V0TA0EUR
dier. C'est cette nature originale et vive, aux prises avec des ennuis de toute sorte, petites misères ou sciioiix mécomptes; c'est tout relie 1 jeté sur un portrait de iernme par cette radieuse lumière qui ne semble briller au eiel d'Athènes, de Jérusalem ou de Memphis, que pour f'clairer ses vertus et ses défauts, c'est tout cela qui est pour moi Tintérêt de ce livre. Une autre fois donc nous vous parierons^ à propos de la Grèce, do Pliidias et de Tbémistode. Occupons-nous aujourd'hui^ et nous ne le regretterons pas, de madame Agénor de Gasparin.
n y a des Yoyageors qui ont découvert des continents; d'autres se sont contentés de planter^ sur des lies désertes^ le i>avillon de leur naTiie; quelques-uns s*en vont en quête de consciences égarées dans l'hérésie. Les plus nombreux sont ceux qui voyagent aujourdiiui, la Bible à la maîn^ pour le compte de l'hérésie elte-même.
Madame de Gasparin est un de ces voyageurs qui parcourent ie monde, la poche bourrée de livres saints, llairaiit des conversions, guettant des âmes, semant les amorces et les embûches pieuses, insinuants ou rigides, suivant le vent qui souffle sur cette niob>soii sacrée qu'ils convoitent.
> J'ai eu, dit-elle, un moment de lâcheté à Bérisaal (Sira-
pion). Doux vieux cures étaient ^Wés vers la porte de Tauborge. Au moment de remonter en voiture, ma conscience me (\\{ de donner un Nouveau iestainent à la jeune fille qui vient de nous servir. Je ne me sens pas le courage de lui demander devant les deux curés si elle sait lire; j'attends qu'eUe sorte dans la rue pour lui adresser dandeiitinemeat ma question... Et pourtant aucun des deux curés n'avait Tair formidable : l'un fumait tranquillement sa pipe^ l'autre semblait sortir d'un sommeil de mille ans. Ils seraient des puits de science^ d'aillem^ que cela ne fait rien à l'afTaire. Si l'Évangile est h jmtwmct de JMett en êoha à tmt cnoyanl, de quoi ai-Je peur?
De quoi ai-je peur? Et^ en effet, une sorte d'intr^ditd puritaine et de sainte effronterie» tel est le caractère de cette propagande biblique qui embrasse le monde entier. Je n'ai «pas besoin d'ajouter qu'il s'y mêle, quand c'est une femme
d'esprit qui la pratique, h*'aucoup de finesse et de malice. Madame de Gaspaiiii est a i diliit de toutes les bonnes occa-
YOTAGEtmd
sions; cUe n'en manque pas \me. Si no7ts lui donnions un traité,.» dit-eile à chaque rencontre. Sur le siège de la diligeDoe qui la mène à Venise^ eite glisse une Bible dans la main du conducteur qui fume tranquillement son cigare, sans songer à mal. Sur le paquebot de Triesie à Fatras, elle donne un Mire pieux à une pau?re femme qui aimertdt peut-être mieux guérir du mal de mer. A Sparte : « Nous laissons, ditelle, notre hôte et sa famille munis du Nouveau Testament. » A Meligala, un papas à barbe vénëralile Tient lui demander Faumdne : « Nous profitons de l'occasion, écrit-elle^ pour lui donner une Bible. » Ce tfest pas non plus sans leur laisser une bonne provision de livres pieux que madame de Gasparin prend congé des moines de Mégaspiiion^ lianes viveurs, et bien assurés de leur salut, s'il ne s'agit, pour gagner le ciel, que de boire sec, de ne rien faire entre les repas;^ et de compter les étoiles, comme dit Saneho Pança.
Mais inadamo de Gasparin a beau faire, la Grèce résiste. Les papas contmueut de prier Dieu à leur manière. Madame de Gasparin trotive en Grèce une résistance qu'elle caractérise très-judicieusement elle-même, malgré Tinsuccès de sa croisade biblique, quand elle dit que « la religion grecque a conservé au pa^f une individualité puissante et vivace jusque dansresclavage* n L'individualité qui a résisté au despotisme éoA Turcs n'a pas moins de force contre la propagande du méthodisme que contre cdle du sabre. Le spirituel écrivain se moque très-agréablement de la religion grecque. H oublie trop que cette religion a eu ses confesseurs, ses héros et ses nart^frs ; qu'elle a gagné des batailles, soutenu des sièges, béni des drapeaux déchirés et vainqueurs, consolé de glorieux proscrit!». Madame de Gasparin croit que sa propagande est venue éciioucr contre Tenguiii discernent des crnyàiices grecques. Erreur! sa propagande a échoué contre les souvenirs de cette noble nation. La religion du peuple grec, c'est sou histoire.
Quoi qu'il en soit, mad;inie de Gasparin n'a pas réussi; elle n'a pas converli la Grèce. Elle écrit : « Il nous reste de notre voyage en Grèce l'impression d'un travail qui n'est pas tout à fait en proportion avec le résultat » Faut-il chercher le motif
ùê
de SCS jugements et le secret de ses impressions dans ce mécoriii)te si évident et dans cette amère doulenr de son prosélytisme impuissant? Je ne pon^s rai pas jusque-là l'indiscrétion. C'est bien assez que madame de Gasparin me permette, son Journal a la main, de dire humblement ce qu'elle est, de raccnter ce qu'elle a fait. « J'ai succombé sans le vouloir, dit-elle, à la tentation de parler de moi, et, sans le vouloir encore^ à la tentatioa de me peindre en beau, n Nous Terrons bien.
Madame de Gasparin, je n'ai pas besoin de le dire, a toute la douceur que communiquent au caractèr/s une éducation exquise, une charité admirable, une surveillance assidue sur les écarts d'une vivacité expansive jusqu*à être fantasque. Pour le prouver, il me suffirait de citer le passage suivant de son livre. Je ne sais rien de plus noblement pensé et de plus touchant :
Il existe, dit-elle, deux systèmes à Tiisage des voyageurs. L'un, assez généralement adopté, c'est le système du défiance, presque d inimitié Qoivenelle... On traite d'ennemi à ennemi, on se maintient étranger, solitaire; on n'excite jamais la sympathie de personne... et l'on revient bien Rer d*avolr rudement mené guides, postillons, mendiants; bien fier d'avoir épargné quelques centaines de francs sur un voyage qui en coûte vingt ou trente mille. L'autre système, celui qui n'a pas la vogue, est un système de simplicité, de bonliomie, de doux abandon. On n'est voyugeur que le moins possible : avant tout on reste homme. Dans le postillon, dans le guide, dans le mendiant, on voit un seml)iable, quelqu'un qui a une àme et qui a un cœur. On cherche à rendre les rapports affectueux... On est quelquefois attrapé...; encore ne sais-je pas bien. En revandie, on rencontre de bons amb qu'une parole, qu'un regard, font naître; on sent vraiment que les hommes sont fr^s... Gela vaut bien quelques pièces de cent sous!
Oui, nobles et honnêtes paroles, et vraiment chrétiennes, qu'il foudrait graver sur l'enseigne de toutes les auberges, sur le potean de toutes les routes, sur le bordage de tous les
navires. Mais ces paroles, on les avait dans le cœur ; la plume les écrit, et'un matin on ]es oublie. Madame de Gasparin traite en général la nation gitcquu de Tuic à Mauiv. Elle n'a pu::
[^igitizeu Lj
seulement contre son caractère et ses usages le préjugé de la plupart des voyageurs, et surtout des voyageurs français contre les étrangers ; eUe y met une sorte de passion» dirai-je de rancune? En Grèce (j'excepte de délicieuses pages sur l'hospitalière maison de M. Piscatory, à Patissia), en Grèce, elle iàit le procès à toute chose : à la natuie, à Tart, à Tantlquité, aux hommes et aux femmes; elle le fait aux bêtes. Elle est souvent vraie, elle est toujours sincère; mais elle prend le vrai par le petit côté, pour ainsi dire; elle a une sincérité exclusive et provocante. Ainsi, suivant elle, la nature, en Grèce, déploie une magnifioence inexorable. L'œil est émer^ veillé, jamais cliarmé. Ni Tàme ni le coeur ne joiu-nt un grand rôie dans la statuaire grecque. L'ai t grec n'exprime que la sérénité d'un esprit jufite. Platon n'est que le précurseur de Fourier et de Cabet; il n'a ni vérité ni bon sens. La mort de Socrate, hideme romédiey jouée sur un tombeau 1 Sparte, une manutacture dames en gros! Les dieux de V Iliade, quels sacripans I Cette montagne aride, qui plie sous un manteau de brouillards, c'est le Parnasse. Apollon l'habite en robe de chambre bien fourrée. Ce champ de mais, c'est l'emplacement des jeux olympiques! La plaine de Platée, ondiraU les champs de la Bourgogne enPre Filleneu/oe^èe^Convers et Chanceauxl.., A Thèhes, point de vitres, des trous an mur, niasnres après masures, et des eœhms partout 0 Épaminondas!
Ce n'est pas tout. La nature est monotone, Tart est stérile, le passé est vicieux et faux, les ruines sont prosaïques. Telle est la sentence que le froid puritanisme de madame de Gasparin oppose à l'admiralion du monde, et elle s'en accuse elle-iuènie beaucoup plus sévèrement que je ne le voudrais faire : «Hélas! je sens bien, dit-elle avec une humilité qui est bien souvent, dans ce curieux livre, le contre-poids d'un orgueil immense; hcias! je sens bien que je porte mon atmosphère avec moi, et ma coquille encore, m véritable escargot. El, pour se mesurer avec les heaulés de la Grèce, pour planer haut dans ce ciel brillant, pom* nager dans cette lumière, il faut les grandes
1 Voir pAg. ae, lOi, m, soo, «d4, aso, m et fmim.
ut
ailes dd Taigle, il faut son ardonle pninoUe... » Laissons donc le ciel! Touchuna terre, revivions au prérent. Oh 1 le présent de la(irèce, une phrase do liiKiduic de Gasparin le dépeint d'un mut: « Les feniun s grecques ne se livrnt pa?, ni plies ui personne. U^el bien teraient eu Grèce des cpuux chrétienà qui s'en iraient de village en village, le mari enseignant à lire et à écrire, la lemnie à coudre, à laver, à se laver soi et les êiem, à élever ses enfants, à balayer sa maison, à tenir en ordre hardes et provisions L.. » Certes» cette propagande de la lessive, de l'aiguille et du balai en Ttndrait bien une autre» et elle réuwîraît mieux. Mais passons. Les femmes greisqnes sont sakfi^les hommes sont voleurs. Restent les bêtes. Les insectes sont» comme partout, désespérants; les cochonsiègneot en despotes dans la toge des tillages; les chiens sont terribles. Approches-vous d'un village, ils s'élancent par troupes, les yeux enflammés^ la gueule grande ouverte, hurlant à giaeer le sang dans les veines. Les mulets sont des machines à torturer. Quant aux chevaux, défiez-vous de Portenr-de-malice, qui est la monture de madame de Gasparin. a Porteur-cl-e' malice a le pas allongé, il galope à merveille, il est fougueux, il obéit à la voix et à la bride lorsqu'il est i almp. Dès qu'il se lance, c'est fini; il n'y a plus qu'à bien se tenir. » Cochon-' de-lait (c'est le cheval de M. do Gasparin] est un joli chînal chocolat a qui n'a pas d'amour-propre, qui se laisse volontiers distancer par tout le monde, qui va son train, perdant son rang, trottant pour le rattraper. L'univei s croulerait qu'il n'y diangerait rien. » Cochon- de-lait est philosophe, lyoutema* dame de Gasparin. C'est Platon qui ne Test pas!
J'abrège cette rapide revue, car il me faut compléter par d^autres détails cette vive, incons^uente et spirituelle physto» nomie dont j'essaye de recueillir les principaux traits épars dans une iounense et confuse esquisse. Je dessine en courant, comme madame de Gasparin a raconté.
J'ignore, je le dis sérieusement, s'il est au <M des places réservées pour les saints de la société biblique ; mais, si j'en crois le jounial de niadanic de Gasparin, Dieu la tra.Lte en sainte. Madame de Gasparin ne lait pas une étape, ne traverse pas une rivière, u 'entre pas dans une auberge, ne se mouche
pas, sans invoquer Dieu; elle ne franchit pas un ravin, n'évite pas une averse, sans le remercier; et de son côté Dieu semble aux ordres de madame de Gasparin. On dirait vraiment qu'il est du voyage. « Yoilà donc, dit-elle, une journée de huit heures et demie dans les chemins roidcs et dans les broussailles^ c'est vrai, mais remplie, quoi qu'il en soit, des bénédictions du Seigneur. Le soleil a brillé constamment ; qu'auraietUété ces sen^isrs par la pluie? Dieu nous a gardésL,. » Vous Toyez qu'il ne s'auit pas là d'un grand danger oouiu; seulement madame de Gasparin n'a pas eu à déployer son parapluie. Dieu est si bon !
Je ne ctierche pas à tourner en ridicule^ j*adniire au contraire cette confiance dans la élection divine, cette habitude des g^^eries du ciel qui fait dire à madame de Gasparin : « Demain nous passons la montagne de Mégaspilion ; VÉie r nel y pourvoira! Nous devons traverser de uuiL le goUc de Lépante; f Eternel y pounoira !,..)) En ell* t, c'est son aflaiie. Oue ferait Dieu s'il ne veillait pas sur madame de Gaspnrin? Mais à celle protection particulière de TÉternel je rocoiniais une de se.^ servantes préférées, et cela me rend exigeant, peut-èue jaloux. Cela du moins justifie Thumble et respectueuse enquête de ma critique.
Madame de Gasparin demande sans cesse à Dieu a d'apaiser sa grande mer. » Pourquoi ne lui demande-t-^ile jamais de calmer son cœur, de modérer son impatience, de tempérer la fougue de son esprit? Pour ma part, je ne regrette pas que l'auteur d'un Foyage m Lmmt ait conservé bon nombre de ces défauts qu'entretient la monotonie du foyer domestique^ et j'aime à lui voir commettre quelques-uns de ces péchés vénieis que rachètent si facilement les épreuves d'une longue route. Ces défauts sont la vie du livre, ces péchés innocents en ^ sont le relief et le n^oût, sans compter que la confession publique qu'en fait très-spirituellement la pénitente en est l'Infaillible evpiiition. Je les mentionne toutefois comme appartenant au portrait que j'essaye de retracer.
Madame de Gasparin est vive jusqu'à l'emportement, elle est impatiente jusqu'à la colère. Est-ce donc là l'inévitable écueii de la sainteté? Un graud puele, qui était a moitié brec^
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. pose cette question au début de ÏÉneide, Ce n'est pas à si profane que moi d'y répondre. Quoi qu'il en soit, l'auteur d'un f^oyng^ QM Levant n'épargne aucune de ses vivacités à ces pauvres Grecs^ dont le crime, malgré leur schisme, est d'être un peu plus près du pape que de Gai? in. £Ue n'épargne à personne, ni à son mari, ni à son guide^ ni à son cheval, ni à son chameau quand elle est en Egypte, elle n*épargne pas même à Dieu les impatiences de sa verve caustique et de son humeur initabie«
Je me suis impatientée contre tout le monde, écrit-elle de Dragogé : contre François (nous ferons ta connaissance tout à l'heure), parce qu'au lieu* de nous faire coucher à PawHtsa, îl a fitU filer les bagages sur Dragogé, par de bonnes raisons sans doute, mais par des raisons que nous ne savions point... je lu aurais sues d'ailleurs qu'elkt m'aurnimt jiorn df't^iitables ; — contre mon cheval, parce qu^au lieu d'avancer il broulait partout et de préférence dans les mauvais pasj — contre mon mari, oh! méchaucelé du cœur fémtiiiii! parce que la jouriiec lie lui paraissait ni si longue ni si fatigante qu'à moi...
Je voudrais bien^ dit-elle ailleurs^ qu'on menât vendre^ la corde au cou, quiconque ose essayer l'apologie de resdavage.
Un autre jour, sui* le bateau qui la conduit de Syra à Alexandrie, elle éprouve une violente atteinte du mal de mer. Cette fois, c'est Dieu lui-même qu'elle prend à partie. « Je prie... Pourquoi Dieu n'exauce- t-il pas d l'instant ma prière ? U n'aurait qu'un mot à dire, et les flots s'abattraient. PourqwÀ ne le dihU pas Chose horrible qae cette révolte toncière! »
Chose ftiorrible ! non, mais chose plaisante, trait de physionomie caractéristique, étrange (àiblesse du cœur humain de- Tant la doyleur, puisque, même la douleur passée, la rancune surrit te livre de madame de Gasparin est rempli de ces confidences. Je ne les relève pas pour m'en prévaloir contre son orgueil de sainte, mais pour en composer le triomphe et la couronne de sa pénitence. « Oh! Thomme! méchante héte! dit-elle à Ooadi-Oiîardan, le 47 mars 1848, en apprenant, il est vrai, que la république a été proclamée à Paris; — I liumme, la plus méchante de toutes les bêtes! je ue legaide
YOYAGEUaS 161
jamais dansmoti propre cœursansque cela me saute aux yeux .»
Je n'ai pas besoin de dire qu'avec de pareilles dispositions^ madame de Gasparin est implacable envers ces pauvres habi-
tanls des couvents grecs, qu'elle appelle, et elle n'a peut- cire pas tort, <t des monuments vivants d'une fausse spiritualité, le mensonge d une vie sans but. » Ce n'est pas l'avis du père Hyacinthe, qui, à cette objection d'une vie sans bul, vous répond en vous montrant, dévotement rangées dans sa ca\ e, ses quarante-huit mille bouteilles de vin vieux... Les scènes du couvent de Mégaspilion, racontées par madame de Gasparin, sont d'une raillerie désopilante. Je suis fâché seulement qu'après avoir mangé le dîner des moines, depuis la soupe jusqu'au fromage, et coacbé délicatement sous leur toit« madame de Gasparin les accuse de l'avoir volée...
Pour ce voyage dans le Péloponèse> dont la visite à MëgaspUion n'est qu'un épisode pieusement bouffon» madame de Gasparin a fait cboix d'une espèce de bravo dont il faut que je donne ici une idée» car il joue un grand rôle dans ce récit» et il est un accessoire indispensable au portrait de Fauteur, Ce bravo est le ministre responsable de ce petit gouvernement noinade, composé de douze personnes, tant maîtres que dorne^liques, bans compter les bètos, dont madame Agénor de Gasparin est le chef respecté. François Vitalis est un drogmaii de Fatras qui parle le irançais à peu près comme nous parlons le grec, quand nous le savons, C/est un homme mûr, bien découplé, d'une gravité impei lurbable, d'une coquetterie de costumes presque féminine, uiélange de bonté et de sauvagerie, de rudesse et de respect, fanfaron et prudent, songeur et bouffon» au demeurant cavalier intrépide, serviteur dévoué» voyageur courageux» pourvoyem* inlatigable et sans scrupule» qui fait le logement» qui fait le menu» qui chasse les gens de leur gîte» qui allume le feu avec les poutres de la maison» qui joue volontiers une farce» qui lit la Bible poar fàire plaisir à ses maîtres, et ne manque pas une prière du soir; un de ces Grecs enttn qui, suivant l'expression de Xuvénal (la race n'a pas changé)» pour gagner leui* vie» iraient dans la lune :
Grœculus esurieuâ la cœlum» jussens, ibit I
Frainf ois porte^ suspendu à son écharpe de Boie^ avec sa bourse, son portefeuille, son mouchoir, son papier à cigares et sa blague à tabac, un coutelas à gaine verte el à manche d'hroire» qui joue dims ce voyage un plus grand rôle que François lui-mênie, s'il est possible; « car, écrit madame de Gasparini avec son coutelas à gaine verte, François, sant jambes, sans bras et sans tète, serait encore François. Fran» çois, sans son grand couteau, ne serait plus que l'ombre de lui-même. Ce couteau sert à tout. Quoi qu'il y ait à faire, quelque résoiultuu qu'il ait à prendre, François Ure son grand cuuteau, instinctivement, comme il respire,., w
Exemple : Vous avez une di>€ussioaav(jc François. François saute à bas de sa mule, lire à moitié son couteau ; <( Il faut, s'il vous plaît, vous dit-il, que nom nous c&upiom un peu.*.» Naturellement vous cédez.
Vous avez loué à madame de Gasparin un cbeval à qui une selle de femme est insupportable et qui refuse de marcher. François saute à bas de sa mule, tire son coutelas, et pense un moment à vous couper le ncs. « Mais ce nex-là n'en vaut pas la peine, » écrit charitablement madame de Gasparin; et, réflexion faite, on vous le laisse.
Vous pailez à François des femmes qui n'ont pas d'enfants ; « Si ma femme U ne m*avait pas donné d'enfants , vous dit«il, après deux ans de mariage, j'aurais lui coiq>é la lète... »
J'aurais lui coupé le mil j'aurais lui caupé la tète ! figure de chèvre ! grand vaurien! bête comme trente-mx mille bécasses I la langue et la diploiiialie trançaises ne fournissent guère d'aulrcs ressources à François Vilalis; mais avec son - grand couteau c'est bien suffisant. Avec son couteau, François règne en despote sur la caravane; il est la terreur du cutsinier et le bourreau des agoyates (muletiers). « Hier au soir^ écrit l'auteur (c'était à Argos), François a fait pendant ime demi*beure tenir l'un d'eux immobile, une bougie dans les doigts en guise de candélal^. L'agoyate restait, la cire foin dait, la flamme descendait, la main dlait brûler, U VagoyaU ne bougeait pas, plus setublabU à um carifiiUde qu'à un être twani.,, »
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VOYAGEURS t6S
Tel est François. ISe jugez pas de la maîtresse par le valet. Ne me (ifinaruiez pas comment ce grand pourfendeur de nez giecs est le muiistre préfV'i i' d'une femme spirituelle^ charitable, dévote, humaine, je le reconnais, autant que penionne au monde. Ne me le demandes pas. Qui sait pourtant? François 1 ne serait-ce pas le vengeur de la Bilile, le ministi'e des rancunes de la propagande?
Madame de Gasparin traite durement la Grèce^ mais la Grèce se venge. Sa course dans le Péioponèse est le résumé de toutes les petites misères qui peuvent accabler un voya« geur. Madame de Gasparin les raconte fort gaiement, avec une verve de st^fle fort amusante. Son seul tort est de les grossir démesurément devant Dieu. Devant Dieu, ou je me trompe fort, le voyage de madame de Gaspaiin dans le Pëlopoiiuse ne lui comptera pas plus qu'un voyage à SaiiU-Cioud, et ce n'est pas par et cÏk inin-là qu'elle ira au ciel. Elle a soutlert, oui, certes, $ ull ert du froid et de la pluie, couché sur la dure, mangé des queues de poireau, du pain terreux et du vieux fromage. Porteur-de^malice l a iort secouée. François lui a infligé de rudes étapes. A Corfou, on l'a prise pour une comédienne, et son mari (un homme d'un esprit distingué et d'un noble cœur) pour une doublure de la troupe- A Mistra^ les enfants se sont écartés d'eux avec terreur, les prenant pour ces néréides qui jouent, dans l'éducation de Fenr fance, le rôle de Croque-Mitaine. Ils ont souffert de l'indiscrète curiosité des Grecs, de leur saleté antédiluvienne, de leurs gîtes sans portes ni fenêtres, de leurs cheminées abominables; ils ont couché dans d*affreux bouges, pêle-mêle avec des pêcheurs de sangsues : « Faces de brigands, teints cuivré::^ yeux farouches, physionomies barbares : on grâticule, on parie des langues bizarres, on rit d'un rire sauvage, les gourdes circulent, les chants deviennent ullra-bacliiques... Si je n'étais pas si fatiguée, j'aiu dis peur... m Enfln, aucune épreuve de petite et prosaïque misère n'a manqué à madame de Gasparin dans ce vnyaiïc à travers la contrét; la pins poétiquement classique du monde ancien; les Anglais surtout... Ah! les Anglais! Je crois que madame de Gasparin aime encore nneux Grecs. Nulle part son intolérance n'iîdate avec plus de vivacité que
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contre ces impassibles voyageurs que répand dans le monde entier la prolestante et aristocratique Angleterre.
Pour ma part, dil-elle, je me sens le prochain de tout le monde, excepté des Anp:lais .. C'est qu'à vrai dirp, ceiix-là ne sont lo prochain de personne. Il n'y a qu'un Anglais qui laisse son grand coi [«s étendu sur le sofu quand une femme entre dans uu salon ; il n'y a qu'un Anglais qui garde son chapeau sur la l£t« en la coudoyant; il n'y a qu'un AnglaU, etc.^ etc. Avec les Anglais il faut être plus qulndiflémt, il faut retenir tout moufement spontané qui traliirait la plus iMiiale UenTeillance...
Madame de Gasparin raconte très-plaisamment aiUeurs l'ayenture d'un Anglais qui veut aller d* Argon à TMpoHtta
en voiture. Avec un peu d'argent^ on rendrait ce chemin carrossable. U est indiqué comme tel dans le Guide, L'Anglais fait vciur son dro^iiiaa ;
— Démain, jé voulé allé à Tripoiizza en voaiitre.
— Milord, ce n'est pas possible. Gomment, il n*élé pas possible?
— Non, milord; il n'y a pas de route pour les voitures. ^ Il y avé iunel
— Je demande pardon à milord; il n'en existe point.
— Jé voi dis qué il y avé^ et qué jé volé allé, mot, démain, à
Tfipolizza en voafîire.
— Milord, il n'y a pas moyen.
Milord saule sur son volume, Touvre à la page menteuse, la met sous les yeux de son drogman, et, couiondaut le traître :
— Il été là, dans la Guide, voaiez!
» Alors s'il est là, il n'est pas ailleurs...
Uilord se l&cbe, le courrier aussi; on va cbercber le nomarque (gouverneur de la ville). Le nomaixiue, tout nomarque qu il est, ne peut, d'un coup de baguette, faire sortir des rochers une roule carrossable; et l'AHglais convaincu, mais indigné, maudit ces GrecS «qui avé iune coiuiiiu(ion« et qui né avé pas dé routes 1 1»
Telle est^ avant de rentrer à Athènes» et pendant que nos voyageais visitent Mégare, Gorinthe» Hycënes, Nauplie, Sparte, Argos, Tripoiizza, la Messënle» l'Adiaie, Delphes, Chëronëe, Marathon, le PentëUque, quels noms ^ quels sooveniiBl telle
...... ^le
est Todyssée de petites souffrances qui éprouvent et occupent madame de Gasparin : le froid^ la pluie, le trot du chevtd^ le chant du coq, les femmes indiscrètes, les enfants moqueurs, les Anglais impolis et exigeants... « Ahl maison paternelle, douces lectures à deux, s'ëcrie-t-elle, promenades au milieu d'une nature enchantée, réunions du soir autour delà table à thé patriarcale, veillées en tète à tète au coin d'un feu pétillant^ pendant que le vent siffle dehors f ... Parents de Suisse et de France, nous vous avons quittés, nous nous sommes exposés à de bi cnielles angoisses, pour<iuoi? pour voir des Grecs en fustanelle rangés sur la côtel... Kolie! folie!»
Folie ! est-ce donc là le dernier mot de ce voyage ? Et ce dernier mot de madame de Gasparin sera-t-il aussi le nôtre A Dieu ne plaise! d'autant que nous ne sommes qu'au tiers de la route qu'elle a suivie, et que nous aurions pu raccompagner aussi en Egypte et en Syrie. Madame de Gasparin comprend mieux rÉ)gypte que la Grèce ; le Jourdain ilnspire mieux que le Céphise. Aujourd'hui^ sans contester le singulier mérite et Tattrait soutenu de ce long récit, j'ai cédé, en parlant de madame Agénor de Gasparin, à cette disposition malicieuse qui nous porte à chercher les petits délauts des gens parfoits, les petites infortunes des gens heureux, les fai* hlesses des âmes saintes, des taches dans le soleil, des fautes, nous dit Horace, même dons Homère. Ce qui m'excuse, c'est que je n'ai fait que servir d'interprète à une confession sincère, pleine de gravité et de grftce, d'entraînement et de finesse, écrite avec verve (un a pu en juger par les nunibi cases citations que j'en ai faites), et destinée à survivre non-seulement à mes critiques, mais à celles de François, bien plus sévère que moi-même, si j'en crois madame de Gasparin :
Monsinir, dira François quaa l on l'interrogera sur notre voyaj^e en Grèce, monsieur, c*est un inonsieui ku n, instruit, qui lisait des livres, qui corniaissait pas mal les antiquités... On pouvait causer avec lui. Mais muiiume (ici une iniluxioit de lèvres daliciie à reiuire), madame^ je ne sais pourquoi U voyageait. Quand il voyait quelque chose^ U ne disait rien que : VùUà qmt$t beau! ou Ça n'en wut pas la peine/ Quand madame U était arrivée, t*( se mettait tout de suite à lire m lim d'ÉTangUe ou à écrire. Quand U écrivait, moi je ne comprend
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pr«;, parce que madnme il ne savait rien. Jamais il u'étudiait un Gvide. C'est monsieur qui lui apprenait tout, hi puis^ quand la jouraée U était trop lougue^ luaUdme se fâchait...
Si François dit vrai, pourquoi donc madame de Gasparin est-ello allée en Grèce?... à moins que ce ne âuU poiu' mauger des raisins de Goriathe?
M. XATICR MABMtKE,
Je prends^ parmi tous ces curieux voyages que M. Xavier Mamiier vient de fialre à travers TAmérique du Nord et celle du Sud S le Yoyage aux État-Unis, par lequel il a débuté ; et dans cette recherche je m'applique surtout à un point» celui qui semble avoir spécialement préoccupé le spirituel et entreprenant voyageur, Tétude de la sociabilité américaine.
M. Harmier est arrivé aux États<Unis en 1848, encore atp teint de cette surexcitation nerveuse que les premiers débuts delà république française avait pi'ovoquéc (c'étaient son moindre tort) clit'z k'^ tiens de bonne compagnie. Je ne dis nca de ses autres inconvénienisij ce n'est pas le lieu; nidis il est certain que la dcmaiioi^ie avait alors ceiui-làj de dëcliainer les mauvaises manières en même tv^mps que les mauvaises passions; qu'elle mettait le gouvernement dans la rue, la presse
t UUm m VAmérifUi, Psris, iS60,
VOYAUEUaS
sur U borne^ Féloqucsoe dans les clubs; qu'elle fermait les salons comme elle menaçait de fermer les boutiques. M.liar* raier^ qui est un homme d'un goût délicat^ et qui ràt tout prât* si je l'ai bien compris, à sacrifier sa part de souTeraineté dé* mocratique pour un peu de loisir élégant, et toutes les con* stitutions du monde pour ce qui reste de sociabilité française, M. Marmier se sentit pris à ce moment d'un irrésistible besoin de changer de place. Et comme entre la pensée eL l'exécution d'uii voyage il n'y a jamais loin pour M. Marmier, qui est né voyageur comme d'autres sont nés poêles, à peine avait-il senti ce désir de quitter la France, qu'il partait poui' i Àmé« rique.
Mais admire avec moi lo sort, dont hi poursuite Me fait courir alors au piège que j'évite.»
M. Marmier, blessé au cœur par la diute du trône^ fatigué du désordre et dégoûté de la république, s'en va donner du premier coup dans un pays oii la république est à Tétat chronique» où elle est dans l'air qu'on respire, dans les habitudes» dans les goûts» dans la passion, dans le sang du peuple depuis deux ou trois générations. M. Marmier a parcouru, je le sais» une notable portion du monde connu, et il a raconté, dans une douzaine dd volumes, avec une charmante et sérieuse sineé* rite, ses impressions de voyageur. 11 a tout vu, l'Islande, le Danemaik, la Russie, i'Onent et l'Afrique; il a couru de Stockholm à Jérusalem et du Rhin jusqu'au Nil. il a tout \u... Mais la Chine lui restait. Pourquoi est-il allé en Amérique?
11 y est allé, si j'en crois son livre, iVum humeur très-peu tolérante, plutôt en misanthrope qu'en touriste, avec imparti pris de maugréer et de pester, comme Àiceste au moment de perdre son procès; étrange disposition dans un voyageur, mais qu'explique trop bien cette sorte de découragement plein d'amertume et de dépiW qui s'était emparé des âmes après la révolution de Féviier. M. Marmier s^efl'orçait d'échapper» par un lointain voyage, au spectacle des sou ffr a n ces et 4es humiliations de sa patrie, et il en portait chez Tëtiaz^ le ressentimeut et rinitition; et ai mtme temps son pied
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n'avait pas plulOt louché la terre étrangère, que déjà son cœur ôpi ouvau le mal du pays. M. Marmier plaint beaucoup les Américaines, savez-vons pourquoi? parce qu elles sont exposées à épouser des Américains. Et savez-vous aussi ce qu'il admire en Amérique? ce sont les vestiges de rancienne Fraooe, les traces de sa glorieuse et passagère domination. Le Canada^ la Louisiane^ Québec, la Nouvelle-Orléans, le Saint-Laurent, les bouches du Alissîssipi, c'est là qu'il triompha et que son oœur se dilate, de suis ressuscité» s'écrie-t41 à Montréal. Au lieu de ces cohortes de mécaniciens ou de marchands, je rencontre des gens à la figure ouverte qui, apprenant Tarrivée d'un de leurs compatriotes» viennent euxmêmes au-devant de moi» me cherchent avant que faille les chercher, me tendent la main... » Des gens qui vous tendent là liidiii, vuila ce qu'on trouve dans les pays ci-deNant français de l'Amérique liu Nord. M. Marmier nous dira tout à l'heure cequ'on rencontre dans i Amérique anglaise etsaxoime. 11 le dira avec celte verve de mauvaise humeur, cette causticité nerveuse, cette exagération et cette vivacité de dénigrement particulières à la rare franraise. Mais^ en attendant, son cœur est au pays. Ce qu'il y regrette, malgré Février, c'est ce que l'Amérique anglaise ne peut lui donner. Ce qu'il y déteste» c'est le plagiat honteux» imposé à cette noble France» des habitudes grossières que l'Amérique entretient comme un principe de sa constitution et comme un privilège de sa liberté*
Il y a vingt ans» mistress Trollope signalait» dans une piquante relation de Boa voyage aux fitat^^Unis» Tincroyabie insociabilité des mœurs publiques et privées des Américains du Nord. M. Xavier Marmier» en 1948» a été frappé de ce même défaut que près d'un quart de siècle, écoulé dans toutes sortes d'améliorations matérielles» semble plutôt avoir accru que diminué. M. Marmier, en efYet, quoique ^ou point de départ compurte laoinb d'iuLolérance diistocra tique et iiiuiiii d'a\ersion nationale» me p£uail encore plus sévère dans son jugement sur les États-Unis que ne Tétait uiiblress Trollope. Son antipathie est naturellement plus tranche» elle a moins de détùui's» de ûnesse et de periidie f^miniiM» ^ au tond» elle est
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plus réelle et parait mieux justifiée. J'ai dit qu'il avait été frappé de cette insociabiiité radicale qui forme le fond du ca* ractère des Anglo-Américains; j'entends par là ces habitudes exclusives^ cette insouciance grossière du voisin, cette faculté de s'isoler dans son Intérêt, dans sa conTenance ou dans sa coauiodité, cette tdol&trie du sens personnel, cett^ candeur dans Fégoïsme, cette impertinence dans la vanité, cette andité dans le gain, cet esprit d'accaparement et d'appropriation qui sont les signes distinctifs de ce triste défaut.— L'Amérique^ disait un jour le capitaine Hall, c'est l'Angleterre moins la loyauté. — C'est TAngleterre moins l'élégance, dit mistress TroUope. — C'est ^Angleterre moins l'aristocratie, dirai-jc à mon tour, Quoi qu'il en soit, ce défaut est général, et, hui mis sur quelques [xjuils où ia sociabilité française a prévalu, partout ailleurs, dit lih ore mislress Iroiiope, « le manque d'intérêt, de clialeur, de sensibilité àTégard de tout ce qui ne les touche pas immédiatemeiit est univei'sel parmi les Américains.
On confit qu'un pareil travers soit le premier qui saute pour ainsi dire aux yeux de l'étranger qui débarque, curieux de voir, empressé de connaître, avide de former et d'entrete* ' nir des relations utiles et agréi^les. Aussi cette manifestation de l'esprit américain est-elle le premier écueii où va se heurter, en touchant terre, l'esprit ouvert et sympathique de notre aimab!e compatriote. Son livre, sans parler encore de mé* rites plus sérieux, est le curieux récit de ces mécomptes foudroyants qui se multiplient sous les pas du voyageur. C'est l'odvs^ée amusante de tous les désagréments, de tuiiles les misères, de tous les deguùts qui l'attendent sur les bateaux, sur les chemins, à table, au salon, le jour et la nuit... Mais laissons-le parler, cfir rien ne vaut un pareil témoignage. Le voilà sur le bateau qui mène de iSew-York à Albany. Ce qui le irappe d'abord, c'est Texcessive voracité de ses compagnons de voyage : a Les Américains, dit-il, se précipitent à table comme des animaux alTamés*.* chacun tire à soi tout ce qui se trouve à sa portée, et entasse sur une ou deux assiettes des pyramides monstrueuses de viande, de beurre, de légumes ; puis les voilà travaillant des maifts et des dents comme si chaque
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seconde leur était comptée, suivant d'un œii hagard les plats qui t'élaignenty et les barponuant dès qu'ils reviennent, pour y puiser une nouvelle provision...» Telle est, j'écarte une infinité de détails d'une nature moins épique, telle est Tattitude d'un ABgla-Américain à chaque repas qu'il fait, et il en fUt quatre. Ici je remarque que vingt ans avant le Toyage de M. llaraiier aux fitat^Jnis, mistress TroUope avait ftdt absolument les mêmes observalions et presque dans les mêmes tannes:
L'abience totale ilts (jolitesses habituelles de la table, dit-elle, la promptiluUâ vorace avec laquelle les viandes étaient saisies et dévorées» rétnngelé doi phrases^ la dureté de lu prononciation^ Texpeis toration ccntiniieUe» contre laquelle il était impossible de garantir tu» vêtements, la manière effrayante dont les Américains se servent de leur ooulean, enfonçant la lame dans leur bouche jusqu'au manche, et celle plus effrayante encore de se nettoyer les dents, après dîner, avec un canif qu'ils portent pour cet iisa^ dans leurs poches; toutes ces causes réunifs uous empêchaient de penser que nous fussinus euttiurces de généraux, de colonels et de majors, de trouver que les heures de nos repu» fussent dus moments agréables l.,.
Mistress Trollope ne dit rien de cette fureur d'accapare> ment de la part des convives, de cette sorte à'embar^ gastronomique qui est^ dans le récit de M. Harmier, un des signes ks plus caractéristiques de la commensalité américaine; mais voici ce que je trouve dans le Fayagt au Le/vant de madame Agénor de Gasparin^ au styet de cette manie éminem* ment anglaise ; on pourra trouver dans cet eitrait de son curieux livre l'occasion d'un utile rapprochement :
Le bateau anglais est arrivé, on nous accorde des places
sur le hateau du Caire. Le voyage dure trente-six heures. Nous en partageons le plai^u- avec cent quatre-vingts enfauts d'Albion^ débarqués ce matin (à Alexandrie) «t rembarquéi cette après-midi. On nom assure qa*après une traversée pareille ils sont affligés d'un redoublement de flerté nationale^ de telfikness. Nous en avons un écbantiUon h déjeuner. Vnefmille se place à table... La gFand*mère^ debout» domine le «service. Elle s'empare des plats^ qu^elIe range en rond autour d'elle» avant que personne ait osé y toucher. EUe/lonne portion
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double à ^es enfants: deux côtelettes, deux bfefstnnks, deux poissons... trois quiand il en reste. Les voyaçfOTirs regardent, bouche béante et yeux ettarés; tout y passe... On se seul menacé dans les Sources mêmes de la vie : on se réveille de cette torpeur on sauve ce qu'on peut de la Yoracilé insulaire, qui un os, qui uue arcie, qui un morceau de pain. Les Arabes courent autour de la table en criant : 0» A'Uehi et Von sort affamé...
La peinture est vive, mais rien n'y manque. Vous en condmea peut-être que «la véracité» est un défont anglais développé par le génie américain. Je ne demande pas mieux. Mais en voici un autre dont il iaut bien laisser Tinitiative et le privilège à l'Amérique : «A voir ces hommes, écrit H. liar» mier^ engloutir une cargaison de denrées culinaires ep moins de temps qu'il n'en faut à un Kspacînol pour prendre une tasse de chocolat, on poui rail cruu c qu'ils ont iiaLu de rentrer dans leur coiiiploii j de repieiidie leur registre ou leur carnet. Par inaltieur, comme au sortir de là je les ai conslamnjent presque tous trouvés le corps penciie sur uue chaise, les pieds postas au niveau de leur tête sur le dossier d'wie autre cluiise, humant nonchalamiiient la fumée d'un cigare, ou mâcliani une once de lubac, j'ai dû en conclure, etc., etc. » — Cette position de TAnglo-Américain, le corps penché, les pieds à la hauteur de la tête, me parait être la posture démo* cralique par eicellenceen ce pays, par opposition à l'altitude généralement observée par les sujets desmonai^hies plus ou moins constitutionnelles.de Tancien monde, et qui consiste à laisser ses pieds par teiTe quand on est assis en société. Mistress Trollope donne à cet égard des détails qui ne laissent aucun doute sur l'universalité éminemment nationale de cette coutume républicaine. M. Marmier nous a montré les Américains faisant la sieste sui ie pont d'un bateau à vapeur, dans un certain négligé relatif. Mistress Trollope nuus ies aiunlre aiix premieies loges d'un théâtre, dans une ville de quarante mille âmes, te ...Des liommes arrivaient aux premières loges sans habits... plusieurs , les manches de ciieniise relevées jusqu'à l'épaule; rexpectoratiun était continuelle, et l'odeur mêlée de» oignons et du wiiisky faisait pa^ei* cher Tenvie d'ad-
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mirer le talent du comédien Drake. Il est impossible de décrire les manières et les attitudes des Aniéi icains au spectacle : Ipfi pieds élevés plus haut que la tèle, la partie postérieure montrée entièrement à l'auditoire et le corps couché sur les banquettes...» Voilà poin* le théâtre de Cincinnati. Kri Irons dans celui de Washington : «... C'était de tons côtés un crachement continuel. .. et il n'y avait pas un spectateur sur dix qui fût assis d'une manière convenable : tantôt c'étaU des jambes qui s'étendaient sur le devant de la lo^, tantôt c'était un sénateur qui se couchait tout de son long sur un banc... n Passe encore pour des spectateurs, mais Toici des juges : « ... Nous entrâmes dans la salle d'audience au moment où trois magistrats étaient dans leur staUe. CekU du mUieu^avaU les pieds au niveau de la We^ ks jambes appuyées sur la haiuslTade: les deux autres donnaient ou en avaient Tair; ils étaient couchés dans différentes positions...» On pense bien que, quand les juges se mettent si fort à leur aise, les représentants du peuple ne se gênent pas davantage : a ... C'était un spectacle repoussaiU, éciit mistress Trollope, de voir cette belle salle (du Congrès^, à Washington), ornée avec tant de luxe et de magnificence, remplie d hommes dam les attitudes les plus inconvenantes, la plupart le chapeau sur la tète, et crachant presijue tous d'une maoièi'e que je n'oserais vraiment pas décrire, etc., etc. » '
Si l'on voulait compléter ce tableau, il faudrait suivre pas à pas le voyage de M. Xavier Marmier, l'accompagner sur le chemin de fer qui le mène à Troy^ et sur lequel il remarque des gens bien vêtus^ ses voisins^ « qui ignorent complètement l'usage du mouchoir de poche ; » il faudrait monter avec lui ou dans cette carriole qui le conduit à Gumberland, ou sur cette barque pontée qui le ti*ansporte sur le canal de Whitehall^ et où il passe une nuit indescriptible dans une cabine de trente pieds de long occupée par quarante lits ; il faudrait le voir errant dans ces innombrables rues de Washington, qui ne sont désignées que par un chifl're, et, le chapeau à la main, de sa voix la plus humble, demandant son chemin aux naturels du pays : (.i Sir /if y ou please, where is îhe twentieh sPreet?.,, » lesquels vous répondent invariable-
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ment: « I don't hftfUAc » (je n'en sais rien); enfin il faudrait le suivre jusque dans les salons du président de la république, où il regrette ses frais de toilette à la française : « Car j'y rencontrai, dit- il 5 beaucoup de redingotes de toutes couleurs^ des vestes de toutes façons, et fort peu d'habits. »
Mais entre toutes ces petites misères d'un grand voyage^, qui se rattachent pourtant quelquefois par des côtés sérieux à rhistoire de la sociabilité américaine, il est quelques scènes qui méritent une mention spéciale pour la singularité exceptionnelle dont dles sont empreintes. On dit> je evQ\%, € Curieux comme un sauvage. » Dans TAmà'icain^ le sauvage reparaît parfois par^dessus renveloi^ de Thomme civilisé. M. Marmier naviguait sur l'Hudson» et il avait afiEàire à des compagnons de voyage d'une tackumité inquiétante.
Tout à coup, dit l auteur, un d'eux est venu pi eudi e sans façon iiia dii^e de maotre, Ta tournée et retouniée entre ses doigts, puis s'est éloigné sans murmurer un mot. Un antre, qui se trouvait assis à côté de moi, me dit : Tou hxnt a pâmer k/A ? Et, sans plus de cérémonie, U prend le chapeau sur ma téte, en fait ployer les ressorts, le montre i un de ses voisins... pvis me le rend rlans les mains. Un instant après, pour payer mon compte au restaurant, n'ai-je pas t n le malheur d'ouvrir ma bourse? Aussitôt, voih\ un Américain qiii se passionne pour cette bourse, qui tire de sa poche un aflVcux tricot et me propose un libre échange. Je lui ris au nez... Je cache ma bourse ; il me poursuit. Pour mettre uu terme à ces obsessions industrielle», j*ai élé renfermer mon chapeau dans son étui, j'ai posé snr ma tête la vulgaire casquette, J*ai enfermé ma chaîne de montre dans mon gousset, boutonné mon gilet sur mon épingle, et, grâce i ces précautions, J*ai pu me promener et m'asseoir sans:être exposé'à une staptde importunité. Voilà le réât fidèle d*une de mes impressions de voyage en Amérique ...
Gonceves-vous maintenant l'effet de (MreiUea moBurs sur un voyageur qui est venu chercher, de Tautre côté de l'Atlantique, Toubli de la république démocratique et sociale, et
qui voudrait y trouver, si ce n'est la poésie que personne n'y cherche, du moins un \m\ de calme pour son esprit, un peu de satisfactioii pour son cœur? Et aussi bien M. Marmiei ik se perd pas dans les détinitions, uc se iourvoie pas daub les
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systèmes ; il îtài très-fien de polîtiqae dan» ce fMtys où tout le
monde en fait, où tout le inonde lit le journal et ne lit que le journal, il t ^ enu pour voir. 11 regarde et il raconte. C'est rintérêt et 1 iin[)artialité de son livre; car à force de regarder, il voit ausîii queîquelbis le bien et il le décrit, quoique à son corps dél'endant. Ce qui le choque et le décourage dans Tadmiration fiassas^ère où le spectacle de cette immense prospérité industrielle i entraîne parfois malt^ré lui, c'est te cuite dû Tor qui est, à ses yeux^ 1 explication de tous les défauts^ comme U sembla aussi la cause de tous les firodiges qui écla-* tent dans la vie matérielle du peii|^ américain sur toute la surface de son territoire sans limitas* Auri sacra famés i Voilà la religion de ce pays» od l'observation du dimanche est^ suivant une confidôica très -curieuse que tf« Marmier a reçue et qu'il rapporte^ un des plus habiles calculs et une des plus sûres pratiques de cette dévotion profone ;
Nous sommes^ lui disait-on^ si occupés pciulant six jours^ qu'il ea têxA un pour nous reposer, et nous ne nous reposerions pss conveiu^ Mement si, en fermant notre comptoir, nous voyions fonctionner Gêlttî de notre voisin. Pour ne pas être inquiétés par Taspect d'une concurrence en action, nous obligeons chacun à suspendre pendant vingt-quatre heures ses travaux. Qu'il soit juif ou mahométan^ déiste ou athée, n'importe! la f|uestlon n'est pas Elle repose csseutiellenient sur le désir que nous avons de ne pas travailler pendant uii jour, avec la consolante itensée qri'aucvn nos rivaux en industrie ne travaille et ne nous enlève par là une portion des bénéfices gue nous aurions pu faire...
M. Maiinier explique donc, par ce fétichisme du veau d'or^ le contraste que présente cette nation à la fois si prospère et si peu sociable^ où tant de grossièreté primitive s'allie à tant de richesse acquise^ où la bassesse des iiahitudas et quelquefois des sentiments n'exclut pas la puissanoe des actes et i'ii^ contestable grandeur des résultats; car c'est quelque chow que d'avoir conquis un monde ^ même sur le désert» et que d'avoir substitué partout, même cette démocratie égoïste et insensible» à i'étet sauvage, c Mais d*où vient, demande Taiibtour avec une naïveté de touriste fbm^voyé, d'où vient qu'a*
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yee cette aiwiiee» mt ces trois bons repas^ ces Tètoments eonfortaUes^ cet ai-gent dans leur fiodie, les Américains onl
toujours la physionomie si sombre, et paraissent si malheureux? rVoii vient que 11,11 jamais pu voir, parmi ces milliers d individus que j'ai l oucontrés,. ni un élan de gaieté, ni une riante a[»]);ii êiu e d'animation? D'où vient qu'ils courent dans les raes cniTunc s'ils allaient sauver leur demeure d'un incendié;, ou qu'ils naviguent sur ces heaux fleuves comme des collatéraux à qui un notaire vient de lire un testameru qui les déshérite?,., — Que voules-yous? me répondait le Yankee, c'est notre nature... »
Peut-être le Yankee eût4l été plus prèc de la vérité s'il eût dit : « C'est notre gouvernement. 1» Quel est> en effet, le principe de ce gouvernement si vanté? Avant toat> la complète indépendance de l'individu ^s-à*vi8 de l'État, indépendance à peine limitée par «juelqaes lois de police. Ouvrez la Constitution des États-Unis; c'est là le fond de cette législation si pleine de roideur démocratique, si soupçonneuse et si jalouse. « L'Amérique, écrivait H. Saint-Marc Gîrardin il 7 a quelques années l'Amérique est la jeune héritière d'un vieux patrimoine,» c'est-i-ilire qu'elle a semé les principes du dixhuilieme siècle sur uu sol nouveau. Je crois pourtant que la Conslitution américaine a beaucoup plus mis du sien dans cet héritage qu'elle n'en a reçu. La déûance de l'autorité, la jalousie des snpériiMirs, la recherche éf^oïstc du bien-être individuel, en un mot, le triomphe de la personnalité sous toutes ses formes les plus diverses et les plus contraires, tell.'s ont été les conséquences de ce principe d'indépendance iiiimitée que la Constitution avait posé, d'accord, je le reconnais, avec la volonté des hommes et la force des choses. M. Xavier Blarmier a pu s'en apercevoir. Dans cette voie, on ne s'arrête plus. Groit-on, en effet, quelles que soient les dispositions d*un peuple à ces travers de la vie sociale, croit -on que les formes politiques dans lesquelles cette vie se développe n'y contribuent pas avec une force irréslstihlef M. Marmier signale, et très-judicieosement à mon avis, cette facilité d'assl-
1 Essai» de littérahKrt et de mmU (184&), t. I, p. S71.
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mllatiOD qpÂ, sur tons les points du territoire anglcHunéricaîn, confond dans un rapide mélange les races, les habitudes, les caractères des populations émigrantes venues des quatre parties du inonde. C'est là un fait unique et bien digne d'observation. Est-ce le mérite de la Constitution américaine? Estce son début? Grand problème , et que Tavenir seul peut résoudre.
Eli attendant^ pour ces Américains, qui n'aiment rien qu'eux-mêmes, il y a pourtant une chose qu'ils aiment plus que tout au monde et autant qu'eux-mêmes, c'est leur gouvernement. Mistress TroUope a passé, dit-elle, deux ans à l'ouest des Aiiéghanys, et une autre année dans les villes atlantiques et leurs environs. Pendant tout ce temps, elle a conversé avec des citoyens de toutes les classes, et elle rCen a jamais entendu un seul prononcer un mot contre le gour vememetU» Mais entendons^nous : les Américains aiment dans leur gouvernement, savez-vous quoi? leur propre rc^ semblance, leur image. « Qu'il soit rude, grossier, bruyant^ qu'il n'afleele ni dignité, ni gloire, ni splendeur; qu'il ne gêne kt volonté de personne; que chacun contribue à faire des lois, et que personne ne soit inquiété pour leur observation; que nosmagistiats ne portent point la pourpre ni nos juges Thermine; que chacun songe à soi, etc., etc.; » c'est sous celte forme que l'Amérique aime son gouvernement. Mistress Trollope ne dit rien de trop. C'est parce qu'il est ainsi taillé sur leur patron que les Américains le préfèrent à tout autre. Ils l'aiment aussi pour la facilité qu'ils ont de traiter avec lui sur le pied d'une triomphante supériorité. En Amérique^ on est très-attaciié au gouvernement, et on respecte très-peu ceux qui le représentent. Où le citoyen obéit l'horaine proteste. M. Marmier raconte que des membres du congrès s'avançant un jour avec peine au milieu d une multitude nombreuse, l'un d'eux s'avisa de dire : a Faites place, mes enfants, nous sommes les représentants du peuple, » et qu'un Yankee, le prenant par le bras, s'écria en le rejetant en arrière: «C'est à vous à nous faire place, nous sommes le peuple lui-môme!... » Mistress Trollope vit le général Jackson, aXoi^ président de la république, fiûre son entrée à Cincinnati. A
reKceptton de quelques Anglais présents à son anrWée, il était le seul qui n'eût pas son chapeau sur la tête. 11 venait de perdre sa femme, on le savait, et son visage porlait l'empreinte d'un profond chagrin. « Voilà Jackson! où est donc sa femme?» cria une voix dans la foule. Quand le président se rembarqua, le mari de mistress Trollope, qui voyageait avec lui, le vit accoster par ui] sale compagnon qui lui adressa ces mots : « C'est le général Jackson, je crois?» — Le général s'inclina. — « Ils m'avaient dit que vous étiez mort! — Non; la Providence m'a jusqu'ici conservé la vie. — Et votre femme?» — Le générai parut tVaj^pé an cœur et fit un gi ^te négatif. Sur quoi Tinterlocuteur conclut sa liarangue en disant: « Aiil il me semblait bien que c'était l'un de vous qui était mort... » Tout rAméricain est là.
Veut-on me permettre une réflexion? La forme démocratique, appliquée au gouvernement des sociétés^ et poussée jusqu'à cette indépendance absolue de l'individu, sait-on où eiiemène? Avec de grandes prétentions philanthropiques, elle mène à i'insociabilité. On a beau mettre la fraternité sur le fronton du temple^ c'est Tégoïsme qui l'habite. L'impolitesse des mœurs» la grossièreté des manières, n'est que l'enveloppe de l'insensibilité. Ceux qui, après avoir mis le suffrage uni* versel et la souveraineté individuelle dans leur constitution politique, cITacent ensuite, mutilent et torturent l'individu sous prétexte de socialisme, ceux qui le font manger à la gamelle et coucher dans des phalanstères, semblent, socialement parlant et queimu' absurdes qu'ils soient, plus raisoniial)les que ceux qui Témancipent, sans lui jeter aucun frein qui l 'arrête dans Texercicede cette indépendance sans limites. Après avoir détendu tous les liens de rorgaïusatiou naturelle des sociétés, effrayés de leur ouvrage, les socialistes essayent de les reprendre d'une main jalouse et tyrannique; c'est là leur inconséquence avec bt aucoup d'autres. La dcmucratie socialiste, si elle était jamais possible, périrait par cette alternative inévitable d'émancipation imprudente et d'étouflement systématique. La démocratie américaine périra par Tinsociabilité. On sort de Télat sauvage en défrichant des forêts vierges, en desséchant des marais, en extermhiaut les Cboctaws, les
MobiNein et les Aitakapiu. On j reotre par les halntudes insodablesy par rintraitaîble kIolAtrie de soi-même, par Teicliision intoléFBote et j«loiise> par le roercantilisine ^iste et grossier. Tel est le penchant où l'Amérique dn Nord est aojouid^inii entraînée*
Et tenez : M. X. Marinier^ quand il s'agit de juger TArnérique K^publicaine et industrielle, m'est justement suspect par toute» ies qualités mêmes que je lui connais; i! aime trop les arts et la poésie, les bons livres et les doux loisirs, les champs i't lus Heure, les c ^sc idcs et les oisemix; car il pleure d'atlciulrisscment au Niagara, et li se plaint que le râle des locomotives ait fait fuir, dans les forets des Ktats-Unis, « ces chers petits chantres du bon Lhcu. » U est donc trop poète, trop sensible, et à la fois trop civilisé et trop rêveur pour être un juge impartial de l'égoiste et impatiente Amérique; mais, malgré tout, il est sincère. Eh bien! dans les jugements qull porte, non plus sur les moeurs eitérieures> mais sur le fond même des habitudes morales et des sentiments de cette opulente nation, saTez-vous ce qui le choque le plust c'esl le <àté par où ces sentiments et ces habitudes tiennent encore à la tie sauvage. On dirait que rAméricain n'est qa*un sauvage dégrossi et décrassé. 11 y a dans ses vices et dans ses travers quelque chose qui est tour à tour brutal et puéril, frivole et dur, superfkiol et calculateur; quelque chose qui tient à l'excès de la civilisation et à son ouffince, qui semble toucher à sa tombe et à son berceau. M. Saint-Mai c Girardin, dans Touvrage que j'ai cité, disait : « Voyeï un enfaiit... avant tout il porte rcrnprcinte de son rî«ie; avant tout il est enfant. Tels sont les États-Unis: ils sont de notre siècle, ils sont de leur pays, mais avant tout ils sont de leur âge, c'est-à-dire qu'ils sont une société nouvelle! » M. Michel Chevalier, de son côté, dans une de ses Lettres S7ir l'Amériqm du Nord, celle qui est intitulée : Symp0mes de révolution, a signalé avec une singulière vivacité quelques-unes des causes de cett3 décadence qni mine déjà sourdement, et sous cette enveloppe magnifique, la Jeune et imprévoyante nation. Ces deut points de vue semblent se contruier. Ils sont vrais tous les deux. La république américaine est jeune par les années* Elle est vieille
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par cette sorte de corra;)tioii précoce qu'entraînent l'excès et l'abus de la liberlc. Lisez cette belle lettre de M. Biichel Chevalier. Elle donne froidemeut raUon à toutes les ciitiques, si arnères qu'ciies s<iient, des voyagenrs intolérants et pasHionnés. Et avant M. Michel Chevalier, k I t-poquc de la gueiTe de rindépendance, au moment où les rêves de la démagogie la plut insensée^ où « les théories les plus radicales obtenaient^ au uàXku. même des États les plus sages, comme le fisdt remarquer M. Guizot S non-seulement faveur, mais piiissaDce^ » et soulevaient des insurrections formidables, n'est-ce pas l'ami de Jefferson, un des chefs du parli démociatique, Ifadison^ qm disaitt La ioeUié américaim €9$ perdml
La société américaine a survécu à cette prédietian* Elle a gardé les vices et les défaut^^ qui déjà travaillaient sa robuste enfance, et que sa jeunesse a plutôt développés que corrigés. M. Marmier les signale en passant, comme un voyageur qu'il est, mais sans leur oter, quelque légère que soit la touche de soif pinceau, ce double caractère qui en est le fond, et, s'il est perrnio de le dire, l'orij-'inalité. L'Amérique n'est originale que par ses défauts; ses vertus sont de la trempe la plus bouroreoise et la plus vulgaire. Est-iï, par exemple, un ridicule plus étrange que cette manie des titres aristocratiques qui a survécu, jusque dans les classes populaires, à la chute de la domination anglaise? « Ici, écrit M. Marmier, tous les hommes sont des gentlemen et toutes les femmes des tadtes. « fFefe ig my lady ?» dit à c6té de moi un homme vêtu d'une redingote déchiquetée. Cette lady est une marchande de légumes de Cincinnati, et son mari un cordonnier abandonné par ses pratiques. » — « J*ai mille fois observé, dit aussi mistress Trollope, qu'en parlant d'une voisine, au lieu de dire tout simplement miêtresn une telle, les dames américaines prenaient la périphrase descriptive et disaient : La ludy sur k chemin de la rivière, la lady qui fait des chandelles, etc., etc. »
Cette prétention à la fois puérile et ni mnée est-elle le fait de la jeunesse de l'Amérique ou de sa décadence? Je l'ignore; mais à quel âge faut-il rapport«ii* beaucoup d'auties travers,
Introduction à la vU de WaskùiglvH (ib61).
VOYAGfiORS
Lien autrement graves, que le livre de M. Marmier signale? Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui a ti ouvé cet ingénieux commentaiie de la solennité du dimaiicne que je citais tout à l'heure? Est-ce la jeune ou la vieille Amei iqiu: rpii entasse avec une barbarie si sauvage, dans Tentre-pont de ses paquebots, les populations émigrantes, et qui les rançonne et les dépouille, une fois débarquées sur son rivage hospitalier? Est-ce la jeune ou la vieille qu'on voit^ suivant la remarque de mistress TroUope^ « agitant d'une main un bonnet de la liberté et de l'autre fouettant ses esclaves, — aujourd'hui harangoant la populace sur les droits indestructibles de l'homme» demain chassant de leurs demeures les enfants du sol qu'elle s'est engagée à protéger par les traités les plus solennels? » Est-ce la vieille ou la jeune Amérique qui de la hideuse banqueroute a fait un simple procédé de commerce» et deTincendie (je ne parle que d'apiîs le livre de M. Marmier) un moyen de liquidation ? Est-ce elle qui dit : « Lesliffaires vont mal> les échéances sont lourdes; dam le courant du mois les pdV^- * piers auront de l'owrage ? » Est-ce la jeune ou la vieille Amérique qui prend à son compte la bui'lesque extravagance des revivais et les scandales sacrés des camp-meetings? Km in est-ce de la jeune Améri(iue ou de la vieille que M. Achille Murât (lisait dans un ouvrage écrit sur place ^ : a Je n'ai pas parlé de la religion des Américains (au moment où ils fondent un Etat); c'est qu'ordinairement, dans cet état de soeicté, elle est une imposture si dégoûtante soiis le nom de methodisnw et de baptisme, que je n'aime point à en parler. » 11 y a des jeunes gens qui ont les vices des vieillards, comme il y a des vieillards qui ont les travers des jeunes gens. Les nations n'ont pas une meilleure destinée. J'en connais de vieilles qui se croient jeunes parce qu'elles se donnent tous les quinze ans une révolution et une constitution nouvelles, parce qu'elles brisent des trônes comme des enfants brisent leurs jouets en s'amusant. Ces nations s'appellent la jeune France, \à jeune lUUie, la jeune Allemagne, La jeune Amérique se croit peut* être vieille parce qu'elle n'accorde à personne ce respect ido-
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VOYAGEURS S81
lâlro qu'elle se prodigue à elle-même, parce qu'elle est sans pulitesse et sans jJt'nf'ro'-ité, et p u ce qu'elle laisse insensiblement chez elle t<jmljer 1 autonté dans Tavilissement par riiisuhordinalion, et par l'avilissement dans Timpuissance.
« On ne voit point à Cincinnati, écrit iuistress Trollope, de ces voitures qui, à Londres, emportent les boues et les autres ordures avec tant de rapidité. Je lus donc obligée d'envoyer chercher mon propriétaire pour lui demander ce qu'il fallait faire de toutes ces saletés qui s'accumulent si promptement dans une maison. — Votre aide (domestique) peut les jeter dans le milieu de la rue^ me répondit-il^ et une fois dans le mitieu> les cochons les ont bientôt emportées. — En effets on Toit sans cesse dans tous les quartiers ces animaux occupés à rendre ce service à la ▼ilie... C'est un bonheur qu'ils soient si nombreux et si actifs, ajoute Fauteur^ car, sans leur secours^ la ville seraH bientôt empestée... »
Je ne dispute pas sur cette admiration deraistress Trollope puur une institution municipale de si nouvelle espèce. Mais je dis qu'un grand pays où l'avilissement systématique du pouvoir et la dégradation du principe d'autorité laisseraient la société, ce qu'à Dieu ne plaise! sans autre boussole que ses instincts matériels et sans autre gouvernement que ses passions, ressemblerait bientôt à cette ville où ce sout les cochons qui font le service de propreté.
m ^ yOYAGEURS
UNB MISSION LAZÀRISfB AV THIBEl
«A beau mentir qui vient de loin.» Le mérite de M. Huc^ qui aniT6 du Thibet c'est au contraire qu'il ne ment pas et qu'il ne tait pai» mentir. Gela n'est pas aussi facile qu'on le croit.
Juges de la tentation I Un homme qui a fait un voyage de deux mille lieues dans les déserts de la Tartane et dans les neiges du Thibet^ qui a couché pendant deux ans moitié sous la tente, moitié dans des villes comme Chaborté» Tchortchi,
Hia-ho-po et Niiig-pei-hien, aujourd'hui dans l'hôtel des Trois Perfections y demain à Vauberge des Cinq Félicités; — un homme qui a vécu deux ans de ranue ti avoine assaisonnée de suif et s'est abreuvé de nei^e fondue, qui a causé avec les lamas de Toiuiiiioor, croisé en route la reine du Mourguevan et le roi des Alechan, et habité le palais du re^* iil de Lha-ssa; — qui a vu des écureils gris, des chevaux-/? ôz/zones', des statues de beurre et des Bouddhas vivants ; qui a assisté à la fête des Pains de la Lune et entendu les chants des Tool-holos; — un homme qui a traversé le pays des Khal-kbas et celui des Ortous^ le fleuve Jaune, le lac de Sel, la citerne du Diable etia mer Bleue ; qui a franchi ia grande Muraille, la montagne des Esprits et le terrible défilé de Khor-kou-la; — un homme, en un motj qui a yu Marbre des dix mUk images, et qui Ta tu,
* Souvenirs d'un voyage dans la Tar tarie, le Thibet et la Chine, pendant les années 1844, 1845 et 1846; par M. Huc, prêtrç ini^sippuairâ de la congrégation de Saint-Lazare.
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voYAaËUAS m
dit-îl^ « la sueur au troni, )» tant le prodige y est frappant et la
présence du démon manifeste, — cet homme-là, avouez-le, au]*ait bien pu mentir, s il i avciiL su. Il avait fait un vujage que personne n'avait si complètement fait avant lui, et que personne ne sera tenté, sans doute, de faire après l'avoir lu. Certes, il pouvait se di inner carrière ; les impressions de 'luydije, vraies ou fausses, ne lui auraient pas manqué. M. Hue a préiéié être wia, respecter son public et se respecter luimême, en honnête honmne et en bon chrétiea qu'il est* Le fait est assez rare pour mériter d'être signalé.
Et ce qui était l'inspiration naturelle d'un esprit loyal, s'est trouvé^ par le fait, un bon calcul. Ce caractère si profond de vérité qui distingue, entre tous, le récit de M. Hue, est à peu près tout son mérite littéraire, mais ce mérite est grand. Il y a dans ce ton si sincère, dans ce langage si peu étudié, dans ce premier jet de l'impression qui éclate plus qu*éUe ne s'étale, dans ces Indéfinissables naiTetés d*un honnête esprit, qui est par moment très-vif et très-piquant sans cesser d'être naïf, — il y a, dans tout cet ensemble, un charme infini qui fait de ce sérieux livre une lecture des plus attachantes, et de cet austère pèlerinage d'im pieux missionnaire un des plus amusants récit^jue je connaisse.
Je ne dirai rien de plus de la partie littéraire de l'ouvrage de M. Hue. La crititjtie s'arrête devant un livre qui est îe résumé de deux années de souHrances physiques, de déceptions morales et de mécomptes religieux ; car la mission de M. Uuc^ comme nous le verrons, ne réussit pas. On ne s'amuse pas non plus à disputer sur les mots avec un homme qui, pendant deux ans, n*a parlé que le mongol, le dchiahour et le si-fan. Peu nous importe donc que M. Hue nous entretienne un peu trop ^souvent de la froidure, et qu'il dise tantôt d'une femme tMbétaine, tantôt d'un officier chinois, pour donner l'idée d'nne belle prestance, qu'ils étaient vigourêumneni mmbrés; oui, peu importe. M. Hue n*en est pas moins, dans l'ensemble de son livre, un observateur très-exact et un imperturbable confesseur de la vérité en toute chose. A ce mente, qui le met fort au-dessus de nos chicanes iiU» raires, M. Hue en joint un autre qui, à iui seul, désarmerait la critique la plus maiveil-
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lante : il est le plus modeste des hommes. Par bouche^ c'est la mission qui parle^ ce n'est jamais lui. Celte mission se compose de deux prêtres, ni plus ni moins : M. Hue et M. Gabet. C'est M. Hue qui liont la plume sous la dictée de la mission; c'est elle 4111 a|;it, qui souffre, qui résiste eomnie elle peut et comme un seul Ijoiuiiie. Li, par exemple, M. Hue est cerlainement d'une meilleure santé que sou eoufrère; on dirait pourtant que, quand M. Gabet a la fièvre, ou même quand il a les oreilles et le ne? Grêlés, luinnu' cela lui arrive au passage du moal Chu^a, on dirait que la mésaventure est commune et que la souffrance est pour tous les deux, tant Thabile et simple récit de M. Hue les confond dans la même épreuve et dans la même misère.
Et malgré tout^ quelque précaution que prenne l'honnête écrivain pour s'amoindrir et s'effacer, sa personnalité ressort malgré lui. Son récit la trahit sans cesse. Le st jle est l'homme. M. Hue a une certaine façon de raconter qui le met en scène, quelque peine qu*il se donne pour rester derrière le rideau. Aussi n'aurons-nouB pas à chercher longtemps pour savoir, dans cette œuvre commune^ quelle jest la part de M. Hue et quelle est celle de M. Gabet. On fait volontiers un jraudeville ou un roman à deux; un livre sérieux ne s'mange pas de celte double paLeiuiLé. Celui de M. Hac esl bien le sien.
Je ne connais pas l'auteur du FoycLge en Tartarie, mais il me semble, après l'avoir lu, qu'il doit être un homme d un esprit vif et austère, ferme et doux, observateur et conciliant, naif et fin tout à la fois, facile à s'abattre, prompt à se relever, très-nerveux et très-comageux, et d'une piété plus pratique que rêveuse^ plus près de la tolérance que de l'exaltation.
Ët M. Gabet? Je me figure que M. Gabet est tout cela (car on ne fait pas un pareil voyage ensemble sans se ressembler un peu) ; M. Gabet est tout cela, mais avec moins d'accent peut-être et moins de relief; c^est le même fonds de résignation, de patience^ le même poids sérieux dans l'âme avec moins de dehors^ de vivacité et d'expansion. Je me trompe peotrêtre, mais j'ai besoin, ayant à faire un si long trajet avec
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nos (Jeux voyage ui ^, de les bien cunnaîtrc l'un et l'autre, quoi qu'il*« fassent pour se conCondre.
Et tenez, voici un portrait que M. Hue tract^ de son confrère, un jour qu'ils se trouvent par hasard et |)our un instaTit séparés, M. Gabet étant allé aux provisions et M. Hue ayant perdu, par la faute de son chamelier, sa route à peine tracée dans les sables du désert. M. Hue est fort inquiet, et il ne se fait faute^ précisément parce qu*il se sent brave, d'exprimer fort vivement ses alarmes. Quelques cavaliers passent. M. Hue leur demande s'ils n'auraient pas remarqué en route, aux environs de Rache*Tchurin, un lama revêtu d'une robe jaune et d'un gilet rouge, monté sur une diamelle rousse (c'était bien M. Gabet). a Ce lama, ajoutait-il, est d'une taiUe très-éievée; il a une grande barbe grise, le nez long et pointu et la figure rouge... » A ce signalement, tous faisaient une réponse négative. «Si nous avions rencontré un personnage de cette façon, disaient-ils, nous l'aurions certainement remarqué,.. »
Lue autre fois, et avant de s'cngairer dans les défilés du Thibet, il s'agit d'acheter des vêtements capables de résister au froid de Thiver et de la montagne. Les missionnaires se rendent dans une boutique de fripier :
Nous y fîmes emplette, écrit M. Hue, de deux antiques et irénérabies robes de peaux de mouton recouvertes d'une étoffe que nous soupçonnâmes avoir été jadis de couleur jaune... Mais nous nous aperçûmes bientôt que le tailleur de ces habits n'avait pas pris mesure stjr nous. La robe de M. Gabet était trop courte; celle, de M. Ihn: était trop Ionique. Faire un troc à l'aminble était chose inipobsil>le : 1/ taille dea deux missionnaires étnil trop dLiiiru^ortionn'e... — Nous nous décidâmes à porter les habits tels qu'ils étaient : M. Hue prendrait le parti de reieTer aux reins^ par le moyen d'une ceinture, le superflu de sa robe^ et M. Gabet se résignerait à exposer auj regards du public une partie de ses jambes: le tout n'ayant d'autre inconvénient que de faire safoîr au prochain qu'on n*a pas toujours la faculté de s'babiUer d*ttne manière exactement proportionnée à sa taille...
Peut-être comprend«on maintenant comment M. Gabet» avec
sa grande taille et sa burhe grise, est plus sensible que M. Hue
aux soullrunces de celte pénible route ; et en eflet M. Gabet
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minque plus d'une fois de mourir pendant le tiajet^ tandif que M* Hue rédste à tout. M. Hue a une vitalité qui explique parfidlement eommeot 11 cumule avec les fiitigues du missionnaire le trayail du cbroniqueur, et je mettrais volontiers à son compte tout ce qu'il y a parfois d'un peu vif et d'imprévu dans quelques impi essions dont il ne semble que le lapporteur pour le compte de la coniiaunauté. Ainsi, c'est bien E. Hue tout seul qui dit à un de ses hôtes, dans un accès de reconnaissance Lin |>ou excentrique : a Votre manière de vivre a subi, il est vrai, quelque cbanguineut (il s'agit d'un Mongol apprivoisé-Chinois); mais votre cœur est toujours demeuré tartare. d Cela nq^pelle ce que Victor Jacquemont écrivait dn pays de Kanaweri ai j'ai boa aouTenir, à la apiritueUe mar dame de 'tacy :
Sadifli, sicbei Que les Tartare$ Ne sont barbares Qu'avec leurs enneoiiBl
C'est encore M. Hue qui, ayant trouvé, après de longues recherches, un excellent gUe sur lequel il ne comptail pas : «Dans un instant, s'écrie-t-il, nous passâmes de la misère la plus extrême au comble de la félicilé! » Cette vivacité d'impressions, chez le pieux lazaristti, est le trait le plus caractéristique de sa nature, et elle l'entraîne parfois d^ms des confidoices d'une naïveté presque enfantine. «... Nous fûmes comme glacés d'effroi en apercevant, dit-il, à un détour de la montagne trois loups énormes qui simblaient nous attendre UM eaJkM intrépidité. i» Un des plus grands soucis de nos voyageurs, après les loups, c'est la découverte des argok» L'argol est la fiente des animaux qui, desséchée par le soleil, est le seul combustible qui se trouve dans le désert. Aussi, point d'argol, point de souper...
Quand on a la bonne fortune, écrit M. IIuc, de rencontrer, cache parmi lis herbes, un are:ol rccomraandable par sa grosseur et sa sic- Ciié, 011 éprouve au. cœur uii petit ïreiuisseineat de joie, une de ces
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émotions souddnes qui (donnent un instant de bonheur. Le plaisir (pte ^cure la trouvaille d'nn bel argol est semblable à celui du chasseur
qui découvre, -ivec transport, la trace du gibier qu'i! poursuit; de retïfant qui regarde" d'un œil pétillant de joie.le niil de fauvettes qu'il a longtemps cherché; du pêcheur qui voit frétiller, suspendu à sa ligne, un joli poisson ; ci, s'il était permis de rapprocher les petites choses des grandes, on pourrait encore comparer ce plaisir à i etii/toutiame d'un Levmitr qui tfmm w» pUmèU ait M deM flMM...
Cotte façon de reproduire les impressions du voyae:? avec la première excitation toujours un peu naïve du voyageur, est bien particulière à M. Hue, et c'est l'originalité de son livre. l'ea dirai autant de qi|^lques-unes de ses opinions* M. Hue dit^ par exemple, à propos de la polygamie que pratiquent les Tàrtaresj une choie très^juste, et pourtant étrange t « Cett, dit-il^ une barrière opposée aa libertinage et à la corruption des mœurs. Le célibat étant imposé aux lamas (religieux du culte de Bouddha, et qui forment une classe trè»-nombreuse), si les fiUes ne trouvaient pas à se placer dans les familles en qualité d'épouses seôondâires, il est fiu:ile de concevoir les désordres qui naîtraient de cette multiplicité de jeunes per* sonïH s sans soutien et abandonnées à elles-mêmes... » Une autre fois, s'il assiste, au moins par le récit qui lui en est fait, à une insif^ne fouiberie du lama Bockte de Rache-Tchurin, lequel, sous prétexte de prédire l'avenir, et en réalité pour attirer Fardent des fideies, c( s'entrouvre le ventre dans toute sa longueur, puis passe rapidement la main sur la blessure, et tout rentre ensuite dans son état primitif, sans qu'il lui reste aucune trace de cette opération diabolique, si ce n*est un extrême abattement; )> — si un pareil récit est fait à 11. Hue : « Ces cérémonies horribles, nous dit-il, se renouvellent assez souvent dans les grandes lamaseries (confréries de lamas) de la Tartane et du Thibet. Nous ne pensons nullement qu'on puisse toujours mettre sur le compte de la supercherie des raits de ce genre; car, d'après tout ce que nous avons vu et entendu, parmi les nations idolâtres, nom sofivmes persuadés que le démon y joue un grand rôle... v
M. Hue fait une réflexion toute semblable à propos de Varbre des dix mille images. Celui-là, il Ta vu. L arbie existe.
Un jour, la mère de Tsong-Kaba, le grand apôtre et le réformateur divinisé de la religion bouddhique, ayant rasé la téte de son fils, jeta sa belie et longue chevelure à rentrée de sa lente. (La chose se passait au quatorzième siècle de notre ère.) De ces cheyeux naquit spontanément un arbre dont le bois répandait un parfum exquis» et dont chaque feuiUe portait^ gravé sur son disque» un caractère de la langue sacrée du Thibet.
Cet arbre existe encore, ajoute M. Hue, et nous en ayions entendu parler trop souvent durant notre toyage pour que nous ne ftisdons pas quelque peu impatients d'aller le visiter... Nos regards se portèrent d*abord avec une avide curiosité sur Hii feuilles, et nous ^mes
ecnstemis d^étonnement en voyant en effet sur chacune d'elles des caractères thibélAins très-bien formés... Notre première pensée fut de soupçonner la supprchcrio des lamas; mais, nprôs;noîr tout examiné avec l'attention la plus minutieuse, il nous fiit iiiipo.>sible de découvrir la moindre fraude. Les caractères n' is parurent f.iire partie de la feuille comme les veines et les nervures... Les feuilles les plus tendres représentent le caractère en rudiment et à peine formé... Nous chertbàmes partout^ mais toujours vainement, quelque trace de supercherie; la sueur nous vmtait w, /hnU... «— Quii est paissant Tenir pire de la religion sur le cœur de Thommel dit ailleurs M. Hue, môme lorsque celte religion est fausse et ignorante de son véritable objet!
J'ai cité sans arrière-pensée toutes ces opinions et tous ces récits du pieux lasariste. Je n'entends pas en faire la critique. Je les ai cités plutôt pour en faire hotmeur à sa tolérance^ à sa sincérité, à la naïveté un peu primitive de ses impressions et de ses souvenirs. Tel est H. Hue. On l'a dit bien souvent : dans un récit de voyage, le véritable intérêt, c'est le voyageur. Quant à moi, s'il ne s'agissait, dans ce Foyage de. Tarfarie, que des sables du Mongol et des délilcs du Thibet, le livre peut-èfre me iiorait lonibé des mains ; car, faut-il le dire? ces porteurs de globules blancs ou bleus, ces éternels lamas en robe jaune, ces fcinincs aux joues vernissées, ces chercheurs d'aigol, ces adorateurs de Houddlus vivants, ne sont pas d une i^airté f'>l!e Le pays est étni.iL;i' et monotone; mais ce i{ui est curieux, c'est d'y voir nos deux coujpatrioteii^ deux
mis Français par l'esprit et par le cœur^ dei& irrais religieux par Tabnégatian et le dévouement; c'est de les suivre parmi toutes ces aventures^ et d'y étudier, dans cette expérience chèrement payée» Faotagonisme de nos mœurs» de nos opinions» de nos idées» de nos habitudes avec cdles qai ont cours au boni du monde. Ce qui nous intéresse aussi dans ces épreuves^ ce n'est pas seulement le compatriote» c'est l'homme même» l'homme tout seul» aux prises avec l'inconnu et l'imprévu, ces deux ressorts de tout drame, à la fois si terribles et si amusants. Homo sum! C'est parce qu'on se sent homme que rien n'échappe des raille incidents qui se rapportent à cette grande école de la faiblesse humaine : réloignement du sol natal , la solitude, la souffrance et le dénûment. Aussi savons-nous un gré infini à M. Hue de n'avoir négligé aucun de ces détails. Ce n'est pas seulement son itinéraire qu'il nous donne fidèlement; c'est Tétat de sa maison» de son écurie» de son vestiaire» le menu de son souper. Nos missionnaires ont une marmite et trois écuelles. Leur domestique» un jeune lama, insouciant et intrépide» et plus ou moins converti» est à la fois le chamdier» le cuisinier et ie gardien de la caravane. U marche en tête sur un petit mulet tzès-rétif» suivi de deux chameaux qui portent- lêi bagages. Viennent ensuite les deux lazaristes» revêtus de la robe jaune aux boutons dorés» avec un pardessus rouge à collet de ve> lours violet, et coiffés d'un bonnet jaune à houppe écarlate. Ils cheminent, M. Gabet sm* une grande chamelle, M. Hue sur un cheval blanc. 11 y a aussi dans le convoi un chien dont nous aurions parlé, s'il m'eût quitté ses maîtres un matin, par une trahison assez rare dans son espèce, a Ce cliieii était chinois, » dit Samdad-Chiemba, le civàmoiicr-fai lotum; — « il n'était pas accoutumé à la vie nomade ; il se sera iatigué de courir le désert et aura pris du seiwice dans les terres cultivées... » Et, au fait, la perte n'est pas grande; car ce chien, comme le remarque fort bien M. Hue, mangeait la part d'un homme; — la nuit, au lieu de veiller, comme c'était son devoir» à la sûreté de la caravane» il dormait à récarl» étendu parmi les herbes^ et le matin, au moment du départ» il fallait» Dieu me pardonne! le réveiller d'un sommeil
de flomb^ ooAme Aloandre awit la bataille d'Arbelles.
On pense bien que mon inteniion n'est pas de suivre nos teyageurs aux quatre ou einq cents étapes de leur route de deux mille Ueues, J'y perdrais ma peine; et le moyen qu'une froide analyse puisse donner une idée, même Incomplète^ de ces curieux récils qui ne vivent que par l'infinie variété des détails et des inridonts dont ils se composènt? J^aime mieux ra'arrêterun liihlant h un des épisodes de cette longue odyssée, non ie plus extraordinaire peut-être, mais un de ueu\ ou le caractère de nos doux prêtres te dosbine le mieux, se décide . le plus, oii leur esprit dcploie le plus do ressouices et où ils se }iK>ntrent le plus dignes de j eprésenter à la t'ois leur religion ci leur pays, leur Dieu et leur roi; car cet épisode remonte à l^amiée 1846, et le régent du Thibet parle à nos missionnaires du roi Louis-Philippe.
4'ai dit plus iiaut que la mission des deux lazaristes n'avail pas réussi; mais il fàut s'entendre. Hormis le chamelier qui esl à leur service et un pauvre jeune homme qui baise leurs pas dans les rues de Lha-ssa^ Ils n'ont converti personne; — ils ont édifié tout le monde. Partout on les suit, on les écoute^ on les distingue, on les protège* Si ee n'est pas comme prêtres, c'est comme savants, comme médecins, comme lettrés, comme industrieux qu'on les consulte, dans ce pays où ils ne sont rien, où ils ne peuvent séjourner que sous peine de mort, dont ils parlent la langue et dont ils portent le costume, mais dont ils attaquent ouvertement les rioy.nices. Je dis qu'on les protège; c'est-à-dire que la perse'cutiun même, quand elle les atteint, est contrainte à se déguiacr* elle prend un masque, elle se fait doueercuse; elle f)ré(exte ]n îaison d'État; elle les proscrit en diplomate plus qu'en fanatique. Et, chose singulière! quand ils sont, comme nous le verrons tout à l'heure, obligés de sortir du Thibet, l'homme qui les chasse essaye de les corrompre : ils rejettent son or. Gela est tout simple. Mais le môme homme veut faire passer en Chine deux caisses qui contiennent des objets de grand prix. A qui s'adresse-t-U> dans la caravane qui emmène nos deux compatriotes? Sa confiance a le choix entre un mandarin chinois décoré et les deux Français qu'il proscrit II donne ht préférence aux deux Français.
Telle est fifoiyression qui résulte de tout ce récit, pris dans son ensemble et jugé d'un peu haut. Les deux prêtres vont dv la V€Uléê des BaushNoires en traversant la Mongolie de l'est à l'ouest jusqu'à la capitale duThibet; ils reviennent iln iiiibel cii UaversanL la Cliuic de l'ouest à l'est jusqu'à Macao; et pendant tout ce trajet ils ne donnent pas une âme au ciel dcf^ chrétien?;. lis ne courent non plus aucun de ces dangers terribles que la persécution prodigue, dans la Cnice et dans la (!t>chincbine, autour des intrépides confesseurs de la toi catholique. Leur niiosion semble religic usement manquëe; elle est moralement et politiquement très-féconde. Us laissent après eux comme une trace des vertus dont leur cœur est plein et comme un radieux sillon des lumières qui éclairent leur esprit. Et tels sont, aussi bien, le caractère et le but de rinstitution des lazaristes* Les prêtres de la mission se ressouviennent toujours qu'ils furent primitivement établis dans une maison qui avait appartenu à Tordre militaire de Saint-Lazare. Us sont l'élite de cette miliee active de la propagande chrétienne, voyageurs et soldats, prêtres et diplomates, mission naires et cis ilisateurs. « Nous sommes, dit quelque part M. Hue avec une onction chaleureuse, nous sommes les disciples de cehii qui a dit : « LesTcnaids ont des tanières, les oImmux du » ciel ont '^cs nids ; mais le Fils de Thoinmc n a pas • ù reposer )> sa tète. . . > — « Il ne sera pas dit^ ajoute-l-ii aiileui&, (juc dûs mis'sionuanes catholiques auront moins de coi:rage poui le.^ intérêts de la foi (pie des marchands pour un peu de lucre.» Tel est l'esprit de cette mission dont M. Hue raconte si curieusement rhiàloire, et tel est aussi^ avec beaucoup d'autres, Taustère attrait de ce livre que je me serais reproché de n'avoir recommandé à nos lecteurs que pour le plaisir d'un moment.
Arrivons & Lha*8sa. Nos deux compatriotes y étaient établis depuis le 29 janvier 1846^ et ils allaient, plus d'un an après leur départ, commencer, comme dit M. Hue, leur œuvre de missionnaires. Un Jour on entre chez eux : « Le régent vous
attend à son palais... — Que nous veut le régent? — Levezvous promptement et suivez-nous i » Mais il nous faut dire ici ce que c'était que ce .régent du Thibet et pomquoi le Thibel
VOYAOBURS
avait un régeai au moment où nos deux voyageurs y aiTivèrent.
Rien de plus frappant^ comme le remarque Tauteur» que les analogies qui existent entre le rite lamanesque (boud* dhique) et le cuite catholique. « Rome et Lha-ssa, le pape et le talé-lama pourraient, dit-il^ nous fournir des rapprochements pleins d'intérêt. Le gouvernement thibëtain étant purement lamanesque, parait en quelque sorte être calqué sur le gouvernement ecclésiastique des Etats pontificaux... Le talélama est le chef politique et religieux de toutes les contrées du Thibet. Quand il meurt, ou, pour parler le langage des bouddhistes, quand il transmigre, on élit un enfant qui continue la pcTSonnilicatioii iiuh^structible du Bouddha vivant ; cette élection se Idil pai ia grande assciahlcc des lamas-houtouklou, dont la dignité saceixiuLalo ii'ost iiiférieuro qu'à celle du talé-Uiiiiii... "» — Mais il eu osl du talé-1 un i coninie des rois fXinstitutioniiels : le grand lama ràjiif et ne gouverne pas. tntant, comment gouvornerait-il ? ll uinne fait et dieu visible, comment sortirait-il des ténèbres sacrées du sanctuaire pour se commettre dans le conilit des intérêts et dans le menu des afi*aires? Le talé-lama a un ministre d'Étal qui a nom nomekhan : ce qui veut dire empereur spirituel, par antiphrase sans doute,* puisqu'il ne s'occupe que du temporel. La charge du nomelUian est viagère. C'est lui qui est le véritable chef du gouvernement. 11 a quatre ministres à portefèuille qu'on appelle kalons.
Quand nos deux Français arrivèrent à Lha-ssa» le talé-lama était un enfant de neuf ans. Ses tit)is prédécesseurs avaient été plus ou moins étranglés, et le dernier nomekhan avait été accusé de ce^ attentats parla voix publique. Une conspiration se forma. L'empereur de Chine envoya un ambassadeur (le même qui avait fait le traité de Canton avec les Anglais) pour instruire l'allaire. Le nomekhan^ convaincu d'avoir fait iransmff/rcr trois talé-lamas coup snr coup, fut condamné à un exil perpétuel sur les bords du Saklialien-Oula, au fond de la Mantchourie... Un nouveau immekhan fut mis à sa place; mais il était mineur comme le dieu lui-même. Le plus àiié des liaions lut donc iuvebti de la régence^ mm surveillé de
VOYAGEUBS
près, contrarié sans relâche et contre-miné sur tous les points par l'infatigable Ki-chan, l'ambassadeur chinois. Tel était l'état des aiïaires (]uand nos deux compatriotes, qui venaient de rincor Ipurs ccuelles après avoir ^iné, furent sommés à comparait re devant le régent.
Arrivés au palais, les deux missionnaires se trouvèrent bientôt en face d'un personnage accroupi^ les jambes croisées^ sur un épais coussin recouvert d'une peau de tigre. C'était le régent : — cinquante ans, figure large, épanouie, passablement majestueuse et bienveiUante; robe jaune, doublée de martre-zibeline, boucles d'oreilles en diamants, cheveux longs et retenus par trois peignes d'or; large bonnet rouge, entouré de perles, surmonté d'une boule en corail, et reposant sur un coussin vert.
Ici, Je veux relever ce mélange de bonne humeur toute française et de fermeté vraiment chrétienne que nous allons remarquer dans la conduite des deux lazaristes. Une fois assis en face de ce prodigieux régent : « Bon, se disent-ils en français et à voix basse : ce monsieur parait assez bon enfant; notre affaire ira bien. — Que dites-vous là? demanda le régent. Voyons, répétez à haute voix ce que vous avez dit tout bas... — Nous disions que. ô^n^ la physionomie du premier kalon, il y avait beaucoup de botité... — Ah! oui , vous trouvez que j'ai de la bonté? Cependant je suis très-méchant. N'est-ce pas que je suis très-méchant? dit-il en se tournant vers ses gens. Ceux-ci se mirent à sourire et ne répondirent pas... n
Arrive l'ambassadeur chinois, le redoutable Ki-chan. « L'idée de tomber entre les mains des Chinois nous fit d'abord, écrit M. Hue, une impression désagréable, et l'image de ces horribles persécutions qui, à diverses époques, ont désolé les chrétientés de la Chine, s'empara tout à coup de notre imagination; mais nous fûmes bientôt rassurés... » — « Samdad-Chiemba, dîmes-nous à iiutu; jeune néophyte {carie chamelier les avait accompagnés), c'est maintenant 4U li laul niontioi' que nous soriuiies des bravos, que nous sommes des chrétiens. Cette allaire ira peut-être loin^ mais ne perdons pas Je vue l'éteruité... — Moi, répond le chamelier, je n'ai jamais eu peur de
U mort. Si on me demande si je sttU ehrëtiecp yousTeneifi je tremble! »
Kl-chan commença son mterrogatoire. J'en yeux donner seulement une idée; c'est dans le Uvre même de H. Hoc qu'il faut le lire. « — Vous parlez correctement le ciiinois?*<-Nous
faisons beaucoup de fautes ; ton intelligence y suppléera* — En véiilr, i L'pi it l'aïubassidcur, voilà du piu* pékinois ! Vous autres 1 runçais, vous avez une incroyable facilité... Vous êtes Français, n'est-ce pas? — Oui, Français. — Oh î je connais les Français. Antipfois il y en avait beaucoup à Pékin... — Tu as dû on connaître aussi à Canton, quand tu étuis roinmissaire imporial... w Ce souvenir d(^saç?réable lui fit froncer le sourcil; il puisa dans sa tabatière nne énorme prise de tal)ac, et, brusquant l'entretien : « — Vous êtes de la religion du Seigneur du ciel, n'est-ce pas ? — Certainement ; nous sommes même prédicateurs de cette religion* — Je lo sais ; TOUS êtes sans doute venus ici pour prêcher... -^Nous n'ayons pas d'autre but. Ave^ous parcouru déjà un grand nom» bre de pays?... Toute la Chine^ toute laTartarie, et maintenant nous Yoiet dans la capitale du Thibet. Ches qui Ayes-yous logé quand vous éties en Chine t Nous ne répondons pas à des qnestions de ce genre. Et si je vous le commande ! — Nous ne pourrons pas obéir... d — léi le juge JtîpiUi donna un grand coup de poing sur la table...
J'ai abrégé l'interrogatoire des deux nnssioiinaiics : mais rien n'est curieux, dans le livre de M. Hue, comme ces alternatives de violence et de ilatterie, do politesse et de dépit de la part du juge qui fait effort pour se mettre au niveau des prévenus et qui reste Cliiuuis, quoi qu'il fasse; — et rien n'.est plus intéressant non plus que ce méhnge d'énergie et de résignationj d'ironie et de patience que les deux prêtres français lui opposent. Il n'est pas jusqu'au chamelier qui ne joue là, dans cet intermède religieux qui ressemble au prologue d'un martyre^ un rôle admiraUe« a Pourquoi t*es-tu mis au service des étrangers? lui dit l'ambassadeur. Ne sais-tu pas que les lois le défendent? Est-ce qu'un ignorant comme moi peut savoir qui est étranger ou qui ne Test pas? Ces hommes ne m*ont jamais iàit que du bien ; ils m'ont tougours
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exhorté à la pratique ds la yertu ; pânrqiioi ne les aorais-je pas suivis ? — Combien te donnent-ils f Si je les aocom* pagne» c'est pour sauver mon ftme et non pour gagner de l'argent .» — Es*tu marié ? — Ayant été lama avant d'entrer dans la religion du Seigneur^ je n'ai jamais' été marié. » — Le juge adressa ensuite, en riant, une qucslioa inconvenante à Samd ul-Ghiemba, qui i)aissa la tôle et garda le silence, a L'un de nous, raconte M. Hue, i?e leva alors et dit à Ki-chan : — Notre religion nous défend non-seulement de commettre des actions impures, mais encore d'en parier, et il ne nous est pas permis davantage de prêter Torcille à des propoH déshon* nétes. » Son Excellence rougit une seconde fois...
On cherdiera dans le livre de M. Hue la suitf de cette aventure« Les deux Français commencent par passer une nuit en prison, prison sipguiière, où tout le monde entre, à ce point que les deux prêtres sont obligés^ leur prière du soir terminée> de souflOer leur chandelle pour tse Mbarrasser de la foule. «Oh I nous disions-nous, au moment de nous endormir^ soyom résignés à tout, et comptons sur la protection de Dieul Pas un clieveu ne tombera de notre tête sans sa permission, i» Le lendemain on visite leurs bagages. Le régent hii-môme, qui s'est fait conduire jusqu'à leur chambre en grand cortège, assibte h l'opération ; « — Est-ce là tout ce (juc vous po^sf^dez? deniandc-t-il en jetant ses yeux sur quel |ues vieux ustensiles de ménnfze. — Oui, c'est tout. Yoilà toutes nos ressources pour nous emparer du Thibet. — Il y a de la malice dans vos paroles, reprend le régent; puis, avisant un crucifix attaché au mur : Qu'est-ce que cet objet ? demanda-t-il. — Ahl si tu connaissais bien cet objet, répond M. Hue, tu ne dirais pas que nous sommes peu redoutables. C'est avec cela que nous voulons nous rendre maîtres de la Tartarie^ du Thibet et de la Chine!... » Le régent se mit à rire. ^
Le lendemain^ nouvelle visite des siSeti de nos missionnaires; mais cette fois^ c'est le vieux Ki*chan lui-même qui y préside avec un mélange d'impertinence et d'urbanité. Conduits par la ville comme des malfaiteurs, les Français arrivent devant le tribunal au milieu d*une foule immense. Ki-chan les attendait, entouré de son état-major. On apporte tout le
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bagage : deux vieilles malles^ la batterie de cuisine^ la défroque du voyage, les papiers et les chifTons. « — Qu*aves*Tous dans ces deux malles ? — Tiens, voilà les clefs.*. 3 Ki^han rougit encore, et fit un mouvement en arrière. Sa délicatesse de Chinois se révoltait. « Ouvres vous-mêmes vos malles; vous seul avez le droit de toucher à ce qui vous appartient. » Le cadenas fui enlevé, les malles furent ouvertes, et tout ce qu'elles contenaient fut étalé sui' une grande table : livres latins, français, chinois et tartares, linge d'église, ornements, vases sacrés, cliapelets, médailles, estampes et lithogiaphies pieuses... L'effet (if cette exhibition fut prodigieux. Tout ce qui était blanc semblait d arpent, et d'or tout ce qui était jaune... Les ïftbétains tii aient la langue en se grattant l'oreille (c'est leur manière de saluer) ; les Chinois faisaient la révérence. « Les Français sont les premiers artistes du monde, » disait le vieux Ki-chan, et tout le monde d'applaudir. Ce fut bien mieux quand M. Uuc, ouvrant une petite boîte que personne n'avait remarquée, en tira un microscope. L'ambassadeur était le seul qui eût quelque idée de cet instrument. « Il en donna TexpUcation au public avec beaucoup de prétention et de vanité, dit M. Hue; puis il nous pria placer quelque animalcule à robjectif... Nous regardâmes Son Excellence du coin de l'œil : — Nous pensions èlrê venus ici pour subir un jugement, non pour jouer la comédie. — Quel jUf^e mont ? reprit le ministre ; nous avons voulu visiter vos eiTels, savoir au juste qui vous êtes : voilà tout... Avt/.vous des cartes de géographie?... » Les cartes de géographie étaient le poitit délicat de la visite. Les deux prêtres, en montrant les caries d A ndî-i veau-Goujon qu'ils avaient apportées et qui les avaient fidèlement crnidés pendant leur voyage, n'eurent pas de peine à prouver qu'ils n'étaient coupables ^l'aucun plan autographié des provinces et des forteresses du Thibet. On les congédia. « Cesl bien, leur dit le régent, vous êtes de braves gens. » L'ambassadeur ne dit mot.
Ët en effet, quelques semaines s'étaient à peine écoulées^ que les deux Français, un moment tolérés par l'astucieuse politique de l'ambassadeur chinois, furent obligés de renoncer à leur mission et de reprendre tristement, avec une feuille de
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VOYAaEURS m
route donnée par Ki-chan^ et en compagnie d'un mandarin de ses amis, le chemin de la Chine, — tournant ainsi'le dos à J'Inde anglaise où ils Toulaientse rendre* Ils partaient donc en gens qu'on déporte. Ainsi finit la mission des laKaristes» mais
non pas leurs épiHîuves. La route était longue, la saison était dure dans ia iiioaLagiiL' ; le voyage fut pénible, souvent lugubre. *Tln moment le convoi se trouva sans chef ; le mandarin était inoi L de fatigue, de consomption et d u i ognerie.
Ce mandarin, qui s'apj»elait Ly-kouo-ngan , c'est-à-dire PoLCiju ateur des royauints, et qui était chargé, avec son cortège de quinze soldats chinois et son troupeau de bœufs à longs poils, d'accompagner nos deux compatriotes jusqu'au terme de leur vgyage, — ce glorieux Ly nous dopne un avantgoût de ces mœurs chinoises dont M. Hue nous promet^ dans ime prochaine publication, un rcgai plus assaisonné et plus complet. Tel qu'il est, pourtant^ le mandarin L^-kouo est un original curieux à étudier. Le pacificateur des royaumes est un général d'armée^ membre de la corporation des mandarins militaires^ décoré du globule bleu> et jouissant du privilège de porter à son bonnet sept queues de martre-sibeline. Ly** kouo-ngan n'a pas cinquante ans; c'est un homme instruit et bien élevé ; mais il n'a plus ni dents ni cheveux, ses yeux sont morts, ses jambes ne le soutiennent plus. L'abus des liqueurs fortes l'a tué avant 1 âge. C'est un homme lini.
Avant de partir, le [)aciiicateur va prendre congé du ministre chiiiois. « Adieu, lui dit le ministr.; en lui remellanl un mandat de rinq cents onces d'argent; ceci est un cadeau du grand ooipeieur. C'est pour boire une tasse de thé avec tes C(nii[iai:nons pendant la route. Mais garde-toi de l'eau-devie. Si tu veux vivre, n'en bois plus. » L'ambassadeur avait trop raison. Le général frappa trois fois la terre du front, se releva «t partit. Sa femme l'attendait à la porte de sa maison. C'était cette Thibétainc bien constituée dont nous avons parlé plus haut. Le mandarin Tavait épousée, il y avait de cela six anSf en avait eu un enfant^ et l'abandonnait sans retour. Celle-ci fkisait mine de pleurer, «t Tu pleures^ disait-il, toi à qui je laisse une maison si bien bâtie et une foule de meubles presque neufs! i» Puis l'escadron se mit en route. Chemin
fiisant» le pteifictteiir dat royaumes fait plus d'âne culbute, et Tenflure de set jambes finit par prendre des proportions effrayantes. Mais il tient bon. Il ne manque ni de patience ni. de courage. Et qui saîtfles deux prêtres français» si Dieu lai eût donné quelques jours de plus, seraient parvenus peutrètre à faire de lui un bon chrétien. Gomme ils s'apercevaient que les forces de ce malheureux baissaient chaque jour, flRidis que les fatigues et les périls de la route ne faisaient qu'augnjenter, ils eurent Tidéo de hii parler (in s ilut de sou inie et (lu b riluMir (le l'étemitd. Le pacilicateui ne demandait pas îiiK ux. Il enchérit même plus d'une lois, car il avait une certaine éloquence naturelle, sur les exhortations de ses confesseurs. « Et puis tout à coup, dit M. Hue, quaud il fallait conclui'c, en venir à la pratique, tout 96 détrctqiuUi... » Tant il hésita, qu'à la fin il mourut, et sans confession; et les deux missionnaires n'eurent pas même la consolation, au terme de leurs souffrances, d'envoyer cette pauvre âme en paradis.
Quelques jours après, ils arrivaient aux ftontiàres de la Chine. C'est là que ânit le livre de M. Hue, à l'entrée d'un nouveau pays, et d'un sujet nouveau; — et c'est là que commencera cet autre livre qu'il nous promet et que nous espérons ^
t II a déjà paru en Angleterre une tradiictiton et deux éditions des
Sowmin de wji^agt de M. Hue.
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j. S2 janvier 1854.
n y a b|c» des façons et des Tariélës de Toyageun. Les poètes^ les économistes^ les rêveurs, les politi<|ucs. Tes viveurs et les dévots^ les fantaisistes et les savants ne voyagent \\Bi tous de la même manière* Les méthodes diffèrent autant que le but. Les allures varient comme les caractères. Chacun ûiitson plan^ plus ou moins, avant de partir; chacun met sa marotte dans sa valise^ heureux ceux qui n'y laissent pas leur esprit!. . •
M. Tliéophile Gautier, lui, voyage en pcinlre; — il a été rëollemenl peintre autrefois, peintre liahile, nous dit-on; et anjourd'hui s'il âcrW ses voyages an lieu de. les peindre, c'est pure économie d* temps. C'est qu'il a plutôt écrit une page qu'achevé un tableau. Je me souviens d'avoir fait à Londres, en 1851, dans une salle de qnelques mètres carres, un voyage de circumnavigation des plus commodes. On partait de Sou* thampton sur un bon bateau^ et en quelques heures on arrivait à Constantinoplc, en touchant à Lisbonne, à Cadix, à Gibraltar, et en suivant, depuis Malte, précisément le périple que M, Théophile Gautier nous (kit faire ^ ai]yourdiiuL De grandes toiles peintes^ se déroulant par l'effet d'une ingénieuse mécanique et fort habilement éclairées, retraçaient successivement aux yeux des spectateurs, dans une espèce de panorama mobile et flottant, tous les sites, tous les climats, toutea
t CmlmainiopU. Paris, 1914.
les surprises de ce lointain Tayage. On était venu en curieux ; on sortait ébloui. Ce que ce spectacle de Londres nous montrait en moins d'une soirée, le livre de M* Gautier nous le làit voir, sans nous demander beaucoup plus de temps, sans nous Cure quitter notre iSiuiteuilm coin du feu, non pourtant sans nous laisser moins de souvenirs, d'éblouissement et de prestige. Son livre est un panorama imprimé, un prodigieux kaléidoscope en caraetfres alphabétiques; ses quatre cents pages sont autant de dessins qid vous sautent aux yeux par ï ccidt du coloriage^ qui vous étourdissent non sans vous charmer par la variété des changements à vue, des décorations et des perspectives. Seulement, on éprouve le besoin, après l'avoir lu, de baisser sa lampe, d'amorlir yi flamme de son foyer et de fermer les yeux, si ce n'est pour durmir, — le spiriLuei écrivain y a mis bon ordre, — du moins pour les reposer dans l'obscurité, dans le silence et dans Toubli momentané de tant de merveiiies.
J'ai eu quelquefois le plaisir d'étudier sérieusement M. Théophile Gautier comme prosateur et comme poète. Je ne yeux parler cette fois que du voyageur. Gomme critique d'art et de théâtre» M. Gautier a fait école. Le monde des lettres est plein de ses imitateurs. Le coloriage et le pittoresque sont toij^Durs fort à la mode parmi les jeunes débutants de la fantaisie littéraire ou du roman d'aventures. Gomme poète» Fauteur de ]A-Cùmédie dê la mort est peut-être moins original; — comme voyageur il est sans précédents» j'allais dire sans rivaux, du moins dans son genre. Personne n'a jamais eu à ce degré, soit ce don de peindre à outrance, soit cette faculté de tout voir et de tout décrire, soit cette manie de nomenclature universelle, soit œlte intrépidUé du détail technique , soit celte ubiquité pittoresque , soit cette aptitude à reproduire avec l'écriture l'inépuisable variété des couleurs, des nuances, des aspects et des accidents du monde matériel, lia un mot, s'il ne s'agit que de voir avec ses yeux, quand on voyage^ personne n'a jamais mieux voyagé que M. Théophile Gautier; car personne n'a jamais rjjieu\ va. «Za soif de voir, comme l'autre soif, dit-il quelque part, s'irrite au lieu de s'éteindre en se satis&isant. Me voici k Cion-
stantinople^ et déjà je songe au Caire et à l^Égypte... Il en coûte de renoncer à de chères habitudes d'esprit et de cœur^ de quitter sa famille» ses amis» ses relations pour l'inconnu» et cependant Ton mU qu'U êsî impossible de rester, et ceux qui vous aiment n'essayent pas de vous retenir, et vous ser- TQul silencieusemeal la uiain sur le maichepied de la voiture... y>
Voir, c/est avoir. Je comprends très-bien que M. Gautier aime à quitter de temps en temps ce ruisseau de la rue du Bac, ou tout autre ruisseau, et à dater ses feuilletons du Prado ou de TAlhambra, des cimes neigeuses de l'Atlas ou des poétiques sommets du Taygète, de Saint-Marc ou de Sainte- Sophie; je le crois bien : le Prado^ TAlhambra^ T Atlas» le Taygète, Sainte-Sophie et Saint-Marc sont à lui. Ce que M. Théophile Gautier a vu une fois» il se l'approprie, pour ainsi dire» par une sorte d'empreinte matérielle que les objets extérieurs grayent dans sa mémoire Tndment prodigieuse» et que sa plume reproduit» à défiant du crayon et du pinceau» atec une exactitude presque infaillible* Notez que je . ne fais pas ici» comme on pourrait le croire» la théorie de llmaginati<m; au contraire. Si Timagination est le don de reproduire à rinôni les formes sensibles du monde physique, M. Théophile Gautier en a beaucoup. Si c'est de créer, M. Théophile Gautier en a peu. Je ne connais pas, dans l'ordre des esprits supérieurement faciles et abondants, un esprit moins inventeur; je n'en sais pas, parmi ceux qui se piquent de n'obéir à aucune règle, qui soient plus minutieux et plus exacts. J'ajoute» et sans rien retrancher ici à quelques lignes charmantes que M. Xavier Marmier adresse, au début d'un de ses livres ^, mà la chère et aimable folle qui,, de son manteau diapré, nous cache les mornes réalités de la vie, » — j'ajoute que rimagination n'est pas d'ordinaire le défaut des voyageurs» j'entends les vrais voyageurs. « Les voyageurs qui ne savent rien n'apprennent rien» » dit M. Saint-Marc Girardin. — Quoi qu'il en soit» on voyage pour apprendre» pour observer : on veut voir» juger, comparer; on veut aiguiser la sa-
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gacité de son esprit, accroître son expérience, exercer sa sensibilité. On voyage enécouuniiste,cuîumeM. Michel Chevalier; en savant, comme M. de Humholdt; en homme du monde^ commg M. Alexandre de Lahordej en lettré, comme le président Dupaty ; en puritaine biblique, comme madame de Ga»< parln ; en pcintra» comme M. Théophile Gautier ; en curieux e en beliénistc, comme M. Saint-Marc Girardin. « Le Toyirge (le voyage d'Orient) a eu pour mol oa graud avantage, dit* l'auteur des Satmenin ^ que*, commenoé pour 1% politique et pour étudier à GonsUntinople cette question d'Orient qui m'avait eneoroelé» et dont je n'aljjure pas encore renchan*' tement (M. Girardin écrivait cela en 1852), je l'ai fini par Athènes et par la littérature. A peine en Grèce, je n'ai plus pense qu'à la poésie, à l'éloquence^ à Thistoire grecque... De la politique, plus un mot. w
Presque tous les poètes voyant nt : ils sont de médiocres voyageurs. Ils voyagent quelijuelois bans \oir, comme on le racuiiU' de M. de Chateaubriand lui-même, qui fit la plus ad-? mirable description d'Athènes sans sortir' dit-on) de la chambre hospitalière qu'il avait trouvée dans ia maison de M. Fauvel. Yrade ou fausse, l'anecdote est vraisemblable. Ainsi font les poètes ; — ou s'ils consentent à regarder au monde réel, ils ne le voient qu'à travers ce prisme trompeur et avec ce verre grossissant de leur hyperbole, comme M. de Larnarline, dont le Foya§e en Orient n'est qu'un admirable répertoire de hrUlantes images. Pourquoi, au contraire, M. de Ghoiseul- Gouffier, Victor laequemont, le comte d'Estourmel, sana parler de beaucoup d'autres parmi nos voisins d'outre-Manehe, pourquoi tous ces écrivains sont-ils justement cités parmi les voyageurs sérieux ? En sont-ils moins agréables à lire pour cela? C'est qu'ils sont avant tout des esprits pratiques, Gns observateurs, guides aimables et purs, et qu'ils ont laissé en partant la chère folle de M. Marmier à ia maison. Et pourquoi aussi VJtim rdire de Paris à Jérusalem, par M. de Chaleaubriand, estait un chef^d'œuvie ? ii'^ a-t-ii mis que son im%gi*
I âourentft d$ wiyag€$ et d'itudti, par M. Salal-Maie Girartlin.
YOTAOEURS
riatioo, i^ou coloris et sa verve? Non; mais cVbI q\ie. bien qu'il eût accompli en poêle, et en vue d'un poefne projeté, ce lointain pèlerinage, M. de Cliateaubriand a voulu faire, au retour^ deux parts des observationg qu'il avait recueillie? ; — les unes, celles du pcëte, il les destine à son œuvre à venir; ^ les autres, celles du voyageur^ de rénidit, de i'antiquaira et du moraliste, il les réunit en un corps d'ouvrage. Il nous le dit lui-même : n Ce sont mes Mémoires. » Et plût à Dieu qtt^il n'en ei!^ écrit jamais d'autres I liais ces Mémoires d'un jeune homme sont la leçon de Texpérience^ du vrai savoir et du bon goût.
Je reviens à M. Gautier. Voule»-vous, tout compte Mi, vous procwer, à porte fermée, une de ces jouissances égoïstes qui *
profitent pourtant à twit le monde, pai^e que la lecture d'un livre agréable rend votre bumeur plus sereine, cbasse un îtistant les nuii s soucis qui vous assiègent, et se répand corume un souffle bienfaisant dans toute votro maison; — voiliez- Aous une tlistrartion de ce genre? Lisez les récits de voyage de M. TbéophilG Gautier. Ses voyages^ c'est tout l'ancien monde en attendant le nouveau; c'est l Espagne (un cbarmant volume); c'est l'ilalio, l'Algérie, la (irèee, Smyrnc, Constantinople^en attendant Cuba, New-York et Mexico. Pressé d'échapper à tant d'amères pensées^ qui ont creusé récemment dans los âmes, tout autour de nous^ un vide si profond et si douloureui» lassé de regretter et de songer, — j'ai pris le dernier voyage de M. Gautier^ non parce qu'il est le meilleur et le plusnouveaii^ inais parce que je l'avais sous la main, peutêtre aussi parce qu'en racontant son voyage à Ckmsiantinople M. Gautier a eu l'adresse incomparalde de ne pas dire un mot de la question étOrknt, ni do la querelle des Lleux«8atnts» ni de la mer Noire, si ce ^^'est, je crois, pour s'y promener. Je ne connais guère que M. Théophile Gautier qui sache faire des toiu% de force de celle liardiesse ; mais il lui sera beaucoup
1 Cet article parut dans le Journal des Débats quelques jours après la mort de snn directeur, M. Armand Berlin, si nimc de quelquesuns, si regretté de tous. (Voir l'Introductioii de mes Biuàei historiques «lltllMrM.)
VOTAGEDBS
pardonné parce qu'il a beaucoup raconté. Voyageant pour voir, non pour disserter, il manque absolument, je le reconnais, de sagacité diplomatique j mais quels \<mix perçants il vous jette sur tout ce monde nouveau que l'Orient lui révèle! quelle vue admirable ! quel ardent coup d'oeil ! quelle absence de discrétion^ de pruderie et de fausse bonté! quel amour di^ beau et quel goût de Tétrange ! quelle singulière passion du grandiose et du ridicule, du sublime et du grotesque ! M. Théophile Gautier^ c^est tout cela.-Qoant à son livre, c^t à prendre ou à laisser, comme on dit. Une fois pris, le livre vous tient comme ces mirages mêmes dont l'auteur nous fait, par instants, de si étincelantes descriptions. Vous le savcs; aller au coeur par les oreilles, Horace nous le dit, Yeiïét n'est pas infaillible; mais les yeuxl Tâme passe par là tout entière. Segnius irritant animosf.. .
M. Théophile Gautier, tout mérite de style à part, a encore une auUe qualité dont il faut tenir grand compte à un voyageur : il est sincère, il est naturel, — sincère à outrance, entendons-le bien, et naturel sans iiucune binipUcilé, — c'est-àdire que chez lui Tatièctation même, le caprice, le paradoxe, les plus singuliers excès de la pensée et de la plume, l'excentricité dans l'observation et dans le langage, tout cela coule de somce, au lieu d'être, comme chez ses prédécesseurs ou ses adeptes de Técole pittoresque, TefTet d'un travail pré> conçu et d'un effort pénible de l'esprit. M. Théophile Gautier est, si on peut le dire, naturellement affecté et sa recherche est^primèsautière. 11 ne tous trompe pasf peut-être se titimpe-t-il lui-même, mais il parie comme il pense, il raconte comme il observe, il peint comme il voit H tous donne son impression pour ce qu'elle vaut, sans se poser en maître, sans trandier du prophète. Son paradoxe est loyal, son sophisme est bon compagnon. S'il fait école, c'est que tout ce grand attirail de slyle^ ces paillettes d'or, ce métaphorisme bruyant, ce coloriage spli iidide, toutes ces qualités de haut goût qui vous prennent aux yeux, comme je vous l'ai dit, c'est que tout ce tapage de décoration a toujours, et en dépit de Tauteur lui-nièaie, un certain air de charlatanisme. Les sois y sont pris et se ruent dans linùtation»
Les hommes de sens se laissent tout simplement amuser.
Cest un Trai plaisir^ eh effet, de suivre ainsi aux quatre coins du monde ce décorateur infatigable à qui tout est spectacle, et qui ne rencontre pas une ruine^ un ravin, un bout de ciel bleu, une voile à Thorison, un mendiant dans la rue/ une boutique an bazar, un tuyau de pipe dans la boutique, sans dresser aussitôt son lliéàtrc, et vous y attirer par réclat, le leUei eL le rayuût de sa peinture (le mot est de lui].
S'il renrontrenn p;ilai'^, il m'en dépeint la face. Il me pronif ne après de terrasse eu terrasse; Ici s'olfre uu perron^ là règne un corridor...
Ces visites de propriétaire que les poëtes descriptifs vous faisaient faire quelquefois du temps de Boileau, c'est peut-être bien un ennui quand il n'y a qu'un palais; mais quel plaisir quand il y en a mille, quand aux palais succèdent les mosquées, aux mosquées les brillants bûsars, les fêtes publiques, les jeûnes solennels, les baisemains, les cérémonies pompeuses, les perspectives à perte de vue, les promenades parmi toutes sortes de mer veilles inconnues, de débris rajustés ou d*émotions rajeunies! quand tout cela s'apptlle de ces noms célèbres ; Malte, la Tr oade, les Dardanelles, la Propontide, la Corne-d'Or, le l'hanar, les tombeaux de Scutari, la pointe du Sérail, le canal du liospliore; — quand tout cela brille sous ce ciel d'azur, sur ce sol fortuné, berceau du monde, a où le soleil se lève, nous dit M. Gautier, et qu'il ne quitte tfU*à regret pour aller éclairer l'Occident! „,y>
M. Théophile Gautier est, par état, un ennemi personnel de rOccident. Il lui faut du soleil, n*en fût-il plus au monde ; — les étoiles toutes seules, malgré son admiration pindarlque pour les nuits d'Orient, ne lui suffiraient pas. Et puis, en Orient, comme H. Gautier nous l'apprend, les hommes sont assez mal appris pour dormir la nuit,
... Il disait lin temps admirable, écrit-il (c'était le soir de cette fête magaiflqae que rambaasadem' de France, 11. de Lavalette, avait
flonoée à rétat-tnajor et à l'équipag;^ du Ch trîe iuigne). je réstoîus do relourner !<• ^oir même àCoiistanliiiople, dans un caïque à (ieu\ paires de rames, manœuvré par deux robustes Amantes, aux tcrpes et aux Joues rasées, n'avinil de poil qu'une lon<:ne nioustache hlori'le. Quoiqu'il fût plus de dix heures quand je partis, on y Toyail parfiiitomeni, et certes pltts daîr qu*à I^ondres en plein midi. Ce n*étalC pts m» nmi, mais plutôt un jour bleii&tred*Diiefloiioetirel d'une transparence infinies. Je m^établis à la poupe bien en âquilihre, mon paletot boutonné jusqu'au col, car la rosée ^mbait en fme bruine argentée comme les pleurs nocturnes des astres, et le fond de la barque était tout mouillé. Mes Arnaute? avaient jeté une veste sur leurs chemins de gm^ rnyr,\ pt nous commençâmes li ♦losronte.
Lcc.ii(}ue, aidé par le courant, f^t nnn>.SL' par quatre bras visrour iiy. filait presque aussi rapidement qu uii li.deau à vapeur au milieu du (rembiemeut iumiucux de l'eau làguie de luiUtoné de ynilktien; les col- Unes et les caps de la rive projetaient de grandes ombres vioUiiu gni tranchaient sur U vif-argeni des vaguas, où les silhouettes des vaisseaux à l'ancre se dessinaient comm dfs dé^vpures de papier nok, avec leurs verj^ies oarguées et leurs cordnges ténus. Quelques lumières brillaîent de loin en loin à bord des embarcations ou aui fenêtres des villages riverains. On n'entendait d'autre bruit que la respiration cadencée des caïdjis, le r]»j Ihnie rérrulier des avirons, le clapotis de l'eau et ies aboiements loiulains de (iu»'l(|nes cliiens en éveil.
De temps à autre une i)olulc traversait le ciel et s'éteicrnait comme nnebomlie de feu d'artifice; la voie lactée déroulait sa zone blaucliatrc avec un éclat et une netteté inconnus dans nos brumeuses nuits du Nord; les étoiles brillaient jusque dans l'auréole de la lune. C'était merveilleux de magniflcence tranquille et de splendeur sereine. En contemplant cette voûte de lapis^lazuti veiné d'or, je me demandais ; Pourquoi le ciel est-il si splendide lorsque la terre est endormie, et pourquoi les astres ne s'éveilicnt-ils qu'à Tbeure où les yeux se ferment? CeMp féi riqiip illumination, personne ne la voit : elle ne s'allume que pour les prunelles nyctalopes des hil)ouv, des chauves-souris et des chats. Le divin décorateur méprise-î-il à ce jioint k public^u'ïi ne déploie ses plus belles toiles qu après que les spectateurs sont cuucbés?...
J*ai cité, sîans en rien retrancher, cette page tout entière, parce qu i! me semble que tous les délauts et tontes les qualités qui caractérisent la manière de M. Théoptiile Gautier s*y sont, pour ainsi dire, donné rendez-vous : — la description exacte, minutieuse et vive, — le détail infini dans len accessoircs^ «*- le paradoxe à brûle*pourpoint et touchant au bor»
losquc; lYmotion de l'artiste, sincère au début, aboutissant à la charge d'atelier. Toiyours la bohème! a J'ai rarement vii un camp de bohémiens, dit quelque {Mirt II.Gautieri sans avoir envie de me joindre à eux et de partager leur existence vagabonde : rhomme sauvage vit toujours dans la peau du cir vilisé...» Et puis^ cette ehetpiêede jgfoie rof^^ que Tauteur signale parmi ces magnificences de la nature et sous ce ciel de diamants^ » avoues que c'est là un souci de metteur en scène plus que depoSto» et une remarque à faire ches Lami* Housset plutôt qu'en plein Bosphore! Et ces belles nuits d'Orient que pcrsonm voit et qui ne servent qu'aux amoureux! Alil )1. Théophile Gauliei est bien ingrat! N'eu j )uissait-il pas, lui loui seul, de cette belle nuit qu'il a si admirablement peinte! Ivt les grandes (t.*uvres de Dieu out-cUes besoin, plus que celles des Inninies^ des suffrages delà foule? Ne s'est-il jamais promené, lui l'arlisfe inspiré, seul dans le musée de Madrid, ou devant les stanzc. de Raphaël, ou sous les arches du pont du Gard, ou près de la cascade dîe Terni? A ces grandes scènes de la nature ou de Tart un seul connaisseur suffit. Odi profanum vulgm etarceo!
Ces étoiles de rOrient qui ne brillent que la nuit dans le ciel de Gonstantinople ne sont pas le seul désappointement de M. Théophile Gautier. L'Orient l'abreuve de mécomptes; non qu'il soit de sa nature très^exigeant; il n'est pas de ceux qui, avant de partir pour un long pèlerinage dans ces poétiques domaines de Tarchéologie sacrée et profane, font provision d'enthousiasme el (jui se procurent par avance une admiration de commande, comme on achète une paire de gants cl une casquette de voyr'i^(\ «11 me manque, dit-il, cette facilité de pâmoison sur parole dont sont doués des voyageurs plus tendres à l'en thousiasme rétrospectif...» Cela est vrai; M. Gautier est un voyageur parfaitement calme qui ne s'énii nit (\i\'a point, qui ne produit son érudition (et elle est line et variée) qu'abonnes enseignes^ qui ne crie jamais^ ne s'étonne de rien, ne consulte personne, et commence toujours^ dans toute ville OÙ il arrive^ par faire à lui tout seul^ sans guide importun et quitte à se perdre^ un voyage de découverte. Il a bien raison; c'est la bonne manière. Malgré tout^ on n'est pas poête> ar-
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tiste et peintre impunément; on ne quitte pas Paris, en quête d'impressions neuves, de euriosités inédites et de couleur locale» pour subir sans commentaire tous les plagiats et tous les emprunts que la barbarie orientale fait sans cesse à la d- Tîlisation de l'Occident; — ici des Grecs qui portent la fusta* nelle et une veste blanche historiée d'arabesques d'or, « mais, chose horrible à dire et plus horrible encore à contempler (c'est M. dautie;" qui paiit ces nobles Hellènes claienl coiflLës de bonnets de coton comuie des bas Normands!» — Là, des pendus envelop^xis de toile cirée, et attachés à leur potence sut le rivaui oième de Cythère; — ailleurs, dans un café de Péra, toute une galerie pai'isienne : des Etudes d'animaux, par Victor Afiani; Napoléon à la bataille de Ralisbmine; une autre estampe de la rue Saint-Jacques, la Jeune JSspagnok, avec cette épi^phe :
J'ai mi Yoir dans tes yeux l'image du bonheur; Aussi je te contie et ma vie et mon cœur...
Plus loin, ô profanât! )n mille fois plus insolente! des boutiquiers qui vendent des draps anglais aux couleurs criardes, , aux lisières chamarrées d'armoiries, pour flatter bêtement le goût oriental; — ailleurs encore (mais ici Tindignation de Tauteur déborde comme le Géphise pendant un orage) , ailleurs : « Ces exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse qui répandent en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises ccrasiks...— Si j'en parle avec tant d atiici tuine, ajoute notre voyageur, c'est que j'ai eu la douleur profonde, et dont je ne me comolerai jamais, de voir trois petites filles turques, de huit à dix ans , belles comme des houris... qui portaient sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n'osaient pas éclairer ces monstniosités modernes, et rebromsaieni d'épouvante,,, 9 C'est par discrétion sans doute que M. Théophile Gautier ne rappelle pas ici le festin d'Atrée et de Thyeste :
Ruetantemque patrem natos^' soleinque refenum Et caecum sine sole diem... •
Quoi qu'il en soit» M. Gautier est un amant passionne de la couleur locale» on le voit de reste; et il y fait» pour sa part» non-seulement tous les sacrifices que le respect des usages /commande à bon droite en pays étranger» à un homme bien élevé ^ mais beaucoup d'autres qui ont dû Texposer à passer maintes fois, dans les rues de Consiantinople, pour un pacba à trois queues. Ainsi M. Gautier porte le fez rouge^ la redingote boutonnée droit, la barbe longue j et son teint, qui a gardé le hâle de la mer et du soleil, l'empêche d'ailleurs, comme il le dit lui- même, « d'avoir l'air trop scandalemement Parisien. » Ainsi encore, sa facilité à croiser les jambes, « mouvement fort difficile pour les Français , » dit-il, fait sourii i' (l'aise ses amis les Turcs et inspire de lui la meilleure opinion. Ainsi encore, si on lui offre à table, chez le ci-devant paciia du Km'distan» contrairement aux habitudes du logis et par une prévoyance toute particuiièi'e» si on lui
La cuillère d'argent qui servait à mauger^
M. Thé^hile Gautier la refuse bravement, et il répond à cette politesse en mangeant avec ses doigts, et avec un appétit qui ne manque certes pas de couleur locale» une quantité fort raisonnable de poissons à l'huile» de concombres crus et farcis» de petits salsifis visqueux» ^reils à des racines de guimau\e» de boulettes de riz enveloppées de feuilles de vigne» de citrouilles au sucre en purée» et enfin de crêpes au miel» le tout aspergé d'eau de rose et arâaisonné de menthe; et pour'' boisson de l'eau, du sherbet et du jus de cerise, « qu'on puisait, dit-il, dans un compotier avec une cuiller d*écatlle à manche d'ivoire... » Ailleurs, et toujours pour conformer au goût du pays, M. (jautier se livre, dans la boutique d un connseur, nuii loin de la isomte de SLidi-Buniou, à une coiisommatiuii de raiiat-lukouin rose et blanc et de toutes sortes de sucieiies uiieUeuses et paiiumées> qui linis^eut pur 1 écœu-
SIO
I CI' si bien qu'il ne s'en tire qu'en a^raUnt niw tasse d'ezcel-
ietit moka. Aussi ne le plaignons pas.
Parmi tous ces sacrifices aux usages de l'Orient que M. Gau lier accepte avec une résignalK n si joviale et si amusante, il eu tà9i un dont il Toudrait bien être dispensé... Mais le mo^en?
Les verrons H les f^^rllles ♦
Ne ïmi pad la verts des femmes et des fill^.
Molière a raison en Fi ance. Mais en Orient les grilles répondent de tf»ut. Puis ce costume des femmes qui ne laisse pa» mèoie def iner leur taille et ne permet de voir que leurs ywa.^. loigne»*y un obstacle plus inùranchissabte encore : les naceurs du pays. « En France, dit justement l'auteur, 0 y a une ooDspbratlon tacite contre le mari; tout la monde favorise le couple amoureux, au moins de son silence, et personne ne songe à s^ëriger en vengeur de la morale publique. En Turquie, ce n'est pas la mt^mc chose r un cawas, un hammal, un homme da peuple qui voit tidus la rue une uKiiUiiiiaiic parler à un franc uu seulement lui faire des si^nL's d'iuiuiiigence, tombe dessus à coups de pied, à coups de poing, à coups de bâton, brulalité qui ne trouve ([ue cle^ approbateurs, même parmi les femmes... » Essayez doue de braver -le pareils obslaclcs ! les coureurs d'aventui'es le voudiai&t bien; rien ne ligure mieux en effet dans un voyage d'Orient «qu une vieille qui, au détour d'une ruelle déserte, vous fait signe de marcher derrière elle et vous introduit par une porte secrète dans un appartement paré de toutes les recherches du luxe asiatique, où vous attend> assise sur des carreaux de brocart» une sultane ruisselante d'or et de pierreries ^ dont le sourire (c'est M. Gautier qui parle] vous Mi des promesses voluptueuses bientôt réalisées. Ordiuairement rinlrigue se dénoue par l'arrivée soudaine du maiti*e, qui vous laisse à peine le temps de fuir par une issue dérobée, à moins que la chose ne se teiniiiie plus tragiquement par une lutte à main armée et la chute, au fond du Bosphore, d'uu sàc où s'agite vaguement une i'onue humaine... » Mais, si agréat)le ou si périlleuse que sjit une pareille aventiu:e, aucun courage n'est tenté; per-
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sonne ne s'y expose, et M. Théophile naiitier nous avoue franchement qu'il n'a sur ce point déiicat aucune indiscrétion à commettre. Un soir pourtant qu'après avoir fait (dans un des plus curieux chapitres de son livre) le tour des murailles de Gonstantlnople, il chetauchait^ harassé de fatigue et ne songeant plus qu'à faire retraite , sons les cyprès de rimmense Champ-des-Mor(s qui s'étend des Sept-Tours aux colUnes d'Eyoub^ voilà Taventure qui Tattendaît... En Orient^ les cimetières m sont pas^ comme ches netiSj habités presque exclusivement par des ombres ; les vivants y viennent sans cesse avec plus d'indilTérence^ il est vrai de piété véritable, fatalistes dans leurs regrets coTOiue dans li ui^ croyances. Daiis les cimetières, les ouvriers travaillent, chaciin à son métier: les oi;>U's donnent, leë comnières l>dvdi dent, les ti on peaux paissent, les enfants jouent. « Les tourterelles, dit poétiquement M. Gautier, nichent dans les noirs feuillages, et les gypaètes planent au-dessus de leurs pointes sombres, traçant de grands cercles dans le ciel d'azur.., » Ce caractère des sépultures de VOrient^ M, de Ghateauhiiand Vviêii déjà marqué de son grave et doux langage : «... En arrivant à la plaine qui esl au pied des montagnes (près de Geron)^ écrit-il^ nous laissâmes sur notre droite un village au centre duqud s'élevait une espèce de château fort t le tout, c'est-à-dir^ te village et le château, était comme environné d'un immense cimetière turc couvert de cyprès de tous les âges..* J'avais une consolation en regardant les tombes des Turcs; elles me rappelaient que les barbares conquérants de la Grèce avaient aussi trouvé leur dernier jour dans celte terre ravagée par eux. Au reste, ces tombes étaient fort agréables : le laurierrose y cnMssait au pied des cyprès, qui ressemblaient à de grands obélisques noirs; des tourterelles blanches et des pigeons bleus voltigeaient et roucoulaient dans ces arbres ♦ l'herbe tlottait autour des petites colonnes funèbres que surmontait un turhan ; une fontaine^ Mlie par un shérif, répandait son eau dans le chemin pour le voyageur. On se serait volontiers arrêté dans ce cimetière, où le laurier de la Grèce, dominé par le cyprès de TOrient, semblait rappeler la mémoire des deux peuples dont la poussière reposait dans ce
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ut VOYAOeORS
lieu... » Les descriptions que donne M. Théophile Gautier des cimetières de Constantinopie ne sont pas toujours aussi riantes ni ses réflexions aussi poétiques. J'eo excepte raventure du cimetière d'Eyoub, à laquelle je reviens. C'est toute une idylle» — une idylle turque, — dont M. Gautier est à la fois le poète et le berger, un vrai cheM'œam de grftee, de (raicbeur et de sentlmeotalité...
Je mtrelMit «n petit p&s, daa» an étroit seatiar tracé autre les tonubety lonqae j'aperçus^ arrêtée près d'un dppe fooèbre^ uue jeune femme maatiuée d'mi fothmaek anes transparent et drapée d*an fendgé vert tendre; elle tenait à la main aoe toulTe de roies^ et ses grands yeux avivés d'antimoine flotlaieni devant eOe, perdas dans ane indéfinissable rêverie.
Apport?îit-clle ces fleurs sur quelque tombe aimée, ou se promenaitelle sini[)lrnvent sous ces triîstes ombraîro«^ C'est ce que je ne saurais 'lire; mais, au ')ruil des sabots de mon clieval, elle releva la tèlc, et, sous la claire mousseline, je pus discerner un charmant vu»age. Sans doute mes yeux exprimèrent naïvement et fidèlement mon admiration; car elle s^approcha da bord de la route, et, avec aa moavement plein d^ne gràoe timide, elle me lendit aae rose prise de aoa boaqnet.
lloa compagnoa^ qui venait derrière moi, me rejoignit, elle lai en oflHt ime anni par aae aaaaoe de pudeur délicate qai oorrigeait ce que la première impulsion pouvait avoir de trop libre.*. Je la saluai de mon miefi\ à l'orientale. Deux ou trois compagnes la rejoignirent, et elle disparut à travers l'épaisseur des cyprès...
Mais arrêtons-nous là, sous Tombrage même de ces aibres mélancoliques qui abritent un moment cette toucbante et fugitive entrevue. I*aime à surprendre H. Théophile Gautier en flagrant délit de sensibilité bucolique, et je crois, qu'il me le pardonne , qu'il y met plus de bonne volonté qu'il ne le dit. Il n'est pas si bohémien qu'il veuL le païaîlre. Combien de lignes j'aurais pu i clever, dans ce livre qui semble au premier alîord un recueil d u nages, — con^bien de pages ou le matérialisme un peu fdiii'arun du voyageur va se fondre dans l'extase descriptive à laquelle peu à peu [^oetc s'abandonne! Combion d'élans de cœur qui parlent de cet esprit libre ! Combien de retours à Dieu de cet esprit lui l ! « Sans aller an saint sépulcre^ dit-il quelque parti je fais un pieux pèlerinage aux
endroits de la terre où la beauté des sites rend Dieu plus vùible.., » Est-il possible de mieux dire et de mieux penser? Mais arrêtons-nous là où M. Théophile Gautier vient de nous montrer, dans un récit si asrrdable, une sensibilité si émouvante. Laissons-le sur ce doux souvenir et sur cette pure jouissance. Laissons-le sur cette rose parmi ces cyprès. Nous l'aimous mieux là que chez les derviches hurleurs et dans le bcuar des pou^„, Et aussi bien^ c'est assez courir le pays pour aigourd'hui. Le ciel est gris^ la saison est triste, le deuil est autour de nous. Hélas ! rbomme a beau changer de place» son malheur le suit. Les perspectives se transfonnent» les horisons se succèdent^ les scènes se multiplient sous nos yeux ; ^ Fesprit voyage» non le cœur. .
Cœlum non anîmiini mutant qui traus mare cumint.