CHEVAUX DE LOUAGE
S^adresser à Pierre Idrac, rue Traversière; Joseph IdraCj rue de Lorry; Jean-Marie klrac^ rue Loiiirue; Autoine I<!rnc, au pont d'Arcas; Charlel, hôtel de France; Uzac jeune, hôtel du Bon Pasteur, etc.
Je ne vous donne que quelques noms; la liste en contenait trente. Vous comprenez, monsieur? Trente loueurs de chevaux dans une ville de cinq mille âmes! Faites une règle de proportion, et calculez ce qu'une pareille industrie, une industrie qui a la foj'ce de six cents chevaux, ainsi maîtresse d'une petite ville, peut y exercer d'influence et de domination. Aussi vous ai-je dit qu'à peine arrivé à Bagnèies, je m'empressai de faire ma soumission à la dynastie des Idrac, et je louai un cheval avant d'avoir commandé mondîuer.
Le lendemain, je fus as^ez heureux pour être admis dans une des meilleures et des plus aimables sociétés de Bagnères, dans une de ces colonies de baigneurs où un Parisien trouve tout d'abord protection et bienveillance. L'influence des montagnes régnait là sans contradiction, et le démon perturbateur des eaux de Baguères n'y laissait reposer personne. On me proposa de me conduire dans la vallée de Campan; j'acceptai. (Quelques heures après, vingt chevaux, sellés et brides, arrivaient devant la porte de l'hôtel. Nous voilà partis. Une dame me déconsidéra d'un mot. « Ce monsieur, dit-elle, ne m'a pas l'air de quelqu'un qui galope. » A Bagnères, c'est tout dire. C'est un jugement dont un homme ne se relève pas, eùt-il fait VIliade ou inventé la machine à vapeur; eût-il, <iui plus est, gagné un prix dans sa jeunesse à Epsom ou à Chantilly.
Cependant cette dame se trompait; car je partis au galop, tout comme mes dix-neuf compagnons, entraîné, à vrai dire^ encore plus par mon cheval que par leur exemple. Mais quel galop, monsieur! iNous dévorions Tespace. La vallée disparaissait sous un nuage épais que nous soulevions tout autour de nous. Les troupeaux effrayés fuyaient à notre approche, ou roulaient sous les pieds de nos chevaux, ou se précipitaient dans les fossés. Les bergers nous menaçaient du poing et du bàLon, les gardeurs de pourceaux nous jetaient des pierres, les gardes champêtres nous criaient : Arrêtez!
Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille va combattre et triomphe en courant.
Et nous courions, et nous laissions derrière nous les bois, les prés, les hameaux, les riches métairies, les coteaux verdoyants, qui semblaient courir comme nous, et comme altfints du même vertige; nous franchissions à bride abattue toute cette délicieuse vallée, n'entendant rien, pas même le frémissement de l'Adour indigné, ne voyant rien que la route, rien que cette ligne blanche et sinueuse qui fuyait follement devant nous au milieu o'un tourbillon de poussière. Mes compagnons paraissaient accoutumés à cette allure, et n'accordaient pas un moment de relâche aux nouveaux venus. Quant à moi, les deux poings appuyés sur mes arçons, le corps en avant, le jarrut tendu et le pied entièrement chaussé dans l'étrier, j'avais plutôt l'air à'entraîne.r un cheval pour les courses du Champ de Mars que de faire une promenade d'agrément. Aussi, j'ai tant couru ce jour-là, que je ne suis pas encore bien remis de l'émotion; et pour peu que j'oublie que je suis à Pau, en lieu sûr, en pays tranquille, chez des gens de mœurs douces et casanières, il me semble, monsieur, que je cours encore...
Vous vous rappelez l'histoire de ce riche marchand de Rotterdam qui s'était fait faire une jambe de bois. Cette jambe était un chef-d'œuvre de mécanique; mais à peine M. de Wodenblock (c'était le nom du marchand) eut- il essayé les premiers pas dans la rue, qu'il s'aperçut que sa jambe était plus
Ibrle que lui et qu'elle remportait. Il voulut s'arrêter un instant^ l'infernale mécanique allait toujours; il essaya de se cramponner à la muraille, mais les ressorts de sa jambe tournaient alors avec une telle violence qu'il eût été brisé sur le pavé. Il fallait marcher! iM. de Wodenblock marcha si longtemps, qu'au bout de quelques jours la diabolique jambe ne traînait plus qu'an spectre qui pourtant semblait avoir conservé par un don surnaturel la faculté de se mouvoir.
Telle est l'histoire du marchand de Rotterdam. Son fournissem- de jambes lui avait joué un bien mauvais tour; il *avail inventé pour lui le mouvement perpétuel...
C'est en vertu de la même force d'impulsion que je visitai la vallée de Campan. Mais je n'en mourus pas.
Le lendemain, je quittai Bagnères, et je partis pour la haute montagne. Nous nous retrouverons àGavarnie.