‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 38 sur 66 · UNITE · texte numérisé non relu

UNITE

Mot sublime qui renferme tout en lui-même. Rien de parfait dans ce monde si l'unité ne se trouve clans l'objet désigné. Le monde est une unité; tout ce qui est, est par l'unité ; depuis la naissance jusqu'à la mort de chaque être animé, et depuis la création jusqu'à la destruction de chaque être inanimé, il y a unité. Pour établir une seule unité entre le ciel et la terre, les illuminés et les philosophes systématiques se sont partagé la besogne. Les uns ont formé l'échelle qui descend depuis Dieu jusqu'à l'homme ; les autres, depuis l'homme jusqu'à la brute, et depuis la brute jusqu'aux créatures inanimées. Mais que d'hypothèses ils ont été obligés d'établir pour former ce grand tout.

L'homme imitateur, l'homme artiste, a senti que ce n'était que par l'unité qu'il pouvait donner un prix à ses productions. Qui dit unité dit tout. Trouver l'unité dans les arts d'imitation, quelque sujet que l'on traite, c'est trouver le mieux possible. Si quelques détails oiseux, si même une beauté étrangère occupe une place dans un discours, dans un morceau de musique, dans un édifice d'architecture, dans un tableau, cette beauté devient une tache; à l'instant la production cesse d'être simple et perd son unité.

L'unité est si nécesaire que, même en rendant un morceau de musique presque monotone à force d'être simple , vous êtes encore sûr de produire plus d'effet qu'avec un morceau mal compliqué. Par exemple, les morceaux du chant qui ne sont accompagnés que d'un seul trait d'orchestre qui se répète sans cesse dans

A;-M. GRETRY

différents tons, produisent sur nous des effets que nous ne savons à quoi attribuer. Sont-ce des effets sans cause? Non, cela est impossible; c'est le charme de l'unité qui nous séduit. Cependant, rien de moins difficile à faire que les morceaux de ce genre : c'est une ressource connue des compositeurs, quand ils ne peuvent trouver sur certaines paroles un chant assez expressif; forcés alors de se contenter d'un chant presque insignifiant, ils ont recours à un seul trait d'accompagnement qu'ils promènent dans plusieurs gammes, jusqu'à la fin du morceau. Ces sortes de compositions sont quelquefois nécessaires, sont admirables quand tous les sentiments des acteurs de la scène ne forment qu'une volonté; mais si les sentiments sont différents, l'on ne sait plus auquel attribuer cet accompagnement unique. S'il captive bon gré mal gré, c'est que, semblable au magnétisme, ou plutôt au magnétiseur, cet accompagnement persécute, tourmente, irrite, et finit par avoir raison, parce qu'il faut céder à la force qui ne cède point. L'abus même de l'unité est donc un abus? dira -t- on. Non, ce n'est pas la conséquence qu'on doit tirer des morceaux faits. comme je viens de le dire. Disons plutôt que le compositeur a jeté beaucoup d'unité dans l'accessoire de son œuvre, ne pouvant pas imaginer un chant heureux, varié dans son unité, et analogue aux paroles; qu'il a enfin abandonné l'objet principal pour briller par ses accessoires, et que c'est souvent un subterfuge adroit plutôt qu'une création du génie. Ah ! combien il est difficile d'employer tous les moyens qui expriment nos idées et qui forment un bon ouvrage quelconque, en conservant cette unité divine que Ton sent mieux qu'on ne peut l'atteindre ou l'expliquer! Cette idée précieuse de l'unité doit occuper sans cesse les jeunes artistes; elle m'occupait tellement dans le temps de ma jeunesse, que j'avais pris pour emblème de l'unité une boule, que je posais sur ma table ou sur mon clavecin quand je composais; et dès que mes idées se compliquaient et m'éloignaient de mon objet principal, ma boule

était devant mes yeux; je me disais : « Mon ouvrage ne sera pas rond comme cette boule. » Ce que je dis là est un enfantillage, si l'on veut; mais néanmoins il est bon de frapper nos yeux d'un objet qui nous ramène au vrai, et dont l'aspect d'unité répercute en nous-mêmes l'idée simple que nos sens externes ont fait naître.

En musique, il n'est rien de plus simple, de plus beau, de plus noble, de plus parfait que le corps sonore ; son effet est immanquable lorsqu'il est bien employé. L'unité nous frappe toujours : un est senti par tout le monde, ignorant et savant1; deux présente déjà l'alternative de l'un ou de l'autre ; trois, quatre, cinq, six, sept, offrent des milliers de combinaisons qui sont l'ouvrage de l'art2. JJn est donc la nature; l'art commence quand on dit deux, à moins qu'tm joint à deux ou davantage ne se confondent dans une parfaite unité.

Page 1