‹ Voyages et voyageurs, 1837-1854Chapitre 14 sur 18 · M. XAVIER MARMIER · texte numérisé non relu

M. XAVIER MARMIER

(VOTAGE EN AMERIQUE.)

Avril 1851.

Je prends, parmi tous ces curieux voyages que M. Xavier Marmier vient de faire à travers l'Amérique du Nord et celie du Sud S le voyage aux État-Unis, par lequel il a débuté ; et dans cette recherche je m'applique surtout à un point, celui qui semble avoir spécialemenl préoccupé le spirituel et entreprenant voyageur, l'étude delà socia'nilité américaine.

M. Marmier est arrivé auv États-Unis en 1848, encore atteint de cette surexcitation nerveuse que les premiers débuts delà république française avait piovoquée (c'étaient son moindre tort) chez les gens de bonne compagnie. Je ne dis rien de ses autres inconvénients, ce n'est pas le Ueu; mais il est certain que la démagogie avait alors celui-là, de déchaîner les mauvaises manières en même temps que les mauvaises passions; qu'elle mettait le gouvernement dans la rue, la presse

1 Lettres sur l'Amérique. Paris, 1850,

sur la borne, réloquence dans les clubs; qu'elle fermait les salons comme elle menaçait de fermer les boutiques. M.Marmier, qui est un homme d'un goût délicat, et qui est toutp-rêt, si je l'ai bien compris, à sacrifier sa part de souveraineté démocratique pour un peu de loisir élégant, et toutes les constitutions du monde pour ce qui reste de sociabilité française, M. Marmie"; se sentit pris à ce moment d'un irrésistible besoin de changer de place. Et comme entre la pensée et l'exécution d'un voyage il n'y a jamais loin pour M. Marmier, qui est né voyageur comme d'autres sont nés poètes, à peine avait-il senti ce désir de quitter la France, qu'il partait pour l'Amérique.

Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite Me fait courir alors au piège que j'évite...

M. Marmier, blessé au cœur par la chute du trône, fatigué du désofdre et dégoûté de la république, s'en va donner du premier coup dans un pays où la république est à l'état chronique, où elle est dans l'air qu'on respire, dans les habitudes, dans les goûts, dans la passion, dans le sang du peuple depuis deux ou trois générations. M. Marmier a parcouru, je le sais, une notable portion du monde connu, et il a raconté, dans une douzaine da volumes, avec une charmante et sérieuse sincérité, ses impressions de voyageur. Il a tout vu, l'Islande, le Danemark, la Russie, l'Orient et l'Afrique; il a couru de Stockholm à Jérusalem et du Rhin jusqu'au Nil. 11 a tout vu... Mais la Chine lui restait. Pourquoi est-il allé en Amérique?

11 y est allé, si j'en crois son livre, d'une humeur très-peu tolérante, plutôt en misanthrope qu'en touriste, avec un parti pris de maugréer et de pester, comme Alceste au moment de perdre son procès; étrange disposition dans un voyageur, mais qu'explique trop bien cette sorte de découragement plein d'amertume et de dépit qui s'était emparé des âmes après la révolution de Février. M. Marmier s'efl'orçait d'échapper, par un lointain voyage, au spectacle des souffrances et des humiliations de sa patrie, et il en portait chez l'étranger le ressentiment et l'irritation ; et en même temps son pied

n'avait pas plutôt touché la terre étrangère, que déjà son cœur éprouvait le mal du pays. M. Marmier plaint beaucoup les Américaines, savez-vous pourquoi ? parce qu'elles sont exposées à épouser des Américains. Et savez-vous aussi ce qu'il admire en Amérique? ce sont les vestiges de l'ancienne France, les traces de sa glorieuse et passagère domination. Le Canada, la Louisiane, Québec, la Nouvelle-Orléans, le Saint-Laurent, les bouches du Mississipi, c'est là qu'il triomphe et que son cœur se dilate. « Je suis ressuscité, s'écrie-t-il à Montréal. Au lieu de ces cohortes de mécaniciens ou de marchands, je rencontre des gens à la figure ouverte qui, apprenant l'arrivée d'un de leurs compatriotes, viennent euxmêmes au-devant de moi, me cherchent avant que j'aille les chercher, me tendent la main... » Des gens qui vous tendent la main, voilà ce qu'on trouve dans les pays ci-devant français de l'Amérique du Nord. M. Marmier nous dira tout à l'heure ce qu'on rencontre dans l'Amérique anglaise et saxonne. 11 le dira avec cette verve de mauvaise humeur, cette causticité nerveuse, celte exagéralion et cette vivacité de dénigrement particulières à la race française. Mais, en attendant, son cœur est au pays. Ce qu'il y regrette, malgré Février, c'est ce que l'Amérique anglaise ne peut lui donner. Ce qu'il y déteste, c'est le plagiat honteux, imposé à cette noble France, des habitudes grossières que l'Amérique entretient comme un principe de sa constitution et comme un privilège de sa liberté.

Il y a vingt ans, mistress TroUope signalait, dans une piquante relation de son voyage aux États-Unis, l'incroyable insociabilité des mœurs publiques et privées des Américains du Nord. M. Xavier Marmier, en 1848, a été frappé de ce même défaut que près d'un quart de siècle, écoulé dans toutes sortes d'améliorations matérielles, semble plutôt avoir accru que diminué. M. Marmier, en effet, quoique son point de départ comporte moins d'intolérance aristocratique et moins d'aversion nationale, me parait encore plus sévère dans son jugement sur les Etats-Unis que ne l'était mistress ïrcllope. Son antipathie est naturellement plus franche, elle a moins de détours, de finesse et do perfidie féminine ; au fond, elle est

plus réelle et paraît mieux justifiée. J'ai dit qu'il avait été frappé de cette insociabilité radicale qui forme le fond du caractère des Anglo-Américains ; j'entends par là ces habitudes exclusives, cette insouciance grossière du voisin, cette faculté de s'isoler dans son intérêt, dans sa convenance ou dans sa com.nodité, cette idolâtrie du sens personnel, cette candeur dans l'égoïsme, cette impertinence dans la vanité, cette avidité dans le gain, cet esprit d'accaparement et d'appropriation qui sont les signes distinctifs de ce triste défaut.— L'Amérique, disait un jour le capitaine Hall, c'est l'Angleterre moins la loyauté. — C'est l'Angleterre moins l'élégance, dit mistress Trollope. — C'est l'Angleterre moins l'aristocratie, dirai-je à mon tour. Quoi qu'il en soit, ce défaut est général, et, hormis sur quelques points où la sociabilité française a prévalu, partout ailleurs, dit encore mistress Tiollope, « le manque d'intérêt, de chaleur, de sensibilité à l'égard de tout ce qui ne les touche pas immédiatement est universel parmi les Américains.

On conçoit qu'un pareil travers soit le premier qui saute pour ainsi dire aux yeux de l'étranger qui débarque, curieux de voir, empressé de connaître, avide de. former et d'entretenir des relations utiles et agréables. Aussi cette manifestation de l'esprit américain est-elle le premier écueil où va se heurter, en touchant terre, l'esprit ouvert et sympathique de notre aimab'e compatriote. Son livre, sans parler encore de mérites plus sérieux, est le curieux récit de ces mécomptes foudroyants qui se multiplient sous les pas du voyageur. C'est l'odyssée amusante de tous les désagréments, de toutes les misères, de tous les dégoûts qui l'attendent sur les bateaux, sur les chemins, à table, au salon, le jour et la nuit... Mais laissons-le parler, car rien ne vaut un pareil témoignage. Le voilà sur le bateau qui mène de New-York à Albany. Ce qui le frappe d'abord, c'est l'excessive voracité de ses compagnons de voyage :« Les Américains, dit-il, se précipitent à table comme des animaux affamés... chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée, et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes; puis les voilà travaillant dés mains et des dents comme si chaque

seconde leur était coniple'e, suivant d'un œil hagard les plats qui s'éloignent, et les harponnant dès qu'ils reviennent, pour y puiser une nouvelle provision...» Telle est, j'écarte une infinité de détails d'une natu! e moins épique, telle est l'attitude d'un Anglo-Américain à chaque repas qu'il fait, et il en fait quatre. Ici je remarque que vingt ans avant le voyage de M. Marmier aux État-Unis, mistress TroUope avait fait absolument les mêmes observations et presque dans les mêmes termes :

L'absence totale des politesses habituelles de la table, dit-elle, la promptitude voracc avec laquelle les viandes étaient saisies et dévorées, rétrangeté des phrases, la duielé de la prononciation, l'expectoralion continuelle, contre laquelle il était impossi!)le de garantir nos vêtements, la manière effrayante dont les Américains se servent de leur couteau, enfonçant la lame dans leur bouche jusqu'au manche, et celle plus effrayante encore de se nettoyer les dents, après dîner, avec un canif qu'ils portent pour cet usage dans leurs poches; toutes ces causes réunies nous empêchaient de penser que nous fussions entourées de généraux, de colonels et de majors, et de trouver que les heures de nos repas fussent des moments agréables!,..

Mistress TroUope ne dit rien de cette fureur d'accaparement de la part des convives, de celte sorte d'embargo gastronomique qui est, dans le récit de M. Marmier, un des signes les plus caractéristiques de la commensalité américaine; mais voici ce que je trouve dans le Foyage au Levant de madame Agénor de Gasparin, au sujet de cette manie éminemment anglaise ; on pourra trouver dans cet extrait de son curieux livre l'occasion d'un utile rapprochement :

Le bateau anglais est arrivé, on nous accorde des places

sur le bateau du Caire. Le voyage dure trente-six heures. Nous en partageons le plaisir avec cent quatre-vingts enfants d'Albion, débarqués ce matin (à Alexandrie) et rembarques cette après-midi. On nous assure qu'après une traversée pareille ils sont affligés d'un redoublement de lierté nationale, de selfishness. Nous en avons un échantillon à déjeuner. Une famille se place à table... La grand'mère, debout, domine le service. Elle s'empare des plats, qu'elle range en rond autour d'elle, avant que .personne ait osé y toucher. Elle^donne portion

double à ses enfants: deux côtelettes, doux beefsteaks, deux poissons... troir- quund il en r^ste. Les voyageurs regardent, bouche béante et yeux elïarés; tout y passe... On se sent menacé dans les sources mêmes de la vie : on se réveille de cette torpeur, on sauve ce qu'on peut de la voracité insulaire, qui un os, qui une arête, qui un morceau de pain. Les Arnbes courent autour de la table en criant : Ou A'ilah! et Ton sort atfaraé...

La peinture est vive, mais rien n'y manque. Vous en conclurez peut-être que «la voracité» est un défaut anglais développé par le génie américain. Je ne demande pas mieux. Mais en voici un autre dont il faut bien laisser l'initiative et le privilège à l'Amérique : «A voir ces homines, écrit M. Marmier, engloutir une cargaison de denrées culinaires en moins de temps qu'il n'en faut à un Espagnol pour prendre une tasse de chocolat, on pourrait croire qu'ils ont hâte de rentrer dans leur comptoir, de reprendre leur registre ou leur carnet. Par malheur, comme au sortir de là je les ai constamment presque tous trouvés le corps penché sur une chaise, les pieds posés an niveau de leur tète sur le dossier d'une autre chaise, humant nonchalamment la fumée d'un cigare, ou mâchant une once de /aôac,. j'ai dû en conclure, etc., etc. » — Cette position de l'Anglo-Américain, le corps penché, les pieds à la hauteur de la tête, me paraît être la posture démocratique par excellence en ce pays, par opposition à Fattitude généralement observée par les sujets des monarchies plus ou moins constitutionnelles de l'ancien monde, et qui consiste à laisser ses pieds par terre quand on est assis en société. Mistress Trollope donne à cet égard des détails qui ne laissent aucun doute sur l'universanié éminemment nationale de cette coutume réj^uLlicaine. M. Marmier nous a montré les Américains faisant la sieste sur le pont d'un bateau à vapeur, dans un certain négligé relatif. Mistress Trollope nous les montre aux premières loges d'un théâtre, dans une ville de quarante mille âmes, a ...Des hommes arrivaient aux premières loges sans habits... plusieurs, les manches de chemise relevées jusqu'à l'épaule; l'expectoration était continuelle, et Todeur mêlée des oignons et du whisky faisait payer cher l'envie d'ad-

mirer le talent du comédien Drake. Il est impossible de décrire les manières et les attitudes des Américains au spectacle : les pieds élevés plus haut que la tête, la partie postélieure montrée entièrement à l'auditoire et le corps couché sur les banquettes... » Voilà pour le théâtre de Cincinnati. Entrons dans celui de Washington : «... C'était de tous côtés nn crachement continuel... et il n'y avait pas un spectateur sur dix qui lût a?sis d'une manière convenable : tantôt c'était des jambes qui s'étendaient sur le devant de la loge, tantôt c'était im sénateur qui se couchait tout de son long sur un banc... » Passe encore pour des spectateurs, mais voici des juges : «... Nous entrâmes dans la salle d'audience au moment où trois magistrats étaient dans leur stalle. Celui du tnilieu avait les pieds au niveau de la tète, les jambes appuyées sur la balustrade: les deux autres dormaient on en avaient l'air; ils étaient couchés dans dilTérentes positions...» On pense bien que, quand les juges se mettent si fort à leur aise, les représentants du peuple ne se gênent pas davantage : « ... C'était un spectacle repoussant, écrit mistress Trollope, de voir cette belle salle (du Congrès, à Washington), ornée avec tant de luxe et de magnificence, remplie d'hommes assis dans les attitudes les plus inconvenantes, la plupart le chapeau sur la tète, et crachant presque tous d'une manière que je n'oserais vi-aiment pas décrire, etc., etc. »

Si l'on voulait compléter ce tableau, il faudrait suivre pas à pas le voyage de M. Xavier Marmier, l'accompagner sur le chemin de fer qui le mène à Troy, et sur lequel il remarque des gens bien vêtus, ses voisins, « qui ignorent complètement l'usage du mouchoir de poche ; » il faudrait monter avec lui ou dans cette carriole qui le conduit à Cumberiand, ou sur cette barque pontée qui le transporte sur le canal de Whitehall, et où il passe une nuit indescriptible dans une cabine de trente pieds de long occupée par quaiante lits; il faudrait le voir errant dans ces innombrables rues de Washington, qui ne sont désignées que par un chiffre, et, le chapeau à la main, de sa voix la plus humble, demandant son chemin aux naturels du pays : ((Sir, if yoa pieuse, ivhere is the tiventieh street?... » lesquels vous répondent invariable-

ment : « / don't know » (je n'en sais rien) ; enfin il faudrait le suivre jusque dans les salons du pre'sident de la république^, où il regrette ses frais de toilette à la française : « Car j'y rencontrai, dit -il, beaucoup de redingotes de toutes couleurs, des vestes de toutes façons, et fort peu d'habits. »

Mais entre toutes ces petites misères d'un grand voyage, qui se rattachent pourtant quelquefois par des côtés sérieux à l'histoire de la sociabilité américaine, il est quelques scènes qui méritent une mention spéciale pour la singularité exceptionnelle dont elles sont empreintes. On dit, je crois, « Curieux comme un sauvage. » Dans l'Américain, le sauvage reparaît parfois par-dessus l'enveloppe de l'homme civilisé. M. Marmier naviguait sur l'Hudson, et il avait affaire à des compagnons de voyage d'une taciturnité inquiétante.

Tout à coup, dit l'auteur^ un d'eux est venu prendre sans façon ma chaîne de montre, l'a tournée et retournée entre ses doigts, puis s'est éloigné sans murmurer un mot. Un autre, qui se trouvait assis à côté de moi, nie dit : You Imve. a paristr kal? Et, sans plus de cérémonie, il prend le chapeau sur ma tète, en fait ployer les ressorts, le montre à un de ses voisins... puis me le rend dans les mains. Cn instant après, pour payer mon compte au restaurant, n'ai-je pas eu le malheur d'ouvrir ma bourse? Aussitôt, voilà un Américain qui se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un affreux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez... Je cache ma bourse j il me poursuit. Pour mettre un terme à ces obsessions industrielles, j'ai été renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé sur ma tète la vulgaire casquette, j'ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon gilet sur mon épingle, et, grâce à ces précautions, j'ai pu me promener et m'asseoir sans être exposé à une stupide importunité. Voilà le récit fidèle d'une de mes impressions de voyage en Amérique...

Concevez-vous maintenant l'effet de pareilles mœurs sur un voyageur qui est venu chercher, de l'autre côté de l'Atlantique, l'oubli de la république démocratique et sociale, et qui voudrait y trouver, si ce n'est la poésie que personne n'y cherche, du moins un peu de calme pour son esprit, un peu de satisfaction pour son cœur? Et aussi bien >!. Mai mit r ne se perd pas dans les définitions, ne se fourvoie pas dans les

systèmes ; il fait très-peu de politique dans ce pays cù tout le monde en fait, où tout le monde lit le journal et ne lit que le journal. Il est venu pour voir. Il regarde et il raconte. C'est l'intérêt et rimpartialité de son livre; car a force de regarder, il voit aussi quelquefois le bien et il le décrit, quoique à son corps défendant. Ce qui le choque et le décourage dans l'admiration passagère où le spectacle de cette immense prospérité industrielle l'eutraine parfois malgré lui, c'est ce culte de l'or qui est, à ses yeux, l'explication de tous les défauts, comme il semble aussi la cause de tous les prodiges qui éclatent dans la vie matérielle du peuple américain sur toute la surface de son territoire sans limites. Aiiri sacra famés l Voilà la religion de ce pays, où l'observation du dimanche est, suivant une confidence très -curieuse que M. Marmier a reçue et qu'il rapporte, un des plus habiles calculs et une des pbis sûres pratiques de cette dévotion protanc :

Nous sommes, lui disait-on, ci occupés pendant six jours, qu'il en faut un pour nous reposer, et nous ne nous reposerions pas convenablement si, en fermant notre comptoir, nous voyions fonctioimer celui de notre voisin. Pour ne pas être inquiétés par l'aspect d'une concurrence en action, nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt-quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahoniétan, déiste ou athée, n'importe! la question n'est pas là. Elle repose essentiellement sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant un jour, avec la consolante pensée qu'aucxm de nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève par là wh^ portion des bénéfices que nous aurions pu faire...

M. iMarmier explique donc, par ce fétichisme du veau d'or, le contraste que présente celle nation à la fois si prospère et si peu sociable, où tant de grossièreté primitive s'allie à tant de richesse acquise, où la bassesse des habitudes et quelquefois des sentiments n'exclut pas la puissance des actes et l'incontestable grandeur des résultats; car c'est quelque chose que d'avoir conquis un monde , même sur le désert, et que d'avoir substitué [lartout, même cette déaiocratie égoïste et insensible, à l'état sauvage. « Mais d'où vient, demande Tauleur avec une naïveté de touriste fourvoyé, d'où vient qu'a-

vec cette aisance, avec ces trois bons repas, ces vêteraenls confortables, cet argent dans leur poche, les Américains ont toujours la physionomie si sombre, et paraissent si malheureux? D'où vient que je n'ai jamais pu voir, parmi ces milliers d'individus que j'ai rencontrés, ni un élan de gaieté, ni une riante apparence d'animation? D'où vient qu'ils courent dans les rues comme s'ils allaient sauver leur demeure d'un incendie, ou qu'ils naviguent sur ces beaux fleuves comme des collatéraux à qui un notaire vient de lire un testament qui les déshérite?... — Que voulez-vous? me répendait le Yankee, c'est notre nature... »

Peut-être le Yankee eùt-il été plus près de la vérité s'il eût dit : « C'est notre gouvernement. « Quel est, en effet, le principe de ce gouvernement si vanté? Avant tout, la complète indépendance de l'individu vis-à-vis de l'État, indépendance à peine limitée par quelques lois de police. Ouvrez la Constitution des États-Unis; c'est là le fond de cette législation si pleine de roideur démocratique, si soupçonneuse et si jalouse. « L'Amérique, écrivait M. Saint-Marc Girardin il y a quelques années *, l'Amérique est la jeune héritière d'un vieux patrimoine, » c'est-à-dire qu'elle a semé les principes du dixhuitième siècle sur un sol nouveau. Je crois pourtant que la Constitution américaine a beaucoup plus mis du sien dans cet héritage qu'elle n'en a reçu. La défiance de l'autorité, la jalousie des supérieurs, la recherche égoïste du bien-être individuel, en un mot, le triomphe de la personnalité sous toutes ses formes les plus diverses et les plus contraires, tell's ont été les conséquences de ce principe d'indépendance illimitée que la Constitution avait posé, d'accord, je le reconnais, avec la volonté des hommes et la force des choses. M. Xavier Marmier a pu s'en apercevoir. Dans cette voie, on ne s'arrête plus. Croit-on, en effet, quelles que soient les dispositions d'un peuple à ces travers de la vie sociale, croit -on que les formes politiques dans lesquelles cette vie se développe n'y contribuent pas avec une force irrésistible-? M. iMarmier signale, et très-judicieuseiiient à mon avis, cette facilité d'assi-

1 Esson de littérature et de morale (1^45), t. I, p. 371.

milation qui, sur tous les points du territoire anglo-américain, confond dans un rapide mélange les races, les habitudes, les caractères des populations émigrantes venues des quatre parties du monde. C'est là un fait unique et bien digne d'observation. Est-ce le mérite de la Constitution américaine? Estce son défaut? Grand problème, et que l'avenir seul peut résoudre.

En attendant, pour ces Américains, qui n'aiment rien qu'eux-mêmes, il y a pourtant une chose qu'ils aiment plus que tout au monde et autant qu'eux-mêmes, c'est leur gouvernement. Mistress Trollope a passé, dit-elle, deux ans à l'ouest des Alléghanys, et une autre année dans les villes atlantiques et leurs environs. Pendant tout ce temps, elle a conversé avec des citoyens de toutes les classes, et elle n'en a jamais entendu un seul prononcer un mot contre le gouvernement. Mai? entendons-nous : les Américains aiment dans leur gouvernement, savez-vous quoi? leur propre ressemblance, leur image. « Qu'il soit rude, grossier, bruyant, qu'il n'affec le ni dignité, ni gloire, ni splendeur; qu'il ne gêne la volonté de personne; que chacun contribue à faire des lois, et que personne ne soit inquiété pour leur observation; que nos magistiats ne portent point la pourpre ni nos juges l'hermine; que chacun songe à soi, etc., etc.; » c'est sous celte forme que l'Amérique aime son gouvernement. Mistress Trollope ne dit rien de trop. C'est parce qu'il est ainsi taillé sur leur patron que les Américains le préfèrent à tout autre. Ils l'aiment aussi pour la facilité qu'ils ont de traiter avec lui sur le pied d'une triomphante supériorité. En Amérique, on est très-attaché au gouvernement, et on respecte très-peu ceux qui le représentent. Où le citoyen obéit l'homme proteste. M. Marmier raconte que des membres du congrès s'avançant un jour avec peine au milieu d'une multitude nombreuse, l'un d'eux s'avisa de dire : « Faites place, mes enfants, nous sommes les représentants du peuple, » et qu'un Yankee, le prenant par le bras, s'écria en le rejetant en arrière: «C'est à vous à nous faire place, nous sommes le peuple lui-môme!... » Mistress Trollope vit le général Jackson, alors président de la ré[>ublique, faire son cntiée à Cincinnati. A

l'exception de quelques Anglais présents à son arrivée, il était le seul qui n'eût pas son chapeau sur la tête. Il venait de perdre sa femme, on le savait, et son visage portait l'empreinte d'un profond chagrin. « Voilà Jackson! où est donc sa femme?» cria une voix dans la foule. Quand le président se rembarqua, le mari de mistress Trollope, qui voyageait avec lui, le vit accoster par un sale compagnon qui lui adressa ces mots : « C'est le général Jackson, je crois?» — Le général s'inclina. — « Ils m'avaient dit que vous étiez mort ! — Non ; la Providence m'a jusqu'ici conservé la vie. — Et votre femme? » — Le général parut frappé au cœur et fit un geste négatif. Sur quoi l'interlocuteur conclut sa harangue en disant: «Ah! il me semblait bien que c'était l'un de vous qui était mort... » Tout l'Américain est là.

Veut-on me permettre une réflexion? La forme démocratique, appliquée au gouvernement des sociétés, et poussée jusqu'à cette indépendance absolue de l'individu, sait-on où eiie mène? Avec de grandes prétentions philanthropiques, elle mène à l'insociabilité. On a beau mettre la fraternité sur le fronton du temple, c'est l'égoïsme qui l'habite. L'impolitesse des mœurs, la grossièreté des manières, n'est que l'enveloppe de l'insensibilité. Ceux qui, après avoir mis le suffrage universel et la souveraineté individuelle dans leur constitution politique, eflacent ensuite, mutilent et torturent l'individu sous prétexte de socialisme, ceux qui le font manger à la gamelle et coucher dans des phalanstères, semblent, socialement parlant et quelque absurdes qu'ils soient, plus raisonnables que ceux qui l'émancipent, sans lui jeter aucun frein qui l'arrête dans l'exercice de cette indépendance sans limites. Après avoir détendu tous les liens de l'organisation naturelle des sociétés, effrayés de leur ouvrage, les socialistes essayent de les reprendre d'une main jalouse et tyrannique; c'est là leur inconséquence avec beaucoup d'autres. La démocratie socialiste, si elle était jamais possible, périrait par cette alternative inévitable d'émancipation imprudente et d'étouflement systématique. La démocratie américaine périra par Tinsociabilité. On sort de l'état sauvage en défrichant des forêts vierges, en desséchant des marais, en extei minant les Choctaws, les

ils VOYAGEUKS

Mobiliens et les Altakapas. On y rentre par les habitudes insociables, par rinti aiiable idolâtrie de soi-même, par Texclusion intolérante et jalouse, par le mercantilisme égoïste et grossier. Tel est le penchant où l'Amérique du Nord est aujourd'hui entraînée.

Et tenez : M. X. Marmier, quand il s'agit de juger TAmérique républicaine et industrielle, m'est justement suspect par toutes les qualités mêmes que je lui connais; il aime trop les arts ef la poésie, les bons livres et les doux loisirs, les champs et les fleurs, les cascades et les oiseaux; car il pleure d'attendrissement au Niagara, et il se plaint que le râle des locomotives ait fait fuir, dans les forêts des États-Unis, « ces chers petits cbantres du bon Dieu. » Il est donc trop poëte, trop sensible, et à la fois trop civilisé et trop rêveur pour être un juge impartial de Tégoïste et impatiente Amérique; mais, malgié tout, il est sincère. Eh bien! dans les jugements qu'il porte, non plus sur les mœurs extérieures, mais sur le Ibnd même des habitudes morales et des sentiments de cette opulente nation, savez- vous ce qui le choque le plus? c'est le côté par où ces sentiments et ces habitudes tiennent encore à la vie sauvage. On dirait que TAméricain n'est qu'un sauvage dégrossi et décrassé. U y a dans ses vices et dans ses travers quelque chose qui est ton.r à tour brutal et puéril, frivole et dur, superficiel et calculateur; quelque chose qui tient à l'excès de la civilisation et à son enfance, qui semble toucher à sa tombe et à son berceau. M. Saint-Marc Girardin, dans Touvrage que j'ai cité, disait: «Voyez un enfant... avant tout il porte Tempreinte de son âge; avant tout il est enfant. Tels sont les États-Unis: ils sont de notre siècle, ils sont de leur pays, mais avant tout ils sont de leur âge, c'est-à-dire qu'ils sont une société nouvelle! » M. Michel Chevalier, de son côté, dans une de ses Lettres sur l'Amérique du Nord, celle qui est intitulée : Symptômes de révolution, a signalé avec une singulière vivacité quelques-unes des causes de cett3 décadence qui mine déjà sourdement, et sous cette enveloppe magnifique, la jeune et imprévoyante nation. Ces deux points de vue semblent se contrarier. Ils sont vrais tous les deux. La répubhque américaine est jeune par les années. Elle est vieille

par cette sorte de corruption précoce qu'entraînent l'excès et l'abus de la liberté. Lisez cette belle lettre de M. Michel Chevalier. Elle donne froidement raison à toutes les critiques, si amères qu'elles soient, des voyageurs intolérants et passionnés. Et avant M. Michel Chevalier, à l'époque de la guerre de l'Indépendance, au moment où les rêves de la démagogie la plus insensée, où «les théories les plus radicales obtenaient, au milieu même des États les plus sages, comme le fait remarquer M. Guizot S non-seulement faveur, mais puissance, » et soulevaient des insurrections formidables, n'est-ce pas l'ami de Jelîerson, un des chefs du parti démocratique, Madison, qui disait: La société américaine est perdue!

La société américaine a survécu à cette prédiction. Elle a gardé les vices et les défauts qui déjà travaillaient sa robuste enfance, et que sa jeunesse a plutôt développés que corrigés. M. Marmier les signale en passant, comme un voyageur qu'il est, mais sans leur ôter, quelque légère que soit la touche de son pinceau, ce double caractère qui en est le fond, et, s'il est pernais de le dire, l'originalité. L'Amérique n'est originale que par ses défauts; ses veiius sont de la trempe la plus bourgeoise et la plus vulgaire. Est-il, par exemple, un ridicule plus étrange que cette manie des titres aristocratiques qui a survécu, jusque dans les classes populaires, à la chute de la domination anglaise? «Ici, écrit M. Marmier, tous les hommes sont des gentlemen et toutes les femmes des ladies. « fFere is mij lad]) ? » dit à côté de moi un homme vêtu d'une redingote déchiquetée. Cette lady est une marchande de légumes de Cincinnati, et s du mari un cordonnier abandonné par ses pratiques. » — « J'ai mille fois observé, dit aussi mistress Trollope, qu'en parlant d'une voisine, au lieu de dire tout simplement 7m*sïress une telle, les dames américaines prenaient la périphrase descriptive et disaient : La lady sur le chemin de la rivière, la lady qui fait des chandelles, etc., etc. »

Cette prétention à la fois puérile et surannée est-elle le fait de la jeunesse de l'Amérique ou de sa décadence? Je l'ignore; mais à quel âge faut-il rapporter beaucoup d'autres travers,

Introduction à la vie de Washington (1851).

bien autrement graves, que le livre de M. Marmier signale? Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui a trouvé cet ingénieux commentaire de la solennité du dimanciie que je citais tout à rtieure? Est-ce la jeune ou la vieille Amérique qui entasse avec une barbarie si sauvage, dans l'entre-pont de ses paquebots, les populations émigrantes, et qui les rançonne et les dépouille, une fois débarquées sur son rivage hospitalier? Est-ce la jeune ou la vieille qu'on voit, suivant la remarque de mistress Trollope, «agitant d'une main un bonnet de la liberté et de l'autre fouettanfses esclaves, — aujourd'hui haranguant la populace sur les droits indestructibles de l'homme, demain chassant de leurs demeures les enfants du sol qu'elle s'est engagée à protéger par les traités les plus solennels?» Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui de la hideuse banqueroute a fait un simple procédé de commerce, et de l'incendie (je ne parle que d'après le livre de M. Marmier) un moyen de liquidation? Est-ce elle qui dit : « Les affaires vont mal, les échéances sont lourdes: dans le courant du mois les pompiers auront de V ouvrage?)) Est-ce la jeune ou la vieille Amérique qui prend à son compte la burlesque extravagance des revùals et les scandales sacrés des camp-meetings? Enfin est-ce de !a jeune Amérique ou de la vieille que M. Achille Murât disait dans un ouvrage écrit sur place ^ : « Je n'ai pas parlé de la religion des Américains (au moment où ils fondent im État); c'est qu'ordinairement, dans cet état de société, elle est une imposture si dégoûtante sous le nom de méthodisme et de baptisme, que je n'aime point à en parler. » Il y a des jeunes gens qui ont les vices des vieillards, comme il y a des vieillards qui ont les travers des jeunes gens. Les nations n'ont pas une meilleure destinée. J'en connais de vieilles qui se croient jeunes parce qu'elles se donnent tous les quinze ans une révolution et une constitution nouvelles, parce qu'elles brisent des trônes comme des enfants brisent leurs jouets en s'amusant. Ces nations s'appellent \fi jeune France, la. jeune Italie, la jeune Allemagne. La jeune Amérique se croit peulêlre vieille parce qu'elle n'accorde à personne ce respect ib)-

1 Lettres sur les Ét'tts-Vm's.

lâtre qu elle se prodigue à elle-même, parce qu'elle est sans politesse et sans générosité, et parce qu'elle laisse insensiblement chez elle tomber l'autorité dans Tavilissement par Tinsubordinalion, et par l'avilissement dans l'impuissance.

« On ne voit point à Cincinnati, écrit mistress Trollope, de ces voitures qui, à Londres, emportent les boues et les autres ordures avec tant de rapidité. Je fus donc obligée d'envoyer chercher mon propriétaire pour lui demander ce qu'il fallait faire de toutes ces saletés qui s'accumulent si promptement dans une maison. — Votre aide (domestique) peut les jeter dans le milieu de la rue, me répondit-il, et une fuis dans le milieu, les cochons les ont bientôt emportées, — En effet, on voit sans cesse dans tous les quartiers ces animaux occupés à rendre ce service à la ville... C'est un bonheur qu'ils soient si nombreux et si actifs, ajoute l'auteur, car, sans leur secoiu-s, la ville seraH bientôt empestée... »

Je ne dispute pas sur cette admiration de mistress Trollope pour une institution municipale de si nouvelle espèce. Mais je dis qu'un grand pays où l'avilissement systématique du pouvoir et la dégradation du principe d'autorité laisseraient la société, ce qu'à Dieu ne plaise ! sans autre boussole que ses instincts matériels et sans autre gouvernement que ses passions, ressemblerait bientôt à cette ville où ce sont les cochons qui font le service de propreté.

UNE MISSION LAZA.RISTE AU THIBE'i

Novembre 1852.

«A beau mentir qui vient de loin.» Le mérite de M. Hue, qui arrive du Thibet K c'est au contraire q\i'il ne ment pas et qu'il ne sait pas^mentir. Cela n'est pas aussi facile qu'on le croit.

Jugez de la tentation ! . — Un homme qui a fait im voyage de deux mille lieues dans les déserts de la Tartarie et dans les ueiges du Thibet, qui a couché pendant deux ans moitié sous la tente, moitié dans des villes comme Chaborté, Tchortchi, Hia-ho-po et Ning-pei-hien, aujourd'hui dans Vhôtel des Trois Perfections y demain à l'auberge des Cinq Félicités; — un homme qui a vécu deux ans de faiine d'avoine assaisonnée de suif et s'est abreuvé de neige fondue, qui a causé avec les lamas de Tolonnoor, croisé en route la reine du Mourguevan et le roi des Alechan, et habité le palais du régent de Lha-ssa; — qui a vu des écureils gris, des chevaux-/iemiowes,"des statues de beurre et des Bouddhas vivants ; qui a assisté à la fête des Pains de la Lune et entendu les chants des Tool-holos; — un homm.e qui a traversé le pays des Khal-khas et celui des Ortous, le ileuve Jaune, le lac de Sel, la citerne du Diable et la mer Bleue ; qui a franchi la grande Muraille, la montagne des Esprits et le terrible défilé de Khor-kou-la; — un homme, en m\ mot, qui a vu l'arbre des dix mille imager, et qui l'a vu,

1 Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, pendant les années 1844, 1845 et 1846; par M. Hue, prêtre missionnaire de la congrégation de Saint-Lazare.

dit-il, « la sueur au front, » tant le prodige y est frappant et la présence du démon manifeste, — cet homme-là, avouez-le, aurait bien pu mentir, s'il Tavait su. Il avait fait un voyage que personne n'avait si complètement fait avant lui, et que personne ne sera tenté, sans doute, de faire après l'avoir lu. Certes, ii pouvait se donner carrière; les impressions de voyage, vraies ou fausses, ne lui auraient pas manqué. M. Hue a préféré être vrai, respecter son public et se respecter luimême, en honnête homme et en bon chrétien qu'il est. Le fait est assez rare pour mériter d'être signalé.

Et ce qui était l'inspiration naturelle d'un esprit loyal, s'est trouvé, par le fait, un bon calcul. Ce caractère si profond de vérité qui distinguo, entre tous, le récit de M. Hue, est à peu près tout son mérite, littéraire, mais ce mérite est grand. 11 y a dans ce ton si sincère, dans ce langage si peu étudié, dans ce premier jet de l'impression qui éclate plus qu'elle ne s'étale, dans ces indéfinissables naïvetés d'un honnête esprit, qui est par moment très-vif et très-piquant sans cesser d'être naïf, — il y a, dans tout cet ensemble, un charme infini qui fait de ce sérieux livre une lecture des plus attachantes, et de cet austère pèlerinage d'un pieux missionnaire un des plus amusants récits que je connaisse.

Je ne dirai rien de plus de la partie littéraire de l'ouvrage de M. Hue. La critique s'arrête devant un livre qui est le résumé de deux années de souffrances physiques, de déceptions morales et de mécomptes religieux ; car la mission de M. Hue, comme nous le verrons, ne réussit pas. On ne s'amuse pas non pins à disputer sur les mots avec un homme qui, pendant deux ans, n'a parlé que le mongol, le dchiahour et le si-fan. Peu nous importe donc que M . Hue nous entretienne un peu trop souvent de la froidure, et qu'il dise tantôt d'une femme thibétaine, tantôt d'un officier chinois, pour donner l'idée d'une belle prestance, qu'ils étaient vigoureusement membres; oui, peu importe. M. Hue n'en est pas moins, dans l'ensemble de son livre, un observateur t]"ès-exact et un imperturbable confesseur de la vérité en toute chose. A ce mérite, qui le met fort au-dessus de nos chicanes littéraires, M. Hue en joint un autre qui, à lui seul, désarmerait la critique la plus malveil-

lante : il est le plus modeste des hommes. Par ?a bouche, c'est la mission qui parle, ce n'est jamais lui. Cette mission se compose de deux prêties, ni plus ni moins : M, Hue et M. Gabet. C'est M. Hue qui tient la plume sous la dictée de la mission; c'est elle qui agit, qui souffre, qui résiste comme elle peut et comme un seul homme. Et, par exemple, M. Hue est certainement d'une meilleure santé que son confrère; on dirait pourtant que, quand M. Gabet a la fièvre, ou même quand il a les oreilles et le nez gelés, comme cela lui arrive au passage du mont Chuga, on dirait que la mésaventure est commune et que la souffrance est pour tous les deux, tant l'habile et simple récit de M. Hue les confond dans la même épreuve et dans la même misère.

Et malgré tout, quelque précaution que prenn3 l'honnête écrivain pour s'amoindrir et s'effacer, sa peisonnalité ressort malgré lui. Son récit la trahit sans cesse. Le style est l'homme. M. Hue a une certaine façon de raconter qui le met en scène, quelque peine qu'il se donne pour rester deirière le rideau. Aussi n'aurons -nous pas à chercher longtemps pour savoir, dans cette œuvre commune, quelle est la part de M. Hue et quelle est celle de M. Gabet. On fait volontiers un vaudeville ou un roman à deux; un livre sérieux ne s'arrange pas de cette double paternité. Celui de M. Hue est bien le sien. *

Je ne connais pas l'auteur du Foyage en Tartarie, mais il me semble, après l'avoir lu, qu'il doit être un homme d'un esprit vif et austère, ferme et doux, observateur et conciliant, naïf et fin tout à la fois, facile à s'abatti-e, prorapt à se relever, très- nerveux et très-courageux, et d'une piété plus pratique que rêveuse, plus près de la tolérance que de l'exaltation.

Et M. Gabet? Je me figure que M. Gabet est tout cela (car on ne fait pas un pareil voyage ensemble sans se ressembler un peu) ; M. Gabet est tout cela, mais avec moins d'accent peut-être et moins de relief: c'est le même fonds de résignation, de patience, le même poids sérieux dans l'âme avec moins de dehors, de vivacité et d'expansion. Je me trompe peut-être, mais î'm besoin, ayant à faire un si long trajet avec

nos deux voyageurs, de les bien connaître Tiui el l'autre., quoi qu'ils fassent pour se confondre.

Et tenez, voici un portrait que M. Hue trace de son confrère, un jour qu'ils se trouvent par hasard et pour un instant séparés, M. Gabet étant allé aux provisions et M. Hue ayant perdu, par la faute de son chamelier, sa route à peine tracée dans les sables du désert. M. Hue est fort inquiet, et il ne se fait faute, précisément parce qu'il se sent brave, d'exprimer fort vivement ses alarmes. Quelques cavaliers passent. M. Hue leur demande s'ils n'auraient pas remarqué en route, aux environs de Rache-Tchurin, un lama revêtu d'une robe jaune et d'un gilet rouge, monté sur une chamelle rousse (c'était bien M. Gabet). « Ce lama, ajoutait- il, est d'une taille très-élevée; il a une grande barbe grise, le nez long et pointu et la figure rouge... » A ce signalement, tous faisaient une réponse négative. « Si n(^s avions rencontré un personnage de cette façon, disaient-ils, nous l'aurions certainement remarqué... »

Une autre fois, et avant de s'engager dans les défilés du Thibet, il s'agit d'acheter des vêtements capables de résister au froid de l'hiver et de la montagne. Les missionnaires se rendent dans une boutique de fripier :

Nous y fîmes emplette, écrit M. Hue, de deux antiques et vénérables robes de peaux de mouton recouvertes d'une étoffe que nous soupçonnâmes avoir été jadis de couleur jaune... Mais nous nous aperçûmes bientôt que le tailleur de ces habits n'avait pas pris mesure sur nous. La robe de M. Gabet était trop courte; celle de M. Hue était trop longue. Faire un troc à l'amiable était chose impossil)le : la taille des deux missionnaires était tro^ dii^proyortionnée... — Nous nous décidâmes à porter les habits tels qu'ils étaient : M. Hue prendrait le parti de relever aux reins, par le moyen d'une ceinture, le superflu de sa robe, et M. Gabet se résignerait à exposer aux regards du public une partie de ses jambes : le tout n'ayant d'autre inconvénient que de faire .savoir au prochain qu'on n'a pas toujours la faculté de s'habiller d'une manière exactement proportionnée à sa taille...

Peut-être comprend-on maintenant comment M. Gabet, avec sa grande taille el sa barbe grise, est plus sensible que M. Hue aux souffrances de cette pénible route ; et en effet M. Gabet

286 VOYAGclL'RS

manque plus d'une fois de mourir pendant le trajet, tandis que M. Hue résiste à tout. M. Hue a une vitalité qui explique parfaitement comment il cumule avec les fatigues du missionnaire le travail du chroniqueur, et je mettrais volontiers à son compte tout ce qu'il y a parfois d'un peu vif et d'imprévu dans quelques impressions dont il ne semble que le lapporteur pour le compte de la communauté. Ainsi, c'est bien M. Hue tout seul qui dit à un de ses hôtes, dans un accès de reconnaissance un peu excentrique : « Votre manière de vivre a subi, il est vrai, quelqu-î changement (il s'agit d'un Mongol apprivoisé-Chinois); mais votre cœur est toujours demeuré tartare. » Cela rappelle ce que Victor Jacquemont écrivait du pays de Kanawer, si j'ai boa souvenir, à la spirituelle madame de Tracy :

Sachez, sachez *

Que les Tartares Ne sont barbare* Qu'avec leurs ennemis !

C'est encore M. Hue qui, ayant trouvé, après de longues recherches, un excellent gîte sur lequel il ne comptait pas : « Dans un instant, s'écrie-t-il, nous passâmes de la misère la plus extrême au comble de la félicité! » Cette vivacité d'impressions, chez le pieux lazariste, est le trait le plus caractéristique de sa nature, et elle l'entraîne parfois dans des confidences d'une naïveté presque enfantine. «... Nous fûmes comme glacés d'effroi en aperce^ aut, dit-il, à un détour de la montagne trois loups énormes qui semblaient nous attendre avec une calme intrépidité. » Un des plus grands soucis de nos voyageurs, après les loups, c'est la découverte des argots. L'argol est la fiente des animaux qui, desséchée par le soleil, est le seul combustible qui se trouve dans le désert. Aussi, point d'argol, point de souper...

Quand on a la bonne fortune, écrit M. Hue, de rencontrer, caché parmi les herbes, un argot recomraandabte par sa grosseur et sa siccité, on éprouve au cœur un petit frémissement de joie, une de ces

émotions soudaines qui ('onnent un instant de bonheur. Le plaisir que procure la trouvaille d'un bel argol est semblable à celui du chasseur qui découvre, avec transport, la trace du gibier qu'il poursuit; de l'enfant qui regarde d'un oeil pétillant de joie le niil de fauvettes qu'il a longtemps cherché; du pêcheur qui voit frétiller, suspendu à sa ligne, un joli poisson ; et, s'il était permis de rapprocher les petites choses des grandes, on pourrait encore comparer ce plaisir à l'enthousiasme d'un Leverrier qui trouve mie 'planète au bout de sa plume...

Cette façon de reproduire les impressions du voyage avec la première excitation toujours un peu naïve du voyageur, est bien particulière à M. Hue, et c'est roriginalilé de son livre. J'en dirai autant de quelques-unes de ses opinions. M. Hue dit, par exemple, à propos de la polygamie que pratiquent les Tartares^ une chose très-juste, et pourtant étrange : « C'est, dit-il, une barrière opposée au libertinage et à la corruption des mœurs. Le célibat étant imposé aux lamas (religieux du culte de Bouddha, et qui forment une classe très-nombreuse), si les fdles ne trouvaient pas à se placer dans les familles en qualité d'épouses secondaifes, il est facile de concevoir les désordres qui naîtraient de cette multiplicité de jeunes personnes sans soutien et abandonnées à elles-mêmes... » Une autre fois, s'il assiste, au moins par le récit qui lui en est fait, à une insigne fourberie du lama Bockte de Rache-Tchurin, lequel, sous prétexte de prédire l'avenir, et en réalite ^our attirer Targent des fidèles, « s'entr'ouvre le ventre dans toute sa longueur, puis passe rapidement la main sur la blessure, et tout rentre ensuite dans son état primitif, sans qu'il lui reste aucune trace de cette opération diabolique, si ce n'est un extrême abattement; » — si un pareil récit est fait à M. Hue : « Ces cérémonies horribles, nous dit-il, se renouvellent assez souvent dans les grandes lamaseries (confréries de lamas) de la Tartarie et du Thibet. Nous ne pensons nullement qu'on puisse toujours mettre sur le compte de la supercherie des faits de ce genre ; car, d'après tout ce que nous avons vu et entendu, parmi les nations idolâtres, nous sommes persuadés que le démon y joue un grand rôle... »

M. Hue fait une réflexion toute semblable à propos de Varbre des dix mille images. Celui-là, il l'a vu. L'arbre existe»

Un jour, la mère de Tsong-Kaba, le grand apôtre et le réformateur divinisé de la religion bouddhique, ayant rasé la tète de son fils, jeta sa belle et longue chevelure à l'entrée de sa tente. (La chose se passait au quatorzième siècle de notre ère.) De ces cheveux naquit spontanément un arbre dont le bois répandait un parfum exquis, et dont chaque feuille portait, gravé sur son disque, un caractère de la langue sacrée du Thibet.

Cet arbre existe encore, ajoute M. Hue, et nous en avions entendu parler trop souvent durant notre voyage pour que nous ne fussions pas quelque peu impatients d'aller le visiter... Nos regards se portèrent d'abord avec une avide curiosité sur les feuilles, et nous /«mes consternes d''ctonnement en voyant en effet sur chacune d'elles des caractères thibéiains très-bien formés... Notre première pensée fut de soupçonner la supercherie des lamas; mais, après avoir tout examiné avec l'attention la plus minutieuse, il nous fut impossible de découvrir la moindre fraude. Les caractères nnjs parurent faire partie de la feuille comme les veines et les nervures... Les feuilles les plus tendres représentent le caractère en ru^jment et à peine formé... Nous cherchâmes partout, mais toujours vainement, quelque tiace de supercherie; la sueur nous montait au front... — Qu'il est puissant l'empire de la religion sur le cœur de l'homme! dit ailleurs M. Hue, même lorsque cette religion est fausse et ignorante de son véritable objet!

J'ai cité sans arrière-pensée toutes ces opinions et tous" ces récits du pieux lazariste. Je n'entends pas en faire la critique. Je les ai cités plutôt pour en faire honneur à sa tolérance, à sa sincérité, à la naïveté un peu primitive de ses impressions et de ses souvenirs. Tel est M. Hue. On Va dit bien souvent : dans un récit de voyage, le véritable intérêt, c'est le voyageur. Quant à moi, s'il ne s'agissait, dans ce Foyage de Tartane, que des sables du Mongol et des détilés du Thibet, le livre peut-être me serait tombé des mains ; car, faut-il le dire? ces porteurs de globules blancs ou bleus, ces éternels lamas en robe jaune, ces femmes aux joues vernissées, ces chercheurs d'argol, ces adorateurs de Bouddhas vivants, ne sont pas dune gaieté folle. Le pays est étrange et monotone; mais ce qui est curieux, c'est d'y voir nos deux coiiipalriotes, deux

vrais Français par Tesprit et par le cœur, deux vrais religieux par l'abnégation et le dévouement; c'est de les suivre parmi toutes ces aventures, et d'y étudier, dans cette expérience chèrement payée, l'antagonisme de nos mœurs, de nos opinions, de nos idées, de nus habitudes avec celles qui ont cours au bout du monde. Ce qui nous intéresse aussi dans ces épreuves, ce n'est pas seulement le compatriote, c'est l'homme même, l'homme tout seul, aux prises avec l'inconnu et l'imprévu, ces deux ressorts de tout -drame, à la fois si terribles et si amusants. Homo suml C'est parce qu'on se sent homme que rien n'échappe des mille incidents qui se rapportent à cette grande école de la faiblesse humaine : l'éloignement du sol natal , la solitude , la souffrance et le dénûment. Aussi savons-nous un gré infini à M. Hue* de n'avoir négligé aucun de ces détails. Ce n'est pas seulement son itinéraire qu'il nous donne fidèlement; c'est l'état de sa niaijDii, de son écurie, de son vestiaire, le menu de son souper. Nos missionnaires ont une marmite et trois écuelles. Leur domestique, un jeune lama, insouciant et intrépide, et plus ou moins converti, est à la fois le chamelier, le cuisinier et le gardien de la caravane. 11 marche en tête sur un petit mulet très-rétif, suivi de deux chameaux qui portent les bagages. Viennent ensuite les deux lazaristes, revêtus de la robe jaune aux boutons dorés, avec un pardessus rouge à collet de velours violet, et coiffés d'un bonnet jaune à houppe écarlate. Ils chemjnent, M. Gabet sur une grande chamelle, M. Hue sur un cheval blanc. Il y a aussi dans le convoi un chien dont nous aurions parlé, s'il n'eût quitté ses maîtres un matin, par une trahison assez rare dans son espèce. « Ce chien était chinois, » dit Samdad-Chiemba, le chamelier-factotum; — « il n'était pas accoutumé à la vie nomade ; il se sera fatigué de courir le désert et aura pris du service dans les terres cultivées... )) Et, au fait, la perte n'est pas grande; car ce chien, comme le remarque fort bien M. Hue, mangeait la part d'un homme; — la nuit, au lieu de veiller, comme c'était son devoir, à la sûreté de la caravane, il dormait à l'écart, étendu parmi les herbes ; et le matin, au moment du départ, il fallait. Dieu me pardonne ! le réveiller d'un sommeil

de plomb, comme Alexandre avant la bataille d'Arbelles.

On pense bien que mon intention n'est pas de suivre no? voyageurs aux quatre ou cinq cents étapes de leur route de deux mille lieues. J'y perdrais ma peine; et le moyen qu'une froide analyse puisse donner une idée, même incomplète, de ces curieux récits qui ne vivent que par Finfinie variété des détails et des incidents dont ils se composent? J'aime mieux m'arrêter un instant à un des épisodes de cette longue odyssée, non le plus extraordinaire peut-être, mais un de ceux où le caractère de nos deux prêtres se dessine le mieux, se décide !c plus, où leur esprit diploie le plus de ressources et où ils se montrent le plu:j dignes de représenter à la fois leur religion et leur pays, leur Dieu et leur roi; car cet épisode remonte à Tannée 1846, et le régent du Thibet parle à nos missionnaii'es du roi Louis-Philippe.

J'ai dit plus haut que la mission des deux lazaristes n'avait pas réussi; mais il faut s'entendre. Hormis le chamelier qui est à leur service et un pauvre jeune homme qui baise leurs pas dans les rues de Lha-ssa, ils n'ont converti personne; — ils ont édiûé tout le monde. Partout on les suit, on les écoute, on les distingue, on les protège. Si ce n'est pas comme prêtres, c'est comme savants, comme médecins, comme lettrés, comme industrieux qu'on les consulte, dans ce pays où ils ne sont rien, où ils ne peuvent séjourner que sous peine de mort, dont ils parlent la langue et dont ils portent le costume, mais dont ils attaquent ouvertement les croyances. Je dis qu'on les protège; c'est-à-dire que la persécution même, quand elle les atteint, est contrainte à se déguiser; elle prend un masque, elle se fait doucereuse; elle prétexte la raison d'État; elle les proscrit en diplomate plus qu'en fanatique. Et, chose singulière ! quand ils sont, comme nous le verrons tout à l'heure, obligés de sortir du Thibet, l'homme qui les chasse essaye de les corrompre ; ils rejettent son or. Gela est tout simple. Mais le même homme veut faire passer en Chine deux caisses qui contiennent des objets de grand prix. A qui s'adresse-t-il, dans la caravane qui emmène nos deux compatriotes? Sa contiance a le choix entre un mandarin chinois décoré et les deux Français qu'il proscrit. 11 donne la préférence aux deux Français.

Telle est Timpression qui résulte de tout ce récit, pris dam; son ensemble et jugé d'un peu haut. Les deux prêtres vont de la vallée des Eaux-Noires en traversant la Mongolie de Test à Touest jusqu'à la capitale duThibet; ils reviennent du Thibei en traversant la Chine de Touest à Test jusqu'à Macao; et pendant tout ce trajet ils ne donnent pas une âme au ciel dcb chrétiens. Ils ne courent non plus aucun de ces dangers terlibles que la persécution prodigue, dans la Corée et dans la Cochinchine 5 autour des intrépides confesseurs de la foi catholique. Leur mission semble religieusement manquée; elle esi moralement et politiquement très-féconde. Ils laissent après eux comme une trace des vertus dont leur cœur est plein el comme un radieux sillon des lumières qui éclairent leur esprit. Et tels sont, aussi bien, le caractère et le but de l'institution des lazaristes. Les prêtres de la mission se ressouviennent toujoui-^ qu'ils furent primitivement établis dans une maison qui avait apparteiui à Tordre militaire de Saint-Lazare. Us sont l'élite de cette milice active de la propagande chre'tienne, voyageurs et soldats, prêtres et diplomates, missionnaires et civilisateurs, a Nous sommes, dit quelque part M. Hue avec une onction chaleureuse, nous sommes les disciples de cehii qui a dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du » ciel ont des nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer )) sa têie... » — « Il ne sera pas dit, ajoute-t-il ailleurs, que dc-^ missionnaires catholiques auront moins de cocrage pour le^ intérêts de la foi que des marchands pour un peu de lucre. » Tel est l'esprit de cette mission dont M. Hue raconte si curieusement l'histoire, et tel est aussi, avec beaucoup d'autres, l'austère attrait de ce livre que je me serais reproché de n'avuiirecommandé à nos lecteurs que pour le plaisir d'un moment.

Arrivons à Lha-ssa. Nos deux compatriotes y étaient établis depuis le 29 janvier 1846, et ils allaient, plus d'un an après leur départ, commencer, comme dit M. Hue, leur œuvre de missionnaires. Un jour on entre chez eux : « Le régent vous attend à son palais... — Que nous veut le régent? — Levezvous promptement et suivez-nous ! » iMais il nous faut dire ici ce que c'était que ce régent du Thibet et pourquoi le Thibet

avait un régent au moment où nos deux voyageurs y arrivèrent.

Rien de plus frappant, comme le remarque Tauteur, que les analogies qui existent entre le rite lamanesque (bouddhique) et le culte catholique. « Rome et Lha-ssa, le pape et le talé-lama pourraient, dit-il, nous fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Le gouvernement thibétain étant purement lamanesque, paraît en quelque sorte être calqué sur le gouvernement ecclésiastique des États pontificaux... Le talélama est le chef politique et religieux de toutes les contrées du Thibet. Quand il meurt, ou, pour parler le langage des bouddhistes, quand il transmigre, on élit un enfant qui continue la personnification indestructible du Bouddha vivant ; cette élection se fait par la grande assemblée des lamas-houtouktou, dont la dignité sacerdotale n'est inférieure qu'à celle du talé-lama... w — Mais il en est du talé-lama comme des rois constitutionnels : le grand lama règne et ne gouverne pas. Enfant, comment gouvernerait-il? Homme fait et dieu visible, comment sortirait-il des ténèbres sacrées du sanctuaire pour se commettre dans le conflit des hitérêts et dans le menu des affaires? Le talé-lama a un ministre d'État qui a nom nomekhan : ce qui veut dire empereur spirituel, par antiphrase sans doute, puisqu'il ne s'occupe que du temporel. La charge du nomekhan est viagère. C'est lui qui est le véritable chef du gouvernement. 11 a quatre ministres à portefeuille (ju'on appelle kalons.

Quand nos deux Français arrivèrent à Lha-ssa, le talé-lama était un enfant de neuf ans. Ses trois prédécesseurs avaient été plus ou moins étranglés, et le dernier nomekhan avail été accusé de ces attentats par la voix publique. Une conspiration se forma. L'empereur de Chine envoya un ambassadeur (le même qui avait fait le traité de Canton avec les Anglais) pour instruire l'affaire. Le nomekhan, convaincu d'avoir fait transmigrer iroiiî talé-lamas coup sur coup, fut condamné à un exil perpétuel sur les bords du Sakhalien-Oula, au fond de la Mantchourie... Un nouveau nomekhan fut mis à sa place; mais il était mineur comme le dieu lui-même. Le plus âgé des kalons lut donc investi de la régence, mais surveillé de

près, contrarié sans relâche et contre-miné sur tous les points par rinfatigable Ki-chan, Tambassadeur chinois. Tel était rétat des affaires quand nos deux compatriotes, qui venaient de rincer leurs écuelles après avoir dîné, furent sommés à comparaître devant le régent.

Arrivés au palais, les deux missionnaires se trouvèrent bientôt en face d'un personnage accroupi, les jambes croisées, sur un épais coussin recouvert d'une peau de tigre. C'était le régent : — cinquante ans, figure large, épanouie, passablement majestueuse et bienveillante; robe jaune, doublée de martre-zibeline, boucles d'oreilles en diamants, cheveux longs et retenus par trois peignes d'or; large bonnet rouge, entouré de perles, surmonté d'une boule en corail, et reposant sur un coussin vert.

Ici, je veux relever ce mélange de bonne humeur toute française et de fermeté vraiment chrétienne que nous allons remarquer dans la conduite des deux lazaristes. Une fois assis en face de ce prodigieux régent : « Bon, se disent-ils en français et à voix basse : ce monsieur paraît assez bon enfant; notre affaire ira bien. — Que dites-vous là? demanda le régent. Voyons, répétez à haute voix ce que vous avez dit tout bas... — Nous disions que, dans la physionomie du premier kalon, il y avait beaucoup de bonté... — Ah! oui, vous trouvez que j'ai delà bonté? Cependant je suis très-méchant. N'est-ce pas que je suis très-méchant? dit-il en se tournant vers ses gens. Ceux-ci se mirent à sourire et ne répondirent pas... »

Arrive l'ambassadeur chinois, le redoutable Ki-chan. « L'idée de tomber entre les mains des Chinois nous fit d'abord, écrit M. Hue, une impression désagréable, et l'image de ces horribles persécutions qui, à diverses époques, ont désolé les chrétientés de la Chine, s'empara tout à coup de notre imagination ; mais nous fûmes bientôt rassurés... » — « Samdad-Chiemba, dîmes-nous à notre jeune néophyte (carie chamelier les avait accompagnés), c'est maintenant qu'il faut montrer que nous sommes des braves, que nous sommes des chrétiens. Cette affaire ira peut-être loin, mais ne perdons pas de vue l'éternité... i- Moi, répond le chamelier, je n'ai jamais? eu peur de

i.i mort. Si on me demande si je suis chrétien, vous verrez si je tremble ! »

Ki-chan commença son interrogatoire. J'en veux donner seulement une idée; c'est dans le livre même de M. Hue qu'il Tant le lire. « — Vous parlez correctement le chinois? — Nous faisons beaucoup de fautes : ton intelligence y suppléera. — En vérité, reprit Tambassadeur, voilà du pur pékinois ! Vous autres Français, vous avez une incroyable facilité... Vous êtes Français, n'est-ce pas? — Oui, Français. — Oh ! je connais les Français. Autrefois il y en avait beaucoup à Pékin... — Tu as dû en connaître aussi à Canton, quand tu étais commissaire impérial... )> Ce souvenir désagréable lui fit froncer le sourcil; il puisa dans sa tabatière une énorme prise de tabac, et, brusquant l'entretien : « — Vous êtes de la religion du Seigneur du ciel, n'est-ce pas? — Certainement; nous sommes même prédicateurs de cette religion. — Je le sais ; vous êtes sans doute venus ici pour prêcher.... — Nous n'avons pas d'autre but. — Avez-vous parcouru déjà un grand nombre de pays?... — Toute la Chine, toute la Tar tarie, et maintenant nous voici dans la capitale du Thibet. — Chez qui avez-vous logé quand vous étiez en Chine? — Nous ne répondons pas à des questions de ce genre. — Et si je vous le commande ! — Nous ne pourrons pas obéir... » — Ici le juge dépité donna un grand coup de poing sur la table...

J'ai abrégé l'interrogatoire des deux missionnaires : mais rien n'est curieux, dans le livre de M. Hue, comme ces alternatives de violence et de flatterie, de politesse et de dépit de la part du juge qui fait effort pour se mettre au niveau des prévenus et qui reste Chinois, quoi qu'il fasse; — et rien n'est plus intéressant non plus que ce mélinge d'énergie et de résignation, d'ironie et de patience que les deux prêtres français lui opposent. Il n'est pas jusqu'au chamelier qui ne joue là. dans cet intermède religieux qui ressemble au prologue d'un martyre, un rôle admirable, a — Pourquoi t'es-tu mis au service des étrangers? lui dit l'ambassadeur. Ne sais-tu pas que les lois le défendent? — Est-ce qu'un ignorant comme moi peut savoir qui est étranger ou qui ne l'est pas? Ces hommes ne m'ont jamais fait que du bien ; ils m'ont toujours

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exhorté à la pratique de la vertu ; pourquoi ne les aurais-je pas suivis ? — Combien te donnent-ils?... — Si je les accompagne, c'est pour sauver mon âme et non pour gagner de Targent... — Es-tu marié ? — Ayant éti lama avant d'entrer dans la religion du Seigneur, je n'ai jamais é^é marié. » — Le juge adressa ensuite, en riant, une question inconvenante à Samdad-Chiemba, qui baissa la tête et garda le silence. « L'un de nous, raconte M. Hue, se leva alors et dit à Ki-chan : — Notre religion nous défend non-seulement de commettre des actions impures, mais encore d'en parler, et il ne nous est pas permis davantage de prêter l'oreille à des propos déshonnêtes. » Son Excellence rougit une seconde fois...

On cherchera dans le livre de M. Hue la suite de cette aventure. Les deux Français commencent par passer ime nuit en prison, prison siiigulière, où tout le monde entre, à ce point que les deux prêtres sont obligés, leur prière du soir terminée, de souffler leur chandelle pour se débarrasser de la foule. aOh! nous disions-nous, au moment de nous endormir, soyons résignés à tout, et comptons sur la protection de Dieu I Pas un cheveu ne tombera de notre tête sans sa permission. » Le lendemain on visite leurs bagages. Le régent lui-même, qui s'est fait conduire jusqu'à leur chambre en grand cortège, assiste à l'opération : « — Est-ce là tout ce que vous possédez? demande-t-il en jetant ses yeux sur quelques vieux ustensiles de ménage. — Oui, c'est tout. Voilà toutes nos ressources pour nous emparer du Thibet. — H y a de la malice dans vos paroles, reprend le régent; puis, avisant un crucifix attaché au mur : Qu'est-ce que cet objet? demanda-t-il. — Ah! si tu connaissais bien cet objet, répond M. Hue, tu ne dirais pas que nous sommes peu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous rendre maîtres de la Tartarie, du Thibet et de la Chine !... » Le régent se mit à rire.

Le lendemain, nouvelle visite des effets de nos missionnaires ; mais cette fois, c'est le vieux Ki-chan lui-même qui y préside avec un mélange d'impertinence et d'urbanité. Conduits par la ville comme des maifaiteuis, les Français arrivent devant le tribunal au milieu d'une foule immense. Ki-chan les attendait, entouré de son état-major. On apporte tout le

bagage : deux vieilles malles, la batterie de cuisine, la défroque du voyage, les papiers et les chiffons. « — Qu'avez-vous dans ces deux malles? — Tiens, voilà les clefs... » Ki-chan rougit encore, et fit un mouvement en arrière. Sa délicatesse de Chinois se révoltait. « Ouvrez vous-mêmes vos malles; vous seul avez le droit de l'mcher à ce qui vous appartient. » Le cadenas fut enlevé, le; malles furent ouvertes, et tout ce qu'elles contenaient fut étalé sur une grande table : hvres latins, français, chinois et tartares, Unge d'église, ornements, vases sacrés, chapelets, médailles, estampes et lithographies pieuses... L'effet de cette exhibition fut prodigieux. Tout ce qui était blanc semblait d'argent, et d'or tout ce qui était jaune... Les Thibétains tiraient la langue en se grattant l'oreille (c'est leur manière de saluer) ; les Chinois faisaient la révérence, a Les Français sont les premiers artistes du monde, » disait le vieux Ki-chan, et tout le monde d'applaudir. Ce fut bien mieux quand M. Hue, ouvrant une petite boîte que personne n'avait remarquée, en tira un microscope. L'ambassadeur était le seul qui eût quelque idée de cet instrument, a 11 en donna l'explication au public avec beaucoup de prétention et de vanité, dit M. Hue; puis il nous pria de placer quelque animalcule à l'objectif... Nous regardâmes Son Excellence du coin de l'œil : — Nous pensions être venus ici pour subir un jugement, non pour jouer la comédie. — Quel jugement ? reprit le ministre ; nous avons voulu visiter vos effets, savoir au juste qui vous êtes : voilà tout... Avezvous des cartes de géographie?... w Les cartes de géographie étaient le point délicat de la visite. Les deux prêtres, en montrant les cartes d'Andriveau-Goujon qu'ils avaient apportées et qui les avaient fidèlement guidés pendant leur voyage, ii'eurent pas de peine à prouver qu'ils n'étaient coupables d'aucun plan autographié des provinces et des forteresses du Thibet. On les congédia. « C'est bien, leur dit le régent, vous êtes de braves gens. » L'ambassadeur ne dit mot.

Et en effet, quelques semaines s'étaient à peine écoulées, que les deux Français, un moment tolérés par l'astucieuse politique de l'ambassadeur chinois, furent obhgés de renoncer à leur mission et de reprendre tristement, avec une feuille de

route donnée par Ki-chan, et en compagnie d'un mandarin de ses amis, le chemin de la Chine, — tournant ainsi le dos à rinde anglaise où ils voulaient se rendre. Ils partaient donc en gens qu'on déporte. Ainsi finit la mission des lazaristes, mais non pas leurs épreuves. La route était longue, la saison était dure dans la montagne; le voyage fut pénible, souvent lugubre. Un moment le convoi se trouva sans chef; le mandarin était mort de fatigue, de consomption et d'ivrognerie.

Ce mandarin, qui s'appelait Ly-kouo-ngan, c'est-à-dire Pacificateur des royaumes, et qui était chargé, avec son cortège de quinze soldats chinois et son troupeau de bœufs à longs poils, d'accompagner nos deux compatriotes jusqu'au terme de leur voyage, — ce glorieux Ly nous donne un avantgoût de ces mœurs chinoises dont M. Hue nous promet, dans une prochaine publication, un régal plus assaisonné et plus complet. Tel qu'il est, pourtant, le mandarin Ly-kouo est un original curieux à étudier. Le pacificateur des royaumes est un général d'armée, membre de la corporation des mandarins militaires, décoré du globule bleu, et jouissant du privilège de porter à son bonnet sept queues de martre-zibeline. Lykouo-ngan n'a pas cinquante ans; c'est un homme instruit et bien élevé ; mais il n'a plus ni dents ni cheveux, ses yeux sont morts, ses jambes ne le soutiennent plus. L'abus des hqueurs fortes l'a tué avant l'âge. C'est un homme fini.

Avant de partir, le pacificateur va prendre congé du ministre chinois. « Adieu, lui dit le ministr.^, en lui remettant un mandat de cinq cents onces d'argent; ceci est un cadeau du grand empereur. C'est pour boire une tasse de thé avec tes compagnons pendant la route. Mais garde-toi de l'eau- devie. Si tu veux vivre, n'en bois plus. » L'ambassadeur avait trop raison. Le général frappa trois fois la terre du front, se releva et partit. Sa femme l'attendait à la porte de sa maison. C'était cette Thibétaine bien constituée dont nous avons parlé plus haut. Le mandarin l'avait épousée, il y avait de cela six ans, en avait eu un enfant, et l'abandonnait sans retour. Celle-ci faisait mine de pleurer. « Tu pleures, disait-ij, toi à qui je laisse une maison si bien bâtie et une foule de meubles presque neufs ! » Puis l'escadron se mit en route. Chemin

faisant, le pacificateur des royaumes fait plus d'une culbute, et l'enflure de ses jambes finit par prendre des proportions effrayantes. Mais il tient bon. Il ne manque ni de patience ni de courage. Et qui sait? les deux prêtres français, si Dieu lui eût donné quelques jours de plus, seraient parvenus peut-être à faire de lui un bon chrétien. Comme ils s'apercevaient que les forces de ce malheureux baissaient chaque jour, tandis que les fatigues et les périls de la route ne faisaient qu'augmenter, ils eurent l'idée de lui parler du salut de son âme et du bonheur de l'éternité. Le pacificateur ne demandait pas mieux. 11 enchérit même plus d'une fois, car il avait une certaine éloquence naturelle, sur les exhortations de ses confesseurs. « Et puis tout à coup, dit M. Hue, quand il fallait conclure, en venir à la pratique, tout se détraquait... » Tant il hésita, qu'à la fin il mourut, et sans confession; et les deux missionnaires n'eurent pas même la consolation, au terme de leurs souffrances, d'envoyer cette pauvre âme en paradis.

Quelques jimrs après, ils arrivaient aux frontières de la Chine. C'est là que finit le livre de M. Hue, à l'entrée d'un nouveau pays, et d'un sujet nouveau; — et c'est là que commencera cet autre livre qu'il nous promet et que nous espérons ^

t II a (Jéj.à paru eu Angleterre nno fraducticui et deux éditions des Souvenirs devovage de M. Hue.

M. THEOPHILE GAUTIER A CO>S rANTI>'OPLÇ.

22 janvier 1854,

Il y a bien des façons et des varie'te's de voyageurs. Les poètes, les e'conomistcs, les rêveurs, les politiques, les viveurs et les de'votSj les fantaisistes et les savants ne voyagent pas tous de la même manière. Les méthodes diffèrent autant que le but. Les allures varient comme les caractères. Chacun fait son plan, plus ou moins, avant de partir; chacun met sa marotte dans sa valise, heureux ceux qui n'y laissent pas leur esprit ! .•. .

M. Théophile Gautier, lui, voyage en peintre; — il a été réellement peintre autrefois, peintre habile, nous dit-on; et aujour'd'hui s'il écrit ses voyages au lieu de les peindre, c'est pure économie de temps. C'est qu'il a plutôt écrit une page qu'achevé un tableau. Je me souviens d'avoir fait à Londres, en 1851, dans une salle de quelques mètres carrés, un voyage de circumnavigation des plus commodes. On partait de Southampton sur un bon bateau, et en quelques heures on arrivait à Constantinople, en touchant à Lisbonne, à Cadix, à Gibraltar, et en suivant, depuis Malte, précisément le périple que M. Théophile Gautier nous fait faire * aujourd'hui. De grandes toiles peintes, se déroulant par l'effet d'une ingénieuse mécanique et fort habilement éclairées, retraçaient successivement aux yeux des spectateurs, dans une espèce de panorama mobile et flottant, tous les sites, tous les climats, toutes

î Coîis^mfmopié. Paris, 1834.

les surprises de ce lointain voyage. On était venu en curieux; on sortait ébloui. Ce que ce spectacle de Londres nous montrait en moins d'une soirée, le livre de M. Gautier nous le fait voir, sans nous demander beaucoup plus de temps, sans nous faire quitter notre fauteuil au coin du feu, non pourtant sans nous laisser moins de souvenirs, d'éblouissement et de prestige. Son livre est un panorama imprimé, un prodigieux kaléidoscope en caractères alphabétiques; ses quatre cents pages sont autant de dessins qui vous sautent aux -yeux par l'éclat du coloriage, qui vous étourdissent non sans vous charmer par la variété des changements à vue, des décorations et des perspectives. Seulement, on éprouve le besoin, après l'avoir lu, de baisser sa lampe, d'amortir la flamme de son foyer et de fermer les yeux, si ce n'est pour dormir, — le spirituel écrivain y a mis bon ordre, — du moins pour les reposer dans l'obscurité, dans le silence et dans l'oubli momentané de tant de merveilles.

J'ai eu quelquefois le plaisir d'étudier sérieusement M. Théophile Gautier comme prosateur et comme poète. Je ne veux parier cette fois que du voyageur. Comme critique d'art et de théâtre, M. Gautier a fait école. Le monde des lettres est plein de ses imitateurs. Le coloriage et le pittoresque sont toujours fort à la mode parmi les jeunes débutants de la fantaisie littéraire ou du roman d'aventures. Comme poète, l'auteur de la Comédie de la mort est peut-être moins original; — comme voyageur il est sans précédents, j'allais dire sans rivaux, du moins dans son genre. Personne n'a jamais eu à ce degré, soit ce don de peindre à outrance, soit cette faculté de tout voir et de tout décrire, soit cette manie de nomenclature universelle, soit cette intrépidité du détail technique, soit cette ubiquité pittoresque, soit cette aptitude à reproduire avec l'écriture l'inépuisable variété des couleurs, des nuances, des aspects et des accidents du monde matériel. En un mot, s'il ne s'agit que de voir avec ses yeux, quand on voyage, personne n'a jamais mieux voyagé que M. Théophile Gautier; car personne n'a jamais mieux vu. « La soif de voir, comme l'autre soif, dit-il quelque part, s'irrite au lieu de s'étemdre en se satisfaisant. Me voici à Con-

stantinople, et déjà je songe au Caire et à l'Egypte... 11 en coûte de renoncer à de chères habitudes d'esprit et de cœur, de quitter sa famille, ses amis, ses relations pour l'inconnu, et cependant Von sent qu'il est impossible de rester, et ceux qui vous aiment n'essayent pas de vous retenir, et vous serrent silencieusement la main sur le marchepied de la voiture... »

Voir, c'est avoir. Je comprends très-bien que M. Gautier aime à quitter de temps en temps ce ruisseau de la rue du Bac, ou tout autre ruisseau, et à dater ses feuilletons du Prado ou de l'Alhambra, des cimes neigeuses de l'Atlas ou des poétiques sommets du Taygète, de Saint-Marc ou de Sainte- Sophie; je le crois bien : le Prado, l'Alhambra, l'Atlas, le Taygète, Sainte-Sophie et Saint-Marc sont à lui. Ce que M. Théophile Gautier a vu une fois, il se l'approprie, pour ainsi dire, par une sorte d'empreinte matérielle que les objets extérieurs gravent dans sa mémoire vraiment prodigieuse, et que sa plume reproduit, à défaut du crayon et du pinceau, avec une exactitude presque infaillible. Notez que je ne fais pas ici, comme on pourrait le croire, la théorie de l'imagination; au contraire. Si l'imagination est le don de reproduire à l'infini les formes sensibles" du monde physique, M. Théophile Gautier en a beaucoup. Si c'est de créer, M. Théophile Gautier en a peu. Je ne connais pas, dans l'ordre des esprits supérieurement faciles et abondants, un esprit moins inventeur; je n'en sais pas, parmi ceux qui se piquent de n'obéir à aucune règle, qui soient plus minutieux et plus exacts. J'ajoute, et sans rien retrancher ici à quelques lignes charmantes que M. Xavier Marmier adresse, au début d'un de ses livres ^, « à la chère et aimable folle qui, de son manteau diapré, nous cache les mornes réalités de la vie, » — j'ajoute que l'imagination n'est pas d'ordinaire le défaut des voyageurs, j'entends les vrais voyageurs. « Les voyageurs qui ne savent rien n'apprennent rien, » dit M. Saint-Marc Girardin. — Quoi qu'il en soit, on voyage pour apprendre, pour observer : on veut voir, juger, comparer; on veut aiguiser la sa-

* Lettres sur V Adriatique et le Monténégro,

gacité de son esprit, accroître son expérience, exercer sa sensibilité. On voyage en économiste, corame M. Michel Chevalier ; en savant, comme M. de Humboldt; en homme du moiide, comme M. Alexandre de Laborde; en lettré, comme le président Dupaty ; en pm'itaine biblique, comme madame de Gasparin; en peintre, comme M. Théophile Gautier; en curieux e en helléniste, comme M. Saint-Marc Girardin. (c Le Yoyage (le voyage d'Orient) a eu pour moi ce grand avantage, dit' l'auteur des Souvenirs S que, commencé pour la politique et pour étudier à Conslantinople cette question d'Orient qui m'avait ensorcelé, et dont je n'abjure pas encore renchantement (M. Girardin écrivait cela en 1852), je Tai fini par Athènes et par la littérature. A peine en Grèce, je n'ai plus pensé qu'à la poésie, à l'éloquence, à l'histoire grecque... De la politique, plus un mot. »

Presque tous les poètes voyagent : ils sont de médiocres voyageui's. Us voyagent quelquefois sans voir, comme ou le raconte de M. de Chateaubriand lui-même, qui fit la plus admirable description d'Athènes sans sortir (dit-on) de la chambre hospitalière qu'il avait trouvée dans la maison de M. Fauvel. Vraie ou fausse, l'anecdote est vraisemblable. Ainsi font les poètes ; — ou s'ils consentent à regarder au monde réel, ils ne le voient qu'à travers ce prisme trompeur et avec ce verre grossissant de leur hyperbole, comme M. de Lamarline, dont le Foyage en Orient n'est qu'un admirable répertoire de brillantes images. Pourquoi, au contraire, M. de Choiseul- Gouftier, Victor Jacquemont, le comte d'Estourmel, sans parler de beaucoup d'autres parmi nos voisins d'outre-Manche, pourquoi tous ces écrivains sont-ils justement cités parmi les voyageurs sérieux? En sont-ils moins agréables à lire pour cela? C'est qu'ils sont avant tout des esprits pratiques, fins observateurs, guides aimables et sûrs, et qu'ils ont laissé en partant la chère folle de M. Marmier à la maison. Et pourquoi aussi V Itinéraire de Paris à Jérusalem, par M. de Chateaubriand, est-il un chef-d'œuvre ? N'y a-t-il mis que son imagi-

i Souvenirs d>> voyages et d'études, par M. Saint-Marc Giiardiii.

VOYAGEURS 3oï

nation, son coloris et sa verve? Non; mais c'est que, bien qu'il eût accompli en poëte, et en vue d'un poëme projeté, ce lointain pèlerinage, M. de Chateaubriand a voulu faire, au retour, deux parts des observation? qu'il avait recueillies; — les unes, celles du poëte, il les destine à son œuvre à venir; — les autres, relies du voyageur, de l'érudit, de l'antiquaire et du moraliste, il les réunit en un corps d'ouvrage. Il nous le dit lui-même : « Ce sont mes Mémoires. » Et plût à Dieu qu'il n'en eût écrit jamais d'autres! Mais ces Mémoires d'un jeune homme sont la leçon da l'expérience, du vrai savoir et du bon goût.

Je reviens à M. Gautier. Voulez-vous, tout compte fait, vous procurer, à porte fermée, une de ces jouissances égoïstes qui profitent pourtant à tout le monde, parce que la lecture d'un livre agréable rend votre humeur plus sereine, chasse un instant les noirs soucis qui vous assiègent, et se répand comme im souffle bienfaisant dans toute votre maison; — voulezvous une distraction de ce genre? Lisez les récils de voyage de iM. Théophile Gautier. Ses voyages, c'est tout l'ancien îuonde en attendant le nouveau; c'est l'Espagne (un charmant volume) ; c'est l'Italie, l'Algérie, la Grèce, Smyrne, Constantinople, en attendant Cuba, New-York et Mexico. Pressé d'échapper à tant d'amères pensées^ qui ont creusé récemment dans les âmes, tout autour de nous, un vide si profond et si douloureux, lassé de regretter et de songer, — j'ai pris le dernier voyage de M. Gautier, non parce qu'il est le meilleur et le plus nouveau, mais parce que je l'avais sous la main, peutêtre aussi parce qu'en racontant son voyage à Constantinople M. Gautier a eu l'adresse incomparable de ne pas dire un mot de la question d'Orient, ni de la querelle des Lieux-Saints, ni de la mer Noire, si ce n'est, je crois, pour s'y promener. Je ne connais guère que M. Théophile Gautier qui sache faire des tours de force de cette hardiesse ; mais il lui sera beaucoup

^ Cet article parut dans le Journal des BébaU quelques jours après la mort de son directeur, M. Armand Berlin, si aimé de quelquesuns, si regretté de tous. (Voir l'Introiluction de mes Éludes historiques et littéraires.)

pardonné parce qu'il a beaucoup raconté. Voyageant pour voir, non pour disserter, il manque absolument, je le reconnais, de sagacité diplomatique ; mais quels yeux perçants il vous jette sur tout ce monde nouveau queFOrient lui révèle ! quelle vue admirable ! quel ardent coup d'oeil ! quelle absence de discrétion, de pruderie et de fausse honte! quel amour du beau et quel goût de Tétrangel quelle singulière passion du grandiose et du ridicule, du sublime et du grotesque ! M. Théophile Gautier, c'est tout cela. Quant à son livre, c'est à prendre ou à laisser, comme on dit. Une fois pris, le livre vous tient comme ces mirages mêmes dont Tauteur nous fait, par instants, de si étincelantes descriptions. Vous le savez; aller au cœur par les oreilles, Horace nous le dit, l'effet n'est pas infaillible; mais les yeux! Fâme passe par là tout entière. Segnius irritant animos !...

M. Théophile Gautier, tout mérite de style à part, a encore une autre qualité dont il faut tenir grand compte à un voyageur : il est sincère, il est naturel, — sincère à outrance, entendons-le bien, et naturel sans aucune simplicité, — c'est-àdire que chez lui TafFectation même, le caprice, le paradoxe, les plus singuliers excès de la pensée et de la plume, l'excentricité dans Tobservation et dans le langage, tout cela coule de source, au lieu d'être, comme chez ses prédécesseurs ou ses adeptes de Técole pittoresque, Teiret d'un travail pré- ^ conçu et d'un effort pénible de l'esprit. M. Théophile Gautier est, si on peut le dire, naturellement affecté et sa recherche est primesautière. 11 ne vous trompe pas; peut-être se trompe-t-il lui-même, mais il parle comme il pense, il raconte comme il observe, il peint comme il voit. Il vous donne son impiession pour ce qu'elle vaut, sans se poser en maître, sans trancher du prophète. Son paradoxe est loyal^ son sophisme est bon compagnon. S'il fait école, c'est que tout ce grand attirail de style, ces paillettes d'or, ce métaphorisme bruyant, ce coloriage splendide, toutes ces qualités de haut goût qui vous prennent aux yeux, com.me je vous l'ai dit, c'est que tout ce tapage de décoration a toujours, et en dépit de l'auteur lui-même, un certain air de charlatanisme. Les sots y sont pris et se ruent dans l'imitation.

Les hommes de sens se laissent tout simplement amuser. C'est un vrai plaisir^ en effet, de suivre ainsi aux quatre coins du monde ce décorateur infatigable à qui tout est spectacle, et qui ne rencontre pas une ruine, un ravin, un bout de ciel bleu, une voile à 1 horizon, un mendiant dans la rue, une boutique au bazar, un tuyau de pipe dans la boutique, sans dresser aussitôt son théâtre, et vous y attirer par réclat, le relief et le ragoût de sa peinture (le mot est de lui).

S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face. Il me promène après de terrasse eu terrasse; Ici s'offre un perron, là règne un corridor...

Ces visites de propriétaire que les poètes descriptifs vous faisaient faire quelquefois du temps de Boileau, c'est peut-être bien un ennui quand il n'y a qu'un palais; mais quel plaisir quand il y en a mille, quand aux palais succèdent les mosquées, aux mosquées les brillants bazars, les fêtes publiques, les jeûnes solennels, les baisemains, les cérémonies pompeuses, les perspectives à perte de vue, les promenades parmi toutes sortes de merveilles inconnues, de débris rajustés ou d'émotions rajeunies! Et quand tout cela s'appelle de ces noms célèbres : Malte, la Troade, les Dardanelles, la Propontide, la Corne-d'Or, le Phanar, les tombeaux de Scutari, la pointe du Sérail, le canal du Bosphore ; — quand tout cela brille sous ce ciel d'azur, sur ce sol fortuné, berceau du monde, « où le soleil se lève, nous dit M. Gautier, et qu'il ne quitte qu'à regret pour aller éclairer l'Occident!...)^

M. Théophile Gautier est, par état, un ennemi personnel de l'Occident. Il lui faut du soleil, n'en fût-il plus au monde ; — les étoiles toutes seules, malgré son admiration pindarique pour les nuits d'Orient, ne lui suffiraient pas. Et puis, en Orient, comme M. Gautier nous l'apprend, les hommes sont assez mal appris pour dormir la nuit.

... Il faisait un temps admirable, écrit-il (c'était le soir de cette fête magnifique que l'ambassadeur de France, M. de Lavalette, avait

donnée à l'état-major et à l'équipage du Charleiuagne), je résolus de retourner le soir même ùConstantinople^ dans un caïque à doux paires de rames, manœuvré par deux robustes Arnautes, aux tempes et aux joues rasées, n'ayant de poil qu'une longue moustache bîonde. Quoiqu'il fût plus de dix heures quand je partis, on y voyait parfaitement, et certes plus clair qii'à Londres en plein midi. Ce n'était pas une nuit^ mais plutôt un jour bleuâtre d'une douceur et d'une transparence infinies. Je m'établis à la poupe bien en équilibre, mou paletot boutonné jusqu'au col, car la rosée tombait en fine bruine argentée comme les pleurs nocturnes des astres, et le fond de la barque était tout mouillé. Mes Arnautes avaient jeté une veste sur leurs cheniises de gaze rayée, et nous commençâmes la descente.

Le caïque, aidé par le courant, et poussé par quatre bras vigoureux, fdait presque aussi rapidement qu'un bateau à vapeur au milieu du tremblement lumineux de l'eau piquée de millions de jniillettes; les collines et les caps de la rive projetaient de grandes ombres violeites qui trancltaient sur le vif-argent dis vagws, où les silhouettes des vaisseaux à Tancre se dessinaient comme des découpures de papier noir, avec leurs vergues cai'guées et leurs cordages ténus. Quelques lumières brilla'ent de loin en loin à bord des embarcations ou aux fenêtres des villages riverains. On n'entendait d'autre bruit que la respiration cadencée des caïdjis, le rhythme régulier des avirons, le clapotis de l'eau et les al<oiements lointains de quelques chiens en éveil.

De temps à autre une bolide traversait le ciel et s'éteignait comme une bombe de feu d'artifice; la voie lactée déroulait sa zone blanchâtre avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord; les étoiles brillaient jusque dans l'auréole de la lune. C'était merveilleux de magniticence tranquille et de splendeur sereine. En contemplant cette voûte de lapis-lazuli veiné d'or, je me demandais : Pourquoi le ciel est-il si splendide lorsque la terre est endormie, et pourquoi les astres ne s'éveillent-ils qu'à l'heure où les yeux se ferment? Cette féerique illumination, personne ne la voit; elle ne s'allume que pour les prunelles uyctalopes des hiboux, des chauves-souris et des chats. Le divin décorateur méprise-t-il à ce point le public, qu'il ne déploie ses plus belles toiles qu'après que les spectateurs sont couchés?...

J'ai cité, sans en rien retrancher^ cette page tout entière, parce qu'il me semble que tous les défauts et toutes les qualités qui caractérisent la manière de M. Théophile Gautier s'y sont, pour ainsi dire, donné rendez-vous : — la description exacte, minutieuse et vive^ — le détail infini dans les accessoires, — le paradoxe à brùle-pourpoint et touchant au bur-

lesque; rémotion de l'artiste, sincère au début, aboutissant à la charge d'atelier. Toujours la bohème ! « J'ai rarement vu un camp de bohémiens^ dit quelque part M.Gautier, sans avoir envie de me joindre à eux et de partager leur existence vagabonde : l'homme sauvage vit toujours dans la peau du civilisé...» Et puis, cette chemise de gaze rayée que V auteur signale parmi ces magniticences de la nature et sous ce ciel de diamants, — avouez que c'est là un souci de metteur en scène plus que de poète, et une remarque à faire chez Lami- Housset plutôt qu'en plein Bosphore! Et ces belles nuits d'Orient que personne ne voit et qui ne servent qu'aux amoureux! Ah! M. Théophile Gautier est bien ingrat! ÎS 'en jouissait-il pas, lui tout seul, de cette belle nuit qu'il a si admirablement peinte! Et les grandes œuvres de Dieu ont-elles besoin, plus que celles des hommes, des suffrages delà foule? Ne s'est-il jamais promené, lui l'artiste inspiré, seul dans le musée de Madrid, ou devant les stanz-e de Raphaël, ou sous les arches du pont du Gard, ou près de la cascade de Terni? A ces grandes scènes de la nature ou de l'art un seul connaisseur suffit. Odi jjrofanum vulgus et arceo l

Ces étoiles de l'Orient qui ne brillent que la nuit dans le ciel de Constantinople ne sont pas le seul désappointement de M. Théophile Gautier. L'Orient l'abreuve de mécomptes; non qu'il soit de sa nature très-exigeant; il n'est pas de ceux qui, | avant de partir pour un long pèlerinage dans ces poétiques J domaines de l'archéologie sacrée et profane, font provision d'enthousiasme et qui se procurent par avance une admiration de comm.ande, comme on achète une paire de gants et une casquette de voyage. «Il me manque, dit-il, cette facilité de pâmoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus I tendres à l'enthousiasme rétrospectif...» Cela est vrai; M. Gau- ^ tier est un voyageur parfaitement calme qui ne s'émeut qu'à point, qui ne produit son érudition (et elle est fine et variée) qu'abonnes enseigues, qui ne crie jamais, ne s'étonne de rien, ne consulte personne, et commence toujours, dans toute ville où il arrive, par faire à lui tout seul, sans guide importun et (juitte à se perdre, un voyage de découverte. Il a bien raison; c'est la bonne manière. Malcré tout, on n'est pas poëte, ar-

tiste et peintre impunément; on ne quitte pas Paris, en quête d'impressions neuves, de curiosités inédites et de couleur locale, pour subir sans commentaire tous les plagiats et tous les emprunts que la barbarie orientale fait sans cesse à la civilisation de l'Occident; — ici des Grecs qui portent la fustanelle et une veste blanche historiée d'arabesques d'or, « mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler (c'est M. Gautier qui parle), ces nobles Hellènes étaient coiffés de bonnets de coton comme des bas Normands !» — Là, des pendus enveloppés de toile cirée, et attachés à leur potence sur le rivage même de Cythère; — ailleurs, dans un café de Péra, toute une galerie parisienne : des Etudes d'animaux, par Victor Adam; Napoléon à la bataille de Ratisbonne; une autre estampe de la rue Saint-Jacques, la Jeune Espagnole, avec cette épigraphe :

J'ai cru voir dans tes yeux l'image du bonheur; Aussi je te confie et ma vie et mon cœur...

Plus loin, ô profanatijn mille fois plus insolente! des boutiquiers qui vendent des draps anglais aux couleurs criardes, auY lisières chamarrées d'armoiries, pour flatter bêtement le goût oriental; — ailleurs encore (mais ici l'indignation de l'auteur déborde comme le Céphise pendant un orage), ailleurs : « Ces exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse qui répandent en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises écrasées... — Si j'en parle avec tant d'amertume, ajoute notre voyageur, c'est que j'ai eu la douleur profonde, et dont je ne me consolerai jamais, de voir trois petites flUes turques, de huit à dix ans, belles comme des houris... qui portaient sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n'osaient pas éclairer ces monstruosités modernes, et rebroussaient d'épouvante... » C'est par discrétion sans doute que M. Théophile Gautier ne rappelle pas ici le festin d'Atrée et de Thyeste :

Ructantemque patrem natos, solemque reversiim Et c<ecum sine sole diem...

Quoi qu'il en soit, M. Gautier est un amant passionné de la couleur locale, on le volt de reste; et il y fait, pour sa part, non-seulement tous les sacrifices que le respect des usages commande à bon droit, en pays étranger, à un homme bien élevé, mais beaucoup d'autres qui ont dû Texposer à passer maintes fois, dans les rues de Conotantinople, pour un pacha à trois queues. Ainsi M. Gautier porte le fez rouge, la redingote boutonnée droit, la barbe longue; et son teint, qui a gardé le hâle de la mer et du soleil, Tempêche d'ailleurs, comme il le dit lui-même, « d'avoir Tair trop scandaleusement Parisien. )^ Ainsi encore, sa facilité à croiser les jambes, (( mouvement fort difficile pour les Français, » dit-il, fait sourire d'aise ses amis les Turcs et inspire de lui la meilleure opinion. Ainsi encore, si on lui offre à table, chez le ci-devant pacha du Kurdistan, contrairement aux habitudes du logis et par une prévoyance toute particulière, — si on lui offre

La cuillère d'argent qui servait à manger,

M. Théophile Gautier la refuse bravement, et il répond à cette politesse en mangeant avec ses doigts, et avec un appétit qui ne manque certes pas de couleur locale, une quantité fort raisonnable de poissons à l'huile, de concombres crus et farcis, de petits salsifis visqueux, pareils à des racines de guimau\ e, de boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne, de citrouilles au sucre en purée, et enfin de crêpes au miel, le tout aspergé d'eau de rose et assaisonné de menthe; et pour boisson de l'eau, du sherbet et du jus de cerise, k qu'on puisait, dit-il, dans un compotier avec une cuiller d'écaillé à manche d'ivoire... » Ailleurs, et toujours pour se conformer au goût du pays, M. Gautier se livre, dans la boutique d'un confiseur, non loin de la pointe de Seraï-Burnou, à une consommation de rahat-lokoum rose et blanc et de toutes sortes de sucreries mielleuses et parfumées, qui finissent par l'écœu-

rer si bien qu'il ne s'en tire qu'en avalant une tasse d'excellent moka. Aussi ne le plaignons pas.

Parmi tous ces sacrifices aux usages de l'Orient que M. Gau tier accepte avec une résignation si joviale et si amusante^ il en est un dont il voudrait bien être dispensé... Mais le moyen?

Les verrous et les grilles

Ne font pai la vertu des femmes et des filles.

Molière a raison en France. Mais jn Oxient les grillés répondent; de tout. Puis ce costume des femmes qui ne laisse pas même deviner leur taille et ne permet de voir que leurs yeux... Joignez-y un obstacle plus infranchissable encore : les mœurs du pays. « En France, dit justement l'auteur, il y a une conspiration tacite contre le mari ; tout le monde favorise le couple amoureux, au moins de son silence, et personne ne songe à s'ériger en vengeur de la morale publique. En Turquie, ce n'est pas la même chose : un cawas, un hamraal, un homme du peuple qui voit dans la rue une musulmane parlej- à un Franc ou seulement lui faire des signes d'inlelligence, tombe dessus à coups de pied, à coups de poing, à coups de bâton, brutalité qui ne trouve que des approbateurs, même parmi les femmes... » Essayez donc de braver de pareils obstacles ! les coureurs d'aventures le voudraient bien ; rien ne figure mieux en effet dans un voyage d'Orient «qu'une vieille qui, au détour d'une ruelle déserte, vous fait signe de marcher derrière elle et vous introduit par une porte secrète dans un appartement paré de toutes les recherches du luxe asiatique, où vous attend, assise sur des carreaux de brocart, une sultane ruisselante d'or et de pierreries, dont le sourire (c'est M. Gautier qui parle) vous fait des promesses voluptueuses bientôt réalisées. Ordinairement rmtrigiie se dénoue par l'arrivée soudaine du maître, qui vous laisse à peine le temps de fuir par une issue dérobée, à moins que la chose ne se termine plus tragiquement par une lutte à main armée. et la chute, au fond du Bosphore, d'un sac où s'agite vaguement une forme humaine... » Mais, si agréable ou si périlleuse <|ue sjit une pareille aventure, aucun courage n'est tenté; per-

sonne ne s'y expose, et M. Théophile Gautier nous avoue franchement qu'il n'a sur ce point délicat aucune indiscrétion à commettre. Un soir pourtant qu'après avoir fait (dans un des plus curieux chapitres de son livre) le tour des murailles de Constantinople, il chevauchait^ harassé de fatigue et ne songeant plus qu'à faire retraite , sous les cyprès de l'immense Champ -des-Morls qui s'étend des Sept -Tours aux collines d'Eyoub, voilà l'aventure qui l'attendait... En Orient, les cimetières ne sont pis, comme chez nous, habités presque exclusivement par des ombres ; les vivants y viennent sans cesse avec plus d'indifférence, il est vrai que de piété véritable, fatalistes dans leurs regrets comme dans leurs croyances. Dans les cimetières, les ouvriers travaillent, chacun à son métier : les oisifs dorment, les commères bavardent, les troupeaux paissent, les enfants jouent. « Les tourterelles, dit poétiquement M. Gautier, nichent dans les noirs feuillages, et les gypaètes planent au-dessus de leurs pointes sombres, traçant de grands cercles dans le ciel d'azur... » Ce caractère des sépultures de rOrient, M. de Chateaubriand l'avait déjà marqué de son grave et doux langage : «... En arrivant à la plaine qui est au pied des montagnes (près de Coron), écrit-il, nous laissâmes sur notre droite un village au centre duquel s'élevait une espèce de château fort : le tout, c'est-à-dire le village et le château, était comme environné d'un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges... J'avais une consolation en regardant les tombes des Turcs; elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans cette terre lavagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort agréables : le laurierrose y croissait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres ; l'herbe llottait autour des petites culonnes funèbres que surmontait un turban; une fontaine, bâtie par un shérif, répandait Sun eau dans le chemin pour le voyageur. On se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par le cyprès de l'Orient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce

lieu... » Les descriptions que donne M. Théophile Gautier des cimetières de Constantinople ne sont pas toujours aussi riantes ni ses réflexions aussi poétiques. J'en excepte l'aventure du cimetière d'Eyoub^ à laquelle je reviens. C'est toute une idylle, — une idylle turque, — dont M. Gautier est à la fois le poète et le berger, un vrai chef-d'œuvre de grâce, de fraîcheur et de sentimentalité...

Je marchais au petit pas, dans un étroit sentier tracé entre les tombes, lorsque j'aperçus, arrêtée près d'un cippe funèbre, une jeune femme masquée d'unyachmack assez transparent et drapée d'un feredgé vert tendre; elle tenait a la main une touffe de roses, et ses grands yeux avivés d'antimoine flottaient devant elle, perdus dans une indéfinissable rêverie.

Apportait-elle ces fleurs sur quelque tombe aimée, ou se promenaitell3 simplement sous ces tristes ombrages? C'est ce que je ne saurais dire; mais, au hruit des sabots de mon cheval, elle releva la tête, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un charmant visage. Sans doute mes yeux exprimèrent naïvement et fidèlement mon admiration; car elle s'approcha du bord de la route, et, avec un mouvement plein d'une grâce timide, elle me tendit une rose prise de son bouquet.

Mon compagnon, qui venait derrière moi, me rejoignit, elle lui en offrit une aussi par une nuance de pudeur délicate qui corrigeait ce que la première impulsion pouvait avoir de trop libre... Je la saluai de mon mieux à l'orientale. Deux ou trois compagnes la rejoignirent, et elle disparut à travers l'épaisseur des cyprès...

Mais arrêtons-nous là, sous l'ombrage même de ces arbres mélancoliques qui abritent un moment cette touchante et fugitive entrevue. J'aime à surprendre M. Théophile Gautier en flagrant délit de sensibilité bucolique, et je crois, qu'il me le pardonne, qu'il y met plus de bonne volonté qu'il ne le dit. Il n'est pas si bohémien qu'il veut le paraître. Combien de Ugnes j'aurais pu reles^er, dans ce livre qui semble au premier abord un recueil d'images, — combien de pages où le matérialisme un peu fanfaron du voyageur va se fondre dans l'extase descriptive à laquelle peu à peu le poète s'abandonne! Combien d'élans de cœur qui partent de cet esprit libre ! Combien de retours à Dieu de cet esprit fort! « S ms aller au saint sépulcre, dit-il quelque part, je fais un pieux pèlerinage aux

endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plu? visible... » Est-il possilîle de mieux dire et de mieux penser? Mais arrêtons-nous là où M. Théophile Gautier vient de nous montrer, dans un récit si agréable, une sensibilité si émouvante. Laissons-le sur ce doux souvenir et sur cette pure jouissance. Laissons-le sur cette rose parmi ces cyprès. Nous l'aimons mieux là que chez les derviches hurleurs et dans le bazar des poux... Et aussi bien, c'est assez courir le pays pour aujourd'hui. Le ciel est gris, la saison est triste, le deuil est autour de nous. Hélas ! l'homme a beau changer de place, son malheur le suit. Les perspectives se transforment, les horizons se succèdent, les scènes se multiplient sous nos yeux; — l'esprit voyage, non le cœur.

Cœhim non uninium mutant qui trans mare cinrunt.

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