LA COMTESSE AGÉNOR DE GASPARIN
(voyage en GRÈCE.)
Février 1850.
Je vais étudier aujourd'hui^ dans le Journal * de madame Agénor de Gasparin, le volume qui se rapporte à son voyage en Grèce, et dans ce volume, ce qui se rapporte particulièrement à ses impressions et à sa personne. Voici pourquoi :
Madame de Gasparin appartient à l'école des voyageurs qui ne voyagent pas, même en faisant deux mille lieues. « Ce qui fait le charme du voyage, dit-elle quelque part, c'est de ne pas bouger. » — « Je commence à croire, dit-elle ailleurs, que ce qui me plaîL dans les voyages, c'est de ne pas voyager. » Alors pourquoi partir?
Madame de Gasparin est, dans une certaine mesure, de l'école de Sterne et de Xavier de Maistre. Son esprit voyage
auprès de moi à toutes jambes, même mon cheval étant au galop; et enfin d'autant d'autres urdelis à cheval, de deux éléphants et d'un palanquin, pour le cas où Ma Seigneurie se fatiguerait à cheval... Tout cela est superbe ; mais, ma foi ! une bonne voiture, sans suite, et parcourant nos belles routes de France, me serait bien plus agréable... »
Très-peu de temps après la date de cette lettre, le général Allard mourut à Labore d'une maladie aiguë, dont la cause (je n'accuse personne dans ce monde ni dans l'autre) n'a pas semblé suffisamment expliquée.
^ Journal d'un voyage an Levant. Paris, 1850.
plus (]ue son corps. Elle est allée en Grèce. Elle aurait pu se borner à un voijage autour de sa chambre, a Femme raisonnable et mille fois sage! » s'ëcrie-t-elle en voyant à Kalavrita une bonne ménagère qui donne à manger à ses poules. — « Ah ! folle, folle du logis, ne pou\ iez-vous donc vous contenter de lire l'Univers pittoresque? » dit-elle ailleurs. C'est donc au coin de son feu que madame de Gasparin aurait dû chercher le Péloponèse, et elle l'aurait trouvé. En allant le chercher si loin et au prix de tant de fatigues, elle risquait de le manquer.
Quoi qu'il en soit, elle est allée en Grèce, mais non pas pour y chercher des occasions profanes d'étudier cette terre classique des beaux-arts , des belles-lettres et des beaux hommes. Vous ne trouverez, dans son livre, rien qui ressemble aux joies habituelles et aux extases convenues des touristes de profession. Pour madame de Gasparin, puritaine de Genève, la Grèce est un champ clos de conlroverse religieuse, le Parnasse un calvaire, la fontaine de Castahe un calice d'amertume. Son voyage, écrit au jour le jour, est, malgré tout, un livre amusant, moral et spirituel, plein d'enseignements de tout genre, avec des perspectives infinies sur le cœur humain, à défaut d'autres; un véritable ^oyage dans l'intérieur d'une âme chrétienne dévorée du besoin de se répandre.
Je l'avoue, ce que j'aime des voyages, quand le voyageur a de l'esprit, du cœur, de l'imagination, un parti pris, quand il y met franchement so.i originalité, ses préjugés et ses travers, ce que j'aime des voyages, c'est le voyageur. Ce qui me plaît sous la plume ti ès-personnelle de madame de Gasparin, c'est le récit de ses impressions ; c'est tout ce qui me la fait voir dans cette rencontre toujours curieuse, souvent pathétique, quelquefois burlesque de Ihomme avec l'imprévu, dans cette lutte de l'esprit ou du caractère avec les contrai'iétés ou les surprises d'une vie lointame. Madame de Gasparin a beau répéter sous toutes les formes qu'elle est partie à son corps défendant, se lamenter sur tous les tons, déclarer son voyage injustifiable, n'importe; son voyage n'est pas curieux par ce (Qu'elle y recueille du dehors, mais par ce qu'elle y met d'ellemême. C'est à ce point de vue que je veux un rffoment l'étu-
dier. C'est cette nature originale et vive, aux prises avec des ennuis de toute sorte, petites misères ou sérieux mécomptes ; c'est tout ce relief jeté sur un portrait de femme par cette radieuse liimière qui ne semble briller au ciel d'Athènes, de Jérusalem ou de Memphis, que pour éclairer ses vertus et ses défauts, c'est tout cela qui est pour moi l'intérêt de ce livre. Une autre fois donc nous vous parlerons, à propos de la Grèce, de Phidias et de Thémistocle. Occupons-nous aujourd'hui, et nous ne le regretterons pas, de madame Agénor de Gasparin.
Il y a des voyageurs qui ont découvert des continents; d'autres se sont contentés de planter, sur des îles désertes, le pavillon de leur navire; quelques-uns s'en vont en quête de consciences égarées dans l'hérésie. Les plus nombreux sont ceux qui voyagent aujourd'hui, la Bible à la main, pour le compte de l'hérésie elle-même .
Madame de Gasparin est un de ces voyageurs qui parcourent le monde, la poche bourrée de hvres saints, flairant des conversions, guettant des âmes, semant les amorces et les embûches pieuses, insinuants ou rigides, suivant le vent qui souffle sur cette moisson sacrée qu'ils convoitent.
J'ai eu, dit-elle, un moment de lâcheté à Bérisaal -(Siui-
plon). Deux vieux curés étaient allés vers la porte de Tauberg'e. Au moment de remonter en voiture, ma conscience me dit de donner un Nouveau Testament à la jeune fille qui vient de nous servir. Je ne me sens pas le courage de lui demandjr devant les deux curés si elle sait lire; j'attends quelle sorte dans la rue pour lui adresser clandestinement ma question... Et pourtant aucun des deux cnrés n'avait Tair formidable : l'un fumait tranquillement sa pipe, l'autre semblait sortir d'un sommeil de mille ans. Ils seraient des puits de science, d'ailleurs, que cela ne fait rien à l'affaire. Si l'Évangile est la puissance de Dieu en salut à tout croyant, de quoi ai-je peur?
De quoi ai-je peur? Et, en effet, une sorte d'intrépidité puritaine et de sainte effronterie, tel est le caractère de cette propagande biblique qui embrasse le monde entier. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il s'y mêle, quand c'est une femme d'esprit qui la pratique, beaucoup de finesse et de malice. Madame de Gfsparin est à l'affût de toutes les bonnes occa-
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sions; elle n'en manque pas une. Si nous lui donnions un traité... dit-elle à chaque rencontre. Sur le siège de la diligence qui la mène à Venise., elle glisse une Bible dans la main du conducteur qui fume tranquillement son cigare, sans songer à mal. Sur le paquebot de Trieste à Patras, elle donne un livre pieux à une pauvre femme qui aimerait peut-être mieux guérir du mal de mer. A Sparte : « Nous laissons, ditelle, notre hôte et sa famille munis du Nouveau Testament. » A Meligala, un papas à barbe vénérable vient lui demander Taumône : « Nous profitons de Toccasion, écrit-elle, pour lui donner une Bible. » Ce n'est pas non plus sans leur laisser une bonne provision de livres pieux que madame de Gasparin prend congé des moines de Mégaspilion, francs viveurs, et bienassiu'és de leur salut, s'il ne s'agit, pour gagner le ciel, que de boire sec, de ne rien faire entre les repas, et de compter les étoiles, comme dit Sancho Pança.
Mais madame de Gasparin a beau faire, la Grèce résiste. Les papas continuent de prier Dieu à leur manière. Madame de Gasparin trouve en Grèce une résistance qu'elle caractérise très-judicieusement elle-même, malgré Tinsuccès de sa croisade biblique, quand elle dit que cda religion grecque a conservé au pays ure individualité puissante et vivace jusque dans resclavâge. » L'individualité qui a résisté au despotisme des Turcs n'a pas moins de force contre la propagande du méthodisme que contre celle du sabre. Le spirituel écrivain se moque très-agréablement de la religion grecque. Il oublie trop que cette religion a eu ses confesseurs, ses héros et ses martyrs; qu'elle a gagné des batailles, soutenu des sièges, béni des drapeaux déchirés et vaintpieurs, consolé de glorieux proscrits. Madame de Gasparin croit que sa propagande est venue échouer contre l'engourdissement des croyances grecques. Erreur! sa propagande a échoué contre les souvenirs de cette noble nation. La rchgiou du peuple grec, c'est son histoire.
Quoi qu'il en soit, madame de Gasparin n'a pas réussi ; elle n'a pas converti la Grèce. Elle écrit : k II nous reste de notre voyage en Grèce l'impression d'un travail qui n'est pas tout à fait en proportion avec le résultat. » Faut-il chercher le motif
de ses jugements et le secret de ses impressions dans ce mécompte si évident et dans cette amère douleur de son prosélytisme impuissant? Je ne pousserai pas jusque-là l'indiscrétion. C'est bien assez que madame de Gasparin me permette, son Journal à la main, de dire humblement ce qu'elle est, de raconter ce qu'elle a fait. « J'ai succombé sans le vouloir, dit-elle, à la tentation de parlei* de moi, et, sans le vouloir encore, à la tentation de me peindre en beau. )) Nous verrons bien.
Madame de Gasparin, je n'ai pas besoin de le dire, a toute la douceur que communiquent au caractère une éducation exquise, une charité admirable, une surveillance assidue sur les écarts d'une vivacité expansive jusqu'à être fantasque. Pour le prouver, il me suffirait de citer le passage suivant de son livje. Je ne sais rien de plus noblement pensé et de plus touchant :
Il existe, dit-elle, deux systèmes à l'usage des voyageurs. L'un, assez généralement adopté, c'est le système de défiance, presque d'inimitié universelle... On traite d'ennemi à eimemi, on se maintient étranger, solitaire; ou nexcite jamais la sympathie de personne... et l'on re\ient bien fier d'avoir rudement mené guides, postillons, mendiants; bien fier d'avoir épargné quelques centai.ies de francs sur un voyage qui en coûte vingt ou trente mille. L'autre système, celui qui n'a pas la vogue, est un système de simplicité, de bonhomie, de doux abandon. On n'est voyageur que le moins possible : avant tout on reste homme. Dans le postillon, dans le guide, dans le mendiant, on voit un semblable, quelqu'un qui a une àme et qui a un cœur. On cherche à rendre les rapports aiVectueux... On est quelquefois attrapé.. ; encore ne sais-je pas bien. En revanche, on rencontre de bons amis qu'une parole, qu'un regard, font naître; on sent vraiment que les hommes sont frères... Cela vaut -bien quelques pièces de cent sous !
Oui, nobles et honnêtes paroles, et vraiment chrétiennes, qu'il faudrait graver sur l'enseigne de toutes les auberges, sur le poteau de toutes les routes, sur le bordage de tous les navires. Mais ces paroles, on les avait dans le cœur; la plume les écrit, et un matin on les oublie. Madame de Gasparin traité en général la nation grecque de Turc à Maure. Elle n'a pas
seulement contre son caractère et ses usages le préjugé de la plupart des voyageurs, et surtout des voyageurs français contre les étrangers; elle y met une sorte de passion, dirai-je de rancune? En Grèce (j'excepte de délicieuses pages sur rhospitalière maison de M. Piscatory, à Patissia), en Grèce, elle fait le procès à toute chose : à la nature, à l'art, à l'antiquité, aux hommes et aux femmes; elle le fait aux bêtes. Elle est souvent vraie, elle est toujours sincère; mais elle prend le vrai par le petit côté, pour ainsi dire; elle a une sincérité exclusive et provocante. Ainsi, suivant elle, la nature, en Grèce, déploie W2e magnificence inexorable. L'œil est émerveillé, jamais charmé. Ni Tàme ni le cœur ne jouent un grand rôle dans la statuaire grecque. L'art grec n'exprime que la sérénité d'un esprit juste. Platon n'est que le précurseur de Fourier et de Cabet; il n'a ni vérité ni bon sens. La mort de Socrate, hideuse comédie, jouée sur un tombeau I Sparti\, une manufacture d'àmes en gros! Les dieux de l'Iliade, quels sacripans ! Cette montagne aride, qui plie sous un manteau de brouillards, c'est le Parnasse. Apollon l'habite en robe de chambre bien fourrée. Ce champ de maïs, c'est l'emplacement des jeux olympiques ! La plaine de Platée, on dirait les champs de la Bourgogne entre Filleneuve-lès-Convers et Chanceaux!... A Thèbes, point de vitres, des trous au mur, masures après masures, et des cochons partout ^.. 0 Épaminondas!
Ce n'est pas tout. La nature est monotone, l'art est stérile, le passé est vicieux et faux, les ruines sont prosaïques. Telle est la sentence que le froid puritanisme de madame de Gasparin oppose à l'admiration du monde, et elle s'en accuse elle-même beaucoup plus sévèrement que je ne le voudiaisfaire : «Hélas! je sens bien, dit-elle avec une humilité qui est bien souvent, dans ce curieux livre, le contre-poids d'un orgueil immense; hélas! je sens bien que je porte mon atmosphère avec moi, et ma coquille encore, en véritable escargot. Et, pour se me surer avec les beautés de la Grèce, pour planer haut dans ce ^ciel brillant, pour nager dans cette lumière, il faut les grandes
» Yoir pagr. 90, 101, 109, 200, 234. 230, 284 et f(mlm.
ailes de Taigle, il faut son ardente prunelle... » Laissons donc le ciel! Touchons terre, revenons au prërent. Oh ! le présent de la Grèce, une phrase de madame de Gasparin le dépeint d'un mot : « Les femmes grecques ne se lavent pas, ni elles ni personne. Quel bien feraient en Grèce des époux chrétiens qui s'en iraient de village en village, le mari enseignant à lire et à écrire, la femme à coudre, à laver, à se laver soi et les siens, à élever ses enfants, à balayer sa maison, à tenir en ordre hardes et provisions!... » Certes, cette propagande de la lessive, de Taiguille et du balai en vaudrait bien une autre, et elle réussirait mieux. Mais passons. Les femmes grecques sont 3alei^,les hommes sont voleurs. Restent les bêtes. Les insectes sont, comme partout, désespérants; les cochons régnent en despotes dans la fange des villages; les chiens sont terribles. Approchez-vous d'un village, ils s'élancent par troupes, les yeux enflammés, la gueule grande ouverte, hiulant à glacer le sang dans les veines. Les mulets sont des machines à torturer. Quant aux chevaux, défiez-vous de Porteur -de-malice, qui est la monture de madame de Gasparin. « Porteur-demalice a le pas allongé, il galope à merveille, il est fougueux, il obéit à la voix et à la bride lorsqu'il est calme. Dès qu'il se lance, c'est fini; il n'y a plus qu'à bien se tenir. » Cochondc-lait (c'est le cheval de M. de Gasparin) est un joli cheval chocolat « qui n'a pas d'amour-propre, qui se laisse volontiers distancer par tout le monde, qui va son train, perdant son rang, trottant pour le rattraper. L'univers croulerait qu'il n'y changerait rien. » Cochon- de- lait est philosophe, ajoute madame de Gaspai'in. C'est Platon qui ne l'est pas !
J'abrège cette rapide revue, car il me faut compléter par d'autres détails cette vive, inconséquente et spiiituelle physionomie dont j'essaye de recueillir les principaux traits épars dans une immense et confuse esquisse. Je dessine en courant, comme madame de Gasparin a raconté.
J'ignore, je le dis sérieusement, s'il est au ciel des places réservées pour les saints de la société biblique ; mais, si j'en crois le journal de madame de Gasparin, Dieu la traite en. sainte. Madame de Gasparin ne fait pas une étape, ne traverse pas une rivière, n'entre pas dans une auberge, ne se mouche
pas, sans invoquer Dieu; elle ne franchit pas un ravin, n'évite pas une averse, sans le remercier; et de son côté Dieu semble aux ordres de madame de Gasparin. On dirait vraiment qu'il est du voyage. « Voilà donc, dit-elle, une journée de huit heures et demie dans les chemins roides et dans les broussailles, c'est vrai, mais remplie, quoi qu'il en soit, des bénédictions du Seigneur. Le soleil a brillé constamment ; qu'auraient été ces sentiers par la pluie? Dieu nous a gardés!... » Vous voyez qu'il ne s'agit pas là d'un grand danger couru; seulement madame de Gasparin n'a pas eu à déployer son parapluie. Dieu est si bon !
Je ne clierche pas à tourner en ridicule, j'admire au contraire cette confiance dans la protection divine, cette habitude des çjâteries du ciel qui fait dire à madame de Gasparin : (( Demain nous passons la montagne de Mégaspilion ; l'Éternel y pourvoira! Nous devons traverser de nuit le golfe de Lépante; l Eternel y pourcoira!...y^ En effet, c'est son affaire. Que ferait Dieu s'il ne veillait pas sur madame de Gasparin? Mais à cette protection particulière de l'Éternel je reconnais une de ses servantes préférées, et cela me rend exigeant, peut-être jaloux. Cela du moins justifie l'humble et respectueuse enquête de ma critique.
Madame de Gasparin demande sans cesse à Dieu « d'apaiser sa grande mer. » Pourquoi ne lui demande-t-elle jamais de calmer son cœur, de modérer son impatience, de tempérer la fougue de son esprit? Pour ma part, je ne regrette pas que l'auteur d'un Foyage au Levant ait conservé bon nombre de ces défauts qu'entretient la monotonie du foyer domestique, et j'aime à lui voir commettre quelques-uns de ces péchés véniels que rachètent si facilement les épreuves d'une longue route. Ces défauts sont la vie du livre, ces péchés innocents en sont le rehef et le ragoût, sans compter que la confession publique qu'en fait très-spirituellement la pénitente en est l'infaillible expiation. Je les mentionne toutefois comme appartenant au portrait que j'essaye de retracer.
Madame de Gasparin est vive jusqu'à l'emportement, elle est impatiente jusqu'à la colère. Est-ce donc là l'inévitable écueil de la sainteté ? Un grand poëte, qui était à moitié Grec,
pose cette question au début de Y Enéide. Ce n'est pas à si profane que moi d'y répondre. Quoi qu'il en soit, l'auteur à' un Foyage au LevaM n'épargne aucune de ses vivacités à ces pauvres Grecs, dont le crime, malgré leur schisme, est d'être un peu plus près du pape que de Calvin. Elle n'épargne à personne, ni à son mari, ni à son guide, ni à son cheval, ni à son chameau quand elle est en Egypte, elle n'épargne pas même à Dieu les impatiences de sa verve caustique et de son humeur irritable.
Je me suis impatientée contre tout le monde, écrit-elle de Dragogé : contre François (nous ferons sa connaissance tout à l'heure), parce qu'au lieu de nous faire coucher à Pawlitza, il a fait filer les bagages sur Dragogé, par de bonnes raisons sans doute, mais par des raisons que nous ne savions point... je les aurais sues d'ailleurs qu'elles m'auraient yru détistablcs; — contre mon cheval, parce qu'au lieu d'avancer il broutait partout et de préférence dans les mauv^iis pas; — contre mon mari, oh! méchanceté du cœur féminin! parce que la journée ne lui paraissait ni si longue ni si fatigante qu'à moi...
Je voudrais bien, dit-elle ailleurs, qu'on menât vendre, la corde au cou, quiconque ose essayer Tapologie de l'esclavage.
Un autre jour, sur le bateau qui la conduit de Syra à Alexandrie, elle éprouve une violente atteinte du mal de mer. Cette fois, c'est Dieu lui-même qu'elle prend à partie. « Je prie... Pour.jiioi Dieu n'exauce-t-il pas à l'instant ma prière ? Il n'aurait qu'un mot à dire, et les flots s'abattraient. Pourquoi ne le dit-il pas ?... Chose horrible que cette révolte toncière ! »
Chose hon'ible I non, mais chose plaisante, trait de physionomie caractéristique, étrange faiblesse du cœur humain devant la douleur, puisque, même la douleur passée, la rancune survit. Le livre de madame de Gasparin est rempli de ces confidences. Je ne les relève pas pour m'en prévaloir contre son orgueil de sainte, mais pour en composer le triomphe et la couronne de sa pénitence. « Oh ! l'homme ! méchante bêle ! dit-elle à Ouadi-Ouardan, le 17 mars 1848, en apprenant, il est vrai, que la république a été proclamée à Paris; — l'homme, la plus méchante de toutes les bêtes! Je ne regarde
jamais dansmon propre cœur sans que cela me saute aux ye.ix .» Je n'ai pas besoin de dire qu'avec de pareilles dispositions^ madame de Gasparin est i:nplacable envers ces pauvres habitants des couvents grecs, qu'elle appelle, et elle n'a peut-être pas tort, « des monuments vivants d'une fausse spiritualité, le mensonge d'une vie sans but. » Ce n'est pas l'avis du père Hyacinthe, qui, à cette objection d'une vie sans but, vous répond en vous montrant, dévotement rangées dans sa cave, ses quarante-huit mille bouteilles de vin vieux... Les scènes du couvent de Mégaspilion, racontées par madame de Gasparin, sont d'une raillerie désopilante. Je suis fâché seulement qu'après avoir mangé le dîner des moines, depuis la soupe jusqu'au fromage, et touché délicatement sous leur toit, madame de Gasparin les accuse de l'avoir volée...
Pour ce voyage dans le Péloponèse, dont la visite à Mégaspilion n'est qu'un épisode pieusement bouffon, madame de Gasparin a fait choix d'une espèce de bravo dont il faut que je donne ici une idée, car il joue un grand rôle dans ce récit, et il est un accessoire indispensaole au portrait de l'auteur. Ce bravo est le ministre responsable de ce petit gouvernement nomade, composé de douze personnes, tant maîtres que domestiques, sans compter les bêtes, dont madame Agénor de Gasparin est le chef respecté. François Vitalis est un drogman de Fatras qui parle le français à peu près comme nous parlons le grec, quand nous le savons. C'est un homme mûr, bien découplé, d'une gravité imperturbable, d'une coquetterie de costumes presque féminine, mélange de bonté et de sauvagerie, de rudesse et de respect, fanfaron et prudent, songeur et boutfon, au demeurant cavalier intrépide, serviteur dévoué voyageur courageux, pourvoyeur intatigable et sans scrupule, qui fait le logement, qui fait le menu, qui chasse les gens de leur gîte, qui allume le feu avec les poutres de la maison, qui joue volontiers une farce, qui lit la Bible pour faire plaisir à ses maîtres, et ne manque pas une prière du soir; un de ces Grecs enfin qui, suivant l'expression de Juvénal (la race n'a pas changé), pour gagner leur vie, iraient dans la lune :
Grseculus esuriens in cœlu:n, jusseris, ibit !
François porte, suspendu à son écharpe de soie, avec sa bourse, son portefeuille, son mouchoir, son papier à cigares et sa blague à tabac, un coutelas à gaine verte et à manche d'ivoire, qui joue dans ce voyage un plus grand rôle que François lui-même, s'il est possible; «car, écrit madame de Gasparin, avec son coutelas à gaine verte, François, sans jambes, sans bras et sans tête, serait encore Fraiiçois. François, sans son grand couteau, ne serait plus que Fombre de lui-même. Ce couteau sert à tout. Quoi qu'il y ait à faire, quelque résolution qu'il ait à prendre, François tire son grand couteau, instinctivement, comme il respire... »
Exemple : Vous avez une discussion avec François. François saute à bas de sa mule, tire à moitié son couteau : a II faut, s'il vous plaît, vous dit-il, que nous nous coupions un peu...y> Naturellement vous cédez.
Vaus avez loué à madame de Gasparin un cheval à qui une selle de femme est insupportable et qui refuse de marcher. Français saute à bas de sa mule, tire son coutelas, et pense un moment à vous couper le nez. « Mais ce nez-là n'en vaut pas la peine, » écrit charitablement madame de Gasparin; et, réflexion faite, on vous le laisse.
Vous parlez à François des femmes qui n'ont pas d'enfants : « Si ma femme il ne m'avait pas donné d'enfants, vous dit-il, après deux ans de mariage, j'aurais lui coupé la tète... »
J'aurais lui coupé le nez! j'aurais lui coupé la tête! figure de chècre ! grand vaurien! bète comme trente-six mille bécasses! la langue et la diplomatie françaises ne fournissent guère d'autres ressources à François Vitalis; mais avec son grand couteau c'est bien suffisant. Avec son couteau, François règne en despote sur la caravane; il est la terreur du cuisinier et le bourreau des agoyates (muletiers). « Hier au soir, écrit l'auteur (c'était à Argos), François a fait pendant une demi-heure tenir l'un d'eux immobile, une bougie dans les doigts en guise de candélabre. L'agoyate restait, la cire fondait, la flamme descendait, la main allait brûler, et l'cujoyate ne bougeait pas, plus semblable à une cariatide qu'à un être vivant... »
Tel est François. Ne jugez pas de la maîtresse par le valet. Ne me demandez pas comment ce grand pourfendeur de nez grecs est le ministre préféré d'une femme spirituelle^ charitable, dévote, humaine, je le reconnais, autant que personne au monde. Ne me le demandez pas. Qui sait pourtant? François ! ne serait-ce pas le vengeur de la Bible, le ministre des rancunes de la propagande?
Madame de Gasparin traite durement la Grèce, mais la Grèce se venge. Sa course dans le Péloponèse est le résumé de toutes les petites misères qui peuvent accabler un voyageur. Madame de Gasparin les raconte fort gaiement, avec une verve de style fort amusante. Son seul tort est de les grossir démesurément devant Dieu. Devant Dieu, ou je me trompe fort, le voyage de madame de Gasparin dans le Péloponèse ne lui comptera pas plus qu'un voyage à Saint-Cloud, et ce n'est pas par ce chemin-là qu'elle ira au ciel. Elle a souffert, oui, certes, souffert du froid et de la pluie, couché sur la dure, mangé des queues de poireau, du pain terreux et du vieux fromage. Porteur-de-malice l'a fort secouée. François lui a infligé de rudes étapes. A Corfou, on Ta prise pour une comédienne, et son mari (un homme d'un esprit distingué et d'un noble cœur) pour une doublure de la troupe- A Mistra, les enfants se sont écartés d'eux avec teireur, les prenant pour ces néréides qui jouent, dans l'éducation de l'enfance, le rôle de Croque-Mitaine. Ils ont souffert de l'indiscrète curiosité des Grecs, de leur saleté antédiluvienne, de leurs gîtes sans portes ni fenêtres, de leurs cheminées abominables^ ils ont couché dans d'affreux bouges, pêle-mêle avec des pêcheurs de sangsues ; a Faces de brigands, teints cuivrés, yeux farouches, physionomies barbares : on gesticule, on parle des langues bizaires, on rit d'un rire sauvage, les gourdes circulent, les chants deviennent ulira-bachiques... Si je n'étais pas si fatiguée, j'aurais peur... » Enfin, aucune épreuve de petite et prosaïque misère n'a manqué à madame de Gasparin dans ce voyage à travers la contréo la plus poétiquement classique du monde ancien; les Anglais surtout... Ah! les Anglais! Je crois que madame de Gasparin aime encore mieux les Grecs. Nulle part son intolérance n'éclate avec plus de vivacité que
contre ces impassibles voyageurs que répand dans le monde entier la protestante et aristocratique Angleterre.
Pour ma part, dit-elle, je me sens le prochain de tout le monde, excepté des Anglais .. C'est qu'à vrai dire, ceux-là ne sont le prochain de personne. Il n'y a qu'an Anglais qui laisse son grand corps étendu sur le sofa quand une femme entre dans un salon; il n'y a qu'un Anglais qui garde son chapeau sur la tète en la coudoyant; il n'y a qu'un Anglais, etc., etc. Avec les Anglais il faut être plus qu'indifférent, il faut retenir tout mouvement spontané qui trahirait la plus banale bienveillance...
Madame de Gasparin raconte très-plaisamment ailleurs Faventure d'un Anglais qui veut aller (VArgos à Tripolizza en voiture. Avec un peu d'argent, on rendrait ce chemin carrossable. 11 est indiqué comme tel dans le Guide.
L'Anglais fait venir son drogman :
— Démain, je voulé allé à Tripolizza en voatùn.
— Milord, ce n'est pas possible.
— Gomment, il n'été pas possible?
— Non, milord; il n'y a pas de route pour les voitures.
— Il y avé iuae !
— Je demande pardon à milord; il nen existe point.
— Je vos dis que il y avé, et que je volé allé, raoa, démain, à Tripolizza en voaiùre.
— Milord, il n'y a pas moyen.
Milord saule sur son volume, l'ouvre à la page menteuse, la met sous les yeux de son drogman, et, confondant le traître :
— Il été là, dans la Guide, voaiez!
— Alors s'il est là, il nest pas ailleurs...
Milord se fâche, le courrier aussi; on va chercher le nomarque (gouverneur de la ville). Le nomaïque, tout nomarque qu il est, ne peut, d un coup de baguette, faire sortir des rochers une route carrossable; et l'Anglais convaincu, mais indigne, maudit ces Grecs «qui avé iune constitulione et qui né avé pas dé routes! »
Telle est, avant de rentrer à Athènes, et pendant que nos voyageurs visitent Mégare, Curinthe, Mycènes, Nauplie, Sparte, Argos, TripoUzza, la Messénie, FAchaïe, Delphes, Chéronée, Marathon, le Pentélique, quels noms et quels souvenirs I telle
est l'odyssée de petites souffrances qui éprouvent et occupent madame de Gasparin : le froid, la pluie, le trot du cheval, le chant du coq, les femmes indiscrètes, les enfants moqueurs, les Anglais impolis et exigeants... a. Ah! maison paternelle, douces lectures à deux, s'écrie-t-elle, promenades au milieu d'une nature enchantée, réunions du soir autour delà table à thé patriarcale, veillées en tête à tête au coin d'un feu pétillant, pendant que le vent siffle dehors !... Parents de Suisse et de France, nous vous avons quittés, nous nous sommes exposés à de si cruelles angoisses, pourquoi? pour voir des Grecs en fustanelle rangés sur la côte!... Folie! folie!»
Folie! est-ce donc là le dernier mot de ce voyage? Et ce dernier mot de madame de Gasparin sera-t-il aussi le nôtre '^ A Dieu ne plaise ! d'autant que nous ne sommes qu'au tiers de la route qu'elle a suivie, et que nous aurions pu l'accompagner aussi en Egypte et en Syrie. Madame de Gasparin comprend mieux l'Egypte que la Grèce ; le Jourdain l'inspire mieux que le Céphise. Aujourd'hui, sans contester le singulier mérite et l'attrait soutenu de ce long récit, j'ai cédé, en parlant de madame Agénor de Gasparin, à cette disposition malicieuse qui nous porte à chercher les petits défauts des gens parfaits, les petites infortunes des gens heureux, les faiblesses des âmes saintes, des taches dars le soleil, des fautes, nous dit Horace, même dans Homère. Ce qui m'excuse, c'est que je n'ai fait que servir d'interprète à une confession sincère, pleine de gravité et de grâce, d'entraînement et de finesse, écrite avec verve (on a pu en juger par les nombreuses citations que j'en ai faites), et destinée à survivre non-seulement à mes critiques, mais à celles de François, bien plus sévère que moi-même, si j'en crois madame de Gasparin :
Monsieur, dira François quand on l'interrogera sur notre voyage en Grèce, monsieur, c'est un monsieur bon, instruit, qui lisait des livres, qui connaissait pas mal les antiquités... On pouvait causer avec lui. Mais madame (ici une inflexion de lèvres difficile à rendre), madame, je ne sais pourquoi il voyageait. Quand il voyait quelque chose, 27 ne disait rien que : Voilà qui est beau! ou Ça n'en vaut pas la peine! Quand madame il était arrivée, il se mettait tout de suite à lire son livre d'Evangile ou à écrire. Quand il écrivait, moi je ne comprend
pas^ parce que madame il ne savait rien. Jamais il n'étudiait un Guide. C'est monsieur qui lui apprenait tout. Et puis, quand la journée?/ élait trop longue, madame se fâchait...
Si François dit vrai, pourquoi donc madame de Gasparin est-elle allée en Grèce?... à moins que ce ne soit pour manger des raisins de Corinthe?