LE JUGEMENT DE MIDAS
Comédie en trois actes, mêlée d'ariettes, par d'Hèle; représentée sur le théâtre de la Comédie italienne, le 27 juin 177S.
... D'Hèle me fut adressé par Suard ; il me le recommanda comme un homme de beaucoup desprit, qui joignait à un goût très sain de l'originalité dans les idées. Cet Anglais, que la perte de sa fortune avait engagé à venir cacher son indigence à Paris, et qui savait parfaitement notre langue, s'appelait Haies, que les Anglais prononcent comme « Hèles » ; nos journaux ont transformé ce nom en celui de d'Hèle, sous lequel cet écrivain est connu. Il me lut les poèmes du Jugement de Midas1 et de Y Amant jaloux ; il manquait, il est vrai, quelque chose à la charpente du dernier. Il avait conduit sur la scène un vieillard asthmatique, tuteur d'Isabelle, lequel ne pouvait dire un mot sans tousser, ce qui ne l'empêchait pas cependant d'être très entiché de sa pupille. Il prit enfin le parti de retrancher cet épisode. Les morceaux destinés à être mis en musique, de l'une et de l'autre de ces pièces, étaient écrits en prose, mais d'un style si clair qu'il n'y manquait que la rime. Il me disait qu'un vers lui coûtait plus qu'une scène. Nous choisîmes Anseaume, secrétaire de la Comédie italienne, pour versifier la partie lyrique du Jugement de Midas. Cet ouvrage, étant achevé, resta deux ans dans mon portefeuille. Même en lisant le poème, on ne voulait pas croire qu'un Anglais fût en état de faire une bonne pièce française. Celle-ci me fut renvoyée de la cour, où elle fut con-
1. Apollon, chassé de l'Olympe, s'amuse à courtiser de jeunes bergères qui. protégées par le bailli Midas. doivent être mariées à déjeunes bergers. Apollon dispute avec ceux-ci le pris du chant, que Midas doit décerner. L'un des bergers chante de grands airs du vieil opéra français, l'autre des refrains de vaudeville ; Apollon chante de la musique sérieuse! Le bailli n'adjuge pas moins le pris aus bergers; mais à peine a-t-il prononcé son jugement que deux longues oreilles lui sortent de la tète et qu'Apollon se révèle avec les emblèmes de sa divinité.
damnée, et les comédiens qui l'avaient reçue attendaient, sans se presser, que son tour arrivât i.
J'en parlai chez Mme de M*** ; le duc d'Orléans voulut l'entendre, et le chevalier de B*** en fit la lecture avec autant de chaleur que si l'ouvrage eût été le sien.
11 fut représenté chez cette dame ; les acteurs de la Comédie italienne y vinrent, et ne furent pas plus prévenus en faveur de l'ouvrage.
Dn parla, dit-on, avec peu d'estime de cette représentation à une séance de l'Académie française; le jugement de l'orateur se répandit dans le public ; d'Hèle le sut et lui dédia le Jugement de Midas, dans une épitre très plaisante que j'eus bien de la peine à lui faire supprimer.
On donna enfin cette pièce à Paris : l'assemblée était peu nombreuse, mais chacun sortit content du spectacle, excepté les clercs de procureurs, sans doute, car le lendemain je reçus ce billet imprimé:
« Messieurs les clercs de procureurs vous invitent à venir siffler demain la seconde représentation du Jugement de Midas, dans laquelle pièce ils se trouvent insultés. »
La seconde représentation fut en effet un peu orageuse ; mais les clercs perdirent leur procès.
Cet opéra fut la satire la plus mordante contre l'ancienne musique, ou, pour mieux dire, contre la manière traînante dont on la chantait.
L'abbé Arnaud disait aux peintres : « Ne peignez pas le soleil. » Je voudrais dire à mon tour aux musiciens : « Ne faites pas chanter Apollon ni Orphée. » Les auditeurs sont trop prévenus en faveur de ces illustres personnages de la Fable. Les prodiges que décrivent les poètes sont un écueil infaillible pour celui qui croira exécuter en chant ce que leur imagination bril-
1. Lorsqu'une pièce était agréée par les premiers gentilshommes de la chambre, et qu'elle avait été jouée à la cour, elle avait le droit de passer incontinent à Paris, et presque toutes les miennes ont été dans ce cas. Sans cet avantage, les pièces (de même qu'aujourd'hui) n'étaient données que suivant la date de leur réception. (G.)
lante a décrit. Il est en effet bien plus aisé de raconter des miracles que de les mettre en action.
La colère d'Achille, décrite par Homère, nous transporte dans le camp des Grecs. On frissonne aux cris de ce héros formidable. En est-il ainsi, par exemple, de la colère d'Achille exprimée en musique dans Ylphigénie en Aulide de Gluck? L'air que chante le héros est une espèce de marche assez commune, dont le chant pourrait s'adapter également à toutes sortes de fêtes. Le bruit général de l'orchestre semble faire seul tout le mérite du tableau. Sans doute l'habile artiste avait senti l'impossibilité d'atteindre la vérité; et sagement il s'est abstenu de vains efforts qui n'eussent montré que l'insuffisance de l'art, en l'écartant davantage de son but.
Lorsque j'entendis, à la première répétition, l'air d'Apollon :
Doux charme de ma vie, Divine mélodie...
je ne pus m'empêcher de dire que cet air me paraissait triste et insuffisant pour le dieu de l'harmonie, et je me confirmai de plus en plus dans cette opinion. A la seconde répétition, d'Hèle avait ajouté quelques mots à la prose qui précède cet air, et faisait dire à Apollon : «Je suis d'une lassitude et d'une tristesse!... » « Fort bien, d'Hèle, lui dis -je, je vous remercie. » L'auteur des paroles, sentant que je n'avais pu atteindre à la sublimité d'Apollon, s'efforçait, en homme d'esprit, de le rabaisser jusqu'à moi. Lorsque Orphée veut forcer le Ténare, l'air de Gluck ne satisfait pas davantage les spectateurs, qui attendent un prodige inouï en musique ; cet air paraît froid et le serait effectivement, si les démons ne le réchauffaient par leurs cris. Ce sont donc les diables qui opèrent fortement sur les spectateurs, et non Orphée; il fait naître, il est vrai, les oppositions qui frappent; mais ne devrait-il pas frapper lui-même pour être acteur principal?
C'est à l'occasion des différents succès du Jugement
de Midas, que Voltaire fit ce quatrain que me donna sa nièce, Mmc Denis :
La cour a dénigré tes chants Dont Paris a dit des merveilles; Grétry, les oreilles desgrands Sont souvent de grandes oreilles.