‹ Voyages et voyageurs de la renaissanceChapitre 32 sur 55 · C,ES ET VOYAGEURS · texte numérisé non relu

C,ES ET VOYAGEURS

c'était une triomphante chose de voir ainsi les navires fendre et maîtriser l'eau, et passer plus vitement outre qu'un cheval ne sçauroit courir à lâche bride.

« Au commencement de cette danserie sur

mer, plusieurs furent malades, pource qu'ils n'étoient point accoutumés; mais, Dieu merci, le

roy et madame sa sœur le passèrent très bien

Aussi le roy prenoit souvent sa réfection joyeusement pour ses gens qui lui apportoient sa viande et le servoient à table ; desquels, par la danserie du bateau, les aucuns se laissoient choir avec la viande, les autres faisoient des démarches et des. avant-pas de si folle façon que si ce fussent été gens morts-ivres qui vont tout chancelant, puis d'un côté et puis de l'autre.

« De l'après-dîner, les aucuns se mettoientà lire des chroniques, les autres à jouer aux échecs, aux tables et aux cartes, en passant et amenant le jour jusques au soir... Tôt après souper, ainsi que le jour commençoit à prendre fin, le contreman (contremaître) appeloit tous les jours, au son du sifflet d'argent qui lui pendoit au hatreau (cou), tous les compagnons et serviteurs, grands et petits ; lequel contreman avoit diverses manières de siffler, par où les compagnons savoient et entendoient une partie de ce qu'il vouloit dire. Mais si, après les avoir appelés, il en trouvoit aucuns en défaut, il ne falloit (manquait) point avec un bout de câble de leur donner des cinglades, et leur donnoit autour

des reins, bras et jambes, en sorte qu'il les faisoit courir comme des rats là où il les vouloit avoir. »

Tous les jours avaient lieu des prières et oraisons dites « au pied du mât, par deux jeunes petits matelots. » Puis « l'un des compagnons, duit et instruit venoit à inviter la compagnie à prier la Trinité qu'il leur plaise conduire le roy et toute la seigneurie à joie, santé, à bon port, de le garder de 7nal ajidar (aller mal) et de malencontre. Les prières recommençaient avec des invocations aux saints patrons du roi et de sa famille, et à tous les saints et à toutes les saintes du paradis. « Ces prières accomplies, on sonnoit une cloche qui signifiait : « qui n'est couché se retire et aille coucher sans chandelle, » excepté le roy et madame sa sœur, et quelque peu des grands maîtres qui à leur coucher avoient de la lumière, en lanternes de fer, jusques ils fussent au lit; comme une dans la chambre du roi, qui pendoit en un bancq, afin que de nuit, par tourmente ou autrement, ne put choir ni faire déplaisir ; pareillement y en avoit une en la chambre de madame Aléonore, sa sœur. . . Aussi, un des maîtres pilotes avoit une lanterne à lumière auprès de lui, pour regarder son compas (boussole) ; et étoit à l'endroit d'une fenêtre, pour mieux parler et avertir celui qui conduisoit le gouvernail de ce qu'il avoit affaire pour faire aller la navire à dextre ou à senestre, selon qu'il voyait par sondit compas que la chose se requèroit, afin que

VJVAGZS ET NOYAGEIRS

n'allât hors de son train par changement de \ent ou autrement. »

Nous ne suivrons pas plus loin Charles-Quint dans sa tournée en Espagne. Il est temps d'arriver aux voyageurs plus modestes, aux vrais voyageurs dont nous parlons plus haut.

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