LES GRANDS TALENTS SONT-ILS TOUJOURS ACCOMPAGNES DE BONNES MŒURS
ue l'on cite un homme de génie, un homme d'un esprit solide qui, par ses mœurs, ait scandalisé les gens de bien en état de l'apprécier , je croirai que cela est possible. Cependant la vérité n'est pas toujours pour le vulgaire ce qu'elle est pour l'homme de génie : en révélant des vérités sublimes qui contrarient l'esprit de son siècle, on peut croire qu'il s'égare; mais souvent, après l'avoir cru un méchant, un impie, un athée, on lui érige des statues après sa mort. Il est sans doute des hommes d'esprit dont les mœurs flétrissent les talents; et ce serait là l'écueil du sujet que nous cherchons à développer, si chacun n'était persuadé qu'il est de bons et de mauvais esprits comme de bons et de méchants génies. En général, l'esprit n'est pas une chose naturelle; au contraire, l'esprit est éloigné de la nature; il semble même que plus il s'en éloigne, plus nous admirons ses brillants écarts. Mais cette admiration n'est que momen-
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tanée, et ne laisse point de trace en nous. C'est alors l'esprit qui séduit l'esprit, tandis que le cœur se tait; ce ne sont que des allusions fines, apanage des talents superficiels, qui amusent l'imagination et ne persuadent point l'homme qui a l'esprit juste. Ne doit-on pas croire que l'individu qui n'aime que les illusions, les subtilités, les tours de force de l'esprit; qui se plaît dans le tourbillon des idées; qui, au milieu du labyrinthe de son imagination , semble courir après la raison, qu'il n'atteint presque jamais; ne doit-on pas croire que de tels hommes présenteront à l'extérieur et dans leurs mœurs l'image du chaos dans lequel ils sont enveloppés ? Ne doit-on pas croire que leur amourpropre, flatté de l'originalité de leur esprit, de cet esprit subtil qui croirait ne pas exister s'il présentait les choses sous des rapports simples , ne s'habitue à dédaigner la vérité, qu'il croit trop commune, que parce qu'il ne peut en sentir les charmes? D'après ces distinctions, il est évident qu'on peut avoir de l'esprit et n'avoir pas le sens commun; de l'esprit sans mœurs et avec un mauvais cœur1.
Si les dons de l'esprit, tels que nous venons de les indiquer, si l'esprit seul, sans l'assentiment du cœur, consiste dans des subtilités, dans le rapprochement d'idées éloignées et n'ayant que peu ou point de rapports entre elles ; si cet esprit, dis-je, se rencontre dans un homme riche, dur, indépendant, mal élevé, n'ayant jamais remporté de victoires sur ses passions, n'ayant point ressenti les maux qui nous font compatir à ceux d'autrui, le cœur d'un tel homme se laissera régir par sa tête : c'est un homme d'esprit auquel il ne faut se fier en rien. Il sera rusé, menteur, subtil, méchant et fripon ; il sacrifiera vingt familles pour un bon mot.
Les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs, est un vers qu'il croit avoir fait; c'est son axiome
1. L'on trouve aussi de mauvaises tôtes avec un bon cœur; mais ceci nest pas de notre sujet. (G.)
sentimental. Fuyez un tel homme, ne vous laissez pas séduire par ses discours illusoires ; cette langue dorée est un serpent tortueux dont les écailles brillantes enveloppent un venin mortel. Son cœur est nul; cet homme n'a point d'àme; plût à Dieu qu'il eût l'instinct de la brute, il le servirait mieux que son esprit.