DE L AVARICE
Oui, c'est toi, monstre détestable, Fatal ennemi des humains, Qui seul du bonheur véritable A Thomme as fermé les chemins.
Pour apaiser sa soif ardente, La terre, en trésors abondante, Ferait germer l'or sous ses pas :
11 brûle d'un feu sans remède, Moins riche de ce qu'il possède Que pauvre de ce qu'il n'a pas.
(J.-B. Rousseau.)
C'est avec raison que nous détestons l'homme avare, l'homme qui garde tout pour lui. Que serait, en effet, le commerce de la société si l'avarice était générale ? Si l'homme avare pouvait être doué de quelques bonnes qualités, elles seraient détruites par l'avarice. On ne le croit pas même lorsqu'il dit : « C'est pour mes enfants que j'épargne. » L'homme se fait pardonner presque tous ses défauts s'il est généreux et libéral ; il est clair que nous aimons le libéral, parce que nous aimons à
recevoir, et même en n'aimant point à recevoir nous aimons encore l'homme libéral.
Tout ce qu'il y a de plus vil, de plus dégoûtant, est du ressort de l'avarice. Je me suis souvent demandé pourquoi l'homme âgé devient économe et avare , lorsqu'il va quitter le monde ; croit-il que la nature va faire un miracle en sa faveur? Une pierre peut-elle s'arrêter dans les derniers instants de sa chute ? Souvent ces questions, que je m'étais faites sans y répondre, m'ont occupé depuis longtemps ; et maintenant je puis peutêtre approcher de plus près de la solution d'un problème qui n'a pas encore été expliqué, même par des vieillards avares, qui devraient être dans le secret.
Dans ce cas, c'est, je pense, le physique qui induit le moral en erreur.
Au physique, la vieillesse est, sans contredit, le temps des épargnes. Trop boire , trop manger, trop dormir, trop veiller, trop marcher, être trop sédentaire... tout devient excès, s'il n'est proportionné au peu de forces de l'individu. Le vieillard qui a encore quinze bonnes années à vivre les userait en quinze jours s'il voulait vivre comme un jeune homme. Il le sait, il le sent, et l'économie de ses forces devient sa passion, l'objet de tous ses soins. Ce mot « oh! je veux vivre » est aussi familier à l'homme de quatre-vingts ans, que «je veux mourir » l'est au jeune homme de vingt : l'un et l'autre se bercent d'un espoir frivole, ou plutôt ils n'espèrent point, ils mentent ; l'un veut vivre parce qu'il se sent dépérir, l'autre veut mourir parce qu'il se croit une longue suite d'années à vivre. C'est ainsi qu'une jeune princesse contrariée dans ses premières affections désire être bergère ; c'est ainsi qu'une mère villageoise, impatientée des cris de son enfant,
Le menace, s'il ne se tait, De le donner au loup
Il est donc naturel à l'homme qui ne vit que d'économies au physique, qui épargne son restant de vie, de
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contracter en même temps l'habitude d'économiser son or. En voyant une grosse somme il dit : « Voilà àê quoi vivre encore cinquante ans dans l'abondance; » cette idée le Halte, et il croit qu'il vivra autant que la somme lui en fournira les moyens. Lorsqu'une fois celte illusion l'a ébloui, plus il épargne, plus il pourvoit aux moyens d'une longue existence morale, plus il croit prolonger sa vie. 11 oublie ou il se dissimule que ce sont les moyens physiques de vivre qu'il faudrait pouvoir acheter.
Ce n'est pas en épargnant de l'or qu'on vit longtemps; c'est en économisant la vie , comme on économise une bougie qui ne donne qu'une petite flamme claire si sa mèche est légère. J'ai souvent dit à mes proches, qui m'ont vu dix fois aux portes du tombeau : « Ne craignez rien; je vis si peu à la fois que je dois vivre encore. »
l'homme caustique
Si l'homme caustique était infaillible, il serait l'homme par excellence. Ses intentions sont pures; il a souvent le mensonge en horreur, à moins qu'il ne soit au fort de l'attaque à laquelle il est sujet. Sa causticité vient d'un défaut de sa nature; l'humeur qui le domine lui fait exagérer en mal tout ce qui s'offre à ses yeux, et ses yeux cristallisés de noir ne réfléchissent que des vapeurs infernales. Loin de nous ces êtres atrabilaires, rongés de l'humeur de l'orgueil, qui ne nous abordent que pour flétrir notre sérénité! En nous adressant leurs rêveries, ou même des vérités dures qui ont pris la teinte de leur âme grossière et sauvage, ils nous révoltent et ne nous corrigent point. Dismoi, qui t'a donné le droit de blesser la sensibilité de tous ceux à qui tu parles? Le soir, ne peux-tu te coucher si tu ne dis : « J'ai flétri l'àme de dix hommes qui ne me voulaient que du bien; j'ai vu des larmes rouler dans le>ursyeux; elles ne m'ont point ému, car je ne m'émeus point, et demain je trouverai d'autres vie-
limes? » Est-ce à la faveur de tes cheveux blancs que tu te crois au-dessus de l'impunité? La colère que tu provoques est-elle donc si nécessaire à ta santé? Ne peuxtu d'une autre manière dissiper l'humeur noire qui te ronge? sur ton chien assouvir ta rage indomptable? Cet animal, reconnaissant du pain que tu lui donnes, saura souffrir tes coups et ne se révoltera jamais! Mais non, une victime qui ne sent point l'humiliation ne peut provoquer ta bile; c'est à l'homme que tu fais la guerre. Cet homme contrarie les intérêts; il veut ce que tu veux; il ose prétendre à s'élever aussi haut que toi; il ose, en te rendant justice, critiquer aussi tes défauts. Voilà ce que tu ne peux pardonner : voilà ce que tu lui. dis sans cesse par des brutalités déplacées, que tu voudrais cacher sous le voile d'un faux amour pour ia vérité, pour l'humanité, mais qui ne nous montre qu'une humeur noire, fomentée par ton amour-propre effréné.
l'homme grave
La sottise des ignorants engage l'homme instruit à ne point se communiquer. Cette gravité n'est point orgueil, c'est justice. L'homme occupé de grandes idées ne peut souvent descendre aux niaiseries. Si quelquefois, par délassement, il quitte la sphère scientifique, ce n'est point avec la sottise orgueilleuse de la plupart des hommes, mais avec la candeur enfantine, qu'il peut se distraire de ses travaux.
Il est une gravité affectée qui cache l'ignorance. Elle impose aux sots, mais l'homme instruit n'est pas longtemps à la démêler de la gravité respectable.