ; et si le mascaret vient à passer, eh bien! patience, point d'émotion, point de colère, seulement rangez vos barques le long du rivage, carguez vos voiles et relevez vos avirons ; car le mascaret fera grand bruit, mais soyez tranquille; il passera comme tout passe. Dieu merci! dans le meilleur pays du meilleur des mondes.
liS PYRÉINKES
Pau, septembre 1857.
Je commence par déclarer, monsieur*, que je suis convaincu qu'il y a des gens qui vont sérieusement aux Pyrénées pour y prendre les eaux.
Cette déclaration me dispensera, je Tespère, de toute autre précaution oratoire, et me permettra d'entamer résolument et du premier coup le sujet que je désire d'abord traiter. Car, avant de parler des Pyrénées, je veux vous dire un mot des voyageurs qui les fréquentent en si grand nombre chaque année, et décrire, si je le puis, quelques-unes d.es variétés de l'espèce.
Les voyageurs des montagnes sont une espèce à part, et ne ressemblent guère à ceux qui voyagent dans la plaine. J'ai séjourné au milieu des plaines du Blaisois, dans les champs de la grasse Touraine, au milieu des vignobles de la Gironde; j'ai rencontré dans tous ces pays des Parisiens venus comme moi pour y passer leurs vacances, et je ne me suis pas aperçu que le voyage eut modifié leur caractère. I(Mii's
' Le (lirecloiir du Journdl di's Dehatx.
habitudes ou leur façon d'être. Chacun s'arrangeait pour trouver le plus de repos possible dans l'asile qu'il avait choisi, et s'abandonnait tranquillement à ses affections et à ses goûts. Mais dans les montagnes, c'est tout différent.
J'ai éprouvé, monsieur, en parcourant les Pyrénées pendant près d'un mois, à quel point l'air excitant des montagnes, la grandeur et la bizarrerie de leurs formes, l'infinie variété de leurs aspects, le bruit enivrant des sources jaillissantes, l'ardeur des beaux jours, le froid piquant des nuits, les courses éperdues sur le bord des abîmes, sans parler encore de l'action des eaux minérales dont je signalerai plus tard les effets; j'ai éprouvé, dis-je, à quel point toutes ces causes peuvent modifier l'économie du corps humain, affecter l'organisme, et quelle influence elles exercent sur notre caractère et sur nos habitudes. J'ai vu, et croyez bien que je ne recherche pas le facile mérite de multiplier des contrastes, j'ai vu des voyageurs d'un naturel habituellement calme et d'une vie sévère, que l'air des montagnes exaltait jusqu'à l'ivresse ; d'autres, d'un tempérament vif et de mœurs pétulantes, que la même influence plongeait dans une mélancolie profonde. J'ai vu des femmes timides, emportées comme Diana Vernon sur le bord glissant des précipices, et à leur suite les hommes incertains et les chevaux effrayés. J'ai vu de jeunes filles gravir d'un pied assuré et d'un cœur ferme des rampes escarpées et mouvantes en avant de leurs guides pâlissants et laisser dans ces solitudes des noms que les pâtres répètent aux voyageurs. J'ai vu des généraux en activiu^ se passionner pour la botanique, des professeurs grimper aux arbres, des marchands répandre l'argent à flots sur les chemins, des avocats perdre la parole d'émotion ou de tristesse, des chanteurs d'opéra devenir champêtres et naïfs comme des villageoises de la vallée d'Ossau.
Et remarquez, monsieur, que je n'invente rien, que je no m'amuse pas A faire passer sous vos y<Mi\ des personnages
nés de ma fantaisie. Il n'y a pas un seul des portraits que je viens de tracer qui ne soit gravé dans mon souvenir, et sous lequel je ne puisse mettre un nom connu, si l'on m'en défie.
Telle est donc, en général, Tinfluence des hautes montagnes sur les voyageurs qui les visitent en passant. Elle les jette en dehors de leur nature, elle les modifie, les transforme, les met en fusion comme le métal soumis à l'action d'un foyer ardent. Tout y concourt, le soleil, la pluie, les orages, toutes les variations, tous les accidents de l'atmosphère; car, au milieu des hautes montagnes, les phénomènes les plus ordinaires prennent un caractère étrange, insolite, et revêtent je ne sais quelles formes grandioses auxquelles l'habitant de la plaine ne comprend rien. Tout devient émotion, tout se tourne en drame. Il y a de la passion et de la personnalité, pour ainsi dire, dans le ciel qui vous couvre, sur le sol qu'on foule aux pieds, dans l'air qu'on respire. Si la pluie tombe, on dit que la montagne pleure ; quand il tonne, c'est la montagne qui gronde ; si des nuées blanches descendent sur son flanc, c'est un manteau d'hermine dont elle se couvre ; si le soleil se couche dans des flots d'or, c'est la montagne qui a mis sa robe de pourpre. Je me rappelle une expression aussi juste que pittoresque dont se servent les paysans de la Limagne pour dire que le temps esta l'orage ; ils disent : « Le Puy-de-Dôme a mis son chapeau. »
Il y a, monsieur, je vous l'assure, de l'enchantement, de la fascination dans cette vie-là. On résiste d'abord; mais l'influence de la montagne finit par l'emporter. On était venu pour cacher sa vie, pour l'abriter au fond de quelque gorge discrète et silencieuse, et un matin l'influence de la montagne vous saisit et vous entraîne. Elle vous dit : « Marche! marche! » comme Bossuet au pécheur éperdu et tremblant. Vous courez le jour, vous courez la nuit ; vous franchissez comme le vent des espaces immenses; vous traversez à pied l'eau des torrents; vous sautez, plus léger que l'izard, sur la croupe
LES PYRE.NEES. 53
décharnée du monstre, le long de ses tlancs sillonnés par la foudre; vous atteignez sa tête; vous voilà à la source des cascades éternelles, debout sur les corniches chancelantes, entre le ciel et l'abîme! A ce moment, si philosophe que vous soyez, l'enthousiasme vous prend. Il n'y a pas moyen de regretter rOpéra, le boulevard de Gand et la forêt de Marly. Vous étiez incrédule, vous êtes converti !
Un jour, le général Auvray \ avec lequel j'ai eu le plaisir de visiter les Pyrénées, me voyant. dans une de ces crises d'admiration dont je viens de parler (c'était, je crois, à la grotte de Cèdres) : « Bien ! s'écria-t-il, voilà notre Parisien révolté! » — Le mot était d'une singulière justesse; je le recueillis, et, en y pensant mieux, je compris que le général m'avait livré le secret de la métamorphose que j'avais vue s'opérer dans un grand nombre de voyageurs, partis comme moi de Paris ou de toute autre capitale pour se distraire dans la contemplation de quelque imposante scène de la nature.
Il y a des poltrons qui se révoltent ; il y a aussi des Parisiens qui vont chercher des émotions un peu plus haut que la butte Montmartre, un peu plus loin que la terrasse de Saint-Germain. Cette classe de voyageurs est curieuse à observer. Naturellement frondeuse, elle commence toujours par se mettre en défense contre les idées qui ont cours, contre les impressions que tout le monde éprouve, contre les admirations qui ne s'adressent pas à elle. On dirait qu'il est impossible d'avoir vécu quelques années à Paris sans avoir fait provision de dédain pour la nature entière. C'est dans cette disposition que je vis Bordeaux. Vous le savez, monsieur, Bordeaux me subjugua ; mais si je me livrai sans réserve aux séductions de cette enchanteresse, à peine lui avais-je tourné le dos, à peine avais-je fait quelques lieues sur cette interminable route des Landes, où M. le directeur des ponts et
' ]l commandait alors le département des Basses-Pyrénées.
chaussées n'a sans doute jamais passé, et je l'en félicite, que je me sentis redevenir Parisien. Arrivé à Pau, j'y apportais donc, Dieu me le pardonne! cette humeur paradoxale, cette froideur déconcertante, ce scepticisme dédaigneux et railleur qui fait ordinairement partie du hagage d'un Parisien, lorsqu'enfin j'aperçus les Pyrénées. Or, monsieur, c'est à cet instant que commence presque toujours la révolution ou plutôt la révolte qui s'opère dans les idées du touriste venu de Paris. Voici comment :
En principe, un Parisien est un être hlasé sur tout. 11 y a pourtant deux choses dont il n'a aucune idée et sur lesquelles sa sensibilité nerveuse n'a jamais subi d'épreuve: la mer et les montagnes. Je me rappelle, à ce propos, le mot d'un enfant qui, descendu de voiture, s'était trouvé tout à coup en face de la mer, et à qui on demandait ce qu'il pensait de ce spectacle : a Elle est trop grande ! » s'écria-t-il presque effrayé. La vue des montagnes produit, au premier abord, la même impression sur des yeux peu habitués aux grandes scènes de la nature. On ne voit que d'immenses masses grisâtres, toutes pelées, qui bornent l'horizon et derrière lesquelles on étouffe. Puis, on se trouve si exigu, si mesquin, si périssable, en face de ces géants immortels, de ces indestructibles colosses, qu'on éprouve comme un sentiment d'impatience et d'orgueil blessé. Ajoutez que le premier aspect d'une chaîne de montagnes est loin de satisfaire à ce besoin d'essor, de mouvement et d'espace qu'on cherche ordinairement, par compensation, quand on a laissé si loin derrière soi les délices de Paris. Ces montagnes ressemblent à une muraille sur laquelle la main de Dieu aurait écrit, comme sur les sables du rivage : Tii n'iras pas plus loin!
Et pourtant, au bout de quelques jours, cette vue vous sollicite et vous émeut; cette barrière éternelle vous attire, vous passionne, vous jette dans de singulières rêveries; le cœur se remplit de désirs; an veut voir, on veut connaître.
on veut partir! Il semble qu'il existe un monde nouveau, inconnu, quelque terre merveilleuse derrière ce mur à pic, et qu'il n'y ait qu'à monter sur le faîte pour la découvrir.
Pour les organisations vraiment parisiennes, cet état de lutte et d'anxiété dure toujours quelque temps. Un Anglais arrive à Pau, dîne, fait graisser sa voiture, demande des chevaux, part à huit heures du soir pour les Pyrénées et s'endort. Un Parisien y met plus de façon : il reste huit jours à Pau ou à Tarbes, et passe cette huitaine à scandaliser toute la ville par la médiocrité et la tiédeur de son enthousiasme; il passe tout ce temps à disputer sur les Pyrénées qu'il n'a pas vues, et à railler les admirations locales qu'il partagera demain; car déjà l'influence des montagnes opère. Depuis huit jours, les Pyrénées, qu'il n'aperçoit encore que de la terrasse où Henri IV, enfant, souriait à ses belles montagnes, les Pyrénées ont si souvent changé d'aspect, elles ont étalé tant de grâces charmantes ou tant d'austère beauté, elles se sont si coquettement parées des perles du matin, elles ont si noblement ceint leur t(3te des nuages dorés du soir; le Gave a tour à tour si amoureusement baisé leurs pieds ou si fièrement grondé entre leurs roches retentissantes; en un mot, la montagne a fait tant d'avances, prodigué tant de charmes et tant de caresses à notre Parisien enchanté, qu'au bout de huit jours, il n'y tient plus. Il a encore le sarcasme à la bouche; mais déjà la passion est au fond du cœur. Les Pyrénées se vengent en troublant ses nuits et en portant le désordre dans son àme, à peu près comme ces belles femmes dont on croit pouvoir se dt'fendre en disputant sur leur beauté. Aussi, un matin, le Parisien se lève au point du jour dans une agitation extraordinaire, et au moment oii l'hôtesse vient lui demander ses lettres pour le courrier de Paris : « Il s'agit bien de Paris ! » dit-il en saisissant son chapeau ; et à ces mots le Parisien part; il est parti !....
Le soir (car toute cette histoire est la mienne),
le soir, j'arrivai à Bagnères de Bigorre.
On m'avait conseillé de commencer ma course dans les Pyrénées par une promenade à Bagnères et dans la vallée de Gampan, à peu près comme on fait pour les enfants, auxquels on apprend à lire en leur montrant des images. On craignait de me décourager en mettant sous mes yeux, du premier coup, les pages les plus difficiles et les plus sublimes de ce grand livre de la nature dans lequel j'allais lire. Ce fut donc par des images que je commençai.
Bagnères de Bigorre est en effet la plus charmante vignette que Ton puisse placer au frontispice d'un voyage dans les Pyrénées. Je ne sais rien, en France et en Italie, qui donne une idée de ce délicieux séjour. La jolie petite ville de Suze qui vous reçoit à la descente des Alpes, du côté du Piémont, dans son enceinte si riante et si hospitalière, ne peut lui être comparée que de très-loin. Vous allez en juger, monsieur. Imaginez une ville où les maisons ont partout des chambranles de marbre à leurs portes, des assises de marbre à leurs fenêtres, des terrasses suspendues et des murailles qui sont blanches comme la robe de noce d'une jeune fille ; imaginez des rues, non pas tirées au cordeau, mais aérées, spacieuses et serpentant comme les allées d'un jardin autour d'un cottage; des rues, non pas pavées avec des cailloux pointus comme la plupart des villes du Midi, mais qui semblent avoir été battues et nivelées par Mac-Adam lui-môme; et partout, le long des maisons, des ruisseaux d'eau courante et limpide qui ne se taisent pas plus que les cascades du grand Gondé ; et une promenade qui vous donne, en plein midi et au milieu d'une cité populeuse, la fraîcheur du bocage le plus retiré et le plus secret; et plus de vingt sources d'eaux minérales qui jaillissent à gros bouillons du sein de cette terre échauffée par les plus doux rayons du soleil ; et des établissements thermaux dignes des Romains, si ce n'est
LBS PYUËNÉES. o1
que, dévote à ses dieux autant que nous sommes devenus matériels, Rome adorait des naïades où nous ne voyons que des fontaines, et construisait des temples où nous bâtissons des buvettes ; figurez-vous ensuite, monsieur, dans ces rues, sur ces places, dans ces promenades, une population pressée, mosaïque mouvante, bigarrure singulière de mœurs, de langage et de costume, où les modes de Paris luttent quelquefois sans succès avec la simple et rustique élégance du justaucorps montagnard , où Fhabitué de l'Opéra coudoie le rude chasseur des plateaux de l'Aragon, à peu près comme si un des deux pôles rencontrait l'autre dans l'espace; enfin, représentez-vous cette scène dominée au nord par la flèche hardie et le gracieux campanile d'une église gothique, tandis qu'à l'extrémité opposée s'allonge le pic du Midi, couché comme un sultan parmi les roches verticales qui se dressent tout autour de lui, trop éloigné cependant pour projeter ses grandes ombres sur la délicieuse vallée où Bagnôres sourit et se joue sous l'azur de son beau ciel, irnnpruntant à la montagne que sa fraîcheur et lui laissant sa majesté.
Telle estBagnères deBigorre. Oh ! c'est un enchantement, monsieur, de parcourir cette ville joyeuse, de chercher l'ombre sous ces beaux tilleuls qui lient la montagne à la plaine par un chemin de verdure et de fleurs, d'ouvrir ses poumons à cet air vif et pénétrant qui vous arrive tout cbargé des parfums de la vallée, de trouver au détour de chaque rue une Naïade qui vous attend au fond de sa couche de granit, où elle vous plonge mollement dans ses eaux tièdes et caressantes! C'est un rare bonheur d'habiter une,. ville si neuve, si brillante, si fraîche, si bien parée, construite avec un soin si minutieux, et qui semble aussi jeune qu'elle est charmante! Chose étrange! Bagnères est une des plus anciennes villes de France; non qu'elle remonte au siège de Troie, comme le prétend Xavier Salaignac; mais on sait
qu Auguste y mit garnison romaine, et l'inscription suivante, qu'on a retrouvée dans des ruines, prouve que le vainqueur de Bagnères y avait un temple :
Kvmini Avgvsli
Sacrvm
Secvndvs Sembedu
— ns fil. nominc
Vicaiiorvm aqvcii
— sivni et svo posvit.
On sait aussi qu'après Tinvasion des Francs, leBigorre fut érigé en comté; qu'au douzième siècle, Centule III lui donna une Charte ; que Gaston de Moncade y combattit la croisade exterminatrice d'Innocent III; que le traité de Brétigny livra Bagnères aux Anglais, et que l'insurrection la rendit à la France. Personne n'ignore non plus qu'au seizième siècle les guerres de religion y éclatèrent avec fureur, qu'en 1655 une contagion effroyable ravagea la ville, qu'en 1660 un tremblement de terre faillit la renverser de fond en comble; que quinze ans après elle fut en proie à la famine et à la plus affreuse misère. Enfin, on sait que la renommée de ses eaux ne date pas d'hier : l'empereur Auguste, l'émir Abdheiam, le comte de Montfort, Henri de Transtamare, le comte de Montgomeri, le roi de France Henri IV et sa mère Jeanne de Navarre, le philosophe Montaigne, le duc du Maine, madame de Maintenon, et combien d'autres ont pris les bains de Bagnères. Eh bien! quand on arrive dans cette ville, je vous assure qu'à moins d'avoir le très-savant livre de M. Pambrun dans sa poche et dans sa mémoire, on ne se doute pas de tout cela. Bagnères est une ville quisem* ble être sortie de terre tout d'un coup et toute neuve, à peu près comme ces palais brillants et ces jardins magiques qui naissent sous la baguette des fées.
Vous comprenez maintenant, monsieur, que si les voyageurs accourent à Bagnères de tous les points de la France,
LES rVllKNÉES. 59
c'est beaucoup moins pour s'y guérir que pour s'y distraire, et qu'il arrive là bien plus de gens malades de leur opulence et de leur oisiveté que d'autre chose. Bagnères, je lui en demande pardon, n'est qu'une ville de plaisir. Plus tard, en continuant ma course dans les Pyrénées, je vous montrerai des infirmeries véritables, cachées dans la profondeur de la montagne, bien tristes, lirias! et bien solitaires, bien silencieuses, qui ne reçoivent que des malades convaincus, où l'on n'apporte que des souffrances sérieuses et une résignation imperturbable. Voilà des bains qui guérissent quand on n'y meurt pas d'ennui. Mais de quoi se guériraitt-on à Bagnères? On y trouve tout d'abord la joie, le bruit, le mouvement, la musique, la danse, le spectacle, bonne table, bon gîte, société charmante, en un mot tout ce qui faisait dire à xMontaigne : « Qui n'y sait jouir des compagnies qui s'y trouvent et des promenades et des exercices à quoi nous convie la beauté des lieux où sont assises ses eaux, il l)erd la meilleure pièce et la plus assurée de leur effet. )>
Je sais bien qu'on cite des cures merveilleuses. Je sais que Vauquelin a analysé, avec un soin scrupuleux, les principes contenus dans les eaux de Bagnères, et qu'il y a trouvé de l'oxyde de fer, du carbonate de potasse et du carbonate de chaux dans une quantité très-respectable. J'ai lu tout comme un autre les vers que M. le duc de Chartres y laissa en 1774, en reconnaissance d'une guérison célèbre :
Adieu, cher ba'ui du l'ic ; adieu, je nie retire :
Charme pnr les bienfaits, je vais prendre ma lyre
Pour chanter tes vertus, propres à tant de maux,
Pour le donner le nom de la reine des eaux !
Oui, nion aimal)le Pré, tu prolonges la vie!
Oui, je dois aujourd liui, sans nulle (laiterie,
Publier tes bontés, dire à tout l'univers
Que ton eau peut guérir de mille maux divers.
11 est donc très-certain que du Pô jusqu'au Tage,
Toute eau, même le vin, devrait te rendre hommage!
60 VOYAGES ET VQYAGEUKS.
.rai lu ces vers sur le schiste noir où ils sont gravés, et je ne doute ni de leur sincérité ni de leur origine. Je crois aux propriétés curatives des bains de Bagnères; je prétends seulement qu'on n'y vient pas pour être guéri. On y vient pour s'amuser, comme faisait Montaigne; et je cite Montaigne, afin de ne blesser personne.
« Les eaux minérales de Bagnères-Adour agissent, dit M. Alibert, en excitant dans Téconomie animale des mouvements qui deviennent salutairement perturbateurs. » — Voilà la vérité sur Bagnères. On y vient pour être salutairement secoué; et vous allez voir, monsieur, si la ville ment à sa renommée et si elle est d'humeur à se brouiller avec la médecine.
En arrivant à Bagnères, il ne m'avait fallu qu'un talent d'observation très-médiocre pour apercevoir tout d'abord que la population de la ville, si confuse qu'elle pût paraître quand on l'étudiait au point de vue pittoresque, se partageait pourtant en deux masses bien distinctes: les étrangers et les indigènes, les gens qui boivent les eaux et ceux qui ne les boivent pas, ceux qui s'abandonnent volontiers aux effets perturhateiirs et ceux qui s'en gardent, ceux qui s'agitent et ceux qui restent calmes, ceux qui dépensent et ceux qui reçoivent, ceux qui jouissent de la beauté du lieu et ceux qui l'exploitent. Et remarquez que je ne veux pas faire ici une sotte querelle aux habitants de Bagnères ; tout au contraire, je prétends les louer. Leur conduite est conforme aux éternels décrets de la Providence. Si les gens qui habitent Bagnères toute l'année étaient de l'humeur que j'ai vue à ceux qui n'y séjournent qu'en passant, l'équilibre, qui est une des premières lois de l'ordre physique et une des garanties de la société, serait infailliblement rompu entre le mouvement et la résistance, et personne ne peut prévoir ce qui résulterait d'un pareil état de choses. Quant à moi, voyageur et Parisien, ma place était naturellement marquée parmi les
turbulents. Je m'y résignai, j'avalai quelques verres d'eau sulfureuse, je pris un cheval à loyer, et je m'abandonnai à mon étoile.
La ville, au moment où j'y avais mis le pied, m'avait paru atteinte d'une véritable monomanie. Je ne voyais que gens à cheval, hommes, femmes et enfants, gens qui partaient comme des fous, ou qui revenaient épuisés et haletants, qui faisaient claquer des fouets ou sonner des éperons; gens bien vêtus, mais avec une singulière recherche de façons cavalières, la jambe relevée, la hanche droite, le nez au vent, le chapeau de paille en tête, et le flanc serré par un ceinturon rouge qui retombait à longs plis sur le côté. J'arrivai pourtant, non sans avoir manqué d'être écrasé deux ou trois fois, à l'hôtel où j'allais loger, et là je reçus la liste que voici :