‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 21 sur 66 · LES MOEURS ANTIQUES · texte numérisé non relu

LES MOEURS ANTIQUES

ou LES AMOURS D'AUCASSIN ET NICOLETTE*

Drame en trois actes, par Sedaine;

représenté à Versailles le 30 décembre 1779,

et à Paris le 3 janvier 1780.

Le titre de cette pièce indiquait au musicien le genre qu'il devait prendre ; mais en adoptant une musique

1. Le sujet de cette pièce est emprunté à un des plus charmants fabliaux du moyen âge, dont voici la donnée sommaire : « Le comte de Beaucaire, Garin, a acheté des Sarrasins une jeune fille, Nicolette, dont son fils Aucassin devient amoureux et qu'il veut épouser. Pour couper court à cette inclination, Garin fait enfermer les deux jeunes gens loin l'un de l'autre. Nicolette s'évade la première et fuit dans une forêt, ou Aucassin, qui s'échappe aussi, ne tarde pas à la rejoindre. Ils s'embarquent ensemble, mais une tempête les porte sur une terre envahie par les Sarrasins, qui s'emparent de Nicolette et remettent dans sa barque Aucassin, que les flots ramènent à Beaucaire, ou son père vient de mourir et ou il est reconnu comme seigneur du pays. Nicolette, emmenée à Cartilage, est reconnue par son père, qui est roi de cette contrée et qui veut la marier à un prince infidèle. Elle s'enfuit, reprend la mer et aborde de nouveau à Beaucaire, ou elle épouse enfin Aucassin. »

Sedaine, très habile arrangeur scénique, ne sut pas garder à ce conte sa fraîcheur native. Il fit de Garin un personnage trop odieux. d'Aucassin une sorte d'insensé, et du père de Nicolette un niais ridicule.

antique, il fallait plaire aux modernes, car l'on ne sait gré à l'artiste d'avoir été vrai qu'autant qu'il amuse. Bien des gens trouvent dans les mœurs de nos aïeux je ne sais quoi de religieux, qui les transporte dans ces siècles où régnaient franchement les préjugés, les vices et les vertus. Ceux-là aiment singulièrement la pièce et la musique d'Aucassin et Nlcolette ; d'autres s'y ennuient parce qu'ils n'ont pas ces sentiments : ils sont tout à eux et à leur siècle ; ils ignorent que les tendres regrets du passé constituent le bonheur présent, presque autant que l'espoir d'un doux avenir. L'ouverture d'Aacassin doit reculer d'un siècle ses auditeurs. Dans le courant de l'ouvrage, je n'ai pas cherché à mettre partout les chants antiques, ou les vieilles modulations que nous ont transmises l'ancien opéra français et la musique d'église; mais j'ai mis en opposition l'antique avec le moderne, ce qui donne plus de saillant à la composition générale de l'ouvrage ; d'ailleurs les chants anciens devaient être pour les paroles gothiques qui se trouvent répandues dans le poème, comme :

Nicolette, ma douce amie...

La répétition générale que l'on fit à Versailles, et à laquelle assista la famille royale, fît l'effet d'une parodie. On riait aux éclats dans les endroits que Sedaine et moi avions crus les plus touchants. La représentation du soir produisit à peu près le même effet. Après quelques retranchements, le public de Paris se fit plus aisément illusion. On dit communément que les pièces qui tombent à la cour réussissent à Paris. Je ne partage point ce préjugé ; je crois, au contraire, que la cour doit être exempte de cabale, dans des objets si peu importants pour elle; mais que les pièces éprouvent une métamorphose après leur chute, soit par les changements qu'on y fait, soit par la perfection du jeu des acteurs, que le moindre revers intimide devant la cour, et dans une salle qui , par son peu d'étendue, nuit à l'illusion.

A.-M. GRETRY

Quelquefois l'impatience de jouir lui fait préconiser l'homme à talents dont elle attend de nouveaux plaisirs ; mais malheur à lui s'il n'entretient pas le délire qu'il a trop tôt excité! Sa chute, aussi subite que son succès, l'éveillera, comme au milieu d'un rêve délicieux, pour lui montrer le néant où il va se replonger. C'est la nation entière qui donne la réputation; des ennemis puissants peuvent enlever à l'artiste les récompenses qu'il mérite'; mais la plus douce consolation de l'homme qui a reçu son talent de la nature est de sentir qu'elle seule en est dispensatrice.

Ce fut après qu'on eut entendu souvent la musique (ÏAucassin que les musiciens qui travaillent pour le théâtre des Italiens adoptèrent des chants anciens dans les pièces villageoises modernes. Ce n'est point un contresens ; mais pourquoi ne pas laisser à chaque chose sa couleur? Pourquoi épuiser ses moyens sans nécessité? Que feraient-ils s'ils travaillaient sur un poème dont les mœurs fussent vraiment surannées?

Il serait encore à désirer que l'on ne rassemblât pas, comme on le fait, tous les genres de musique dans un même ouvrage. Les effets prodigieux que faisait la musique sur les anciens provenaient sans doute de la différence marquée des modes , des tons , des modulations et surtout du rythme qu'on employait scrupuleusement pour chaque genre; mais aujourd'hui, le luxe règne partout. De même que l'on rassemble les productions des quatre parties du monde pour orner un salon ou pour donner un repas, la poésie a forcé la musique d'accumuler tous les genres dans une même composition. Et soyons justes : cette variété suffit à peine pour fixer l'attention d'un auditoire qui a joui de tout jusqu'à la satiété. C'est cependant lorsque le luxe s'est introduit outre mesure dans les arts, qu'ils ont besoin de modération. J'ai parlé ci-devant d'une sorte de régime auquel le musicien compositeur doit s'astreindre pour ne pas se dégoûter de son art, qu'il doit aimer et qu'il doit pratiquer toujours avec un nouveau plaisir. Ce n'est pas de ce régime qu'il est à

présent question : c'est d'useravecsobriété des richesses, des instruments et des effets d'harmonie dont nous abusons ; c'est peut-être de là qu'est née cette satiété, cette difficulté de plaire aux auditeurs. En effet, dès. l'ouverture d'un opéra, et dans presque tous les morceaux de force, on introduit timbales, trompettes, cors, hautbois, clarinettes, flûtes, petites flûtes, bassons, violes, basses et violons ; tout enfin a été employé, et dès qu'une occasion favorable demande essentiellement un de ces instruments, l'effet qu'il devait produire n'est plus aussi sensible, à beaucoup près, que s'il n'avait pas été entendu ; mais tel est le préjugé. L'on dirait qu'une ouverture est maigre si on n'y plaçait la plus forte partie des instruments qui composent l'orchestre. Cependant j'aurai le courage, quelque jour, d'user du régime qui me semble nécessaire et qu'on adoptera sans doute, lorsqu'on en aura reconnu les bons effets. Je veux dire que : i° les timbales et trompettes ne doivent être employées que dans des sujets héroïques ; et quelques sons suffiraient dans l'ouverture afin de ne point rassasier tout d'un coup les oreilles des spectateurs ; 2° les violons, les violes et les basses doivent être regardés comme l'accompagnement général de tout ouvrage en musique ; et fallût-il laisser en repos tous les instruments à vent pendant un acte entier, je n'en ferais entendre aucun. Mais dès que l'occasion arrivera où ils seront d'absolue nécessité, on sentira le fruit de ce régime, et l'applaudissement de la salle consolera le compositeur de ses épargnes. Alors, étant arrrivé vers la fin du drame , si quelque mouvement violent dans son action indique au compositeur qu'il faut tout employer pour produire un effet terrible, c'est alors que, déployant toutes les difficultés de son orchestre, il fera trembler ses auditeurs , étonnés d'un effet qu'ils ne connaissaient pas, et qu'ils ne soupçonnaient pas être dans l'orchestre. Soyons de bonne foi ; nos tragédies en musique n'ont-elles pas produit presque tout leur effet musical après le premier acte ? Et si faction du drame ne nous attachait aux

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actes suivants, peut-être le dégoût s'emparerait-il des auditeurs, au point qu'ils désireraient ne plus rien entendre.

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