LE CIRQUE DE GAVARNIE
Paris, novembre 18B7.
Ma dernière lettre, datée de Pau, finissait par une promesse : «Nous nous retrouverons à Gavarnie, w vous disais-je. Nous y voici, monsieur ^ Malheureusement, depuis ma lettre, j'ai dû revenu- à Paris; et c'est donc à Paris que je vais continuer, si vous le voulez bien permettre, ce très-long récit d'un petit voyage.
Écrire ses voyages avec des souvenirs tirés d'une valise, peindre ce qu'on a vu avec des couleurs qui ont eu le temps de sécher sur la palette, c'est un inconvénient sans doute. Mais voici, d'un autre côté, l'avantage que j'y trouve :
D'abord, monsieur, figurez-vous bien qu'on n'écrit jamais
* Le directeur du Journal des Débats.
sur les lieux mêmes qu'on a visités. Ce qui est vrai des paysagistes ne Test pas des faiseurs de livres ou d'articles. Ceux qui vous écrivent dans ce style : « Je suis ici au milieu du désert, seul, en présence de la nature, sous son regard dur et sauvage, et je vous écris dans l'éternel silence de la montagne, que trouble seulement le bruit lointain et monotone des cascades séculaires, etc.;» ceux-là mentent presque toujours. Avant d'écrire, ils ont commencé par sécher leurs habits, par se mettre à Taise; ils ont fermé leurs fenêtres et fait défendre leur porte; et c'est ordinairement dans un bon fauteuil, enveloppés d'une robe de chambre, que ces amants de la nature procèdent à lem^ narration sur place. Elle n'en vaudra que mieux suivant moi.
Trop près du tableau qu'on veut peindre, l'imagination grossit les détails, elle rapetisse l'ensemble. 11 y a une foule d'incidents qui vous ont ému sur le terrain, et qui sont mesquins et misérables vus à distance. Pourquoi voulez-vous que votre lecteur se passionne pour des riens qui, sous un beau soleil, à ciel ouvert, après un déjeuner copieux, vous ont ému comme un enfant? Règle générale : un lecteur d'Impressions de voyage est presque toujours un oisif qui a les pieds appuyés sur des chenets et qui veut bien que vous l'amusiez, si vous pouvez; mais voilà tout. Un de mes amis m'écrit à ce propos : « Votre dernier article sur les Pyrénées m'a paru un peu échevelé; j'y ai trouvé un peu trop l'allure des torrents ; les gens de sens rassis sont toujours surpris de cet éclat soudain d'enthousiasme : stupet inscius alto; ce qui veut dire que les gens qui lisent cela au coin de leur feu trouvent qu'il y a un peu d'exagération dans vos tableaux, etc., etc.» Cette lettre était datée du château de B**"". Veuillez, monsieur, me permettre de répondre à mon spirituel correspondant, sous votre couvert, que je suis revenu à Paris tout exprès pour n'avoir plus d'enthousiasme. Et maintenant voici ce que j'ai à vous raconter sur Gavarnie.
Le Cirque de Gavarnie est un des points des Pyrénées qui ont le privilège d'attirer le plus grand nombre de voyagem's. Il y a à Pau une phrase toute faite et que vingt personnes par jour vous répètent le plus sérieusement du monde : « Fans
ne pouvez pas quitter les Pyrénées sans avoir visité le Cirque de Gavarnie. » Alors, si pressé que vous soyez, la honte vous prend et vous parlez.
On arrive à Gavarnie ou plutôt à Saint-Sauveur par mille chemins commodes que la civilisation a ouverts dans la montagne. Si vous êtes à Bagnères de Bigorre, comme j'y étais, et que la saison ne vous permette pas de tenter le diflicile passage du Tourmalet, vous redescendez jusqu'à Louides. De là vous traversez dans toute sa longueur la vallée d'Argelez, bien plus belle et bien moins célèbre que celle de Campan; vous grimpez sur les hauteurs de Saint-Savin, d'où votre vue découvre trois villes et vingt-trois villages, semés dans l'immensité de la plaine. Depuis Pierrefitte, vous suivez une corniche taillée sur le bord d'un pi'écipice sans fond ; et après avoir vu le pont d'Enfer jeté sur l'abîme, et tous les vieux châteaux de l'ordre de Malte perchés sur des amas de roches, et toutes ces délicieuses prairies, oasis de verdure, suspendues aux flancs des montagnes avec leurs troupeaux et leurs bergers, vous arrivez à Saint-Sauveur par un chemin qui n'est plus terrible qu'en souvenir.
Saint-Sauveur ressemble à presque tous les établissements thermaux des Pyrénées : une longue rue étroite et sombre, des maisons de marbre, la montagne par-dessus, une cascade dans le fond; — pendant quatre mois, affluence de voyageurs, grand mouvement, table excellente, promenade le jour et jeu la nuit; tout le reste de l'année, le silence du désert: les propriétaires des maisons s'en vont, les hôtels sont clos comme l'arche de Noé pendant le déluge ; seulement les ours sont dehors, seuls habitants de la haute montagne pendant l'hiver. Saint-Sauveur est le dernier établissement thermal des Pyrénées du côté de l'Espagne. La renommée de ses eaux est toute moderne. Un jour, dans le dernier siècle, un évoque de Tarbes, exilé à Luz, construisit une petite chapelle tout près de ces sources, et y inscrivit ce verset : Fos haurietis aquam de fontibus Sakatoris. Saint-Sauveur doit à cette devise son nom, sa réputation et sa fortune.
En 1823, madame la duchesse d'Angoulême visita Saint- Sauveur. Quelques années après, la duchesse de Berri y fit
un voyage. La municipalité du temps e'rigea, en mémoire de ce double séjour, deux colonnes de marbre blanc d'un assez beau travail. Vint la révolution de Juillet qui gronda, voyant ces colonnes, et qui peut-être les eût démolies si M. le maire n'avait eu l'heureuse idée d'y attacher une lanterne. Cette lanterne fut très-agréable aux habitants de Saint-Sauveur, et mit tout le monde d'accord.
De Saint-Sauveur à Gavarnie, il y a quatre lieues de montagnes à gravir et trois régions très-diverses à traverser. La première appartient encore à la nature cultivée ; elle se termine au village et à la grotte de Gôdres. La seconde est ce qu'on nomme le Chaos. Dans la troisième, on commence à apercevoir les neiges; la neige est sur toutes les cimes de la montagne, au bout de tous les points de vue. Cette région est le dernier et le plus escarpé des trois immenses degrés par lesquels on monte à Gavarnie.
Nous partons, à six heures du matin, bien empaquetés dans nos manteaux, joyeux et chantant; le froid est vif, la brume est épaisse, le soleil se cache derrière la montagne.
Jusqu'à Gèdres, la route est facile ; elle court étourdiment le long du rocher; mais aux endroits dangereux, elle trouve une rampe qui l'arrête court et l'empêche de tomber de huit cents pieds de haut dans l'abîme, comme ce jeune cavalier dont nos guides nous racontaient l'histoire. La rampe, il faut l'avouer, ôte toute émotion, tout prestige à cette première partie du voyage. On n'a plus peur; c'est un grand ennui. Il n'est plus possible de se rompre le cou au passage de l'Échelle; c'est un vrai malheur. Une jeune dame de notre caravane disait très-sérieusement, en vopnt qu'elle ne courait plus aucun risque sur la route de Gèdres : «Ah! les malheureux! ils nous ontgàlé leurs Pyrénées! »
Une société d'étrangers, partis le matin quelque temps après nous, et qui semblaient tenir à grand honneur de nous dépasser, comme dans une concurrence de grande route, était le seul daiiger que nous eussions à craindre ; mais celui-là était du genre le plus prosaïque et le plus ennuyeux. Ces voyageurs lançaient leurs chevaux à bride abattue, traversaient nos rangs comme des Numides; et puis, s'arrêtant à
quelque distance, nous attendaient pour nous dépasser encore ; et ce mane'ge recommençait à chaque détour de la montagne. Il en résultait des mêlées d'hommes et de chevaux très-incommodes dans un si étroit sentier. Du reste, ces gens n'y mettaient aucune malice. Seulement, ils paraissaient plus préoccupés d'équitation que de montagnes. C'est le défaut d'un grand nombre de touristes dans les Pyrénées; on dirait des jockeys qui voyagent pour leur instruction. Enfin, pourtant, grâce à la vigueur et à la persévérance de nos chevaux, grâce à nos guides qui nous montraient la bonne route, notre caravane parvint à se mettre à couvert de cet ouragan ; et cela, sans que nous ayons été obligés, comme on nous le 'conseillait, de jeter dans le Gave aucun de ces intrépides jouteurs. Nous les reverrons à Gavarnie.
Les guides et les chevaux des Pyrénées, deux espèces remarquables, deux races d'élite qu'il ne faut pas séparer dans ses éloges, quand on rend compte d'un voyage dans ces montagnes : les uns sobres, patients, infatigables, d'une intelligence et d'une adresse merveilleuses, ce sont les chevaux; les autres enjoués, bavards, familiers jusqu'à l'impertinence, souvent courageux jusqu'à l'héroïsme, ce sont les guides. 11 y a telle ascension périlleuse dans la région des neiges et des glaciers où les guides se sont dévoués comme des soldats montant à l'assaut, où ils ont péri comme des martyrs. Quel que soit le danger qui se présente, un guide ne recule jamais; il vous avertit, vous conseille, et si vous insistez pour passer outre, il vous suit d'un pas sûr et d'un cœur ferme, jusqu'au moment où le sol manque sous ses pieds et l'engloutit. Et vous auriez peine à croire, monsieur, à combien d'épreuves de ce genre ils sont exposés. Le nombre des gens qui voyagent dans les montagnes sans but, sans mission, sans désir de connaître, sans préoccupation scientifique, ne cherchant dans le danger qu'une sorte de volupté puérile et de jouissance nerveuse, est plus grand qu'on ne l'imagine. Les guides sont de moitié dans ces expériences et dans ces hasards. Jamais il? n'hésitent, et le point d'honneur y fait plus que l'intérêt. Charles, le doyen des guides de Saint-Sauveur, est le type de cette race d'hommes énergiques à laquelle je ne puis compa-
rer, faute de trouver mieux, que les chevaux qui partagent leur dévouement et leurs fatigues. « Ces chevaux, me disait Charles, ils valent encore mieux que nous; ils sont durs comme le rocher. » Et Charles avait bien raison.
Mais nous voici à Cèdres, au premier tiers du voyage, à la limite de la zone cultivée et du désert. Encore un mot pourtant sur la route que nous avons parcourue. J'ai dit qu'elle serpentait au bord des précipices, fuyant par des pentes douces, sur un terrain battu, et nous entraînant dans les mille sinuosités qu'elle décrit. Un torrent la suit partout, grondant au fond de l'abîme, quelquefois couvert par les taillis épais qui tapissent les flancs du rocher à une profondeur effrayante, et roulant ses flots impétueux sous une voûte de verdure qui, protégée contre le vent de la montagne, semble immobile et pétrifiée comme elle. Quel est ce torrent? C'est le moment de vous le dire.
Je ne sais plus quel est le touriste exalté qui a écrit que, depuis Saint-Sauveur jusqu'à Gavarnie, il se joue un grand drame, un drame muet, qui par les yeux va jusqu'au fond de Tàme, et dont les trois actes correspondraient aux trois degrés d'ascension que j'ai décrits. Mais ce que ce voyageur n'a pas dit, et ce qui est tout aussi vrai, c'est que le drame de Gavarnie a son héros. Ce héros est un fleuve. Tantôt captif au fond de l'abîme, tantôt frayant sa roule au milieu des roihes brisées; ici, caché sous la montagne qui semble l'accabler de tout son poids, là, courant à pleins bords entre deux rives de marbre ; après avoir jeté aux échos du désert bien des frémissements de rage impuissante, après s'être perdu une dernière fois dans les débris qu'il a amoncelés, le héros reparaît, au moment où le drame finit, majestueusement assis sur la base inébranlable d'un rocher à pic de six mille pieds de haut, et couronné d'une auréole de neiges étincelantes... C'est-à-dire, en langue vulgaire, que le Gave de Pau prend sa source sur les hauteurs et parmi les glaciers de Gavarnie ( Gave béarnais); qu'il est le roi, le maître, le dominateur superbe de toute cette partie de la montagne; et, pour parler comme les géologues, qu'il est l'agent primitif et principal de toutes les modifications, de tous les bouleversements qu'a subis et
que peut subir encore la contrée que nous parcourons.
Au delà de Cèdres, c'est le Chaos. Plus d'arbres, plus de cultuie, plus de maisons sur les coteaux, plus de prairies verdoyantes; nous entrons tout à coup dans le désert le plus sauvage et le plus aflVeux, A cet instant, monsieur, si vous aimiez les longues descriptions, j'aurais beau jeu avec vous. Imaginez, en effet, sur une étendue de plus d'une lieue, un éboulement immense de blocs de granit, des masses de dix mille pieds cubes (Ramond dit cent mille) entassées les unes sur les autres dans un désordre inexprimable, et comme si la main de Dieu lui-même eût secoué violemment le soloii elles reposent dans une confusion immémoriale. Imaginez ensuite ce que doit être le chemin qu'il faut suivre au milieu de ces ruines convuîsives, parmi ces roches déchirées et tranchantes, dans ces cavernes suspendues, sous ces voûtes qui, suivant l'expression du chevalier Berlin (il y a un madrigal de Berlin sur Cavarnie), « de quelque côté qu'on les envisage, vous menacent... » Mais quelle que soit l'horreur de ce spectacle, c'est le moment de s'arrêter, de s'isoler, si l'on veut en jouir. Ainsi ai-je fait. La caravane continuait sa route, pressée d'arriver. Moi j'ai sauté sur un roc, et je me suis procuré pendant quelques instants le plaisir de me voir seul au milieu de cette immense scène de destruction, seul parmi ces formidables décombres qui doivent avoir été le champ de bataille des Titans contre le ciel : plaisir mêlé de tristesse, d'humilité, de jactance et d'effroi, le tout ensemble; car on pense vite à cette hauteur, les sentiments se succèdent avec rapidité ; et debout sur ces masses imposantes dont l'équilibre dure depuis des siècles et peut être rompu en une seconde, on est tour à tour effrayé de la faiblesse de l'homme et de son audace.
A la sortie du Chaos, la montagne se resserre, les défilés sont plus courts, les bassins plus étroits; c'est la troisième période d'ascension vers les hauteurs de Gavarnie. Le drame se complique d'incidents et de difficultés de toute espèce; vous touchez au dénoûment. En effet, à peine avez-vous dépassé la belle chute d'eau de Saousa, que déjà les glaces du Marboré se présentent à vos yeux, se détachant en créneaux argentés sur la voûte azurée du ciel. Les guides pressent le
pas, les chevaux s'animent; la caravane se rallie; on fait silence, et le cœur bat bien fort dans toutes les poitrines ; car maintenant, à chaque détour de la montagne, la vue peut changer ; à chaque pas qu'on fait en avant semble réservée lasurpiise qu'on espère... Mais enfin, la montagne s'ouvre; une vallée toute en pierre s'étend devant vos yeux; en face, un amphithéâtre immense : c'est le Cirque de Gavarnie!
Un mot d'abord sur la situation de Gavarnie au point de vue géographique. Gavarnie est un mot complexe : il s'applique tour à tour au village par lequel on débouche dans la vallée, au cirque qui la termine, à la cascade qui la couvre de sa poussière d'argent, et enfin au passage pratiqué au milieu des neiges de la montagne. Placé sur le haut de la crête longitudinale des Pv rénées qui forme la barrière entre la France et l'Espagne, le port ou passarje de Gavarnie occupe à peu près le point central entre les deux extrémités de cette immense chaîne qui, d'un côté, descend à l'Océan par une dégradation lente et successive ; de l'autre, après s'être sensiblement abaissée depuis la vallée d'Aran jusque dans i'Ariége, tout à coup se relève dans le Roussillon, se dresse avec le Canigou jusqu'à une hauteur considéra!)le, et, pressée par le voisinage de la Méditerianée, semble sauter brusquement dans cette mer plutôt qu'y descendre. Situé à peu près à égale distance de Bayonne et de Perpignan, par le sud Gavarnie regarde l'Espagne du haut des tours du Marboré; du côté du nord il domine toute la portion centrale des Pyrénées françaises, ayant à sa droite le mont Perdu, en face le pic de Bergons et Baréges ; à sa gauche le Vignemale, le lac de Gaube, et le délicieux plateau où sont assis Saint-Sauveur et Gauterets.
Descendons maintenant, et partons du village par lequel nous sommes entrés dans la vallée de Gavarnie.
Quand on a dépassé les trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau, on arrive à l'embranchement de deux sentiers, dont l'un, à droite, conduit au passage pratiqué sur la crête de la montagne, tandis que l'autre suit la direction du monument qui s'élève à gauche. C'est là que le voyageur s'arrête toujours et qu'il reçoit une première impression.
Or, voilà le spectacle qui se piésente à sa vue : en face, un cirque naturel, formé par un mur eemi-circulaire qui a plus de douze cents pieds de hauteur et plus de dix mille en circonférence; sur le faîte de ce mur, les gradins d'un amphithéâtre blanchi de neiges éternelles; au-dessus, le Marboré, vaste couronnement de roches verticales dressées comme les tours d'une forteresse; à droite, la fameuse brèche que Roland, monté sur son cheval de bataille comme Bonaparte au mont Saint-Bernaid, ouvrit de sa large épée; à gauche, le Gave béainais, qui se précipite dans l'enceinte d'une hauteur de douze cent soixante-six pieds ; sur toutes les faces, des torrents qui ruissellent; au pied du cirque, le pont de Neige sous lequel mugit le torrent ; au-dessous du pont, une immense carrière de rochers confusément amoncelés. Et toute cette grande scène, dont je ne dessine que le trait pour éviter le reproche d'amplification, étincelait pour nous sous les rayons du plus beau jour; toutes les vives arêtes de la montagne, toutes ses saillies, toutes ses harmonieuses lignes, se détachaient sur un ciel pur ; et l'incroyable transparence de la lumière prêtait une sorte de magie divine à tout ce tableau, répandait je ne sais quelle sérénité sublime sur l'immortel monument :
Largior hic campos œther et lumine vestit Purpureo.
« Si j'étais encore au fond de l'Inde, s'écria milord Butte, lorsqu'il fut pour la première fois en face de cette vue imposante, et que je soupçonnasse l'existence de ce que je vois en ce moment, je voudrais partir sur-le-champ pour en jouir et l'admirer ! » Voilà un mot que j'estime et qui n'est pas trop anglais. Je vous demande pourtant la permission de vous expliquer, monsieur, pourquoi je n'aurais pas dit ce mot-là, à la première vue du Cirque de Gavarnie.
11 en est de Gavarnie comme de toutes les choses vraiment grandes et dont la grandeur n'est révélée que par l'étude, la réflexion, et souvent môme par la puissance du calcul. Je ne veux pas dire pour cela que l'homme ne doive admirer la
nature que le compas à la main. A tout prendre, les géomètres pourraient bien ne pas être d'aussi bons juges en cette matière que les poètes. Néanmoins, je me déûe toujours un peu des enthousiasmes qui éclatent tout d'abord et à brûle-pourpoint en présence des grandes scènes de la nature. 11 me semble que la nature est comme Dieu lui-môme; il faut du temps et de la réflexion pour la bien comprendre.
Je me rappelle que lorsque j'arrivai à Rome, à quelques pas de la porte du Peuple, je vis mon compagnon de voyage qu se tàtait le pouls avec une sorte de joie étrange. — Et qu'avez-vous donc? lui dis-je. — J'ai la fièvre; mon pouls donne quatre-vingt-dix pulsations à la minute. Et vous? — Moi, lui répondis-je, il me semble que je suis à Tétat normal. — En effet, rentrée de Rome ne m'avait paru rien moins qu'imposante, et j'attendis l'enthousiasme plusieurs jours; mais il vint.
Même impression quand j'eus dépassé la porte d'entrée de Saint-Pierre. La première vue me laissa froid. Mais en pénétrant plus avant, je vis que j'avais affaire à un monument admirable; je fus frappé de tant de grandeur jointe à une si merveilleuse harmonie, à une si étonnante légèreté dans les proportions; ces pilastres si élancés et si gracieux étaient énormes, ces bénitiers étaient portés par des anges qui m'avaient paru des enfants et qui étaient des colosses; ces statues avaient cent coudées, ces voûtes étaient dans le ciel; toute cette grandeur, ainsi étudiée, ainsi mesurée, me subjuguait.
Tel est l'effet que produit l'aspect de Gavarnie. Vu à distance, vous n'en avez que l'idée la plus fausse et la plus imparfaite. Sa grandeur vous échappe. Vous pouvez vous croire à quelques pas d'un cirque bâti de main d'homme et sur un plan donné par un architecte du département. Mais avancez : le cirque vous semblait tout près de vous; eh bien! vous allez juger de sa grandeur par sa distance. 11 ne vous fallait, disiez-vous, qu'un quart d'heure de marche du point de départ; voici une heure que vous marchez, et vous n'avez pas encore pénétré dans l'enceinte ; vous montez, vous montez toujours, vous traversez les bassins de plusieurs grands lacs aujourd'hui taris ; vous cheminez au milieu des roches aiguës,
sous un soleil ardent, et, à chaque pas que vous faites, le but que vous touchiez du doigt au départ semble s'éloigner davantage et fuir devant vous. Cette déception vous irrite. J'ai vu des voyageurs s'arrêter de fatigue et de dépit avant d'avoir franchi la limite qui les séparait encore de l'enceinte, et tourner le dos à la montagne perfide qui les avait appelés de si loin et semblait se letirer à leur approche. D'autres se couchaient sur le rocher, les yeux fixés sur l'inaccessible barrière, et la contemplaient douloureusement avec le sentiment de leur petitesse et de leur impuissance. Nos intolérables concurrents de la route de Cèdres, ces pourfendeurs de rochers qui avaient failli nous culbuter dans le Cave et qui étaient tout feu sur leurs chevaux, n'avaient pas même essayé le voyage, forcément pédestre, du grand cirque. Ils s'étaient arrêtés au village, et nous les y retrouvâmes attablés, et dans cet état d'hébétement oii jettent une fatigue récente et un grand appétit démesurément satisfait. Cependant, nous étions arrivés au terme de noire course. Nous touchions du pied le pont de Neige ; nous recevions sur nos fronts et sur nos habits les perles que jette follement au vent du désert la gigantesque et capricieuse cascade; nous nous arrêtions dans une émotion pieme de ravissement et de respect sous ces vieux murs scellés par la main du temps à la frontière de deux empires; nous mesurions des yeux ces tours du Marboré qui dressent leurs créneaux de marbre jusqu'à une hauteur de dix mille pieds; en un mot, monsieur, car il faut finir, nous étions ravis d'enthousiasme, non cet enthousiasme factice qui est la monnaie coulante des voyages, mais un bon et solide enthousiasme, conquis à force de patience, et capable de résister à la chaleur, aux roches aiguës, à la fatigue, et même à la faim.
Et savez-vous l'idée qui nous vint quand nous nous trouvâmes ainsi réunis au milieu de cette formidable enceinte, tout près de ces places ^ides, au-dessous de ces gradins abandonnés depuis la création? L'idée nous vint de les remplir. C'était allaire d'imagination ; on se mit en frais. L'un convoquait un peuple, l'autre une armée, Charlem;igne ou Napoléon ; celui-ci déchaînait dans fiinmense hémicycle la danse des morts de Hulbcin ; celui-là y plaçait les assises du jugement
dernier. Pour moi, j'aurais voulu y voir éclater un orage. Un orago si près du ciel, ce doit être un beau spectacle ! Ordinairement, on ne voit la tempête que dans un coin, sur une étendue bornée de toutes parts; on n'en jouit pas, on n'a qu'un fragment d'orage. 11 semble, au contraire, que le cirque de Gavarnie est assez vaste pour contenir une tempête tout entière, qu'on y verrait se déployer dans toute sa grandeur et dans toute sa puissance. Je crois vraiment, monsieur, que cette idée était la meilleure de toutes. Une tempête envoyée par Dieu, c'est là le seul acteur qui soit de taille à jouer sur ce grand théâtre.
Rêvant ainsi, nous revenions au village de Gavarnie...
Au village, on nous montra le cimetière, et, sous la terre fraîchement remuée, la tombe de deux jeunes gens morts de froid, le 26 août dernier, sur les hauteurs du Yignemale. On nous montra l'église du hameau, récemment détruite par un ébuulement de la montagne; et, en un coin du sanctuaire en ruines, les têtes de douze templiers décapités dans ce désert, le jour même où les chants cessaient à Paris sur le bûcher de Jacques Molay ; et tout près, sur un débris détaché du marbre, le nom de celle qui fut Dauphine de France, gravé de sa main ; et, dans un sentier solitaire, un pauvre prêtre catholique, triste et pleurant son église, en face de cet autre temple admirable qui nous avait paru si plein de Dieu... A ce moment, une jeune femme cueillait quelques fleurs sauvages, nées furtivement entre les décombres, et cachait dans son sein ces souvenirs fragiles et périssables d'une grande émotion et d'un grand spectacle.
Et je compris que tous ces contrastes, cette puissance de création à côté de ces ruines, ces cadavres sous l'abri de ces rochers indestructibles, ces fleurs d'un jour cueillies sur le granit, étaient la grande leçon que donnent les hautes montagnes, quand on n'a le temps d'y étudier ni la géodésie, ni la géognosie, ni môme la botanique^