CHEVAUX DE LOUAGE
« s'adresser à Pierre Idrac, rue Traversièrc; Joseph Idrac, rue de Lorry; .Tcan-Marie Idrac, rue Longue; Antoine Idrac, au ponl d'Arcas; Charlet, hôtel de France; Uzac jeune, hôtel du Bon-Pasteur, etc. »
Je ne vous donne que quelques noms; la liste en contenait trente. Vous comprenez monsieur! Trente loueurs de chevaux dans une ville de cinq mille amesî Faites une règle de proportion, et calculez ce qu'une pareille industrie, une industrie qui a la force de six cents chevaux, ainsi maîtresse d'une petite ville, peut y exercer d'influence et de domination. Aussi vous ai-je dit qu'à peine arrivé à Bagnères, je m'empressai de faire ma soumission à la dynastie des Idrac, et je louai un cheval avant d'avoir commandé mon dîner.
Le lendemain, je fus assez heureux pour être admis dans une des meilleures et des plus aimables sociétés de Bagnères,
G'2 VOYÂGKS ET VOYAGEURS.
dans une de ces colonies de baigneurs où un Parisien trouve tout d'abord protection et bienveillance. L'influence des montagnes régnait là sans contradiction, et le démon perturbateur des eaux de Bagnères n'y laissait reposer personne. On me proposa de me conduire dans la vallée de Gampan; j'acceptai. Quelques heures après, vingt chevaux, sellés et bridés, arrivaient devant la porte de l'hôtel. Nous voilà partis. Une dame me déconsidéra d'un mot. « Ce monsieur, dit-elle, ne m'a pas l'air de quelqu'un qui galope. » A Bagnères, c'est tout dire. C'est un jugement dont un homme ne se relève pas, eûl-il fait V Iliade ou inventé la machine à vapeur ; eiàt-il, qui plus est, gagné un prix dans sa jeunesse à Epsom ou à*Chantilly.
Cependant cette dame se trompait; car je partis au galop, tout comme mes dix-neuf compagnons, entraîné, à vrai dire, encore plus par mon cheval que parleur exemple. Mais quel galop, monsieur! Nous dévorions l'espace. La vallée disparaissait sous un nuage épais que nous soulevions tout autour de nous. Les troupeaux effrayés fuyaient à notre approche, ou roulaient sous les pieds de nos chevaux, ou se précipitaient dans les fossés. Les bergers nous menaçaient du poing et du bâton, les gardeurs de pourceaux nous jetaient des pierres, les gardes champêtres nous criaient : Arrêtez !
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille va combattre et triomphe en courant.
Et nous courions, et nous laissions derrière nous les bois, les préSj les hameaux, les riches métairies, les coteaux verdoyants, qui semblaient courir comme nous et comme atteints du même vertige; nous franchissions à bride abattue toute cette délicieuse vallée, n'entendant rien, pas même le frémissement de FAdour indigné, ne voyant rien que la route, rien que cette ligne blanche et sinueuse qui fuyait follement devant nous au milieu d'un tourbillon de poussière. Mes
compagnons paraissaient accoutumés à cette allure, et n'accordaient pas un moment de relâche aux nouveaux venus. Quant à moi, les deux poings appuyés sur mes arçons, le corps en avant, le jarret tendu et le pied entièrement chaussé dans l'étrier, j'avais plutôt V air d'entraîner un cheval pour les courses du Champ de Mars que de faire une promenade d'agrément. Aussi j'ai tant couru ce jour-là, que je ne suis pas encore bien remis de l'émotion; et pour peu que j'oublie que je suis à Pau, en lieu sûr, en pays tranquille, chez des gens de mœurs douces et casanières, il me semble, monsieur, que je cours encore
Vous vous rappelez l'histoire de ce riche marchand de Rotterdam qui s'était fait faire une jambe de bois. Cette jambe était un chef-d'œuvre de mécanique; mais à peine M. de Wodenblock (c'était le nom du marchand) eut-il essayé les premiers pas dans la rue, qu'il s'aperçut que sa jambe était plus forte que lui et qu'elle l'emportait. Il voulut s'arrêter un instant, l'infernale mécanique allait toujours; il essaya de se cramponner à la muraille, mais les ressorts de sa jambe tournaient alors avec une telle violence qu'il eût été brisé sur le pavé. Il fallait marcher! M. de Wodenblock marcha si longtemps, qu'au bout de quelques jours la diabolique jambe ne traînait plus qu'un spectre qui pourtant semblait avoir conservé par un don surnaturel la faculté de se mouvoir.
Telle est l'histoire du marchand de Rotterdam. Son fournisseur de jambes lui avait joué un bien mauvais tour ; il avait inventé pour lui le mouvement perpétuel...
C'est en vertu de la même force d'impulsion que je visitai la vallée de Campan. Mais je n'en mourus pas.
Le lendemain, je quittai 'Bagnères et je partis pour la haute montagne. Nous nous retrouverons à Gavarnie.
LE CinQUE DE GAVàRNIE
Paris, novembre 1837.
Ma dernière lettre, datée de Pau, finissait par une promesse: «Nous nous retrouverons à Gavarnie», vousdisais-je. Nous y voici, monsieur ^ Malheureusement, depuis ma lettre, j'ai dû revenir à Paris ; et c'est donc à Paris que je vais continuer, si vous le voulez bien permettre, ce très-long récit d'un petit voyage.
Ecrire ses voyages avec des souvenirs tirés d'une valise, peindre ce qu'on a vu avec des couleurs qui ont eu le temps de sécher sur la palette, c'est un inconvénient sans doute. Mais voici, d'un autre côté, l'avantage que j'y trouve :
D'abord, monsieur, figurez-vous bien qu'on n'écrit jamais sur les lieux mômes qu'on a visités. Ce qui est vrai des paysagistes ne l'est pas des faiseurs de livres on d'articles. Ceux qui vous écrivent dans ce style : « Je suis ici au milieu du désert, seul, en présence de la nature, sous son regard dur et sauvage, et je vous écris darfê l'éternel silence de la montagne que trouble seulement lé bruit lointain et monotone
' Le directeur du Journal des Débats,
des cascades séculaires, etc. » ; ceux-là mentent presque toujours. Avant d'écrire, ils ont commencé par sécher leurs habits, par se mettre à l'aise; ils ont fermé leurs fenêtres et fait défendre leur porte ; et c'est ordinairement dans un bon fauteuil, enveloppés d'une robe de chambre, que ces amants de la nature procèdent à leur narration sur place. Elle n'en vaudra que mieux suivant moi.
Trop prés du tableau qu'on veut peindre, l'imagination grossit les détails, elle rapetisse l'ensemble. 11 y a une foule d'incidents qui vous ont ému sur le terrain, et qui sont mesquins et misérables vus à distance. Pourquoi voulezvous que votre lecteur se passionne pour des riens qui, sous un beau soleil, à ciel ouvert, après un déjeuner copieux, vous ont ému comme un enfant? Règle générale : un lecteur iV Impressions de voyage est presque toujours un oisif qui a les pieds appuyés sur des chenets et qui veut bien que vous l'amusiez, si vous pouvez; mais voilà tout. Un de mes amis m'écrit à ce propos : a Votre dernier article sur les Pyrénées m'a paru un peu échevelé; j'y ai trouvé un peu trop l'allure des torrents; les gens de sens rassis sont toujours surpris de cet éclat soudain d'enthousiasme : stupet inscius alto; ce qui veut dire que les gens qui lisent cela au coin de leur feu trouvent qu'il y a un peu d'exagération dans vos tableaux, etc., etc. » Cette lettre était datée du château de B***. Veuillez, monsieur, me permettre de répondre à mon spirituel correspondant, sous votre couvert, que je suis revenu à Paris tout exprès pour n'avoir plus d'enthousiasme. Et maintenant voici ce que j'ai à vous raconter sur Gavarnie.
Le Cirque de Gavarnie est un des points des Pyrénées qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de voyageurs. Il y a à Pau une phrase toute faite et que vingt personnes par jour vous répètent le plus sérieusement du monde : <{ Vous nepouvex,pas quitter les Pyrénées sans avoir visité
le Cirque de Gavarnie. )) Alors, si pressé que vous soyez, la honte vous prend et vous partez.
On arrive à Gavarnie ou plutôt à Saint-Sauveur par mille chemins commodes que la civilisation a ouverts dans la montagne. Si vous êtes à Bagnères de Bigorre, comme j'y étais, et que la saison ne vous permette pas de tenter le difficile passage du Tourmalet, vous redescendez jusqu'à Lourdes. De là vous traversez dans toute sa longueur la vallée d'Argelez, bien plus belle et bien moins célèbre que celle de Campan; vous grimpez sur les hauteurs de Saint-Savin, d'où votre vue découvre trois villes et vingt-trois villages, semés dans l'immensité de la plaine. Depuis Pierrefitte, vous suivez une corniche taillée sur le bord d'un précipice sans fond; et après avoir vu le pont d'Enfer jeté sur l'abîme, et tous les vieux châteaux de l'ordre de Malte perchés sur des amas de roches, et toutes ces délicieuses prairies, oasis de verdure, suspendues aux flancs des montagnes avec leurs troupeaux et leurs bergers, vous arrivez à Saint-Sauveur par un chemin qui n'est plus terrible qu'en souvenir.
Saint-Sauveur ressemble à presque tous les établissements thermaux des Pyrénées : une longue rue étroite et sombre, des maisons de marbre, la montagne par-dessus, une cascade dans le fond ; — pendant quatre mois, affluence de voyageurs, grand mouvement, table excellente, promenade le jour et jeu la nuit ; tout lereste de l'année, le silence du désert; les propriétaires des maisons s'en vont, les hôtels sont clos comme l'arche de Noo pendant le déluge ; seulement les ours sont dehors, seuls habitants de la haute montagne pendant l'hiver. Saint-Sauveur est le dernier établissement thermal des Pyrénées du côté de l'Espagne. La renommée de ses eaux est toute moderne. Un jour, dans le dernier siècle, un évoque de Tarbes, exilé à Luz, construisit une petite chapelle tout près de ces sources, et y inscrivit ce verset : Vos haurietis aquam de fontibxis Salvatoris. Saint-
Sauveur doit à cette devise son nom, sa réputation et sa fortune.
En 4823, madame la duchesse d'Ângoulême visita Saint- Sauveur. Quelques années après, la duchesse de Berry y lit un voyage. La municipalité du temps érigea, en mémoire de ce double séjour, deux colonnes de marbre blanc d'un assez beau travail. Vint la révolution de Juillet qui gronda, voyant ces colonnes, et qui peut-être les eût démolies si M. le maire n'avait eu l'heureuse idée d'y attacher une lanterne. Cette lanterne fut très-agréable aux habitants de Saint-Sauveur, et mit tout le monde d'accord.
De Saint-Sauveur à Gavarnie, il y a quatre lieues de montagnes à gravir et trois régions très-diverses à traverser. La première appartient encore à la nature cultivée; elle se termine au village et à la grotte de Gèdres. La seconde est ce qu'on nomme le Chaos. Dans la troisième, on commence à apercevoir les neiges ; la neige est sur toutes les cîmes de la montagne, au bout de tous les points de vue. Cette région est le dernier et le plus escarpé des trois immenses degrés par lesquels on monte à Gavarnie.
Nous partons, à six heures du matin, bien empaquetés dans nos manteaux, joyeux et chantant ; le froid est vif, la brume est épaisse, le soleil se cache derrière la montagne.
Jusqu'à Gèdres, la routé est facile; elle court étourdiment le long du rocher; mais aux endroits dangereux, elle trouve une rampe qui l'arrête court et l'empêche de tomber de huit cents pieds de haut dans l'abîme, comme ce jeune cavalier dont nos guides nous racontaient l'histoire. La rampe, il faut l'avouer, ote toute émotion, tout prestige à cette première partie du voyage. On n'a plus peur; c'est un grand ennui. Il n'est plus possible de se rompre le cou au passage de rKchelle; c'est un vrai malheur. Une jeune dame de notre caravane disait très-sérieusement, en voyant qu'elle ne
courait plus aucun risque sur la route de Gèdres : « Ah ! les malheureux! ils nous ont gâté leurs Pyrénées! »
Une société d'étrangers, partis le matin quelque temps après nous, et qui semblaient tenir à grand honneur de nous dépasser, comme dans une concurrence de grande route, était le seul danger que nous eussions à craindre ; mais celui-là était du genre le plus prosaïque et le plus ennuyeux. Ces voyageurs lançaient leurs chevaux à bride abattue, traversaient nos rangs commes des Numides ; et puis, s'arrêtant à quelque distance, nous attendaient pour nous dépasser encore; et ce manège recommençait à chaque détour de la montagne. 11 en résultait des mêlées d'hommes et de chevaux très-incommodes dans un si étroit sentier. Du reste, ces gens n'y mettaient aucune malice. Seulement, ils paraissaient plus préoccupés d'équitation que de montagnes. C'est le défaut d'un grand nombre de touristes dans les Pyrénées ; on dirait des jockeys qui voyagent pour leur instruction. Enfin, pourtant, grâce à la vigueur et à la persévérance de nos chevaux, grâce à nos guides qui nous montraient la bonne route, notre caravane parvint à se mettre à couvert de cet ouragan ; et cela, sans que nous ayons été obligés, comme on nous le conseillait, de jeter dans le Gave aucun de ces intrépides jouteurs. Nous les reverrons à Gavarnie.
Les guides et les chevaux des Pyrénées, deux espèces remarquables, deux races d'élite qu'il ne faut pas séparer dans ses éloges, quand on rend compte d'un voyage dans ces montagnes : les uns sobres, patients, infatigables, d'une intelligence et d'une adresse merveilleuses, ce sont les chevaux; les autres enjoués, bavards, familiers jusqu'à l'impertinence, souvent courageux jusqu'à l! héroïsme, ce sont les guides. Il y a telle ascension périlleuse dans la région des neiges et des glaciers où les guides se sont dévoués comme des soldats montant à l'assaut, où ils ont péri comme des
martyrs. Quel que soit le danger qui se présente, un guide ne recule jamais ; il vous avertit, vous conseille ; et si vous insistez pour passer outre, il vous suit d'un pas sûr et d'un cœur ferme, jusqu'au moment où le sol manque sous ses pieds et l'engloutit. Et vous auriez peine à croire, monsieur, à combien d'épreuves de ce genre ils sont exposés. Le nombres des gens qui voyagent dans les montagnes sans but, sans mission, sans désir de connaître, sans préoccupation scientifique, ne cherchant dans le danger qu'une sorte de volupté puérile et de jouissance nerveuse, est plus grand qu'on ne l'imagine. Les guides sont de moitié dans ces expériences et dans ces hasards. Jamais ils n'hésitent, et le point d'honneur y fait plus que l'intérêt. Charles, le doyen des guides de Saint-Sauveur, est le type de cette race d'hommes énergiques à laquelle je ne puis comparer, faute de trouver mieux, que les chevaux qui partagent leur dévouement et leurs fatigues. « Ces chevaux, me disait Charles, ils valent encore mieux que nous; ils sont durs comme le rocher. » Et Charles avait bien raison.
Mais nous voici à Cèdres, au premier tiers du voyage, à la limite de la zone cultivée et du désert. Encore un mot pourtant sur la route que nous avons parcourue. J'ai dit qu'elle serpentait au bord desprécipices, fuyant par des pentes douces, sur un terrain battu, et nous entraînant dans les mille sinuosités qu'elle décrit. Un torrent la suit partout, grondant au fond de l'abîme, quelquefois couvert par les taillis épais qui tapissent les flancs du rocher à une profondeur effrayante, et roulant ses flots impétueux sous une voûte de verdure qui, protégée contre le vent de la montagne, semble immobile et pétrifiée comme elle. Quel est ce torrent? C'est le moment de vous le dire.
Je ne sais plus quel est le touriste exalté qui a écrit que, depuis Saint-Sauveur jusqu'à Gavarnie, il se joue un grand drame, un drame muet, qui par les yeux va jusqu'au fond
de l'âme, et dont les trois actes correspondraient aux trois degrés d'ascension quej'ai décrits. Mais ce que ce voyageur n'a pas dit, et ce qui est tout aussi vrai, c'est que le drame de Gavarnie a son héros. Ce héros est un fleuve. Tantôt captif au fond de Tabîme, tantôt frayant sa route au milieu des roches brisées ; ici, caché sous la montagne qui semble l'accabler de tout son poids, là, courant à pleins bords entre deux rives de marbre; après avoir jeté aux échos du désert bien des frémissements de rage impuissante, après s'être.perdu une dernière fois dans les débris qu'il a amoncelés, le héros reparaît, au moment où le drame flnit, majestueusement assis sur la base inébranlable d'un rocher à pic de six mille pieds de haut, et couronné d'une auréole de neiges étincelantes.... C'est-à-dire, en langue vulgaire, que le Gave de Pau prend sa source sur les hauteurs et parmi les glaciers de Gavarnie (Gave-Béarnais); qu'il est le roi, le maître, le dominateur superbe de toute cette partie de la montagne; et, pour parler comme les géologues, qu'il est l'agent primitif et principal de toutes les modifications, de tous les bouleversements qu'a subis et que peut subir encore la contrée que nous parcourons.
Au delà de Gèdres, c'est le Chaos. Plus d'arbres, plus de culture, plus de maisons sur les coteaux, plus de prairies verdoyantes ; nous entrons tout à coup dans le désert le plus sauvage et le plus affreux. A cet instant, monsieur, si vous aimiez les longues descriptions, j'aurais beau jeu avec vous. Imaginez, en effet, sur une étendue de plus d'une lieue, un éboulement immense de blocs de granit, des masses de dix mille pieds cubes (Ramond dit cent mille) entassées les unes sur les autres dans un désordre inexprimable, et comme si la main de Dieu lui-même eût secoué violemment le sol où elles reposent dans une confusion immémoriale. Imaginez ensuite ce que doit être le chemin qu'il faut suivre au milieu de ces ruines convulsives, parmi
ces roches déchirées et tranchantes, dans ces cavernes suspendues, sous ces voûtes qui, suivant l'expression du chevalier Bertin (il y a un madrigal de Berlin sur Gavarnie),
« de quelque côté qu'on les envisage, vous menacent ))
Mais quelle que soit l'horreur de ce spectacle, c'est le moment de s'arrêter, de s'isoler, si l'on veut en jouir. Ainsi ai-je fait. La caravane continuait sa route, pressée d'arriver. Moi j'ai sauté sur un roc, et je me suis procuré pendant quelques instants le plaisir de me voir seul au milieu de cette immense scène de destruction, seul parmi ces formidables décombres qui doivent avoir été le champ de bataille des Titans contre le ciel : plaisir mêlé de tristesse, d'humilité, de jactance et d'effroi, le tout ensemble; car on pense vite à cette hauteur, les sentiments se succèdent avec rapidité; et debout sur ces masses imposantes dont l'équilibre dure depuis des siècles et peut être rompu en une seconde, on est tout m tour effrayé de la faiblesse de l'homme et de son audace.
A la sortie du Chaos, la montagne se resserre, les défilés sont plus courts, les bassins plus étroits ; c'est la troisième période d'ascension vers les hauteurs de Gavarnie. Le drame se complique d'incidents et de difficultés de toute espèce ; vous touchez au dénoûment. En effet, à peine avez-vous dépassé la belle chute d'eau de Saousa, que déjà les glaces du Marboré se présentent à vos yeux, se détachant en créneaux argentés sur la voûte azurée du ciel. Les guides pressent le pas, les chevaux s'animent; la caravane se rallie; on fait silence, et le cœur bat bien fort dans toutes les poitrines; car maintenant, à chaque détour de la montagne, la vue peut changer ; à chaque pas qu'on fait en avant semble réservée la surprise qu'on espère... Mais enfin, la montagne s'ouvre ; une vallée toute en pierre s'étend devant vos yeux ; en face, un amphithéâtre immense: c'est leCirque de Gavarnie !
72 VOYAGES ET VOYAGKURS.
Un mot d'abord sur la situation de Gavarnie au point de vue géographique. Gavarnie est un mot complexe: il s'applique tour à tour au village par lequel on débouche dans la vallée, au cirque qui la termine, à la cascade qui la couvre de sa poussière d'argent, et enfin au passage pratiqué au milieu des neiges de la montagne. Placé sur le haut de la crête longitudinale des Pyrénées qui forme la barrière entre la France et l'Espagne, le port ou passage de Gavarnie occupe à peu près le point central entre les deux extrémités de cette immense chaîne qui, d'un côté, descend à l'Océan par une dégradation lente et successive ; de l'autre, après s'être sensilîlement abaissée depuis la vallée d'Âran jusque dans l'Ariége, tout à toup se relève dans le Roussillon, se dresse avec le Canigou jusqu'à une hauteur considérable, et, pressée par le voisinage de la Méditerranée, semble sauter brusquement dans cette mer plutôt qu'y descendre. Situé à peu près à égale distance de Bayonne et de Perpignan, par le sud Gavarnie regarde l'Espagne du haut des tours du Marboré ; du côté du nord il domine toute la portion centrale des Pyrénées françaises, ayant à sa droite le Mont- Perdu, en face le pic de Bergons et Baréges; à sa gauche le Vignemale, le lac de Gaube, et le délicieux plateau où sont assis Saint-Sauveur et Cauterets.
Descendons maintenant, et partons du village par lequel nous sommes entrés dans la vallée de Gavarnie.
Quand on a dépassé les trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau, on arrive à l'embranchement de deux sentiers, dont l'un, à droite, conduit au passage pratiqué sur la crête de la montagne, tandis que l'autre suit la direction du monument qui s'élève à gauche. C'est là que le voyageur s'arrête toujours et qu'il reçoit une première impression. Or, voilà le spectacle qui se présente à sa vue : en face, un cirque naturel, formé par un mur semi-circulaire qui a plus de douze cents pieds de hauteur et plus de
dix mille en circonférence ; sur le faîte de ce mur, les gradins d'un amphithéâtre blanchi de neiges éternelles; audessus, le Marboré, vaste couronnement de roches verticales dressées comme les tours d'une forteresse; à droite, la fameuse brèche que Roland, monté sur son cheval de bataille comme Bonaparte au mont Saint-Bernard, ouvrit de sa large épée; à gauche, le Gave béarnais, qui se précipite dans l'enceinte d'une hauteur de douze cent soixante-six pieds; sur toutes les faces, des torrents qui ruissellent; au pied du cirque, le pont de Neige sous lequel mugit le torrent ; audessous du pont, une immense carrière de rochers confusément amoncelés. Et toute cette grande scène, dont je ne dessine que le trait pour éviter le reproche d'amplification, étincelait pour nous sous les rayons du plus beau jour; toutes les vives arêtes de la montagne, toutes ses saillies, toutes ses harmonieuses lignes, se détachaient sur un ciel pur; et l'incroyable transparence de la lumière prêtait une sorte de magie divine à tout ce tableau, répandait je ne sais quelle sérénité sublime sur l'immortel monument ;
Largior hic cantipos aether et luminc veslit Purpureo.
« Si j'étais encore au fond de l'Inde, s'écria mylord Butte, lorsqu'il fut pour la première fois en face de cette vue imposante, et que je soupçonnasse lexistence de ce que je vois en ce moment, je voudrais partir sur-le-champ pour en jouir et l'admirer! )> Voilà un mot que j'estime et qui n'est pas trop anglais. Je vous demande pourtant la permission de vous expliquer, monsieur, pourquoi je n'aurais pas dit ce mot-là, à la première vue du Cirque de Gavarnie.
Il en est de Gavarnie comme de toutes les choses vraiment grandes et dont la grandeur n'est révélée que par l'étude, la réflexion, et souvent même par la puissance du calcul. Je ne veux pas dire pour cela que l'homme ne
74 VUYAGliS ET VOYAGEURS.
doive admirer la nature que le compas à la main. A tout prendre, les géomètres pourraient bien ne pas être d'aussi bons juges en cette matière que les poètes. Néanmoins je me défie toujours un peu des enthousiasmes qui éclatent tout d'abord et à brûle-pourpoint en présence des grandes scènes de la nature. Il me semble que la nature est comme Dieu lui-même; il faut du temps et de la réllexion pour la bien comprendre.
Je me rappelle que lorsque j'arrivai à Rome, à quelques pas de la Porte du Peuple, je vis mon compagnon de voyage qui se tâlait le pouls avec une sorte de joie étrange. — Et qu'avez-vous donc? lui dis-je. — J'ai la fièvre; mon pouls donne quatre-vingt-dix pulsations à la minute. Et vous? — Moi, lui répondis-je, il me semble que je suis à l'étal normal. — En effet, l'entrée de Rome ne m'avait paru rien moins qu'imposante, et j'attendis l'enthousiasme plusieurs jours; mais il vint.
Même impression quand j'eus dépassé la porte d'entrée de Saint Pierre. La première vue me laissa froid. Mais en pénétrant plus avant, je vis que j'avais affaire à un monument admirable; je fus frappé de tant de grandeur jointe à une si merveilleuse harmonie, à une si étonnante légèreté dans les proportions ; ces pilastres si élancés et si gracieux étaient énormes, ces bénitiers étaient portés par des anges qui m'avaient paru des enfants et qui étaient des colosses ; ces statues avaient cent coudées, ces voûtes étaient dans le ciel; toute cette grandeur, ainsi étudiée, ainsi mesurée, me subjuguait.
Tel est l'effet que produit l'aspect de Gavarnie. Vu à dislance, vous n'en avez que l'idée la plus fausse et la plus imparfaite. Sa grandeur vous échappe. Vous pouvez vous croire à quelques pas d'un cirque bâti de main d'homme et sur un plan donné pai- un architecte du d(^partement. Mais avan- «'cz : le cirque vous semblait tout près de vous ; eh bien !
LK OIUOUK DE GAVAlJiMb:. 75
VOUS allez jWjfvr de sn grandeur jiar sa distance. 11 ne vous fallait, disiez-vou>, (ju'uii quart-dlieure de marche du point de départ; voici une heure que vous marchez, et vous V n'avez pas encore pénétré dans Tenceinte ; vous montez, \ous montez toujours, vous traversez les bassins de plusieurs grands lacs aujourd'hui taris; vous cheminez au milieu des roches aiguës, sous un soleil ardent, et,^à chaque pas que vous faites, le but que vous touchiez du doigt au départ semble s'éloigner davantage et fuir devant vous, ('etle déception vous irrite. J'ai vu des voyageurs s'arrêter de fatigue et de dépit avant d'avoir franchi la limite qui les séparait encore de l'enceinte, et tourner le dos à la montagne perfide qui les avait appelés de si loin et semblait se retirera leur approche. D'autres se couchaient sur le rocher, les yeux fixés sur l'inaccessible barrière, et la contemplaient douloureusement avec le sentiment de leur petitesse et de leur impuissance. Nos intolérables concurrents de la route de Gédres, ces pourfendeurs de rochers qui avaient failli nous culbuter dans le Gave et qui étaient tout feu sur leurs chevaux, n'avaient pas même essayé le voyage, forcément pédestre, du grand cirque. Ils s'étaient arrêtés au village, et nous les y retrouvâmes attablés, et dans cet état d'hébétement où jettent une fatigue récente et un grand appétit démesurément satisfait. Cependant nous étions arrivés au terme de notre course. Nous touchions du pied le pont de Neige; nous recevions sur nos fronts et sur nos habits les perles que jette follement au vent du désert la gigantesque et capricieu.se cascade ; nous nous arrêtions dans une émotion pleine de ravissement et de respect sous ces vieux murs scellés par la main du temps à la frontière de deux empires ; nous mesurions des yeux ces tours du Marboré (|ui dressent leurs créneaux de marbre jus(|u'à une hauteur de dix mille pieds; en un mot, monsieur, car il faut finir, nous étions ravis d'enthousiasme; non cet enthousiasme
factice qui est la monnaie courante des voyages, mais un bon et solide enthousiasme, conquis à force de patience, et capable de résister à la chaleur, aux roches aiguës, à la fatigue, et même à la faim.
Et savez -vous Fidée qui nous vint quand nous nous trouvâmes ainsi réunis au milieu de cette formidable enceinte, tout près de ces places vides, au-dessous de ces gradins abandonnés depuis la création? L'idée nous vint de les remplir. C'était affaire d'imagination; on se mit en frais. L'un convoquait un peuple, l'autre une armée, Charlemagne ou Napoléon ; celui-ci déchaînait dans l'immense hémicycle la danse des morts de Holbein ; celui-là y plaçait les assises du jugement dernier. Pour moi, j'aurais voulu y voir éclater un orage. Un orage si près du ciel, ce doit être un beau spectacle! ordinairement on ne voit la tempête que dans un coin, sur une étendue bornée de toutes parts; on n'en jouit pas, on n*a qu'un fragment d'orage. Il semble au contraire que le Cirque de Gavarnie est assez vaste pour contenir une tempête toute entière, qu'on y verrait se déployer dans toute sa grandeur et dans toute sa puissance. Je crois vraiment, monsieur, que cette idée était la meilleure de toutes. Une tempête envoyée par Dieu, c'est là le seul acteur qui soit de taille à jouer sur ce grand théâtre.
Rêvant ainsi, nous revenions au village de Gavarnie...
Au village, on nous montra le cimetière, et, sous la terre IVaîchement remuée, la tombe de deux jeunes gens morts de froid, le 26 août dernier, sur les hauteurs du Vignemale. On nous montra l'église du hameau, récemment détruite par un éboulement de la montagne ; et, en un coin du sanctuaire en ruines, les têtes de douze Templiers décapités dans ce désert, le jour même où les chants cessaient à Paris sur le bûcher de Jacques Molay; et tout près, sur un débris détaché du marbre, le nom de celle qui fut Dauphine de France, gravé de sa main ; et, dans un sentier solitaire, un pauvre
prêtre catholique, triste et pleurant son église, en face de cet autre temple admirable qui nous avait paru si plein de Dieu... A ce moment, une jeune femme cueillait quelques lleurs sauvages, nées furtivement entre les décombres, et cachait dans son sein ces souvenirs fragiles et périssables d'une grande émotion et d'un grand spectacle.
Et je compris que tous ces contrastes, cette puissance de création à côté de ces ruines, ces cadavres sous l'abri de ces rochers indestructibles, ces (leurs d'un jour cueillies sur le granit, étaient la grande leçon que donnent les hautes montagnes, quand on n'a le temps d'y étudier ni la géodésie, ni la géognosie, ni même la botanique.
LE HARAS DE POMPADOl^R
Septembre 1838.
Un établissement moderne dans un vieux château, tel est le premier aspect sous lequel se présente le haras de Pompadour. Permettez-moi donc, monsieur ', devons raconter d'abord l'histoire du château.
Vous savez que par lettres patentes de 1745, Jeanne-Antoinette Poisson, femme du sous-fermier Lenormand d'Étiolés, et maîtresse de Louis XV, fut créée marquise de Pompadour, quoiqu'elle n'eût rien de commun avec l'illustre famille de ce nom, qui était du Limousin et qui s'éteignit en 1722. Ce que l'on sait moins, c est que la terre de Pompadour ne lui fut donnée que seize ans plus tard, à une époque oii la favorite n'était plus jeune, et où elle pouvait dire comme l'ambitieuse mère de Néron :
Je vois mes honneurs croîlre et baisset mon crédit.
En effet, Louis XV commençait alors à s'ennuyer terriblement de sa maîtresse.
J'ai trouvé, dans les archives du château do Pompadour,
* Le directeur du Journal des Débats.
LE HARAS DE POMl'ADOUR. 79
Tacte passé devant Regnault, notaire au Ghâtelet, et par lequel le duc de Ghoiseul, pair de France, « cède, quitte, transporte et délaisse à titre d'échange, sous toutes garanties, au roi acceptant, la terre, seigneurie et marquisat de Pompadour et dépendances détaillées audit acte, et le duc de Ghoiseul accepte en contre -échange la baronnie, terre, seigneurie et domaine d'Amboise. » L'acte est du 25 mars 1761.
Cette date expliquerait bien des choses qui malheureusement n'appartiennent pas à mon sujet, telles que, par exemple, Talliance de la favorite avec le duc de Ghoiseul, et les premières hostilités du gouvernement de Louis XV contre les jésuites; mais elle donne surtout raison d'une circonstance qui semble, au premier abord, étrange et qui n'en est pas moins certaine : c'est que la marquise de Pompadour ne vint pas une seule fois dans ce beau domaine dont la possession ajoutait pour elle à l'éclat d'un vain titre la réalité et l'importance d'une propriété apanagère. « Elle n'y a jamais mis le pied, » telle est la réponse que vous font sans hésiter les vieux paysans limousins, quand vous leur demande? si la célèbre marquise est venue chez eux; et on dirait, je vous l'assure, qu'ils en sont bien aises.
Mais comment serait-elle venue à Pompadour? Elle mourut trois ans après la donation, ayant passé tout ce temps à retenir à deux mains, et avec tout l'effort d'une coquetterie aux abois, la faveur qui lui échappait, n'osant quitter Louis XV, qui l'aurait prise au mot. S'éloigner du roi! mais c'était le livrer sans défense à toutes les séductions d'une cour où les femmes régnaient, où les plus graves décisions couvraient toujours les motifs les plus frivoles, où la politique se faisait moins sérieusement que l'amour. Aller à Pompadour, c'était abdiquer. La marquise resta donc à Versailles, et elle eut l'honneur d'y mourir dans le palais même, privilège qui n'appartenait qu'aux princes du sang. Quant à
j^O VOYAGES ET VOYAGEURS.
son domaine de Pompadour, il ne vit jamais rien d'elle que ses gens d'affaires, ses architectes et ses maçons.
« Passe encore de bâtir! » a dit La Fontaine, et ce mot excuse en masse tous les vieillards qui bâtissent. On pouvait demander pourtant à madame de Pompadour dans quel but elle faisait bâtir en si grande hâte et à si grands frais, sur une terre qu'elle n'habitait pas, à une telle distance de Paris, dans un pays où elle ne trouverait ni estime, ni respect, ni sympathie, et où le brillant souvenir d'une maison illustre,, dont elle usurpait le blason, ne servirait qu'à éclairer son déshonneur,
Claramque facem preeferre pudendis !
A tout cela, monsieur, la marquise pouvait répondre qu'elle avait un grand projet. Elle prétendait attirer Louis XV à Pompadour, l'y retenir loin de la cour et des affaires, l'endormir dans les délices d'une Capoue limousine, et régenter, du fond de sa province et sous l'ombrage de ses châtaigniers, Paris, l'Europe et les philosophes. C'était une bonne idée ; mais il fallait une prompte et vigoureuse exécution. Pour en assurer le succès, madame de Pompadour avait envoyé dans son fief une légion d'artistes et d'ouvriers chargés de lui construire un château magnifique; l'ancien tombait en ruines, et il ne justifiait ni la vieille et brillante étymologie de son nom, ni sa nouvelle destinée, ni l'ambitieuse prétention de la favorite. On le conserva cependant, et nous y reviendrons tout à l'heure. Mais s'il fut préservé, ce fut par une inspiration toute semblable à celle qui fait choisir quelquefois, pour les mettre en compagnie de jeunes femmes charmantes, des duègnes abominablement laides. Sa laideur plaida pour lui. On se dit qu'elle ferait très-bien ressortir la jeune et fastueuse construction qu'on méditait. On laissa
vivre le vieux château à cette condition, qu'il accepta. Cependant le nouveau s'élevait comme par enchantement.