‹ Voyages, études et travaux de A.-M. GrétryChapitre 42 sur 66 · ET MOI AUSSI JE FUS BERGER DARCADIE · texte numérisé non relu

ET MOI AUSSI JE FUS BERGER DARCADIE

Pendant notre Révolution, j'ai été frappé de plusieurs contrastes qui ne peuvent s'effacer de mon imagination, et qui sont, vu les circonstances des temps, plus frappants, mais plus horribles que le contraste du tableau du Poussin. Dans ce temps, dont l'horreur passera aux siècles à venir sous le nom de temps de la Terreur, je revenais vers le soir d'un jardin situé dans les Champs-Elysées; on m'y avait invité pour jouir de l'aspect du plus bel arbre de lilas en fleur qu'on pût voir. Vers le soir, dis-je, je revenais seul, et j'aurais joui du parfum de mille fleurs, d'un soleil couchant des plus majestueux, si les malheurs publics n'eussent affecté mon âme de la tristesse la plus sombre.

J'approchais de la place de la Révolution, ci-devant de Louis XV, lorsque mon oreille fut frappée par le son des instruments; j'avançai quelques pas : c'étaient des violons , une flûte , un tambourin, et je distinguai les cris de joie des danseurs. Je réfléchissais sur les contrastes des scènes de ce monde, lorsqu'un homme qui passait à côté de moi me fit remarquer la guillotine; je lève les yeux, et je vois de loin le fatal couteau se baisser et se relever douze ou quinze fois de suite. Des danses champêtres d'un côté, des ruisseaux de sang qui coulent de l'autre, le parfum des fleurs, la douce influence du printemps, les derniers rayons de ce soleil couchant qui ne se relèvera jamais pour ces malheureuses viclimes... Ces images laissent des traces ineffaçables. Pour éviter de passer sur la place, je précipitai mes pas par la rue des Champs-Elysées; mais la fatale charrette où les membres de la beauté et de l'homme vertueux étaient mêlés et palpitants, m'y atteignit; et là j'entendis cet horrible persiflage : «Paix,

silence, citoyens, ils dorment, » disait en riant le conducteur de cette voiture de carnage.

Rappelons un autre contraste, mais qui ne peut être bien senti que, par l'artiste musicien. Un roi, nous le savons, est un homme comme un autre; mais l'habitude de le voir environné de la pompe et de la grandeur en fait un être qui nous impose, si la réflexion ne nous détournait de nos préjugés.

Le cortège militaire qui conduisit Louis XVI à l'échafaud passa sous mes fenêtres, et la marche en six-huit dont les tambours marquaient le rythme sautillant, en opposition au lugubre de l'événement, m'affecta par son contraste et me fit frémir.

Venons à une scène plus touchante. Nous étions, le matin, réunis en famille pour prendre le thé. Ma mère tenait sur ses genoux une de mes petites sœurs, encroûtée, autant que possible, de petite vérole; elle pressait sa mamelle pour en faire jaillir le lait sur les yeux de son enfant, fermés depuis longtemps à la lumière, quand tout à coup l'enfant part d'un éclat de rire immodéré; quelle en était la cause? Un de ses yeux s'était ouvert à moitié ; elle revoyait le j our et sa mère nourrice.

La scène la plus frappante par ses contrastes qu'on ait jamais imaginée au théâtre est celle qu'on peut lire dans la tragédie de Shakespeare intitulée : la Vie et la Mort de Richard III, acte Ier, scène vi. Richard, ce monstre que l'enfer a vomi, arrête dans une rue de Londres le convoi funèbre qui transporte le corps de Henri VI. La fille de ce prince est à la tête du convoi; c'est là que Richard lui déclare son amour. Lady Anne l'accable de mépris, elle lui crache à la figure. Richard persiste à l'assurer qu'il l'adore, qu'elle est un ange descendu des cieux, qu'il ne s'est fait le meurtrier de son père, de son mari, que pour parvenir au trône, où il veut l'éJever... Le croira-t-on? Elle quitte le convoi, et donne assez de preuves d'assentiment pour faire entendre qu'elle est sensible à tant d'amour. Cette scène est un chef-d'œuvre d'horreur pour les contrastes; il faut la lire dans Shakespeare,

Tout ce qui se présente à l'artiste accompagné de contrastes ne s'efface plus de son imagination; c'est par les chocs inopinés que son âme reçoit qu'il se forme un magasin d'idées; et s'il ne représente pas en entier les tableaux qui sont restés dans son esprit, il en représente des parties et les reproduit toujours par analogie. N'en doutons pas, c'est alors que l'idéal de l'art se fait le mieux sentir.

Nous avons si souvent parlé dans cet ouvrage de la nécessité des contrastes, que nous regardons comme inutile de nous en occuper ici plus longtemps. En un mot, toujours du bruit cesse d'être du bruit; cependant le fort est nécessaire pour faire apprécier les teintes plus douces. Il est deux manières d'employer les deux extrêmes des sons, le fort et le doux : la première est matérielle, c'est de passer inopinément de l'un à l'autre ; mais si par mille légers contrastes et avec des nuances imperceptibles nous parcourons l'espace qui sépare ces deux extrêmes, cette seconde manière, quoique moins frappante, emploie les procédés de l'art et satisfait davantage l'oreille de l'artiste.

Enfin, quoique Voltaire ait dit que dans les arts il vaut mieux frapper fort que frapper juste, nous nous permettrons de dire que c'est au compositeur éclairé ù sentir, selon le caractère du personnage qu'il fait parler, quel moyen il doit adopter pour être vrai.

Page 1