‹ Voyages et voyageurs, 18371854Chapitre 4 sur 13 · BORDBAVX ET LIS BORDELAIS · texte numérisé non relu

BORDBAVX ET LIS BORDELAIS

Bordeaux, septembre 1837.

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te?, sombres et tortueuses; les inaisoîir^ et cette cathédrale que vous admiriez à . 'i; jiir

vaisseau qui geinblait vaguer d uis des liot. t • - . . .ij milieu des nnaffes de Thorizon, de près n'est , brique médiocre, sans caractère, sans grandeur et san^ ^ Telle est, j'en demande pardon à ces nobles cités, la beauté de Blois> celle de Saint-LÔ^ de Poitiers et de tant d'aulres villes de France qui se sauvent par l'agrément du paysage au milieu duquel elles sont situées; vieux tableaux qui passionnent en* core les antiquaires, mais auxquels je préfère le cadre éternellement nouveau qui les décore.

Tout au contraire^ il est des tilles dans lesqueUes, au premier abord, tout est neuf ; et si vous n*y preniez garde, vous pourriez vous croire dans une cite venue au mnnde après vous. Ainsi, par exemple, arrivez à Roui a par les quais, au Havre par la rue de Paris, à Tours pai le pont jeté sur la Loire, vous êtes dans une ville Loule neuve. Ces villes ainsi habillées à la moderne ont ordinairement unt; grande rue et un beau pont. La grande rue est un masque qui cache leur physi( iiomie véritable; derrière ce masque, elles sont tout à fait vieilles.

Remarquez, monsieur, que je ne veux parler ici que de l'impression produite par le premier aspect d'une ville, et que je m'arrête volontairement aux apparences; car, de même que des personnes très-laides ont souvent Tâme très-bclie, l'esprit très-cultivé, et regagnent dans le détail ce qu'une première entrevue leur avait fait perdre, presque toutes les villes que je viens de citer méritent un examen sérieux et approfondi, et elles gagnent, comme on dit vulgairement, à être connues; Rouen est plein de souvenirs el de monuments curieux qu'il faut découvrir et élud/?»r; Blois a son cliàteau historique, le Havre ses bassins admirables, Poiti'TS sa vieilh» église de Notre- Dame, le plus beau reste d'aichitecture carlovmgienne qui soit en Fi ance.

Mais ce n'est pas des Carlovingiens qu*il s'agit; c'est de Bordeaux, et j'y cours. Ce qui me frappe dans Bordeaux, c'est que cette ville est tout à fait belle, belle au premi»;r abord, belle encore après (]ue la première impression s'est calmée, belle toujours et belle partout! Ce qui me charme dans sa

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physionomie» c'est cet air ouvert, expressif, chaleureux, brillant^ qui est le fond des physionomies vraiment bordelaises* En effets vous anîTei sur le sommet d'une hauteur qui do*

mine la ville, et déjà Bordeaux vous sourit et vous appelle. Vous descendez; la ville vous ouvre deux admirables coteaux, chargés de son meilleur vin, entre lesquels vous roulez doucement jusfju'à ses portes. Voici la rivière; elle aune demilieue de large, mais attendez 1 la ville a jeté, pour vous d'une rive à Tautre le plus magnifique pont qui soit au monde, et la rivière coule amoureusement entre ses dix-sept arches de pierre. Vous voilà sur la rive gauche de la Garonne; la ville s*y pose avec majesté sur une lieue détendue, embrassant dans cette vaste ceinture son fleuve chéri qui lui baise les pieds, et la marée qu'elle retient captive dans cette courbe immense et gracieuse, chargée de monuments et de palais. C'est ainsi que Bordeaux vous reçoit. C'est avec cette bonne humeur, avec cette grâce charmante d'hôtesse empressée que Bordeaux vous accueille, les bras ouverts, l'air content, le visage épanoui, le sourire sur les lèvres, le soleil du midi étincclaiii .sur sa noire chevelure!

Mais ce n'est pas tout.

Pendant que la rive gauche de la Garonne vous reçoit en reine sur ses quais magniliques, l'autre rive vous regarde avec amour par ses maisons de plaisance, par ses vergers, par ses jardins, par les vignobles qui la couronnent, tandis qu'à ses pieds d'innombrables sauU s se baignent aux eaux du fleuve, forêt de verdure qui brille entre cette autre foret de mâts dont la rivière est chargée. C'est là un spectacle véritablement enchanteur ; et pourtant il n*est presque pas un habi* tant de Bordeaux qui n'en puisse jouir tous les matins en met* tant le nez à sa fenêtre^ ou en faisant cinquante pas hors d^ chez lui. Un port est presque toujours un ouvrage d*art où la patience et le génie de l'homme ont lutté péniblement contre la nature, et qui porte des traces profondes et ineffaçables de cette lutte. Le port de Bordeaux iw M^nale que le gcuie et la bieuidi&aiice de la iialure. C'e>t elle qui a dessiné cette courbe élégante qui, plus forte que de< jetots de granit, atlire, retient et enserre l'Océan dompté dans ses replis de verduie

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et de fleurs* Aussi rhomme n'a eu^ pour ainsi dire, qu'à se poser sur cette côte. La nature avait fait, à elle seule, tous les firais de premier établissement; et tandis que partout ailleurs le Yoisinage de l'Océan est une cause de stérilité pour la terre^ ici on dirait que le sol doit à la brise de mer qui le caresse et à l'influence de Tair salin qui pénètre incessamment par tous ses pores cette saveur incomparable^ cette trempe vigoureuse> ce haut goût, en un mot toutes ces qualités précieuses, toute cette énergique et inépuisable fécondité qui a ouvert depuis des siècles les marchés du moudc entier aux vignobles de la Guyenne.

Je vous écris, monsieur, sous le charme d'une première entrevue, £t je ne voudrais pas jurer que je suis de sang-froid. Mais qu'importe ? Je n'ai pas la prétention d écrire un Guide pour les voyageurs, et je ne me sens non plus aucun goût pour la description patiente et minutieuse des lieux que j'ai parcourus. 11 ne m'e reste donc qu'à parler de mes impressions, c'est le mot à la mod'^ aujourd'hui; et ce sont en eflet des impressions que le public demande aux voyageurs. Peu lui importe de savoir ce que vous avez vu^ s'il ne sait en même temps dans quelles dispositions vous a trouvé le spectacle et dans quel état il vous a laissé. Le public est^ à cet égard, d'une ejugence et d'une indiscrétion à peine croyables. 11 lui ftuit des professions de foi à tout propos et des ccmfldences à tout prix. Je reviens donc, si vous le permettez, monsieur, et sans beaucoup d'ordre ui trop de suite, aux impressions de mon séjour à Bordeaux.

C'est une remarque à faire que les villes très-commerçantes n'ont jamais montré grand Mtuci de s ruibclhr par les arts et de s illustrer par des nionuraent:>. La plupart s > coîitrntent des (féaux yeux de la cassette : c'est tout leur mente et toute leur beauté. A Bordeaux, l'esprit de négoce n'a pas étouiïé le génie des arts. La capitale de la Guyenne était riche, elle voulut être magnifique. Un jour, à la voix de Tiliustre Tourny, iateitdant de la province^ on vit s'ouvrir tous ces coffres^forts que le commerce du monde avait gorgés d'or; les écus en sorti* rent, émerveillés de voir le jour; et tout d'abord ils demandèrent de l'espace^ de l'air, des monuments, de grandes rues^

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de belles promenades, des places à Caire manœuvrer une armée; cuclics dopuis un temps immémorial dans d'ignobles masures» ils voulurent être bien loges ; ils curent maison de -ville et maison des champSjia viilaen face d'à rhôtel^runeen- Toyant à l'autre, du sein des bosquets et de la verdure, l'ëtemel sourire d'un horizon enchanteur et d'une admirable fertilité.

C'est de celte ^ande révolution faite par les écus que date, vers le milieu du dernier siècle, la résurrection monumenlale de Bordeaux.

Partout ailleurs, c'est la puissance du gouvernement central a élevé les monurnehts; c'est elle (jui les entretient, les restaure et les embellit. A Bordeaux, c'est le coniiuei'ce qui a bâti, non pas seulement un palais pour la bourse, mais le plus beau théâtre qui soit en France, un établissement thermal digne des Romains, un hospice modèle, et toute cette ligne d'hôtels magniliques qui s'étend depuis le faubourg des Chartrons jusqu'au ( hapeau Kouge, en passant par le cours de Tourny et la belle promenade des Quinconces, établie sur les ruines du château Trompette; c'est le commerce qui a ouvert tous ces merveilleux quartiers où tant d'espace est prodigué au luxe des liabitudes bordelaises et à Teilet monumental des constructions, où tant de lumière étincelle^ où tant d'air circule. Incessamment i<enouvelé par la brise de mer et chargé des parfums de la campagne, où tant de somptueux édifices ne sont pourtant que la demeure de marchands enrichis; en un mot, l'or du commerce a créé presque seul toute cette ville neuve qui chaque j^ur s'éleud, cbaque joui s'a^raudiL, aux dépens de l'ancienne qu'elle corrige et qu'elle tran>ruriiie sans cesse, montrant, je l'avoue, dans celte ardeur de rénovation, peu de respect pour les ruiner romaines ou got biques qu'elle encadre nn peu étuurdiment dans son plan nou\ean, comme ces \ieui tableaux de famille dont chaque héritier renouvelle le cadre et rajeunit les couleurs; justifiant toutefois par ce zèle d'embellissement les craintes d'un ministre qui répondait aux instances d'un préfet de la Gironde, solUci* tant une approbation pour quelque entreprise gigantesque : « Mais, si je consens à votre demande, monsieur, avant dix ans Bordeaux sera plus beau que Paris ! »

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Tel est Bordeaux, au point de vue monumental et pittoresqae : une ville qui avait dû être belle aux premiers jours de sa fondation ; car la nature lui avait prodigué la beauté. Plus tard, le génie de ses habitants lui a donné cette riche ceinture de monuments qui embrassent son flanc, et cette éclatante parure de jardins qui la couronnent; le génie de Thomine a fait de Bordeaux une ville de luxe.

Td, monsieur, je me sens arrêté court par une objection des économistes; car, aujourd'hui, il y a un économiste au bout de chacune da nos phrases, opposant son visage sévère et son froid dédain à notre enlhousiasine le plus sincère, à peu près comme ces têtes de mort qu'on découvrait à Memphis au milieu (les joies d'un festin. Mais écoutons ce que disent les économistes :

tt Une ville de commerce doit-elle être une ville de luxe? Des marchands si chèrement loges sont-ils longtemps des fournisseurs consciencieux et des débiteurs fidèles? L'esprit de négoce, la prudence qu'il commande^ les chances au milieu desquelles il vit, la modestie que la confiance publique impose atx habitudes de la bourgeoisie commerçante^ s'accommodent-ils de ce faste inouï que tous préconisez? Quand les écus se révoltent et sortent violemment des coffres-forts, Y rentrent-ils jamais? Quand les palais s'élèvent sur les quais, les navires ne disparaissent-ils pas dans le port? Vous louez Bordeaux de sa magnificence toute royale ; mais avoues donc aussi que Bordeaux est une viUe en décadence, et que le luxe de cette cité insatiable est un fard trompeur dont elle couvre les rides de sa vieillesse et les mécomptes de sa convoitiseV »

Ainsi parlent les ennemis de Bordeaux.

La décadence de son commerce maritime est un fait, à la vérité^ trop incontestable^ pour que je songe à le révû(|uer en doute, et trop gi^ave pour que je le discute dans cette rapide et îrisouciante causerie que vous me permettez avec vous. Mais, monsieur, j*espère que, si jamais la réforme monumentale de Bordeaux est sérieusement comptée au nombre des gmiitres qui ont atteint sa prospérité commerciale, on n'oubliera pas non plus de signaler d'autras causes bien plus certaines et bien autrement irrésistibles de cette décadence. On

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n'oubliera pas de diic que le voisinage des immenses débouchés industriels ouverts depuis trente ans dans le nord de la France a transporte au Havre une pai tie du connuerce que Bordeaux faisait autre lois avec nos colonies, et les relations qu'il entretenait avec le nouveau monde; que la faveur accordée au sucre indigène Ta frappé doublement comme cntreposilaire et comme charrieur des produits exotiques; que reoTasement successif et trop négligé de son grand fleuve en a iosewblement écarté les vaisseaux habituée à y verser-l'or des deux Amériques ; enfin^ pour être juste^ on se rappellera ' . que les intérêts du commerce bordelais n*ont pas toujours trouvé auprès des Chambres la fiaiveur qu'Us méritaient. Loi des sucres^ canal latéral^ route des grandes LAnde8> pont de Gubsacj les Chambres ont tout refusé^ ou tout ajourné^ ou tout compromis par la dérisoUre inefficacité de leurs concessions.

Voilà, monsieur, des raisons qui dispensent de faire le pro-» ces à la réforme nionumciitale de B ^rduaux et de calomnier sa beauté, (..ombien de femmes qui oui succombe aux coups de la médisance, et qui n'avaient commis d'autre crime que d'être belles ! Bordeaux n'a pas élé plus équitablement jugé. Mais, après tout, cette injuslice est sans danc^er; c'est une jalousie de métier que Bordeaux est en mesure d»; pardouucr aux villes qui ont le malheur d'être laides.

J'étais à Bordeaux, moqsîeur, à quelques heures de distança des troubles qui ont signalé le séjour de Mt le due de Cazes dans cette ville, et je pourrais dire les reproches que mérite vraiment Itordeaux» Donner un charivari politique, c'est en tout temps et en tout pa^fs une coupable sottise; outrager un bonmie d'ËtatfUn pair de France, un citoyen illustre qui vient, mr la foi d'une élection populaire, défendre son avis dans le conseil d'un département, c'est un attentat contre sa liberté, c'est un crime dans un pays libre! Mais les derniers troubles de la capitale de la Guyenne révèlent aussi un des traits du caractère bordelais, et il iu'apparUcuL de le siijUdlei \ puisque i'es>d^e de tracer la physionomie d'une ville.

En ce moment Bordeaux a le sentiment d'un malaise réel; et, semblable à ces malades qui s'en prennent à leur méLleein de la vivacité de leurs souOrauces, bordeaux accuse le gou-

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vernement de la durée de son mal. Bordeaux s'imagint; que le gouvernenu'iit je ne parle pas des Chambres) lui doit la prospérité et la richesse, comme il lui doit l'ordre, la police et la rigoureuse exécution des lois. Il semble que le conseil des ministres tienne entre ses mains les clefs de la Gironde, et qu'il dépende d'une ordonnance du roi de faire mûrir, dans les mauvais temps, les raisins de Sauteme ou de Médoc. Telle est rinjustice des Bordelais. Ils sont enclins de toute éternité, et aujourd'hui plus que jamais, à rapporter à l'action du pou- Toir eiécutif ce qui affécte leurs prétentions, leurs intérêts et leurs espérances.

Non que j'exagère, monsieur, la portée et la malveillance de ces dispositions : il y aurait une injuslice plus grande encore à ne pas reconnaître que Bordeaux est, !?ous tous les autres Hif^porls, une ville politiquement sage, et qu'elle s'est constamment distiiipnée, depuis sept ans et presque sans exception, par Fexceilence de ses choix électifs. Mais cette disposition humoriste et inquiète qui caractérise ses rapports avec le gouvernement, celte répugnance à étudier les véritables causes de son malaise, cette tiédeur à en chercher le remède, cette confiance dans un crédit qui s'ailère ou dans une fortune qui semble endormie sous les saules touifus de la Garonne, cette irritation à propos de concurrences impuissantes, et cette colère contre des hostilités de voisinage, toutes ces causes, disons mieux, tous ces symptômes de décadence méritaient d'être signalés. Ils révèlent dans la population bordelaise un principe de désaffection, in juste, selon moi, maià léeJ, à l'égard du gouvernement central de notre pajs K

Le pont de Cubsac, dont on a tant parlé, ce pont élevé à cent pieds au-dessus du niveau des plus hautes eaux, n'était qu'un piétcxte que l'irritation du moment a saisi.

Dans d'autres temps, Bordeaux se serait contenté de stigmatiser cette énorme bévue, et la seconde ville de France n'aurait pas affecté de craindre la rivalité d'une. cité de neuf mille âmes ; elle n'aurait pas crié qu'elle était perdue si quel-

1 On B*ottbllera pas que tout ceci était écrit en i8S7,

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qiu s vaisseaux entraient^ sous ce pont ridicule^ dans le port de LiLouine :

Montua^ vae l miserse nimiùm viclna CremousQ !

Au lieu de se dépiter comme un en faut contre cette concurrence, elle aurait commencé par la rendie impossible en attirant à elle la grande route du midi qui lui appartient^ en jetant quelques portions de ses immenses capitaux^non plus seulement dans des constructions de luxe, mais dans ces grandes voies de communication quidoivent lier Paris et Bayonne, la France et TEspagne^ en passant par Bordeaux; elle aurait commencé sa routedesLan*deSj et laissié Liboume, du fond de saTalIée^ lorgnertout àsonaise les miniatures d'hommes et d'animaux défilant, comme autrefois, au théâtre de M . Pierre, sur l'inqualifiable pont de Cubsac I

Voilà ce que Bordeaux aurait lait jadisj et ce qu'il peut essayer encore aujouid liui, s'il est bien conseillé, et s'il ne prend pas rexallaùuu de la fièvre pour un syniptùiue d'énergie, le ta})aLe d'une émeute pour une démonstration libérale, et ranarchie des autorités qui se disputent l'influence dans son sein pour un signe de santé, de vigueur et de liberté ! Bordeaux est malade, qu'lUe sache bien ; mais Bordeaux a toutes les conditions d*une longue vie et d'une bonne santé; il a la richesse de son sol^ les doux regards de son heau ciel, son grand fleuve, son port magnifique, l'activité, Tindustrie, le génie de sa brillante population.

C'est de la population bordelaise qu'il me reste à parler. Encore quelques lignes, monsieur, et je finis.

Au premier abord, rien n'est plus confus, plus incertain, plus insaisissable, que les éléments qui composent celte population; le flot n'est pas plus changeant, la mer, qui deux fois par jour vient visiter Bordeaux, n'est pas plus inconstante et plus variable ; les rayons du soleil ne se jouent pas en reflets plus capricieux et plus mobiles sur l'épaisse verdure de ses rivages et sur les gracieux pavois de ses vaisseaux. Tous les pa^s de la terre semblent avoir mis la main à cette mosaïque; totis les caractères, toutes les physionomies s'y confondent : Espagnols» Américains, Anglais, Orientaux, Indiens,

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le commerce y entretient des types pris sur tous les n^archés du monde; la guerre civile, les révolutions politiques, y versent incessamment leurs adversaires et leurs victimes. Un jour une émeute éclate à Mexico; vingt familles prennent la fuite, dix navires partent pour l'Europe, chargés d'or, de meubles, de mnrchandises, et c'est à Tembouchure de la Gironde qu'ils jettcnl l'ancre. Un autre jour c'est le Chili qui remplit les hôtels de Bordeaux ; le lendeniain, c'est le Brésil qui lui demande à diner, et qui paye comptant avec des piastres toutes neuves; car tous les réfugiés américains semblent emporter avec eux dans Texil les mines inépuisables de leur pays, et Bordeaux sait plus qu'aucune ville de France quelles ressources les nations constitutionnelles trouvent quelquefois dans les sottises des républiques.

Au milieu de cette bigarrure et de cette confusion, il est difficile de trouver du premier coup les traits de la physionomie nationale. Quant à moi, j'ai fait dans cette recherche ime école des plus pénibles; et j'ai pu croire un instant. Dieu me le pardonne! qu'il n'y avait plus de Bordelais dans Bordeaux. Pressé de me mettre en rapport avec quelques-uns des compatriotes de la race illustre à laquelle la France doit Montesquieu et Montaigne, sans parler de tous les hommes distinguos, ministres, orateurs ou comédiens, que la Garonne verse incessamment sur les provinces, j'abordais successivement et sans trop de choix au théâtre, à la promenade, dans Jes cabinets de lecture, à la table d'hôte, enfin partout^ ceux que leur mauvaise étoile faisait mes voisins. Mais Fun me répondait par don Caries^ Tautre par Sauta-Anna ; celui-ci me priait de lui parler angUiis, et cet autre ne savait que le grec^ le grec de Miauits et de Golocotroni, que je ne sais guère, l'étais découragé. Enfin, voulant visiter les principaux monuments de la ville, je pris une voiture et un guide; hélas ! monsieur, ce yuide était Auvergnat!... Cela passait la permission. Furieux, je l ompis le marché, et je visitai Bordeaux tout seul et u pied; recette infaillible pour bien voir, pour juuir de tout, et pour ra^[)orter de ses voyages des émotions sans mélange d'impatience, de dégoût et d'ennni.

Il y a pourtant^ monsieur, je me hâte de le dire, une popu*

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lation véritablement bordelaise à BoMeaux. C'est le fond solide qui supporte toutes ces couches de terre exotique, c'est la chaussée qui vous empêche d'enfoncer dans le s'ibîe, c'est le lest qui soutient le navire au-dessus de Teau ; population admirable, si altérée qu'elle soit par ce triste alHaf^c ; race vire, enthousiaste^ éminemment expansive et sociable, que Ton distingue à la régulaiitë de ses traits, à la hauteur intelli* gente du front^ à Téclat des yeux^ k la facilité et à Tharmonie du langage^

Gmiîs dédit ofé rotiindo

Mimions

race où Téloquence est naturelle^ où les instincts politiques abondent^ et où je crois pourtant qu'il y a peu d'hommes d'État; car presque tous ceux que la Gironde a envoyés aux

affaires se sont plutôt distingués par l'admirable facilité de leur talent que par la puissance, Télendue et la fermeté de leur esprit. Les Bordelais ont l'humeur sceptique et railleuse ; Montaigne, ce suldime bavard, est peut-être leur type le plus exact et le plus bdeie. Mais on pourrait dire aussi que les Bordelais sont les Athéniens de la t ranco : ils en ont l'égoïsme, l'air vantard, ce besoin de rapporter tout à soi, qui était une manie grecque, et qui est aussi une prétention bordelaise. Athènes se disait la mile par excellence^ et Bordeaux croit quelquefois qu'il est seul au monde. 11 ne tendrait pas la par trie commune à Philippe de Macédoine; mais il fèrait boa marché des intérêts généraux de la Grèce; tout pour les ora« teurs d'Athènes et les marchands du IHréel

Les Bordelais ont été d'âiergiques conseillers^ d'intrépides combattants, d'héroïques martyrs; c*est le sang bordelais qui a le premier consacré l'échafaud politique et qui en a fait le premier degré d'une gloire iniinui toile. Ils ont été, ils sont encore de brillants orateurs et d'infatigables publicistes; mais, je le répète, je crois que l'e.^prit de gouvernement leur manque. Car, si la grande éloquence polili ;ne vient du cœur, et cette source est chez eux inépuisable, la direction des affaires humaines exige plus de caime^ plus de décisioD> plus de suite

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que les allures bordelaises n'en comportent. Les Bordelais sont &itB pour charmer le monde^ pour renrichir^ et non pour le gouverner.

Je lis, monsieur, dans un Itinéraire que j'ai sous les yeux, quelques détails relatifs à un phénomène qui se produit de temps en temps au conllucnt de la Garonne et de la Dordogne. « Quand les eaux de cette dernière sont très-basses, on voit quelquefois auprès du Bec-d'Ambès un monticule d'eau de la gi'osseur d'une tonne ou d'une petite maison s'élever, s'allonger, rouler sur la côte> ia remonter et la parcourir dans toutes ses sinuosités avec une rapidité extraordinaire et un fracas épouvantable. C'est ce qu'on appelle le mascaret, oa, en termes vulgaires^ le rat d^eau. A la Térité, lyoute le narrateur, c'est un rat pour la vitesse, mais c*est un lion pour la force. Tout ce qui se trouve sur sa route est renversé ; les arbres sont déracinés, les barques coulées à fond, les digues abîmées et les pierres lancées quelquefois à deux cents pas de distance. A son approche tout fuit, les animaux et les hommes.

» La marche du mascaret a été observée avec exactitude. A l'endroit qu un appelle Saint-André, il se forme en lames qui barrent la rivière dans la moitié de sa largeur jusqu'à Caverne. Là il se perd un instant pour reparaître de nouveau en forme de promontoire auprès de LisU , puis U s'étend sur tout le cours du fleuve, passe avec un bruit épouvantable devant la ville de Uboume, met le trouble et le désordre dans la rade, et va expirer de lassitude et d'épuisement à Genissac ou à Pierreûtte. »

J'ai voulu flnir par cette citation, parce qu'eUe m^aide à ré* sumer mes observations précédentes. Le mascaret, monsieur, c'est rimage de cette promptitude et de cette violence avec lesquelles s'emporte le caractère bordelais.

Un gouvernement doit être toujours prêt avec une population si passionnée et si vive, ^'uyezpas peur de démonstrations inon'enî^ives, mais ne les négligez pas. Montrez du zèle pour les intérêts de cette grande cité, tcmoigncz-lm de la confiance et de l'aflèclion; et si le mascaret vient à passer, ch iiien! patience, point d'émotion, point décolère, seulement rangez vos barques le long du rivage» carguex vos voiles et relevés

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Tos ETirons; car le mascaret fera grand bruit» mais soyez tranquille; il passera comme tout passe» Dieu merci! dans le meilleur pays du meilleur des mondes*

Paoi septembre 1837.

le crnnmcncc par déclarer» monsieur ^, que je suis con* vaincu qu'il y a des gens qui Tont sérieusement aux Pyrénées pour y prendre les eaux»

Cette déclaration me dispensera^ je Tespcrc, .de toute autre précaution oratoire» et me permettra d'entamer résolûment et du premier coup le sujet que je désire d'abord traiter. Car» avant de parler des Pyrénées, je veux vous dire un mot des voyageurs qui les liéqueuleni eu si grand nombre chaque année, et décrire, si je le puis, quelques-unes des variétés de . Tespèce.

Les voyageurs des montagnes sont une espèce à part, et ne ressemblent guère à ceux qui voyagent dans la plaine. J'ai séjourné au milieu des plaines du Blaisois, dans les champs de la grasse Touraine, au milieu des vignobles de la Gironde ; j'ai rencontré dans tous ces pays des Parisiens venus comme moi pour y passer leurs vacances» et je ne me suis pas aperçu que le voyage eût modifié leur caractère» leurs habitudes ou leur façon d'être.^hacun s'arrangeait pour trouver le plus de repos possible dans Vasile qu'il avait choisi» et s'abandonnait tranquillement à ses affections et à ses goûts* Mais dans les montagnes, c'est tout différent.

1 Le directeur du Journal tks Débais»

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J'ai éprouvé, monsieur^ en parcoui ant les Pyrénées pendant près d'ua mois, à quel point l'air excitant (ies montagnes^ la grandisur et la bizarrerie de leurs formes, Tinfînie variété de leurs aspects, le bruit enivrant des sources jaillissantes, Tardeur des beaux jours, le froid piquant des nuits, les courses éperdues sur le bord des abîmes, sans parler encore de Tac^ tion des eaux minérales dont je signalerai plus tard les effets; j'ai éprouvé, dis-je, à quel point toutes ces causes peuvent modifier Yécomunie du corps hiunain, affocter Toi ganisme, et quelle influence elles exercent sur notre caractère et sur nos habitudes. J 'ai v u. et croy ez bien que je ne recherche pas le lacile mérite de multiplier des contrastes, j'ai vu (k s voyageurs d*un naturel habituellement caime et d'une vie sévère, que l'air des montagnes exaltait jusqu'à l'ivresse; d'autres, d'un tempérament vit' et de mœurs pétulanle?, que la même influence plongeait dans une mélancolie prolbnde. J'ai vu des femmes timides, emportées comme Diana Yernon sur le bord glissant des précipices, et à leur suite les hommes incertains et les chevaux effrayés. J'ai vu de jeunes filles gravir d'un pied assuré et d'un cœur ferme des rampes escarpées et mouvantes en avant de leurs guides pâlissants et laisser dans ces solitudes des noms que les pâtres répètent aux voyageurs. J'ai TU des généraux en activité se passionner pour la botanique, des professeurs grimper aux arbres, des marchands répandre l'argent à flots sur les chemins, des avocats perdre la parole d'émoi ion ou de tristesse, des chanteurs d'opéra devenir champêtres et naïfs coinuie des villageoises de la vallée d'Ossau.

El remarquez, monsieur, que je n'iaveiite rien, que je ne m'amuse pas à faire passer sous vos yeux des pei*son nages nés de ma fantaisie. Il n'y a pas un seul des portraits que je viens de tracer qui ne soit gravé dans mon souvenir, et sous lequel je ne puisse mettre un lunn connu, si l'on m'en défle.

Telle est donc, en générai, l'influence des hautes montagnes sur les voyageurs qui les visitent en passant. £Ue ies jette en deiiors de leur nature, eUe les modifle, les transforme, les met en fusion comme le métal soumis à l'action d'un foyer ardent. Tout y concourt, le soleil, la pluie, les orages, toutes les variations, tous les accidents de l'atmosph^; car, au

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milieu des hautes montagnes, les phénomènes les plus ordinaires pi*ennenl un caraclère étrange^ insolite^ et revêtent je ne sais quelles formes grandioses auxquelles Thabitant de la plaine ne comprend rien. Tout devient émotion, tout se tourne en tome. 11 y a de la passion et de la personniiité^ pour ainsi ditej dans le ciel qui vous couvre^ sur le sol qu'on foule aux pieito^ dans Tair qu'on respire. Si la pluie tonobe^ on dit que la montagne pleure; quand il tonnOj c'est la montagne qui gronde ; si des nuées blanches descendent sur son flanc, c'est un manteau d'hermine dont elle se couvre ; si le soleil se couche d'dns des flots d'or, c'est la montagne <iui a mis sa robe de pourpre. Je me rappelle une expression aussi juste que pULuresquc dont se servent les paysans de la Lidiagne pour dire que le t(?mps est à l'orage; iia dirent ; a Le Puy-de- Dôme a mis son ciiapeau. »

11 Y a, monsieur, je vous Tassure, de l'enchantement^ de la fascination dans cette tie-là* On résiste d'abord; mais l'influence de la montagne ûnit par l'emporter. Ou était venu pour cacher sa Tie^ pour l'abriter au fond de quelque gorge discrète et silencieu8e> et un matin l'influenee de la montagne vous saisit et vous entraîne. Elle vous dit : « Marche! mar^ cbel » comme Bjssuet au pécheur éperdu et tremblant» Vous coures le jour, vous courez la nuit ; vous franchisses comme . le vent dos espaces immenses; vous Iravcrscz à pied l'eau des ton onls ; vous sautez, plus léger fjue Tizard, sUr la croupe dctharuee du monstre, le luiig lio ses ildiics sillonnés par la foudre ; vous atteignez sa tùle; vous voilà à la source des cascades éternelles, debout sur les corniches chancelantes, entre le ciel et i abime 1 A ce moment, si philosophe que vous soyez, l'enthousiasme vous prend. 11 n'y a pas moyen de regretter rOpéra, le boulevard de Gand et ia forêt de Marly« Vous étiea incrédule, vous êtes converti!

Un jour» le général Auvray ^, avec lequel J'ai eu le plaisùr de visiter les P|réoëes> me voyant dans une de ces crises d'édmiration dont je viens de parler (c'était, je crois, à la grotte de Gèdres) : « itieni s'écria-t-il^ voilà notre Parisien révolté! »

1 U commandait alors le département des Basses-Pyréoéei.

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-~ Le mot ëtait d'une singulière justesse ; je le recueillis^ et^ en J pensant mieux^ Je compris que le général m'avait Uvré le secret de la métamorphose que j'avais Vîie s'opérer dans un grand nombre de voyageurs, partis comme moi de Paris ou de toute autre capitale pour se distraire dans la eokitemplalioti de quelque imposante scène de la nature.

n y a des poltrons qui se révoltent; il y a aussi des Parisiens qui vont chercher des émotions un peu plus haut que la butte Montiiiartre^ un peu plus loin que la terrasse de Saint-Germain. Cette classe de voyageurs est cuiieuse à observer. Naturellement frondeuse, elle commence toujours par se mettre en défense contre les idées qui ont cours, contre les impressions que tout le monde éprouve, contre les admirations qui ne s'adressent pas à elle. On dirait qu'il est impossible d'avoir vécu quelques années à Paris sans avoir fait provision de dédain pour la nature entière. C'est dans cette disposUfon que Je vis Bordeauï. Vous le savez, monsieur^ Bordeaut me subjugua; mais si je me livrai sans réserve aux séductions de cette enchanteresse, à peine lui avais*Je tourné le dos, à peine avais-je fait quelques lieues sur cette interminable route des Landes, où M. le dii ccteur des ponts et chaussées n'a sans doute jam iis passé, el je Ten félicite, que je me sentis redevenir Parisien. Ari'ivé à Pau, j'y apportais donc. Dieu me le pardonne! cette humeur paradoxale, cette froideur déconcertante, ce scepticisme dédaigneux et railleur qui fait ordinairement partie du bagage d'un Parisien, lorsqu'enlin j'aperçus les Pyrénées. Or, monsieur, c'est à cet instant que commence presque toujours la révolution ou plutôt la révolte qui s'opère dans les idées du touriste venu de Paris. Voici comment :

En principe^ un Parisien est un être blasé sur tout. Il y a pourtant deux choses dont il n'a aucune idée et sur lesquelles sa sensibilité nerveuse n'a Jamais subi d'épreuve : la mer et les montagnes. Je me rappelle, à ce prqws, le mot d'tm enflmt qui, descendu de voiture, s'était trouvé tout à coup en fooe de û mer, et à qui on demandait ce qu'il pensait de ce spectacle : « i^^Ue est trop grande! » s'écria-t-il presque effraye. La vue des montagnes produit, au premier abord, la même irapression sur des yeux peu liabiiuéâ aux grandes scènes de la

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maisons^ des ruisseaux d'eau courante et limpide qui ne «e taisent pas plus que les cascades du grand Condé; et une promenade qui vous donne^ en plein midi et au milieu d'une cité populeuse, la fraîcheur du bocage le plus reUré et le plus secret ; et plus de vingt sources d'eaux minérales qui jaillissent à gros bouillons du sein de cette terre échauffée par les plus doux rayons du soleil; et des établissements thermaux dignes des Romains^ si ce n'est que^ dévote à ses dieux autant que nous sommes devenus matériels, Rome adorait des naïades où nous ne voyons que des fontaines, et construisait des temples oîi nous bâtissons des buvettes; figurez- vous ensuite, monsieur, dans ces rues, sur ces places, dans ces promenades, une population pressée, mosaïque mouvante, biganure singulière de mœurs, de langage et de costumei où les modes de Paris luttent quelquefois sans succès avec la simple et rustique élJgance du justaucorps montagnard^ où Thabitué de rOpéra coudoie le rude chasseur des plateaux de l'Aragon^ k peu près comme 'si un des deux pôles reucontreit l'autre dans l'espace; enfln> représenteft^vous cette scène dominée au nord par la flèche hardie et le gracieux campanile d'une église gothique, tandis qu'à l'extrémité opposée s'allonge le pic du Midi, couché comme un sultan parmi les roches verticales qui se dressent tout autour de lui, trop éloigné cependant pour projeter ses grandes ombres sur la délicieuse vallée où Baguères sourit et se joue sous l'azur de son l)eau ciel, n'empruntant à la montagne que sa ù*aiciieur et lui laissant sa majesté.

TeUe est Bagnères de Bigorre. Oh J c'est un enchantement» monsieur^ de parcoiu'ir cette ville joyeuse^ de chercher l'ombre sous ces beaux tilleuls qui lient la montagne à la plaine par un chemin de verdure et de fleurs» d'ouvrir ses poumons à cet air tif et pénétratit qui vous arrive tout chargé des partons de la vallée» de trouver au détour de chaque rue une iiafade qui vous attend au fond de sa eouche de granit» où elle X'ous plonge mollement dans ses eaux tièdes et caressantes! C'est un rare Lioiiheur d habiler une ville si neuve, si brillante, si fraîche, si bien parée, constmite avec un soin si minutieux» et qui semble aussi jeune qu'elle est charmante 1

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Chom élnuigel Bagnènet est une des ]^ ancleniMis villes de France, non (ja'elle remonte au siège de Ixoie, conufte le pré* lend Xàfie^ Salaignac; mais on sait qu'Auguéte y mît gai nîeoD romaine, et rinscription suivante^ qu'on a retrouvée dans

des ruines^ prouve que le vainquem* de Bagnères y avait un temple :

itvmin AVGvsft

SfeCVMbVS sbusédo

^ as ftté MOlitRB VlDAHoatll A^VEW — Smi tET 8T0 Nsm.

On sait aussi ^'après Tinvasion des Francs^ le Bigorre fut ritigd en comté; qu'au dousième siècle, Centule Ui lui donna une ehartei «{ue Gascon de Moncade y combattit la croisade «xterminatrica d'Innocent 111 ; que le traité de Brétigny livra Bagnères aux Anglais, et que rinsurrectiôn la rendit à la France. Personne n'ignore non plus qu*au seizième siècle les guerres de religion y éclatèrent avec iLiieur; qu'en 16o3 une cunlagion clTroyable ravagea la \illc; qu'en ICBO un tremblement de terre faillit la renverser de fond en curable; que quinze ansaprès elle fut en proie àlafainineetà la plus aiïreuse misère. Entin, on sait que la renommée de ses eaux ne date pas d liier : l'empereur Auguste, l'émir Abdlieram, le comte de Monlfort, Henri de Transtamare, le comte de Monlgomeri, le roi de France Henri iV et sa mère Jeanne de Navaire^ le philosophe ftlontaigne^ le duc du Maine> madame de Maintenon^ et combiea d'autres ont pris les bains de fiagnères. £li bien! quand on arrive dans cette ville^ je vous assure qu*à moins d*avoir le trèSfSavant livre de M. Pambmn dans sa poche et dans sa mémoire^ on ne se doute l^as de tout cela. Bagnères est une ville qui semble être sortie de terre tout d'un coup et toute neuve, à peu près comme ces palais brUlants el ces jardins magiques qui naissent sous la iidgucUe des fées.

Vous comprenez maintenant, niunsieur, que si les voyageurs accoureut à Ba^ères de tous ks points de k France»

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c'est beaucoup moins pour s'y guérir que pour s'y distraire, et qu'il arrive là bien plus de gens malades de leur opulence et de leur oisiveté que d'autre chose. Bagnères^ je lui ea de* mande pardon^ n'est qu'une ville de plaisir. Plus tard, en continuant ma course dans les Pyrénées» je tous montrerai des infirmeries véritables, cachées dans la profondeur de la mon-> tagne^ bien tristes, hélas! ethien solitaires, bien silencieuses^ qui ne reçoivent que des malades convaincus, où Tonn'ap* porte que des souffrances sérieuses et une résignation imperturbable. Voilà des bains qui guérissent quand on n'y meurt pas d'ennui. Mais de quoi se guérirait-on à Bagnères? On y trouve tout d'aboid la joie, le bruit, le mouvement, la musique, la danse, le spectacle, bonne table, bon gîte, sol i été charmante; en un mot, tout ce qui faisait dire à Montaigne : « Qui n'y sait jouir des compagnies qui s'y trouvent et des promenades et des exercices à quoi nous convie la beauté des lieux où sont assises ses eaux, il perd la meilleure pièce et la plus assurée de leur effet. »

Je sais bien qu'on cite des cures merveilleases. Je sais que Vauquelin a analysé, avec un soin scrupuleux, les principes contenus dans les eaux de Bagnères, et qu'il y a trouvé de l'oxyde de fer, du carbonate de potasse et du carbonate de chaux dans une quaiililé très-respcclahle. J'ai lu tout comme un autre les vers que M. le duc de Cluulres y laissa en 1774, en reconnaissance d'une guérison célèbre :

Adieu, cher bain du Pré; adieu, je me retire : Charmé par tes bicnfail?, je vais prendre ma lyre Pour chauler tes vertus, propres à tant de maux^ Pour te donner le nom de la reine des eaux!

Oui, mon ainiable Pré, tu prolonges la vie!

Oui, je dois aigourd'hui, sans nulle Oatterie^ Publier tes bontés^ dire à tout Tuiiivers Que ton eau peut guérir de mille maux divers. 11 est donc trè^ertain que du Pô jusqu'au Tage, Toute ean^ même le vin, devrait te rendre hommage!

J'ai lu ces vers sur le scbiste noir oii ils sont gravés, et je ne doute lu de ieui* sincérité ni de leur origine. Je cvoià aux

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propriétés ciiratives des bains de Bagnères; je prétends seulement qu'on n'y vient pas pour être guéri. On y vient pour s^amuser^ comme faisait Montaigne; et je cite Montaigne^ afin de ne blesser personne.

« Les eaux minérales de Bagnères-Adour agissent, dit M. Alibert^ en excitant dans l'économie animale desmouvementfl qui deviennent salutairement perturbateurs, i» — Voilà la Tërité sur Bagnères. On 7 vient pour être salutairement aecouëi et vous allez voir, monsieur, si la ville ment à sa renommée et si elle est d'humeur à se brouiller avec la médecine.

En arrivant à Bagnères^ il ne m*avatt faflu qu'un talent d'observation très-médiocre pour apercevoir tout d'abord que la population de la ville, si coat use qu'elle put païaîti e quand on l'étudiait au point de vue pittoresque, se partageait pourtant en deux masses bien distinctes : les étrangers et les indigènes, les gens qui boivent les eaux et ceux qui ne ieb boivent pas, ceux qui s'abanLlonnont volontiers aux effets perturba^ leurs et ceux qui s*en gaident, ceux qui s'agitent et ceux qui restent calmes, ceux qui dépensent et ceux qui reçoivent^ ceux qui jouissent de la beauté du lieu et ceux qui Fexploitent* Ët remarquez que je ne veux pas faire ici une sotte querèQa aux habitants de Bagnères ; tout au contraire, je prétends les louer. Leur conduite est conforme aux éternels décrets de la Providence. Si les gens qui habitent Bagnères toute Tannée étaient de l'humeur que j'ai vue à ceux qui n'y séjournent qu'en passant, l'équilibre, qui est une des premières lois de l'ordre physique et une des garaiiLies de la société, serait infailliblement rompu enti e le mouvement et la résistance, et personne ne peut prévoir ce qui résulterait d'un pareil état de choses. Quant à moi, voyageur et Parisien, ma place était naturellement marquée parmi les turbulents. Je m'y résignai, j'avalai quelques verres d'eau sulfureuse, je pris ua cheval à loyer, et je m'abandonnai à mon étoile.

La ville, au moment où j'y avais mis le pied» m'avait paru atteinte d'une véritable monomanie, le ne voyais que gens à cheval, hommes, femmes et enfants» gens qui pariaientcomme des fous, ou qui revenaient épuisés et haletants, qui faisaient claquer des fouets ou sonner des éperons; gens bien vêtus.

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mais avec uno singulière recherche de laçons cavalières, la jambe relevée, la lianche droite, le nez au vent, le chaijc.ia de paille en tèle, et le liane senti par un ceintui on ronge qui retombait à longs plis sur le côté. J'arrivai pourlanl, non sans avoir manqué d'être écrasé deux ou trois fois^ à i iiôiei OÙ j'allais loger» et là je reçus la liste que voici «

CIIEVACX DE LOUAGE.

ffûimÊir à Pierre Idrac» me Travenière; Joseph IdraCy rue de Lorry;

Jean-Marie Idrac, rue Lonfriie; Antoine Iflrnc^ au pont d'Arcas; Charlct, bôtpl de Fiance; Utac jeuue^ botel du Bon-Pasteur^ etc«

Je ne vous donne que quelques noms; la liste en contenait trente. Vous comprenez^ monsieur? Trente loueurs de chevaux dans une ville de cinq mille âmesl Faites une lèi^lc de proportion, et calculez ce qu'une pareille industrie^ une industrie qui a la force de six cents chevaux, ainsi maîtresse d*une petite ville, peut y exercer d'influence et de domination. Aussi vous ai-je dit qu'à peine arrivé à Bagneres, je m'empressai de faire ma soumission à la dynastie des Idrac^ et je louai un cheval avant d'avoir commandé mon diner.

Le lendemain, je fus assez heureux pour être admis dans une des meilleures et des plus aimables sociétés de Bagnères, dans une de ces colonies de baigneurs oîi un Parisien trouve tout d'abord protection et bienveillance. L^inÛuence des mon* tagnes régnait là sans contradiction^ ctle démon perturhaiewr des eaux de Bagnères n'y laissait reposer personne. On me proposa de me conduire dans la vallée de Campan; j'acceptai. Quelques heures après, vingt chevaux, sellés et bridés, arrivaient devant la purle de rhôtel. Nous vnilà partis. Une dame me déconsidéra d'un mot. « Ce monsieur, dil-elle, ne m'a pas l'air de quelqu'un qui galope, w A Bagtières, c'est tout dire. C'est un jugement dont un homme ne se relève pas, eût-il fait VJLiade ou inventé la machine à vapeur; eût-il, qui plus est, gagné un prix dans sa jeunesse à Ëpsom ou à Chantilly.

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Cependant cette dame se trompait | car je partis au galop, tout comme mes dix*neuf compagnons, entrainé> à vrai dire^ ^core plus par mon cheval que par leur exemple. Mais qud galop^ monsieur! Nous déTorions Tespaee. La vallée disparaissait sous un nuage épais que nous soulevions tout autour de nous4 Les troupeaux effrayés fuyaient à notre approche^ ou roulaient sous les pieds de nos chevaux^ ou se précipitaient dans les fossés. Les bergers nous menaçaient du poing et du bâton, les gardeurs de pourceaux nous jetaient des pierres, les gardes champêtres nous criaient ; Arrêtes!

Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? Achille ya combattre et triomphe en courant.

Et nous courions, et nous laissions derrière nous les bois, les prés, les hameaux^ les riches métairies, les coteaux verdoyants^ qui semblaient courir comme nous, et comme atteints du même vertige; nous francliissions à bride al>altue toute cette délicieuse vallée, n'entendant rien, pas même le frémissement de TÂdour indigné, ne voyant rien que la route, rien que cette ligne blanche et sinueuse qui fuyait follement devant nous au milieu d'un tourbillon de poussière* Mes compagnons paraissaient accoutumés à cette allure, et n'accordaient pas un moment de relâche aux nouveaux venus. Quant à moi, les deux poings appuyés sur mes arçuns, le corps en avant, le jarret tendu et le pied eulièrement chaussé dans Tëtrier, j'a^ais plutôt Tair d'entraîner un cheval pour les courses du Champ de Mars que de faire une promenaJe d'agrément. Aussi» j'ai tant couru ce jour-là, que je ne suis pas encore bien remis de Témotion; et pour peu que j'oublie que je suis à Pau, en lieu sûr, en pays tranquille, chez des gens de nœurs douces et casanières, il me semble, monsieuri que Je cours encore...

Vous vous rappelés Tbistoire de ce riche marchand de Hotterdam qui s'était fait faire une jambe de bois. Cette jambe était un chef-d'œuvre de mécanique; mais à peine M. de Wodenblock (c'était le nom du marchand) eut-il essayé les premiers pas ddiib la lue, qu'il b apci^ul que ba jambe était plus

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forte que lui et qu'elle l'emportait. Il vouliit s arrêter un instant, Tinfernale mécanique allait toujours; il essaya de se cramponner à la muraille, mais les ressorts de sa jambe tournaient alors avec une telle violence qu'il eût été brisé sur le pavé. Il fallait marcher! M. de Wodenhlock marcha si longtemps, qu'au bout de quelques jours la diabolique jambe ne traînait plus qu'un si»ectre qui pourtant semblait aYoir oonsenré par un don surnaturel la faculté de se mouvoir.

Telle est rhbtoire du marchand de Rotterdam. Son fournisseur de jambes lui avait joué un bien mauvais tour; il avait inventé pour lui le mouvement perpétuel...

C'est en vertu de la même force d'impulsion que je visitai la vallée de Gauipan. Mais je n'eu mourus pas.

Le lendemain, je quittai Bagnères, et je partis pour la haute montagne. Nous nous retrouverons à Gavainie.

LE CmQVE BE OATABNIE.

Paris, novembre 1837.

Ma dernière lettre, datée de Pau, finissait par une promesse: «Nous nous retrouverons à Gavarnie, » vous disais-je. Nous y voici, monsieur K Malhein-eusement, depuis ma lettre, j'ai dû revenij- à Paris; et c'est donc à Paris que je vais continuer, si vous le voulez bien permettre^ ce tres-long récit d'un petit voyage.

Écrire ses voyages avec des souvenirs tirés d'une valise^ peindre ce qu'on a vu avec des couleurs qui ont eu le temps de sécher sur la palette^ c'est un inconvénient sans doute. Mais void^ d'un autre côté^ l'avantage que fy trouve :

D'abord, monsieur, figure»>vous bien qu'on n'écrit jamais

' Le directeur du Jwmil des Mots,

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sur les lieux mêmes qu'on a visités. Ce qui est vrai des paysagistes ne l'est pas dus faiseurs de livres ou d'articles. Ceux qui vous écrivent dans ce style: a Je suis ici au imiieu du désert^ seul, en présence de la nature, sous son regard dur et sauvage, et je vous écris dans lelernel silence de la nionUgne, que trouble seulement le bruit iuiiitain et monotone des cascades séculaires, etc. ; » ceux-là mentent presque toujours. Avant d'écrire, ils ont commencé par sécher leurs habits, par se mettre à Taise; lis ont fermé leurs fenêtres et fait défendre leur porte; et c*est ordinairement dans un bon fauteuil, en- Teloppés d'une robe de chambre^ que ces amants de la nature procèdent à leur narration sur place. £Ue n'en vaudra que mieux suivant moi.

Trop près du tableau qu'on Teut peindre» rimaglnation grossit les détails» elle rapetisse l'ensemble. 11 y a une foule d'incidents qui vous ont ému sur le terrain» et qui sont mes^ quins et misérables vus à distance. Pourquoi voidez-vous que votre lecteur se passionne pour des riens qui, sous un beau soleil, à ciel ouvert, après un déjeuner copieux, vous ont ému comme un enldiiL? Règle générale ; un lecteur d'Impressions de voyage est presque toujours un oisif qui a les pieds appuyés sur des chenets et qui veut bien que vous l'amusiez, si vous pouvez; mais voilà tout. Un de mes amis m'écrit à ce propos : (c Votre dernier article sur les Pyrénées m^a paru un peu échevelc; j'y ai trouvé un peu trop l'allure des torrents ; les gens de sens rassis sont toujours surpris de cet éclat soudain d'enthousiasme : stupet inscitts alto; ce qui veut dire que les gens qui lisent cela au coin de leur feu trouvent qu'il y a un peu d'exagération dans vos tableaux» etc.» etc. » Cette lettro était datée du château de Veoillex» monsieur» me permettre de répondre à mon spirituel correspondant» sous votre couvert» que je suis revenu à Paris tout exprès pour n*avoir plus d'enthousiasme. Et maintenant voici ce que j'ai à vous raconter sur Gavamie.

Le Cirque de Gavamie est un des points des Pyiénées qui oui le privilège d'attirer le plus grand nombre de voyageurs. Il y a à Pau une plu abe toute laite et que vingt personnes par jour vous répètent le plus sérieusement du monde : a Fous

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