PREMIÈRE PARTIE
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BRUXELlES A ANTBRS.
- 1 ^ BnuMUet, 1"' «Tfil 1837.
Autrefois^ monsieur S il n'y a pas décela vingUeinq ans, ayant que la Belgique fût devenue ce qu'elle est aujour* d'huij un pays modèle, Toici les moyâis de transport que trouTait un voyageur qui voulait absolument aller de Bruxelies à Anvers : ou il prenait le coche d'eau jusqu'à Boom, et alors il UtiHivait pas; ou il s'embarquait dans Ja diligence, cl^ après avoir déjeuné le matin à Vilvorde, dîné à Malincs, 11 arriN ait presque toujours à temps pour souper à Anvers. Vous voye2 qu'il n'avait pas perdu sa journée.
1 Catte lettre, adressée au direclciir du Jourml des Débats, ^ parai le 11 avril 18S1. Ëile porte bien visiblement la trace des impressions
si nouvelles que produisait alors sur un voyageur arrivant de France une simple promenade sur un clieuiin de \cr: *A il est pcut-èire curieux, aujourd'hui (jue le l eseau de ces me veiilcnses voies de communication couvre laie poilion si cousidejable de notre pays, de remonter un ini>lant à ces souvenirs. Je les reproduis douc^ si jeunes qu'ails puisseut para^(i^ ^aus y rieu changer.
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Ai]jourd*hui, j'ai youIu à mon tour visiter Anvers. J'ai tout vu dans la viUe, les églises» les entrepôts^ les bassins» le musée, la maison de Plantin et la chambre de Juste-Lipse. J'ai
pu atl mirer tout à mon aise les grands maîtres de Técole flamande^ Uuuitiii Meisys, et Joidciens, et Otto Venins, et Van Dyck, et surtout Kubeiis, rimmortel Rubeiis, qui semble être. Dieu me pardonne I le véritable Dieu de toutes ces églises gothiques. J'ai fait ensuite une ascension de plus de six centb , marcbes escarpées jusqu'au sommet de la tour Notre-Dame, et du haut de ses galeries j'ai rev U Bruxelles et Malines, j'ai vuGand, Louvain, Tunihout, Breda, Flessingue, Berg-op- Zoom, l'Escaut, qui serpente et gronde le long de ses digues^ la Téte-de-Fiandi'e inondée, les polders ravagés dans une étendue immense^ les Hollandais sur leurs chaloupes^ la citadelle> qui^ de cette hauteur, ne vous montre Tardoîse étincelante de ses toits et la verdure de ses gazons ; au loin, la mer, qui entre en mugissant dans les bouches du fleuve; et tout au bout, au-dessus des dernières lignes du tableau, la fîimée des bateaux à vapeur qui se dressent à Yhorizon. C'est là un spectacle magniûqu^et qui vous retient au moins une heure. Eh bien, inonsieur, après avoir lUit ;i Anvers une si large part à ma curiosité de voyageur, j ai repris le chemin de Bruxelles ; m'y voici de retour, il est cinq heures. J'étais parti pour Anvers à midi. Calculez maintenant le temps que j'ai mis pour faire vingt-quatre lieues de poste et visiter une grande ville. Songez aussi que j'avais réservé ma matinée tout entière pour mes devoirs et mes aflaires, et que la soirée me reste pour mes plaisirs*
Tout cela veut dire, monsieur, que je suis allé de Bruxelles à Anvers, par le chemin de fer, en moins de soixante-dix minutes.
C'est donc d'un chemin de fer que je veux vous entretenu* aujourd'hui, non pas en savant qui apprécie le mérite d'un tracé, mais en touriste qui raconte naïvement ses impressions. Michel Chevalier vous dira peut-élre que le chemin de fer de Bruxelles à Anvers n'est pas, de tout point, un modèle de perfection, et que, par exemple, il offre en quelques endi'oits, notamment jusqu à Malines, des penLes de six à sept
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millimètres par raetres et des courbes de trois cents mèlrcs de rayoD. Mais qu'importe? Les ingénieurs belges vous répondent qu'ils ont tout exprès conservé les pentes qui vous choquent^ et que c'est à dessein aussi qu'ils ont exagéré leurs courbes, lis ont voulu faire une expérience décisive, et ils ont ciéé^ dans cette intention» des difficultés qui n'eustaient pas ; car le terrain qu'ils avaient à traverser est le plus favorable qui soit au monde. Et, au surplus, ils vous attendent à l'expérience que vous allez tentei-, ù votre tour» sur la route de Saint-Germain. \H n'en sont pas moins les premiers, sur le continent, qui aient livré en Irès-peu de temps à la circulation un ciiemin de fer exécuté à peu de frais, et dont le produit ait élé, dès la première année, sextuple* de celui qu'on avait espéré. Nous en souhaitoiis autant, et du fond de notre cœur, à i entreprise de Saint-Germain. Mais, en attendant, respect à nos devanciers! et imitons, si nous en sommes capables, l'admirable vigilance et le soin minutieux^ patient» infatigable» avec lequel ils entretiennent ce qu'ils ont su achever.
Je reviens à mes impressions.
il n'y a» monsieur» que les chemins de fer qui puissent donner une idée exacte et complète d'une machine à vapeur. Partout ailleurs, sur les bateaux» dans les usines» la machine à vapeur est emprisonnée» et e lle ne donne d'autre signe de
vie que la fumée et le bruit. Elle ressemble alors à ces vieux chevaux aveugles qui tournent une nienb' (ians ijuelque coin obscur el aljanduuné. Mais sur les cheuuns de 1er la machine est libre^ elle respire, elle se meut , elle vit à ciel ouvert ; elle part, elle vole, oUe s'arrôte ; elle reprend sa course en haletant d'impatience, elle arrive au but poudreuse, écumante ; lu, six hommes vigoureux se jettent sur elle, la saisissent au frein, essuient la sueur qui la couvre» la frottent, la raniment et la préparent pour une nouvelle course. Tel est le spectacle que présente la machine à vapeur sur un chemin de fer» spectacle poétique s'il en fut jamais ; mais il faudra des siècles pour que les poètes en conviennent. Ils sont habitués aux coursiers rapides, aux chars volant dans la carrière» aux freins qui se brisent» aux roues qui éclatent contre la borne
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olympique; toutes leurs comparaisons sont empruntées à cet ordre d'idées.
Feriqr equiç aqriga^ neque ^udii currus habenfts.
Mais je prédis qu'il faudra bien que la poésie change d'allure et qu'elle consente à visiter un clicmin de fer. Je ne saiB rieriy quant à moi, qui soit plus fait pour frapper l'iniagiiia" tion que la eour«e, je devrais dire le vol à travers champs de cette puissante machine^ gorgée d'eau bouillante^ bourrée de cliarbons ardents^ licorne impétueuve et soumjse, foiige mu* gissante que le vent emporte et qu'arrête la main d'un enfant ! Vue à distance, tandis qu'elle glisse le long des arbres du chemin, entre les fleurs et les moissons, rien n'égale son élégance, sa prestesse, sa désinvolture et sa gjàee; vue de près, tandis que ses rouages cl ient. *jue sou foyer pétille, que ses soupapes soufflent, que s i cheminée trosgaille, que ses roues mordent le fer, le cyciope enfumé qui, monté sur la cronpe du monsire, le modère ou le précipite à son p'é, donne l'idée d'une puissance majestueuse dans sa sécurité et dans sa force. Aussi, monsieur, qu'on vienne me parler maintenant de l'agrément des grandes routes royales» de la poésie des célérifères et des diligences i Qu'on ose comparer leurs chevaux^ nés dans les herbages du Limousin ou du Poitou^ repus de foin et de paille, à ma licorne qui est née daqs le feu et qui se nourrit de feu ! Qu'on me vante l'adresse d'un cocher à grandes guides î Je suis d'avis qu'il n'y a rien de plus imposant que le sang-frold de mon forgerf)n !
Après avoir réhabilité la machine, il laul, monsieur, que je dise un mot du chemin. On prétend que rien n'est plus nxiMuittHc que ia vue d'un chemin de 1er; le chemin de fer court en droite ligne, il évite de passer par les lieux habités, il ne laisse pas la plus petite part aux incidents et aux aventurcs, il nivelle tout sur son passage, il fait fuir les oiseaux dans l'air et les moutons dans la plaine, il fascine les passants, il assourdit les voyageurs; enûn il présente plus de chances périlleuses que les routes entretenues k grands ûnts par M. le directeur des ponts et chaussées.
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Voyons^ monsieur. D'abord^ pourquoi le chemin de fer se* rait4l plus monotone que la grande route^ lui qui court à travers champs, sautant fossés el rivières^ entrant partout, éans les bois, dans la pkinei gravissant les rampes des montagnes, jetant des ponts sur les précipices ou se glissant dans Tobscurité des souterrains? J'avoue qu'il n'y a ni escarpements ni tunnel sur le cliemin de fer de Bruxelles à Anvers. C'est une route unie comme la main. El pourtant elle doit ôire clidiiiiaDte dans la belle saison ; car elle traverse les terres les plus riches, les plus fertiles et les mieux cultivées de la Bel£?iquc. Elle a un autre mérite que n'a pas la route de poste : eile p'dsb'i devant la maison où est né Van Dyck.
Il est vrai que les chemins de 1èr tournent autour des villages et qu'ils ne traversent pas les villes; mais il est de leur intérêt d'en approcher. Et d'ailleurs, fiez-vous-en à leur puissance et à leur avenir. Us ne chemineront pas longtemps dans le désert. Partout oh passe un chemin de fer, s'il évite les maisons, les maisons viennent à lui; partout oh il établit une station, c'est un village qu'il fonde; que dis-je? il pose peutêtre le berceau d*une ville.
Mais vient le chapitre des accidents. On me disait : «Vous mourrez de froid, vous étoufferez de vitesse, vous serez étourdi par le hi lul, aspiiyxié par la fumée, vous vous casseiez bras et jambes. » Ileureiist rnent, monsieur, rien de tout cela n'arrive sui- le-; i in iiiiiis de fer, si ce n'est à ceux qui y sont naturellement disposés. J'ai voulu essayer de toutes les manières de voyager par la vapeur; je me suis mis aux premières places et aux dernières ; j'ai voyagé par un gr and vent et à ciel ouvert; je me suis placé tout près de la machine et très-loin d'elle^ je suis monté dans les wagons, j'ai dormi dans la diligence, tantôt faisant face au chemin^ tantôt lui tournant le dos; eh bien, dans aucune de ces situations/ Je n'ai souffert par le fait du chemin ou de la machine. Le mouvement des voitures est doux et mesuré ; la vitesse, si rapide qu'elle soit, n'est sensible qu'aux yeux ; le bruit se penl dans l'espace, la rapidité de la course emporte et disperse la fhmée. El quant au\ accidents sérieux, ils se réduisent aux trois suivants : ou la machine sort des rails et entraîne le convoi, ou
SCS roues se brisent, ou elle dclate. Dans le premier cas, qui est assez fréquent, il suffit de quelques secondes pour arrêter la machine; dans le second, intiniment rare, même ressource avec plus de (laiit:oi s ; dans le troisième, qui est presque impossible, malheur ! oh! nialheiii au guide imprudent quia nég:li^é les précautions de salut! et à la grâce de Dieu pom' tout le monde ! Je dois ajouter cpie, depuis le 7 mai 4835, Jour de l'ouverture du chemin de fer de Bruxelles à Malines, jusqu'au 7 mai 1836^ plus de six cent mille personnes ont fait le voyage, sans qu'on ait eu à déplorer un seul accident sérieux. Depuis^ deux personnes ont péri^ l'une par ie fait de son imprudence^ en voulant sauter d'un wagou'sur un autre; le second était pris de vin» et il essayait de se tenir en équilibre sur un des appuis du convoi lancé à fond de train. II est tombé sous les roues. Une autre fois, une vache passait - sur la route au moment où le convoi arrivait; effrayée et fascinée par le bruit, elle fut saisie et broyée par la machine, qui dévia brusquement : les wagons bcindirienl et s'entrechoquèi'ent; les passagers eurent peur, mais pas une égratignure. Seulement, le lendemain, le propriétaire de la vache vint réclamcj une indeniiuié ; mais il n'eut rien, car ou lui demanda (les Belges aiment quelquefois à rire) si sa vache était autorisée, aux termes du règlement de police, à se promener sur le elieniin de fer; et il lut prouvé quelle ne l'était pas.
Vous voyez donc, monsieur, qu'en résume les accidents sérieux sont infiniment plus rares sur les chemins de fer que sur les grandes roules. Là, point de chevaux qui s'emportent, point d'essieux qui cassent, point d'impériales surchargées qui entraînent la voilure dans ie débord du pavé, point de cochers ivres ou endormis qui vous versent dans les précipices. Mais si les chemins de fer ne vous causent aucune de ces émotions que regrettent sans doute leurs adversaires, en revanche combien d'avantages ils présentent! Que de biens ils répandent! Quelle révolution ils préparent dans les relations, dans les mœurs et dans les lois des nations civilisées ! Vous allez en juger, monsieur, pai' quelques mots qu'il nie reste à liirc.
Je ne parle pas de la rapidité du transport et des consé-
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quences commerciales qu'elle doit infailliblement enlraîiier dans un temps plus reculé. Consultez les livi t s de commerce (]o Manchester, avant et depuis 1 Vtablissemenl du chemin de fei", cl jugez. Mais eVst ];i un avantage que personne ne conteste, beaucoup de bous esprits sont plutôt elTrayt^s de Taccroissement prodigieux dont le système des transports par la Tapeur menace notre industrie, déjà trop avide de produire, ne songeant pas que les cbemios de fer sont en même temps d'admirables canaux de consommation. Quoi qu'il en soit, tout le monde apprécie l'immense avantage de pouvoir se transporter, avec une vitesse de dix lieues à l'heure, d'un point sur un autre, ou de se procurer aussi promptement les marchandises ou les denrées dont on a besoin; et je nlnsisfe pas : c'est cause gagnée*
Mais Toici des avantages auxquels, généralement, on songe moins. L'établissement des chemins de fer équivaut, dans un temps plus ou moins reculé, à la suppression : 1° des licrnes de douanes ; 2" des passe-ports ; 3" des émeutes dans les villes éloignées du centre ; 4° d'une foule de maladies contre lesquelles l;i médecine était injpuis<ante; 5° des voleurs de grands chemins, etc., etc. Je vais pai courir successivement ces différents points.
Je ne sais pas, monsieur, ce qu'il arrivera du système prohibitif le jour où, comme on le projette, un chemin de fer sera établi entre Bruxelles et Paris ; j'ignore comment la douane se défendra contre le chemin de fer, et si le gendarme osera arrêter la machine à vapeur pour lui demander ses passe-ports à la frontière. Mais, évidemment, le chemin de fer et la douane, la machine à vapeur et le gendarme, ce sont là des éléments de sociabilité inconciliables; il faut l'un ou l'autre, il faut choisir l Vous figurez-vous, en eflet, une escouade de cinq ou six douaniers arrêtant un convoi de deux ou trois mille voyageurs (les convois entre Bmxelles et Anvers sont quelquefois de cinq mille personnes), les obligeant à ouvrir leurs malles, visitant leurs pa(juets, verbalisant, contestant, prononçant des amendes, enregistrant des prises, en un mot, accomplissant avec un scrupule de douanier leur mfernale et interminable besogne ? Mais, monsieur, au train dont vont
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les choses aujourd'hui, d( vaut toute frontière qui veut se faire respecter, il faudrait, pour visiter les paquets de deux raille voyageurs; ot vérifier leurs pa«se-pnrts, ou presque autant de douaniers et de gendarmes sur un s(Md point qu'il en faut aujourd'hui sur une étendue de ceuL lieues, ou presque autant de temps que pour faire le voyage. Mieux vaudrait renoncer au chemin de fer que de lui imposer ces entraves. Car aussi bien le chemin de fer est plus fort que tous ; il vous briserait, vous et vos douanes; et du jour où vous loi aurei dit : Va, cours de Bruxelles à Paris^ de Paris à Londres, de Marseilie au Havre ! va, fils de l'air et du feu, eours le monde et fais merveilles I
Yade, âge, naie, voca sephyros et tebere psimlsl
de ce jour, le chemui de fer est le maître; il vous emporte avec lui, vous, vos douanes, vos jirohihitions surannées, vos registres vei iuoulas ; et bien hardi sera le eendarme qui osera dire au chemin de fer : Tu n'iras pas plus loin î
Mais, direz-vous, qu'il plaise à la Belgique ou à tout antre voisin moins commode de lancer contre nous, par le ciieniin de fer, deux mille brouillons, quel moyen de les arrêter si nous ne pouvons pas demander leurs passe-ports? — D'abord, monsieur, règle générale, les brouillons ont toijgours des passe-ports. Ensuite, si un peuple voisin envoie contre vous ses mauvais sujets par le chemin de fer, vous enverrez contre eux un régiment qui arrivera par la même voie et en même temps que vos agresseurs à la fi*ontière. L'année dernière, une émeute d'ouvriers éclata à Malines : le gouvernement belge fit partir de Bruxelles, par le chemin de fer, un batail» Ion qui, en vingt-cinq minutes, atteignit l'émeute et revint coucher le soir dans ses quartiers, ayant eu l'aison de la révolte. Quand on peut faire ainsi mouvoir la foi ce armée à de grandes distances et en quelques heures, il n'y a plus d'émeutes à craindre dans les principaux centres de populations ; un gouvernement est toujours à temps pour opposer sa force à celle dos factieux. Quand Lyon remuait il y a quelques années, toutes les garnisons voisines s'ébranlaient à la fois et
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dépêchaient des renforts à la division lyonnaise. Les renforts arrivaient toujours après coup. Supposez un réseau de chemins de fer autour de Lyon^la révolte y est impossible. Vous songez à construire dçs casernes, vous rêvez citadelles et forts détachés ; fàites des chemins de fer ! Les chemins de fer sont les bras du pouvoir, comme ils sont les conducteurs les plus énergiques et les plus féconds de toute civilisation progressive et libérale.
Toîci maintenant, monsieur, comment je comprends que It»? chemins de fer nous délivreront d'un grand nombre de maladie? contre lesquelles la médecine est aujourd'hui impuissante. N'y a-t-il pas, en effet, une foule de cas, et des plus graves, dans lesquels la Faculté conseille à ses malades, pour unique remède, le mouvement et Tair? FA combien de malheurs seraient épargnés aux familles, combien de pertes à l'humanité, s'il était toujours facile de suivre en ce point les prescriptions de la médecine ! Mais, si nous en exceptons quelques riches, comment changer d'air quand les distances sont si longues à paiHsourir, quand les voyages entraînent tant de dépenses, tant de précautions, tant de dommages ' pour les alfaires, tant de soins de toute espèce? Et le mouvement, où le trouver? Est-ce par hasard en diligence? Je suis persuadé qu'il y a un noiubie considérable de gens qui meurent de consumplion dans nos glandes villes, faute d'avoir * pu, une t'ois l'an, faire uu voyage rapide, clianger d'air et voir du pays. Maintenant, grâce aux chemins de fer, les grands voyages seront accessibles à toutes les santés et à toutes les fortunes. En Belgique, on fait douze lieues de poste pour Tîngt-quatre sous. On ira de Paris à Bruxelles pour (\mme francs. Au lieu de s'en aller en quête de la santé à RomainyïWe et à Pantin, un boui'geois de Paris ira la chercher, en quelques heures, à l'embouchure de la Seine, sur les rives du Rhône, à Nice, à Anvers, à Ostende, partout oii le chemin de fer le conduira. Quand un médecin vous dit aujourd'hui : « V4)y;i<,'ez! » c'est presque toujours qu'il veut se débarrasser de vous j et, en effet, il meuri, année courante, un nombre eflravant de ces tristes exilés de la médecine. Nais avec les chemins de fer, les malades ne seront pas d'ausM facile dé-
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faite. Un malade^ qu'en désespoir de cause vous aurez envoyé dans quelque pays éloigné, au bout de quelques Jours vous feviendra^ accusant votre prévoyance et demandant impérieuse* ment à être guéri ; car c'est la prétention de tous les malades. Les chemins de fer seront donc cause que les médecins, au lieu de se moquer de leurs clients^ seront enfin obligés de chercher un remède sérieux aux maladies incurables.
Je le dis le plus sérieusement du monde : je crois que le voyage sur terre, par la vapeur, est destiné à devenir iin des moyens les plus actifs et les plus énergiques de la médecine. Quand la médecine vous conseille aujourd'hui lemuuvement et l'air, il vous est impossible de vous procurer Tun ou l'autre à une dose qui ]w. ^<>\[ pas truis ou quatre fois inlericure à celle que vous fuaî Dirait un chemin de fer. C'est donc une puissance d'air et de mouvement quadruple de toutes celles dont la médecine, fait emploi que le nouveau système de locomotion met à son service. Imaginez^ en effet, monsieur^ quelle doit être, sur la surface poreuse du corps humain, la puissance d*action d'un courant d*air que vous remontez à raison de dix lieues par heure. De quelque côté que souffle le vent sur un chemin de fier, si vous vous placez à découvert dans le sens de l'impulsion de la machine, vous avez tou* jours le vent à la face ; et, s'il est contraire, il agit alors avec une force extraoïdinaire. C'est une espèce d'aspersion violente, coiiiine celle de la. vague daus les bains de mer un jour d'orage, une douche d'air qui a la puissance des douches d'eau, et qu'il iaul qu Ique courage pour supporier longtemps de pied ferme. Mais l'eflet en est infaiihl)ie. Au bout d'une heure de ce bain d'air, vous en éprouvez le bienfait par une incroyable surexcitation des forces vitales; plus de nuages au front, plus de nausées, plus de langueur, plus d'hypocondrie ; je paiie de ceux qui souffrent; et quant à ceux qui se portent bien, la puissance tonique du voyage à la vapeur est telle, que j'ai connu un Français à Bruielles qui dînait deux fo^, la première à trois heures et rauli*e à six, aussi souvent que ses affaires l'obligeaient à aller à Anvers par le chemin de fer. D'yier deux fois ! c'est là une des conséqiiences du nouveau système de locomotion que je livre aux
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réflexions des économistes ; elle n'est certainement pas la moins sérieuse de toutes.
Quoi qu*ii en soit, monsieur^ j'ai Tintime conviction qu'il arrivera un jour où les voyages à la vapeur seront conseillés par les médecins, dans certains cas, avec autant de bonne foi et plus de succès que les voyages à Dieppe et aux Pyrénées. On dira : « Faites dix, douze^ quinxe voyages à la vapeur*^ » comme on dit aujourd'liui : « Prenez dix bains de mer, avalez cinquante verres d'eau sulfureuse. » On établira sur les wagons des infirmeries à ciel ouvert pour les malades, et des restaurants modèles pour ceux qui se portent bien ; il y aura un médecin des cheii^ins de 1er, comme il y a un nit^decin des eaux. Et qui sait ? Peut-être que la mode fera plus pour leur succès que Tintérèt même. La mode et la vapeur, ce sont là deux puissances, monsieur, dont Talliance peut gouverner le monde.
Je finis; car vous n*avez pas besoin, sans doute, que je vous explique, suivant le programme que je m'étais tracé, pourquoi les voleurs de grand chemin sont impossibles sur les routes en fer? Vous voyez bien que c'est un métier perdu. Que voulez-vous q[ue fasse un brigand, même classique, avec son chapeau pointu, sa ceinture de pistolets, ses amulettes et sa carabine, contre ces armées nomades qu'enlraine la machine à vapeur? Il ne lui reste plus qu'à jeter des cailloux dans les raib du chemin; mais la bellé Tcngeance, en vérité I Le brigandage est mort, monsieur, mori partout où s'établira une route en fer ; mais c'est la seule industrie qui périra.
Adieu ; je quitte demain la Belgique, dont je ne vous ai guère parié, quoiqu'elle mérile un long chapitre ; mais c'est que pour moi la Belgique, et qu'elle nie le pardonne! osl tout entière aujourd'hui dans son cheniin de fer, et ce sont mfs impressions de la Journée que je vous adresse. J'espère qu'elles ne vous paraîtront pas Irnp étranges à Paris, et que vous ne me blâmerez pas, monsieur, de passer ici mon temps à admirer la merveilleuse rapidité des locomotives, tandis que vous éprouvez làbas tant de peine à mettre en mouvement le cbar de l'Ëtat K
* On était alors, à Paria, si j'ai bon souvenir, en pleine crise ministérielle.
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UNE TISITB A CHAMBOAD.
Da château de Boauregard, la 29 août lâd7.
Qiinnà on arrive à Chambord en venant de Blois^ on a cheminé l'espace de quatre lieues, moitié dans un pays riant et fertile^ celui qui se rapproche le plus du Blaisois^ moitié dans des plaines sablonneuses^ humides et malsaines^ au milieu d^ quelles est situé Chambord.
À Chambord^ monsieur ^, lorsqu'on a dépassé k porte de pierre qui sert de clôture du côté du nord à cet immense domaine, et qu'on se trouve sur cette route raboteuse et sillonnée d ui'iiières séculaires, le long de cette éternelle avenue au bout de laquelle brillent les toits d'ar.loise du château^ à ce moment le cœur se serre; un s-^utiment indéfinissable d'abattement et de tristesse vient intcrruniiu le cours des pensées que le mouvement du voyage avait lait naître. Il semble que vous sortiez du nionde pour entrer dans le désert^ et que vous fouliez aux pieds une terre désolée et maudite. Plus tous approchez du chàtçau et plus celte impression augmente. Une fois entré dans ces vastes cours^ le froid de ces vieux murs, li| solitude et Tabandon de ce magnifique et royal séjour semblent se communiquer à votre âme; on a un instant d'affreuse angoisse, comme ces jours où Ton va visiter dans leur détresse et leur douleur des malades incurables ou des condamnés sans espoir.
Je veux, monsieur, tâcher de vous faire un récit qui soit le plus pittoresque et le uuuns politique qu il uic sera possible; aussi ne craignez rien du titre que j*ai donné àciîlk' lettre, et de ces rétlexions par lesquelles je débute J'ai bien trouvé la politique à Chambord *, vous verrez tout 4 1 heurt)
1 Cotte lettre, ainsi que les suivantes^ fut adressée à M. le directeur du Journal de» Débats,
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seos queHe étrange ferme ; mais je n'ai pas été l'y chercher. Si donc je signale Timpression de tristesse douloureuse et poignante qui attend, à Chaiiibot d, tout voyageur doué d'une sensibilité même oi(i4nairc, n'est pas que j'aie été seulement frappé de la part que les révolutions politiques ont eue dans le châtiment qui a été infligé à ce noble édifice; — mais c'est qu'à voir cette ruine admirable^ morne et silencieuse au milieu des bois, cet immense donjon inhabité^ ces cours muettes^ ces murailles à jour, étalant aux regards distraits de quelques rares visiteurs des merveilles qui ont eu trois siècles de grandeur, d'élégance, de politesse et de génie pour témoins; à voir Tberbe croître injurieusement au pied des fières tourelles, la prosaïque pomme de terre gorgée d'eau et de sable dans les fossés, les hirondelles nichées sous les couronnes de l'F royal et entre les griffes des gracieuses salamandres ; et tout autour du château la misère, et le teinf ploinbé des fiévreux, et i'aspei 1 découragé de tout ce qui vit et se meut dans le rayon de ct s ruines colossales ; en un mot, c'est qu'à voir cette scène de désolation, il est impossible, même en restant étranger comme je l'étais aux préoccupations politiques de quelques-uns, de ne pas partager du moins Témotion mélancolique et l'austère tristesse qu'elle inspire à tout le monde.
Le motif <^i détermina François 1«' à choisir pour l'emplacement d*un si merveilleux palids précisément le point central des déserts incultes et sauvages de la Sologne, ce motif n'est pas connu. On a |>arlé du voisinage de la belle comtesse de Thoury, que le roi-chevalier aimait éperdument, entre beaucoup d'antres. Je veux plutôt croire à l'influence d'une passion plus durable, sinon plus sérieuse, celle de la chasse, qui le décida sans doute à s'établir au milieu de ces bois immenses, enfermés dans une enceinte de huit lieues de tour, et qui, de tout temps, malgré leur aspect maussade^ ont été la terre promise et le paradis des chasseurs.
La même incertitude existe relativement à l'auteur du plan d'après lequel fut bâti le château de Chambord. C'est, monsieur^ que les architectes ont un grand défaut. Soit modestie, soit confiance dans l'équitable souvenir de la postérité^ ils négligent toujours de mettre leurs noms au bas de leurs ouvra-
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gea^ comme les statuaii;ps et les peintres. Il en rënilte que^ cinquante ans après leur mort^ le nom des pins habiles artistes est aubliéy et que la France est couverte de châteaux et de monuments anonymes. Nous savons bien que François 1*' en» couragea les travaux de construction de Chambord, et qu'il les paya de son épargne; mais qui en présenta Je plan? qui en conçut l'admiiable ensemble? i\ui en dirigea la dillicile exécution ? Les antiquaires n'en savent rien, el ils écrivent sur leurs registres, à côté du nom de Chambord, ce glui ieux fils de la renaissance : Père incunnu. Gela est odieux! Les antiquaires devraient bien convenir, une fois pour toutes, que le château de Ghambord n'a pu être bâti que par un des grands maîtres de l'époque^ au lieu d'aller chercher le créateur de cette merveille dans je ne sais quel coin obscur d'un atelier de province; et parmi tant de noms illustres, Vignole, le Primatice^ U Bosso, Laurent le Picard^ Uaude de Paris> qtû couvraient alors la France de châteaux et de prodiges^ les antiquaires en devraient bien choisir un et lui atti ibuer Ghambord, ie n'aurais pas la confusion de vous répondrCi monsieur^ si vous me demandes par qui l'ut construit ce chef-d'œuvre du seizième siècle : «Je n'en sais absolument rien^ ni moi ni personne ! »
ie vais essaver toutefois de vous dumier une idée de l'impression produite par l'aspect général de cette gidude conbtrucliun; cai ne craignez pas que je déclive i'inciuyabie variété de ses détails, lis eciidppent à toute description, à toute analyse. 11 faut les voir. Mais, quand ou s'est place à une centaine de pas^ du coté du nord^ eu vue de la façade principale du château^ alors, monsieur, on a l'idée de la plus uoiile symétrie, de la plus imposante grandeur, et tout ensemble de la plus gracieuse légèreté et de la plus riche élégance qui ait jamais mis à l'épreuve le ciseau des sculpteurs. Le bàtiiueut est appuyé de ce côté, et sur une ligne d'environ quatre-vingts toises, par quatre grosties tours de (soixante pieds de diamètre, àtoit pointuetsurmonté d*unelanterne. Uuescaliermagniùque, percé a jour et à double rnantée, forme l'axe du château, ta se termine eu un délicieux campamle quis'éiance, d\cc une liai diesse intinie et par une seule rampe, jusqu'au belvédère
\, ees arcades à jour,
qui permettent aux rayon» du soleil de pénétrer au milieu de la iiicisse énorme des bâtiments et de se jouoi entre les pierres, d'une blancheur inaltérable ; et tout cet amas de flèches, de tourelles, cc^ chen^inées, découpées en fines broderies, qui s'élèvent au-dessus des toits étincelaiits comme un panache de fête sur le front d'un roi; ces sculptures magiques qui courent le long des croisées, ou se dressent en colonnettes orgueilleuses» ou se courbent mollement sous les arceaux flexibles; en un iiiot, tout cet ensemble moDumental ainsi jeté comme une oasis merveilleuse dans l'Immense solitude d'une forêt» et se détachant par la grâce de ses formes et le génie capricieux de ses ornements sur le fond monotone et sauvage d'un désert; croyeir-moi» monsieur» c'est là un des spectacles les plus imposants» les plus charmants, et, si je l'osais dire avec M. de la Saussaye, le savant historien de Ghambord, une des scènes les plus fantastiques qui puissent frapper rimagination, toucher le cœur el fasciner les yeux !
Vous voyez, monsieur, que je ne vous ai encore parlé que d'une seule façade du château de Chambui d ; il en a quatre. Je ne vous ai nomnu' qu'un escalier; il en a treize, dont deux à jour qui serpentent rm\ deux angles des principale- cours et jusqu'au sommet du bâtiment, dans une cage adruuable, ciselée comme les plus beaux ivoires de Dieppe et coiilée d'une riche coupole. Voilà pour les grands escaliers. 11 y en aune quantité innombrable de plus petits qui circulent, mystérieux et discrets» dans l'épaisseur des murailles» et conduisent aux appartements des dames. 11 y a quatre cents pièces de toute grandeur» et des cheminées de luxe dans toutes; des galeries» des terrasses suspendues; des plates-formes à perte de vue; plus de huit cents chapiteaux d'une infinie variété de forme et dt* dessin 3 une profusion de salamandres, couchées sous les pialonds, aussi nombreuses que ces nuées de sauterelles qui couvrent quelquefois la campagne; une coîlectiuu de chiffres sculptés et couronnés, à défrayer une matinée d'historiographe; entin, et j)artontj un goût si pur, une originalité si vive, une disposition si savante, un si merveilleux talent d'assouplir la pierre» de la tordre» de la dompter» de la sus-
ÎB
VOYAGHS
pendre en arceaux légers ou en degrés massifs le long des spirales tournoyantes ; une si incroyable sagacité dans Tartde ménager les issues^ dé multiplier les points de rapport, de faire pénétrer l'air, la lumière^ le mouvemcnl au sein de ce labyrinthe^ quil faut aussi bien renoncer à le décrire qu'i^ le peindre. La peinture tous donnera quelques profils, la description épuisera ses nomenclatures. Mais un pareil monument ifï'on n'a vu que sur la toile ou dans une savante notice, c'est comme un bon {ivre dont on n'aurait lu que la tabl^. Ouvrez le li>i^re et lisez-le. Quittez Paris pour quarante-huit heures, monsieur, et allez visiter €haml>ord !
j)'autaiU plus que le temps presse, que ces murs se lézardent, que ces voùLcs, si légères qu elles soient, menacent ruine, que ces escaliers Lit Mil( it ne vous porteront plus ! Hàtczvous donc, car, dans quel(jues années peut-être, la prudence obligera de fermer les portes du vieux cliàleati; et, une fois fermées, une fois murées par l'inflexible main du temps, hélas! hélas 1 monsieur , quelle e&t la puissance qui les ouvrira?
Je ne vous ai rien dit des souvenirs qui vivent encore dans cette enceinte historique. M*aurail-il pas f^Uu vous citer les uns après les autres tous les grands noms qui remplissent nos annales depuis trois siècles? L*histoire d'un château aussi important que Chambord^Vest l'histoire de plusieurs règnes ; c'est la biographie des reines^ des favorites^ des jeunes seigneurs qui l'ont habité; c'est le récit des grandes chasses et des grandes amours^ c'est-à-dire de la plus Insipide chose ou de la plus charmante qui soit au monde. L'histoire de Chambord! Imaginez une de ces incommensurables galeries de poi traits uù plusieurs siècles étalent leurs hommes illustres et leurs femmes célèljres; et vous savez qu'en tout pays le nombre en est considérable. En France, il est sans limites. Écrire l'histoire d'un château roval serait donc une entreprise fort sérieuse, et mieux vaut vous adi esser à la hâte, au milieu des distractions d'un voyage, ces souvenirs rapidement recueillis. Mais n'oubliez pas pourtant, si jamais vous visitez Ghambord^ que la belle comtesse de Thoury vivait en pleine Sologne; que c'est à Chambord^ sur un des vitraux de l'ora-
votàoes
toire de la reine, que Françx)i8 V^, devisant avec sa galante sœur de Navarre^ écrivit ces deux vers :
. Soiivenf femine varie; Bien loi est qui s'y Oel
N'oublies pas non plus Taventure de Brissac surpris ches Diane de Poitiers ; ni Catherine de Médicis qui va consulter nuicUiment les deux eê le9 étoiles dans le campanile du donjon ; ni Charles IX qui force un cerf à bride abattue» saa^
meute ni piqueurs; ni Louis XUl qui prend des pincettes pour enlever une lettre c ichée sous la collerette de mademoiselle de Hautefurt : ni Gaston d'Orléans qui s'amuse à faire deviner à sa tille l'inextricable énigme du grand escalier; ni mademoiselle de Montpensier (jui écrit sur une glace, d'une main timide et trcmblanlc, le nom chéri de Lauzun; ni le bon roi Stanislas qui fait combler les fossés du château, en sorle que c'est à lui qu'il faut rapporter, en fin de compte, la plantation des pommes de terre au pied de ces nobles murs; ni le ma* réchal de Saxe qui mourut à Chambord^ après y avoir vécu deux ans entre un régiment do hulans et une troupe de comédiens; ni cette table de pierre de Hais sur laquelle il fut embaumé^ et qui est aujourd'hui l'unique mobilier du vieux palais. Mais surtout, monsieur, si vous allez à Chambord, faites^vous montrer la salle où Molière, sur un théâtre improvisé, représenta pour la première fois, devant Louis XIV, le Bourgeois gentilhomme et Pourceaugnae; car vous aimerez à rencontrer le souvenir de notro grand comique entre tant d'antres dont Téclat tout royal ne ranime pas ces antiques murailles. La gloire de Molière e;^ comme un doux rayon dans cotte nuit, et son nom réjouit ces ruines.
J'aurais fini, monsieur, si Chambord n'était qu'une ruine. Mais la révolution de Juillet lui a rendu, par la politique, une importance qu'il avait depuis longtemps perdue. Voici comment : avant 1830, Chambord attirait bien quelques ar* listes amoureux des merveilles de la renaissance. Mais partout ailleurs, malgré le patronage royal qui couvrait ses ruines, je le demande, qui songeait à les visiter 9 Pour restaurer
Chambord, pour lai rendre Téclat de ses beaux joursy la foule de ses courtisans^ la pompe de ses fétes^
Ma ne salutantûm totis Tomit aedibus undam;
en un mot, pour lui donner une seconde fois la vie, il auiail fallu des millions que son jeune propriétaii e inivait pas. Aussi Ctiaiiil'onl, devenu bien et dûment l'apanage de M. le duc de Borde iux, n'en était l'as moins condamné à mourir d'abandon, de solitude et d'ennui. Depuis 1830, tout est changé ; le ciiàteau de François 1" est devenu un lieu de pèlerinage pour un parti, un rendez-vous d'opinions inquiètes et remuantes. Les visiteurs y affluent de tous les points de la France; et, à défaut du langage poli, courtois et chevaleresque des anciens hôtes de Chaïubord, ses murs parlent aujourd'hui la langue de passions et de rancunes contemporaines; ses échos, qui ont si limgtemps répété des mots d'amour, ne redisent plus que des vœux de ludne; ses gracieux landiris sont chargés, chaque jour, d'inscriptions et de devises, expression de re- ^ gi cLs^ de colères, d'espérances qui ne pardonnent pas aux ruines d'être impartiales et à la pierre d'être muette K
Je l'avoue, monsieur, quoique je ne veuille blesser aucune conviction, et bien que je respecte, autant »ju aucun autre, la tidélité au mailieur quand elle est sincère, rien ne me parait triste comme cet étalage d'opinions et de proscriptions politiques sur des débris qui, l()ut niuhit'> qu Us sont, dureront cependant plus qu'elles. C'est à la tois lo témoignage de leur violence et de leur néant! Je voudrais que tout homme de parti, venu pour inscrire son nom et sa haine sur ces murailles, s'arrêtât confondu d'humilité et de respect devant ces ruines, qui ont vu s'écouler plusieurs siècles de passions aussi implacables que les nôtres! Elles le disaient du moins; et qu'en reste-t-il? Ët tous ces intrépides deviseurs qui gravent sur la pierre des serments politiques, est-ce seulement le passé qu'ils célèbrent? estpce leur avenir qu'ils engagent? Insensés t
1 Qu'on n'oublie pas que tout ceci était écrit en 1S37, et que Tau* leur n'y a rieu duingé.
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le vent du siècle a effacé bien d'autres devises^ le souffle de rintérèt a emporté bien d'autres serments!
Rien d'ailleurs de plus médiocre et de plus insignifiant dans la forme que la plupart de ces inscriptions qui couvrent les murs de Chambord. Presque toutes sont injurieuses^ sans pourtant que le caractère de récriture et l'incorrection du style trahissent un défaut d'éducation. Quelques-unes ne sont que l'expression d'un rl^et touchant et d'un dévouement 6ai]5 amertume et sans fiel ; au point de vue de l'art et de la poéti(]vic du genre, ce sont les meilleures. Dans un grand nombre il y a des calembours, des jeux de mois, de bizarres rapprochements de rimes :
Qu'il Clmtnhord Htinii Cuiq vienne!
C'est son séjour, et non Vienne...
Ailleurs la lidéiité est sceptique, railleuse; elle s'affiche et craint de s'avouer ; elle se déguise, comme dans ce distique :
Adieu, Chambord! tes murs auraient besoin d'un luaitrc. La France te l'ôla. Fit-elle bien? Peut-être 1...
Mais le caractère le plus curieux de cette polémique improvisée sm* les murailles du vieux château, c'est que pas une de ces inscriptions n'est sans réponse; pas un des Tisiteurs de
Chambord qui ne se soit donné le plaisir de sculpter sur le mur sa profession de lui politique. Si les uns y viennent en pèlerins afflige's et conlrits et en se frappant du [ oint; ia poitrine, d'autres y arrivent le front haut, l'air triumpliunt^ comme s'ils eussent pris d'assaut Chambord aussi bien que le Louvre ; et ils écrivent sur la pierre que tel jour, à telle heure, ils furent vainqueurs!... En sorte, monsieur, que Chambord est aujourd'hui comme une lice ouverte à tous les partis^ que ces antiques pierres semblent toutes chaudes de nos passions et tout agitées de nos disputes, que cette solitude se peuple d'évocations lugubres de nos longues discordes ; et je ne souge pas sans effroi à l'horrible bataille qui poivrait ensanglanter ces vastes galeries> si quelque baguette magique venait à réunir un jour dans leur enceinte tous cetix
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qui se pruvLHjuenl si obstinénit iit depuis sept ans sur la pierre morte d'un château aliaudonné.
Mais Dieu est graïul, monsieur; et le château de Chambord est de tailie à supporter, sans lléchir sous le poids, toutes ces insultes faites par l'impci tiiu nce de notre âge à la majesté de ses souvenirs. Vues de près, ces misères révoltent un instant. Mais, à distance, on reçoit, dégagée de tout mélange et de toute souillure politique, Timpressisn de tant de digailé et de grandeur. Peintre et moraliste, historien ou poète, c'est donc à distance qu'il laut vous placer pour profiter des leçons qu6 Chambord vous donne ; c'est de là qu'il vous domine et vw Inspire. Si vous approchez, le géant vous montre les cicatrices honteuses qui sillonnent son flanc; mais, de loin, voyez comme son pied est ferme, sa taille majestueuse, son front noble, et à quelle liauteur sa tête se perd dans les nues !
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Tours, lA 31 ajùi im.
yuand on a quitté Blois et parcouru les six effroyables lieues de route royale qui conduisent à la limite du département d'Indre-et-Loire, alors, monsieur on est en pleine Touraine. On commence à rouler plus librement sur cette prodigieuse kt>ée qui suit jusqu'à Nantes toutes les sinuosités de la Loire, servant à la fois de route pour pénéti'er au sein du pays qu'elle arrose, et de digue contre ses débordements. De ce moment aussi on a pour insépamble compagnon de voyage ce grand fleuve, et pour perspective ces horizons tant vantés, ces coteaux, ces bois, ces fabj-iques, enfin tout cet
1 Le directeur du jQurmi des Débats.
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immeoge jardin tant célébré par les commis YO|agetirs> les lomanAfers et les poètes.
IL ^ vient donc« avant que je vous parle dft château d'Amboise^ que je vous dise un mot de la Touraine.
Ët d'abord, monsieur, je commence par confesser (un tel aveu demande quelque courage} que je n 'aime pas dU tout la Loire, et que j'aihnii e médiocrement la Touraine. La Loire est le plus capricieux, le [tlus perfide, et tour à tour le plus moiiuluiie et le plus emporté des fleuves. Il n'en est pas qui suit plus hoî.tile à ses rives, et qui les ravage par des débordements plus fréquents et phis soudains. Jl n'en est pas non plus qui se trauie plus ianguissamment, pendant une grande partie de l'année, sur un lit de sables mouvants dont elle aime à étaler les landes stériles et la désolante nudité. A part quel* mies bateaux plats qui, poussés par de grandes voUes blancnes, remontent péniblement le cours de la Loire^ quand il plait à Dieu> rien de plus mome^ de plus solitaire et de plus abandonné que l'aspect de cette grande rivière pendant ses jours de calmé, c'est-à-dire quand elle ne saute pas sm* ses rives. Je me tigure que les grands courants d'eau cheminent ainsi dans les solitudes de l'Amérique, couvrant do sable de vastes espaces que, là du moins, Tagriculture ne réclame pas, et se livrant >du:^ règle et sans (rein à toute l'inquiétude fantasque et désordonnée de leur humeur. Mais au cœur de la France, au sein d'une population si pressée, au milieu de champs qui ne sul lisent pas à Tactivité des cultivateurs, qu'un pareil fleuve ait trtaivé des ilalteurs, que la Loire ait ses poètes, comme le Tibre et l'Euphrate, et ses touristes comnio le Danube, pardon, monsieur, mais cela prouve simplement que l'imagiDation a encore chez nous des ressources que ïmdustrialisme n'a pas épuisées 1
Un jour l'empereur Napoléon, se rendant à Poitiers, était arrivé sur le bord d'une petite rivière qui coule au pied de eette ville : c'était le Clain. De distance en distance» des poteaux placés sur sa rive portaient une inscription dont l'étrangeté attira les regards de l'auguste voyageur. On y lisait distinctement ces mots : Je rn*ennuiel'^ Je m'ennuie! répétait ainsi rhuuible rivière à chacun de ses détours» tandis 'que la
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berline impériale roulait sur la chaussée retentissante. Arrivé
à Poitiers, Napoléon demanda l'explication de cettti singularité. C'est une pétition que notre rivière a eu Tidée d'adresser à Votre Majesté, répondit le maire. Elle S'ennuie parce (ju elle n'a rien à faire. Uue l'empereur ordonne quelques travaux pour la rendre navigable, et elle reprendra sa bonne huraeui* et sa gaieté. La pétition du Clain fut accueillie par Napoléon; des travaux lurent commandés, mais le malheur des temps obligea de les interrompre^ et le Clain continue h s'ennuyer.
La Loire est comme le Clain : pendant les trois quarts de Tannée, faute de navigation, elle est possédée d'un aurai mortel, et cet ennui se communique à ceux qui voguent sur ses eaux ou qui vont chercher en poste des émotions sur ses rives.
De tous les pays qu'arrose la Loire, la Tooraine est incontestablement le plus riche; mais je crains que son admirable fertilité n'ait rendu les imaginations faciles sur les beautés pittoresques qui lui manquent. Ses horizons sont généralement plats; rmévitable peuplier delà Luire dessine assez tristement presque toutes les lignes de ses paysages; ses rochers, surmontés de cheminées bizarrement creusées dans la pierre, sont du plus prosaïque aspect; ce sont des tanières où vivent des hommes; mais il n'y a là ni pittoresque ni grandiose, car imaginez, monsieur, des rochei s qui payent l'impôt des portes et fenêtres. Je conçois pom lant, lorsque les abricotiers sont en fleur, quand toute la campagne est couverte d'un éblouissant tapis de verdure, quand les bourgeons éclatent de tous côtés en masses ix)ses, violettes ou purpurines, quand les arbres fruitiers paraissent poudrés à blanc, et que la terre sourit au soleil du printemps qui la ranime et la féconde, je conçois radmhration que peut inspirer la vue de cette fraîche et grasse Touraine, ôù la main de Thomme n'a pas laissé la plus petite place au caprice de la nature, oii la science de Tagriculteur a tout arrangé, tout prévu dans l'intérêt de son bien-être. Mais dites que le département d'indre-et-Loire est un pays merveilleuserueut disposé poui la culture, d'un aspect riant, d'une fertilité fabuleuse : pour du pittoresque, allez-en chercher au miUeu des vuicaus éteints de l'Auvergne, ou sui les côtes de
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laNoitnandiey ou sur la crête des Alpes^ ou dans les montagnes sourcilleuses du Dauphiné. Oo a dit de la Touraine qu'elle était le jardin de la France, elle n'en est que le potager.
Ce qui distingue la Touraine entre toutes nos provinces^ ce qui lui donne cet air de noblesse et de grandeur que ses panégyristes admirent en elle^ ce qui lui assure cette sorte de prééminence aristocratique sur les autres contrées de noire vieille l l anci , qu'il est impossible de lui rciuser, c'est le nombre intiiii d'antiques châteaux qui couvrent cette terre, a^iitrefois la lavoiilc de nos rois, et où leur munificence a semé pendant plus de quatre siècles les merveilles de l'architeclure nationale. La Touraine est un musée de châteaux. C'est là sa gloire et sa beauté; beauté charmante, car rien n'est plus élégant, plus gracieux, que toutes c^îs nobles fabriques aux toits pointus, aux tourelles élancées, aux riches dentelles, fièrement perchées sur les coteaux ou cachées discrètement dans Tombre des bois» tantôt dominant le paysage et tantôt encadrées dans des masses de Tenture séculaire : Chenonceau élevé sur des arches que caressent les eaux du Cher; le Plesslslez-Tours qui n'est plus qu'une paisible et riante métairie; la Rocfae-Corbon» manoir féodal^ dont Fadl inquiet et perçant semble surveiller encore toute la contrée; Honbazon» nid de vautours sur un rocher; Marmoutiers» dont un délicieux por* tail rappelle l'antique splendeur; Chinon, qui se souvient de Charles VII et surlout de Rabelais; Chaumont, le joyeux castel, observatoire di' la superililieuse CathenuL'; Loches, t]ui tninbe en ruines; Amboise, dont une inain royale a relevé le^ tlL l i i^l Cdi enfin, monsieur, après tous ces détours, j'arrive au château d'Ainboise.
La première impi ession qui vous frappe quand vous approcher du château d'Amboise, c'est rélévatiou prodigieuse de ses murailles, Ténormilé des tours dont il est flanqué sur foutes ses faces, les cicatrices dont l'artillerie a sillonné ses flancs indestj'uctibles, et cet air hostile^ iiautain et dominateur dont il semble regarder toute la conti ée. Pourtant, monsieur, le château d'Amboise n'est at^ourd*hui rien de plus qu'une maison de plaisance du domaine privé; ses platesformes étalent, au lieu de canons menaçants, des bouquets
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de dahlias, de margnerites et d'onoigenf tous trouTerez des cufeines dians m magasins à poudre; ses meurtrières sont garnies d'élégantes croisée^; et le balcon de fer sur lequel
fuient plantées les têtes de Casteinau et de ses complices, au milieu d'une lete de cour, protège aujourd'hui les appartements du roi qui a signé Tamnistie. Mais cette destination toute pacifique du château d'Anibui e ne lui a pas enlevé. Dieu merci', le caractère original de s;i cunstruction primitive. 11 n'aurait fallu rien moins, p ur atteindre ce but vandale, que renTerser ses liantes murailles, raser ses tours à Heur de terre, et jeter Amboise tout entier dans la plaine qu'il aurait comblée de ses débris. Tel qu'il est resté, tel qu'un soin intel' ligent Fentreticnt et le restaure, Amboise continue donc à donner l'idée d'une des plus redoutables positions militaires qui puissent arrêter une armée^ et je ne suis étonné ni du choit que César, marchant contre les Armoricains, avait fsit de cette hauteur pour | loger une garnison romaine (castra ttatim), ni de la prédilection que Charles VU, traqué dans son royaume par les bandes du duc de Bedfort, montra pour un lieu de si sûre protection. Je comprends aussi pourquoi les Guises, menacés par le complot de la Uenaudie, s'y retranchèrent avec leur jeune roi, et pourquoi 1 ui lillcrie française y jeta deux de ses plus beaux régiments pendant l'invasion de 1813. bu iiaut de ses muriulles, des gens déterminés seraient encore aujourd'hui très-redoulables ; autrefois, avec quelques soldats, ks possessenrs d'Amboise étaient les maîtres du p iys. La citadelle tenait sous sa serre toute cette belle et timide province, prête à l'étouffer au moindre mouvement, au moindre eri qui eût trahi chez elle une velléité d'indépendance et de révolte. Cet aspect guerrier, qui heureusement n'eÊPraye plus personne, n'en fait pas moins du chAteau d'Amhoise une des plus imposantes décorations de la Touralne. La Touraine sait bien que du haut des temparls d'Amboise elle peut è(re maîtresse du cours de la Loire pendant huit jours > et cette conOance lui donne je ne sais quel air de reine ou tout au moins de vassale émancipée et triomphante qui relève la monotonie habituelle de sa physionomie et la grâce un peu froide de sju soui ii e éternel. La Tuuraiiie doit doue beaucoup
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au château d'Amboise. Voyons maintenant ce que le château doit à la Tuurame.
Sous le point de vue purement artistique et muiuimental, Amboise oflro peu d'intérêt. Si j*en excepte sa chapelle, dont je parlerai tout tà l'heure, et cette grosse tour que vous pouvez monter en voiture, et même à six chevaux, jusqu'à une élé^ yation de plus de cent cinquante pieds, ouvrage merveilleux pav l'inébranlable puivsance de sa construction, et sur lequel la renaissance a jeté^ comme des fleurs sur un roeher, de dér licieuses arabesques; excepté ces deux chefis*d^œavFe^>et peut* être aussi les bâtiments que Roger-Ducos a fait gfatter, et ceux qu'il a détruits au temps où le vieux castel féodal était tcmibé en sénatorerie poiu* son malheur^ le diftieau d'Amboise n'est imposant que par sa position, son étendue et la masse compacte et toute romaine de la base sur laquelle il repose. En uo mot, c'est un cliàleau fort et non un musée de sculpture comme Chanibord ou Chcnonceau.
Mais la supériorité d'Ainboise sur les plus magnifiques châteaux de France et môme d'Espagne, c'est qu'il jouit de la plus belle vue, peut-être de la seule grande vue piiiuresque qui soit en Touraine. En etlet, quand on a gravi péniblement la rampe escarpée et tortueuse qui conduit, sous d'étroites voûtes, éclairées comme un tableau de Granet, jusque sur la plate-forme du château^ et qu'on s'est placé sur Tobservatoire de la tour des Minunes^ la face au midi^ à cet instant, monsieur^ on a devant soi et tout autour de soi un des spectacles les plus enchanteurs qui se puissent rêver daps un moment de contemplation et d'extase, au souvenir des incomparables paysages de Tltalie. A droite, en effet, on découvre la pagode de Chaiileloup, hiz.uroment jetée dans l'épaisseur des immenses bois de Moutrichard, et, tout au loin, Thorizou à perle de vue: en lace, à sept lieues de distance, les tours de Saint-Md! tin et de Saint-Gatien, se dressant au milieu de la riante capitale de la Touraine; et la Loire qui, vue de cette élévation, semble avoir changé de couleur et d'aspect, et ne montre plus, au lieu de ses eau.\ jaunies par la fange de ses rivages^ qu'une surface argentée sur laquelle les rayons du jour étincellent; au-dessous du spectateur^ sur un premier
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plan chargé d'ombres, la Ville, le pont de pierre construit par ce Hugues d^Amboise qu'a chanté le Tasse, et la vieille geôle de la justice seigneuriale, qui, couchée sur la ville, semble la couver sous Taile noire de son donjon; à droite de la prison, sous un bouquet de peupliers, l'île Saint-Jean, autrefois l'île d'Or, où la tradition place une célèbre conférence entre Clovis et Alaric, roi des Wisigoths; au bout de l'horizon, de ce côté, au point d'intersection d'une longue ceinture de coteaux qui couronnent la vallée, la ville de Blois dont Faîtière cathédrale forme une des extrémités du tableau, tandis que l'autre est figurée par les deux clochers qui dominent la plaine fertile où Tours brille et se joue sous le soleil.
Telle est cette yuB, ou plutôt telle est une des faces de cet immense panorama qui se déroule à yos yeux, quand tous avez gravi le plateau d'Amboise. Pour Tëtendue^ il en est peu de comparables à celui-là, et ce n*est pas trop de dire qu'il embrasse un rayon de plus de vingt lieues; pour la variété, il aurait lallii renoncer à le décrire, si on avait eu en même temps la prétention d'en donner une idée suffisamment exacte. En effet, l ien de mobile et de changeant coniine cette scène; elle jcsserre^ s'étend, s'agrandit, se simplifie, se complique en mille laçons diverses, suivant le point où l'on se place. Il y a des vues d'une immobilité désespérante, et qui ressemblent à ces tableaux invariablement attachés à la muraille d'une salle commune, et légués de génération en génération à la piété et à i'indiûërence des familles. Mais Amboise est, permettes*moi ce mot^ comme un immense kaléidoscope où les points de vue se combinent à Tinfini, et toujours se reproduisent sans se ressembler jamais, suivant le mouvement donné à la machine. Un de ces points de vue les plus délicieux, et je le dois au hasard de ma promenade, est celui qu'offre la chapelle gothique, vue de la grosse tour du Midi. 11 y a là, dajis un cadre assurément Irès-étroit, une de ces ravissantes perspectives qui prouvent que la nature et l'art n'ont pas loujoui s iiesoiii Llï;-i)ac'e pour être sublimes dans l'alliance de leur génie, de ieuis mspirations et de leurs ouvrages.
La chapelle d'Ami>oise mériterait, k elle seule, le pèleri-
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nage du i^ieux château. £Ue est bâtie sur le roc» hardiment assise en saillie, le dos tourné à la ville, et regardant le don* jon royal par une de ces façades souriantes où l'art gothique des hons siècles aimait à étaler ses plus charmants caprices, ses plus fines découpures et ses plus riches broderies, éà. porte est surmontée d'un bas-relief sculpté, dont le sujet est la conversion de saint Hubert. Le moment choisi par l'art islc est celui où ce grand chasseur voit apparaîtie devant ses "yeux le cerf qu'il poursuivait; ce cerf est tranquille, comme s'il n'était pas au milieu d'une meute de chiens abojants. Il s'avance gravement, la tête haute, le trout calme^ portant entre ses cornes un Christ ilamboyant.
A cet auguste aspect
Les meurtriers, tremblants, sont saisis de respect;
les chiens s'arrêtent iialetants et consternés; saint Hubert tombe à genoux, ses piqueurs se jettent la face contre terre : la conversion est consommée. En 93, voici quel fut le sort de ce pieux bas-relief. On respecta les chiens et les chasseurs^ mais on mutila le cerf, dont la mine dévote révolta les adorateurs de la déesse Raison. Le Christ qui se dressait sur sa tête fut scié très-exactement jusqu*à la racine, et c'est à grand'peine si on épargna les cornes de l'animal. Aujourd'hui toutes ces mutilations sont réparées. L'intérieur de la chapelle est du plus beau travail, et le pourtour en est garni de gracieuses colonnettes dont les chapiteaux s'épanouissent en bois de cei f qui se rejoignent en ogives capricieuses. Cette paftie du niontunent portait aussi la trace des lionteu-es hlessures qu'il avait rei,ue^ quand il servait de salle de police à la garnison du château; mais elle a été restaurée avec une intelligence très-remarquable dt^ Ju autés et des défauts de l'art gothique. 11 est permis seuieiuenl de trouver un peu singulières quelques-unes de ces restaurations, où le malin génie des artistes s*est peut-être trop égayé aux dépens de la destination réservée à leur ouvrage.
Partout ailleurs, monsieur, il n'y a pas mot pour i ire dans le châtcan d'Ainhoise. Longtemps habité par des rois de France
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(depuis Ghailds VII jusqu'à François II), de lugubres smiYenirs 86 rattacbent à Tbistoire de cette résidence^ et si yous
en exceptez le séjour qu'y fit quelquefois le bienfaisant duc de Penthièvre et la villégiatiire peu regrettable de RogeriîiiLds, depuis trois siècles ces souvenirs sinistres sont à peu près les seuls liai^itants du vieux cbâteau.
Un jour Charles Vlli entrait dans la salle de ^>on jeu de paume (dont, pour le dire en passant, il ne reste aucun vestige); la porte était basse; le jeune roi arrivait en courant, et sa tête heurta contre la pierre. Etourdi du coup, il fit cependant quelques pas, puis il alla tomber dans un coin de la salle. La reine était présente; elle poussa un cri. Gharies ViU était mort, mort au même lieu où il était né, mort sous le même toit où s'était traînée dans )a solitude, l'ignorance et l'abandon, la jeunesse de ce fils infortuné de Louis XI.
Plus tard, sous le règne de François 11^ un bien autre deuil couvrit le cbâteau d'Amboise. La première conspiration politique venait d'éclater en France, ou, pour mieux dire, elle avait échoué, léguant à tous les eouspirateurs avenir une leçon terrible et trop peu mnriprise. LaRenaudie, le chef des conjurés, s'était fait luei bravement, dans une escarmouche, en la forêt de Chàteau-Henaud; niais un nombre con-i N rable de prisonniers, et quel<ines-uns du plus haut rang, étaient tombés aux mains iniplaa\bles des Guises. Les cachots d'Amboise regorgeaient de malheureux qui n'en sortaient plus que pour marcher au supplice, et les tortures se succédaient sans interruption le jour; elles continsiaient la nuit. Les uns étaient noyés dans la Loire, les autres pendus aux créneaux des tours, ou décapités sur les remparts. Aucun n'assistait à son jugement, n'obtenait lecture de sa sentence, n'entendait même prononcer son nom avant de recevoir le coup mortel; c'était procédure de muets et justice de brigands. On réservait pour l'après-dîner l'exécution des principaux complices. Ce choix d'une pareille heure pour une immolation judieiaire contrariait tous les usages; « mais, dit un chronif|ueui' de l'époque, ceux de Guise le fai^aietiL expressément poMv donner quelque passe-temps aux dames, qu'ils voyaient s ennuyer si longuement en ce lieu. »
VOYAGES
Un jour, cependant, la duchesse de Guise, revenant d'une de ces fotcs, (Mitra en sanglotant dans la chambre de la reine inèvp. La reine lui demanda cq qu'elle avait pour s'attrister et se complaindre de si étrange façon, a J'en ai, réponditH'lle, toutes les occasions du monde ; car je viens de voir la plus piteuse tragédie et étrange cmaute à relVu>ii)ii du sang innocent et des l>on3 sujets du roi^que je ne doute point quY'n bref un grand malheur ne tombe sur notre maison, et que Dieu ne nous extermine du tout jpour les ciuautés et inhumanités qui s'exercent. » La reine mère essaya de consoler la duchesse^ mais le duc de Guise la maltraita.
Gastelnau ne s'était rendu étu duc de Nemours que sur la promesse faite par le prince et signée ! Jacques de Savoie, * qu'il n'éprouverait aucun mal. Mais les Lorrains en décidèrent autrement. Un jour, ils arrachent le malheureux baron des mains du roi, et le font traîner devant eux à l'échafaud. « Vous avez raison, dit le condainiic, de pourchasser ma mort. C'est à vous, pour votre tyrannie, que nous en voulions, non au roi ; il n'y a rien (jui le touche. C'est sans mentii que nous sommes < i imiuels de lè'^e-majcsté, m Il-s timides sont déjà rois! S'en donnent garde ceux qui me survivront l Pour moi la mort et une meilleure vie me tirent de ce danger. »
« Ce spectacle, dit»d'Aubigné, étonna le roi, ses frères et toutes les dames de la cour qui, des plates-formes et fenêtres du château, y assistaient. Mais surtout cette compagnie admira Villemongis-Briquemaut, qui, prest à mourir, emplit ses deux mains du sang de ses compagnons, qu'il jeta en Tair. Puis, les élevant sanglantes, dit : « Voilà le sang innocent des i> tiens! 0 grand Dieu! tu le vengeras,
Et Villemongis prédisait juste; car n'oubliez pas que François il. Char les IX, Henri Ifl, Kranrois de Guise, Henri de Guise étaient là! L'un iiuni à dix-sept ans, l'autre à vingt-quatrej les trois deruiei's assassinée '
Tels sont, i>'onsiear, les souvenirs qui planent encore sur le château d'Ainlioise ; t; l (•<[ le voile sanglant qu'il faut écarter pour jouir sans arnerturae et sans douleur des beautés pittoresques de cet admirable séjour. Hoger-Ducos n'a pu eftàcer ces traditions écrites sui* les murailles cicatrisées du
vieux château, comme il a gratlé les ornements d'arcliitec-
ture qui décoiaioiil sa laçade. Les souvenirs du passé sont restés impitoyablement attactiés à ces murs, mais aussi formant un contraste plein de sérieux enseignement avec la mansuétude de nos mœurs d'aujourd'hui, la douceur de nos hus et la magnanimité vraiment royale qui préside aux destinées de la France de Juillet. '
J'aime à juger les villes sur leur bonne mine et à me livrer h elles quand elles me plaisent; c'est-à-dire, monsieur que je leur donne mon temps, mon argent, que je leur sacrifie des amis qui m'attendent et des parents qui ne m'ont pas vu depuis dix ans; en un mot, que je nie mets à leur discrétion, consacrant le Jour à les voir et la nuit à en rêver, comme de ces belles maîtresses auxquelles on jure» en passant» un attachement étemel.
Ainsi ai-je fait pour Bordeaux. Mais d'abord^ permettez que je TOUS dise» monsieur» comment j'entends que la physionomie d'une ville me plaît; car toutes les physionomies ne se res^ semblent pas, pas plus pour les villes que pour les hommes; leur variété est infinie» et rien aussi n'est plus divers que les dispositions qu'on apporte à les juger. Il faut donc s'entendre.
11 y a des villes qui plaisent de loin. Jetées sur un coteau ou suspendues comme un nid d'hirondelles à la crête d'une montagne, elles ont, dans Tensemble d un paysage, une beauté de per>j>e(;live qui flatte les yeux, comme serait celle d'une décoration d'opéra. Mais n'approchez pasi les rues sont étroi-
^ Le directeur da Jcwwd de$ Débats.