‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 27 sur 66 · LA CARAVANE · texte numérisé non relu

LA CARAVANE

Comédie en trois actes, en vers, par Morelde Chedeville, le 30 octobre 1783.

L'Opéra de Paris est , en tout sens , le pays des illusions; la moindre innovation y est un crime pour ses habitués. 11 fallut combattre longtemps pour que Rameau remplaçât Lulli'-; et, de nos jours, il a fallu dans cent écrits avertir les Français que l'on chantait en mesure dans toutes les cours de l'Europe, et que la psalmodie dont ils étaient idolâtres était reléguée dans les couvents.

Quel courage ne faut-il pas pour combattre des illusions qui constituent le bonheur d'un grand nombre de spectateurs? Écoutez un bon vieillard qui, après vous avoir chanté pesamment quelque air de son jeune temps, vous dit: «Avouez que cet air est plein de grâce.

1. Grétry, qui déjà n'entre dans aucun détail au sujet de la pièce précédente, s'abstient de même à propos de celle-ci, dont le poème fut très peu goûté, mais dont la musique offrait, d'après un critique contemporain, « la manière élégante, claire et facile, l'expression spirituelle et gracieuse caractérisant toutes les œuvres de l'auteur », à qui elle valut d'ailleurs ce quatrain :

De la nature enfant gâté, Des plus beaux dons elle t'a fait largesse, Grétry, tu sais répandre la richesse

Dan? le sein de la pauvreté.

2. Lulli, créateur du grand opéra en France , sous Louis XIV, né à Florence en 1633, mort à Paris en 1687.

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Ah! si vous aviez vu M110... dansant cet air charmant!... Quel charme dans tous ses pas! Non, vous ne reverrez plus ce temps-là. » C'est en essuyant ses yeux qu'il s& rappelle celui de sa jeunesse. Dans ce cas, la sensation qui nous fait revoir le passé devient en quelque sorte le plaisir même, quoiqu'il n'en soit que la réminiscence : les plus douces sensations ne sont jamais que des souvenirs. La première fois que l'on sent, c'est peu de chose; mais, dans les beaux-arts surtout, le plaisir se multiplie autant que la même sensation se renouvelle, parce qu'elle entraîne avec elle les accessoires agréables qui chaque fois l'ont accompagnée. Pour prouver la nullité de l'expression en musique, n'a-t-on pas osé dire que l'air avec lequel nous avons été bercés, quel qu'il puisse être, nous fait éprouver des sensations délicieuses? Mais l'air, en pareil cas, n'est point un agent exclusif; car un meuble, un objet quelconque semblable à celui de notre nourrice doit aussi nous rappeler le temps précieux de notre innocence.

Lorsque je portai la comédie lyrique sur la scène de l'Opéra, je fus aussi regardé comme un novateur répréhensible. Cependant je voyais le public fatigué de la tragédie, qui ne quittait pas la scène. J'entendais les nombreux partisans de la danse murmurer en la voyant réduite à jouer un rôle accessoire et souvent inutile dans la tragédie. Je voyais l'administration, cherchant a variété, reprendre sans succès des fragments ou des pastorales anciennes; je disais partout que deux genres toujours en opposition se prêtaient des charmes mutuels; que les comédiens français donnaient alternativement la tragédie et la comédie, et que, si on les obligeait à renoncer à un des deux genres, ils ne sauraient se décider. Enfin ces trois ouvrages, et surtout la Caravane, donnés en très peu de temps, fixèrent l'opinion publique sur la nécessité d'établir la comédie lyrique à ce spectacle.

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