LES ÉVÉNEMENTS IMPRÉVUS
Comédie en trois actes, paroles de d'Hèle; représentée a Versailles le 11 novembre 177'.), et à Paris le 13 du même mois.
Cette comédie d'intrigue est la dernière qui soitsor-
tie de la plume de l'auteur du Jugement de Midas et de l'Amant jaloux. J'ai dû regretter plus que personne un talent aussi précieux. Si la mort n'eût enlevé à la Heur de l'âge un des hommes de ce monde qui avaient le plus de justesse dans les idées, et qui éclaircissaient le mieux celles des autres, plusieurs ouvrages, sans doute, auraient suivi de près ceux que j'ai cités.
D'Hèle avait passé sa jeunesse au service de la marine anglaise , où vraisemblablement les excès des liqueurs fortes, et surtout un accident dont il m'a rendu compte, avaient affaibli sa poitrine. Étant à bord, il s'enivra de punch avec quelques officiers; sa soif fut si grande pendant la nuit, qu'il porta à sa bouche une bouteille d'eau-forte que le roulis du vaisseau avait amenée auprès de lui. 11 vivait très sobrement à Paris; tous les goûts, toutes les passions semblaient s'être anéanties chez lui, après qu'il eut dissipé une fortune assez importante; c'est alors qu'il s'occupa du théâtre, et qu'il fréquenta assidûment le café du Caveau au Palais-Royal. D'Hèle parlait peu, mais toujours bien; il ne se donnait pas la peine de dire ce que l'on doit savoir, et il interrompait les bavards, en disant d'un ton sec : « C'est imprimé. » Lorsqu'il approuvait, c'était d'un léger coup de tète; si on l'impatientait par des bêtises, il croisait ses jambes en les serrant de toutes ses forces, il humait du tabac qu'il avait toujours clans ses doigts, et regardait ailleurs. Le jugement qu'il portait des pièces nouvelles était irrévocable; et c'était d'après les conjectures qu'il formait sur les affaires politiques que les nouvellistes ouvraient souvent des paris. Je n'examinerai pas si, après avoir parcouru le cercle immense des connaissances humaines, l'homme qui a l'habitude de réfléchir et de penser juste peut être heureux. Je croirais assez que les préjugés, les folies humaines, les prétentions des sots, affectent plus désagréablement l'homme d'esprit, qu'il ne tire de consolation de ses propres lumières; car, si parmi des hommes insatiables, ambitieux, et aspirant au même but, la possession des uns doit être la privation des
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autres, la somme des maux surpasse celle du bien, et malheur à celui dont l'esprit fin et subtil sait le mieux lire au fond des cœurs. Il est aisé de croire que d'Hèle exigeait des hommes la précision d'esprit qu'il avait lui-même et qu'on remarque dans ses pièces. Il n'inventait point l, mais il était peu de choses qu'il ne pût perfectionner. Il était lent dans ses productions; je ne dirai pas qu'il fût paresseux : on ne peut l'être en réfléchissant toujours; mais il avait au fond du cœur cette voix terrible, et consolante cependant, qui crie mille fois non, avant de dire c'est bien.
Beaucoup de gens l'ont cité et le citent encore comme un modèle d'ingratitude; mais je crois qu'absorbé dans ses idées il n'oubliait ses bienfaiteurs que parce qu'il aurait lui-même oublié ses bienfaits. Forcé de se battre avec l'homme qui l'insulte, après lui avoir prêté de l'argent qu'il ne peut rendre, d'Hèle lui fait sauter son épée, et lui dit avec tout le tlegme anglais : « Si je n'étais votre débiteur, je vous tuerais; si nous avions des témoins, je vous blesserais; nous sommes seuls, je vous pardonne. »
Peu de temps après, je lui envoyai une somme d'argent de la part du duc d'Orléans, chez qui j'avais donné le Jugement de Midas : il ne répondit pas à mon billet; il dit à mon domestique : C'est bon. Après l'avoir rencontré vingt fois, je lui dis enfin : « Vous avez sans doute reçu... — Oui, » me clit-U; et je ne fus pas étonné qu'il n'y ajoutât pas un mot de remerciement.
Il m'écrivit ce billet à six heures du matin, le jour de la première représentation de Y Amant jaloux à Paris : « 11 ne m'est pas permis d'aller chez vous ; venez donc chez moi tout de suite, et apportez environ dix louis, sans quoi je vais au Fort-1'Évêque, au lieu d'aller ce soir aux Italiens. »
Son lit était entouré d'huissiers. D'Hèle s'était laissé condamner par défaut, à l'instance d'une personne qui
1. Le Jugement de Midas est une pièce anglaise, que d'Hèle a singulièrement perfectionnée. Je crois que le fond de ses deux autres pièces a été également puisé dans une source étrangère. (G.)
lui avait dépensé le reste de sa fortune, et qui exigeait encore le loyer de la chambre qu'elle lui avait donnée chez elle. C'était avec la même confiance et la même tranquillité qu'un jour, étant chez un de ses amis, il se revêtit d'une nippe dont il avait besoin et sortit. Son ami rentre, et en s'habillant ne trouve pas tout ce qu'il lui fallait; d'Hèle seul était entré dans l'appartement, mais on n'osait le soupçonner; cependant le soir, au Caveau, le monsieur, en posant la main sur la cuisse de d'Hèle, lui dit : « Ne sont-ce pas là mes culottes? — Oui, dit-il, je n'en avais point. »
Je suis loin de vouloir jeter un ridicule sur le caractère d'un tel homme. Il ne pouvait rougir de ses actions, qui dérivaient des principes qu'il s'était formés et clans lesquels il était inébranlable.
Je l'ai vu longtemps presque nu; il n'inspirait pas la pitié; sa noble contenance, sa tranquillité, semblaient dire : « Je suis homme, que peut-il me manquer? »
Si le dernier période d'une maladie lente, peu douloureuse, mais qui ne pardonne point à ses victimes, eût été reculé de quinze jours seulement, d'Hèle nous eût laissé un ouvrage de plus, et cet ouvrage lui eût procuré l'aisance due au vrai talent. Il était destiné au théâtre de Trianon ; peut-être avec le temps nous aurait-il été permis de le donner au public; mais nous ne devions d'abord consulter que les talents de cette société, qui avait senti le désavantage de jouer et de chanter des rôles non proportionnés aux organes des acteurs1. D'Hèle se traîna chez moi quelques jours avant sa mort; j'étais au lit à cause de mon crachement de sang ; il me consola, et me dit qu'il se sentait mieux de jour en jour, qu'il ne tarderait pas à écrire la pièce destinée pour Trianon, qu'il était pressé de la finir, parce qu'il voulait aller à Venise. D'Hèle n'écrivait rien qu'il n'eût dans sa tête l'ensemble de son
1. Lorsqu'on fait un rôle pour un acteur, on doit le porportionner à ses facultés; le double a donc le désagrément de s'approprier ce qui est fait pour un autre; il ne joue d'ailleurs qu'un rôle créé ; et à moins que l'acteur en premier ne se soit trompé, il lui est impossible d'être original. (G.)
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ouvrage. J'avais remarqué à ses pièces précédentes que lorsqu'il disait: « J'ai fini, » il ne lui restait aucun doute sur les situations, ni sur la manière de les amener. Je puis donc être sûr que l'ouvrage que je regrette était absolument terminé; et, comme disait le grand Racine, il ne fallait plus que l'écrire. « Quel est le genre de votre pièce? lui dis-je. — C'est un sujet portugais et en quatre actes, me dit-il : vous serez content. » Cependant il expira peu de jours après, en songeant aux situations de sa pièce, bien plus qu'à sa propre situation. Il avait dans ses mains le livre des postes; il devait aller rejoindre une personne qu'il aimait, et, cherchant à éviter les montagnes trop élevées, il se choisissait une route, lorsqu'il prit tranquillement celle où aboutit l'humanité.