‹ Voyages et voyageurs de la renaissanceChapitre 42 sur 55 · VOYAGES EN ITALIE, EN ^ALLEMAGNE ET EN FRANCE · texte numérisé non relu

VOYAGES EN ITALIE, EN ^ALLEMAGNE ET EN FRANCE

ENDANT que l'ambassadeur de Venise prenait ses notes sur les Parisiens, notre grand historien, l'illustre de Thou, parcourait la France et l'étranger ; car une bonne partie de sa vie active s'est passée sur les grands chemins.

En 1 573, à vingt ans, il faisait un premier voyage en Italie avec Paul de Foix et d'Ossat qui fut cardinal ; voyage sérieux, instructif, qui ne ressemble guère à nos courses banales et fiévreuses. On voyageait à cheval, à petites journées. En chemin, « d'Ossat expliquoit Platon à Paul de Foix et lui développoit les vrais sentiments de ce divin philosophe ; ce que de Foix répétoit ensuite. Ceci ne se passoit qu'entre eux ; mais, quand on étoit descendu de cheval, il faisoit appeler de Thou et ceux

qui mangeoient à sa table. Tandis qu'on apprètoit le repas, François Choesne, qui lui servoit de lecteur, lui lisoit devant d'Ossat les sommaires de Cujas sur le Digeste. Après le repas, de Foix se faisoit lire les commentaires d'Alexandre Piccolomini sur les secrets de la physique. C'étoit ce que lui et d'Ossat expliquoient alternativement avec le plus de plaisir 1. » Dans chaque ville, après les visites officielles, on allait voir les palais, les églises, les monuments antiques, les bibliothèques et les cabinets curieux. DeThou, qui préparait déjà les matériaux de sa grande histoire, interrogeait les personnages politiques les plus considérables, et recueillait précieusement leurs impressions sur les événements contemporains. Inutile de dire qu'une bonne partie du temps se passait chez les libraires et les imprimeurs, où le jeune bibliophile faisait son apprentissage et commençait sa récolte de beaux exemplaires pour sa bibliothèque naissante.

I. De Thou, Mémoires. Quelques pages plus loin, de Thou parle du cardinal François de Tournon qui « dans ses voyages, avoit toujours à sa suite tout ce qu'il y avoit de gens illustres dans les belles-lettres. Il en prenoit tant de soin, qu'Armand du Ferrier, qui avoit été longtemps attaché à son service, disoit ordinairement qu'il n'avoit jamais étudié si commodément dans son cabinet, qu'il le faisoit lorsqu'il accompagnoit ce cardinal dans ses voyages. Quand ce prélat suivait la cour, il n'étoit pas plutôt descendu de cheval qu'il visitoit la chambre des savans de sa suite, pour voir si les malles où étoient leurs livres, étoient en bon état; de peur qu'ils n'attendissent après, il les faisoit porter par ses mulets, avec son lit et ses papiers. »

Après avoir séjourné peu de temps à Rome, de Thou se rendit seul jusqu'à Naples^ d'où il revint précipitamment, « si défait et si fatigué des mauvais gîtes, qu'il paraissolt plutôt revenir d'une longue maladie que d'un voyage. »

En iSyô, de Thou parcourt les Pays-Bas. Trois ans plus tard, il accompagne son frère aux eaux de Plombières et profite de l'occasion pour faire une pointe en Allemagne, jusqu'à Augsbourg où il admire les maisons, les jardins et les magnifiques médaillers de Marc Fugger. A Bâle, il « visite Félix Platter, docteur en médecine, logé dans une grande et agréable maison et qui le reçut fort civilement. » Le jeune étudiant bâlois, que nous avons rencontré naguère à Montpellier, avait fait du chemin depuis son retour au pays : il était alors le premier médecin de la ville. Il montra au voyageur son cabinet d'histoire naturelle, son écurie renfermant des animaux singuliers, et une superbe collection d'insectes et de fossiles.

De Thou «vint coucher à Mulhouse, où setenoit une foire, comme il y en a souvent. On trouve devant ce bourg une grande place, où s'assemble durant la foire une prodigieuse multitude de monde, de tout âge et de tout sexe. On y voit les femmes soutenir leurs maris, les filles leurs pères, chancelans sur leurs chevaux ou sur leurs ânes ; c'est la vraye image d'une bacchanale. Dans les cabarets tout est plein de buveurs. Là, des jeunes filles qui les servent, leur versent du vin dans des

gS VOYAGES ET VOYAGEURS

i^obelets, d'une grande bouteille à long cou, sans en répandre une goutte. Elles les pressent de boire par les plaisanteries les plus agréables, boivent elles-mêmes incessamment et reviennent à toute heure faire la même chose, après s'être soulagées du vin qu'elles ont pris. Ce spectacle plaisant et nouveau pour de Thou, dura bien avant dans la nuit. Ce qu'il y a de particulier, c'est que dans un si grand concours de peuple, et parmi tant d'yvrognes, tout se passa sans querelle et sans contestation. Ce fut inutilement qu'il appela plusieurs fois son hôte, trop occupé à servir tant de monde; enfin, après avoit attendu longtemps, l'hôte vint lui faire un lit dans un poêle (une chambre à poêle) i. »

En i58o, de Thou chassé de Paris par la peste, voyage en Normandie et en Bretagne. L'année suivante, il est envoyé dans le midi avec Antoine Séguier, comme commissaire chargé de rendre la justice en Guyenne. A Casteljaloux. il eut l'honneur d'être reçu par le roi de Navarre, à Pau par la princesse Catherine sa sœur, età Néracpar la reine Marguerite. Pendant son séjour à Bordeaux, de Thou retrouva son ami Montaigne qui arrivait précisément d'Allemagne en passant par l'Italie; on peut croire que les deux amis eurent souvent occasion de parler de leurs communs voyages.

Près de la Teste, les commissaires eurent la fantaisie de dîner au bord de la mer : « On fit dresser

Page 1