DE LA MODE
Le gouvernement fait les mœurs ; le ton, les manières plus ou moins simples, plus ou moins apprêtées ou bizarres, plus ou moins décentes, ne sont que le reflet des mœurs. L'homme imite volontiers tout ce qui lui
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impose, tout ce qui esl au-dessus de lui; et comme, tant au physique qu'au moral, la force, le courage, la beauté, le talent, l'esprit, la fortune, rendent les hommes inégaux entre eux ; comme l'apanage des uns n'est jamais, au même point, l'apanage des autres, les hommes sont tous imitateurs, parce qu'ils sont inégaux. Un instinct limité répugne à l'homme; il cherche sans cesse à perfectionner son être et ses œuvres : autant la brute, par sa nature, reste concentrée, autant l'homme cherche à sortir de lui-même ; c'est là son instinct, qui seul prouverait qu'il est fait pour la société, sur laquelle les objets de comparaison lui manqueraient pour pouvoir s'élever à la perfection qu'il recherche. La mode, cet étendard des mœurs, agit sur l'homme avant qu'il s'en doute. Avec l'habit de l'ordre, un moine en prenait l'esprit; de même une jeune femme modeste se croit obligée d'être coquette et légère parce qu'en arrivant de sa province dans la capitale, on la revêt des pompons qui désignent la coquetterie et la légèreté. Dans les grandes villes, où l'on n'a pas le temps de se connaître, l'on se juge par l'extérieur, en attendant qu'on se connaisse mieux. Prenez-}' garde, femme honnête et décente; si vous prenez l'habit et le ton d'une évaporée, on vous traitera comme telle, et vous ne tarderez peutêtre pas à l'être réellement.
Le peuple doit aimer à imiter les gens du bel air; il est séduit par les accessoires, les dehors attrayants du vice, avant d'en connaître le principe. Les arts d'imitation suivent le torrent; pour être vrais, ils peignent la manière d'être, la tournure de chaque chose; ils l'outrent souvent pour en faire la censure. C'est ainsi qu'imitant aveuglément tout ce qui est de mode, un préjugé remplace un préjugé ; un ridicule ne se détruit qu'à la naissance d'un autre; c'est à travers le temps qu'on aperçoit la force de l'influence générale et réciproque; alors il n'est personne qui ne dise: «Est-il croyable que l'on ait fait telle chose il y a dix ans! » Plus que jamais, il semble que le but des hommes est de suivre les principes d'une saine philosophie, en tout
ce qui peut perfectionner la société. Un gouvernement despotique détruit toute liberté naturelle; l'homme vivant dans la contrainte se replie sur lui-même jusqu'à ce qu'il ait secoué le joug; il s'amuse de niaiseries dont aurait rougi la femme d'un Spartiate ou d'un Romain ; il se complaît dans ses mœurs efféminées, toutes factices, qu'il nomme du bon ton; et l'homme le plus raisonnable, le plus sévère, est plus ou moins entraîné, malgré lui, par la force de l'exemple. Il est même raisonnable de ne pas fronder la mode régnante ; il faut savoir être un peu fou pour ne pas paraître l'être tout à fait. L'on voit souvent la mode passer d'un excès à l'autre: cette transition, comme on le croit, ne tombe pas des nues ; elle est préparée de loin par les réfractaires, qui toujours font précisément le contraire des autres1.
Dans les villes de province, l'habit à part, on sait toujours ce que vaut l'homme : l'habit et la bourse font tout à Paris pour les gens du bel air. Tel étranger, tel grand llandrin, Hollandais ou Anglais, qui dans son pays n'était jamais sorti de la foule, n'a besoin, en arrivant, que du valet de place qui l'attend à la porte de l'hôtel garni, pour lui faire jouer un rôle2. Il lui fait connaître cent émissaires officieux et fripons qui lui louent à l'instant un carrosse, le font habiller dans le dernier goût, le mènent dans les coulisses. Dès le lendemain on a prévenu tous ses désirs ; il passe successivement à la table, aux spectacles, aux promenades et dans les maisons de jeux. Dans son cercle empesté on ne parle que de lui, de sa magnificence; il n'a qu'à laisser faire, on lui donne à son choix les titres de marquis, baron ou comte. Il ne connaît rien de délicieux comme Paris; dans un mois il se voit métamorphosé au point de ne plus se reconnaître lui-même; il a bien de la
i. En toutes circonstances, yoici leur manie : « Tu as do petites boucles , j'en aurai de grandes ; tu en portes de grandes , je n'en aurai plus, etc. » (G.)
2. Ce qu'on lit ici de l'ancien régime n'est qu'un coin du tableau de ses abus. (G.)
peine à reprendre son style ordinaire pour écrire à ses parents. Le retour dans son pays est un peu difficile après cet enchantement; mais enfin lorsque la finance est épuisée, lorsque l'ordre d'un père le prescrit, il faut bien s'y résoudre. Combien il en coûte alors d'aller reprendre son poste dans un bureau, les travaux d'une manufacture avec les habits convenables! L'on croit se dégrader en redevenant homme simple et honnête.
On se rappelle, sans doute, l'histoire de ce jeune Hollandais qui, après avoir tout dépensé à Paris, après avoir perdu sur parole quelques milliers de louis, fut obligé de s'enfuir pour se rendre dans ses foyers. Son créancier, un de ces hommes du bon ton, sans probité, sans talents, sans fortune, et, fort heureusement aujourd'hui, sans naissance, se rend à Amsterdam; après s'être informé dans la ville, il va sur le port; on lui dit :
« Voilà peut-être le négociant que vous cherchez, mais il n'est point baron. » Il l'aborde.
« Votre fils ou votre parent, M. le baron un tel, n'est-il pas venu à Paris l'hiver dernier?
— Oui, mon fils y a été.
— Il me doit deux mille louis. »
Aussitôt le négociant appelle Henri. Son fils arrive, coiffé d'un bonnet de laine.
« Connais-tu monsieur? T'a-t-il prêté de l'argent à Paris? » Le jeune homme, tout honteux de son costume devant M. le comte, répond timidement :
u Oui, mon père, je dois à monsieur deux mille louis.
— Pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt?... Pourquoi t'appelais-tu baron à Paris?
— Je vous jure, mon père, que ce n'est pas moi qui me suis donné ce titre; mon valet, puis tout le monde m'y ont forcé.
— Va, retourne à ton ouvrage. Suivez-moi, Monsieur. »
Il le mène chez lui et dans une espèce de cave.
« Voulez-vous de l'or, de l'argent ou du papier?
— L'or ne m'incommodera point, » dit M. le comte.
D'un coup de marteau, le négociant ouvre une tonne d'or, et, sans mot dire, lui paye sa créance, bien ou mal acquise, reprend sa pipe et retourne au port, en lui disant : « Adieu, M... » Que de réflexions n'aurait pas dû faire monsieur le comte, en comparant la dure et sévère probité du Hollandais à la sienne !
Vers la fin de sa carrière, Vernet remarqua qu'on aimait la force du coloris; il lit alors quelques tableaux très forts en couleur; mais il se garda bien de renoncer à ses principes. 11 sacrifia à l'idole du jour, en peignant les sites d'un pays tempéré avec les couleurs propres à la nature des régions brûlantes. « Vous serez, me disait-il, forcé d'adopter quelque chose de la musique forte et bruyante, qui, malheureusement, devient à la mode !. — Oui, lui dis-je, mais après avoir exagéré, si peu que ce soit, ne faudra-t-il pas toujours en revenir à la juste modération? » Je fis Raoul Barbe- Bleue, Pierre le Grand, Guillaume Tell, où je cherchai à renforcer le coloris musical, c'est-à-dire l'harmonie et le travail de l'orchestre; mais je fis comme Vernet, je ne changeai pas de système : les intentions premières, c'est-à-dire le dessin, le chant, furent pour le théâtre; et l'orchestre, quoique plus nerveux, n'en fut que le coloris. Je ne puis être de l'avis des musiciens qui, trop souvent, font le contraire. Ne doutons pas que Gluck ne les ait entraînés à ce parti; mais il fallait être philosophe comme lui, posséder l'art de faire
i. « Au milieu des succès dont Grétry voyait couronner ses travaux, dit Fétis, un nouveau genre de musique créé par Mehul et par Chérubini s'était introduit sur la scène de l'Opéra-Comique. Cette musique, plus forte d'harmonie, plus riche d'instrumentation et beaucoup plus énergique que celle de Grétry, devint tout à coup à la mode au commencement de la Révolution et fit oublier pendant plusieurs années le Tableau parlant, Y Amant jaloux et la Fausse Magie... La musique de Grétry était même abandonnée, quand le célèbre chanteur Elleviou entreprit" de la remettre à la mode et de la substituer aux grandes conceptions harmoniques alors en vogue, qui n'étaient pas de nature à faire briller ses facultés personnelles. Le talent dont il fit preuve dans Richard, dans le Tableau parlant et dans Zémire et Azor fut tel, qu'on ne voulut plus voir que ces ouvrages, qui étaient neufs pour une partie du public... »
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un grand tout bien ordonné, pour avoir osé renverser Je principe, en rendant principal ce qui, par essence, ne doit être qu'accessoire. Ce qui prouve cependant, et sans réplique, que pour travailler dans les vrais principes l'orchestre doit être subordonné au chant, et non pas le chant à l'orchestre, c'est que le genre de Gluck a déjà été saisi et imité par plusieurs compositeurs, et qu'il peut l'être encore. Je crois qu'on n'imitera pas de même, et avec succès, un chant pur et vrai, ni même le beau chant idéal de Sacchini. Ainsi la manière déjuger si un genre qui plaît est tout entier dans les vrais principes de l'art, c'est de remarquer si, à chaque instant, les jeunes artistes ne font pas des efforts pour le perfectionner encore, et si dans leurs imitations ils n'obtiennent pas des résultats supérieurs.
L'Italie a donné naissance à la mélodie ; l'Allemagne a perfectionné l'harmonie; la France a vu naître l'art dramatico-musical; et, soyons justes, c'est aux poètes français, plus qu'aux musiciens, qu'appartient cette gloire. Les bons poèmes, bons à tous égards et sans longueurs, n'ont guère été faits qu'en France ; et plus un poème est bon, moins il est permis de le dégrader par des contresens musicaux. Comment le peuple français, naturellement peu musicien et idolâtre de sa langue, peut-il permettre des absurdités en musique? dira-t-on. Je réponds à cela que le Français est juste : il permet tout quand le poème est mauvais ; mais il ne permet rien d'absurde au musicien si le poème est intéressant et bien fait.
Il est une autre manie qui s'accrédite maintenant, et qui est d'autant plus dangereuse qu'elle en impose au commun des auditeurs : c'est celle de faire beaucoup de bruit, dont je veux parler. Il semble que depuis la prise de la Bastille on ne doive plus faire de musique en France qu'à coups de canon ! Erreur détestable qui dispense de goût, de grâce, d'invention, de vérité, de mélodie et même d'harmonie, car elle ne fut jamais dans le bruit. Si nous n'y prenons garde,
nous dessécherons l'oreille et le goût du public;- nos meilleurs chanteurs deviendront ventriloques au bout de deux ans, et nous n'aurons plus que des compositeurs bruyants. N'en doutons point, ce genre monstrueux serait la perte de l'art musical, de même que la pantomime fut celle de l'art dramatique chez les Grecs et les Romains. Je me sers ici d'une comparaison triviale; mais si dans un repas on commençait par servir les mets les plus piquants, pourrait-on ensuite en offrir d'autres moins apprêtés? Nous avons tous remarqué le danger de monter trop haut sa lyre au commencement d'un ouvrage; après avoir abusé des grands effets, on commence un morceau de mélodie qui devrait être aimable, avoir toute son étendue et ce qu'on appelle Y aplomb magistral; mais à peine a-t-on fait quelques mesures qu'on est saisi de la crainte des longueurs; on retourne vite à la timbale pour se tirer de presse et se sauver dans le bruit qu'on a prodigué d'avance. Il est, je le répète, bien dangereux de se livrer à ce débordement continuel de musique, qui épuise tous les effets dont on a besoin dans la suite d'un drame. Je n'ai jamais parlé de cet abus avec mes confrères Méhul, Lemoine, Chérubini, Lesueur... qu'ils ne m'aient témoigné leurs craintes sur les suites funestes de cet abus. Ils conviennent tous que l'harmonie est aujourd'hui compliquée au dernier point; que les chanteurs et les instruments ont franchi leur diapason naturel; que plus de rapidité dans l'exécution rendrait notre musique inappréciable pour l'oreille, et qu'enfin un pas de plus nous jetterait dans le chaos. Tout nous commande donc de rétrograder vers la simplicité ; soyons sûrs qu'elle aura pour nous tout le charme de la nouveauté.
La musique française de nos jours a tout à coup pris d'ailleurs un élan terrible : l'on voit cependant qu'à travers les foudres d'harmonie que quelques jeunes artistes déjà célèbres ont fait éclater dans leurs compositions, on voit, par exemple, que l'air des Marseillais, composé par un amateur qui n'a que du goût et qui
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ignore les accords1, l'air Çaira, la Carmagnole, qui nous vient du port de Marseille, ont fait les frais musicaux de notre Révolution. Pourquoi? Parce que ces airs sont du chant, et que sans chant point de musique qu'on retienne.
Excepté les situations où la plus grande force est nécessaire, guérissons-nous de la fièvre continue qui, dans les arts comme dans l'économie animale, annonce toujours quelque dérangement occulte. Donnons à la mode régnante tous les détails d'agrément; que nos bons chanteurs en inventent ou aillent en chercher chez les Italiens ; mais que ce ne soit jamais aux dépens de la prosodie ni du sens des paroles. C'est surtout à la terminaison des phrases musicales qu'on s'aperçoit que la musique a vieilli. Ne faisons point de difficulté de substituer à la cadence qui n'est plus en usage celle qui maintenant est à la mode ; le nombre des terminaisons est borné, parce que, de force ou de gré, il faut finir la phrase par la note tonique qui représente le point final. On devrait nous donner la collection de toutes les cadences parfaites connues dans notre musique et celle des autres peuples ; le compositeur pourrait consulter ce tableau, pour y choisir celles qui seraient de mode et qui conviendraient au genre de son morceau. On devrait aussi nous donner le tableau des effets d'harmonie et des sorties de ton, gradué depuis les transitions naturelles jusqu'aux excès harmoniques. On pourrait dire alors du compositeur qui aurait modulé trop rudement : « Il devait prendre tel numéro, de préférence à celui qu'il a choisi. )>
Je ne dissimulerai pas que souvent, en écoulant les compositions plus fournies, plus pleines d'harmonie que les miennes, j'ai regretté de n'en pas avoir fait un plus
1. On n attribué l'air des Marseillais* moi et à tous ceux qui ont fait Quelque accompagnement. L'auteur de cet air est le même que celui des paroles: c'est le citoyen Rouget de Lille. Il m'envoya son hymne Allons, enfants delà patrie,"^ Strasbourg, ou il était alors, six mois avant qu'il lût connu à Paris. J'en fis, d'après l'invitation do l'auteur, plusieurs copies que je distribuai. (G.)
grand emploi dans mes premiers ouvrages. J'ai souvent négligé la partie de la quinte, qui est si nécessaire pour remplir le vide qui se trouve entre les violons et la basse, que je ne doute pas qu'un jour on n'invente des demi-violoncelles plus forts que les quintes. Les musiciens exécutant la partie de la quinte se croient dispensés de jouer lorsqu'ils font la même partie que la basse, et ils se trompent; la quinte, pour remplir le vide donL je viens de parler, est toujours d'une nécessité absolue. Au reste, il me serait aisé d'augmenter le travail de la quinte et du basson; cependant, et je ne sais pourquoi, je n'en suis pas tenté. Si après moi mes ouvrages restent aux répertoires des théâtres lyriques, quelque compositeur s'en chargera peutêtre *■; mais je l'invite à se bien pénétrer du sentiment de ma musique : qu'il sache bien ce qui y est, pour qu'il sente le danger de l'obscurcir par des remplissages, par des accessoires que je regarde souvent
DE L INSTINCT DE QUELQUES ANIMAUX ET DE LEUR PRÉTENDU. RESPECT POUR L'HOMME
Certains auteurs prétendent que les animaux ont pour l'homme une sorte de respect, que sa taille noble et flère, que la majesté de sa figure, leur imposent. Cependant je ne conseille à aucun homme d'aller en faire l'essai dans les déserts ou dans les forêts peuplées d'animaux sauvages. Ne comptons pas plus sur
1. Ce que Grétry prévoyait est arrivé. Pour garder au répertoire ses œuvres principales on a dû en renforcer l'orchestration. « Je voudrais, dit-il dans un chapitre intitulé Projet d'un nouveau théâtre, que la salle fût petite et contenant tout au plus mille personnes, qu'il n'y eût qu'une sorte déplaces partout; point de loges ni petites ni grandes, car ces réduits ne servent qu'à favoriser la médisance... Je voudrais que l'orchestre fût voilé, et qu'on n'aperçût pas les lumières des pupitres du coté des spectateurs. L'etl'et en serait magique, et l'on sait que, dans tous les cas, jamais l'orchestre n'est censé y être... » On voit à qui revient l'idée première de l'orchestre caché, qu'une école récente a mise en pratique avec grand succès.
le respect des animaux que nous avons subjugués; le respect, pour être véritable, ne doit être mêlé d'aucune crainte. L'homme même ne respecte pas un autre homme, quelque puissant qu'il soit, s'il le craint; ce n'est qu'à la vertu, au talent naturel et éminent qu'on accorde une déférence respectueuse et volontaire. Mais si l'homme vertueux, si l'homme à grand talent, exigent des distinctions, on ne doit plus rien... L'homme n'inspire pas même le respect à ses animaux domestiques : il les nourrit, il les frappe, les caresse ; leur instinct doit céder à une volonté stable. Je demandai jadis à un berger qui conduisait son troupeau clans les champs si les animaux revenaient le soir à l'étable avec autant de plaisir qu'ils semblaient en avoir d'en sortir : « Je crois, me dit -il, que s'ils avaient abondamment au champ et la pâture et la boisson, si on allait les y traire quand ils n'ont point de petits, ils ne reviendraient que l'hiver. »
D'après les histoires connues de l'éléphant, il semble plutôt le juge^des actions de son maître que son esclave. Il obéit à tout ce qui est juste ; mais sa vengeance est toute prête si le maître passe les limites du pouvoir que l'animal lui accorde. Ils semblent avoir fait un contrat qui dit : « Tu me nourriras, je te servirai sans caprice ; mais si le caprice vient de toi; si tu comptes te venger sur moi du chagrin que te donnent mille passions que je n'ai point; si injustement tu prends le bâton, voilà ma trompe qui est plus redoutable. »
On a dit avec raison que le chat n'aime de nous que le bien que nous lui faisons ; pour se gratter, il se frotte indifféremment contre nous ou contre un meuble ; c'est parce qu'il est toujours défiant que des peuples anciens l'ont pris pour symbole de la liberté. Le chien est le véritable ami de notre espèce ; c'est le modèle qu'il faut suivre en se cherchant un ami parmi les hommes. Rien déplus aimable à examiner que cet animal lorsque sa volonté est partagée entre son maître et sa proie; il court d'un objet à l'autre, il demande, il supplie qu'on lui accorde quelques instants de plus;
mais si le mailre persiste à l'appeler, il va se fourrer entre ses jambes et ne se permet plus que quelques regards douloureux vers l'objet qu'il abandonne. Un traité des qualités du chien, bien écrit et offrant avec méthode la plupart des faits curieux qu'on en rapporte, aurait sûrement du succès. Le dévouement de cet animal envers nous lui mérite cette reconnaissance de notre part. Au reste, qui aime bien est bien aimé.
Un de mes beaux-frères vient de rompre, la veille de ses noces, un mariage très convenable, parce que sa future voulait qu'il se défit de son chien. «Tout convient à la jeune fille, me dit-il, excepté mon Rocosto ; c'est mon ami de dix ans ; mon chien mourrait s'il ne me voyait plus ; j'ai fait mes adieux à la demoiselle, et je ne m'en repens pas. »
11 est certain que les animaux aiment la musique, non la musique compliquée, car je crois qu'ils la craignent, mais le corps sonore, ses aliquotes et leurs dérivés les plus proches, mis en chant harmonieux. Les animaux, ou leur instinct, sont eux-mêmes, comme la musique pure, un résultat physique et mathématique. Si les oiseaux se rangent dans les airs, c'est dans la forme triangulaire, la pointe en avant, pour fendre la colonne d'air avec facilité. Le bataillon le mieux formé est celui qui est dirigé par l'instinct d'un troupeau qui craint la dent meurtrière de son ennemi. Les couleurs plaisent ou déplaisent aux animaux, selon leur naturel : le rouge égayé la brebis et excite la colère du taureau, parce que l'un aime à sortir de sa mélancolie, l'autre a besoin de calmer son naturel indompté, que le rouge excite encore. Les oiseaux, dont plusieurs ont le chant distinct, retiennent les airs qu'on leur répète souvent; cependant il faut qu'ils soient peu ou point modulés. J'entendais ma mère seriner l'air intitulé Marche des mousquetaires: «Votre serin, luidis-je, ne chantera pas cet air tout entier; il s'arrêtera à telle mesure;» et cela fut vrai. C'était à l'endroit où l'air touche la note relative du ton.
Ce que je dis prouve évidemment qu'en musique le
corps sonore seul est dans la nature. Les oiseaux font les notes adjacentes, comme on vient de le voir; mais il ne faut pas, dans les airs qu'on leur apprend, s'écarter des modulations simples. Je ne sais pourquoi on n'imaginerait pas de petits airs en canon, composés des notes du corps sonore, qu'on apprendrait à plusieurs serins ; il serait très curieux et très amusant de les entendre chanter en partie.
Les chiens sont sensibles à la mélodie et surtout aux rythmes bien marqués. Le caractère prononcé de cet animal a des rapports avec les rythmes musicaux, et de l'antipathie pour les sons soutenus sans détermination de mouvement. Vous entendez souvent les chiens hurler avec des dissonances soutenues, et jamais si la mélodie est simple, et surtout si le rythme est propre à la chasse ou à la guerre. Je vis un jour un chien qui haïssait la musique de tout genre; il attaquait dans les rues les joueurs d'orgues de Barbarie, et du plus loin qu'il les entendait il entrait en colère. Le hasard me fit connaître le maître du chien; je sus de lui qu'un voisin, jouant beaucoup du violon, l'avait battu plusieurs fois pour l'éloigner de sa chienne. Voilà comme souvent ce qui serait plaisir devient peine, par le rapprochement de deux sensations qui se confondent. Frappez un gros coup sur un tambour; donnez en même temps un coup de pied ou un soufflet à quelqu'un, toute sa vie le tambour lui rappellera l'affront qu'il a reçu. A combien de réflexions ceci ne mène-t-il pas relativement à l'instruction et aux mœurs en général? La musique bien appliquée nous ferait aimer ou détester tout ce qui est bon ou pernicieux à la société.
Les araignées sont connues pour aimer singulièrement la musique; je crois même que tous les animaux ou insectes qui établissent délicatement une parfaite symétrie dans leurs ouvrages d'instinct, doivent être sensibles à la musique, dont la pureté a ses bases dans les données les plus pures de la nature. A Auteuil, dans une vieille petite maison que j'ai habitée longtemps
pendant l'été, quelqu'un qui s'amusait à me voir travailler écrasa une araignée qui était sur mon piano; il en fat fâché lorsque je lui appris que depuis longtemps je la voyais descendre par son fil dès que je me mettais au travail, et qu'il n'y avait pas de doute qu'elle ne fût attirée par l'amour de la musique.