‹ Voyages et voyageurs, 18371854Chapitre 12 sur 13 · T0YA0WE · texte numérisé non relu

T0YA0WE

plaisent que par leurs défdnts. On peut le dfre auffiA dei Français (jui voyagent en Asie. Leur ospril léger, frondeur, satU rique, c'est là im défaut horrihle en présence de la g'Avité asiatique, et c'est ^>ar (.e tlôlaui qu'ils plaisrnt, «qu'ils dominent. L'Asie est triste et rêveuse, notre gaieté est étourdissante; l'Asie est (m nialiste, notre esprit, libre penseur, s uite à pieds joints par-dessus les formes ; l'Asie est superstitieuse et fataliste, l'audace de notre phibsophisme brave ladestuiée et ne s'arrête pas même devant Dieu ! Je l'avouerai, il m'est afrÎTc qtidquefois de trouver Victor Jacquemont bien impertinent. Je tremblais en le voyant joaer ainsi avec les redoutables préjugé» de ses hôles» ou bien exiger des lummeurs quij de temps imniémoiial» n'appartieniient qu'attx tètes couroiHbnées. Mais il m'en donnait ensuite de si bonnes rktsons, il me prouvait si bien que sa considération comme FVanç ils, que sa vie même était intéressée à ce manège, que j 'aurais été désolé ' de le trouver plus modeste. « Si dans le Punjaub, dit-il qudque part, un seigneur quelci^nque se fût présenté chez moi sans laisser sa cliaussure à la porte, je ne l'aurais pas reçu, et j'auiais écrit sur-le-champ à Lalioi^e pour dcuiunder à Runjet satisfaction de celle insulte ; mais c'est une énormité qui ne pouvait venir à l'idée de personne. »

Victor Jacquemont passa en Caeiiemyr tout Tété de t83l. U y vécut en seigneur; logé dans un pavillon royal, sur le bord d'un lac, au milieu d'un jardin planté de lilas et de rosiers; ayant ime cour> un gentilhomme de la cbambre à six roupies par mois, une compagnie de gardes du Corps qui protègent sa porte contre la mendicité cachemyHenne; tour à tour médecin* savant, haut justicier, philosophe» atimônier infatigable, correspondant favori de Runjet^ing qui l'accable de présents, Tinonde de roupies et lui tend des pièges perfides, qui le traite de d$mMim et le fait espionner; mangeant des cerises, des abricots et des raisins comme à Paris; lisant Sterne pour tenir lieu de l'esprit qui manque à ses courtisans; faisant chasser, pour défendre l'intégrité de sou caractère européen, des bandes innombrables de jeunes filles impudiquib assiègent son palais; courant dans les montagnes après ieâ om^ et les panthères, qui le lui reudeut bien sou-

Digitizeo lj

voYAG£bi(s m

wnt; pèchaBt éeê ^^oî«sons pour M. Cuvier datis le beau lac qui entoure sa maison ; assistant à une émeute religieuse, suivie d'une répression orientale, c'est-à-dire d'»in tnassacve, d'un [nllrii:*' et d'un inretuHo. « l îilin, dit Jacqneniont dans une pHjuante lettre qui resuine >n]\ >,c\m\v à Cai hemyr el son ex{»ï^dition dans le Punjaub, j'ai été pendant huit mois un fort grand seigneur, fort riche, fort magnifique, fort bienfaisant, et moyennant cela aussi pauvre aujourd'hui qu'avant te sin*gtdier voyags^ Prisonnier ^uelquefi^is^ diplomate souvent, guerrier le moii» i|u'll tn'était |H>i>^ible ; car c'est sUHoUt daa^ l'art de la politique que Je brille. Vous verrez îqu'ils feront tie mol un diplotnate quelque jour. Nos habiles, à ma plàcé^ } eussent souvent été danîs Teinbultas. Ces vastes contrée» soiil fermées à la euHt»fté des Européens par la Jalouslé àssez 1^ gique de leurs maîtres. Jusqu'ici tout va bien poiîr moi ; me \oici revenu vivant et très-vivant, je vous l'assure, de Cachemyr, dont les niniitngnes ne sont pas si hautes, ni la vallée si pittoresque^ ni lenjm* s si billes, ni les hommes si fripons qu'on le dit. Mon porleteuille est plein de lettres de rois. Le successeur de Pnrus m'écrivait Ions les huit jours, » etc.

Ajoutons, comme dernier trait à ce tableau, qii'au moment où Jacquemont allait quitter lePunjaub, le successeur de Porus lui proposa très-sérieusement la vice-i o^auié de Cachemjr. Quand iaequemont vit que son ami Runjét-Sing le prenait avec lui sur ce ton-là, il tk^eui rleo de plus pressé que dé plier bagage, et le 9 no^'embte 183i> il repassa le SuUed||e«

Ceux qui voudraient juger de la puissance des Anglais dans l'Inde par les iiauts s.daues que la Conipagiue paye à se* emplovfis civils et militaires, par la force de ses armées, par Tanipleur de son budget, ou même par le luxe de seà tètes, la richesse el l'imperlinence de ses modes, la somptin siléde ses banquets, n'en auraient, suivant moi, qu'une idée iort imparfaite, l-cur puissance n'est pas là ; elle est pn sipie tout entière dans l'esprit civilisateur et dans i habileté adumiiàtra-

tivequi caractérisent cette nation. La Compagnie anglaise des Grandes-lndeSi quoique la nécessité l'ait obligée à conquérir d'immenses provinces depuis cinquante ans, n'est pas essentiellement conquérante. Ses conquêtes commencent toujours par l'appauvrir. Il n'y a pas une des provinces conquises par elle qui paye ses frais de gouvernement et d'occupation militaire. Madras est en déficit; Bombay ne couvre pas ses dépenses ; les provinces ouest et nord-ouest, récemment acquises, sont au-dessous de k uis revenus. Le Bengale paye pour tous. i^iLil est donc l'intérêt principal de la Compagiuc dans ces immenses conquêtes? évidemment un intérêt de civilisation. Que cet intérêt en cache un autre, que l'esprit de lucre, d'abord armé en guerre, prenne ensuite le masque du phiîanthrofve et trouve son compte à cette métamorphose, que le gêuie civilisateur ne soit que Tagcut et le précurseur du génie financier, qu'àt:ela ne tienne 1 Ce n'en est pas moins la civilisation qui commence ; c'est elle qui sème ; et, quand c'est la civilisation qui sème quelque part, ce n'est jamais un gouveHiement quelconque^ si avide qu'on le suppose, qui fait à lui tout seul la moisson.

Jacquemont, voyageant dans Tlndoustan, se trouva un jour au milieu d'un peuple que la baguette magique d'un major anglais avait civilisé comme par miracle. C'était dans les montagnes du Hhairwarra, qu'on pourrait nommer les Abruzzes du Rajepoutanâh, à peu près à moitié chemin entre Delhi et iiouibay. « Là, dit-il, j'ai vu un pays dont les habitants, de tem[)s immémorial, ne conudissaienL d'autre nianière de gagner leur vie que d'aller piller les contrées voisines de Marwar et de Mewar; un peuple de brigands, maintenant changé en un peuple de laboureurs et de bergers itidusii ieux, paisibles, heureux ! Ni les chefs rajepoutes, ni les empereurs mogols, n'avaient pu subjuguer cette nation. 11 y a quatorze ans tout était à faire pour elle, et depuis six ou sept ans tout est achevé. Un seul homme, le m^jor Henri Hall, a opéré ce miracle de civilisation; et, comme je saisque la réflexion suivante doit être agréable à votre cœur et conforme à vos opinions ^

1 Cette lettre est adressée à M. Y. de Tracy. Elle est écrite en anglais.

j'ajo^i ferai que le major Hail a pu accomplir son admirable expérience sans faire le sacriûce d'une seule vie.

m 11 s'assurait des hommes les plus indomptables en les enfermanty en les chargeant de cfauiines, en les condamnant à travailler aux routes. Ceux qui avaient longtemps vécu à la pointe de i'épée^ sans être cependant connus pour se livrer à d'inutiles cruaut^Ss, il en faisait des soldats; et ceux-ci devenaientf en cette qualité^ gardiens de leurs anciens camarades, souvent même de leurs anciens chefs. Le reste de la population apprit à culliyei la teire. Le îMCui tre des enfants du sexe féminin étàii un usage très-répandu chez les Mliairs ; aujourd'hui cette pratique sanguinaire est abandonnée, et c'est à peine s'il a falhi punir un seul homme pour amener ce résultat. Le major Hail, au lieu de sévir contre les coupables, a fait cesser la cause du crime, l'a rendu inutile, nuisible même à ceux qui le commettaient; et il n'y fin a plus un seul exemple.

» Sir Hall m'a montré sous les armes le corps qu'il a levé parmi ces ci-devant sauvages^ et je n'en ai Jamais vu de mieux discipliné parmi les troupes indiennes. Le major est justement fier de son ouvrage, et il n'a pas épargné ses peines personneUes pour me le faire voir dans son ensemble, pendant le peu de temps que j'avais à yd^6cï avec lui. Plus de cent villageois lurent appelés des bourgs et des hameaux voisins ; je m'entretins avec eux de leur ancien genre de vie et de leurs occupations présentes ; la plupart de ces hommes avaient VLi-sé le sang Imrnain. Ils me dirent qu'ils ne connaissaient autrefois aucun autre moyen d'existence, et, d'après leur récit, cette existenc(> était misérable. Ils étaient nus, atfamcs; maintenant^ bien que le sol de leurs petites vallées suit pauvre et que leurs montagnes soient stériles» tous les bras étant employés à la culture^ ils en tirent de la nourriture et des vêtements en abondance; et ils apprécient tellement les immenses avantages que le gouvernement anglais Icm* a pro* curés, qu'ils lui payent volontiers un tribut qui est déjà de cinq cent mille Uancs, et i^ui b'accioitra chaque année avec ia richesse du pays. »

C'est ainsi que procède ia politique du gouvernement an-

IH

YOTàaBITtUS

glais dans l'Inde. La cun(iiit d m. ivre la marche, la civilisatiôn arrive à la suite; le percepUnn des finances ne vient que longtemps après. La conquête, la civilisalion, le tribut, trois faits qui ont chacun leur place, chacun leur temps ; système poissant qui sounfiet une population de soixante tuillioiis d'èmes à une armée de ireate mille hommes.

Les jottraaiix anglais nous ont appris récemmetai qué la CkMnpagnie des Indes vient de déciam la giierre à un rajah dtt district de M jsorei et d'envoyer une armée pour conquéf hr ses ktats. Esl-ce un coup de téte de la Compagnie? tion, céN tes $ elle ne s'est émue qu'après nombre d'impertinences et dé provccafîons adressées à son gouverneur général. Et comment procède-t-cllc ? en mêlant le prosélytisme à la guerre, en déclaraiit par ullimaluin qu'il sera étal)li dans les provinces à coih|uërir un système calculé pour msurer le bonheur du peuple j ajoute (jiie ce système aura pour edet d'augmenter aussi les reveiui> de la Compagnie dan^ un temps dnimé. Mais, quoi qu'il en soit de ma prédicUon> la Compagnie tiendra sa parole.

Jusqu'où peuvent s'étendre les progrès de la civilisation anglaise ches le peuple indien? Jusqu'à la limite^ malh^ureu-* sèment infianchissable, que lui assignent les préjugés )*eli« gleux et domestiques enracinés chez cette nation. Accessibles à la civilisation anglaise dans toutes les habitudes de lit viê civile^ comme soldats, comme agriculteurs, comme négo* ciants, leur vie domestique est murée; elle n'admet ni nos usages, ni nos mœurs, ni le respect de la femme, ni les saintes et paisibles mjiLus de la fainiiie j nulle afTection, nulle sympathie; les enfants méprisent leui* mère, le père maltraite ses enfants; d'implacables jalousies, des haines atroces, fer** mentent dans le cœur des îrères. Mais c'est là un mal incurable : les majors Hall eux-mêmes n'y peuvent rien. Ainsi, dans le Mbairwarra^ tandis que les habitudes civiles pliaient sous le joug, les mœurs domestiques^ les pr^ugéd de la fa^ mille> ont résisté; là une femme est un être impur que les hommes regaident à peine eomme appartenant à leuf espMs.

I YsirliflMstfaitr mMliSl.

Le iiMiri achète sa lëmme, le père vend sa fille^ le âls r&n/A sa mère. Le déshonneur pour une femme consiste à n'être pai Tendue ou à être mal vendue. La femme de Sganarellei tfjai Teut absolument être battue^ serait donc un personnage très^ peu extraordinaire et assurément fbtt peu éomique dans bé pays-ià. S'agit-il de religion? c'est bien pis encore. Leur conscience repousse bien plus obstinément toute conversion religieuse que leur lojer donjeslique ne se ferme à n(\^ \ms civiles. « Les Indiens, tâtés partout, dit Victor Jacquemont, n'ont voulu nulle part changer Mahomet ou Brahma pour Jësus^ Christ ou la Trinité. »

Que résulte-t-il de cette obstination des Indiens à rester fidèles aux vieilles traditions de leur Tîe domestique et l*eligleuse? L'impuissance pour le gouvernement anglais da s'assimiler complètement ce peuple ^ la nécessité d'une domina<- . tien forte qui V& maintienne sous le joug; cn6n i'ajouriielneiit indéfini de tout projet d'amélioration politique* dans un pays cille premier essai de ^émancipation serait la révolte; Gar^ H faut bien le dire, rimmobllllé du peuple indien dans se^ M*biludes et dans ses croyances, sa résistance à épuu er les mœurs de l'Angleterre, quoiqu'il accepte on qu'il subisse patiemment tous les bienfaits de son administration éclairée, c'est In, si nous en croyons un observateur judicieux, Victor JacquemoDi, le seul danger réel qui iticnace la puissance anglaise dans rinde. Les colonies anglo-américaines qui parlaient la même langue que la mère patrie^ qui avaient ses mœurs, sa religion, ses lois, ses usages, se sont affranchies du Jour où leur civilisation s*est trouvée l'égale de la civilisation anglaise; mais si l'iudé échappe jamais à TAtigleterre^ ce sera par une gueri'e de religion. Voilà ce qui compromet l'avenir de la Compagnie, bien autrement que Tambition de la Russie, qui ne sera jamais pour le gouvernement anglais dans l'Inde un sujet de grand effroi, surtout 8*11 vet!tcorti|uérlr le c.aiis (le ri.idus et l'assurer sans partage à sa navigatloil, depuis l'embouchure de ce fleuve justiu aux muiua^nes.

Nous avons laissé Victor Jac(inemont dans les iiinnlagnes de Mhaii ^V,'^rra, au inilieu dé rim'nuslan; mais nous avons onbUé de dire commdtit il était arrivé là. 11 ncms îaiii donc

YOYAGEUBS

levcriir un instant sui nos pas, et reprendre le voyage de Jacqiiemont au moment où il a quitté le Punjaub. îe 0 novembre 1831. Jacqueniont venait de repasser le Suliedge; il s'était reposé quelque temps à Delhi, dans les délices de l'hospilaiité anglaise; et le 14 février, après avoir employé plusieurs semaines à emballer ses collections, il s'était remis en route, le cap aii sud, chevauchant en tête de sa caravane dans Tordre imposant que nous ayons précédemment décrit* L'intention de Victor Jacquemont était de Tîsiter dans toute son étendue, du nord au sud, la presqu'île en deçà du Gange, et de s'arrêter à Bombay, après ayoir traversé le Rajii^poutanah, ' le pays des Harattes, et séjourné dans plusieurs villes importantes, Jaypore, Avnieer, Indore, Poona* De Bombay, notre voyageur devait gagner le cap Comorin, en longeant la côte de Malatar, derrière les Ghates; puis remontei au nord par le plateau de Mysore, passer, dans les Montagnes Bleues, tout l'été de 1833, et enlin retourner en Europe vers la lin de la même année. Cette dernière excursion à tiavers la presqu'île devait faire du voyage de Jacquemont le plus complet qui eût jamais été entrepris aux Grandes-Indes.

Tels étaient les projets de Victor Jacquemont, et il en exécuta une partie. Que ne pouvons-nous l'accompagner encore, et le suivre pas à pas ! Ce nouveau voyage dans un pays à peine exploré, cette pointe hardie vers les tropiques, toute cette vie encore une fois jetée dans les aventures, quel vaste champ pour la curiosité du lecteur! J'ai monti'é Victor Jacquemont sous quelques-uns des jours où brille l'originalité de sa nature; mais combien je suis loin d'avoir complété l'histoire de son caractère et de son esprit, la seule que j'aie voulu faire! Nous avons vu iacquemont à la table des riches Anglais de Calcutta, subjuguant l'étiquette à force de naturel, de franchise et de gaieté; puis gravissant avec la science les i^lai lers de l'Uimalayd; ^cuiu^ue nitrépiûc ut Luciiici' bui le Inibelj diploinale éprouvé, orateur éloqueul, iiardi patriote à Meerut; prisonnier et maître dans les nioiiLagnes du Punjaub, plus que roi à Cachemyr; mais que n aurais-je pas à raconter encore, si je voulais puiser moins discrètement dans cette uiiue intarissable que sa correspondance me t'ournitl Chacune de

868 lettres résume tant d'idées, tant de faits^ remue tant de souvenirs, provoque tant de réflexions, et renferme quelque* fois des pages d'un style si achevé, qu'il aurait fiiQu donner, pour ne rien perdre, une analyse de chacune d'elles. Mais aujourd'hui il faut flnir, et finir bien tristement.

Le 5 juin 1832^ Victor Jacquemont arriva à Poona, ville de cinquante mille âmes, située sur de hautes montagnes à quelques lieues de Bumbay, et l'une des plus imporUiates stations militaires des Anglais dans la péninsule. U y passa l'été, c'està-dire la saison des pluies, qui est insupportable à Buuibay. Le 5 juillet, le choléi a ût invasion ù Pooua avec une violence effrayante ; il mourait au delà de soixante personnes par jom\ Un des domesliques de Victor Jacquemont tut atteint, et les soins de son maître ne purent le sauver. C'était un excellent serviteur; Jacquemont le pleura. Mais le désespoir qui s'empara des Indiens, ses camarades, dépasse tout ce qu*on peut ' . imaginer; ils n'avaient cessé de le voilier pendant sa maladie, faisant honne contenance près de lui, cherchant à l'égayer par des contes qu'il n'entendait plus; puis, quand ils pouvaient s'éloigner un instant de sa chamhre, se retirant dans le javdin pour se rouler à terre et sangloter. Quand il mourut, la douleur de ces malheureux éclata par des témoignages d'une telle violence, qu'elle ressemblait à de la fureur. Gomment conci* lier celte sensibilité profonde avec ce que nous avons vu plus hdui (le rapatluque insouciance (iui est le fond tlu caractère ihclieu, et suilout avec cette indigence complète des sentiments et des vertus de famille? C'est une énigme entre mille autres.

Jacquemont n'était pas contagioniste ; il ne ressentit donc aucun effroi de l'épouvantable fléau qui ravageait Poona, et se contenta de prendre toutes les précautions prescrites par rhygiene du pays. Voici sa recette : « Je me soigne bien, bois une goutte d'eau-de-vie le matin, du vin à déjeuner, lorsqu'il m'ariive de manger de la viande, du vin à diner, et quand je prdonge ma soirée dans les écritures, une grande tasse de thé mêlé de rhum. Sur quoi je me couche. Je me couvre extrêmement la nuit; et, le jour, je porte un très-long chàle de cachemire, roulé en ceinture, non autour de la tdlle, mais

Digitizeo Ly ^oogle

|f< VOYAGEURS

sur les hanches^ àt manièi'e à me tenir l'estomac et le Ventre . à rétuve» dans une température égale. Je crois qu'un grand nombre des maladies de ce pays proviennent d'un refit>idis* sèment, le plus souvent non apei çu, de celte partie. » Moyen* nant ces soins^ Jacquemont tomba malade, le 22 juillet^ d'une violente et soudaine attaque de dyssenterie, qui faillit l'emporter, (/était la première maladie un peu sérieuse qu'il eût faite dans i inde; il crut (|uc c'était ia dernière, et> voulant mourir en nuisiqiie, comme il avait técUf il donna ordi*e qu'on amenât pies de sou lit un excellent musicien (pii, par hasard, se trouvait à Toona. Mais ce lut l'énergie de sa volonté, aidée d'un bon remède, qui évidemment le sauva.

Jacquemont était arrivé dans l'indc avec une confiance robuste dans sa jeunesse, dans sa santé, et, toute superstition à part, dans son étoile. Aussi ne cesse^t-il, dans sa correspon- « dance, de combattre par di's raisonnements moitié sérieukj moitié plaisants» les inquiétudes de sa famille et de ses ûxfaiéi Il prouve par de longs calculs de statistique qu'il ne {peut pas mom'ir : « 11 me semble qti'il faut être un peu sot pour se laisser mourir à trente ans^ et j'ai la vanité de croire que je ne femi jamais une telle sotlise d'ici à très-longtemps... Permets^ moi de te dire, écrit-il ailleurs, que tu n'as pas asses de conûancc en moi, ma l)oiHie amie; ouvre Y Annuaire du bureau des Longitudes^ où tu verras dans les tables de nu rUlité que les chances funestes à notre âge sont presque nulles. Je commence à nie consiiiérer comme un vieux vase, liagile par sa nature, mais endurci par le choc des accidents el habitué à tomber sans se briser. Ne rè\e donc jamais en noir de moi. » C'est ainsi que Jacquemont joue avec l'idée de la mort. J'ai vu mourir bien des jeunes gens, robustes, pleins d'avenir, qui Jouaient avec la mort; et je vois vivre^ avec une mauvaise santé, nombre de personnes qui en ont une peur effroyable. 11 faut donc traiter fort sérieusement la mort, c'est-à-dire se garder des pièges qu'elle nous tend, et penser à elle le moins pos^ble. Aussi bien, c'était le système de Jacquemont paiioitt ailleurs que dans ses lettres; il était trop sérieux pour com* promettre follement sa vie ; et sa conflance, si vivement étpHmée> tenait au soin même qu'U prenait de sa santé. Persohni?,

en elïfet, n'ëtalt plus attentif à soumettre aux variations de la température les procédos de sa toilette. Nous l'avons vu^ sur les cimes glacées de l'Himalaya, foun'é comme les ours aux<'' quels il donne la chasse^ empaqueté comme un Lapon^ bravant le froid sous la triple enveloppe d'une ëpttîsse couverture. Arrivé dans le Deccan, par 32 degrés de latitude^ sa toilette avait subi une réforme considérable. « Assis à écrire, je ne garde d'autre vêtement qu'un épais tuii>an de mousseline blanche pour me tenir la tâte fraîche, et des culottes, parce que, bien i]ue le nom de cet objet soit peu décent (en anglais du moins il est d'une affreuse indtk'ence), je tiens Tobjet hii^ même, les culottes, pour une des inventions les pbis décentes dont la sagesse humaine se soit jamais avisée : veste, gilet, chemise et chemise de flanelle, bas et souliers, au diable! Du tout, je fais un coussin sur lequel je m'assieds, et qui^ au bout d*une beure^ est trempé à tordre. Kh bien! chose incroyable I . je me sens aussi frais d'esprit et aussi léger de corps que si^ au lieu de 4d*degrés de chaleur^ U y en avait seulement 14 ou 151 »

Telle est la {nrudence de Victor Jacquemont; Par malbeur eUe l'abandonne queiquefoisi Jacqueroont ne sait pas sacrifier les intérêts de la science au soin de sa conservation. Dès que

la science 1 appelle, il marche; adieu la santé! adieu la vie! son ardeur remporte; et parmi toutes les cluuices de mort qui abondent dans ce long voyage, les dangers auxqoek la science l'expose sont les seuls qu'il ne compte pas! Le t5 septembre, il qtiitta Poona, et prit la route de Hombay. U voulut visiter en passant l'île de Stilsetle. Et pourquoi? L'île de Salselte^ située au bas du versant occidental des Ghates, est un pays maK sain^ couvert de forêts empestées ou brûlées par les ardtturs d'un soleil dévorant. De plus, Jacquemont avait choisi pour ce voyage la saison la plus dangereuse de l'année. Mais qu'importe? U venait de recevoir un travail remarquable de M. Arago> sur les recherches géologiques de M. Elle de Beau* mdnt. Celte communicatiod inattendue avait réveillé sonièle seientiûciuc, c'était eomme un noble défi d'ajouter par ses observations persohiiélles aux expériences déjà s4 déeisives^e ces deuj^ savants célèbres; il espérait découviu au pied des

if6 YOTAGEURS

Ciiiates, et sui leurs croupes, des couches tertiaires et alluviales, et trouver, dans les accid.Mits de leur stratitication sur ces montagnes, dos clénieuts supérieurs à toutes les conjectures précédentes pour la solution du problème important de leur âge géologique. C'est ainsi que la science le tentait. Comment résister à la science? 11 partit. II parcoumt, sous le feu ôes tropiques ou sous l'ombrage pestilentiel des bois, toute la kmgueur de cette ile meurtrière, à la recherche de quelques lambeaux de ces terraios, dont l'étude et l'analyse le. courbaient douloureusement pendant des jours entiers* « H en résulte que je suis soui&ant, ou plutôt chiffonné depuis quelques jours, écril-il le 44 octobre. Perfide climat que celui-ci! »

11 put quelque repos à Tanna, et enfln, le 29 octobre, il arriva à Bombay, mais épuisé. Le lendemain il fut obligé de garder le lit; puis on le transporta au quartier des ofticiers malades, où le gouvernement anglais le confia aux soins du plus habile médecin du pays.

Jacquemont, qui était lui-môme un médecin, fort instruit, ne se ût aucune illusion sur la natui^e de la maladie qu'il avait rapportée de son dernier voyage et sur le danger qu'il ' courait. C'était une inflammation au foie, dont il avait pris le germe au milieu des miasmes putrides de Salsette. Bientôt un abcès se forma dans Tintérieur de Torgane, et le peu d'espoir qui était resté s'évanouit Le malade sentit ses forces diminuer de jour en jour; mais, résigné, tranquille, il dissertait gravement sur son mal, en suivait comme avec Foeil le développement rapide et caché, et calculait avec un calme admirable ce qu'il lui rebta.it de jours à vivre et à soulMr. SoufTiir et toonrir ! sur celle terre étrangère et funeste, loin de son vieux pere qu'il ne reverrait plus, loin de ses amis dont le souvenir, dont la jeunesse réveillaient à chaque instant, sur ce lit de mort, des idées de patrie et d'avenir! Mourir si jeune, après tant de travaux accomplis, tant de dangers bravés pobr la science, au moment d'atteindi é le terme d'une si longue épreuve et de toucher au but de tant d'efforts courageux, mourir ! Est-€e ainsi q[ue devait finir le voyage scientittque de Victor Jacquemont ?

« Oh! qu'il sera charmant, écrivait^ à son firère, qudquo

temps avant la fatale excankm daos nie de Salsette, de nous retroQYer tous ensemble après tant d'années d'absence et pour moi d'isolement ! QaeÙes délices de diner tous les trots

à notre petite table ronde, aux lumières ; de manger du potaga et de boire du vin rouge de France, et de ne bouger de là que pour aller dans la chambre de notre père, laissant les autrt s chercher du plaisir hors de leur maison, et nous, restant dans la nôtre, autour du feu, à nous conter les accidents de notre séparalioii les uns des autres ! La larme me vient à l'œil en pensant à ces joies ! Si je me rappelle bien, cher ami^ nous nous sommes embrassés la dernière fois sans pleurer» et c'était mieux comme cela; mais la première fois que nous nous embrasserons, noua laisserons nature faire à sa guise. Ce ne sera que du bonheur qu'elle pourra nous donner. Et notre père» comme il sera heureux! »

Quelques semaines s'écoulèrent, et toutes ces espérances étaient détruites. Victor Jacqueroont, épuisé par trente jours de maladie, condamné par ses médecins et par lui-même, étendu sur ce lit de doukui qu. il ne tievaiL plus quitter, adi'cssait à son frère des adieux touchants et suprêmes.

«... Ma fin Cbt douce et tranquille : si tu étais là, assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'àme brisée, et ne verrais pas venir la mort avec cette i ébignalion et cette sérénité. Console-toi, console notre père 3 consolezvous mutuellement, mes amisî...

» Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous dire adieu l — Adieu l Oh ! que tous êtes aimés de votre pauvre Victor! — Adieu pour la dernière fois t »

Ici finit la correspondance de Victor Jacquemont. Cette dernière lettre que le mourant, étendu sur le dos» ne put écrire qu'avec un crayon, fut copiée par H. Nicol, négociant anglais, qui assista notre malheureux compatriote à ses derniers moments, et transmit à sa famille tous les détails de sa mort. Jacqueuionl vécut encore quelques jours, qu'il employa à donner à M. Nicol, avec une présence d'esprit adiiHi aljle, toutes les instiuclioiis relatives à l'emballage et au transport de ses collections, de ses écrits, de ses catalogues, ainsi que de plusieurs objets, eniie autres sa croix de la Légion d'hon-

ttl

mnr (Il tenait ifétre nommé ehetaUer) ^il envoyait à ton frère. H comnMuida ses funéraiileB» el composa LaUméme aon épitaphe. Le7 décembre, il fut saisi ée doolettrs vi^olcntes <{ni

anni»ncèifnt sa fin. Mais la force du mal ne put troubler Soil efp! it, ni obranier son conrage, ni ail? rer la sérénité de son àiiie. «Je suis bien ici^ disait-il seulement, mais je serai bien mieux dam mon tombeau.» Quelques minutes après> il expira.

Ceux (Je nos compatriotes qui cbercheront salonibe sur cette plage lointaine où il nwttrut) la i^econnaltront à cette modeste inscription ;

Fictor Jacqvemmtf fié é Pari» le t% M mm

à Bom^y kt 7 déeemére lBdft> aprif €mir Wfiwsé pendtm

M. DE HAlifiÉ-MARBOlS A CAYENI<(E

Oetolmieai.

Un homme de mœurs douces, d'un esprit modéré, d'un cœur droit, d'une âme ferme, un citofen recommandable par l'exercice de toutes les vertus publiques et privées, un mar gislrat honoiié du sulTrage de ses compatriotes, député pareuft pour représenter leurs intérêts et leurs droits au sein d'unn assemblée politique, fut un jour arrêté à domicile, jeté dans

1 Le voyage qua M. deBarbé-Marboisfit à Cayeane, après le 18 fruelidor, fut, romtiie on le sait, Irès-peu volontaire. On ne se plaindra

pas i(.tili ti is, surtout après avoir lu son livre {Journal d'un hfywii non jugé, Paris, 18âS), qtie j aie paré cet intéressa ni portrait dans inâ de voyagèuts pumii ceux qui ont le mieux vu et le miettt

riM:oiil4.

une priroii, [vuis enfermé dans une cage de fer bien verrouillée et cadenassdc, puis pkc^ sur n?ie charrette qui prit la route d'un port de mor di^^taut de là de quelque cent lieues.

Cet homme dînait (Hre un gi and coupablt-; car, indépendamment du supplice d'un pnreil vojage dans une pareille voiture, partout où s'arrêtait son escorte pour s'y rafrakhir et y passer la nuit^ on renfermait, lui, avec des voleurs, on le laissait confondu avec des galfiriens dans des cachots in-^ fecUi ou bien on le montrait aux passants ainsi qu'une bête curieuse. En un moi, on semblait prendre à tâcbe de ne lui épargner aucun ^nre d'humiliation et de souffrance.

Arrivée au lieu de destination, la cage de fer s'arrêta devânt une chaloupe amarrée au rivage. Le prisonnier descendit, et on rembarqua. Mais ni lui, ni ses gandes, ni ses eeêUers^ ni personne ne pouvait dire quel crime il avait commis. Car il n'y avait eu, pour expliquer un tel châlimcnt, ni instruction préalable, ni jugoinent contradictoire, ni tt^moins entendus, ni défense d'aucune sorte, ni aiTêt quelconque, rien de ce qui annonce que îi nine jusUce a été faite, ou qu'on lui a du moins rendu une espèce d'hommage eu respectant les formes qui la pr<itcgeiil contre la passion dt^s jiu^'es.

Ceci pouitantse passait dans un pays libre et ctiez un peuple renommé pour la mansuétude de ses mœurs. Cet homme, que Ton conduisait eri exil comme on mène une bête féroce à la foire, appaHenait à la nation la plus civilisée de l'l£ulope; cet homme était Français, c'était M. de Ikrbé-Marbois, membre du conseil des Anciens^ U venait d'être frappé par la Justice du Directoire exécutif de la République française; c'était un des dé(X>i*tés du 18 fructidor.

Mais il en était alors de la France, avec sa constitution soidisant libre et toutes ces lois, en nombre încommensni'able, qui pieLoiidaient régler les mouvements de sa vie |>olitiqueet civile, comme de celle slatue que l'on voit aujonrd liui (1835) dans ia salie des séances de la Cliatiibre des di imtés, à droite du président. Celte statue porte d'une main un sceptre pesant, et le monde dans l'autre; d'épaisses diaperies couvicut ses épaules, et avec tout cela elle est ciiar^ée de représenter k Liberté»

soo VOYAGEURS

La Franoe du 48 fraetidor croyait avoir conquis la Uliertë électorale» et tout à coup, en pleine paix, soixante de ses représentants étaient frappés de proscription, arrachés à leurs familles et condamnés à aller boire les eaux de TOhio ou du Slnnamari. Elle croyait à la justice ; elle avait acheté par d'assez longues épreuves Tinstilution de tribunaux réguliers, et le décret du 18 fructidor violait toutes les lois de procédure judiciaire, il modifiait le jury, il frappait de peines alVreases un n<»:nl)re cutîsidérablc de citoyens airréprociiables, puisqu'ils ne lurent pas jugés.» Eutiu la France avait une confiance extrôrne dans la liberté de la presse : ce devait être là le remède à tous ses maux ; et le coup d'Ëlat de fructidor suspendait cette liberté vitale en soumettant les journaux à l'injurieux visa de la police ; et un des proscripteurs s'écriait en pleine assemblée : «Les chefs de Thon ible conspiration qae nous déjouons sont bien atroces, mais ils se sont servis d'hommes pins horribles encore, d'hommes dont rexistence accuse la nature; elle compromet l'espèce humaine. En y pensant, l'honnête homme voudrait fuir ses. semblables; U voudrait en quelque sorte s'échapper à lui-même... Vous entendez que je veux parler des journalistes ! »

Tel était donc l'étrange spectacle que piésentait alors la France, jouissant d'une constitution libre et perdant coup sur coup toutes ses libertés; république par la forme, mais plus près de tomber en nionarLliie absolue qu'elle ne l'avait jamais été dans tout le reste de s<in bistoire.

11 n'entre pas dans mes intenîifins de porter aujourd'bui sur le 18 fructidor un autre jugement que celui de l'auteur même du livre que j'analyse. Je veux laisser ce grand événement poli tique dans la perspective où M. de Barbé-Marbois l'a placé; j'ai besoin de rester à son point de vue et de n'entrer, pour ma part, dans aucun détail sur les causes qui amenèrent cette catastrophe. U m'en coûterait d'avoir à défendre ce que les politiques appellent la raison d'État contre les généreuses protestations du déporté de Gayenne, et de prononcer les circonstances atténuantes de l'arrêt qui condamne les proscripteurs. Un écrivain d'un immense tdent et d'un sens admira ble, M. Thiers, a eu plus que ce courage dans son JJisUtire

VOYAGEURS m

de la Révolution françaûe ; il prend ouvertement le parti du Directoire. Mais je ne puis oublier que le général Bonaparte, du fond de l'Italie, où ses victoires couvraient alors par tant d'éclat les fautes du gouvernement français, blâma énergjquement le 18 fructidor* ; et pourtant ce coup d'État aplanissait la route où ciiem'nait déjà si rapidemeot la briUaate fortune du yainqaenr d'Arcole.

Quoi qu'il en soit de ces jugements si divers^ la corvette la Foulante quitta Rochefort le 25 septembre 1797» en destination pour la Guyane, ayant à bord M. Barbé-Marbois et quinze autres proscrits» victimes comme lui du coup d'Etat de fructidor. Mais ces malheureux que rapprochait une commune adversité étaient loin d'appartenir à la même opinion, et il semblait au conti aii c qu'un ca.piice cruel du Direcloiie avait voulu réunir, d uis cet étroit espace, des représentants de tous les partis qui divisaient alors la France; royalistes, l'épuLlicains, con^titutionnels, patriotes sincères et désintéressés, toutes les opinions, tous les seiiliaienlsde la France étaient là ; tous les éléments inconciliables de la révolution étaient là» mêlés et confondus dans Tentre-pont d une corvette.

A leur tête brillait Picbegru; Piebegru, qui avait été professeur de mathématiques du général Bonaparte au collège de Brienue; Pichegru, te conquérant de la Belgique, -un des enfants chéris de cette révolution que la voix publique l'accusait alors si justement d'avoir trahie. Monk avorté» il représentait l'ambition et les espérances qui avaient souri plus d'une fois aux généraux de Ja république, lorsquela fortune de la guerre les plaçait en présence des lignes peu formidables de Témigratlon» et des séduisantes pramesses que leur prodiguaient les princes français. Pichogru, naturellement peu communicalif, renfermait ces espérances, s'il en conservait toutefois, au fond de son cœur, et son niamlicn froid l'isolait au milieu de ses compagnons d'inlortune; aussi pouvait-on dire avec vérité qii il était là seul de son parti. Berthelot, La Villeheurnois et i abbé Brotlier représentaient i'opiaiou royaliste à

1 Consulter m ee Ciit curieux tes Ménmru du comU ét lawUetle.

rétat de conspiration flagrante, d'exaltation et de martyre. On les appelait plaisamment )es commissaires du roi. La Villelieurnois était im honcme ferme et décidé, et qui avait réfome à tout. I^endant le trajet de Paris à Rochefori^ un jacobÎD, d'apparence cbélive, s'étant approché du proscrit, lui ordonna dis crier : Ftve la répvbHqmt « Oui^ dit La Ville* heurnois^ quand elle t'aura rendu pkrs gra»! » Delarue, Rovère^ d*09S0Dvitte, Willol, appartenaient à la nuance modérée dtt parti royaliste. On ne eonnatseait de Ramel ]ue sft ré«s^ tance énergique aux sommtlons du Direeloirej en sa qualité de comoMindaat des grenadiers du Corps iégislatifi G*Àiit le plus jeune des proscrits. Bourdon de l'Oise était tristement faiiK'ux par sos oxi ès révolulLtiinaires pendant le rè,-;ne de la Terreur. L ilin venaient Barthélémy, LafPorï-Ladébat, l'un membre du Duectoire, l'antre présideiit du conseil Ut.'sAnciims, le uviuMal Mui'àiiais, Tionsuii-Oiicoudray, un des avocais de la reine; ces citoyens honorables formaient, avec M. Barbé- Marbois, ie parti constitutionnel, celui qui représentait, sur ce vaisseau qui les conduisait en exil (c'ëiait presque dire à la mort), ic dévouement au pays et & ses lois; hommes respectables par leur âge, par de longs services rendus à TËtat, par la moiiération de leur esprit et la noblesse de leur langage; athlètes infatigables, qui tenaient hon depuis dix ans, par la fermeté de leur âme et de leurs principes, contre tous les excès des factions anarchiques, devanciers courageux des résistances qui ont sauvé de nos jours les conquêtes de nos deux réro-

lutîODSl

Tels étaient les hommes, tels étaient les partis que le Directoire déporiHit à la Guyane. Après avoir proscrit tout à la fois éniign's, terroristes, prêtres et soldais, furieux et niodéiès, on pouvait ueiiiaiider <^uel appui restait au Directoire; et deux ans plus tard le 18 brumaire rt'pondait.

Ces deux ans c()m[)usent la dvtt » e de l'histoire dont j'essaye de rendre compte, histoire véritable et digue de f >i, car Tau-, teur l'écrivit jour par jour dans la sincérité de ses impressions et de ses soullrances, et elle n'était pas destinée d'abord à la publieité : M. Barbé-Marbois ne Tavait adi essée qu'à sa famitie et à ses amis; histoire touctiante^ cai* c'est celle d'un homme

(tobien %\kx [mœs avec 1 aihoi >iu\ rtr bnnvji ntm mala fnrtuna compositus, t^'est-à du v mi tics spectacles qui proiiielUsnt le plus d'intérêt et d'émoliuns à la malignité humaine.

Les instructions données par le Directoire au coin mandant é^laJraiilante étaient d'une incroyable sévérité, et tour exécution paDctiieUe et toute Hiilîtaire commença, pour M. Barbé- Marbois et lea compagnons de captivité^ la série de» douloafausee épreiim auxquelles île élaieat coBéamaé*. La eonmgfie éluît barbare; entassés dans un entrc-peot iofèct, 11 ne leur était penple d'en sortir ^ue éeux fois par jour, une beure le natiB et une heore le soir. Embarqués pvécipitaiBinent, ils BMfficpiaient des vêtements les plus nécessaires à un si long Toyage, sous des latitudes si direrses, et à un âge déjà avancé : dix d'entre eux avaient pas^c quarante ans; le généial .Murinais en avait soixante-sept. Quanti le lils de LalVon-Ladëbat, qui était accouru de Paris en tonte hâte^ s'<ipprucl»a du bâtiment, par un teir-ps alîrL^nx , et la chal oupe dans laquelle il b'était jeté tenant à peine ^la* ia nier et qu'il s'écria : u Je suis le fils de Lafkm-Ladëbat ; accordez-moi la grâce d'embrasser mon père! » — Le capitaine répondit : « Éloignozvous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. » Tette était ialdiscipliae élab^ à bord de la baillante.

La nourriture accordée aux déportés par le Directoire ne vaîait guère mieux que sa police ; c'était du biscuit, de la viande salée^ des gourgacee, des lèves, le tout servi dans des seaux el ordinairement gâté ; les viandes surtout étaient dHme infee^ tl<» repoussante. Les prisonniers mangeaient sur le pont de la corvette, tantôt sons un soleil ardent, tantôt sous une phiie battante. On leur refusait des cuillers, et ils puisaient dans les seaux avec leurs gobelets de fer-blanc. Barbé-Marbois tomba malade, et il obtint une raliim de riz à l'eau, (c Vous êtes bien heureux, iui dk un de ses compagnons, \ous voilà malade! »

Cependant, il faut le dire à l'honneur de ceux de n^)s compatriotes qu'un devoir pénible obligeait à exécuter de pareilles inëtruclions> inseneiblement cette rigueur excessive se relàeba, kteonsigue ferma les yeux. Lesdéportés, que leurnmiittien cahne et résigné^ que la dignité avec biqueHe ils support

talent leur infortune avait fini pnr rendre respectables à tout l'équipage, obtinrent quelques adoucissements à leur sort, entre autres la faculté de rester quelques heures de plus sur le pont; un of licier leur procura de la cassonnade et du thé; un mousse intelligent et dévoué leur fit passer des oignons, de Faîl^ des choux et autres mets du même luxe. On alla jusqu'à leur permettre des cuillers de bois. Mais Févénement le plus remarquable qui signala cette réaction de Thumanité française contre les prescriptions sauvages du Directoire, réaction qui grossissait au far et à mesure que le bâtiment s'éloignait davantage du sol hospitalier de la France, ce fut llntroduction d'un gigot dans la chambre des condamnés. M. Barbé-M.u bois raconte cet événement dans un grand détail; mais, comme son récit est à la iuis un modèle de style, de bon goût et de fine plaisLiiteric, nos lecteurs nous sauront gré de le leur donner tout entier :

« Peu de jours après, un officier nous annonça que ses camarades et lui se disposaient à nous fiùre une importante libéralité. En effets à rentrée de la nuit, un charpentier vint mystérieusement, la scie à la main, ouvrir une commnnication^entre notre chambre et celle qui était Yoisine. Le moment d*après> on fit entrer par cette ouverture deux pains et un gros gigot Depuis plusieurs Jours, nous n'avions, pour la plupart, pris aucune nourriture stibstantielle. Il Callut procéder au partage; quoique j'eusse la réputation d'être ti-ès-vorace, Topinion de ma justice prévalut , et mes compagnons me chargèrent de la distribution. L'obbcuiilé était prolunde, et je ne piends pas sur ruui d'assurer que les parts fussent parfaitement égales. LVs, qu'on appelle nussi le manche, me resia, et je conviens qu'il n'était pas entièrement dégarni. ^Miel*]ues convive? avaient déjà dévoré leur morceau, quand je cooimençai à manger. Il me sembla, après ma sévère et longue diète, que toutes les parties de mon corps s'emparaient des sucs de ces aliments. Je son^^eais au contentement d*un malheureux, mourant d*inanition, quand il reçoit une aumône faite en bonne nourriture. Chacun digérait; le silence était profond, quand tout à coup Ramel (le commandant des greuadiefs du Corps législatif), l'insatiable Ramel s'avisa de

VOTÀGBUBS

me demander sa seconde tranche, A ces mots, je fus pétrifié, et je lui dis qu'il me demandait rimpoâsilîle. — Comment, rimpossible! .Mais vous mangez encore! Votre pai'ta donc été la plus forte! Cet argument, vraiment n^volntionnaire , entraîna la rnuititude. Vainement je voulus parler; un cri unanime sortit de ces estomacs affamés. Le jacobin Bourdon ût un afireux tapage; chacun^ dans Tobscurité, se crut mal partagé ; d'ailleurs, eût-il fait grand jour, j'aurais voulu en vain me justifier; les preuves de mon innocence avaient complètement disparu. Je pris Barthélémy et Laffon à témoin. Laffon se tut; Barthélémy lui-même m'abandonna; lui, qui me connaît depuis trente ans, dit tout bas à Tronson qull ne savait que penser, et qu'il ne prendrait pas sur lui de répondre de mon innocence. Ainsi délaissé par mes amis, je m'adressai à Droitier (Brottier était homme de lettres et mathématicien), comme s'il eût été question de résoudre un problème de géométrie. Après y avoir suffisamment réfléchi, le savant abbé, se croyant incapable d'éliminer tant dlnconnus, s'écria :

Qiiid non iiiortalia pectora cogis, Auri sacra famés»?

et, traduisant ce beau vers à la manière de Scarron, il ajouta :

Sacré gigot^ sujet de nos dâMts sUrUes, Jusqu'oiî ravales^ous nos estomacs débiles?

» Des affamés n'ont aucune envie de rire, et cette sailUe de collège ne parut plaisante à personne. Je n'étais donc ni absous ni condamné. Je déclare cependant que l'accusation

était aussi fausse que celle de ma participation au traité de Pilnitz. Mais il ne m'était pas aussi facile de confondre les calomniateurs. L'affaire de celte distribution est une de celles sur lesquelles le jugement de la postérité restera à jamais incertain. »

J'ai cité ce long fragment pour deux motifs : d'abord, parce qu'il donne une idée fort juste de la manière de l'auteur, et ce que je veux surtout faire connaître quand j'analyse des Mémoires , c'est l'esprit et le caractère de l'auteur. L'esprit

d'un auteur de Mémoires, r*cst son style, ce style qui marche du même pas que son hivl tire , rôle à côte avec elle, qui se pasriionne de ses émotiuu.^, qui fx^rte l'empreinte pour ainsi dire saignante de ses souIVrances; qu'un éclair de gaieté illumine tout à coup, qu'une pensée douloureuse assombrit; tour à tour calme, ddsespéré, larmoyant, sloique, sérieux ou bouffon, suiv&nt les chance» bonnes ou mauvaises de la journée^ suivant les moMles impressions de Fftme. Voilà ce qui fait le ^&me infini du Km de M. Barbé-Marbois. M. Barbé-Mar- Ms est assurément vn hmme trèS'^ve» et il a écrit f liis* toire du gigot; c'est une âme ferme et inébranlable , et il ^ a des page» entière» dans son Journal oè l'on reconnaît la trace de ses larmes; c'est m» chrétien, et il maudit ses persécuteurs; c'est un proscrit, et il loue son exih Toujours l'impressioM du moment le domine, et il la reproduit avec une admirable naïveté. G est là, je le répète, le véritable méiite de ces pages si rapidement tracées, sans aucune prétention littéraire, mais pleines d'esprit, de natiirel et de grâce, et toujours inspirées, toujours vivantes d'émotion.

J'ai voulu aussi, en citant le nioiccau qu'on vient de lire (car, nous autres critiques, nous devons à nos lecteurs conopte dfft BOa dtaiiûDs comme de nos jugements), j'ai voulu Féanir une première fois tous les acteurs de ce drame attachant qae M. Barbé-Marbois raceiite, les montrer au pobHe dans une sorte de déshabiHd avant Mnstant où le drame commence, avant Theure où la toile se lève sur les misères et sur les sooffrances de leur exil; heare fatale, car beaucoup n'en re^ Tiendront pas, beaucoup mourronf sur cette terre où la proscription va les jeter I

Une dernière réflexion me frappe. Le temps marche. Tes années s'écoulent ; chaque époque reçoit pour ainsi dire de sa detancicre des avertissements et des leçons. Mais l'histoire a beau faire, toute expérience est perdue, toute leçon est stei ile quand elle s'adresse aux passions des hommes. Quelle est la morale qui ressort avec le plus d'éclat et d*autorilc de la longue histoire de nos troubles domestiques, pendant la révolution de 89? C'est que des haines politiques, nées d'abord de dissentÊments passagers, après s*èa*e combattues avec violence.

TOTAOEUBS

avec acharnement, après avoir versé le scuig des hommes, oni été bien souvent s'ellacer et s'éteindre dans le calme et la soit» dajité d'un malheur commua; des animositës^iue l'on croyait implacables se sont adoucies; des iatéréte que rien n'avait pu concilier se sont rapprochés » se sont ctMDpris ; des komines qui avaient vécu dans des partis extrêmes et dans des camps opposés se sont recherchés^ se sont prodigué des consolations et des secours; des mains qui avaient croisé le fer dos discordes civiles se sont unies dans une étreinte fraternelle et durable; car telle est la vanité^ tel est le néant des dissenti* ments politiques.

Li cc'peiiddiiL nous continuons à enUelciiir avec une sorte d'ubstination ces haines funestes <]ui ont troublé le siècle précédent, vi qui ont lail aboutir à des persécutions et à des violences une révolution commencée par la discussion intelligente et calme des giiels nationaux. Nous nous combattons, comme s'il y avait entre nous et nos adversaires politiques la vie et l'honneur de nos familles^ tandis que bien souvent il n'y a d'engagé, dans ces luttes terribles, que l'orgueil des combattants. Mais l'orgueil résiste, la lutte s'envenime» les partis deviennent inconciliables ; les résistances appellent les proscriptions; des hommes faits pour s'apprécia» pour se comprendre» pour concourir ensemble au bonhem* et à la gloire de leur pays, se calomnient sans remords» se déchirent sans pitié , jusqu'au moment où Tadversité les oblige» ainn que les prisonniers de la raillante, k souper du même gigot t

La corvtitté la ^'aillante arriva devant Cayenne le 21 biMmaire ; les déportés débarquèrent le lendemain. Le 22 brumaire an Vi correspond au 42 novembre 1797, et désormais, dans le récit qui nous l'esté à faire, quoique nous soyons encore en pleine république» nous ne nous servirons plus du calendrier républicain pour désigner les mois de l'année. Quelle que soit notre bonne volonté» il n'y aurait aucun moyen

Digiiizixi by Coogle

VOYAGCimS

de mettre ce calendrier d'am>rd avec le climat de la zone torride; car, ainsi que le remarque judicieusement M. Barbé- Marbois, a le soleil brûlera la Guyane en firimaire et en nivôse.»

Donc, le 12 novembre 1797, après une navigation d^environ deux mois^ les déportés de fructidor touchèrent la terre d'exil. Dès qu'on les vit descendre sur la plage^ l'empressement fut grand autour d*eux ; blancs, noirs, mulâtres, accouraient de tous côtés; mais Pichegru, à lui seul, flxait les regards. Sa gloire militaire éclipsait complètement toutes les autres renommées, bonnes ou mauvaises, qui lui fusaient cortëgc. « Personne, en eflet, dit Fauteur de ce journal, n'eut l'idée de iieiiïduJer : « Où est 1 oiaicur Truîison? Où est Barbé- » Marbois? » Et, sans un bon mulâtre qui eut pitié de moi, j'aurais succombé sous le poids de mon sac de nuit. »

Les déportés descendirent à Tbopital de Cayenne, oîi ils reçurent de la charité des sœui's hospitalières tous les soins dont ils étaient privés depuis si longtemps. La Yilleheuinois, le royaliste, coucha dans le lit qu'avait occupé Colloi-d'Herbois, mort en exil dans ce même hospice, quelque temps avant l'arrivée des proscrits de fructidor. Ce désagrément excepté, La Viiieheuroois et ses compagnons d'infortune n'eurent pas trop à se plaindre du séjour qu'ils firent à Cayenne ; mais ce repos dura peu. Le 26 novembre, un ordre du citoyen leannet» agent du Directoire, et qui exerçait dans la colonie un pouvoir sans limites, les transféra à Sinnamari, et c'est de ce jour que datent véritablement pour eux les souffrances et les misères de l'exil; c'est de ce moment qu'ils comprennent tout le sens (juc le Directoiie de la ré^uitlic^ue iiuiiçaise attache à ce mot, la déporîation.

La ville de Cayenne est petite, mais c'est une ville; elle a des ressources coni re la faim, contre la soif, contre la maladie, contre l'ennui. Sinnamari est un désert; le plus misérable village de France est mieux approvisionné, mieux construit, plus peuplé* Siimamari est borné au couchant par la rivière qui lui donne son nom; des trois autres côtés, il a pour limites des savanes impraticables et des marais d'où s'élèvent en toute saison des vapeurs malfaisantes et délétères; c'est le lieu le plus malsain de la colonie. Quand les déportés y arrivèrent,

biyilizûu by GoOglc

toutes les autorités gardaient le lit : le juge de paix« le maire^ le gardeHoaagasin^ le commandant militaire) avaient la fièvre; le mëdedn ne pouvait se guérir*

Gomme lieu habité^ Sinnamari échappe d'ailleurs à toute description. Que dire de quelques pauvres cabanes disséminées dans un espace considérable, construites en terre et on bois, couvertes de feuilles sèches, sans Iciiêtres, sans serrures, sans carrelage sur le sol humide? Que dire d'une centaine de colons, uniques habitants de cette terre de malheur, presque tous malades ou iiillinies, vivant de poisson ou de quelques cultures qui ne produisent pas, pour les plus riches, au delà du strict nécessaire? La véritable population de Sinnamari, ce sont des milliers de moustiques redoutables, qui font une guerre acharnée à toute créature humaine ; ce sont des myriades de poux de bois qui s'attaquent au hnge, aux habits, qui ravagent les livres et les papiers; ce senties scorpions, les mille-pattes, la mouche à drague, Taraignée-crabe, dont le yenin est fort dangereux ; puis des bandes de requins qui re« montent la rivière pendant la belle saison, des couleuvres d'eau d'une grosseur énorme; enfin, des serpents à sonnette

Pour un naturaliste amoureux de la science, on voit que c'est un pa)S fort curieux que Sinnamari; l'entuniologie y étale toutes ses richesses, et l'on peut y faire des études complètes sur les ophidiens. Mais nos malheureux compatriotes ne venaient pas à Sinnamari avec de telles pensées; relégués dans ce désert, ils ne demandaient que de pouvoir y vivre, et c'était là la difficulté.

Nous diviserons en trois époques la durée de Texil que M. Barbé-Marbois et ses compagnons eurent à souifrir à la Guyane. Pendant la première époque, les proscrits sont réunis; leur petite colonie se forme et s'établit. Pendant la seconde, elle est dépeuplée par l'évasion, par les maladies, par la mort. Pendant la troisième, les rigueurs de Texil dlmi-' liUL'iit ; ce (^ui reste des déportes retourne à Cayenne; un meilleur avenir luit a leurs yeux. C'e^t la période décroissante de la déportation.

M. iîai bé- Mai 1m)is s'était mis en pension chez la veuve d*uii capitaine d'inlanterie, mort deux mois auparavant à Sinna-

210 YOTAOSURS

mari. Madame Tr^on était une femme excellente^ qui, moyennanl huit cents francs par an^ ^ chargeait de nourrir et de loger son hàic, et lui prodiguait des soins admirables que rien n'aurait pa pa^er. M. Barbë-Marbois, n'ayant trouvé que les quatre murs (et queU murs!) dans le logis de madame Trion» semit en devoir de se meubler convenablement; mais il fal« lait commencer par fabriquer les meubles qui lui manquaienli et il Tentreprit. Il fit succeasivement un cadran^ un pupitrs», une escabelie, une table, une lanterne, une brouette ; il it une bibliothèqric, qu'il garnit avec des livres que Pichegru lui ci da pour quelques barriques de vieux vin il fit un violon; je crois même qu'il parvint à fabriquer une liarpe éolienne. C'est alitsi que sa ciiambre se meubla. Des scies, des rabots, des équerres, des maillets, tapissaient la luuraillft en guise de tableaux^ et le manteau (ju j1 avait appoi té de France lut converti en baldaquin et placé au-dessuïi de son i)ureau, pour le préserver, les jours de pluie, de l'eau qui tombait du toit.

Ainsi campe, M. Barbé-Marbois songea à te défendre contre le désœuvrement et contre l'ennui, deux mortelles maladies dans ce pays où il y en a tant d'autres, a Je voudrais répandre une vérité^ dit-11 quelque part, vérité que j'appuie sur ma propre expérience» c'est que le travail est la plus puissante consolation des malheureux. » il avait d'excellents livres^ produit d'une capture faite par la Piaillante pendant la traver» sëe. 11 se livra avec ardeur à la lecture. C'était la première fois que Virgile, Corneille, Racine, Horace, Cervantes, le Tasse, Pope, Bossuet, étaient lus dans un pareil gîte, à deux lieues d'une peuplade d'Indiens Galibis ; Horace avait écrit :

Me Colchus et uUimi Noficent Geloui.

On eût dit que M. Bai'bé-Marbois se chargeait d'accomplir cette prédictiou.

* Les convives de Pichegru, dit M. de Marbois, se nu quaieut de ma simplicité, lorsque, faissant les homicurs de ses Joyeux b inquets, il leur disait . « Buvons un verre de mon Virgile! Sablons une strophe d# mon Horace! Une rasade a la mémobre d'Homère! «^ottf mol, je . eroyaîi sincèrement m'étre enrichi.

Ht

M. fitrb^Marbois savait peindre; il y oonsacmit ane parlie de son temps. Malgré les difticultés sans nombre de l'exéei»* tioD^ il créa une nouvelle école de peinture» l'école de Sinne* mari» comme il l'appëlle plaisamment» et il eut un grand tuo» cès parmi les sauvages. Un jour cependant un nègre nommé Adanis» dont il avait fiait le portrait de profil» se révolta contre lui. M. Barbé-Marbois lui af ant wnnùncé que son portrait était Ùni, le nègre s'approcha : « Comment, fini ! citoyen dépoité, s'écria-t-il, vous dune pas voir que je ne suis là qu'à moitié? yiiand me forez-vous l'autre zieu et l'autre zoreille? »

Le reste du temps, M. Barbé-Marbois le passait à f^e promener dans les environs, quainl le soleil ou la pluie ne l'emprisonnaient pas chez lui, ou à visiter ses compagnons d'exil. On se réunissait ordinairement dans la chambre habitée par Tronson, Barthélémy et Lafton-Ladébat ; et ce qui entretenait au sein de la colonie et dans ces réunions de chaque jour une apparence de faon accord» malgré la dissidence des opinions et Tinconciliable opposition des caractères» c'était que» lamb* sère étant affreuse» chacun s'appliquait» dans la proportion de ses moyens, à en alléger le poids pour lui-même» et eon« courait ainsi au bien-être de tous; car ce qui profitait à l'un devenait bieutùlj par i ellet d'un ra|^)piuclieinent <jontinuel entre des soulTrances communes, le p:irtay;e des auu es. ioutes les s iciétés, si puissantes qu'elles >()itMit, ont dû commencer, coiiime la colonie des di jMH iés de Sinnamari, par ùlie d'irapei'cepLibles coalitions de misères de tous genres, dans lesquelles la diversité même des esprits et des caractères concourait au bien-être général ^ et c'est ainsi que des homraas qui appartenaient tous aux classes les plus élevées, les plus instruites et les plus polies de la nation française» des hommes qui avaient joui de» bienfaits de la fortune» qui avaient reçu les caresses de la civilisation la plus raffinée» se trouvèrent tout a coup transportés pour ainsi dire à l'oi igine brute et sauvage des sociétés, et forces de remonter le cours de la civilisation jusqu'à sa source cachée daas les marécages du désert. Mais rendons-leui justice : il était impossible d'accepter de Hieiiieure grâce ce rudiment de malhein* dans lequel la destinée les obligeait à lire» et de iiiei' meilleur parti de la

mauvaise fortune. Aussi la colonie trouva-t-elle bientôt des ressources dans le zèle actif et dans la variété des aptitudes de chacun de ses membres, et rbarmonie dans le sentiment de leur utilité et de leur mérite. Le général Willot se fit tailr leuTj et il excellait aussi à faire la cmsine; on Festimait sur* tout (tour ses macaronis. Barbé-Marbois avait inventé, comme préservatif contre les piqûres des insectes» des bottines de gros papier; et cette merveilleuse chaussure, qu'il fallait» bien entendu, renouveler chaque jour, avait eu un immense succès; l'ouvrier ne pouvait suîQic à. la consommation. La Villeheurnois doiiuait des leçons d'anglais à IMchegru, qui tuait du gibier pour La Villeheurnois et pour tout le monde. Boui dou labourait, suait, soufflait sous un ciel de feu. LafTon- ' Ladébat nourrissait des poules. Barbé-Marbois, l'homme le plus industrieux de Sinnamari, non content d'être le bottier de la colonie, en était aussi l'ingénieur en cbef; il ouvrait des routes, il convertissait en promenades des marécages impraticables, il comblait des fossés et desséchait des fondrières. Aubry, Pichegru^ d'Ossonville, le secondaient dans ces travaux. Trônson-Ducoudray^ d'une santé délicate^ n'en payait pas moins sa dette; il lisait admirablement, et rémplissait^ à lui seul, par le charme de son débit et l'entraînement de sa parole, les longues et monotones soirées de l'exil.

Seul, étranger à ce bon accord et à ce concours profitable de toutes les volontés, l'abbé Brottier, celui qu'on appelait le commissaire du roi, déplaisait à tous les partis et ne rendait encore service à personne, ne voyait personne; je me trompe, i'dbbé Bfottier^ le légitimiste, s'était lié avec Billaiid-Varennes.

Billaud-Varennes, que les proscrits de fructidor trouvèrent établi à la Guyane, où il avait été déporté quelques années auparavant en exécution d'un jugement du tribunal révolutionnaire, Billaud-Varennes, ci-devant terroriste comme Bourdon de l'Oise, avait sur ce dernier un triste avantage dont nous devons lui tenir compte pour Teffet dramatique de notre récit : c'est qu'il était resté fidèle à la Terreur; il la représentait au yrai, il en était l'image, tandis que Bourdon n'en avait conservé qu'une empreinte a£faiblie^ et presque effacée par sa défection. Billand^Varennes était arrivé à Sin-

namari le 27 octobre n95, ot il semblait que la Terreur l'eût suivi. Le tonnerre éclata sur la plage au moment de son débarquement, et une incroyable frayeur s'empara de Tesprit des Indiens, qui s'imaginaient que le ciel tonnait contre ce grand coupable. Aussi toutes les maisons lui furent-elles fermées^ et il trouva difûcilement un asile. Pour une société^ il n'en eut jamais; il irivait seul^ n'ayant d'autre compagnie, dans sa retraite, qu'une perruche qu'il s'amusait à faire parier et qu'il avait fini par aimer avec passion, lorsqu'on jour un oiseau de proie fondit sur elle et la dévora à ses yeux; Billaud'-Varennes pleura. Son isolement devint plus affreux que jamais ; mais le 18 fructidor eut pitié de lui et lui envoya Fabbé Brollier.

Ici se termine la première et trop courte période que j'ai nommée l'époque de l'établissement et de la réunion des déportés. Quelque rapide et incomplète qu'ait été mon osqui^sse, mes lecteurs sont en état d'apprécier maintenant quelle espèce de bien-être nos malheureux compatriotes pouvaient trouver, en Tabsence de toute autre ressource, dans la communauté bien souvent stérile de leurs efforts. Mais ce triste bonheur dura peu ; la mort vint entamer cette réunion^ et les ravages qu'elle lit en peu de temps parmi les déportés de Sinnamari prouvent que M. Barbé-Mariiois avait bien jtigé le 18 fructidor, lorsqu'il avait dit : m On veut nous assassiner sans l'ap» pareil du supplice; on veut nous tuer sans foire couler notre sang! »

Le vieux général Murinais fut le premier frappé. U se sentait mourir, et demanda à être transporté à Cayenne. Le citoyen Jeannet lui répondit que sa demandai seraU envoyée

au ministre de IHntérieur par le premier bâtiment. Pendant ce Lcmpb-là, iiiallieureux se mourait, éleudu sur une paillasse, dans uii lit sans rideaux, tuui iiienté moins par la ma ladic et par de cruelles privations que par des milliers d'insectes qui bourdonnaient autour de sa tôte, résigné pourtant et gardant un profond silence, comme pour ne laisser après lui aucune trace de ressentiment. M. Barbé-Marbois ne l'entendit prononcer que ces paroles : « Plutôt mourii" à Sinnamari sans reproche, que vivre coupable à PaiisI » Cependant

lU VOYAGECJBS

la permission de le transporter à Caycnue arriva; c'était le 2i d<5ccmhre 1797; Muiinais était mort depviis quatre jours.

Bientôt n»uuruLTronson-l) icoudiay, après avoir vainement protesté, dang une lettre admirable, adressée au citoyen Jean- Dct, et qu'il faut lire dans Je Jinirivil de M. Marbois, contre cette inique aggravation de peine qui résultait pour les déporl($â de leur séjour à Sinnamari; il mourut après une loo^ gue agonie^ laifisaot pour ses jeuaes enfants une Insinictuai paternelle qui commençait par ces roots sublimiv : «ia mewi^ moi enfants! tous perdes, à deux mille lieues do Tour, ma ami tendre quA tous connaisseï à peine ; maisk Pfovidenoa TOUS resta ! »

lî. Barbé-Mar)M>is Tenait de «piitter le lit de mort do Tronsoti-Docoudrayi un passant lui crie : « Bourdon se meurt et- TOUS appelle. » 11 eourut à sa case : Bourdon Tenait de mourir, il n'y avait auprès de lui qu'un iRgre qui [uuiUait dans les poches du mort et d'ivalisail sa malle.

Quelques jours après, La Yillehi urnuis mourut. Rovere, le conventionnel, qui avait habité avoc Bourdon de l'Oise, avait gagné sa maladie, et, s'élanl réfugié cliez La Villebeurnois, il lui apporta la contagion. I.e royabste La Villebeurnois n'avait jamais pu soullrir Bourdon, a N'est-il pas étrange, disail-il à S3S derniers moments, que je succombe à la maladie dont Bourdon est mort, et qu'elle me soit apportée par Rovèret »

Rovère mourut. 11 avait obtenu d'èiretransportd à Gayenati mais le naTire sur lequel on l'embarqua^ poussé par des Tente contraires, fat obligé de rentrer à Sinnamari. RoTère était mourant, il fallut le bisser, ainsi qu'un ballot do marchandises, de la goélette sur le port, et il fut blessé pendant cette manœuTre. Il succomba peu de temps après.

L'abbé Brottier mourut; et, sans doute, s'il lui restait des larmes depuis la mort de sa perruche, Billaud-Varennes le pkura. Disons ccpendaut que I>roltier s'était lait estimer pendant cette seconde et funeste péiiode de la déportation par son dévouement à soigner les malades. H s'était emparé d'un emploi que personne n'ambitionnait au sein de cette affreuse contagion ; c'était celui d'ia&nmei> et il le remplit avec sele et courage.

VOTAGEURS nh

Ainsi, sur quinze déportés dont se composait ia colonie re- Uguée à Sinnamari, six Tenaient 'le mourir en ^elqiies mois; et c'en était fait des autres^ si, malgré les prëcaatioBs SKI» nombre dont ils étaient l'objet, ils n'eussent pris le parti de s^enftiir, rësohilîo» hardie qu'ils exécutèrent avec autant de bonhenr que de courage. Un matîn^ le citoyen leannet apprit, non sans un Tiolent. bhagrin, que sept de ses prisonniers tenaient d'arriver à Surinam après une heureuse navigation, et qu'ils avaient été accueillis comme des amis et comme des frères par les autorités hollandaises. Les détails de celte éwi^^i on sont fort curieux; mais li faut les aller chercher dans le journal de M. Barbé-Marboîs; je craindrais trop de diminuer iiiitérèt de ce récit en l'abrégeant. Pichegru fut le chef de Texpédition; c'est tout dire ; elhs fut menée vivement, comme la conquête de la Belgique. Une fois, sur la frêle embarcation où ils étaient entassés, les fugitifs^ aflaiblis par le mal de mer, rendus de fatigue, découragés par les Tiots contraires, Tonlarent forcer Plch^a à reàeher pour quelques jours sur un^ point de la côte qui fitisait partie dtt territoire français; c'était se perdre. Nais Pidiegra prH un Um êe commandement qui imposa h ses compagnons; le gé* néial en chcC de ranncc du Nord saibit le gouvernail et brusqua la manœuvre ; son sang-froid les sauva.

Pichegru passa eu Anj^letorre avec Delatuc, Ramel et d^Ossonville. Ce ne fut que deux mois après (|ue BarlhiMemy et Willot s'y rendirent ('e leur côld. Aubi y mourut i DiMnirary; Leleliier, le fidèle domestique de Barthélémy, qui l'avait ao eompagné par dévouement à Sinnamari et s'était enfui avec hiî, motirut dans la traversée. Tehe fut la fortune de révasiottv

M. Barbé-Marbois et LafTon-Ladébat étaient donc resiês seuts à Sinnamari. LatTon était malade, il ne pouvait songtT à fuir; mais M. Barbé-Marbois s'y refusa, nrafgrë les phis vives instances. Il se considérait comme un otage que le sort de la guerre avait fait tomber aux mains de ses ennemis, et il craignait, en Si dérobant à leurs persécutions, d'appeler de nouveaux malheurs sur sa fdiiiilli'. li a ail laissé en France sa femme et ses enfanis, et il n ' Joulait pas, s'il prenait la fuite, que le Directoire ne se vengi^^ sur eux en les dcpouillant.

ne VOYAGEURS

Cette crainte rarrêta sur le rivage qui \il partir le reste de ses compagnons d'infortune, et il se trouva seul sur celte teiTe funeste qui avait dévoiv loin les autres.

Cet isoleuieiit dura peu. I larjs le cours du mois de juin 1798, et plus tard, le 29 septeitil)i e, on vit entror h Cayenne des bâtiments français qui transportaient à la Guyane des cargaisons entières de prôtres déportés; ils arrivaient par centaines. On les établit, ou pour mieux dire on les jeta d'abord sur la côte de Gonamana ; c'était un lieu infect à quelque distance de Cayenne. Mais la mortalité fut si grande parmi ces malheureux, que le citoyen Jeannet, toujours compatissant a|irès eoap, toujours humain quand il avait Ja main forcée, se résigna à les faire transporter à Sinnamari, après avoir ordonné de mettre le feu aux cabanons qu'ils avaient habités.

M. Barbé^Marbois vit arriver les débris de cette colonie dé^ trotte en naissant. C'était un triste spectade! des. vieillards livides, des malades chancelant à chaque pas, et chacun portant son paquet, se traînaient avec peine vers les cases qui leur étaient destinées; quelques-uns moururent avant de les avoir atteintes. Des sauvages, témoins de ces affreuses misères, maudirent les hommes civilisés qui avaient pu ordonner de pareils châtiments, et le peuple poli qui les tolérait.

La situation des nouveaux déportés no fut pas meilleure à Sinnamari. La contagion les avait suivis, elle conlinva les ravages commencés à Gonamana. Je vais citer une lettre du commandant militaire de la colonie, adressée au citoyen Jeannet» et qui donnera une idée, cette fois bien complète, des tortures que la déportation réservait à ses victimes; je ûnirai par celte citation le tableaitque j'ai rapidement tracé de cette seconde et triste époque de l'exil de M. Barbé-Marhois. f ai hâte d'arriver à des temps plus heurenx pour nos estimahles compatriotes et poiur nous*

Voici celte lettre :

^ Sinnamari, S nivdse an m âàomhn 1796).

«Vhdpitalest dans Fétat le plus déplorable; la malpropreté et le peu de sarvâtla:^ ont causé la mort à ptusieurs

déportés. Quelques rn ilades sont tombés de leur liamac pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les relevât : on en a trouvé de morts ainsi par terre. Un d'eux a été étoufTé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête^ et les pieds étant restés suspendus.

» Les cfl'ets des morts ont été enlevés de la manière ht plus scandaleuse* On a vu ceux qui les enterraient leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour foire entrer bien vite leurs cadavres dans une fosse trop étroite et trop courte. Us commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt accourir à la dépouille des expirants. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'eipres* sions.infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment Jt; leur agonie.

» Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentait à leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamaient, et il leur disait: « Vous êtes morts, ainsi ceci doit » vous sulûre. » Il n'avait pas donné de vivres pour le premier envoi de déportés venus de Conamana. Ils étaient exténués en arrivant ici^ et tombaient d'inanition. 11 a fallu les coucher sur la terre, et les malades ont été dévorés des vers avant d'expirer... »

Avant de quitter Sinnamari, M. de Marbois nous conduit un instant, à quelques lieues de là, dans un viUage d'Indiens-

Galibis. Nous ne ferons qu'y passer; mais il faut pourtant que nous connaissions les singuliers voisins que l'exil lui a donnés. Il manquerait quelque chose à l'exactitude de cette analyse si je négligeais de parler de ces honnêtes sauvages qui tiennent une si grande et si légitime place dan^» les souvenirs de M. Barbé-Marbois.

M. Barbé-Marbois a eu de fréquents rapports avec les Indlens- Galibis ; il a été leur hôte, leur juge de paix, leur historiographe ; il est allé chex eux et il les a reçus chez lui; il a

YO¥àÛ£UBS

étudié leurs mœurs, leurs usages, leur sociabilité, leur religion^ non dans des livres, mais surlélërrain, pour ainsi dire.

U Ciyl eolit dans la case du sauvage, il s'est assis à sou foyer, il a couché dans am liainac sous les vieux arbres des forêts TÎerges; je crois même qu'il a poussé le courage jusqu'à boire de son MU. En un mot, M. Harbé-Marbois a pris l'état de nature bui' le fait, et, s'il n*a pas rapporté de cette ctuda uu grand enthousiasme pour la vie sauvage, ce n'est pas faute d'avoir trouvé à la Guyane un gouvernement absurde, une civilisation misérable mais c'est qu'en véhléle citoyen Jeannet est un aimable homme auprès du mieux apprivoisé des 6alibis, et que Simapo fait aimer Sinnamari.

Simap4f est un village indien à trois lieues des établissements français. Chose reroarqucble ! ce voisinage n'a presque rien changé k la physionomie originelle de ces peuplades indigènes. Après trois siècles de relations non interrompues avec les Européens, et je ne sais combien de tentatives pour les civiliser, les Indiens sont restés sauvages ; le caractèi-e primitif s'est obstiuéinent conservé; et les observations que M. (Ir Maibui» a eu occasion de faire à Simapo s'a[>piiqueraieiit tout aussi bien à telle autre partie de la Gujane sauvage (ju'il n'a pas u^iU e, et dont il ne parle que d'après les ténidii^nages des naturels du pays. Nous pouvons doue êti*e bien tranquilles; ce suut de xéritaMes sauvages, des Galibis pur sang que nous allons voir, iiommes, femmes et enfants.

Les Indiens-Galibis ne sont pas grands, mais ils sont robustes, et leur taille est élégante et distinguée. Leurs dents sont f<Mrt blanches, leun cheveux toujours noiis. Ils portent pour tout vêtement un pagne de six pouces caii^; un arc, des flèches^ un easse-tête, composent leur armure ; ils y joignent souTent une calebasse, et quelquefois une Hâte k trois trous. Un casque, formé de plumes hautes, colorées et brillantes, couvre leur tête.

Ce sont d'intrépides buveurs; ils composent avec les suc? ée quelques plantes et des uilusious de cassave un breuvage exécrabK' (|u'ils appellent virou,ei qu'ils aiment de pai=sion. Dans queii^ues tribus, le* femmes mâchent le manioc avant

VOYAGCURS

de le faire bouillir dans de grands vases où fermente la liqueur. C'est avec celte boisson que les Indiens s'enivrent, »»t leur ivj esse dfire quelquefois trois ou quatre jours; des qu ils ont repris leurs sens, ils se remettent à boire, et ils se font voaûr pour boire encore; boire, c'est leur giande alTaîre; ils eotreprennent de longs voyages pour aller en boisson^ comme nos marchands forains pour aller en foire; les femmes, les enfontSy les chiens, les poules^ les suivent dans ces expéditi<mSy et tout le monde boit. Les enfants sont élevés à bien boire, les femmes s'enivrent quand vient leur tour; car ces peuples observent une discipline admirable dans Tivresse : les hommes d'abord, et pendant qu'ils boivent, les femmes gardent leur raison et servent leur^' maris ; ensuite les femmes, et elles sont servies par leseulanis ; les enfants, ei cela est bien juste, ne s'enivrent que les dcMoiers. Ainsi toute la lamille y passe dans un ordre ëditiaut. Les enfants eux-mêmes ne boivent que l'un après l'autie, et s'enivrent par ordre de primogéniture.

Ce peuple d'ivrognes n'est bon à rien. Parlez-leur de cultiver la terre, ils n'entendent pas cela : ils ne connaissent que la culture du manioc. Ëssayez de faire entrer dans leur téte ndée de propriété; impossible. Ils ont tout en commun, excepté les femmes et les poules. Malheur à celui qui ne sait pas défendre les produits de sa chasse! La violence le dépouille. La meilleure part au plus fort. Tout bien est au premier occupant. Hien au surplus ne donne Fidée de la misère, de cette misère qu'engendrent la paresse et la débauche, comme l'aspect de leurs habitations; ils véj^ètent là, plus nonchalants, plus hébétés, plus malpropres, dans une promiscuité plus dégoûtante avec les cocliun^, les cluens elles mahipourris, plus enfumés, plus inlecth que les plus misérables gardeurs de pourceaux de lii basse Auvergne. Dois-je ajouter qu'ils sont sans foi ni loi, déliants, menteurs et pillards, qu'ils battent démesurément leurs femmes, qu'ils se yengent avec du poison, qu'ils massacrent leurs prisonniers, qu'ils mangent quelquefois de la chah: humauie? il est vrai que ce n'est jamais sans donner des marques d'une profonde douleur. Avec tout cela, ces hommes sont religieux. Us ont

«to ' VOYAGEURS

ridée d'un grand vieillard qui gouverne le monde et qui s'occupe tout particulièrement des Gai ibis; ils croient à un bon et à un mauvais génie; ils ont le Tamouchi qui est le dieu du bien, et THirocan le dieu du mal, auquel ils disent de grosses iijures en Tadorant. Us en ont une grande peur^ et le soîr> ayant de se coucher. Os renversent tous leurs meubles, pour que le malin esprit, s'il Teut s'asseoir chez eux, y soit du moins fort mal ù son aise et n'y revienne pas.

La condition des femmes est triste chez les Indiens. Nous sommes pourtant dans le pays des Amazones^ non loin de ce grand fleuve qui voyait autrefois, dit-on, sur ses deux rives de» populations de femmes libres el guerrières, ennemies des hommes, qu'elles avaient chasses de leur republique, et qu'elles ne conseniaieiit à voir qu'une fois l'an; et pendant ce tempslà les maris étaient obligés de les nourrir et de les servir, tandis qu'elles se tenaient tranquilles dans leurs hamacs». Les Indiens-Galibis ont changé cela. Les femmes sont un peu moins bien traitées que les négresses chez les planteurs américains, un peu mieux que les bêtes de somme. Ce sont elles qui portent, sur leurs épaules et sur leur tête, les plus lourds fardeaux pendant les voyages. Un Indien bat sa femme à tout propos, et quelquefois il la tue sans que son crime appelle jamais ni châtiments ni représailles. Les femmes galibies sont au reste d'une espèce assez remarquable. Ëlles sont petites, mais bien faites et souvent jolies. Malheureusement la rigueur de leur condition, les travaux du ménage, les grossesses multipliées, l'ivrognerie, le libertinage détruisent rapidement leur beauté. Leur accoutrement est étrange. Elles vont à peu près nues. Des colliers de dents de tigre el d'autres auiaïaux féroces pendent a leurs bras et à leur cou. Leur menton est orné d'une touffe d'épingles dont les pointes sortent par un trou percé au-dessous de la lèvre inférieme, et rendent fort redoutables les baisers qu elits ont rhabilude de donner à tout venant. Elles portent deux jarretières inamovibles, l'une au-dessous du genou, l'autre au-dessus de la cheville. La chair ainsi refoulée entre deux ligatures produit un moUet mons-

1 Lmru édtAoAtet, tomei VllI et XV«

trueux^ qui se répand tout autour de la jambe et la fait ressembler à une balustrade; c'est un grand charme pour les yeux d'un Galibû Ces femmes se peignent tout le corps^ de la tête aux pieds^ avec un mélange de graine de rocou et d'huile decarapat, qui prend sur leur peau la couleur de la trique; sur ce fond rouge, elles dessinent des arabesques* Ainsi badigeonnées, elles se croient Têtues^ etse présentent avec assurance devant les hommes» Elles aiment de préférence les étrangers^ et se montrent très- impatientes de les instruire. Quand M. Liarbé-iMarbois remonta dans son canot pour n'iourner ù Sinnamari, un essaim de femmes le suivit à la nage, comme des sirènes, rougissant Tcau avec la teinture de leur corps. « El h s iiuuà appelaient, nous jetaient de IVaii, poussaient la pirogue et la retenaient, s'y suspendaient conniie puur la submerger. Toutes ces agaceries ne servant de nen, elles nous dirent : « Restez, et nous vous apprendrons encore quelque chose! » Mais M. Barbé - Marbois en savait assez sur les femmes des Galibis^ et il continua sa route sans leur demander leur secret.

Le voyage de Simapo rendit service à M. Barbé-ldaii>ois; de retour à Sinnamari, il put se croire dans un paradis ter* restre; mais son illusion dura peu; il fut bientôt rendu au sentiment de la réalité pai* les souffrances et les avanies de son exil.

Cependant, le 44 novembre 479S, le citoyen Jeannet avait

quitté la colonie; un autre a^cnl, nommé Burnel, était arrivé à sa place; et ce citoyen valait l'autre. Un jour M. Barbé- Marbois avait la lièvre. Entre un officier chargé par l'agent Burnel de le transférer à Cajenne (à vingt-cinq lieues de là), sous la garde de cinq soldats. Le malade ayant sollicité un sursis, l officier montra un ordre en tèlc duquel il y avait deux mois :« Liberté, IVaternité,» qui ne soullraienl pas de réponse. M. Barbé-Marbois partit à pied, emportant sa fièvre et la trainant sur les chemins jusqu'à Cayenne. A Cayenne, on le mit à Thèpital^ où il guérit. Alors il eut l'idée de demander à l'agent la permission de s'établir dans le voisinage de la ville^ puisque aussi bien on l'y avait amené comme un criminel par mesure de sûreté ; et il adressa à Burnel une lettre

qui fintoait par en mol» : Tûi Vhonmur dê wub êàtaer. L'impertinence de ce formulaire déplut à Barnel^ et il répondit H M. Rarhë-Marbois en lui faisant intimer l'ordre de partir pour Siniiauiai i mr-le-champ ; car c'est une remarque àlaire, que la hhei ti' ci la fi'atornité de ce temps-là veulent toujours être oWies sur-le-rhanip, et (|u eiles ne sont guère patientes avf»r le prochain. M. Rarlx^-.Mai bnis revint donc sui -l(>-champ à Siunaniari; mais il ne devait pas y rester longtem[)s : le 48 brumaire approchait. Le règne des Barras et des Baruel touchait h sa fin.

Ce jour-là méme^ et deux mois avant que la nouvelle de ce coup hardi parvint à Ca^enne, une révolution éclatait dans cette colonie, un coup d*Ëtat frappait l'agent Bumel, et c^était M. Barbé-Marbois qui conseillait^ qui encourageait ces repré* sailies* Mais hitons^nous de le dire : il était impossible d'avoir plus souverainement raison. Du reste, voici l'histoire delà révolution consoniniëe à Cayenne le IJ novembre 1799 : M. Barl)é- Marbois avait délinitivement quitté SLnnamari dans les premiers jours du Hiois (l'août. Il trouva Cayenuc dans une grande agitation. Deux partis divisaient la ville : les noirs et les blancs, les noirs éniar-cipés par le décret conventionnel du 46 pluviôse, libres, c'est-àndire oisifs et nécessiteux ; une inexplicable imprudence de l'agent Burnel venait de les appeler dans la ville de tous les points de la colonie, sous prétexte de repousser une attaque des Anglais, et ils étaient accourus en foule, armés et menaçants. Les blancs comprirent le danger de leur situation, en présence de cette cohue qu'atiimait seciètement le mauvais vouloir de Buniel ; ils avaient pour eui la troupe de ligne, les hommes de couleur aflf^nchis avant le décret de pluviôse, leur bon droit et les conseils de Barbé- Marbois : ils étaient forts, lis résulorent de frapper un grand coup. C'était le 48 brumaire. Les nègres étaient rasseniWés sur la place, devant la maison de l'agent; ils avaient six canons, des sabres, d s fusils, et faisaient bonne contenance. Leurs émissaires appelaient aux armes dans toute la ville, et Dieu savait seul ce qui allait arriver. Un capitaine, suivi de quelques grenadiers, se présenta devant les noirs et leur commanda de se disperser : ils no bougèrent pas. « Peloton,

BvnM t cria le capttaina ; en joue !... » Ces mots eurent tout reffet d'une décharge de mousqueterie. Les nègres tournèrent le do6 et «^enfuirent à toutes jaml>es^ sautant par-dessus les canons et jetant leurs armes.

Ce n'était rien. La gravité de la crise commandait de couper le mal dans sa racine. Les colons étaient rëunis chez Bai hé Marhois. On y do'c'ida (fii'il fallut s'emparer dti gouvernement de la colonie, n niplaeei- liuiuel, et le déporter. Heureux Burnel! On le dépf.i iail en France, et Barhé-Mai hois, chef du parti vainqueur^ restait à Cayenne! Mais la colonie était sauvée.

Une nouvelle ère commençait : Franconie, citoyen renommé pour son mérite et pour ses vertus, fut placé à la tête des affaires, et lionora son administration par ime économie sévère et une active réforme des abus. On vit renaître la confiance, et jamais la colonie ne fut plus tranquille et plus heureuse que pendant les deuic mois que dura cette interruption de ses rapports avec le gouvernement de la métropole. Quel était ce gouv^ement? Pei'sonne ne le savait. On se croyait encore snus le Directoire, et il faut avouer que, diuis cette croyance, la position de M. Barbé-Marbois devenait fort critique; car, après avoir cliassé Burnel, il était devenu le conseiller d'Ktal de i iisurpaîcur, et il s'était dévoué au nouveau gouvernement avec plus (ie zèle que de prudence. CMie dirait Barras? C'était là une terrible < question, à laquelir un beau jour (oui, c'était uu beau jour ! ) l'arrivée d'une frégate française répondit.

Cette frégate apportait la nouvelle des événements extraor^ dinaires survenus en France deux mois auparavant; de plus, M. Barbé-Marbois et son unique compagnon de fructidor, H. Laffon-Ladébat, étaient rappelés ; la révolution de Paris pardonnait à la révolte de Cayenne ; le IB brumaire de Bonaparte amnistiait celui de M. Barbé-Harbois, et lui envoyait gracieusement ses passe-ports. Ainsi ces deux coups d'État se tra liaient en frères. M. Barbé-Mar'iois s'empressa donc de paria ; il obtint de s'embarquer sur la frégate qui avait apporté ces lieureuses nouvelles. îl quitta Cayeiuie, avec LalVon- Lâdébat, ie U^i janvier 1600, deux ans et quatre mois après

son 6xil. 11 partit, non sans avoir jeté un regard douloureux sur « ces tombeaux insatiables » qui avaient dévoré un si grand nombre de ses compagnons d'infortune^ non sans aYoir mouillé de ses larmes cette terre de malédiction que son tiayail avait fécondée^dont sa constance avait dompté langueur. aSinnamari» Gonamana, adieu ! J'oublie vos exhalaisons empestées, vos insectes venimeux, vos eaux bourbeuses, vos tigres^ vos serpents ! SlJi ur où la haine a déployé ses fureurs sur tant de têtes innocentes, lieux consacrés à Finjustice, à la mort, adieu l Je vous quitte pour retourner dam ma belle patrie ! »

M. Barbé-Marbois revint en France, et s'il chercha comment s'était accomplie cette prédiction de Jeffcrson r «La violation des lois ne reste jamais impunie maxime qui avait soutenu le courage du proscrit, et qu'il avait placée en tête de son jour liai comme une protesûlion et une espérance; s'il chercha, disons-nous^ quel châtiment avaient reçu les violateurs de la constitution au i 8 fructidor, voici ce qu'il trouva : La Héveillère-Lépeaux, le théophilanthrope, vivait fort tranquille à Montmorency, au milieu de ses coUecHons d'histoire naturelle, de ses manuscrits et de ses livres. Rewbell mangeait, à Paris, une fortune très-honnète. Barras, qu'on avait trouvé prenant un bain chaud quand se fit le 18 brumaire, continuait à Grosbois ces habitudes douces et yoluptueuses qui avaient charmé les ennuis du Luxembourg, Ainsi des autres. Tous les proscripteurs de fructidor se portaient à merveille et vivaient bien; car on recommençait à bien vivre; et, prescripteurs et proscrits, cincu a devaU avohsa place à ce grand festin d'ordre \m\Aic auquel le général Bonaparte conviait alors toute la France. M. Baihë-Marbois n'avait rapporté de l'exil aucun ressentiment ; il vit donc sans regret le bien-être et la sécurité dont jouissaient tons ceux qui l'avaient envoyé, quelques années auparavant, à dixhuit cents lieues de sou pays, manger la cuisine du général Wiliot et taire des bottes pour les Indiens-Galibis, Mais que pensa-t-il de la maxime de Jefferson? c'est ce que M. Barbé-

i The violation of laws iiever remains uopunlshed,..

Marbois ne nous dit pas. Pour moi, voici comment je Toudi'ais traduire cette phrase anglaise: «Les proscrits ne meurent pas toi:yours sur la terre étrangère; les déportés revoient quelquefois leur patrie.» Voilà tout. Défendez donc vos lois, ne souffrez pas qu'on les viole impunément; car la Providence que \ous invoquez ne prendra pas parti pour vos €k)nstituttons périssables, A-t-clle pus parti pour la Constitution de Tan 111 ?

M. Barhé-Marbois avait cinquanle-cinq ans quand il revit la France en 1800, et pour tout autre que pour lui, après les souffrances et les fatigues de l'exil (l'exil est comme la guerre, les années y comptent double), ce rf^tour en France était le signal de la retraite. Sa carrière politique avait été assez honorable et assez remplie; successivement consul général aux États-Unis d'Amérique, intendant de Saint-Domingue, ministre à Vienne et à Francfort, membre du conseil (les An cicns, proscrit de fructidor et réhabilité de brumaire, M. Barbé-Marbois avait droit au repos. Qui Teût dit cependant? Une nouvelle, ime brillantei carrière allait recommencer pour lui, telle que Tambition la plus ardente et la plus jeune pouvait à peine la concevoir et l'entreprendre. Cest que l'esprit de M. Barbé- Mai Lui:. ctaiL resté jeune en dépit de l'âge et du malheur; Texii avait bien trempé son àinc, l'isolement etrélude avaient doublé les forces de son intelligence et de sa rait-on. M. de Marbois était parti puur l'exil avec la réputation d'un administrateur habile et d'un orateur distingué; il était revenu homme d'État. C'est là le secret de cette haute foi tune politique à laquelle U s'éleva du premier coup, car il était déjà ministre du gouvernement consulaire en 1801.

Il ne m'appartient pas de raconter sa vie depuis cette époque, ce serait sortir des limites qui me sont tracées par mon sujet même. Je dois Ûnir avec le Journal if tin déporté, et ce journal finit en 1800. Mais cette histoife, que je n'ai pas le droit de raconter ici, mes lecteurs la connaissent, elle a été assez publique et assez illustre. Dans toutes les circonstances, et parau luus les ulules (jui ont rempli celte période de nos annales politiques, toujours M. baiLe-Maibuis a clé vu au poste où pouvaient être le mieux défendus les lois et les intérêts du pays; et qui le chercherait aujourd'hui , retrouverait

is.

encore à ce poate de lëg;*litë et d'honneur le dernier 8arrt« iraot des dépùrtétfim jugés de fructidor K

ni

LE ^ilfBAAIi AIiLARD^

ÂrhTéd du générai Aii&rd i Pans. — bon portrait. —Son bUtoire. — Mxlama AllMd. — 0<Miditioii àa§ tmmu i Lalion. ÉdiMwtion àm «ofiuiti. —

Pnrtrait d3 Rm^et^Sing » aon curactèra et ses goûts. — Histoire du di««

niant de Cabbonl. — La iusticf k Lahcre. — Préjugés religieux du peuple : les fakirs. — L'armée; système de lecrutemeRt et d'afgfovisienaewTit nulitairas. — Singuliers duels.

15 octcbie 1695.

Il y a quelque part^ en Asie^ vers le 30* degi*é de latitude, entre linde britannique et la Perse^ un pays que nous connaissons fort peu^ quoiqu'il soit très-peuplé^ trës-ricbe, très-indus* trieux^ et à f»eu près aussi étendu que la France. Ce pays,

dessiné en delta pur la jonclioii de i'Indus et du Sutledge, couiuiiné vers le noid par ies cimes verdoyantes de l'Hima-

' Ceci était écrit en 1836. M. de Barbé-Marbois est mort l'année suivante.

3 J'ai publié dans le Journal ie» Débats, en 1S35 et 1886, une 8érie d'artkles sur le général AUard^pcndint lé séjour que ce brtve officier a fait à Paris.

Je recueille aujourd'hui quelques-unes de ces rapidei esquisses

comme un souvenir qui n'e!»t peut-ôlre pas complélemcut dépourvu d*intérét, quoique le général Allard n'existe plus et quoique le

royaume dv Làhovo., où il a si noblement représenté le nom IrHnçait, ne S'ùt plui aujourd'liui qu'une province de Tempire anglais liaos rintlc. Toutefois, je a'ai rit ii ajouté, rien relranché iiu texle primitif. Je donne mes articles tels qu'il:» oui paru, négli^eaut de le^i fondra

]aya> habité par une population belUifueuse et entrepsenante^ s'appelle le royaume de Lahore K

Il y a moins de quarante ans, ce loyaume n'avait pas de nom; il n'existait pas. Une multitude de petits princes, pillards et 1 apaces^ mus indépeudants les uns des aud es, espèce de fëodaUtë anarchique et violente, se partageaient ces belles provinces et les dévastaient par la guerre et le brigan^j|igc ; en sorte que cette riche contrée, si admirablemoiit située entre deux grands empires, au centre d'un vaste continent, avec des dôliouchi'^ no!iibr(Mix et des frontières naluielles;, elle à qui des otacle?, qu'elle pourra croiro ]*>n|j;lemps mcnUiirs, avaient prédit qn'ellt' deviendrait la naium la plus paissante de TAsie, voyait s'ajourner et se perdre, faute d'un lien qui réunit toutes ses forces, faute d'un chef qui sût la faire respecter^ toute l'importance politique qu'elle pouvait justement se promettre.

Aujourd'hui ce pays a un chef qui a réuni sous un même pouvoir toutes ces principautés anarchiques et dissidentes; ce pays est un royaume qui a près de vingt millions d'habitants^ une armée considérable» une artillerie nombreuse, des fonderies et des arsenaux, un gouvernement, des finances, et dont l'importance est telle, que la Conipa^le des Indes^ qui convoite aujourd'hui le cours de l'Indus, et qui l'aurait pris de vive toi'ce il y a quarante auo, ne sunge plus à s'en asburer

ensenible par des transitions et de citer des autorités quand je rncoute def laits étranget. Mon autorité, c'est le générai AUard, ni pins ni moins. Je n*en veux pas d'autre, a A beau mentir qui vient de loin, » dît-on; mais ceux qui ne vienneut pas de loin, et qui, cumme moi, parlent de pays lointains, sont encore bien plus à leur aise. Je n'ai pas accepté pour moi cetle fucililé. Je n*ai pas avancé un fuit dont Iti parole du général AMurJ ne fût {rai-aiitc-; et si j*ai commis quelques erreurs, c'est ((ue mes souvenirs m'ont trompé.

* Le royaunïc de Lahore, autrement dit le Punjanb (Peii-Jab, Penta- Potamis), à cause des cinri grands cour» d'rau qui le travtji'jjeut elle fi i tilisent, est divisé en deux pru\inces qui portent le nom de leur capitale, Lahore et Cachcnijr, villes magniliques situées au milieu de vastes campagnes qui sont séparées par deux longues chaînes de montagnes. Les Sjkes forment le fond de la population de cette contrée. Le sotttenlA du peys perte le titre de r^ah, mihaMjah.

l'avaiitage contre les chances d*ime invasion russe que par une alliance en bonne forme avec le souverain de celte contrée.

DeoK hommes ont surtout contribué à fonder la puissance actuelle du royaume de Lahore. L*un est Runjet-Shig^ le roi de Lahore et de Gacbemyr^ le vainqueur de tous les petits princes souverains qui s'agitaient entre llndus et le Sutledge; l'autre un de nos compatriotes^ un des officiers de notre vieille année impériale^ M. Âllard, aujourd'hui généralissime des forces militaires de Runjet-Sing.

M. Allard est depuis quelques mois en France, depuis quelques jours d Paris, et je me félicite de poiivoii d imer à nos lecteurs quelques détails sur cet honiiiie vi aiment veuiarquable, non moins que sur le curieux pays où il a transporté, il y a seize ans, notre organisation mililaire, le respect de notre nomj notre uniforme cl notre drapeau.

Le général Allard est âgé de cinquaiUe ans. C'est un homme d'une taille moyenne, d'une belle Hgure, d'une physionomie douce et fière; son langage est net et précis, sa voix trèsagréablement accentuée, son ton modeste. 11 porte une longue barbe blanche qui se détache sur des moustaches et des favoris noirs. Ses cheveux sont gris, mais tout son extérieur annonce la force d'une maturité puissante, et ses ^eux brillent d'un éclat et d'une vivacité extraordinaires* M. AUaid est un type achevé de ces races d'élite nées pour le commandement nùlitaire, vouées à toutes les aventures et à tous les dangers, et qui portent, dans l'accomplissement de la destinée la plus périlleuse, cette quiétude et cette sérénité qui semblent n'appai*tenir qu'aux humbles fonctions et aux tranquilles habitudes de la vie civile. Comme représentant de Tespril lïançais, le général Allard en a également toutes les allures vives et faciles, toute la IVanchise, toute la bienveillante causticité, toute la chaleureuse exaltation, tout le naturel, toute la verve; seulement celte verve se couUeut, elle s'arrête à propos; elle obéit, elle est disciplinée.

Le général Allard avait été attaché à i etat-major du maréchal Brune. 11 quitta la France après le crime d'Avignon. Se trouvant plus tard à Livourne, il avait formé le projet de se rendre en Amérique, et il avait déjà payé son passage à bord

d'une frégate de TUnion^ lorscpi'un ofBcier italien^ qui cherchait fortune^ Tentraîna en Egypte. M. Allard ne trouva dans cette terre promise^ au lieu des ressources qu'il y attendait^ qu'un asses froid accueil et la peste. 1! traversa l'isthme et gagna la Perse. A Ispahan^ M. Allard lui aceucilli avuc une grande distinction par Abbas-Mirza, qui lui ci niféra le litre et le traitement de colonel, et lui promit uu rcgiineiil qu'il ne lui donna jamais. Par bonheur, il y avait à la cour d'ispahau uu vieux roi de Cabboul, à qui son frère avait crevé les deux yeux après s'être emparé de son trône ; et ce vieux roi, homme d'expérience et de bon conseil, dit à M. Allard qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté. Cabboul est situé entre la Perse et la principauté de Cachem^r* M* Allard s'y rendit, et de fait il y avait là un roi qui aurait payé cher les services militaires d'un officier français. Mais à peine établi à Cabboul, il apprit qu'à deux cents lieues plus loin un chef audacieux, politique habile, s'occupait de fonder un royaume, et ouvrait ainsi une vaste carrière au génie entreprenant et au courage infatigable ([ni distinguent éminemment notre cornpatriote. Cabboul. c'était à peu près le chemin de Lahorc, résidence de Runjet-Sing. M. Allard courut à Lahore. Il obtint eu peu de temps îacontiance du rajah. On lui donna d'abord quelques hommes à discipliner, puis il en eut une centaine; ce fut bientôt une pépinière excellente d'ofticiers instructeurs pour toute l'armée. Après avoir discipliné cent hommes, M. Allard oi*ganisa un régiment, puis une brigade, puis une division; json crédit croissait avec le nombre de ses soldats; la confiance du rajah s'élargissait, pour ainsi dire, comme les cadres de son armée. Cette armée devint bientôt la terreur des petits princes dissidents qui disputaient à Runjet-Sing la souveraineté du royaume de Lahore ; ils furent tous successivement assiégés dans leurs fortins, tratjués dans leurs retraites, battus en rase campagne, ou taillés eu pièces dans les lavnis cL Liaii:^ les délilés de leurs montagnes. Pas un ne résista, et au bout de quelques années liunjet-Sing fut le seul roi de cet empire. C'était le triomphe de la discipline française ; aussi M. Allard fut-il comblé d'honneurs et de bien^; il eut un palais à Lahore, une armée de serviteui-s à ses ordres, un régi-

ment pour escorte ; il épousa uoe princesse^ fille ou nlèoe du roi (je ne sais lequel) ; enfin, nommé généralissime des armées dtt royaume, il devint^ après Runjet-Sing, le personnage le plus important, le plus absolu et le plus paissant de cette laste contrée. TeUe fut la fortune du général Allard.

M. Allard n'est venu en France que pour peu de temps. Ses enfants y rester(»nt pour être clcvcs dans la religion catholique et recevoir une éducalion complètement française. Sa femme, (îu'il a laissée à Saint-Tropez, dans le dcpai U'ineiil du Var, éprouve^ di( on, une gi tinle impatience de repasser les mers ; car elle ne peut s'accouLutner a nuire manière de vivre; nos usages la révoltent; elle ne comprend rien à la liberté que nous laissons à nos femmes; elle blâme surtout la tolérance qui leur permet de montrer leur visage à tout venant. Madame Allard est, en un mot, une personne toute dévouée aui usages et aux prati<]ues de sa religion et de son pays, et qui paraît très^sposée à faire bon marché de la supériorité tant vantée du nôtre K

La condition des femmes, dans le royaume de Lahore, ressemble cependant beaucoup à ce que nous savons de l'existence accordée aux femmes de la religion musulmane dans les contrées de TOrient; c'est une variété de la même espèce. Les fenifnes de Lahore sont élevées dan? une ignorance parfaite de toutes choses; elles ne savent ^aière que manier l'aiguille et Idii e de la tapisserie. Elles vivent dans une réclusion absolue, ne voyant jamais le cifl que du haut des terrasses de leurs maisons, ou, quatid elles se i»i'onièueiit, du fond de leurs palanquins ouverts par le haut; en sorte, disait le général Allard, qu'elles n'aperçoivent jamais l'horizon. Kunjet- Sing a un grand nombre de femmes ; soit qu'il fasse la guerre, soit qu'il voyage, un détaciiement de ses concubines l'accompagne. A la chasse même, pendant ces longues expéditions contre les lions et les tigres qui durent des mois entiers, et qm sont remplies d'aventures et d'accidents de toute sorte, les

1 Depuis Id mort Ue son mfiri, madame Allard est revemic s'établir ttvec ses enfants à Saint-Tropez, où elle juuit dtt respect qui est dû à son aeni et à ses qualités penomielles. (1854.)

...... ^le

TOTAQEmtS

femmes du roi suivent son escorte daus des palanquins bien défendus^ de droite et de gauclic, contre Tindiscrète curiosité des liommes. Le général Allard prétend que les femmes de Lahore ne s'ennuient pas à mener cette yMk; et le motif qu'il en donne, c*est qu'elles passent presque toute la journée à leur toilette. Cest une étrange dbose que cette toilette; elles ont d'admirables cheveux noirs qu'elles peignent et démêlent pendant des heures entières, et qu'elles teignent en rouge quand elles veulent plaire; leurs mains et leurs pieds reçoivent aussi cette teinlure ; c'est une grande atVaire, et tout leur temps y ] asse. Elles marchent pieds nus, cnmuie c'est Tusage de l'Orient, dans l'intérieur des appartemefïts. Klle*? laissent à la porte leurs babouches brodées de soie et ^f'or, et foulent sous leurs pieds les plus riches tapis du monde.

Leurs enfants ne reçoivent aucune éducation intellectuelle; ils n'apprennent ni à lire, ni à écrire. Pour les notions du bien et du malj on les abandonne à leur instinct naturel; système d'éducation qui explique peut-être pourquoi il y a un si bon nombre de Toleurs et de bandits dans le royaume de Lahûre. A huit ans^ les enfants excellent à monter à cheval^ à conduire un éléphant^ à tirer des coups de fusil ; encore quelques années^ et ce sont d'exceilenles recrues pour le général Allard.

Runjct-Sing n'est pas plus lettré que ses sujets, il ne fait aucun cas de la science puur lui-même; mai*» il sait merveilleusement em[)ioyer et s'approprier celle des auti es. C'est un homme de cinquante-six ans; il est fort laid, borgne conïrae Annibai^ robuste, actif, très-débauché, ti*ès-guerrier, d'un courage à l'épreuve, d'une tolérance admirable. Quand le général Allard voulut quitter Lahore, le roi fut mécontent; il opposa une longue résistance au projet de son favori : « Laissemoi du moins tes enfants, lui dit-il enfin; je serai sûr alors que tu reviendras les chercher* * Mes enfants! mais c'est pour eux que je vais en France! car c'est en France seulement qu'iîs pourront être élevés dans les pratiques de leur culte et suivant le vœu de leur religion. » A ces mots, le roi ^ ne résista plus. « Puistiue tu me paries de religion, ajuutatrii, je n'ai plus heu à opposer à ton désir; c'est une allaire

de conscience ; chacun est maître de suivre la religion qui iui convient, et c'est un devoir d'obéir à ses commandements. Tu peux }>ai lir. » Pendant qu'il prononçait ces cK i niors mots, sa pli^sioiiumie portait rempreinle d'une vive énioUoii. Il parut cependant réfléchir (jnelques moments encore; on aurait dit qu'il hésitait à donner au général Allard le baiser d'adieu; puis il se jeta dans ses bras, en versant de grosses laimes, et il le congédia par ces mots : a Allons, adieu; va-t'eii! »

Runjet-Sing n'est donc pas^ comme on le voit, un roi tout à fait saavage. M. Atlard a vu souvent ses ministres^ dont quelques-uns appartienYient à la religion musulmane, se lever au milieu d'un conseil, interrompiie leur gracieux maître, pour aller accomplir au bout de la salle quelque cérémonie prescrite par l^ieure qui sonnait en ce moment; le roi ne disait mot, et attendait avec une patience admirable que tout leur salamalec fût ûni.

Runjet-Sing a plusieurs passions dont une seule suffirait à le ruiner s'il n'était prodigieusement riche. ÎSous avons vu qu'il aimait les iouiiiies ; il a aussi une grande passion pour lâchasse; mais il est fou de pierres précieuses et de beaux chevaux, il apprit un jour (Jacquemont raconte aussi, je crois, cette avcntui'e dans sa correspcaidance) qu'il existait un trèsbeau cheval dans une province voisine dépendant de la partie du royaume de Cabboul qu'il n'a pas encore conquise; des espions furent envoyés pour s'assurer de l'existence du cheval et du lieu où il se trouvait. Une fois cette double certitude obtenue, Runjet-^ing mit dix mille bommes en campagne, traversa plusieurs provinces, dépensa quelques millions; on se tirailla, on se battit, jusqu'à ce que le merveilleux coursier fût entré dans son écurie. Maiintenant, voici comment il devint possesseur du plus beau diamant du iQonde. Un roi de Cabboul (ces pauvres rois de Cabboul sont les souffre-douleurs prédestinés de Runjel-Sing), un de ces princes avait la réputation de posséder un diamant célèbre qui avait appartenu au Grand Mogol, et qui passe pour le plus gros qui ait jamais % existé. ^uLie rcyent, dit M. Allai'd, n'est qu'un dian:ant trèsbourgeois à côté de ceUu-la. Hunjei-Sing convoitait depuis longtemps le ro^ai b^uu. U attira le roi de Caliboui à sa cour.

Digitizeo lj

et une fois maître de sa personne^ il demanda son diamant.

Le roi fit mine de résister; mais^ après bien des manœuvres^ il céda. Voilà Runjet-SiQg maître du magnifique joyau ; il le donna à un joaillier pour être monté ; mais^ à surprise ! d fureur! c'était tout simplement un morceau de cristal que le roi de Gabboul lui avait livré. Runjet-Sing fait investir son palais; on le visite^ on le fouille dans tous les sens; les recherches sont longtemps infructueuses, lorsque enfin, un es> dave du roi ayant vendu le secret de son maître, le diamant fut trouvé au milieu des cendres d'un foyer. Depuis ce temps* là, Runjet-Sing le porte comme un trophée de victoire, attaché à un brassard d ur. Aux jours de parade, plusieurs autres diamants, d'une grosseur extraordinaire, s'élèvent en brillantes aigrettes au-dessus de sa tête. Aussi peut-on dire que récrin de Hunjel-Suig est le }>lus riche elle mieux garni qui soit au monde. Quand on songe, après cela, qu'il campe habituellement sous des tentes drapées avec les plus fins cachemires de son royaume, qull foule aux pieds les plus soyeux tapis de la Perse, on peut se faire une idée du luxe que déploient ces souverains que nous serions tentés de croire bar* bares, parce qu'ils n'ont pas appris à lire dans la grammaire de Lhomond.

RunjefpSing ne sait pas lire, ni lui ni ses fils; mais il n'en est pas moins le haut justicier de son royaume, et M. Allaid nous assure qu'il fait, en toute occasion, bonne et prompte justice. Voici de quelle manière est organisé ce déparlement :

chaque village a un chef civil qui est chargé de juger les causes d'une médiocre importance ; pour les affaires plus graves, c'est le chef civil d une circonscription plus étendue qui décide; inoiUcz un degré de plus, c'est le roi qui juge. Toute personne peut arriver jusqu'au roi et Tentretenir de ses gciefs et de ses aflaires. Il y a un carde de la porte de Sa Majesté qui annonce les soUicitLui Si le roi ne peut recevoir^ il dit : a A deuiain I » Un eulaut qui est sans asile, un ni;dlii'ureux qui est sans pain, viennent demander des secours au rajah, et ils en obtiennent s'ils paraissent dignes de pitié. Runjet-Sing a \me sagacité merveilleuse pour juger les hommes, et il se trompe rarement.

VOYAGftJRS

Dm ce pays barbare» on ne tne personne de par la loi. On

coupe quelquefois le nez et tes oreilles aux délinquants, mais jamais la téte* Un autre chAtiment usitée c'eut la mutilation des poings. Dans les cas grares^ ou si vous avec pécb^ par réddWe^ on tous coupe le tendon d'Achille. M* AUard vit un malheureux qiue Runjet«Sing condamna à ce supplice. Cëtalt un Toleur qui a^att eu les deux poings con[ >és pour avoir exercé ses brigandages sur les grands chemins. Piiyé de ses deux mains, cet homnte, d'une vocation évidemment irréststibie, n'en avîiit pas moins continué son métier; il s'était laiL attacher une lance an hra?: droit, du gauche il tcna il la i)ride de son cheval, et il courait ain^i !cs routes, rau(,(Hinant les passantb; il fut arrêté et conduit (icv ni! le vo\, qui lui fit couper le tendon d'Achille. Ainsi un hU-, it fut obligé de se contenter de la pension que limijel-Sinu paye h tous les malheureux qiie sa justice a mis ainsi hors d'état de gagner leur vie aux dépens de celle des autres.

J'éprouvais ime anxiété douloureuse en demandant au général Allard si Runjet-Sing avait, à l'exemple des Anglais^ al>oli l'affreuse coutume de brûler les femmes après la mort de leurs maris; car je prévoyais la réponse. Non^ Runjet- Sing^ qui a toutes les sortes de courage^ n'a pas eu celui-là; il n'a pas osé affronter les préjugés religieux de son peuple. On brûle les femmes^ et les femmes se brûlent dans le royaume de Lahore^ tout comme autrefois dans l'Inde britannique^ où ces borribles sacrifices ont si longtemps excité l'indignation des Anglais et la colère de nos philosophes du derniei- siècle. Les femmes se lii ùleut dans les Etats de Runjet-Siiiy, et elles s'en font honneur. Rnnjet-Siniî lui-nicnie a deux femmes qui sont désigne '^ pour se brûler afti ès sa mort. CM une superstition qui losistera longtetnps à tout^'s les tentatives, à toutes les remontrances, à tous les efforts, puisqu'elle résiste au plus puissant de tous les instincts, l'iustinct de la conservation et l'amour de la vie. I.e général Allard lui-m^me y a échoué. Il apprît un jour que la veuve d*un de ses officiers était résolue à se brûler. Il la (It venir, et la menaça de s'opposer de vive force à ce suicide insensé. Le lendemain, tous ses officiers se rendirent chez lui en corps, et lui représentèrent, avec toutes

Digitizeo lj vjOOgle

les forme» du mped le plus hnmble^ qu'ils étaient prêts à lui obéir en tout ce qui concernait le service inUltaire^ mais qu'ils ne pouvaient accepter sa loi dans une afibirc de conscience et de religion. L'héroïque veuve ftit brûlée. Le général Allard fut témoin d'un de ces sacrifices. La victime était une fort belle femme, encore jeune. Elle s'approcha du bûcher, tranquille en apparence^ rtiais le visage tout rouge de la lutte que la nature livrait intérieurement au devoir. Elle dit quelques paroles qui furent avidement recueillies coumie des oracles infaillibles, notmima verba ! Elle était couverte de bijoux et dans la plus belle toilette. Elle monta sur le bûcher et s'y étendit, au milieu des cris de joie des assistants et d'une musi*i\ie étourdissante ; mais un des morceaux de bois qui formaient le bûcher dépassait les autres; elle se sentit gênée, releva, souleva le tapis sur lequel elle s'était étendue, rétablit le niveau^ et se recoucha. Au même instant, on éleva sur son corps une montagne de fagots, on y répandit de l'fauUe> on y mit le feu. Le général Allard contemplait celte scène aussi horrible qu'étiange, du haut de son éléphant. 11 vit périr cette malheureuse, qui ne poussa pas w cri. L'assistance paraissait fort édiliée.

Un autre sujet d'é iitication pour les âmes dévoles, dans ce p;i\s, c'est le dévon(!ment religieux des fakirs qui, pour conserver toute leur vie une attitude de pi-ière, s'attachent les bras aux branches d'un arbre, et restent six mois dui ant dans cette posture, jusqu'à ce que, leurs muscles étant ruidis et desséchés, il ne leur soit plus possible d'en changer. Alors ce sont de saints personnages, que tout le monde se fait un devoir de nourrir ; en sorte qu'ils deviennent Irès-gras. Quelques-uns de ces fakirs sont de fort madvais garnements, et ils conservent letti*8 bras pour les armer de longs fusils à mèches et détrousser les voyageurs sur les routes, iacquefnont s'en plaint amèrement dans ses lettres. C'est ainsi qu'on abuse des meilleures choses.

J'ai peu parlé de l'armée du roi de Lahore, quoique le général Allard en ait fait devant moi une longue et intéressanie description ; mais c'est <iue cette armée, c'est tout simplement une aimee iiauçaisc, avec son uniforme, sun fusil, sa

fS6 yOTAOKTBS

giberne, sa théorie, son école de peloton et son drapeau. M. Allard a transporté là, sur les bords du Sutlegde> nos régiments de Tenipire, grenadieis, hussards^ dragons, infanterie, compagnies d élite, tout, jusqu'aux oommandements militaires qui se font en français ^ C'est là la merveille qu'il me faudrait raconter. Hais dire ce qu'il a fallu de patience, de résolution, de courage» de sagacité et d'industrie pour amener un tel résultat, m'entraînerait beaucoup trop loin. Au lieu de montrer en quoi l'armée du roi de Lahore res* semble à la nôtre, j'aime donc mieux pour aujourd'hui si* gnaler (quelques différences. Elles permettront de juger du reste.

Tout recrutement se fait par voie d'engagement volontaire; mais, le peuple étant très -guerrier, et le métier de soldat étant le meilleur de tons, les enrolemenls abondent. Les officiers recruteurs n'ont que la peine de refuser. Aussi, quand le roi de Luliore a besoin d'augmenter son armée, on peut bien dire de lui qu'il n'a qu'à frapper du pied la terre, et qu'il en sort, grâce à M. Aliard, des bataillons tout formés.

Le système d'approvisionnement de Tarmée est le plus simple qui soit au monde ; le gouTernement ne s'en mêle pas. Les soldats sont payés à tant de roupies par mois, environ vingt francs pour les fantassins, et le double pour les cavaliers f avec cette solde, ils sont obligés de pourvoir euxmêmes k leur nourriture. S'ils font la guerre, ils sont suivis par une bande de marchands et de débitants de toute espèce

i M. le général Allard a vu Jacqaemont à Lahore; il Ta rêçu cfaes

lui; il Va fêté; il lui a ménagé avec une adresse admirable les surprises les plus extraordifîaires. Mais celle qui charma le plus Jacqucmont, ce fut la suivante : il était à table avec le général Allard; celui-ci venait de donner ordre de faire avancer une compagnie d'infanterie pour garder le pavillon où logeait son hôte. La compagnie étant arrivée^ Jacqnemont entendit l'oflicier qui criait à sa troupe : Ptloion, halte I... Front!... A dioite, clignement 1... lieyosez vos armes I... Fwmtz ki faisceaux!.,. Qu'on juge de son étonnenieut et de sa joie d'entendre la langue de son pays dans la bouche de ce sauvage apprivoisé, et de voir ces automates indiens exécuter avec tant de précîsiou des commandements français 1

VOYAGEURS 2i7

qai voyagent à leurs frais et veDdent pour leur compte, sans

que le chef de Tarmée s'occupe d'eux, autrement que pour entretenir la police et le bon ordre dans ces caravansérails ambulants. Les cavaliers ont des domestiques montés comme eux, et qui vont chercher le fourrage pour les chevaux. La fiu:ilité avec laquelle une armée de dix et même de vingt mille hommes, arrivant dans un pays qui parait n^offrir aucune ressource^ et où il semble qu'elle va mourir de faim ; la facilité, dis-je, avec laquelle cette armëe se trouve approvisionnée en quelques heures est, suivant le récit du général Allard, une chose m i veilleuse à voir^ et qui a permis aux troupes du roi de Lahore d'entreprendre des marches extraordinaires et de s'aventurer dans des contrées tout à fait inconnues, sans jamais soulîrir des privations qui, dans d'autres pays, et même dans les plus civilisés, sont si funestes à la discipline militaire. Je ne veux pas dire pour cela que le système d'approvisionnement des années de Runjet-Sing soit ^ praticable dans notre Europe; non, sans doute; nos soldats ' et nos chevaux sont plus difficiles et plus exigeants que ceux de Lahore; mais ce système est bon puisqu'il réussit, quelque différent qu'il soit du nôtre.

Les troupes de Runjet-Sing ne portent pas le shako français. Le très- incommode chapeau à trois cornes n'a pas non plus passé le Sutledge. Les soldats et les officiers portent le turhan, avec les cheveux longs et entrelacés dans des plis de cachemire. Les cheveux, c'est la véritable coquetterie des hommes, c'est leur parure; ils y attacUentune idée de force et de puissance, et les entretiennent avec un soin religieux. Il en est de niîine^ie la barbe, on n'est pas un homme sans barbe; jeune ou vieux, il faut qu'elle descende en flots d'e'bène ou d'argent sur la poitrine. Le général Allard en a une fort belle qu'il a apportée en France, et qu'il relève adroitement derrière ses oreilles pendant le repas. Son uniforme (petite tenue) est à peu près celui d'un ofûcier générai français ; sa coiflure^ une casquette légère à ganses à'or, d'une forme élégante et commode.

Le duel n'est pas d'usage dans l'armée de Runjet-Sing, f entends le duel militaire, i'épëeou le^pistolet à la main.

-i- Mai» comoMiit vos offldm TÎdMt-ils leurs queréltest demandai-je au général Attard.

— Ilélas! hélas î me répondit-il en faisant un moLivt uiL nL significatif avec le poing, c'est ainsi qu'ils videiil leurs diflérecdi». J ai eu beau insinuer devant eux, avec toutes les précautions nécessaires, qu li y avait, pour donner satisfaction à un adversaire, un moyen plus digne de ^en> ^[u t>ortent répt e, un moyen employé par toutes les nations civilisées de TEuiopc; j'ai perdu ma peine, le c nip de poing a prévalu^ et ils continueuL à s'assommer comme des bœufs...

Pour compléter le tableau des dilléi ences <|ue je viens de signaler entre l'armée française de Kuiijet-Sing et la nôtre^ il faudrait les demander à la religion, à la politique, au cli* mat, et parcourir encore une vaste carrière; mais je m'arrête. Le général Ailai'd doit me trouver bien assez indiscret comme cela. Ce qui m'excusera auprès de lui S c'est que je n'ai vraiment j^u résister au désir d'appeler l'attention de nos lecteurs sur les titres qu'a conservés cet homme remarquable, si justement honoré dans l^de^ à l'estime et à la considération de son pays.

AœneO ùàt en Fnnce au général Âllaid. — Noamux détail* «tr RnnjM- Siikg. — Noblesse mOitaire. — Bataillt de Pishaur/ — Beme anmieUe d»

l'armée. — Administration du royaume; receve;r8 généraux ; parienat-nt : miiii&tres — Mépris de Riinjot-Sin;^' pour les j'cns du lettres — Liberitli ciu cumiuerce. — Perception de l'impôt. — Kunjet-biag, lioiume privé; sa cd»sette; d^uen du ni. — Coutamee siDgaliène. — Pourquoi lo géeéral Air iKd ^etostae à Ijdioi%

16 novembre 1835».

Je vais continuer à donner quelques détails sur le royaume de L.ihore, sur son roi, sur le général Aiiard. Ceux qui lu ont reproché d avoir été indiscret la première fois que j'ai paiié

' Le créiMM-;.! Mlard me sut beaucoup de gré de ces cnmniunicatious faius lia public à son si4et, et il me UmLi tuujour)» depuis comme uu uiui.

biyilizûu by GoOglc

V0YAG£UB8 Si»

de notre brave compatriote, et qui se sont alarmé? pour lui (qui était l'oil timniuilie) des conséquences possibles de mon récit très-véridique, peuvent prendre patience aujourd hui ; le général Allard a quitté Paris, et cette nouveiie iûdiscrélioû, si c'ea est une, sera la dernière.

C'est une justice à rendre à la société de Paris ; ellfi n rem le général Allard avec un intérêt plus vif que celui d'une frivole curiosité. Elle a senti tout ee qu^il y aTait de noble et de respectable dans cette vie demeurée si française, en dépit de la distance et du temps, dans cette destinée d'un compa-' trioté qui^ transporté par la fortmie sur les bords de l'indus, et doTeuu le Yoisin du Grand Mogol» a touhi rester ce quiii était à Moscou^ à Lntzen et à Waterloo^ un officier de la grande année. La société de Paris a porfallement compris oela^ et elle a accueilli le général Allard comme un ami, comme un frère, comme si vingt ans ne s'étaient pas écoulés depuis son départ^ comme si la grande armée était encore là, prôte ù passer la IroTitièrc, avec son ciiipcrcur, ses maréchaux et ses aigles. Le général Allard a réveillé tous ces souvenirs, et on lui en a su gré; car lui, il est étranger à tout ce qui s'est passé eu France depuis vingt ans ; nos luttes politiques, nos discordes, nos passions nouvelles, il a fallu tout lui raconter, tout lui dire. Pour lui, à Lahore, le t'^mps a marché d'un pas rapide; mais il s'est arrêté à Paris. Les progrès que Tart militaire a faits depuis Napf^on (on le dit du moins)» le général Allard les ignore ; il date de l'empire; il est un soldat de l'empire ; il représente au ^ rai l'esprit de cette mémorable époque> reléguée déjà depuis si longtemps dans rbistoire, et qui ne revivra plus que dons ces merv^l* leuses galeries du Musée national qui s'élève à YersaiUes*

C'est à ce point de vue qu'on s*est généralement placé à Paris pour juger M. Alkrd et pour hii faire fête ; et la sym* patbie, je le répète, y a été pour beaucoup plus que la curiosité. Le l oi a été des premiers à accueillir ce brave officier, et il l'a admis bien des fois à sa table, à ses entretiens, dans sa iamille. Sa Majesté lui a accordé la croix, de commandeur, en témoignage de sa royale patisfaction pour le caractère iionorabie qu ii a déployé aux Indes. Les ministres^

les hauts fonctionnaires, les officiers de Farmée, tout ce que Paris renferme de personnes distinguées, s'est empressé autour de lui ; et partout, tlaiis les promenades^ dans les spectacles, et jusque dans les rues, où sa longue barbe le faisait inévitablement reconnaître, il a été l'objet d'une attention

souvent incommode^ jamais importune^ toiyours bienveillante.

Il taut pourtant tout dire ; le général Allard a été, pendant son séjour à Paris, exposé à une autre sorte d'empressement à tous égards moins agréable, quoique la cause n'en fût pas moins batteuse pour son amour-propre. Voici le fait : 11 y a à Paris une foule de gens, et dans le nombre de fort honorables,' qui voudraient aller aux Indes. Aller aux Indes avec le général Allard, qui a appris l'école de bataillon à cinquante mille Indiens ; aller aux Indes, où Ton croit trouver à chaque pas des palais de diamants, des forêts de myrtes,^ des sacs de roupies et de joyeuses bayadères, la tentation était forte ! On s'est donc précipité chez le général Allard ; pendaiit plus de quinze jours, il lui a fallu essuyer le feu de plusieurs centaines de solliciteurs, avocats, iiommes de lettres, militaires, juges, phariji K ieiis (de< y^harmacieiis sui loiit) V, qui tous faisaient le siège de son dottiicilc, armés de longues suppliques, d3 certificats hoinologués et d'apostilles respectables. Mais le général Allard a tenu ferme, et il n'emmènera personne. On croit, parce qu'un Français commande les armées de Ruiyet-Sing, que rien n'est plus facile pour un étranger, après avoir traversé les mers et franchi quatre cents lieues de pays dans l'Inde anglaise, que de passer le Sutledge. C'est une grande erreur* Runjet^Sing n'aime pas les étrangers; il se défte d'eux; ce sont pour lui autant d'espions de la Russie ou de TAngleterre; et en conséquence personne ne peut péné* trer dans le Punjaub sans une permission du roi, qui n^en donne jamais. Ceci me rappelle cet officier qui disait à ses soldats : « Vous pourrez si^r avec des permissions, mais, de

1 Jacquemoiit raconte que Runjet-Sing, roi de Lahore, aime beaucoup les drogues, et qiril en couj mande par centaines, qu^il s^amuse à faire prendre à ses amis et à ses domestiques.

...... ^le

VOYAGEURS S4i

pMT Dieuî ne m'en demandez pas ! » Cependant Jacqucmont passa le Sulîedge ; mais ce fut gi fii e à ia recommandation du géncial AUai d, qui guL encore beaucoup de peine à obtenir cette faveur. Et puis, Jacquemont était déjà célèbre à Lahore; c'était Tenfant gâté de l'Inde britannique, et Runjet-Siug avait alors intérêt à caresser L. William Bentink. Mais depuis Bemier, qui visita la I\iitapotamide en 1663, jusqu'à l'époque du général Allard et jusqu'au Toyage de Jacquemimt, pas un étranger n'aTait mis le pied sur la terre de Lahore ; et c'est apparemment peur cela qu'elle était si mal jugée.

J'ai entendu accuser l'enthousi^me des premiers récits que j'ai faits^ d'après les entretiens du général Allard ; et j'en suis Men aise^ puisque, d'un autre ciM, on m'a reproché de déprécier et le pays et le roi qu'il a si utilement servis. Cette contradiction dans les reproches qu'on m'a adressés prouve peut-être que je n*ai mérité ni Ton ni l'autre. Je ne connaissais pas du tout Lahore avant que Jacquemont eût écrit ; je le connaissais très-mal avant que le gcucral Allanl eût parlé. Aujoui d hui, je ne me crois pas très-savant pour avoir saisi au vui quelques fugitives paroles d'une conversation rapide; mais, néanmoins, tout ce que j'ai recueilli de la bouciie du généra! Allard, je le tiens pour vr^ii : car jamais voyageur, venu de si lointains pays, n'a paru niuins préoccupé du besoin de se faire valoir ; jamais militaire ne fut si modeste, je dirai presque si timide en présence de la curiosité publique ; jamais destinée si remplie et si merveilleuse ne s'est racontée eUe-mème avec plus de naïveté, plus de bonhomie, plus de modération, plus de franchise !

Il est un seul point sur lequel j'oserais soupçonner la par* tlalité du général Allard, si son opinion ne s'accordait d'ail-< leurs avec celle de Jacquemont, l'esprit le plus railleur et le plus sceptique qui ait jamais fait le voyage des Grandes-Indes. Le général Allard est un admirateur déterminé du roi de Lahore, de Runjet-Sing; et comme il témoigne une amitié sincère pour ce prince, comme il paraît animé de la plus vive reconnaissance pour ses bontés, comme il lui doit beaucoup, ii m aurait semblé juste de rabattre quelque chose du bien qu'il en dit, si le témoignage de Tofticier générai n était, je le

répète^ de tofii{K»iiiloonfiniié p«r celui du naturaliste, c Ceil un Bonaparte en mlDiature, » écrit JacquenKNat K Et de llût^ il exÎBte de unguliers rapports^ dlncioyaltles leasemUanoe» entre le conquéiant français et le prince indien, le renonce au mérite fecUe de les s^ignaler, pour en laisser le plaisir à mes lecteurs; je vais roe contenter d'ajouter quelques traits au tableau que j ai déjà tracé, et j'e^pore qu'il ne restera plus de doute après cola sur l inipui lance du personnage qui tient, en ce niunieui, les clofs de la grande porte laquelle la Russie peut entrer dans 1 locie ijiiîaiiinque.

Hanjet-Siiig est avant tout un s<)l(iat; il aime la i^uerre, il s'est élevé par la guene, il commande au peuple le plus ))elliqueux de l'Inde. Mais ce n'est pas tout; bien difierent de ces conquérants barbares qui n'ont fiait que Irayerser leurs conquêtes, Hunjet-Siog a voulu conserver les siennes > îl a conquis pour posséder ; il a été soldat pour devenir roi ; monté sur le trône de Lahore, il a montré de l'habileté politique, un grand esprit d'organisation, de merveilleux instincts de gon- Yernement, et, dans les circonstances les plus difficiles, pour la solution des questions les plus ardues, un tact véritable^ ment admirable. Vainqueur des princes indépendants qui se partageaient avant lui le pays de Lahore, et qui composaient Tancienne noblesse, après l'avoii' détruite dans Tordre civil, où clic était oppressive, il l a rétablie dans l'araiée, où elle est accessible à tous. Tous ses principaux olliciers sont de grauda seigneurs. C'ect donc une noblesse qui hii J^ut tout et qui lui est dévouée. Mais dans l'armée point de cojps d'eiite, point de garde royale; aucune trace de privilège; Hunjet- Sing n'a pas voulu blesser l'esprit d'égalité dajs ses^old<Us. Les escadrons qui sont de garde auprès de sa personne, et qui, pendant tout le temps de leur service, smil nourris et indemnisés à ses frais, n'y restent qu'un nombre de jours limité, et il a bien soin de les faire remfdacer exactement^ € afin, ditpil, qu'il n'y ait pas de jaloux, n C'est là un axiiMne très^iémenUdre en fait de gouvernement: ne pas favoriser un mps militaire quelconque au préjudice des autres ; et pour-

« Cmw f wi WMi, 1. 1, p. m.

VOTAQ£URS

tant il a falhi ittie révolution en fVance [H>iir fiiir« tHompher

ce principe^ avec bien d'autreâ. Cela flemble tout naturel à Lahore.

Runjct-Sing est parvenu à créer aussi dans son armée ce que nous appelons ici le point d'honneur. Les ulticiei's et les sukiats sjkes y sont très-sensibles; ils périssent poiu- sauver l'honneur de irur drapeau. Vf«ici unfaitque le général Allard m'a raconté. Un oflicier nwlioinétan, déserteur de l'année de RuDjet-Sing^ s'était jeté dans l'Afghanistan^ et là il pr>chaît une CFOifiade contre son ancien maître. Cet homme avait le don du prosélytisme; en outrc^ il était brave, audacieux^ entreprenant. Au bout de quelques mois, il eut pour armée plus de cent mille ftmes damnées, fanatisées par ses propiiétles« et persuadées d'ailleurs que les balles sykes ne les atteindraient pas : c'était une des promesses du musulman. Cependant Runjet^Sing apprend le danger qui le menace de Tautre côté de rindus; mais, trompé sur le nombre des insurgés, il se contente d'envoyer cinq mille cavaliers sykes pour dclciidre le passage du llcuve et châtier la révolte. Ils ari'iveiit, ils traversent le lleuve au-dessous de Tishaur, et vont se poster tin lieu sûr à quelque distance. La nuit se passe. Le lendemain, un déluge d'hommes et de chevaux mondait la plauie et les coteaux voisuis : cent inilie combattants se pressaient, dans un désordre menaçant, autour de la division syke, et tout espoir de résistance semblait perdu du premier coup* Cependant les cavaliers sykes ne renoncent pas à se dé* fendre; ils élèvent des reiranchements et repoussent vigou* reuseroent toutes les attaques. Quelques jours s'écoulent ainsi; mai8>les vivres commencent à manquer ; plus d'herbe pour les chevaux ; les chevaux meurent, et les hommes se soutiei^ nenlà peine. Dans cette extrémité, ils appiennent qu'une ai^ mée de dix mille hommes, commandée par le général Allard, arrive à leur secours ; ils voient déjà, sur la rive opposée du lleuve, briller les aigretles tricolores de leurs camarades. « A cette vue, dit le général, il sembla qu'au lieti de resscnlu un mou veulent de joie, ils en éprouvaient un de rage. « Ils se crurent déshonorés sans doute s'ils attendaient leur déli\ i ance. Us avaieul ues canons, ils les chargèrent à mitraille, et tirent

feu de toutes pièces en même temps dans les masses profondes de l'armée ennemie. Ce coup de désespoir réusnt Les insui^ tombaient par centaines ; Ut terreur se nait dans lairs rangs. Us commencèrent à fuir avec un désordre effroyable^ laissant leurs morts et leurs blessés» s'étoulSint dans les défilés et dans les i^arins» les plus faibles écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux^ un grand nombre taillés en pièces par ce qu'il \ avait encore de soldats sykes en état de monter sur les chevaux qui reslaiont. Le carnage lui épouvantable. Le général AUai d cunleraplait cette scène sur l'autre rive, et disait avec un grand sang-iroid : a Les Français n'ont pas mieux foit à Héliopolis ! m

Qiielqueiois, quand ses généraux sont cm campagne, Runjet-Sing a un singulier moyen de les piquer au jeu. 11 leur fait dire secrètement, par message anonyme, qu'avec moitié moins de troupes Tallaii'e est possible^ que le roi l'a dit. Ët ce moyen est presque toujours infaillible ; les généraux se pifuent d'honneur^ ils épargnent leur monde et battent l'ennemi.

Tous les ans> après la saison des pluies» Tarmée de Runjet- Sing se rassemble dans une plaine immense pour être passée en revue par le roi. 11 y a là presque toujours, tant de troupes disciplinées à la française que d'irrégulières, plus de deux cent miUe hommes. Tous les olûcicrs ont des parasols de différentes couleurs ; les uns les portent ; les autres, d'un rang plus élcM', les font porter par des coureurs qui suivent à pied tous les moiiverueiits el toutes les allures du cheval. Ajoutez à cela les turbans de cachemire et les brillantes aigrettes qui forment la coiiïure des soldats. De loin, dit le général Allard, c'est comme une prairie é maillée de ileurs. Presque toujours, après ces magniOques champs de mai militaire, une expédition est décrétée. Heureux les généraux qui sont choisis et les régiments qui marchent en avant! U y a de Targent, des grades^ de rhonneur^ des croix à gagner^ tout comme chez nous!

Le général Allard a institué^ à l'instar de la Légion d'honneur^ une décoration dont Rui^et-Sing est forl avare : c*e$t la croix de Gourou-Goving-Sing^ que Ton suspend à un ruban

ovange. Gourou-GoTiiig-Siiig est le grand prophète de$Sykes^ le fondateur de la religion du pays. Cette religion est un déisme pur^ parfaitement dégagé de toute idolâtrie^ de tout

alliage^ et qui fait du peuple sjke un des plus tolérants de la terre.

Runjet-Sing aime à parler à ses soldats. 11 a un beau langage, chaud de ton, d'images et de souvenirs. 11 se plaît à rappeler ses victoires et à eu rapporter Thonneur à sou armée. « 11 y a un an, nous avons livré telle bataille, et gi âce à votre couraee nous avons vaincu. » C'est ainsi qu'il parle, comme les généraux les plus classiques de rantiquité. Mais sa parole est vives rapide, pittoresque, saccadée, tranchante ; on voit qu'il n'a pas fait sa rhétorique.

Runjet-Sing accorde sa^ confiance entière à ses généraux ; il leur laisse faire la guerre, remporter des victoires, et il n'est pas jaloux. Il a donné au général Allard le commandement supérieur et absolu des soixante mille hommes dont se compose son armée régulière, et le général Allard ne lui cause pas d'ombrage. Mais^ comme administrateur de son royaume, il veut être seul ; financier, percepteur, économiste, législateur, il est seul, et ne permet pas qu'on mette la main à son emploi. Et ici pourtant nous ailous admirer une de ces bizarres ciiiomalies qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des hommes. liunjet-Sing, par goût, par tempéiament, par nécessité, le roi le plus absolu des Indes, a pourtant imaginé un mode de contrôle aduiinistratit' qui ressenibie fort aux pratiques du gouvernement constitutionnel. Vuici comment : les provinces sont affermées aux chefs de l'armée, qui en versent le revenu entre les mains du roi. Ce sont des receveurs généraux qui portent l'épaulette, et qui font leurs affaires le mieux qu'ils peuvent. Ce système avait un grave inconvénient, entre mille : il y avait à craindre que lès provinces ne fussent victimes de l'avidité des fermiers, et qu'elles ne payassent un peu cher l'honneur d'être administrées par les lieutenants du roi. Runjet-Sing ^ a pourvu : tous les ans, les chefs civils des villages (et il faut les compter par milliers) se réunissent à Lahore, et sont admis à présenter leurs griefe au souvelrain du pa^ s. C'est une asàembiée imposante, et dans laquelle le

Digrtizeij Ly <jOOgIe

lui lail preuve d'un osprii iilvrrJ et juste, en punissent, par (les amendes sévères les irénérauv coupables de malversation; mais f p qui est moins juste, c'ebt que les amendes profitent au trésor royal^

At tu^ victrix provincia, plorasi

J'ai dit précédemment, je crois, que Kunjet-Sing avait des ministres. C'est une erreur. Il a des secrétaires qui nVint qu'une chose à faire : écrire sous sa dictée, lire et expédier des dépèt'iies, ni plus ni moins; mais c'est là une grosse besogne. Tout arhve au cabinet du roi» tout en sort; toute déeisiou a besoin de passer par là pour être exécutoire ; la paix, la guerre, les finances, la diplomatie, tout se fait là. Le roi a son ro^auiiie dans sa tète, on pourrait dire aussi dans sa main; rien ne lui échappe, sa mémoire est sûre et soo regard s'étend loin. La nuit, deux secrétaires veillent à sa porte. Comme il ne sait pas écrire [et que Dieu l'en garde!), s'il lui vient une idée, s'il a besoin de prendre une note, d'arrêter au vol un souvenir, vite un secrétaire', et il dicte. C'est bien lui (jiii a dicterait à quatre eu stvles ilitVérents. » Le générai Alldj (î l'a vu LKCuper aiiisi plusieurs secrétaires à la fois, sans se douter que t e tour de force le faisait ressembler ;i tésar et à Napoléon. Les lettres i]u'\\ a dictées pour la lAmipagnie des indcs britanniques sont des modèles. Le premier secrétaire du cabinet, qui est un bou)me éclairé, n'y trouvait rien à changer, et il assurait que son style à lui, son style lettré, n aurait fait que gâter la simple et énergique concision de l'original.

Rnnjet-Sing professe un souverain mépris pour les gens de sa religloa et de son pays qui savent écrire. Cette espèce d'hommes s'appelle monchis. Ils sont bien payés , mais ne jouissent pas, même ailleurs que dans le palais du roi, d'une gnmde considération. Runjet-Sing en a toujours une vingtaine établis en demi-cercle dans son cabinet r.u sous sa tente; ils sont assis à l'orientale, une écritoire dans la ujaiiu des païâert sur leurs genoux. Un jour, je ne sais pia> a quelle occajîon, le roi du au général Allard, en monliant ses sea'é*

taires : « Ce sont tous fils de...! » 11 était fort en colère. A l'instant menie, les mojichis se levèrent respectueusement et tirent un salut; puis reprirent leur place comme si de rien n'était. L'étiquette veut qu'ils se lèvent (joand ie roi parie d'eux. « Mais, à ce comptc-là, reprit le général Allard^ nons autres Européens, qui savons écrire, que sommes-nous donc? — Ah ! quant à vous, dit le roi, vous êtes d'honnêtes gens; mais c'est parce que vous le voulez bien ! » Runjet-Sing faisait là une cruelle satire de la peine que nous prenons de donner de réducation à nos enfants. Mais^ ]e l'ai dit, il était de mauvaise humeur ce jour-là.

Parlons un peu des principes économiques de Runjet-Sing. Runjet-Sing est persuadé que ie meilleur système d'économie politique internationale, c'est la liberté du commerce. Aussi a-t-il ouTeft ses marché à l'Angleterre et à la Perse. C'est en vain que le général Allard^ très-partisan du régime prohibitif, lui a conseillé de frapper de quelques droits les marchandises anglaises, et d'établir une ligne de douanes le long du poétique Hydaspe. Runjet-Sing n'a pas voulu, et ses raisons sont excellentes : « L'Angleterre, dit-il, m'envoie ses draps et sa soie; mais elle reçoit mon cutuu, mes toiles blanciies ; elle fait bon accueil à mes cachemires; elle est un excellent déb* ik hé pour nies mines de sel. Tout compte fait, j'y gagne. — Cela est fort bien pour le {présent; mais si l'Angleterre parvient a rendre rindus navigable et à en remonter le cours avec ses bateaux à vapeur^ elle inondera de ses produits votre royaume tout entier. ^ Oui, répond Kuujet-Sing^ mais alors je défendrai à mon peuple de les acheter. »

En France^ le système de perception de l'impôt est appuyé^ pour ainsi dii'e^ sur les différents degrés de la circonscrîption territoriale. La commune, le canton^ l'arrondissement, le département, représentent autant d'échelons par lesquels l'argent des contribuables arrive incessamment au trésor public. Le t»ystème de Runjet-Smg est beaucoup plus simple. L'impôt se paye par puits, il y a des milliers de puits. Chaque puits représente une certaine étendue de terrains qu'il arrose; tous les domaines qui en dépendent payent eu couiiiiua i inipôt au roi de Lahore^ tant de puits, tant de revenus. 11 n'y a

pas à se tromper. Aussi Runjetr&Dg ne se trompe jamais; il calcule ETec une admirable facilité, et fait de mémoire des opérations d'aritliniétique à étourdir un savant. L'avantage de son système, c'est qu'il sait, à un puits pi cs^ ce que le pays lui doit; et comme il a grand besoin d'argent pour entretenir ses armées sur un pied respectable, comme il est en outre, par goût, un financier très-entreprenant et très-actif, on pout dire à la lettre, et sans métaphore, qu'il ne laisse pas dormir Targent des contribuables au fond du puits.

Comme honiine politique, tel est BunjeL-Siiig, tel du moins qu'il est permis de ie juger d'après une ci rapide et si imparfaite esquisse. Mais ce qui ressort avec éclat, tant de ces détails que de ceux que j'ai donnés précâlemment, c'est que jamais roi parvenu, jamais soldat heureux, n'a été plus complètement l'artisan de sa fortune.^ Runjet-Sing doit beaucoup au général Allard; oui, sans doute; mais notre compatriote tenait de ilnfluence déjà victorieuse, déjà établie du rajab de Labore, le pouvoir qpi lui a permis de faire tant de bien, ftunjet-Smg a fondé un trône et a créé une dygastie ; on peut dire aussi qu'il a créé une race d'hommes nouveaux, la race des Sykes^ qui sont redevenus entre ses mains le peuple belliqueux et fier qui combattait avec Porus. C'est une grande chose après tout, que d'avoir fondé un royaume dont l'alliance est recherchée par l'Angleterre, et qui, sur toulci ses frontières, peut tenir en échec une armée d'Asie, et vendre chèrement sa conquête à une invasion euroj^éenne. C'est aussi une gloire bien rare^, ainsi que le remarque un histo- rien anglais, que celle d'une pareille destinée ce accomplie par les moyens les plus hunnr:iî)k's , et sans (pi'il en ait coûté à l'humanité une goutte de sang versé sur ies échafauds. »

Comme homme privé, Runjet-Sing est bienveillant, miséricordieux, d'humeur joviale, incapable de ressentiment, niais non de colère. 11 est violent, mais une bonne raison l'apaise, et il tend la main en signe de pardon. Souvent, s'il s'est emporté sans motif contre un de ses officiers, le lendemain ou le jour même, il lui envoie un cadeau, et tout est fini. Le général Allard fut témoin d'une violente bourrasque que le colonel Ventura, son chef d'état-nuyor et Français comme lui, eut à

biyilizûu by GoOglc

essuyer un Jour sous la tente de Runjet-Sing. Ventura ne disait mot^ car la colère du roi était grande. Cependant M. Alkrd s'approcha, prit les mains du rajah, et il essayait ainsi de le calmer. Mais Torage grondait de plus belle. Ventura parti, le roi laissa parler le général, et peut-être lui fut-il prouvé qu'il avait tort, le ne sais ; mais le lendemain le général reçut une lettre de Runjet-Sing. Le roi lui ordonnait d'amener Ventura; que Toulait-il, après la scène de la veille? Il voulait réparer ses torts, lui, le roi; et il remit à Ventura un cadeau magnifique. N'est-il pas viai que cela donne envie d'être grondé? Le roi a une cassette pour les pauvres. Voici comment ^ette cassette se remplit : tous les mois, Runjet-Sing se fait poïit m ; il y a dans un des bassins de la balance, de Tor, de i'iu ^ent, des denrées, le poids du rajah. Le tout est pour les malheureux. 11 est donc fort important, dans ce pays-là, que le roi soit gras; mais, j^r malheur, Runjet-Sing est fort maigre.

Le roi dîne seul; mais ce n'est pas seulement un privilège de son rang, c'est une loi de sa rdigion. Il dine accroupi sur ses talons, dans une po#ion qui serait horriblement gênante de ce côté-ci de Tlndus. On lui sert^ sur un tapis, dans des plats d'or et d'argent, une vingtaine de mets diiTérenU; il goûte de quelques-uns. Ses domestiques sont accroupis, à l'instar de leur maître, en face de lui, et le servent sans bouger de place. Seul, son chef de cuisine, qui est un gros homme tout l uiiJ, va et vient pendant le service. Ses officiers, quand il leui' permet d'assister à ses repas, sont debout, à quelque distance, et quelquefois il leur envoie (faveur insigne!) des mets de sa table dans des assiettes en feuilU s; les assiettes d'or et d'argent ne sont que poui- lui. Runjtl-Sing est trèssobre; il n'a pas d'heure pour ses repas; il diue quand il peut et où il peut, dans son jai'din, sous sa tente, au milieu d un pré, au coin d'un bois, rarement dans son palais, le pins souvent au milieu.des fleurs, qu*il aime de passion^ Son gros cuisinier passe sa vie à courir après lui, à le poursuivre avec sa batterie par monts et par vaux, et quand il l'a trouvé, Runjet-Sing lui échappe encore, car il ne tient pas en place, toujours à cheval, courant les champs, passant des revues, expé-

ift0 VOYAGEURS

«Hânl le tnmifl te mmuMiy receTaut^ dictant» hamngoant, le imi à la fofs ; en soHe qu'il oublierait bien souTent de df-

nor seg fnumeaTiT ne couraient aussi vite que lui , et si l'honnête majorrîome n'était Runjcl-Sinsj est, en résumé, lin roi trf»<?-pon a^ nnoé dnn<? la sci^n^'t' rlu bien-vivre, et je le roearde comme inrai>able de faire jamais un menu passable et de tf'nir ce que nous appelons une bonne maison.

An rurpln?. dans ce navs, le peuple est, Dieu me pardonne î d'une absurdité choquante en fait de repas. Cela tient à la reli^on. Il y a des sectes ofc l'on dloe seul, d'autres oùji'on dtne tout nu, hommes e* femmes; il serait horriblement in-^ . OMiTénant de se présenter à leur table si Ton portait le moin-* dre Tdtement» fttMl de rëtolTe la pins légère; la toile surtout , est tMmscrite. Ikns le nord, \ Cachemyr, on permet aux Hemmes de eette seete extravagante de porter à table, quand il ftilt très-fkt>ld, des diemises de laint, mais yoilà tout; et les hommes religieux du pays trouvent que c'est bien assez. Voîcl une autre énormif^ : si vous passez, infidèle ou dissident, par un beau soleil, devant des ^rens d'une certaine secte et qu'ils soient h table, et si Vfïtre oniV>re A#nt à effieiirer les mets r>tai ('^ devant eux, c'est là une inij)urelé ahominaUe ! Aussitôt ces trens se lèvent, les plaf« 'jont jetés aux chiens, et toute la famille vi laver ponr taire disparaître cette souillure.

Je m'arrête voici trop lonp:temps que je cause; et mes lecteurs en ont peut-être assez de Rimjet-Sing et du Punjaub. Pour moi, j*aime Runjet-Sing; je lui trouve une physionomie française, un esprit français, une activité, un génie, qui ne seraient peut-être pas remarqués chez nous, où le génie court les mes, ma^ qui, là-bas, me paraissent briller d*un singulier éclat, à odté des habitudes si calmes, si régulières, si monotones, si médiocres de l'Inde orientale 1 J'aime RunJet-Sing pour la barrière qu'il oppose aux Russes, et pour la bonne garde qn'n fait sur le Sutledge dn côté des Anglais. Je l'aime pour les larmes qu'il a versées quand notre brave compatriote s'esl séparé de lui, et pour tous les honneurs (}u'il lui a tait rendre, et pour toute l'estime qu'il a témoignée à notre pays, à nos mœurs, à notre eivilisatitu, à notre éneii^ic, à notre tVaui hise, dans sa persoiuie. Enfin, j'aime Runjet-Suig, parce

VOYAGEURS ÎM

que le général Allard^ de retour en Fitince, accueilli par nous avec la plus flatteuse distinction , fêté par la yûle et par la cour, objet d'envie pour ks jem.es ^ de sympathie pour les Tieux^ d'émulation pour tous ceux qui ont le génie des grandes aventures et qui aiment à aller au-devant de leur destinée avec résolution et couiage ; parce que le général AUard, ai- je dit, ainsi fêté dans sa patiie^ songe pourtant à retourner à Lahore. Et savez-vous pourquoi le général Allard veut absolument reprendre le chc.jiin des Indes? Le motif est noble et digne de lui, tligne de la Franee. « J'ai donné ma parole à l;nn |et-Sin^\, me disait-il, et il serait trop malheureux si je manquais à ma promesse, et s'il ne lui était phis permis de m'eslimer. J'étais son confident , son ami; ne scrai-je donc plus à ses yeux qu'un aventurier? »

Les scigneui s de la cour de Lahore n'ont pas cette con* fiance, et iiunjct-Sing a parié contre eux des scnomes conâr dérables que son généralissime reviendrait* « Je veux qu'il gagne son pari, ajoutait M. Aiiardj je retournerais à Lahore rien que pour cela. »

En attendant 4 le général Âllard se propose de passer Khiver en France; et il ne quitte Paris que pour Saint-Tropez^ où est sa fiemme, oii sont ses en£Euits« Il veut goûter pendant > quelques mois les douceurs de la vie de famille, dormir dans un lit chaud, lire son journal tous les matins, porter un frac, enfin vivre à la française *, jusqu'à ce que le soleil de mai s

* Ce bonheur de vivre à la française, le général Allard en emportait jusqu'aux Indes le souvenir et le regret. Voici ce qn il lu écrivaii le 27 juin 1S37 , pendant une eipéditiou qa'lî commandait dans la

province de Pichavor : « Saches, miru cher ami. que je me

trouve sous la tente en face des mootagoei du Thibet^ les phis arides et les plus sèches de l'univers^ à trente-cinq degrés de chalf^ur; — bien de santé pourtant, mais non d'esprit, et pensant qne Tannée dernière, à celte raêine époque, j'étais dnuillettement assis dans ma voiture, courant la poste pntir me re.iiire ;'i IJrest. A prcson*, Yoycz-inoî comerl de sueur et respu .iiii a peine, maigre toutes les aises que les gens qui ui'enlourent cUerclitut à me donner; voyez-moi monté sur un beau cbevul blanc, cadeau de S. M. Sike à uiua arrivée h. Lahore, suivi d'un tchotertrberdar, domestique, qui soutient un large patasol sur ma tâie, de cinquaiite ordehs, gaines à pied, qnt coureat

ait fait percer les premiers bourgeons de la Provence. Et puis alors le géaéral Allai d revient s'embarquer au Havre, il reprend sa course à travers TOcéau; et, à la grâce de Dieu! comme autrefois*

LA COMTESSË AGÉNOn DE GASFARIN.

Février 1850.

le vais étudier aigourdliai, dam le Journal de madame Agënor de Gasparin, le volume qui se rapporte à son voyage en Grèce, et durns ce volame, ce qui se rapporte particulièrement à ses impressions et à sa personne. Voici pourquoi :

Hadame de Gaspariii appai licut a l'école des voyageurs qui ne voyagent pas, même en faisant deux mille lieues. « Ce qui fait le charme du voyage, dit-elle quelque part, c'est de ne pas bouger. » — «Je commence à croire^ dit-elle ailleurs, que ce qui me plait dans les voyages, c'est de ne pas voyager.» Alors pourquoi partir?

Madame de Gaï^parni est, dans une certaine mesure, de récole de Sterne et de Xavier de Maistre. Son esprit voyage

auprès de moi à toutes jambes, même mon cbeval étant an galop; et enfia d*au(aiit d^aatres arâéUs à cheval, de deux éléphants et d'an

palanquin, pour le cas où Ha Seigneorie se fatiguerait à cheval... Toui cela est superbe; mais, ma foiî une bonne voiture, sans suite, et parcourant nos belles routes de France, me serait bien plus

agréable... »

Trôs-peu de temps après la date de cette lettre, le général Allard mourut à Lahore d'une maladie aip^uë, dont la cause (je n'accuse persomie dans ce monde ni dans Fautre) u'a pas semblé suffisamment expliquée.

* Journal d^» voyo^^ m ImKt. Paris, 1850.

plus que son corps. Lile a^i allée en Grèce. Elle aurait pu se borner à un voyage autour de sa chambre. « Femme raisonnable et mille fois sagel » s'écrie-t-elle en voyant à Kalavrita une bonne ménagère qui donne à manger à ses punies. — aAhl folle, folle du logis, ne pouviez-vous donc vous contenter de lire Y Univers pittoresque? » dit-elle ailleurs. C'est donc au coin de son feu que madame de Gasparin aurait dû chercher le Péloponèse^ et elle l'aurait trouvé. En allant lo diercber si loin et au prix de tant de fatigues^ elle riBquait de le manquer.

Quoi qu'il en soit, elle est allée en Grèce^ mais non pas pour y chercher des occasions profanes d'étudier cette terre classique des beaux-arts, des belles-lettres et des beaux hommes. Vous ne trouverez, dans son livrei rien qui ressemble aux jdes habituelles et aux extases convenues des touristes de profession. Pour madame de Gasparin, puritaine de Genève, la Grèce est un champ clos de conlrover^e religieuse, le Parnasse un calvaire, la fontaine de Castalie un calice d'amertume. Son voyage, écrit au jour le jour, est, malgré tout, un livre aruusaiit, moi'al et spirituel^ plein d'enseignements de tout genre, avec des perspectives infinies sur le cœur humain, à défaut d autres; un véritable ^o\age dans rintérieur d'une âme chrétienne dévorée du besoin de se répandre.

Je l'avoue, ce que j'anne des voyages, quand le voyageur a de l'esprit, du cœur, de l'imagination, un parti pris, quand il y met franchement son originalité, ses préjugés et ses travers, ce que j'aime des voyages, c'est le voyageur. Ce qui me plaît sous la plume très-personnelle de madame de Gasparin, c'est le récit de ses impressions^ c'est tout ce qui me la fait voir dans cette rencontre toujours curieuse, souvent patliétique, quelquefois burlesque de Thomme avec l'imprévu, dans cette lutte de Tesprit ou du caractère avec les contrariétés ou les surprises d'une vie lointaine. Madame de Gasparin a beau répéter sous toutes les formes qu'elle est partie à son corps défendant, se lamenter sur tous les tons, déclarer son voyagé injustifiable, n'importe j son voyage n'est pas curieux par ce ^ qu'elle y recueille du dehors, mais par ce qu'elle y met d'ellemême. C'est à ce point de vue que je veux un moment l'étu-

Page 1