‹ Voyages et voyageurs de la renaissanceChapitre 41 sur 55 · VOYAGES F.T VOYAGEURS · texte numérisé non relu

VOYAGES F.T VOYAGEURS

succèdent non pas de jour en jour, mais d'heure en heure. La manière de porter le vêtement n'est pas moins bizarre : le manteau se pose sur une épaule et pend de l'autre côté ; une manche du pourpoint est tout ouverte, l'autre boutonnée. A cheval, dans la ville, on met l'épée à la main et l'on court comme si on poursuivait l'ennemi. La toque n'est de mode qu'à la cour; hors de là, on trouve à peine dix personnes sur mille qui s'en servent. « Les femmes changent moins de modes que les hommes. La femme noble a le chapeau de velours noir et le masque ; la bourgeoise, le chapeau de drap sans masque ; la femme du peuple ne peut porter que des manches noires et d'une largeur modérée. Les Françaises ont la taille extraordinairement fine et se plaisent, au moyen de jupes à cerceaux, de vertugalles et d'autres artifices, à enfler la robe depuis la ceinture jusqu'en bas, pour se donner encore plus de sveltesse. La jupe de dessous est de très grande valeur et fort élégante; la robe de dessus, de serge ou d'escot. Cela vient de ce que les femmes à l'église, s'agenouillent et s'asseoient par terre, sur la robe i. Par dessus la chemise, elles

I . Les femmes élégantes ne s'asseyaient pas précisément sur leurs robes, mais sur des coussins posés à terre. La petite bougeoise apportait son pliant :

Devotz sermons fréquenteras Sans t'y asseoir pompeusement Sur carreaux - coussins} ; mais y porteras Ta selle (siège) à cordes humblement

[SurperJIuite^ des habits, i535.)

portent un buse ou corps qu'elles appellent corps piqué, qui avantage la taille; elles attachent ce corps par derrière, ce qui donne plus d'élégance à la tournure. Elles se chaussent bien, avec la pantoufle basse et l'escarpin. Elles portent des perruques (des faux cheveux) et des arcelets (petits arceaux métalliques) pour donner plus de largeur au

front A l'église les grandes dames, chacune à

leur tour, quêtent pour les pauvres avec une coupe d'or et d'argent.

« Très dévote en apparence, la Française est trèsavenante et très libre en réalité. Elle s'arrête pour parler aux passants et va seule à l'église ou au marché K Elle est fort gracieuse dans sa manière de recevoir et de causer, et n'a qu'un défaut saillant, l'avarice. Dans la rue, la jeune fille sort avec sa mère qui la précède; les servantes viennent ensuite. Quand elle va à la campagne, elle monte à cheval er^ croupe d'un serviteur, en se tenant à la selle.

I, La liberté des Françaises devait d'autant plus étonner Lippomano, que les Italiennes, et particulièrement les Vénitiennes, étaient tenues avec une extrême rigueur. Misson, qui visita l'Italie un siècle plus tard, parle encore de « la prison perpétuelle des pauvres Italiennes. Les Vénitiennes sont tellement resserrées qu'à peine peut-on les voir, même à l'église; elles sortent rarement, toujours en gondole et accompagnées de deux ou trois vieilles qui na les abandonnent jamais. » Brantôme Vie de M. de Bourbon] parle également « des Romaines à qui leurs maris font tenir chambre serrée. »

« Paris renferme quelques édifices magnifiques, mais les maisons, pour la plupart, sont faites de bois et de mortier. Toutefois on commence à bâtir avec une certaine pierre très tendre qui durcit à l'air. On garnit l'intérieur des maisons avec des nattes de paille qui défendent du froid en hiver et de la chaleur en été. Les maisons se louent presque toujours garnies, au jour ou au mois, les concierges (conserghi), qui sont les fermiers des maisons et des palais, ne pouvant pas en disposer autrement dans la crainte que les maîtres ne reviennent à la Cour; car alors il faut déguerpir sans retard, ce qui est arrivé au nonce du pape. On peut aussi louer non meublé, et en moins de deux heures, on trouve tout ce qu'il faut pour garnir entièrement un palais magnifique, vaisselle, tapisseries, linge, etc. En outre on a la ressource des ventes publiques qui se tiennent souvent en divers endroits de la ville.

« Dans l'île de la Cité, le Palais renferme quantité de boutiques; on y rencontre une foule de cavaliers et de dames, le roi même et la cour. Le Palais est un lieu de rendez-vous et, pour tout dire, l'entremetteur des amoureux, il ruffiano delli ajnanti.

« On compte à Paris plus de i ,800 jeux de paume, et la seule dépense des paumes s'élève à mille écus au moins par jour. Les Français se plaisent beaucoup à ce jeu, et s'y exercent avec une grâce et une légèreté merveilleuses.

« Le Français mange quatre ou cinq fois par jour.

DE LA RENAISSANCE qS

sans règle ni heure fixe. Peu de pain et de fruit, beaucoup de viande et de pâtisserie. Bouchers, rôtisseurs, revendeurs, pâtissiers, cabaretiers, taverniers pullulent dans la ville. En moins d'une heure, on vous accommode un dîner, un souper pour dix, pour vingt, pour cent personnes. Il y a des cabaretiers qui vous donnent à manger chez eux à tout prix, depuis un teston jusqu'à vingt écus par tête. »

Au fond, sauf quelques variantes, le Parisien du xvi^ siècle ressemble fort à son petit neveu du xix'^. Aujourd'hui les femmes se font la taille aussi fine, et par les mêmes procédés ; leurs modes changent un peu plus, et celles des hommes un peu moins, il y a compensation. Les boulevards ont remplacé le Palais ; la paume est devenue le tennis, la taverne est un café, le cabaretier un restaurant, et le concierge un concierge.

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